Kitabı oku: «La question corse»
Ernest Judet
La question corse
Articles et documents

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066320515
Table des matières
PRÉFACE
LES ORIGINES D’UNE CAMPAGNE
LA LIBERTÉ DE LA PRESSE EN CORSE
LA JUSTICE EN CORSE
LA POLITIQUE EN CORSE
L’AFFAIRE SAINT-ELME ET LA PRESSE
MAGISTRATS COMPLAISANTS
L’AFFAIRE SAINT-ELME
L’OPPORTUNISME EN CORSE
LE CABINET NOIR D’AJACCIO
L’ENQUÊTE SAINT-ELME
UNE ÉLECTION LÉGISLATIVE EN CORSE
LE PRÉFET DE LA CORSE ET L’ENQUÊTE SAINT-ELME
MÉDECINE OPPORTUNISTE
L’ADMINISTRATION EN CORSE
AU SYNDICAT DE LA PRESSE
L’OPINION EN CORSE
L’AFFAIRE SAINT-ELME ET LA PRESSE
LA VÉRITÉ SUR L’AFFAIRE SAINT-ELME
LA PRESSE ET SAINT-ELME
BONAPARTISTES ET OPPORTUNISTES CORSES
LES CONCUSSIONS EN CORSE
LA SITUATION EN CORSE
LES OPPORTUNISTES CORSES ET LA PRESSE
L’AFFAIRE SAINT-ELME
RECTIFICATION
L’ENQUÊTE EN CORSE
UNE FOIS POUR TOUTES
LA PRESSE ET L’AFFAIRE SAINT-ELME
A PROPOS DE BISSAUD
LA CONTRE-ENQUÊTE EN CORSE
AUX CORSES INDÉPENDANTS
UN EXCÈS DE ZÈLE
LE CONSEIL GÉNÉRAL DE LA CORSE
ENCORE BISSAUD
L’ENQUÊTE SAINT-ELME
LES ÉLECTIONS MUNICIPALES D’AJACCIO
AFFICHAGE ILLÉGAL
L’ENQUÊTE CORSE
LA CORSE CALOMNIÉE
SILENCE AUX CORSES
MADAME SAINT-ELME
LES ÉLECTIONS EN CORSE
LES ÉLECTIONS MUNICIPALES EN CORSE
L’AFFAIRE DE CAMPITELLO
LES PROCÉDÉS DE M. BISSAUD
LES MANŒUVRES OFFICIELLES EN CORSE
LES GAIETÉS DE L’OPPORTUNISME CORSE
AFFICHES PLANCHES EN CORSE
UN DÉMENTI A BISSAUD
LES MYSTIFICATIONS D’UNE ENQUÊTE
ILLÉGALITÉS ÉLECTORALES
LA LUTTE ÉLECTORALE EN CORSE
LES ASSASSINS DE SAINT-ELME
LE ROMAN DE L’AFFAIRE SAINT-ELME
PRATIQUES ÉLECTORALES EN CORSE
LES RÉPUBLICAINS CORSES
LE DOSSIER BISSAUD
UNE PROTESTATION
UNE LETTRE DE M me SAINT-ELME
LA CORSE -A DÉLIVRER
SIMPLE QUESTION
LE PROCÈS D’AJACCIO
UN PROCUREUR IMPATIENT
UN INCIDENT A LA COMMISSION DU BUDGET
UNE MAJORITÉ SATISFAITE.
LES SERVICES PUBLICS EN CORSE
M. FARINOLE
LA COMPAGNIE MORELLI
LA COMÉDIE D’AJACCIO

PRÉFACE
Table des matières
Les maladies politiques et sociales ne suivent pas une autre marche que celles du corps humain: elles envahissent lentement l’organisme, le transforment en l’altérant; puis, tout à coup, s’emparent d’un point faible avec une telle supériorité que l’explosion, longtemps préparée, mais non prévue, semble subite et foudroyante.
L’affaire Saint-Elme a fait tressaillir la France comme un coup de tonnerre dans un ciel serein: mais l’attentat n’est qu’un aboutissement.
Par cette trouée sanglante, à la clarté funèbre de cette dramatique aventure, nous avons pu sonder la profondeur du mal qui mine notre constitution nationale. Les plus indifférents sentent qu’un problème est posé, que les excès commis en Corse sont la condamnation de toute notre politique intérieure.
Le directeur du Sampiero, lâchement assommé dans les rues d’Ajaccio, donne au pays le suprême avertissement d’un danger général: le débat engagé sur sa tombe s’élève donc encore au-dessus de sa personnalité.
La stupéfaction et la pitié publique, puissamment surexcitée, s’accordent avec l’instinct de curiosité, de sympathie romanesque pour que le procès devienne une cause célèbre. Tout y prête: la destinée de la victime, la nature du crime, jusqu’au cadre insulaire dans la patrie du banditisme et de la vendetta. Un large sentiment d’humanité ennoblit ces divers éléments d’intérêt; mais, si nous désirons comprendre une si terrible leçon, si nous voulons qu’elle porte ses fruits, nous écarterons, sans faiblesse, les incidents passionnés; nous mettrons à nu la plaie qui déshonore nos traditions administratives et nos mœurs judiciaires.
Les articles réunis dans cette brochure, écrits au jour le jour d’une polémique entamée pour démêler l’inextricable réseau des manœuvres opportunistes en Corse, ont surtout la valeur de documents incontestés: qui prendra la peine de les lire reconnaîtra que ce département, enveloppé savamment par une coterie, corrompu et ruiné méthodiquement au profit de deux ou trois ambitieux vulgaires, offre un enseignement digue d’être médité.
Il est urgent qu’un grand exemple l’achète tant d’infamies accumulées.
Jamais, peut-être, plus décisive expérience n’a concentré, dans un ensemble saisissant, les pires conséquences du mandarinisme officiel, de la sophistication du suffrage universel, des abus de pouvoir poussés jusqu’à l’assassinat.
La médiocrité, les vices inférieurs, les honteuses pratiques des acteurs principaux, qui n’ont ni l’excuse du talent ni du service rendu, inspirent le dégoût; mais il semble qu’ainsi ravalée, sans compensation ni consolation, l’épreuve infligée à notre considération politique est plus instructive; elle ne comporte aucun ménagement; la tyrannie, cette fois, sort de l’intrigue pure; elle s’établit par la complicité d’une association comparable à telle agence de bookmakers, mettant le crédit ministériel en coupe réglée avec la tranquillité bourgeoise de boutiquiers satisfaits.
Quelques microbes détachés du foyer central, vibrions du cabotinisme boulevardier, émanations plus ou moins authentiques d’hommes d’Etat essoufflés, s’avisent un beau jour de jeter leur dévolu sur la Corse. Ils y prennent racine, avec une patience mêlée de fourberie, assiégeant tous les détenteurs de publicité, de situations, d’emplois. Ils exploitent leur insouciance, les trompent sur la distance, enchevêtrent les renseignements contradictoires d’un pays perdu et délaissé, y répandent, avec une audace sans pudeur, le bruit de leurs succès, affirment leur souveraineté par des nominations et des révocations retentissantes, séduisent les naïfs, attirent les habiles et les avides, enrôlent des clients, finissent par ne plus tolérer dans aucun des services, dans aucun des rouages de la machine sociale, un adversaire ou un indifférent. Depuis le garçon de paquebot jusqu’au préfet, en passant par les tribunaux et les ponts et chaussées, tout est trié, numéroté : les cases de l’échiquier sont minutieusement visitées: les cœurs sont interrogés, les intérêts pesés, et malheur à qui ne justifie pas d’une fidélité sans défaillance! Un pays se métamorphose en antichambre, pour que des Mornys mauvaise marque aient le loisir de promener, dans les couloirs du Palais-Bourbon, leur insuffisance et leur fatuité.
Ainsi conçue, menée, consommée, l’opération est d’abord excellente: elle bénéficie de la vitesse acquise; elle multiplie les roues d’engrenage, les affiliations secrètes, les contrats par lesquels un homme tient son voisin; les affaires rémunératrices sont étudiées en commun: il y a des lanceurs qui reconnaissent le terrain, tâtent les financiers; puis les gros bonnets donnent pour assurer l’intervention décisive du pouvoir; enfin, on se partage les bénéfices.
A force de pratique, les entrepreneurs possèdent sur le bout des doigts les détails les plus complexes de leur florissante maison: rien ne leur résiste plus; ils gouvernent à côté et en dehors du ministère; deux ou trois cafés de la capitale leur servent de bureau; fonctionnaires petits et grands viennent au rapport, y briguent de l’avancement, plaident contre leur disgrâce; un chef de service à la justice, un autre à l’intérieur, obtiennent la promesse d’une candidature à la Chambre ou au Sénat. Qui donc lutterait contre une si formidable coalition? Au moindre accident, il suffit d’un signe et d’une démarche pour régler le conflit, empêcher les suites fâcheuses.
MM. Arène, Peraldi, P.-P. Casabianca, secondés par MM. André, Couzinet, Leguay et Jacquin, sont les héros d’une politique vieille comme la corruption contemporaine; mais ils perfectionnent le genre en lui communiquant le caractère pratique d’un commerce courant, en l’avilissant à la portée du premier faquin sans scrupules. Ils travaillaient naguère avec tant d’aisance et une telle sécurité qu’ils se remplissaient eux-mêmes du respect de leur génie. Installés sur le bien d’autrui, ils se prennent avec naïveté pour de légitimes propriétaires et répondent volontiers aux réclamations en criant: «Au voleur!» Les consciences subissent aussi ces effets d’optique. Saint-Elme est un coupable aux yeux de M. Arène, dont il bouleverse les douces habitudes et les opulentes combinaisons.
