Kitabı oku: «Le roman d'une nihiliste»
Ernest Lavigne
Le roman d'une nihiliste

Publié par Good Press, 2021
EAN 4064066324858
Table des matières
I COMMENT FINIT LE COMTE ROSTOW
II LA TAVERNE DU VASSILI-OSTROW
III PAVLOVNA
IV OU L’ON PARLE DE LA COMTESSE STASIA
V ÉLOGE DES FEMMES SLAVES
VI LE PRINCE NOSIMOF ET LE BARON FRITSCHEN
VII QU’EST-CE QU’UN NIHILISTE?
VIII LE SERMENT DE VLADIMIR
IX LA COMTESSE STASIA ET SA MAITRESSE D’ALLEMAND
X CONVERSATION ENTRE SERGE ET VLADIMIR
XI DES ESPÉRANCES DE FRITSCHEN
XII MILLE ROUBLES POUR UNE PHOTOGRAPHIE
XIII LA TROISIÈME SECTION
XIV MÉLANCOLIE ET REPENTIR
XV UNE REPRÉSENTATION AU THÉÂTRE-MICHEL
XVI LES PRÉPARATIFS D’UNE SOIRÉE
XVII SERGE LE SECTAIRE
XVIII UNE SOIRÉE AU PALAIS ROSTOW
XIX UN MARIAGE NIHILISTE
XX VLADIMIR ÉPOUSE STASIA
I RENCONTRE DE SERGE ET DE PAVLOVNA AU JARDIN D’HIVER
II VLADIMIR ET STASIA ARRIVENT A MOSCOU
III QUATRE LETTRES
IV DÉPART DE SERGE ET DE PAVLOVNA
V UNE SOIRÉE CHEZ M lle RAUCOURT
VI LES NIHILISTES DEVIENNENT INQUIÉTANTS
VII CHEZ LE MARCHAND DE VIN PÉTROVICH
VIII OU VLADIMIR JETTE ENFIN LE MASQUE
IX UNE DESCENTE DE POLICE
X UNE LETTRE ANONYME
XI QUELQUES GOUTTES DE SANG SUR LA NEIGE
XII LA COMTESSE STASIA SATISFAIT UN CAPRICE
XIII RIBOWSKI DANS SA PRISON
XIV SÉMÈNE
XV VLADIMIR REÇOIT DES AVERTISSEMENTS
XVI DEUX COUPS DE PISTOLET
XVII UNE VEILLÉE LUGUBRE
XVIII VLADIMIR EST TRANSPORTÉ CHEZ SA FEMME
XIX SERGE ET PAVLOVNA
XX AU PALAIS ROSTOW
XXI UN ASSAUT DE POLICE
TROISIÈME ET DERNIÈRE PARTIE
I LES RECHERCHES
II ARRESTATION DE SERGE ET DE PAVLOVNA
III DÉCRET D’ARRESTATION
IV L’INSTRUCTION
V L’ACTE D’ACCUSATION
VI LES PLAIDOIRIES
VII LE VERDICT
VIII LES PRISONNIERS
IX STASIA
x SERGE ET FRITSCHEN
XI UNE IMPRIMERIE CLANDESTINE
XII REDOUBLEMENT DES RIGUEURS
XIII ACCOMPLISSEMENT DES DESTINS
XIV LA CHAINE DES FORÇATS
XV UN PROJET D’ÉVASION
XVI TOBOLSK
XVII L’ÉVASION
XVIII LA FRONTIÈRE
XIX ÉPILOGUE
PREMIÈRE PARTIE
I
COMMENT FINIT LE COMTE ROSTOW
Table des matières
Au coin du canal de la Moïka, à Saint-Pétersbourg, entre le Théâtre-Michel et le Champ-de-Mars, s’élève un palais de marbre d’ancienne construction, remarquable par son architecture grecque, chérie de tout temps par les Slaves.
Ce jour-là une longue file de traîneaux et d’équipages s’était arrêtée devant le portique solennel, encadré de colonnes ioniques.
La neige était tombée à flocons: le traînage paraissait excellent. Des chevaliers-gardes passaient au trot tranquille de leurs pur-sang de race anglaise, la casquette d’ordonnance couvrant leur front jusqu’aux yeux, leur long manteau gris de fer tombant à plis rigides sur la croupe des fiers animaux qu’ils montaient en écuyers consommés.
Le ciel était devenu clair, après la chute de la neige; maintenant des tourbillons venaient s’abattre sur les visages, en les fouettant d’un air frais qui en avivait les couleurs.
A l’horizon, de temps en temps, un pan de ciel bleu trouait l’uniformité blafarde du firmament; à la ligne d’horizon mourait un soleil pourpre, taché de tons cuivrés.
C’était une belle journée, une journée russe. A l’animation qui remplissait les rues et les places, on devinait que les oisifs et les riches voulaient profiter de ces heures chaudes de l’hiver national: plus il neige, plus le temps est mélancolique, et plus le cœur d’un Slave se noie dans une sorte de gaieté triste, sans laquelle la vie n’a plus de prix à ses yeux.
En voyant à la porte du palais Rostow cette longue suite d’équipages, les gros cochers des maisons nobles, au pas de leurs voitures traînantes, énormes comme des carrosses du temps de Louis XIV, se hêlaient, en passant, d’interrogations curieuses.
–Frère, qu’y a-t-il?
–Rien que je sache, frère!
–Une visite, sans doute?
–Non. Le comte Rostow n’est pas bien.
La langue russe est pleine d’euphémismes; cette phrase voulait dire: «Le comte Rostow est mourant.»
Montons les marches du perron, entrons dans ce vestibule pavé en mosaïque, dont les murs de malachite incrustée d’or annoncent une habitation seigneuriale, d’un luxe asiatique, inouï dans les climats d’occident.
Gravissons cet escalier de marbre, taillé dans un paros au grain pur, d’un ton éblouissant; sur les marches, un lourd tapis smyrniote fait à la main par des femmes de tribus nomades, assourdit le bruit des pas. A la première marche, l’œil s’arrête, comme au seuil d’une étincelante vision.
Deux statues taillées dans le carrare, œuvre d’un ciseau italien, nues, au torse splendide, images de jeunesse, de vigueur et de gaieté, tiennent dans leurs mains des torches. Quoiqu’il fasse grand jour, des essences parfumées brûlent en projetant une flamme ardente d’une lueur de sang. Les deux filles de marbre en prennent un reflet de chair rosée, et comme le caprice du statuaire leur a mis un doigt sur les lèvres, qui esquissent un sourire, on éprouve une sorte de malaise et de séduction en présence de leur divinité immobile.
Dans l’antichambre, dont les grands panneaux sont de satin vert broché d’or, des domestiques sans livrée, vêtus à la moscovite, d’une blouse blanche serrée à la taille par une écharpe rouge, les jambes serrées dans des bottes de cuir fauve, les cheveux longs coupés en couronne, l’air morne, se tiennent debout le long des banquettes, les mains croisées sur la poitrine.
Le bârine, le seigneur dont leurs pères étaient serfs, est non loin de là, dans une chambre royale, qui agonise sur un petit lit de camp, tradition chère aux patriciens de Russie et empruntée aux empereurs.
C’était un colosse taillé dans ce granit du Nord d’où a jailli toute une race d’hercules et de vainqueurs. Au retour d’une chasse, il s’était roulé dans la neige, comme ces Huns d’Attila, pour calmer les ardeurs dont son sang était embrasé. Le soir, après un court repas arrosé de Champagne, la fièvre l’avait saisi et dompté.