Si le gouvernement est une officine où se distribue, selon les moyens et les relations de chacun, le droit de partager les départements, de mettre en actions la confiance électorale et de s’en faire, par une recette commode, cinquante mille livres de rente, les députés précoces qui sont aujourd’hui au ban de l’opinion, seraient tout au plus de recommandables industriels; ils n’ont eu qu’un tort, celui de dédaigner certains aléas de leur commerce.
L’ivresse du triomphe leur fait oublier que la marchandise électorale a des caprices, qu’elle est capable, après une longue résignation, de rébellion inattendue, que les courants de l’âme humaine, plus capricieux que ceux de la mer, dérangent parfois les calculs les plus complets. L’expiation pénètre volontiers par une porte dérobée que personne ne songe à défendre, et du jour au lendemain. Verrès passe de sa luxueuse satrapie aux gémonies de la publicité indignée.
C’est l’entrée en scène de la moralité.
Elle peut faire sourire les parvenus du tripotage électoral et du boursicotage parlementaire; elle n’en domine pas moins la question corse. Nous ne parlons pas de celle qui remettra à leur place les voleurs, les concussionnaires et les meurtriers. Celle qui préside au fonctionnement de la vie normale, qui fonde seule la société humaine, exige une régénération de bon aloi, car il est inadmissible qu’un peuple civilisé perpétue le régime barbare de la conquête, un siècle après 1789.
En Corse, le système autoritaire poussé à ses extrêmes limites est jugé par ses résultats: il développe l’anarchie dans ses manifestations les plus brutales, les plus rebutantes: la moitié des habitants est à la merci de l’autre, elle est accablée de toutes les charges sans obtenir en échange une seule des garanties due à l’homme moderne. Le vainqueur dévore le vaincu en lui refusant des droits qui demeurent le privilège du plus fort; cette force n’est pas même celle de la majorité ; car les minorités opportunistes compromettent l’équité du pouvoir central en accablant de tout son poids les infortunés qu’ils proscrivent sans pitié.
Comment de tels abus ne créeraient-ils pas une situation révolutionnaire, qu’un gouvernement sérieux ne saurait tolérer ni perpétuer sans complicité ?
Il ne s’agit donc plus de livrer des préfets à la dévotion d’une famille ou d’un groupe parce qu’il prétend maintenir le gros des électeurs sous le drapeau républicain. Ces étiquettes, ces fictions grotesques, ces fantasmagories de chiffres avec lesquelles on dénature la réalité doivent avoir fait leur temps. La République au delà de la Méditerranée n’est qu’une grossière dérision; l’occasion de la justifier par une saine exécution s’impose aux représentants de la dignité et de l’honnêteté française.
Sans doute, il sera pénible de rétablir l’ordre dans ce gâchis inouï, de ramener insensiblement les esprits dévoyés à des notions plus justes, de proclamer cette vérité nouvelle, le culte de la probité légale. Nous repoussons hautement la doctrine perversive du fatalisme indifférent qui colore son inertie de sophismes, qui prétend excuser demain par hier, et croit avoir tout dit en présentant la Corse comme une terre exceptionnelle. Ceux qui se flattent de la défendre en la mettant au-dessous du code civil, en la condamnant à une infériorité irrémédiable sont ses plus détestables ennemis.
Nous avons foi dans son émancipation, sans nourrir d’illusions sur les obstacles qui la retardent. Si nous avons contribué à préparer son affranchissement, nous ne nous repentirons pas de nos efforts pour la mettre en garde contre les charlatans qui l’ont accaparée.
ERNEST JUDET.
LES ORIGINES D’UNE CAMPAGNE
Table des matières
La Corse était, il y a quelques semaines, plus ignorée que la Nouvelle-Calédonie; elle vient d’être découverte, grâce à la fin retentissante de l’infortuné Saint-Elme. Je n’avais pas attendu cette catastrophe pour la prévoir. Un ancien séjour à Bastia, des relations constamment entretenues avec mes amis corses, un récent voyage dans l’île me permettaient d’apprécier tout ce que cachait son apparente tranquillité, tout ce qui couvait sous le brutal proconsulat des opportunistes.
Le 3 novembre 1883, j’écrivais:
MM. Pierre-Paul Casabianca, Emmanuel Arène et Peraldi y exploitent sans pudeur et sans lutte possible la politique locale. Toutes les ressources officielles sont entre leurs mains; placés au-dessus du contrôle de la justice et des lois, ils traitent le pays tyrannisé avec les pires procédés du bonapartisme. Leur impunité est scandaleuse.
M. Emmanuel Arène, dont la fatuité est mêlée d’étourderie, répliqua par des gasconnades. L’idée que je songeais à publier le dossier de sa stupéfiante politique le mit particulièrement en gaieté. Il se flattait d’avoir dérobé ses traces dans les sous-sols où s’élabore la cuisine gouvernementale et parlementaire. Puis il avait foi dans sa jeune étoile. Enfin, Paris est si loin de la Corse; comment l’intéresser avec des historiettes insulaires?
J’avais la prétention d’être renseigné, et j’augurais mieux de la loyauté publique. Pour rompre le charme, il suffisait de parler. Le défi de M. Emmanuel Arène était un encouragement de plus. Je lui signifiais ma résolution formelle:
Nous consacrerons prochainement à cette question une étude qui étonnera certainement ceux qui ignorent la situation exceptionnelle de notre département insulaire. Grâce à des tolérances inouïes, l’administration de la Corse constitue le modèle achevé de tout ce qui est contraire aux principes du gouvernement républicain. L’opportunisme y règne en maître. Pour apprendre ce que son triomphe définitif nous vaudrait sur le continent, il est nécessaire de savoir ce qu’il a fait, là où il a vaincu. Il ne dépendra pas de nous que le public ne soit renseigné sur ses agissements.
La difficulté d’obtenir certaines pièces, des obstacles imprévus m’empêchèrent de mettre immédiatement ma promesse à exécution. Enfin, le 23 mars 188, un article sur M. Paul Bert m’amena à distinguer les différentes variétés d’opportunistes, et j’y parlais incidemment:
«Des habiles, comme M. Emmanuel Arène, qui escompte en courtages cyniques les alternances de la bascule parlementaire, qui fonde sur la faveur gouvernementale l’exploitation d’un département terrorisé.»
A cette phrase, M. Arène sentit que j’étais prêt à causer de la Corse. J’attendais une polémique qui lui permettrait de me confondre si je le calomniais. Il préféra m’envoyer des témoins. La diversion, parfaitement calculée, donna lieu au procès-verbal suivant:
A la suite d’un article publié dans le numéro du journal la France, en date du 24 mars courant, sous la signature de M. Ernest Judet, rédacteur de ce journal, M. Emmanuel Arène, député, a demandé réparation pour les expressions contenues dans cet article, qu’il considérait comme offensantes.
Une rencontre a été décidée.
Elle a eu lieu ce matin au bois de Boulogne.
Au premier engagement M. Emmanuel Arène a été atteint, au tiers supérieur et externe de l’avant-bras droit, d’une blessure intra-musculaire, suivie d’une hémorragie et de l’insensibilité du membre.
Les médecins, M. le docteur Treille, pour M. Arène, et M. le docteur Redard, pour M. Judet, ayant déclaré d’un commun accord que M. Emmanuel Arène se trouvait dans l’impossibilité de continuer le combat, les témoins ont déclaré l’honneur satisfait.
En foi de quoi ils ont dressé le présent procès-verbal.
Paris, le 25 mars 1884.
Pour M. Emmanuel Arène:
A. ETIENNE,
député.
CH. LAURENT,
Directeur du journal Paris.
Pour M. Judet:
C. LALOU,
directeur politique du journal
la France.
F. GRANET,
député.
L’inconvénient le plus grave de cette rencontre était de retarder la discussion qu’il fallait entamer pour le salut de la Corse et l’honneur de la République.
Les événements eux-mêmes se chargèrent de précipiter le dénouement. La mort de Saint-Elme, insulté la veille par l’avocat-général Bissaud, amena la campagne que j’ai entamée le premier et poursuivie sans interruption dans la France.
Paris, 10 avril.
LA LIBERTÉ DE LA PRESSE EN CORSE
Table des matières
Le directeur d’un journal ajaccien, M. Saint-Elme, vient de succomber aux suites d’une sanglante agression dont il a été victime en Corse. Nous n’avons d’abord ni à défendre sa personnalité, ni à juger ses actes; mais les circonstances tragiques qui enveloppent sa mort nous font un devoir de réclamer une enquête.
Il est trop évident que les querelles de parti sont mêlées à ce meurtre: M. Saint-Elme attaquait avec une extrême vivacité l’administration et la coterie qui s’est adjugé le gouvernement de l’île. Aussi une légitime émotion s’est emparée du pays quand l’adversaire politique de l’opportunisme fut frappé dans la rue. Cette émotion redouble depuis que le système fatal des représailles a supprimé le malheureux écrivain. L’humanité exige que la vérité soit connue et que justice soit faite.
Nous voulons croire que les autorités officielles d’Ajaccio ont déploré des scènes sauvages qui montrent sous un singulier jour les dangers de la liberté de la presse dans un département français.
En tout cas, il semble que M. André, préfet de la Corse, en villégiature depuis quatre mois, pourrait trouver à son poste des occupations suffisantes: les agents de M. Waldeck-Rousseau n’ont pas l’habitude de s’offrir tant de vacances et de loisirs peu justifiés.
Paris, Il avril.
LA JUSTICE EN CORSE
Table des matières
L’indignation publique, avec une généreuse spontanéité, flétrit, sans distinction d’opinion, l’assassinat du journaliste qui vient de mourir, en Corse, victime des haines politiques. La solidarité d’un pays libre, devant un attentat inouï, se manifeste avec éclat.