La vie pourtant ne voulait point quitter ce corps gigantesque: on surprenait dans les yeux ouverts une lueur de cette volonté sauvage qui avait gouverné sa jeunesse. Un râle, affreux et rauque, secouait cette poitrine robuste envahie par la fluxion; et par intervalles, des soupirs à soulever des rocs faisaient monter et s’abaisser d’un mouvement alternatif la couverture grossière sous laquelle râlait le mourant.
Comme tous les Russes, même au milieu de ses dissipations, au milieu de ses débauches barbares, le comte Rostow, débris des vieux Slaves, avait gardé des sentiments pieux, une superstition invincible. Il entretenait chez lui, dans des lampes d’or, des flammes éternelles qui brûlaient devant les saintes images enguirlandées de saphirs et de diamants. Chaque fois qu’il passait devant elles, il s’inclinait et faisait le signe des chrétiens, reproduction par geste de la croix grecque, surtout devant la Vierge de Kazan, qui avait protégé son enfance et pour laquelle il gardait un culte secret, quelque chose comme un amour silencieux, étincelle divine au cœur d’une brute mystique.
Cette fois, c’était bien fini. Il allait quitter ce monde qu’il avait émerveillé de ses hautes sottises.
Les quarante millions de roubles de sa fortune foncière, ses forêts grandes comme des provinces, ses chasses fabuleuses, ses palais de marbre, ses charges au palais, ses uniformes, ses croix, ses chevaux aux actions étranges venus des profondeurs de l’Ukraine, oui, tout, et ses vins de France, et ses amours de théâtre, et ses gloires d’émérite viveur, il fallait quitter tout cela!
Ce grand enfant ne pouvait mourir: des larmes grosses comme des perles de Venise roulaient de ses yeux sur sa barbe grisonnante. Il fallait se résigner, pourtant.
Ce qui le consolait, c’était le pope.
Celui-ci, gaillard solide, sculpté dans un chêne, majestueux et trivial, baissait avec onction ses yeux rusés. Il y avait dans cet homme un mélange qu’on ne peut définir, du cuistre et de l’usurier, du soldat et du paysan, et aussi du prêtre: car sa pose était hiératique, conforme aux usages, et, pour le cas, d’une convenance parfaite.
Il tenait à la main un tricycle, tableau sacré à trois compartiments, avec les portraits du Père, du Fils et de la Vierge.
En murmurant des prières d’une voix brève et accoutumée, il posait les images sur les lèvres du moribond, que tous ses amis entouraient.
Ceux-ci étaient indifférents, malgré l’expression des visages. Le Russe ne sent rien: devant les catastrophes, il demeure muet comme le destin.
Cette fois pourtant il fallait des larmes: quelques-uns en trouvaient; d’autres, avec des mouchoirs sur les yeux, faisaient le simulacre d’un deuil. Des dames, en grande toilette, la main sur les barreaux du lit de camp, contemplaient ce visage pâle, déjà stigmatisé par la mort après l’avoir été par la peur. Elles attachaient sur cette image du néant un visage curieux, comme ces Romaines qui aimaient voir un gladiateur expirer.
En somme, le comte Rostow, sans être vieux (il avait cinquante ans), avait largement usé de la vie et des plaisirs; bon compagnon, sans doute, mais de ceux auxquels on ne pense plus s’ils cessent d’être là. Le comte Rostow n’était donc pleuré que tout juste.
Déjà les torches éclairaient l’appartement davantage, car le jour avait disparu. Les flammes parfumées, qui brûlaient au bas de l’escalier d’honneur, avaient envahi le palais d’une fumée invisible, d’où çà et là des odeurs d’église s’épanchaient.
–Frère, dit le pope, demande à Dieu pardon.
Le mourant fit comme un signe pour acquiescer; il étendit les mains dans une convulsion, et l’assistance recula.
On entendit alors comme le bruit d’un souffle puissant: le comte Rostow était mort.
Aussitôt, avec des hurlements, les femmes se jetèrent sur le corps de ce noble qui mourait ainsi, sans épouse, sans enfants, au milieu des indifférents qu’il nommait ses amis.
Les hommes gardèrent une attitude passive; un grand nombre sortit à pas discrets.
Les domestiques montèrent; un à un, devant ce lit chétif où dormait pour toujours leur seigneur, ils défilèrent en lui baisant la main.
Le pope remonta le drap jusqu’aux yeux; puis, peu à peu, la chambre se vida. Les lampes, insensiblement, s’éteignirent. Une lueur de veilleuse jeta sa clarté incertaine sur les objets devenus fantastiques; un calme se fit, et une tristesse affreuse tomba sur les choses comme un manteau de plomb.
Quelqu’un qui eût alors pénétré dans la chambre du feu comte Rostow eût remarqué dans l’embrasure d’une fenêtre, assise et regardant au dehors dans une attitude de statue, une personne frêle, une femme au profil délicat, avec de longues tresses d’un noir bleu tombant sur les épaules, qui semblait rêver à je ne sais quoi d’inconnu.
Tout à coup, elle se retourna, la lumière éclaira son calme et beau visage.
C’était la comtesse Stasia.
II
LA TAVERNE DU VASSILI-OSTROW
Table des matières
Cependant, le bruit de la mort du comte Rostow s’était répandu dans la ville presque instantanément.
On devisait de la catastrophe partout: c’était une mort considérable.
Alexandre II aimait le comte Rostow; il admirait de ce seigneur les chevaux splendides, le luxe anglais interdit aux tsars, et la haute vie; celle-ci, pleine de jeu, de bruit, d’orgies, de dissipation et de désordre, était un exemple défendu aux empereurs. Or, le tsar, en apprenant qu’il avait perdu son fidèle, s’écria: «Ce sont les bons qui meurent,» et ce mot, passant de bouche en bouche, alla ravir les uns, navrer les autres, loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là.
Les vieux courtisans, qui se souvenaient des traditions moscovites, se pâmaient d’aise à l’idée des regrets qu’ils exciteraient plus tard; mais les jeunes, déjà mécontents de l’émancipation, à leur gré trop rapide, trouvaient dur de n’être point comptés parmi les bons.
Le mot, ainsi commenté, alla s’enflant de bouche en bouche, et, à la fin du jour, il avait pris la valeur d’une question politique; il avait réveillé les partis: ceux-ci n’étaient pas loin de s’entre-choquer. Quant au tsar, il avait déjà oublié sa boutade; on l’eût bien surpris en lui disant de quoi il s’agissait et quels orages menaçaient de surgir.
Le convoi du comte Rostow avait été réglé selon le cérémonial de cour: on l’avait remis à huit jours de la mort même, afin de donner aux parents éloignés le temps de venir; et tous les bruits, toutes les rumeurs s’en étaient allés en fumée.
On ne parlait plus du comte que d’une façon douteuse: ni panégyriques, ni regrets; une seule chose subsistait au-dessus de ces agitations si vite calmées, l’idée que le comte Rostow laissait une fortune immense, des terres partout, de l’argent en banque et des revenus colossaux. Qui devait hériter de ces millions de roubles? Le testament n’était pas connu, mais on parlait de la comtesse Stasia.