Cette explosion d’unanimes sentiments de réprobation ne suffit pas; il faut que les criminels soient poursuivis et que l’indifférence de l’administration cesse de toucher à la complicité.
L’enquête ne sera ni longue ni difficile: tout le monde connaît à Ajaccio les meurtriers de Saint-Elme; tout le monde peut nommer les auteurs responsables du crime qui débarrasse d’un adversaire gênant un parti sans scrupule.
Les faits sont ici plus éloquents que tous les commentaires. Nous les empruntons à la Gazette des Tribunaux. Voici d’abord l’origine de l’affaire:
Emile Dosquet Saint-Elme, homme de lettres, directeur du journal le Sampiero, est un jeune homme de vingt-huit ans; élève de l’Ecole de Saint-Cyr, officier d’infanterie, il donna sa démission pour se lancer dans le journalisme.
Au mois de juillet 1883, M. Dosquet Saint-Elme se rendit en Corse pour y publier un journal intransigeant; on lui avait dit que ce département, après avoir été un foyer de conspiration bonapartiste, était devenu un des bourgs pourris de l’opportunisme.
Aussi, dès que l’on vit sur les murs d’Ajaccio les affiches annonçant la prochaine apparition du Sampiero, on suscita à Saint-Elme mille embarras; les imprimeurs d’Ajaccio refusèrent leurs presses... et le journal s’imprima à Marseille. Mais il advint que des lettres confiées à la poste et contenant des articles pour le Sampiero disparurent; les affiches furent partout lacérées.
Le journal paraît enfin et prend vivement à partie le préfet, M. André de Trémon tels, M. Peraldi, maire et député d’Ajaccio, M. Arène, député de Corte, et quantité de hauts fonctionnaires; peu de jours après Saint-Elme, rentrant chez lui vers dix heures du soir, est assailli par plusieurs individus armés de bâtons qui l’accablent de coups en lui disant: «Cela t’apprendra à écrire!» On verra plus loin quel fatal dénouement a eu cette lâche agression. Saint-Elme se présente à la préfecture pour demander des explications; M. le préfet refuse de le recevoir.
A la suite de cette provocation et d’un déni absolu de justice, Saint-Elme rencontre le préfet: une explication très vive et un conflit en sont la conséquence; le journaliste est souffleté, frappé avec une barre de fer et traîné en prison.
L’administration, non satisfaite encore, après une détention préventive et une mise au secret de trente-cinq jours, obtient contre Saint-Elme une condamnation à cinq mois de prison.
A travers toutes ces émotions, la santé du journaliste se comportait assez mal; mais son obstination et ses attaques redoublées le rendaient encore dangereux. Dans les premiers jours de janvier, quatre sbires se chargèrent de briser sa plume à coup de matraque. Il était perdu.
Quand son affaire vint en appel, le 2 avril dernier, à la cour de Bastia, c’est avec peine qu’on put le traîner à l’audience. Nous citerons encore l’impartiale Gazette des Tribunaux:
Un peu avant l’ouverture de l’audience, M. Saint-Elme est porté sur un fauteuil devant le banc de la défense: le rédacteur du Sampiero est dans un état effrayant; il respire à peine; sa jeune femme l’accompagne; elle suit d’un regard anxieux le malade et lui prodigue toutes sortes d’attentions.
On est d’autant plus impressionné, que la maladie de M. Saint-Elme est le résultat d’un ignoble attentat. Après l’arrêt du 3 janvier, M. Saint-Elme, se trouvant à Ajaccio, fut assailli par quatre individus qui l’assommèrent à coups de bâton et le laissèrent pour mort sur le pavé ; c’était à deux pas de la préfecture, sur le cours Napoléon, au milieu d’une foule nombreuse.
Depuis ce jour, M. Saint-Elme est alité et crache le sang: les médecins l’ont condamné et les individus qui l’ont frappé, et que tout le monde nomme à haute voix, n’ont été l’objet d’aucune poursuite.
Pendant la lecture du rapport, Me de Montera demande la parole, et, au nom de l’humanité, prie M. le président de vouloir bien procéder à l’interrogatoire de M. Saint-Elme, qui s’est évanoui plusieurs fois et ne saurait, sans danger, rester plus longtemps dans la salle. Il est aussitôt accédé à cette prière.
Interrogé, le prévenu déclare, d’une voix affaiblie, s’en rapporter à ce qu’il a dit dans l’instruction et n’avoir rien à y ajouter.
La séance est suspendue; on emporte M. Saint-Elme évanoui.
La rage politique pouvait désarmer devant cet agonisant cadavre pour le lendemain; pourtant il s’est trouvé un avocat général, M. Bissaud, pour conserver un sang-froid surprenant et une puissance extraordinaire d’invective; qu’on en juge d’après son réquisitoire:
L’état dans lequel est Saint-Elme ne saurait lui attirer la pitié de ses juges; les violences exercées sur lui, l’instruction l’a démontré, ont été légères (bruit). Saint-Elme a reçu la leçon qu’il méritait. (Vives protestations.)
M. Vivet, en souffletant Saint-Elme, a été correct; il n’a pas excédé les droits de la légitime défense, il a rappelé le prévenu au sentiment de l’honneur. Le sang constaté sur ses vêtements provient de la violence du soufflet. Il se pourrait bien qu’il jouât aujourd’hui une comédie; d’ailleurs, les médecins qui le soignent physiquement et politiquement sauront le guérir.
Tout bonapartiste et opportuniste que fût l’auditoire, il ne put s’empêcher de protester contre cet incroyable langage; le tumulte fut indescriptible quand M. Bissaud joignit à ses philippiques contre un agonisant le panégyrique du préfet:
Cet administrateur éminent, dit-il, dont l’habileté a su réunir autour de lui toutes les forces vives et républicaines du pays...
Il fallut évacuer la salle.
Maintenant Saint-Elme a eu le mauvais goût de donner un démenti à l’avocat général de Bastia.
Il est mort.
Nous savons que le peuple corse, si hospitalier pour les étrangers, est à la fois humilié et douloureusement frappé par un acte qui déshonore les mœurs nationales; le devoir du gouvernement est de faire au plus vite la lumière sur ces faits scandaleux, et celui de la justice de frapper les coupables, quels qu’ils soient. Il y va de notre sécurité et de notre dignité à tous.
Paris, 12 avril.
LA POLITIQUE EN CORSE
Table des matières
Tous les regards aujourd’hui sont tournés vers la Corse.
Cette terre originale, mal connue, souvent calomniée, captive une fois de plus l’imagination continentale. L’opinion publique, douloureusement suprise par l’assassinat politique d’un journaliste dans les rues d’Ajaccio, demande ce que deviennent les mœurs légendaires du pays de la vendetta. Elle sent, derrière ce crime, une terrible tension des relations sociales. Elle est saisie d’une profonde émotion devant la tombe de Saint-Elme et se refuse à n’y voir qu’un simple accident.
Le bons sens général ne s’égare point, bien qu’il ignore le détail des sinistres intrigues qui bouleversent cet infortuné département. Il existe des coupables puissants qui assument de lourdes responsabilités et qui doivent expier sans délai leur cynique exploitation de la politique corse. Il suffit de les montrer tels qu’ils agissent pour que leur condamnation soit irrémédiable.
Nous nous emploierons de toutes nos forces à précipiter ce dénouement, qui doit avoir la hauteur d’une sanction morale, l’impartialité d’un verdict judiciaire. Nous voulons surtout que l’indignation légitime, subitement soulevée, ne frappe point les innocents et les victimes.
Le peuple corse doit être défendu contre les insinuations malveillantes qui le représentent comme sanguinaire, barbare, affamé de violences. Si les défaillances de la justice ne surexcitaient pas les passions locales et n’entretenaient les haines, l’apaisement serait depuis longtemps définitif, même entre les familles insulaires; en tout cas, l’étranger passe et passera toujours, comme autrefois, religieusement respecté, entouré de tous les privilèges d’une admirable hospitalité.
Pour expliquer l’égorgement de Saint-Elme, il faut chercher ailleurs le mobile d’un acte inouï, qui répugne aux habitudes nationales, qui importe dans un centre civilisé, en plein dix-neuvième siècle, les féroces souvenirs des bravi génois du seizième.
La coterie opportuniste, qui profitait de l’indifférence parisienne, d’un éloignement propice pour accaparer l’influence locale, s’impose depuis quelques années par une pression administrative sans exemple, par des trafics sans pudeur, par des iniquités sans bornes. Mais ses favoris restent insatiables; ceux, au contraire, qu’elle élimine par la terreur et les exécutions sommaires sont poussés, naturellement, aux dernières limites de l’exaspération.
De là un véritable état de guerre, né de la rapacité des uns, de la misère sans recours des autres. Au moindre choc l’étincelle fatale peut jaillir; aux élections prochaines les coups de fusil partiront d’eux-mêmes si l’on n’y met bon ordre.
Ces colères accumulées ne pouvaient manquer de trouver un organe, de susciter un avocat: la vigueur de ses attaques était proportionnée à l’intensité du sentiment qui déborde d’Ajaccio à Bastia, de Calvi à Sartène.
Mais, en revanche, l’homme qui se chargeait de cette rude besogne, qui osait parler de nettoyer les écuries d’Augias, mettait ses adversaires au pied du mur; démasqués, ils ont perdu la prudence qui les caractérise parfois; ils ont oublié qu’on ne tue pas impunément sans que l’écho revienne par delà la Méditerranée. Nous ne prétendons point que tel personnage visé par le journal le Sampiero ait payé les sbires qui assommèrent Saint-Elme. Mais la provocation était dans l’air, mais la complicité satisfaite est indéniable.
J’ai eu récemment l’occasion de parcourir la Corse et je conserve vivace la triste impression du contraste qu’offre l’admirable beauté, la pittoresque variété de ses paysages avec l’oppression extraordinaire de ses habitants. Il semble que l’état de siège y soit perpétuel: les amis du pouvoir triomphent brutalement, et les vaincus ne reçoivent même plus le salut d’un ami, que cette hardiesse compromet. Le drame d’Ajaccio est la conséquence directe de cet épouvantable régime.
Il importe que la lumière soit projetée sur la Corse, trop longtemps écartée du mouvement français, laissée en proie à une poignée de politiciens faméliques, torturée sans que ses plaintes soient entendues ou comprises.
Cette campagne de divulgations si nécessaires, nous sommes résolus à l’entreprendre et, avec le concours généreux de l’honnêteté publique, nous espérons qu’une leçon éclatante sera infligée aux meneurs insulaires; ils n’échappaient au châtiment qu’à la faveur d’une obscurité habilement entretenue autour de leurs lointains exploits. Demain leur règne ne sera plus de ce monde.
L’AFFAIRE SAINT-ELME ET LA PRESSE
Table des matières
La presse de toute nuance ouvre les yeux sur l’inqualifiable système de gouvernement qu’appliquent en Corse les auteurs responsables de la mort de Saint-Elme. C’est une levée en masse pour protester et demander justice. Parmi les plus ardents à défendre la cause de l’humanité indignement sacrifiée, nous avons cité hier la Gazette des Tribunaux, dont le récit est écrasant par son impartialité même.
Le Télégraphe réclame l’action ministérielle:
Le drame est complet, mais tout n’est pas terminé avec ce sinistre dénouement: on dit ouvertement que les meurtriers de l’infortuné journaliste sont connus, et l’on se demande comment la justice n’a pas cru devoir ordonner contre eux des poursuites. On dit encore que les haines politiques, si vives en Corse, servent les assassins de M. Saint-Elme et empêchent qu’une action judicaire soit ouverte. On dit, enfin, que les autorités font de leur mieux pour étouffer l’affaire.
La presse de toute opinion commence à s’émouvoir de ces graves allégations.
Nous croyons qu’il convient de se tenir sur la réserve quant à l’appréciation des faits. Mais ces faits existent matériellement. Il y a eu mort d’homme, et nous nous refusons à admettre cette monstruosité qu’un écrivain hostile aux hommes du pouvoir puisse être assassiné sans que ses meurtriers soient seulement inquiétés.
M. le ministre de la justice a le devoir de forcer certaines résistances, si vraiment elles se produisent, et de mettre en mouvement l’action publique. Nous sommes persuadés que M. Martin-Feuillée n’y manquera pas.
Le Figaro proclame hautement, dans cette triste affaire, la solidarité de la presse:
Il est du devoir de la presse d’intervenir et d’obtenir justice pour ce meurtre d’un journaliste.
La presse française s’honorait, ces jours derniers, en protestant, sans distinction de nuances, contre les sévices dont était victime notre honorable confrère Henri des Houx dans les prisons italiennes.
Voici un journaliste qui n’est pas des nôtres — un radical, soit; — ce n’est pas une raison pour qu’on l’assassine impunément et pour que les avocats généraux opportunistes se donnent l’abominable plaisir de l’insulter à son lit de mort.
Le Soir conclut à la nécessité de réformes immédiates:
Une pareille situation démontrera-t-elle au gouvernement que la Corse appelle sa plus grande attention? Ce n’est pas en choisissant ses fonctionnaires, ses magistrats dans le tas et au hasard qu’il tiendra envers la Corse les engagements pris lors de la conquête. Il faut là-bas des hommes d’expérience, justes, humains, sachant se placer au-dessus des coteries, vivant à l’écart, loin des foules, et n’intervenant que pour assurer l’ordre, développer la prospérité de cette île enchanteresse.
Le National parle avec dégoût: «du guet-apens dressé par quatre partisans, de plus en plus zélés, de la cause préfectorale, qui se confond ici avec la cause de MM. Arène et Peraldi. Ces bravi, exécuteurs volontaires des hautesœuvres de l’opportunisme, assomment littéralement le journaliste au point de le laisser pour mort.» Il condamne, avec une certaine énergie, le langage et l’attitude de l’avocat général:
Non seulement les auteurs de l’embuscade n’ont pas été inquiétés, mais la victime, qui respirait encore, a été, avant d’être guérie de ses blessures, traînée ou plutôt portée à l’audience pour y subir son jugement. Et en présence de ce malheureux, gisant devant la barre de la cour et à plusieurs reprises évanoui, qu’a-t-on entendu? Un mot de pitié ? un blâme, au moins, pour ses agresseurs? Nullement.
On a entendu cette parole froide de l’avocat général, — un magistrat républicain cependant! un magistrat après épuration, un être humain dans tous les cas! — disant: «Que l’état dans lequel vous voyez le prévenu ne vous touche point. C’est peut-être une comédie qu’il joue. D’ailleurs, il a reçu la leçon qu’il méritait.»
Qu’il méritait!... Voilà donc comment parle la justice maintenant! Voilà donc comment le représentant de la loi envisage la violence, comment le ministère public rappelle aux citoyens le respect du droit et de la vie humaine!
Six jours après, le condamné mourait!
N’a-t-il toujours que ce qu’il méritait?
Le XIXe Siècle n’est pas moins catégorique:
En quelles mains est donc tombée l’administration de la Corse pour que ce pays serve de théâtre à de si détestables scandales? Est-ce qu’il est possible d’imaginer quelque chose de plus odieux et de plus honteux? Nous ne pouvons douter que le gouvernement ordonne une enquête, et nous sommes convaincus qu’il n’attendra point que l’indignation publique l’y contraigne. M. Saint-Elme a rédigé un journal qu’on peut apprécier le plus sévèrement du monde, soit! Mais ce n’est pas une raison pour que des est affiers le tuent lâchement, ni qu’un magistrat ose dire en pleine cour: «Il a eu ce qu’il méritait!» Ce n’en est pas une surtout pour que la justice locale, inexorable à l’égard de Saint-Elme, couvre de sa protection, — et l’on pourrait dire: de sa complicité — les bandits qui ont assassiné ce malheureux.
La Lanterne, l’Intransigeant, la Justice soutiennent le bon combat.
La République française elle-même réclame une prompte enquête:
Il est indispensable que la vérité se découvre et que, s’il y a lieu, justice soit faite. Il n’est pas admissible qu’on puisse dire et répéter: «Tout le monde nomme à haute voix les individus qui ont frappé de la sorte un citoyen, et ces individus ne sont pas poursuivis.»
Seul, le Paris, par la plume d’un député de la Corse, se déclare satisfait, et soutient que la malheureuse victime était «clans l’obligation de mourir de faim ou de mourir de coups!»
Paris, 13 avril.
MAGISTRATS COMPLAISANTS
Table des matières
Avant d’écrire l’histoire des menées opportunistes en Corse, il est indispensable de reprendre certains incidents de l’affaire qui attire en ce moment l’attention de la France et d’aller au plus pressé.
C’est un système de politique qui est mis en cause; mais c’est la mort de Saint-Elme dont il s’agit d’abord d’éclaircir les causes et de découvrir les coupables. Après ce travail préliminaire, après quelques mesures d’assainissement, le public comprendra vite que le tragique accident n’est pas un malheur fortuit ni un cas isolé.
Tout se tient dans l’organisation du favoritisme et des tyrannies officielles, qui succombe enfin sous l’effort d’une vaillante protestation, et, hélas! au prix de la vie d’un écrivain martyr.
Déjà le gouvernement est obligé par l’opinion de rompre avec les traditions de facilité insouciante, qui livraient à des tripotages électoraux, à des conciliabules de café, l’honneur, la fortune et la vie des citoyens corses.
Il vient d’ordonner une enquête! mieux vaut tard que jamais. Espérons qu’elle sera impartiale et implacable dans ses conclusions, qu’elle ne reculera ni devant l’inviolabilité parlementaire, ni devant le prestige administratif, pour découvrir les responsabilités réelles.
Le cabinet, engagé par un échange de services réciproques avec quelques souteneurs de sa majorité, ne saurait arguer de sa bonne foi trompée qu’en brisant sans délai. Sans attendre les résultats de son enquête, il peut déjà juger du rôle qu’on lui faisait jouer en examinant la conduite des deux magistrats mis en lumière dans le procès Saint-Elme.
Par un phénomène étrange et qui rend bien précaire l’inviolabilité de l’individu, le directeur du Sampiero n’a jamais trouvé de magistrats pour défendre sa cause; quand il attaquait le régime officiel, on le mettait au secret sans motif; quand il se plaignait d’être emprisonné, battu, traqué, il se heurtait à une entente inqualifiable de la justice avec ses agresseurs.
Il n’en était plus de même quand il s’agissait de protéger la préfecture et la députation contre le journaliste embarrassant.
Faut-il nous étonner que le tribunal d’Ajaccio ait rendu un service au lieu d’un arrêt? Le président, M. Casanelli, n’est-il pas lié par le lien de la reconnaissance la plus étroite aux maîtres de l’île? N’ont-ils pas renvoyé malgré lui sur le continent son prédécesseur, M. Landry, avocat opposant sous l’Empire, nommé en 1871 par M. Crémieux, assez courageux pendant le Seize-Mai pour rester fidèle à ses principes de libéralisme et d’indépendance dans plusieurs procès de presse et de colportage?