Plus d’un jeune seigneur soupirait alors à ce nom, mais non d’amour ou d’enthousiasme, simplement d’avidité et d’âpreté. Il eût été beau de tomber maître de tant de trésors! Et ces Russes, dont la plupart avaient fait leur éducation à Paris, se perdaient alors dans un rêve énorme de plaisirs illimités, infinis: Paris, les cercles, les courses, les théâtres, les soupers, les filles! Monaco, le jeu, le tir aux pigeons, le grand chic!
Ces beaux fils, dont les veines étaient encore pleines de sang barbare, avaient pris cependant, d’un élan spontané, cette idée de la civilisation, que l’homme pauvre ou ruiné doit refaire sa fortune aux dépens des jeunes filles riches. Sur ce point, ils étaient inflexibles: aucun ne pensait autrement.
Le jour vint des obsèques du comte Rostow: ce fut par un temps superbe, par une neige intense, qui tombait lentement en étoiles fleuries; pas un souffle, pas un bruit dans l’air; mais ce silence et ce calme, qui paraissent aux Européens si tristes, sont, au contraire, si chers aux vrais Russes qu’ils ne peuvent nulle part s’en passer.
La cour avait envoyé ses carrosses, pleins des jeunes filles d’honneur sorties pour cette fête funèbre des différents instituts de Saint-Pétersbourg.
On les apercevait, éclatantes et rieuses, à travers les vitres des portières: leur teint rose, d’un ton nacré, chez nous inconnu, se détachait doucement sur l’ombre légère des fourrures, et nonchalamment couchées sur les coussins, elles allaient au cimetière comme au bal, sans autre sentiment que celui de l’indifférence russe, si terrible dans son inertie féroce, presque inconsciente.
Les cadets suivaient sur leurs chevaux superbes, avec un air de parade, mais eux, par ordre, convenablement tristes.
Quand parurent les chevaliers-gardes, la foule eut un mouvement de joie; elle aime cette troupe prétorienne dont la tenue magnifique produit un effet de force et de fatalité, quand tous ces hommes, sur leurs chevaux noirs, cuirassés, coiffés du casque surmonté de l’aigle aux ailes éployées, s’avancent sous leurs manteaux gris avec un calme, une majesté invincible.
Des soldats de toutes armes s’étaient joints à eux.
De temps en temps on voyait passer de lourds caissons d’artillerie, avec des canons d’une longueur énorme; vieux engins démodés, mais souvenirs de gloire, car ils avaient assisté aux batailles du premier Empire et même plus d’un avaient été pris aux Français.
Les parents, les amis suivaient le corps à pied, tête découverte sous la neige.
De temps à autre, pendant l’interminable défilé, dans ce silence partout répandu, on entendait tout en haut, là-bas, à l’extrémité du cortége, des voix enfantines s’élever, dominées ou accompagnées par le bruit sourd d’instruments de cuivre; c’était le clergé. Il allait immédiatement derrière le cercueil et sous les flocons blancs qui tombaient sans interruption, il traînait un pas égal, en habits dorés et chamarrés, avec toutes les pompes pontificales et ce luxe de la religion grecque qui orne les cercueils de couleurs vives, semées et cloisonnées d’argent et d’or.
Le cercueil du comte Rostow était énorme, car le comte avait un corps de géant. Le long étui de velours qui le contenait était couvert d’un verre épais pour tout couvercle, en sorte que le visage même du mort, avec un teint de santé, car on lui avait mis du fard, apparaissait parmi les fleurs, roses, dahlias et jacinthes, dont on avait largement paré le cercueil.
Celui-ci était porté par d’anciens serfs du comte, aujourd’hui affranchis, et qui, par fanatisme inexplicable, amour du maître, goût pour leur ancienne servitude, avaient voulu lui rendre ce devoir d’esclaves. Ils le portaient ainsi sur leurs épaules, après sa mort, comme ils l’avaient porté pendant sa vie, et comme encore la nation portait la noblesse.
Le cortége arriva lentement et très tard au champ du repos: aussi la cérémonie ne finit-elle qu’au soir, avec un grand ennui de tous, et au retour, on entendait les soldats se plaindre; on voyait bâiller dans les voitures, et sur quelques visages, on lisait visiblement la joie de la corvée accomplie.
Le peuple avait été mis en émoi par ce déploiement de troupes, cette exhibition d’un mort noble et riche, conduit à sa dernière demeure au milieu de tant de larmes menteuses.
Aussi le soir, les cabarets étaient pleins de moujicks pérorant et criant.
Le peuple russe est dans une enfance relative; un rien l’intéresse, ou l’amuse ou le trouble; en outre, à Saint-Pétersbourg, où l’on trouve des restes des vieilles mœurs, tout le monde se connaît, on vit en voisins; il y a certains personnages populaires qui appartiennent à tout le monde et dont tout le monde parle: tel avait été Rostow.
Les moujicks se racontaient des histoires étonnantes où les roubles tombaient en pluie; ils citaient, en clignant de l’œil, les grandes fêtes, les chasses splendides, les curées, les orgies, et l’on voyait bien chez ces grands enfants une terreur secrète et inexpliquée, une peur de tout ce qui est noble, riche, heureux, instruit.
Ainsi, la ville entière, de bas en haut, faisait de cet illustre convoi sa conversation du jour: la renommée en avait été si forte qu’elle avait passé la Néva, et pénétré au fond du vieux quartier dans la Vassili-Ostrow, là où habitent les étudiants, dans les tavernes et les restaurants grecs.
A quelques minutes du pont Nicolas, entre l’Académie des Beaux-Arts et l’Ecole des Cadets, grouille une plèbe étrange, qui n’a rien de commun avec ce qu’on peut imaginer de la plèbe en aucun pays.
Ce n’est ni le peuple, même celui des bas-fonds, ni la classe intermédiaire qui sépare le moujick des marchands, ni la classe des artistes en herbe, si originale dans tous les climats, dans toutes les grandes capitales. C’est un je ne sais quoi de composite et d’inouï, à dérouter l’observateur le plus sagace.
A voir circuler dans les rues étroites et le long des quais déserts ces fantômes silencieux, au visage maigre, aux traits expressifs, aux yeux tantôt enflammés, tantôt froids et mornes;–à voir pour ainsi dire glisser à pas muets, à toute heure du jour, ces jeunes hommes uniformément couverts de fourrures râpées, ces jeunes femmes aux cheveux coupés court sur le cou, coiffées bizarrement, même au cœur de l’hiver, d’un chapeau de paille noire,–la plupart laides, et portant pour se garantir la vue des lunettes aux verres opaques,–on se demande quel est le monde singulier auquel appartiennent ces fantastiques personnages.
L’étranger sent qu’il y a là d’autres mœurs, quelque chose de nouveau et d’incompris, une allure différente des allures déjà observées de l’autre côté de la Néva.
En effet, cette peuplade caractéristique, qui se mêle à la foule ordinaire sans s’y confondre jamais, c’est celle des étudiants et des étudiantes. Il y a dans la marche, dans le dehors de tous ces êtres pensants, quelque chose qui pourrait attirer la curiosité et la sympathie. Des souffrances ignorées, des élans comprimés, des essors étouffés en naissant, des rêves obscurs, des réclamations sourdes se cachent sous ces masques difficiles à pénétrer.
Au Vassili-Ostrow plus qu’ailleurs on peut observer le pas traînant et comme résigné de ces humains, qui pensent dans un pays où il est défendu de penser, les façons monotones et lourdes de l’homme qui se sent dans un milieu qui n’est pas le sien.