M. Casanelli, ancien magistrat de l’Empire, nommé dans son propre arrondissement, allié aux familles les plus compromises avec le passé, mêlé à toutes les affaires locales de parti, est peut-être un commode agent. Nous nous refusons à voir en lui le type accompli du serviteur de la loi, et sa sévérité s’est exercée largement contre Saint-Elme, condamné à cinq mois de prison, réduits à quarante jours par la cour de Bastia.
Ici, c’est l’avocat général qui s’est fait en une heure la plus triste des notoriétés: homme également dévoué à la coterie opportuniste, il pensait se signaler par un excès de zèle et justifier la violence des assassins de Saint-Elme. C’est un exemple extraordinaire que celui de ce magistrat approuvant le recours à la violence dans la patrie de la vendetta, couvrant de sa robe pacifique les pires attentats, surexcitant les passions d’une race inflammable et patronnant de son autorité légale les scandales et les rixes d’Ajaccio.
Quel enseignement donné à ce peuple que l’opportunisme a partagé en deux camps, exploiteurs et exploités! Quelle imprudente et coupable provocation aux meurtres à venir!
Nous n’aurons pas de peine à montrer que la magistrature corse a été épurée du haut en bas d’après ce modèle et pour faire la même besogne.
Le danger est donc partout; la loi est mise au service de l’anarchie, l’existence de tous est abandonnée aux caprices d’intérêts exigeants et d’âpres convoitises.
Pour sévir et arrêter l’envahissement du mal, il n’est pas besoin de pousser plus loin l’enquête: le gouvernement, complice dans une certaine mesure, doit déjà connaître son premier devoir.
On l’attend impatiemment à l’œuvre, à moins que la Corse ne soit ravalée, par la tolérance ministérielle, au rang de la Sicile et ne soit livrée à la bande de camorristes qui la corrompent et l’exploitent.
L’AFFAIRE SAINT-ELME
Table des matières
La presse est unanime à flétrir comme ils le méritent les événement scandaleux dont la Corse vient d’être le théâtre.
Les Débats, qui ne sauraient être suspectés de passion, disent:
Les auteurs de cette double agression n’ont pas fait mystère de leurs motifs: il s’agissait, pour eux, non pas d’une vengeance privée, mais d’un acte politique; ce n’était pas au particulier qu’ils en voulaient, mais au journaliste.
Si tout cela n’est pas démenti, il faudra avouer que l’on entretient en Corse une singulière justice et d’étranges magistrats.
Dans l’Evénement, M. Magnier, protestant contre l’inertie dont fait preuve l’administration, demande:
Qu’y a-t-il au fond de ce drame? Qui a armé de bâtons ceux qu’on dénonce comme des meurtriers? A quel mobile ont-ils obéi? Quelle fureur de vendetta les a poussés? Ont-ils été les instruments d’une coterie politique ou d’une vengeance privée? Quels sont-ils? Les masques doivent tomber. Il est déplorable qu’on ne les ait pas arrachés sur l’heure.
La Paix conclut en ces termes:
Quand il n’est pas permis de rudoyer un chien galeux ou un cheval de fiacre, il serait curieux qu’il fût permis d’assommer un homme et de trouver cela tout naturel. Cette idée-là n’entre pas dans nos cervelles, et le métier de «bravo» n’est pas plus français de fait que de nom.
. M. Auguste Vacquerie, dans le Rappel, proteste en termes indignés contre cette vengeance politique:
Il faut que les assassins soient recherchés et punis. Qui sont-ils?
L’impunité des assassins fait que l’opinion générale voit là, non une vengeance personnelle, mais une vengeance politique.
L’administration de la Corse ne peut rester sous un pareil soupçon. Il faut qu’elle démontre son innocence en montrant les coupables, ou que le gouvernement la châtie. L’indignation publique somme le gouvernement d’agir.
Citons, pour clore, une série que nous pourrions rendre beaucoup plus longue encore, citons l’opinion du Soleil:
On a dit depuis longtemps que les opportunistes ont organisé en Corse le régime de la terreur. Les incidents de l’affaire Saint-Elme prouvent qu’on a dit la vérité. On assure qu’il va y avoir une enquête. Nous espérons qu’elle sera sérieuse, et que les assassins et leurs complices, quels qu’ils soient, seront jugés et punis.
Nous l’espérons aussi!
Paris, 14 avril.
L’OPPORTUNISME EN CORSE
Table des matières
L’opportunisme a pu être, de 1870 à 1876, une excellente formule d’opposition, un drapeau commode pour discipliner son action pratique et enlever le pouvoir à la coalition monarchique du 24 et du 16 Mai.
Depuis l’installation définitive du régime républicain, cette politique sans principes, sans horizon, sans but révèle toute sa médiocrité.
Elle sert simplement à couvrir le partage exclusif des faveurs de l’État, des situations administratives, des privilèges officiels; elle met en doctrine et en maxime l’exploitation de tous les avantages dont un ministère peut disposer et qu’il réserve aux appuis de sa majorité.
Le courant de corruption va de l’électeur à l’élu, revient de l’un à l’autre dans la mesure des intérêts communs de leur association; les députés sont nommés pour ce qu’ils promettent, et maintenus pour ce qu’ils tiennent; en haut, le parlementarisme vit sur les mêmes habitudes; c’est un cercle vicieux dont l’opportunisme fait une méthode; il n’a certes pas inventé ces procédés de gouvernement, mais en les exaltant il a encore abaissé le métier de politicien.
La France entière est envahie par cette honteuse maladie; mais certains départements en développent le germe avec une déplorable vigueur. Ainsi la Corse présentait les conditions requises pour que le système y reçût toute son application et y exerçât tous ses ravages. Pauvre, obligée trop souvent à la dépendance, elle offrait un terrain propice aux exploits d’une coterie sans scrupules.
Isolée par la mer, difficile à connaître, elle devait être livrée sans recours à ses maîtres immédiats. Pour eux, toute leur industrie consiste à conserver par des intrigues leurs succès électoraux. Quant au reste, le continent est loin, et ils se chargent d’arrêter la vérité en route.
Il est bien évident qu’une association politique assez habile pour séduire à Paris quelques personnages influents, pour s’assurer dans les bureaux le concours dévoué d’agents puissants, pouvait, pendant de longues années, transformer la Corse en proconsulat, en terre conquise. Si la Compagnie des bateaux à vapeur qui rattache l’île à la métropole est dans leurs mains, s’ils possèdent en outre la direction des postes, si leurs amis détiennent les grands services, si le préfet, les sous-préfets et leurs subordonnés sont à leur discrétion, si la magistrature est peuplée de leurs créatures, si l’échelle du fonctionnarisme est établie sous leur contrôle unique, comment le pays se délivrera-t-il? Le blocus est universel, implacable; rien n’entre ni ne sort sans le visa omnipotent de la camarilla. Or c’est le tableau exact de la Corse contemporaine.
Les injustices s’accumulent, les scandales se multiplient sans que l’émotion insulaire retentisse au centre; une situation révolutionnaire, par l’excès même et l’impunité des exploiteurs, se crée insensiblement; il n’y a plus que des remèdes violents en perspective; alors arrive Saint-Elme; une explosion subite atteste la profondeur du mal; dérangés, et en même temps effrayés, les complices de la coterie perdent la tête; pour faire taire un journaliste qui parle trop haut, on le tue.
Mais le charme est rompu: toutes les précautions si bien prises pour insensibiliser l’opinion, pour la détourner d’une enquête redoublent le besoin de se renseigner, surexcitent l’indignation: on veut tout savoir, tout juger, tout pénétrer. Cela suffit pour que la Corse s’affranchisse de la dictature de quelques roués.
On devine pour quels motifs ces beaux apôtres ne tolèrent point qu’on cause ici de ces questions lointaines. Les Parisiens y perdraient leur latin; il faut l’initiation; et puis le peuple là-bas est bizarre; «il n’est pas exigeant; il demande seulement qu’on le laisse tranquille, se conduire à sa guise et faire lui-même ses affaires ».
Il est fort douloureux, pour quatre ou cinq boulevardiers qui s’étaient fait de la Corse un fief bien soumis, un domaine féodal où leurs fantaisies s’étalaient à l’aise, d’y renoncer par la faute d’un plumitif mal appris. N’est-ce pas une concession à perpétuité, un paradis politique, dont ils vont sortir la queue basse et les dents longues?
Le moment est venu de démonter le joli mécanisme qu’ils avaient ingénieusement construit pour fonder leur empire, pour échapper aux règles gênantes de la morale et aux exigences de la loi.
Ils ne manquent certainement ni d’audace ni de talents originaux, ces parvenus qui ont réussi jusqu’à ce jour à esquiver les indiscrétions. Leur confiance les a perclus: à l’abri de tout contrôle, ils se sont flattés d’une éternelle sécurité pour leurs petites opérations. Le sans-gêne atteignit de telles proportions que le peuple corse avait fini par croire à leur domination irrémédiable; de là des excentricités comme celle de M. André, préfet en tournée de revision, prononçant sur la place publique de Murato, en mai 1883, ce discours d’un autre âge:
Si ce canton a été négligé, si cette riche contrée du Nebbio a été éprouvée comme vous voulez bien le dire, la faute en revient tout entière à ses représentants les plus autorisés, dont l’attitude hostile au gouvernement de la République n’est pas de nature à attirer sur ce pays les faveurs et la bienveillance du gouvernement que j’ai l’honneur de représenter. Fermement et énergiquement décidé à faire respecter en tout et partout les institutions qui nous régissent, à faire triompher les nobles idées de la majorité républicaine de la nation, ma ligne de conduite peut être tracée en deux mots: la justice une, égale, inflexible, envers et contre tous; les faveurs administratives pour ceux qui, depuis longtemps, ont donné à l’administration des gages de leur dévouement.