La société, comme on dit à Berlin et à Saint-Pétersbourg, embrasse indistinctement tous ceux qui se mêlent d’études, dans une vaste et injuste méfiance! la bourgeoisie se plaît à nommer, de concert avec l’aristocratie, ces jeunes gens, hommes et femmes, du nom significatif de nihilistes.
Ce n’était donc pas seulement dans les humbles cabarets populaires, mais dans les restaurants grecs, où descend la foule des étudiants, des employés et des petits fonctionnaires, que l’on dissertait sur les funérailles du comte Rostow et les grands biens qu’il avait laissés. Là, comme ailleurs, la conversation portait sur ce qui allait advenir de tant de prospérités éteintes dans le vide énorme laissé par ce personnage.
Qu’on se figure, aux deux côtés de la rue, le long des maisons, au ras des trottoirs, des caves où l’on pénètre par sept ou huit marches, véritables sous-sol, comme il en existe chez nous, sauf l’accès, qui est différent. C’est généralement dans ces trous humides, ténébreuses tanières dont un faux luxe ne réussit pas à masquer la tristesse, que des moujicks industrieux ont établi soit des cafés de catégorie équivoque, soit des boulangeries, soit des restaurants.
Prenons la rampe, de fer ou de corde, qui aidera nos pas à ne point glisser sur la neige durcie et glacée; descendons avec précaution, tournons le loquet de cette porte vitrée, dont les carreaux ternis par la vapeur des haleines permettent de discerner au fond, dans l’intérieur, une lueur vacillante.
Devant nous s’étend une petite pièce où l’on dépose les manteaux et les galoches; là demeurent suspendues, dans la buée chaude, presque fumante, des fourrures d’un temps ancien, léguées de famille en famille, horribles d’aspect par la couleur fanée des draps trop usés, et l’absence, par plaques, des poils de la bête. A gauche, un banc sur lequel est assis un jeune tchéloveck, sorte d’esclave somnolent et routinier; c’est lui qui vous débarrasse, dès que vous avez franchi le seuil; à droite un salon, ou, si vous préférez, une salle longue, mélancolique, suant une misère déguisée. Une lumière indécise flotte sur une table ovale, garnie d’une nappe blanche émaillée de taches graisseuses. Des chandelles, qu’on mouche avec nos mouchettes du temps de Louis-Philippe, assez semblables à celles qu’on trouve encore dans les chambrées des casernes, éclairent la compagnie et le festin. Compagnie bizarre! festin plus étrange encore!
Deux domestiques en habit noir (car à Pétersbourg le plus pauvre hôtelier tient à ce luxe apporté d’Europe) servent avec des gestes lents, muets comme les eunuques du sérail, les convives que le hasard amène, ou l’habitude, ou la curiosité.
On sert au choix le cach, mets national, épaisse bouillie de gruau, que le Russe aime à la folie, qui est la même partout, et que les princes regrettent à l’étranger sans le dire, parmi nos mets délicats et nos vaisselles choisies; ou bien, c’est quelque soupe de brouet, où les choux alternent avec d’autres légumes, servie dans une soupière immense, au fond de laquelle chaque client plonge longuement sa fourchette; car peut-être une heureuse fortune lui fera-t-elle retirer un lot de bœuf bouilli, quelque viande problématique, régal espéré, propice aux mâchoires vigoureuses et aux estomacs jamais assouvis.
Pas de vin, pas de breuvage autre qu’une eau limpide, venue de la claire Néva, et d’ailleurs excellente; car, passant sur un lit de magnésie, le flot de la rivière apporte avec lui nous ne savons quelles propriétés rafraîchissantes, estimées en un pays où la nourriture rare échauffe, débilite le corps et appauvrit le sang.
De l’eau donc; et, après le repas, parfois les plus riches demandent de la bière ou du thé. Cette dernière liqueur, d’une couleur ambrée et d’une saveur passable, est presque toujours la meilleure qu’on puisse demander partout. Car le Russe a un culte pour le thé; il ne le falsifie qu’à la grande rigueur, et il n’est pas rare que les hommes du peuple eux-mêmes en prennent jusqu’à quinze tasses par jour. On le vend chaud et prêt, à tous les coins de la ville, sur les places, dans les carrefours, et c’est un réconfortant dont on préfère abuser que de s’en passer.
Dans ces restaurants grecs, ce qui surprend l’étranger, ce qui l’effraie même, c’est l’immobilité des convives, le silence que chacun observe, la froideur de tous ces humains réunis, que pas un sourire n’effleure, dont rien ne dissipe les rides, et qui glacent, par leur aspect, l’homme le plus disposé à voir la vie en rose, le plus résolu à voiler les maux de ce monde sous un masque de gaieté légère.
Involontairement, on pense aux tables d’hôte françaises, où il suffit d’un seul personnage pour semer la joie et faire circuler la bonne humeur. C’est là qu’on s’aperçoit qu’on est à mille lieues de ces Gaules si cordiales et si franches, où l’homme est bon à l’homme et la vie rendue facile par l’ironie aimable qui en dissimule et en allége les chagrins.
On peut croire que c’est à ces tables d’hôte de Pétersbourg qu’on rencontrera tout ce que la ville contient de déclassés et de mécontents, auteurs méconnus, flatteurs dupés, maîtres d’écoles sans élèves, étudiants sans savoir, sans amour du travail, bohèmes de toute espèce, jaloux de tout étage, réformateurs sans idées, orateurs sans auditoire et philosophes sans système; –et aussi, égarés dans ce milieu par l’inexorable loi de misère, quelques âmes loyales, sérieuses et tristes, au-dessus de leurs malheurs; quelques sages épris de solitude et d’indépendance; quelques idéologues sincères et vaillants. Mais n’importe! en Russie, pas plus qu’ailleurs, on ne peut ou on ne veut faire de distinction. Les habitués de ces tavernes se confondent sous l’appellation commune de nihilistes.
Ce soir-là, on eût pu voir, dans la taverne bien connue qui se trouve sur le quai du Vassili-Ostrow, en face du quai des Anglais, juste après le pont Nicolas, plus d’animation certainement et plus de feu que d’ordinaire.
Au reste, quel mouvement, fût-il le plus simple, n’eût point paru du feu et de l’animation, dans un pareil lieu, où le proverbe qui dit qu’on entendrait les mouches voler semblait le plus vrai des proverbes?
Ce qui causait ce remue-ménage, et éveillait les hôtes dormants du cabaret, c’était le récit de la journée, la narration des funérailles, l’évaluation de la fortune laissée par le défunt. Tout cela, sous ces lueurs jaunâtres, presque lugubres, au milieu de ces hommes dont quelques-uns à peine se connaissaient, prenait un aspect singulier: les chiffres s’enflaient dans ces bouches faméliques et dans ces imaginations excitées.
Mais vers neuf heures du soir un calme se fit; les conversations tombèrent: peu à peu, un à un, les habitués sortirent. On entendait dans le silence le bruit sec des galoches et de la porte qui se refermait; en jetant un coup d’œil aux fenêtres étroites, ceux qui restaient voyaient la silhouette noire de ceux qui partaient disparaître, et au loin, le long des berges, sur le parapet, étinceler vaguement les réverbères. La tristesse du lieu semblait comme doublée à chaque départ.