Ce discours imprimé dans le Journal de la Corse, organe officiel de la préfecture, est le digne prologue des scandales que nous allons étudier par le détail: il montre que, pour vivre en Corse, il faut tout abandonner à l’autorité. Par un piquant rapprochement, l’allocution de M. André, faite deux mois avant l’élection du conseil général, était au bénéfice d’un M. César Murati, révoqué pour son zèle pendant la période sinistre du 16 Mai.
Nous rougirions que la République fût défendue et imposée par les moyens chers à M. André ; mais ce fonctionnaire trop zélé, condamné à exécuter le mandat dont le chargeaient les maîtres de la Corse, travaillait surtout au profit de quelques bonapartistes honteux, temporairement ralliés, moins à la République qu’à la personne sacro-sainte de la députation opportuniste. A ces hauteurs, le gâchis n’a plus de limites; il est temps, pour la dignité de notre parti, que ces compromis déshonorants soient répudiés et flétris; qu’une exécution purifie l’administration et rétablisse la légalité dans ce département terrorisé.
LE CABINET NOIR D’AJACCIO
Table des matières
Il nous revient que les journaux indépendants envoyés en Corse n’arrivent pas tous à leur destination. Déjà Saint-Elme s’était plaint inutilement de certaines soustractions étranges: ainsi, dans un paquet de onze articles, envoyés de Marseille à Ajaccio, trois disparurent, et justement ils visaient le préfet et la députation opportuniste.
Un homme averti en vaut deux: il suffira sans doute d’appeler l’attention de M. Clinchard, directeur des postes en Corse, sur ces faits encore mal expliqués pour que les agents de second ordre se conforment plus strictement aux exigences de leur service. M. Clinchard est le beau-frère de M. Emmanuel Arène; il est donc intéressé à ce qu’aucun soupçon ne l’atteigne: parenté oblige.
Paris 15 avril.
L’ENQUÊTE SAINT-ELME
Table des matières
M. André, préfet de la Corse, a eu le courage ou l’effronterie de faire écrire dans ses journaux qu’une enquête serait faite, sur sa demande, à propos de l’assassinat de Saint-Elme.
Nous remarquerons qu’une enquête n’est pas un cadeau de l’administration, qu’elle doit émaner spontanément de l’initiative judiciaire, qu’elle devrait être commencée depuis longtemps. Ce retard est si extraordinaire qu’il est déjà une complicité.
Nous ajouterons que si le gouvernement veut une enquête sérieuse, il ne saurait la confier à ceux qui sont peut-être les premiers coupables.
Si la préfecture et la magistrature, telles qu’elles sont aujourd’hui représentées à Ajaccio, dirigent l’affaire, l’enquête sera stérile.
Tout le monde le répète en Corse: il faut une satisfaction qui ne soit pas dérisoire; après avoir tué Saint-Elme, il est impossible d’enterrer le crime.
UNE ÉLECTION LÉGISLATIVE EN CORSE
Table des matières
M. Emmanuel Arène n’est pas, malgré les apparences, le personnage le plus important de la coterie opportuniste en Corse; M. Pierre-Paul de Casabianca, président du conseil général, tient tous les fils de la politique locale. Nous aurons à revenir sur le rôle de ce singulier républicain qui, en 1875, acclamait M. Rouher et s’écriait dans un banquet: «Vous êtes le grand agent de la politique impériale.»
Mais M. de Casabianca seul n’aurait pas fait le rapide chemin que lui ouvre l’appui du gouvernement et de l’administration s’il ne s’était rencontré avec M. Emmanuel Arène. Ces deux cœurs étaient faits pour se comprendre. Le député de Corte n’a pas dans le pays la situation de famille et le crédit insulaire de son associé, mais il prend sa revanche à Paris; les complaisances de Gambetta, d’abord, puis d’innombrables relations habilement menées et savamment entretenues lui ont permis d’accaparer toutes les forces officielles qui agissent pour placer les alliés et destituer les adversaires ou les indifférents.
L’élection de 1881, à la suite de l’option de M. de Choiseul pour Seine-et-Marne, est donc une date mémorable dans la politique corse.
C’est une entrée en scène.
Les débuts promettaient d’ailleurs largement. Le candidat était un jeune homme, mais il n’avait pas besoin d’attendre le nombre des années pour connaître tous les secrets de la pratique électorale. Il y avait lontemps que l’Éliacin de l’opportunisme était guéri des illusions naïves.
Qu’on en juge. Avec le coup d’œil d’un tacticien expérimenté, il sentait que les justices de paix sont là-bas l’élément essentiel de la victoire. La puissance de ces magistrats chez un peuple irascible, enclin aux contraventions est presque sans limites. Les traditions laissées par des siècles de persécution ont laissé des traces tellement profondes qu’il est bien difficile de rendre la justice.
L’interprète de la loi n’a cessé d’être jusqu’ici l’élu d’un parti. Il croit donc faire son devoir en témoignant sa reconnaissance; il est, par une coruption naturelle des mœurs, entraîné à prononcer des sentences en faveur de ses amis et contre leurs adversaires.
Il appartenait à la République de répudier hautement ces dégradantes habitudes et d’inaugurer le système de l’indépendance chez les magistrats. Au lieu de relever l’esprit public et de proscrire des abus, M. Arène n’a su que dépasser les pires exemples du passé.
Rien ne lui fut refusé pour avertir les populations qu’il arrivait en conquérant, et qu’il serait désormais seul arbitre des ambitions de clocher.
Des négociations préalables s’engagent: républicains et bonapartistes sont passés au même crible: qui veut s’engager à voter pour le futur député, est maintenu ou nommé ; qui refuse est exclu du festin officiel.
Aussi, quelques jours avant l’élection, l’Officiel publia un décret revoquant ou changeant d’un seul coup dix-huit juges de paix et vingt suppléants. L’arrondissement de Corte tient la plus grande place dans cette fournée. Quelques nominations étaient faites dans d’autres cantons de la Corse; mais elles avaient également pour but exclusif d’opprimer les nouvelles influences que l’on voulait créer.
Une interpellation eut lieu à la Chambre à ce sujet. Le garde des sceaux répondit par des généralités sans entrer dans aucun détail, sans citer aucun fait précis à l’encontre de ceux qui lui étaient objectés. M. devis Hugues, qui avait dirigé l’interpellation, alla plus loin, et anonça qu’une seconde fournée de juges de paix serait faite après l’élection. C’est ce qui ne manqua, pas. Douze autres juges de paix étaient encore frappés quelques semaines plus tard.
Pour appuyer ce mouvement, un coup de maître enlevait toutes les résistances; voici le tableau exact des nominations accordées par l’intermédiaire de M. Arène au barreau de Corte, une petite ville de quelques milliers d’habitants:
Un an avant l’élection, M. Guelfucci, avocat à Corte, était nommé substitut du procureur général à Limoges. l’eu de temps après, M. Grimaldi, avoué à Ajaccio, mais membre du conseil général dans l’arrondissement de Corte, était nommé substitut à Valence.
Vingt jours avant l’élection; M. Giuli, avocat à Corte et membre du. conseil général dans l’arrondissement, était nommé procureur de la République à Largentière,
Puis, peu de temps après l’élection, M. Giaccobi, un quatrième avocat de Corte, était nommé substitut à Sain-Sever.
Puis, M. Zuccarelli, un cinquième avocat de Corte, était nommé substitut à Saint-Claude.
Puis un sixième avocat de Corte, M. Delfini, membre du conseil général dans l’arrondissement, était nommé juge en Afrique.
Puis, il y a un an, un septième, M. Laurelli, avocat à Bastia, mais qui appartient à l’arrondissement de Corte, où son frère est membre du conseil général, était nommé procureur de la République à Lorient.
Puis, un huitième, M. Angeli, avocat à Corte, a été nommé juge à Castellane.
Puis, un neuvième, M. Grimaldi, membre du conseil général dans l’arrondissement de Corte, a été nommé juge à Dax.
Ici, nous croyons devoir faire une halte et respirer. On peut toutefois être rassuré. Il y a encore, il est vrai, quelques avocats à Corte; il en est même qui sont républicains. Mais ils n’ont pas été, ils ne seront pas, ils ne pou-vent pas être placés, par cette seule raison qu’il ne sont pas opportunistes.
Si l’opportunisme des neuf-est de bonne marque, leur capacité judiciaire est plus douteuse: il en est qui n’ont jamais paru à la barre d’aucun tribunal, simples ruraux, ayant simplement conquis les grades qui se refusent rarement, puis discrètement retirés sous leurs chataigniers et lancés par la haute protection de M. Emmanuel Arène.
Nous nous bornerons à parler du cas de M. Laurelli, qui ne nous démentira pas si nous disons qu’il était encore, il y a deux; ans, un des bonapartistes les plus militants de la Corse. En 1875, M. Rouher fit un voyage dans l’île, dont il était député. Des manifestations factieuses éclatèrent à cette occasion; la presse dut s’en occuper. On peut lire, dans le Journal des Débats du 1er novembre 1875, sous la signature de M. Francis Charmes, un long article consacré à ces incidents et au compte rendu d’un banquet donné à M. Rouher à Bastia. On y relèvera notamment les passages suivants, relatifs au rôle joué alors par M. Laurelli, l’un des principaux organisateurs de ces manifestions:
M. Rouher, dit M. Charmes, parle de Turgot, penseur profond, noble cœur, éminent homme d’Etat. M. Laurelli, immédiatement frappé de la ressemblance, s’écrie: «Vive la continuation de Turgot!» Il faut entendre M. Rouher parler des réformes économiques de l’Empire. Avec quels moyens l’Empire a-t-il fait tant de choses? Avec son génie d’abord, cela va de soi, puis avec la démocratie, qu’il a su mettre en œuvre. «Vive la démocratie impériale! » s’écrie encore ce même M. Laurelli, dont le nom, porté sur les ailes de l’enthousiasme, mérite bien d’arriver à la publicité.