Il ne demeura plus bientôt que deux hommes; tous deux étaient jeunes; ils se tutoyaient; et à leur allure, à leur conversation, il était aisé de les reconnaître: c’étaient des étudiants. Ils s’appelaient de leur nom à chaque phrase, selon la mode russe, et parlaient le plus pur français, moins par caprice ou pour obéir au goût du jour, que par soupçon et ne pas être compris des princes tartares qui les servaient; car, nous avons oublié de le dire, depuis la conquête du Caucase et les guerres d’Asie, bon nombre de principicules dépossédés, venus à Pétersbourg pour obtenir justice, ont été promptement réduits à la misère et contraints de servir, sous l’habit noir, leurs conquérants maudits, ceux même du plus bas étage.
Le service des Tartares est d’ailleurs estimé; ils sont corrects, pleins de dignité froide. Ils attendent leur jour et ont l’attitude de gens qui remplissent simplement un devoir.
Nos deux étudiants parlaient donc français.
L’un, Vladimir, était de haute stature; c’était, dans la force du terme, un superbe garçon, grand, fort et bien bâti. Sa tête à la Van Dyck, était coiffée d’une longue chevelure blonde, bien rejetée en arrière, avec une allure léonine; au-dessus des lèvres rouges, charnues et sensuelles, d’ailleurs souriantes, peut-être malignes, se dessinait une fière moustache galamment frisée; et ses yeux clairs, d’un bleu noir, avec des cils longs comme on en voit aux yeux d’enfant, avaient une séduction puissante.
Sa main était fluette et blanche, assez soignée: un chiromancien l’aurait jugée méchante, car elle était un peu sèche, et les doigts s’en courbaient avec une inflexion quasi rapace.
Le partner de Vladimir se nommait Serge.
Au premier abord, chez lui, rien ne frappait; il était de taille moyenne, brun, un peu myope et portait lorgnon; l’air d’ailleurs quelque peu froid et boudeur, un sourire parfois doux, parfois méprisant. Son front était pensif; pensifs aussi ses yeux décidément beaux, mais seulement quand on les avait observés.
Il écoutait Vladimir; lui, il parlait peu.
Néanmoins, il allait répondre à son camarade qui avait prononcé le nom de la comtesse Stasia, héritière du comte Rostow, quand la porte du restaurant s’ouvrit, et dans un brusque éclair, une femme entra. Ils se retournèrent.
III
PAVLOVNA
Table des matières
Il était difficile de distinguer nettement le sexe de la personne qui venait d’entrer de cet air crâne et délibéré.
Il y avait en elle je ne sais quoi d’indéfinissable, d’indécis; elle tenait de l’homme et de la femme, de la jeune fille et du garçon: si nous ne craignions de dépasser la mesure, nous dirions qu’il y avait en elle de ces êtres doubles que la Renaissance s’est complue à dessiner, à peindre, à sculpter,–quelque chose de l’hermaphrodite.
Non qu’elle fût attrayante par les côtés plastiques, par la forme et les contours.
Loin de là.
Qu’on se figure un corps long, d’ailleurs émacié, d’une certaine souplesse féline, vêtu d’un mac-farlane qui trahissait des maigreurs pointues; et dominant le tout, une physionomie pâle, effarée, une tête blafarde aux cheveux courts et raides, coupés au ras du cou, et couverts d’un chapeau rond en paille noire: ajoutez des lunettes bleues, que du reste elle ôta en entrant, car décidément c’était une femme.
–C’est vous, Pavlovna, dit Vladimir. Soyez la bienvenue!
–Salut, Pavlovna, dit Serge simplement.
–Salut et fraternité! répliqua la jeune femme.
Car elle était jeune. Elle avait vingt-cinq ans au plus; et elle s’accoutrait ainsi! et elle portait des lunettes aux verres opaques! et elle semblait avoir abdiqué non-seulement toutes les grâces et toutes les élégances de son sexe, mais toute prétention à la grâce et à l’élégance, toute prétention à la gaieté, à la joie, à la jeunesse, au bonheur!
«Salut et fraternité!» avait-elle dit en entrant, et elle dénotait, par ces paroles empruntées aux premiers révolutionnaires français, des prétentions autrement ambitieuses.
Et en effet, à ses façons viriles, à sa démarche, au ton dont elle parlait à ces hommes, à l’aisance masculine de son être et de tous ses gestes, il était facile de deviner une déclassée, une de ces natures bizarres comme la Russie en produit tant et qui deviennent, faute d’une direction ou d’un milieu favorable, des artisans de décomposition et de corruption.
Pavlovna était institutrice: elle vivait de cette vie précaire que donnent les leçons au cachet: et dans ses courses, dans ses errements, dans ses galops pour ainsi dire à travers la ville, elle avait contracté je ne sais quel air de hâte qui donnait à tous ses mouvements de la fièvre et de la trépidation: on eût dit à la voir qu’elle avait toujours à faire quelque chose et que la besogne commencée n’était point encore près de finir.
Ses lunettes ôtées, deux yeux gris, non sans éclat, illuminèrent un teint blême, que les riantes couleurs de la santé n’avaient jamais embelli; Pavlovna quitta son manteau, son tour de cou en fourrure; alors, ses maigreurs saillirent sans scrupule;–mais dans cet ensemble peu séduisant, ce qui attirait invinciblement l’attention de l’observateur, c’était l’énigmatique sourire de deux lèvres minces. Cette bouche ne riait jamais franchement: il y avait beaucoup de la hyène dans le bas de ce jeune visage, et peu de la femme.
Pourtant Pavlovna avait un cœur comme toutes celles de son sexe: Pavlovna était amoureuse.
Elle était révolutionnaire, elle était nihiliste, elle était fanatique, elle pratiquait l’ironie et la négation, elle était haineuse, elle était un être hybride et composite-au physique, une créature répulsive; au moral, presque un monstre.–Elle était en proie à des passions violentes, à la jalousie, à la colère, à l’ambition, à l’orgueil; bref, elle eût effrayé le sage qui se fût hasardé à sonder les profondeurs de ce moi singulier; mais pourtant, aux yeux du philosophe, elle eût eu mais pourtant, d’inattendu qui la rattachait au reste des quelque chose d’inattendu qui la rattachait au reste des humains: Pavlovna aimait!
–Eh bien! lui dit Vladimir, quand elle se fut assise en face de lui, et qu’elle eut pris sa place ordinaire. Je sais d’où vous venez. C’était beau!
–C’était ridicule.
–Ridicule?
–Sans doute; et c’est le sentiment de tout être raisonnable et sensé. Ces convois superbes, ces rassemblements, ces cris, ces pleurs, ces prières sur une dépouille humaine, dont bientôt les éléments seront dissous, et qui, pour le moment.
–Bon! bon! dit Serge intervenant; nous ne vous demandons point de profession de foi, nous partageons toutes vos façons de voir. Bien qu’en qualité de femme.
–Femme! femme! reprit Pavlovna comme blessée. N’ai-je point donné assez de gages? En quoi donc suis-je femme?
–Peste! fit Vladimir… quelle défense!
–Au reste, concluons, reprit Pavlovna. Il ne s’agit pas de toutes ces pauvretés. J’ai eu aujourd’hui des idées triomphantes, des idées victorieuses, tout un plan superbe. D’ailleurs, il faut que ce soit moi qui improvise les plans de bataille, car si l’on comptait sur vous, on bâtirait sur le sable!