Voilà ce qu’écrivait M. Francis Charmes, dont les vœux n’ont été qu’imparfaitement exaucés. M. Laurelli n’est pas arrivé à la publicité, mais il est arrivé à la magistrature. Sa dévotion pour la démocratie impériale l’a tout naturellement conduit à la démocratie opportuniste, tant les deux choses se tiennent de près. Il y a un an, il a été appelé au poste important de procureur de la République à Lorient.
Mais l’histoire ne finit pas là. Trouvant qu’il était traité au-dessous de ses mérites, il se fait installer devant la cour de Rennes, ne paraît pas à Lorient, puis vient à Paris solliciter mieux. Au bout de six mois, la chancellerie a cru lui être plus agréable en le nommant procureur de la République à Avignon. Même jeu.
Il va se faire installer, paraît à peine à Avignon, puis revient à Paris pour demander de l’avancement, tenant la dragée haute à la chancellerie qui le supplie d’accepter, parce que M. Laurelli, propriétaire d’un établissement thermal en Corse, peut mettre trois ou quatre cents suffrages au service de l’opportunisme. Maintenant, qui a fait le service depuis quatorze mois aux deux parquets de Lorient et d’Avignon, et aussi, qui a touché les appointements?
M. Laurelli, sans doute ému par l’affaire Saint-Elme, comprenant qu’il est parfois imprudent de se rallier, écœuré lui-même de son stage dans la camarilla, a fini par donner sa démission. Mais le cas n’en est pas moins curieux, et l’élection de Corte, qui nous a valu la fortune de M. Emmanuel Arène, présente au moins de piquantes aventures. Quand nous passerons en revue tous les rouages de la vie administrative en Corse, nous n’aurons pas de peine à montrer qu’il a su depuis se dépasser lui-même.
Paris, 16 avril.
LE PRÉFET DE LA CORSE ET L’ENQUÊTE SAINT-ELME
Table des matières
Le préfet de la Corse ne se hâte point de retourner à son poste, mais il affecte de traiter avec sans-gêne l’enquête dont il s’est constitué le promoteur pour mieux l’étouffer. Il compte que le public français laissera tomber l’affaire et que les responsabilités disparaîtront avec la décadence de l’indignation.
D’accord avec M. Peraldi, terriblement compromis dans la mort de Saint-Elme, il se propose d’accumuler les pièces diffamatoires pour déshonorer la mémoire de Saint-Elme. Il espère même provoquer une réaction en sa faveur contre la victime de ses patrons politiques.
Le sens moral manque tellement à la coterie opportuniste qu’elle espère se tirer d’embarras en insultant un mort. Ce noble procédé sera jugé comme il le mérite. M. Emmanuel Arène a déjà pu s’apercevoir qu’il égarait sa plume en expliquant avec désinvolture et une sorte de dandysme fort déplacé l’accident de Saint-Elme
Il est inutile et odieux d’attribuer à des hommes du peuple une vengeance qui n’aurait pas de sens, puisque le journaliste assassiné ne s’attaquait qu’aux puissants du jour. Ces misérables chicanes, ces expédients dilatoires aggravent le cas des coteries opportunistes. La vérité sortira malgré tous leurs efforts pour la noyer dans son puits; ile ne perdront rien à nous faire attendre.
Paris, 17 avril.
MÉDECINE OPPORTUNISTE
Table des matières
Avant de continuer la série d’études que j’ai entreprises sur l’opportunisme en Corse, un incident m’oblige de revenir à l’affaire Saint-Elme.
La note suivante a paru hier soir dans les informations du Temps:
L’autopsie de M. Saint-Elme a été faite à Bastia par trois médecins. D’après leurs déclarations, M. Saint-Elme serait mort des suites d’une granulose aiguë généralisée, sans liaisons aucune avec des sévices antérieurs.
Est-ce là le commencement de l’enquête dirigée par M. André, préfet de la Corse? Alors le tableau serait complet: avec l’administration qui assiste sans s’émouvoir à un sinistre attentat, nous avons vu les juges condamnant la victime, flétrie en outre par des avocats généraux débordant de zèle; la science elle-même s’en mêle; après la médecine homéopathique, nous avons la médecine opportuniste.
La Faculté de Paris fera bien de réclamer quelques éclaircissements à ses confrères de Bastia. Une méthode nouvelle vient d’être trouvée par ces praticiens extraordinaires.
Les coups de trique entrent comme un calmant dans le régime qui est à la mode dans la politique corse: nous espérons que le cabinet Ferry saura importer à Paris cette admirable découverte contre la phtisie. Car cette granulose aiguë généralisée ne doit intimider personne: les médecins de la préfecture ont pensé que trois mots sonores dérouteraient le public et que, du coup, la députation compromise serait innocentée.
Malheureusement, ces finesses insulaires sont de plus en plus suspectes auprès des continentaux naïfs; ils n’entrent pas dans les subtilités opportunistes. M. Bissaud prétendait que Saint-Elme jouait une comédie en s’évanouissant à l’audience; il a fallu qu’il mourût quelques jours après pour que ce singulier magistrat fût convaincu d’imposture. Déjà les adversaires du Sampiero avaient parlé de comédie lorsque le directeur de ce journal gênant reçut les témoins de M. Emmanuel Arène; on exploita contre le malade, contre le mourant son impuissance en soutenant qu’il reculait devant un duel; la coterie ne lui ménagea pas les gorges chaudes.
Le malheureux fut dans la nécessité de protester en ces termes:
Ce serait m’abaisser grandement que de descendre jusqu’à donner aux sicaires de M. Arène, payés pour tenter de me salir de leurs calomnies, des explications sur ma maladie et de prouver qu’elle n’est pas feinte.
Ces gens-là, m’ayant assommé à plusieurs reprises déjà, devraient, nul que mieux au monde, savoir que je dois me ressentir de tous ces coups de gourdin, dont la majeure partie a porté dans le dos, les lâches n’attaquant que par derrière.
Mais, comme le vrai public se laisse parfois induire en erreur, je dirai que le six février dernier, mandé au parquet de Marseille par commission rogatoire pour y faire ma déposition dans l’affaire Franchini, je déposais devant le commissaire Lacoste, aux délégations judiciaires, qui me demandait si je me ressentais des suites de cette agression, que je n’avais jamais rejeté du sang de ma vie, si ce n’est depuis cette affaire; que huit jours avant, tout au plus, saisi d’un violent vomissement de sang dans la rue, j’étais allé me faire soigner chez le docteur Besson.
Ces vomissements s’étaient ralentis, mais, depuis quelque temps, le matin, ils me reprenaient, puis ce fut à n’importe quel moment de la journée.
Ce n’étaient point de vulgaires crachements, mais bien de terribles et interminables vomissements de sang rouge, et de ce sang, depuis huit jours seulement, nous avons calculé que j’en ai bien répandu cinq litres. Tout ce que je mangeais était immédiatement rejeté. Cette maladie se nomme congestion pulmonaire.
Voici, entre d’autres que nous ne connaissons, point ou dont nous avons oublié les noms, certaines personnes qui pourront fournir d’amples renseignements sur la marche et la violence de notre maladie:
M. le docteur Raynaut, 15, boulevard Dugommier, Marseille. (Je ferai remarquer que, connaissant personnellement cinq médecins, je ne me suis adressé à aucune de ces connaissances, mais bien à un étranger que je n’avais vu ni jamais connu, et que M. Grosso, pharmacien, m’avait indiqué durant une crise de vomissement.)
M. Grosso, pharmacien, rue Beauveau; M. Piccioni, sous-directeur à la Compagnie Morelli, rue Cannebière; M. Blanc, 65, rue Grignan; M. Charles Lullier, journaliste, rue Guibal; M. Gautier, de Corte; M. Vaulbert, 8, boulevard du Musée; M. le docteur Delmas; M. le docteur Besson; M. Ernest Roger, journaliste; Mme Vachez, 65, rue Grignan; M. R. Gaye, 4, place du Lycée; M. Queyrel, 29, rue Cannebière; M. E. de Ferrer, homme de lettres, etc.
Il est peut-être curieux de rapprocher de cette justification, imposée par des ennemis sans générosité, ce-passage d’un article publié dans le Sampiero le 12 décembre dernier:
L’autre soir, dans une guinguette, plusieurs agents de police et autres, causant politique, ont déclaré «qu’il y aurait du sang versé au moment des élections». Puis, ayant très bu, sans payer, suivant sa coutume, un de ces sbires-consommateurs ajouta, en entendant prononcer mon nom: «Quant à M. Saint-Elme, on n’attendra pas jusque-là ; on l’expédiera avant!»
De plus, dans une conversation particulière, qui m’a été rapportée, et dont je puis garantir l’authenticité, le concierge de la mairie a eu la bonne idée d’énoncer ce fait «que je ne sortirais d’ici que dans un cercueil».
Ainsi donc, j’ai déjà été victime de trois tentatives de meurtre, d’assassinat ou de bastonnade — ad libitum; — ainsi, j’ai déjà reçu trois menaces de mort, par écrit; ainsi, journellement, coram populo, on raconte tranquillement que je serai assassiné un de ces jours — et le parquet reste inerte, muet — et le parquet contemple, d’un œil bienveillant, ces iniques lâchetés, ces basses vengeances.
Saint-Elme était donc renseigné et son assassinat était dans l’air. Reste à démontrer que ses assommeurs ont prolongé ses jours. MM. André, Arène, Peraldi, de Casabianca pourront s’associer pour garantir l’authenticité de ce phénomème: ils n’y parviendront pas.