–De quoi s’agit-il?
–Prenez patience, et écoutez-moi. Vous savez, dit alors Pavlovna avec une certaine solennité, que j’ai été longtemps maîtresse d’allemand de la comtesse Stasia?
–Je savais quelque chose de cela, fit Vladimir. Où voulez-vous en venir?
–Vous savez que j’ai continué à la voir, qu’elle me veut du bien, qu’elle m’a souvent aidée, et qu’enfin c’est une bonne âme?
–Aussi bonne que belle! acquiesça Serge.
–Tiens! vous la connaissez, mon petit Saint-Just? Oui, bonne et belle!… Aujourd’hui elle hérite de je ne sais combien de milions de roubles.
–Ce n’est pas de sa faute, dit Serge. Cet héritage, conséquence de l’état social, ne peut, en aucune façon, lui être reproché.
–Eh! mais qui songe à cela? Ce à quoi je songe, c’est à exploiter cet héritage pour nous, à le faire venir en nos mains, à le faire profiter à la cause. Et si vous m’écoutez, si vous avez du cœur, du nerf, du sang dans les veines, cette entreprise, qui peut vous paraître difficile, s’accomplira en un tour de main.
–Pavlovna, nous vous écoutons: jamais vous n’avez été aussi intéressante, dit Vladimir.
Et, en lui-même, le jeune homme songeait à ces sommes fabuleuses qui représentaient tant de plaisirs et qu’un caprice du sort faisait tomber en des mains féminines, inhabiles à les gérer, à les faire valoir, à les comprendre.
Ah! si la destinée l’avait fait riche, au lieu de le jeter quasi nu sur le sol aride de la froide Russie! comme il aurait su et jouir et briller!
Serge avait d’autres pensers: une telle fortune entre ses mains eût servi à consoler les proscrits, à relever les victimes de la tyrannie et du despotisme, à faciliter une active propagande des idées sociales, à fomenter la révolution, à renverser la pyramide, à la faire tenir sur sa base; car pour lui, de nos jours, elle tenait sur la pointe; et les injustices, les contradictions, les illogismes de son pays et de son temps lui causaient à la gorge une continuelle angoisse, l’étouffaient.
Aussi dardait-ils ses yeux expressifs sur Pavlovna qui, toute à son idée, prenait des airs de pythonisse et prophétisait.
–Il le faut! disait-elle. Il faut que tout cet argent vienne en nos mains! D’abord, il est à nous. Il est le fruit d’une accumulation lente des peines, des souffrances et des sueurs des aïeux. Des millions d’êtres humains se sont levés tôt et se sont couchés tard pour que le fruit de leur ennui et de leur chagrin profitât à un seul. Je frémis en songeant à ce que cette fortune colossale représente de larmes, de douleur et de deuil.
–Assez! assez! interrompit Vladimir. Au fait!
–Donc, cette fortune serait à nous plus justement qu’à la comtesse… Pauvre Stasia! Je ne veux pas la dépouiller; mais trouver un biais aimable et rassurant qui nous transmette le pouvoir inséparable de la fortune, du nom et du rang.
–Au fait! au fait! criait Vladimir.
–J’y arrive; mais vous êtes bien pressé!
Et en disant ces mots, Pavlovna sembla pâlir, si son teint eût pu pâlir encore. En tout cas, elle eut un éclair du regard, rapide et singulier.
–Si nous n’avons pas d’argent, nous n’arriverons à rien. Ètes-vous de cet avis?
–Oui, dirent les jeunes gens.
–Il nous faut un lieu de réunion convenable, n’est-ce pas?
–Oui, sans doute.
–Une imprimerie, un journal, des amis, des lecteurs, des apôtres?
–Oui, encore.
–Il nous faut du bruit; il faut qu’on nous craigne. Enfin, il faut que l’œuvre se fasse; il ne faut pas seulement des paroles, il faut des actes, n’est-ce pas, mes amis?
–Oui, Pavlovna.
–Nous avons des adeptes malades, malheureux, emprisonnés; nous avons des amis dans les mines; nous en avons plus près, à deux pas, dans les cachots de la forteresse. Pour tout cela, pour des besoins si grands, si urgents, que faut-il?
–De l’argent! dirent les jeunes gens.
–Oui, de l’argent! et cet argent est là; nous n’avons qu’à étendre habilement la main, et nous l’avons. Mais, auparavant, il faut s’engager avec moi; il faut jurer; il faut prendre des résolutions sérieuses. Jamais occasion semblable ne se présentera de nouveau; jamais! jamais! Si nous n’en profitons pas aujourd’hui, autant renoncer à notre foi, abandonner la révolution et rentrer dans le sein de la société bourgeoise.
Cette idée dut paraître aux trois interlocuteurs singulièrement comique, car ils se mirent à rire assez fort pour que le prince tartare qui desservait se retournât d’un air surpris. On ne riait pas souvent dans le restaurant grec.
–Eh bien, reprit Pavlovna, par tout ce qu’il peut y avoir au monde de sacré pour nous, par l’amour de la dignité humaine et de la liberté, par l’égalité et la fraternité, par le niveau, jurez de faire ce que je vous dirai, et sans crainte, car il n’y aura ni meurtre, ni violence.
–Nous jurons! firent ensemble les deux amis.
IV
OU L’ON PARLE DE LA COMTESSE STASIA
Table des matières
La solennité mise dans le serment par Serge et Vladimir, et exigée par Pavlovna, est une chose ordinaire parmi les nihilistes.
Ces sectaires ne croient à rien; mais, par un cercle vicieux, ils croient à la sainteté de la foi jurée, et si l’un d’eux manque à son serment, ils le tuent. C’est une des conventions de leur code draconien. En cela, nihilistes, carbonari et conspirateurs de toutes les époques se ressemblent.
A mesure que cette action va se dérouler, on verra que le nihilisme se distingue des sectes politiques qui l’ont précédé par une étrangeté de mœurs et de conception assez rares: appelé à un immense avenir, il sent sa force et déjà fait sa trouée dans le bloc d’une société vieillie, qu’il décompose et désagrége tous les jours.
–Voici ce que j’ai résolu, dit Pavlovna. Il m’est impossible de m’emparer seule de la fortune de la comtesse Stasia.
Cette fortune, néanmoins, est indispensable à nos projets et à l’accroissement du parti.
Que faire?
Au premier abord, l’entreprise paraît difficile: elle ne l’est plus, si l’on réfléchit mûrement. Donc, laissez-moi vous présenter quelques considérations sur nous-mêmes et sur nos idées; ensuite, permettez-moi de vous dire quelle est la personne à qui nous en voulons et quels moyens me semblent les plus propres à nous emparer de sa confiance.
Pour nous, en y songeant bien, nous avons tenu jusqu’à présent dans le monde et dans le milieu social où nous sommes nés une conduite maladroite.
Au début, nous avons recherché l’ombre, les coins obscurs; nous nous sommes, pour ainsi dire, tapis dans des antres. En sorte que ce soir encore nous voilà discutant dans un cabaret borgne, illuminé sans doute par nos hautes et brillantes visées, mais difficile à faire accepter comme temple de la régénération des humains.
Il faut changer tout cela.
A l’ombre, nous substituerons la lumière.
Le monde s’éloigne de nous; nous irons vers le monde. Au lieu de fuir l’éclat des fêtes, nous le rechercherons, on nous verra partout.