Paris, 18 avril.
L’ADMINISTRATION EN CORSE
Table des matières
Il n’est pas de département qui ait usé plus d’administrateurs que la Corse depuis l’avènement de la coterie opportuniste. Elle exige, en effet, de telles complaisances que la docilité la plus résignée finit presque toujours par une révolte. L’instrument rebelle est impitoyablement brisé.
En quatre ans, huit préfets se sont succédé à Ajaccio: MM. Schnerb, Dartigues, de Lassalle, de Marçay, Leguay, Gragnon, Demangeat et André, dit récemment de Trémontels. Plusieurs ont fait preuve d’une réelle indépendance; un, surtout, M. Demangeat, osa résister à M. Emmanuel Arène. Aussi, quelques semaines après son arrivée, il était déplacé.
M. André, son successeur, se le tint pour dit: agent discipliné, et ne recevant aucune instruction précise du ministre de l’intérieur, il ne vit de salut que dans la soumission à l’égard des deux députés de Corte et d’Ajaccio. Ses déplorables antécédents, les souvenirs équivoques laissés par lui dans l’Aveyron le mettaient à la merci de ses protecteurs. Sa souplesse est proverbiale, car, en 1876, il publiait une thèse de doctorat pleine d’un zèle clérical et d’une sainte colère contre les enterrements civils. Un an après, il briguait l’honneur de servir la République, alléguant que sa thèse avait été écrite pour les besoins de la cause. Il se donna tout entier.
Aucune mesure illégale, aucune nomination effrontée ne l’a trouvé récalcitrant. Aussi son zèle est récompensé depuis quelques mois par la première classe personnelle; il est trop compromis dans les affaires les plus secrètes de la politique opportuniste pour se révolter: cependant il commence à s’apercevoir des grandes imprudences commises; il craint de jouer le rôle de bouc émissaire, car ses protecteurs ne lui ont pas ménagé les responsabilités. Son plus vif désir serait de retourner sur le continent, de recevoir enfin le prix de ses services et d’en jouir avec sécurité ; mais il faut qu’il boive le calice jusqu’au bout et préside aux élections municipales, c’est-à-dire qu’il achève l’organisation de falsifications systématiques, préparée de longue main pour escamoter les volontés du suffrage universel.
M. André a eu la naïveté cynique d’exposer, dans un discours que nous avons reproduit, les principes de favoritisme qui sont la règle de sa conduite administrative. il ne se contente pas de parler, il agit.
Pour assurer l’omnipotence de MM. Arène et Péraldi, il dépasse les excentricités des préfets les plus audacieux du second Empire. Un exemple entre mille: M. Graziani, député de Corte, défend l’autonomie de son arrondissement contre les empiétements de la coterie opportuniste; tout un plan de campagne est combiné pour éliminer ce gêneur qui ne veut pas comprendre à demi-mot les beautés du régime aréniste.
A Paris, ses moindres démarches dans les ministères sont épiées, ses demandes sont combattues pour faire éclater son impuissance en Corse et lui enlever insensiblement la confiance des électeurs. M. André pousse encore plus loin l’hostilité systématique. On l’a vu, dans le canton de Calenzana, sommant publiquement le sous-préfet de Calvi de soutenir le candidat officiel de l’administration contre le candidat indépendant, ami personnel de M. Graziani: «Je vous rends responsable de l’élection de M. Fabiani.»
Comme il se heurtait aux répugnances du sous-préfet pour ce maquignonnage, il eut l’ingénieuse idée d’appeler son subordonné à la préfecture, de l’y interner sous prétexte d’affaires urgentes, pour ne le délivrer qu’après le scrutin, qui tourna, du reste, à la confusion de l’opportunisme.
A Sartène, mêmes tracasseries, mêmes violences: le sous-préfet est brisé sans motif, sur un rapport de M. André, parce qu’on voulait un agent dévoué, en prévision de la mort de M. Bartoli. La maladie du sympathique député et sa disparition ont été fatales à la Corse, car il était résolu à engager la lutte ouverte pour délivrer son pays; aussi ses collègues insulaires le surveillaient avec une jalousie extrême et l’enveloppaient dans les mailles perfides d’une opposition déloyale.
Un procédé fort simple servait à battre en brèche son influence et sa popularité : quand un habitant de l’arrondissement de Sartène demandait un secours, adressait une requête quelconque à l’administration, le préfet feignait de croire qu’elle était recommandée par MM. Peraldi et Arène: il leur écrivait pour faire constater officiellement leur intervention, et ces messieurs se hâtaient de transmettre le document magique au pétitionnaire abasourdi. Voici le texte ordinaire d’une de ces lettres dont je possède quelques échantillons:

M. Arène marquait de sa griffe cette petite réclame électorale pour remplir du sentiment de son crédit l’âme naïve des administrés de M. Bartoli. L’effet est tellement irrésistible que le frère du défunt, élu député à sa place, contre l’administration, n’ose pas aujourd’hui garder sa liberté d’action et s’incline devant les mots d’ordre de la coterie.
On a pu écrire dans les journaux locaux les lignes suivantes sans provoquer une protestation, un démenti ou seulement une rectification:
Aujourd’hui, en Corse, pour être nommé à un emploi, pour obtenir une place à laquelle on a tous les droits, il faut, à la sentinelle gouvernementale qui vous crie: «Qui vive!» répondre hardiment: «Peraldi, Casabianca, Arène» ou se laisser mourir de faim.
Est-il vrai que lorsque un élève-maître, sortant de l’école normale, est nommé instituteur-adjoint, il reçoive aussitôt trois lettres: la première de M. Pierre-Paul de Casabianca, la deuxième de M. Emmanuel Arène, la troisième de M. Nicolas Peraldi?
Est-il exact que le modèle de ces missives, simultanément envoyées à l’élève-maître, soit ainsi conçu:
A Monsieur Pierre-Paul de Casabianca.
«Mon cher président,.
» Vous avez tout particulièrement appelé mon attention sur le nommé....., qui désirait entrer dans l’enseignement primaire.
» Je suis heureux de vous annoncer que, par arrêté en date de ce jour, j’ai nommé votre protégé instituteur-adjoint à.....
» Votre cordialement dévoué,
» ANDRÉ DE TRÉMONTELS.»
Est-il vrai, enfin, que M. de Casabianca joigne, en marge, à cette lettre qu’il adresse au nouveau promu, qui ne le connaît pas, et qu’il ne connaît pas lui-même, pas plus que MM. Peraldi et Arène ne le connaissent: «Sentiments dévoués, Paris, rue — DE CASABIANCA.»
Quant à M. Emmanuel Arène, il se contente d’apostiller: «Mes compliments. — E. ARÈNE.
M. Peraldi est, enfin, plus laconique: il ne met rien du tout.
Qui donc veut-on tromper? L’agence en question aurait-elle la prétention de faire croire à des candidats, reçus, munis de leurs brevets, «qui ont un droit absolu à une place,» que c’est par la seule ou la triple recommandation de la trinité départementale qu’ils obtiennent satisfaction de ce droit?
Cette vaste exploitation de la bonhomie individuelle, ces illusions entretenues avec la complicité de l’administration, cette mendicité électorale généralisée ne saurait être tolérée plus longtemps par le gouvernement de la République: la corruption autorisée par l’indifférence coupable des ministres ne se borne pas à subtiliser des voix par l’appât du service rendu ou d’une prétendue démonstration d’intérêt; elle s’étend à des faits d’ordre plus graves: elle confie à des hommes indignes des fonctions importantes, et la dilapidation des deniers de l’Etat est devenue une sorte d’habitude courante qui ne relève d’aucune loi.
Nous multiplierions facilement les exemples. Nous nous contenterons de citer un témoignage qui dépeint trop bien les mœurs surprenantes de l’administration opportuniste en Corse.
Un préfet. — du nombre de ceux dont M. Arène a demandé et obtenu le départ — s’avise de découvrir des fraudes dans le service d’un pénitencier. Il interroge le directeur qui avoue et excuse son silence par la crainte de dévoiler les pratiques d’un protégé de MM. Arène et Péraldi. Le préfet, qui ne s’arrête pas devant ce genre d’intimidation, exige une lettre pour renseigner le ministre.
Nous la publions en supprimant les dates et les noms, nous réservant de les faire connaître si nous sommes mis en demeure d’aller jusque-là :
Monsieur le préfet,
Vous avez bien voulu me faire l’honneur de me demander des renseignements au sujet de M....., conducteur des travaux agricoles au pénitencier agricole de...., concernant des fournitures, dont les entrées auraient été fictives.
Je me suis aperçu, en effet, de ces opérations, et si je n’ai pas rendu compte à M. votre prédécesseur de ce fait, c’est que je n’ignorais pas que M...., paraissait être protégé par MM. Arène et Peraldi, députés de la Corse, contre lesquels j’aurais craint de briser ma position de vingt-cinq ans de bons et loyaux services.
Veuillez agréez, monsieur le préfet, l’hommage de mes recpects.
Le Directeur,
Il est bon d’ajouter qu’un rapport fut adressé consciencieusement au ministre de l’intérieur, que le ministre ne daigna pas même s’en occuper et que le préfet trop sincère fut appelé à d’autres fonctions.
Voilà donc à quel degré d’abaissement est tombée la moralité de l’administration.
M. Ferry est libre de couvrir à Périgueux des abus aussi criants; si le ministère se met en travers du mouvement d’épuration que nécessite cette décadence de l’hygiène administrative, il tombera sous le même discrédit que ses agents déconsidérés. C’est là faire le jeu des bonapartistes, car la République serait indigne de vivre si elle tolérait à perpétuité ces scandales monstrueux.
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