Si nous pouvons atteindre aux fonctions et aux honneurs, gardons-nous de refuser. Introduisons-nous, au contraire, dans la place; restons dans la forteresse comme le ver dans le fruit.
Je pense que ce plan ne saurait vous déplaire: dès l’abord, il fera crier les impeccables, les incorruptibles, les purs! Mais que m’importe à moi? Que vous importe à vous?
Les purs, ce sont des incapables.
Les incorruptibles, ce sont des inhabiles et des sots!
Les impeccables atermoient: ils ajournent ce qu’on pourrait obtenir le plus tôt possible; ils rejettent les occasions; ils méritent les dédains du Sort qui passe à côté d’eux sans les regarder.
On voit que Pavlovna se grisait un peu de sa propre éloquence: Vladimir, d’un air indifférent, l’écoutait pourtant avec avidité; Serge, avec son air éternellement pensif.
–Vladimir m’approuve, je le sais, dit Pavlovna. Quant à vous, Serge, intérieurement vous vous classez parmi ces purs, dont je dis tant de mal. Eh bien! mon ami, qu’importe un petit mal pour un grand bien? Qu’importe que momentanément vous fassiez le sacrifice de vos opinions, si c’est pour le bonheur du parti? Pour moi, la politique qui remet tout à demain est trop creuse: je n’en veux plus.
–J’ai promis, dit Serge, je tiendrai.
–Oh! je ne vous demanderai pas grand’chose, reprit Pavlovna; seulement de vous taire, de ne pas me contrarier et surtout de ne pas me faire de morale; car, chose étrange, vous détestez les anciens moralistes, mais je vous soupçonne de vouloir en introniser un nouveau.
Les amis sourirent: elle continua.
–Venons donc à la comtesse Stasia.
Je ne puis dire qu’elle soit mon amie, bien qu’elle me soit si douce et si bienveillante: je crois qu’elle a toujours eu pour moi une certaine aversion, une répugnance inexplicable.
Vous voyez que je ne me fais pas d’illusion.
Mais comment l’agneau aimerait-il le loup? Comment la biche aimerait-elle le chasseur? Je ne puis lui en vouloir, et moi-même n’ai-je point pour cette faible Stasia, cette mignonne enfant, une antipathie que je ne puis vaincre?
–D’où vient cela? dit Serge. C’est trop fort.
–C’est trop fort? Et pourquoi? Je ne vous cacherai point les causes qui, selon moi, ont agi sur mon être.
Stasia, jeune, belle, riche, adulée, a pris des leçons de moi, laide, vieillie avant l’âge, pauvre et l’objet des rebuts de tous.
A coup sûr, elle n’est point responsable de ces dons du destin, pas plus que moi des disgrâces de la fortune; mais pourquoi cette différence choquante?
Pourquoi sera-t-elle aimée et moi non?
Pourquoi aimera-t-elle, avec espoir d’être payée de retour, tandis que moi.
Ici, cette femme impassible, en apparence sans cœur et sans nerfs, cette Pavlovna, sceptique et corrompue, eut comme un moment de faiblesse fugitive, une minute d’émotion.
Elle en triompha vite, et reprit:
–Tandis que moi. je ne serais point payée de retour, et je sacrifierais tout, ma vie même, sans même espérer un regard, sans récolter que des mépris.
Vladimir et Serge échangèrent un regard de surprise.
–Oh! je sais bien ce que je dis, reprit Pavlovna.
Et haussant les épaules:
–Mais c’est bien de cela qu’il s’agit! Nous sommes à cent lieues du sujet. La comtesse Stasia a des défauts précieux pour nous, si nous savons en profiter et les faire tourner à notre avantage. Elle a une grande facilité de cœur, une crédulité extrême, un penchant à l’exaltation. Elle est quelque peu dévote et mystique; et, grâce à moi, elle n’est pas loin d’appartenir au parti.
–Est-il possible! murmura Serge,
–C’est comme je vous dis. Que de fois, en m’écoutant, elle a, plaint les maux de cette triste humanité ! Que de fois elle a soupiré au récit des infortunes qui, dès l’origine, ont assailli les habitants de ce globe de boue et de poussière! Que de fois elle a reconnu les imperfections de la nature et l’impossibilité d’une Providence! Alors, savez-vous bien qu’elle avouait que tout était mal, que tout appelait le fer du chirurgien et du bourreau? Bien des fois, en la voyant ainsi, prise et séduite, j’ai été sur le point de lui proposer l’affiliation. Mais j’ai résisté, par crainte de sa faiblesse et de sa mièvrerie.
–Elle est belle, dit Vladimir.
–Aussi belle que bonne, répondit Serge.
–Où l’as-tu vue?
–Dans sa voiture, sur la Perspective, et un jour à une représentation du Théâtre-Alexandre, le soir où Nillson vint chanter Ophélia.
–Aucun de vous, reprit Pavlovna, ne peut la connaître comme moi qui l’ai vue enfant, pas encore jeune fille, mais déjà plus fillette cependant. C’est une admirable femme, un corps merveilleux. Elle n’est point, d’ailleurs, issue de la Petite-Russie; elle ne vient ni de Camara, ni de Moscou; elle est du gouvernement de Penza. C’est de cette province méridionale que sortent les belles brunes savoureuses, aux lèvres vermeilles et charnues, aux yeux d’un bleu sombre, aux cheveux, superbement longs et noirs. Telle est la comtesse, et sa beauté fougueuse et délicate à la fois est comme un emblème de son âme. Celle-ci, cependant, m’a souvent irritée par je ne sais quoi de frêle, de craintif.
–Certes, murmura Serge, ce serait un crime de viser un front si beau.
–Et pourtant, Serge, c’est ce que vous ferez, s’il vous plaît de tenir votre parole.
–Comment! dit Vladimir en pâlissant, c’est donc Serge?.
–Écoutez-moi tous les deux, reprit Pavlovna. Il ne s’agit pas pour nous de spéculer avec les faiblesses ordinaires aux humains. Nous ne sommes point des sots. Or, il me semble que vous mêlez quelque chose d’individuel à notre conversation et à notre plan.
Ce serait une faute.
Nous ne pouvons arriver au but qu’en éteignant en nous l’individualisme, en travaillant pour le bien commun, sans un regard jeté sur notre intérêt propre. Est-ce bien ainsi que vous l’entendez? Sinon, il est inutile de poursuivre. Je chercherai d’autres hommes pour l’œuvre et je les trouverai.
–Vous savez, Pavlovna, reprit Serge, mon opinion à cet égard. Le membre du parti doit tout immoler au parti.
–Sans doute, dit Vladimir, qui, n’ayant rien à perdre, professait à tout hasard cette opinion assez périlleuse.
–Si les choses sont ainsi, reprit Pavlovna, nous nous entendrons facilement.
Serge, je te connais: tu es ce que le monde appelle un cœur noble et loyal. Mais tu n’as pas les dons extérieurs suffisants pour entraîner Stasia. Tu auras la mission de la séduire au nihilisme et de diriger sa fortune. C’est tout ce que le sort t’assigne.
Toi, Vladimir, tu es beau: ta vue fait palpiter les jeunes filles. C’est toi qui épouseras Stasia.
Par exaltation et pure emphase, à présent elle tutoyait ses auditeurs.
Or, à cette parole, brusquement jetée, Vladimir, bien qu’il s’attendît à quelque chose de pareil, ne put s’empêcher de témoigner par une soudaine rougeur combien la proposition lui semblait étrange.
–Vous nous parlez, dit-il, comme d’une chose faite, de la chose la moins possible du monde: vous rêvez. On dirait que vous commandez aux choses et que vous avez les événements dans la main.
–Eh bien! dit Serge, votre ton, Pavlovna, me déplaît, je vous le dis sincèrement. Si vous êtes sûre de ce que vous avancez, je le déplore; car moi qui veux la liberté du cœur pour tous, je la voudrais pour Stasia aussi. Etes-vous sûre qu’elle aimera Vladimir?
–Vous, dit alors Pavlovna, vous aimerez peut-être Stasia plus vite encore. Mais Stasia aimera Vladimir, c’est moi qui le prétends et qui vous le promets. Stasia ne l’a jamais vu, mais elle l’attend et elle l’aime, j’en suis sûre! Je la connais si bien.
Et, dit-elle lentement, je vous donne l’exemple du sacrifice, moi, messieurs! Je marie Vladimir à Stasia, et j’aime Vladimir. N’est-ce pas que vous vous en doutiez, mon ami?
V
ÉLOGE DES FEMMES SLAVES
Table des matières
Quelle est cette charmante et svelte jeune femme au visage douloureusement pensif? Insensible au luxe qui l’entoure et qu’elle ne voit plus, parce qu’elle est née et a grandi au milieu des splendeurs, elle reste debout auprès de la croisée, interrogeant du regard le ciel gris, où roulent des amas de nuages. La neige s’étend au loin comme une jonchée de plumes blanches tombées des ailes de quelque cygne du Nord ou de ces tourterelles innombrables qui peuplent en Russie les rues les plus fréquentées. Cette neige fait du bien à voir; telle est du moins l’impression de la comtesse Stasia.
Car c’est elle! Son deuil semble avoir ajouté à sa beauté et à sa grâce natives. Elle était irrésistible; elle est divine ainsi, dans sa noire toilette, dans ces crêpes sombres qui l’enveloppent comme d’un voile et paraissent augmenter l’éclat de son teint mat et les lueurs de ses grands yeux..
Seule! et si belle! et si pleine des grâces de la vingtième année!
Pourquoi cet isolement étrange? Pourquoi ce dédaigneux abandon? Ou plutôt–car si la comtesse l’eût voulu, elle eût eu Saint-Pétersbourg à ses pieds,– pourquoi ce renoncement?
Pour plusieurs causes.
La comtesse Stasia avait été élevée par son oncle dans une sorte de claustration et d’ermitage: elle avait dans le palais toute une partie affectée à ses appartements et où elle eût pu recevoir des amies, si elle en avait eu; mais n’en ayant d’aucune sorte, n’ayant que des relations de rang et de convenance, la plupart du temps elle se retirait dans sa chambre de jeune fille, lisait, faisait un peu de musique, et bientôt s’endormait dans son lit virginal, moins blanc et moins pur; en ses dentelles, que l’âme et les pensées de Stasia.
Pendant ce temps, le comte menait avec ses amis, nobles hussards ou nobles chevaliers-gardes, la large et haute vie qui devait le conduire au tombeau. Il emplissait de bruit l’autre aile du palais; mais en sa grossièreté aristocratique, il avait bien soin qu’aucune rumeur traîtresse, qu’aucun son n’allât chez sa nièce révéler l’absurdité de sa conduite. Ce grand enfant se connaissait: il connaissait aussi Stasia et professait pour elle une admiration sans limites. Au reste, elle menait sa maison, empêchait les injustices, veillait à la ’tenue des gens, et faisait sentir sa main gantée, discrète et ferme, jusque dans les menus détails.
On s’aperçut bien, après la mort du comte, que si le maître n’était plus, un autre maître était là.
Toutes les fois que la comtesse Stasia avait eu occasion d’être mêlée au monde, soit dans les salons, soit au spectacle, soit dans les assemblées, soit dans les parades de la cour, elle avait éprouvé une impression pénible, presque insupportable.
Il lui semblait qu’elle respirait un air contraire à ses poumons, à sa vie.
Elle ne comprenait pas tant de paroles dépensées, tant d’exclamations, tant de faux sourires, tant de vaines joies.
D’abord, elle avait réagi: elle se trouvait stupide, sans esprit, sans entregent; elle s’en voulait presque. Puis, voyant que c’était éternellement le même ennui, décidément elle avait renoncé à vivre autrement qu’elle ne pouvait.
Elle s’était retirée en sa solitude,–sa double solitude,–celle de sa maison, celle de son cœur.
Elle s’était adonnée avec ardeur au perfectionnement de son être.
C’était une amazone consommée, un corps robuste et souple, une beauté d’un sang pur, soigneusement entretenu et nourri, une taille à ravir, un port de tête royal.
L’esprit n’était pas moins cultivé: elle avait lu tout ce que peut lire une femme qui se respecte et dont rien ne peut atteindre la chasteté immaculée. Elle avait lu en français, en russe, en allemand, en italien, en anglais; et elle écrivait ces cinq langues d’une façon nette et admirable.
Son âme tendre allait naturellement au beau et au bien: mais vivant ainsi seule, dans une société qu’elle détestait d’instinct, libre de tout lire et de tout méditer, la comtesse Stasia avait conçu une sorte d’exaltation mystique, difficile à définir, mais commune chez les femmes russes. On sait que celles-ci, en ces contrées septentrionales où l’homme agit et où la femme pense, deviennent promptement plus intelligentes que les hommes et cumulent une instruction raffinée avec les dons de la nature, avec la finesse, l’astuce, la spontanéité, la tendresse.
Tantôt la comtesse Stasia–pauvre enfant qu’elle était!–avait penché pour les doctrines sceptiques et les théories de Voltaire, si fort à la mode en Russie: tantôt elle avait incliné vers l’orthodoxie inflexible de Joseph de Maistre, si lu à Saint-Pétersbourg; de grands troubles, des indécisions terribles, des angoisses l’avaient assaillie: tout cela finalement s’était amalgamé. Un peu lasse du continuel travail de sa pensée féminine, la comtesse Stasia avait fini par se jeter dans un sentimentalisme vague et par appartenir au scepticisme absolu qui supprime les hautes aspirations de l’âme pour la ramener invinciblement vers la terre.
En un mot, la comtesse Stasia avait fini, non par se croire une mission (elle avait pour cela trop de naturel et d’esprit), mais par se juger coupable en ne s’occupant point davantage du sort des humains. Elle les trouvait tous également infortunés; le nombre des heureux lui semblait infime; et dans cette persuasion, nourrie d’ailleurs de la lecture de tous les rêveurs, surtout des socialistes français, elle imaginait des plans de régénération. Au bout de tous ces songes, la planète lui apparaissait comme un Eden.
Telle était la comtesse Stasia.
Ceux, d’ailleurs, qui connaissent la femme slave avoueront que nous n’avons inventé aucun détail: tout est rigoureusement vrai dans le portrait que nous traçons.
Au reste, quel est donc l’écrivain qui a décrit la femme slave avec tant d’éloquence? Nous avons ses lignes, sa description sous les yeux et nous ne pouvons retrouver son nom.
«Les femmes slaves, dit-il, en sont-elles moins incomparables?
«Il en est parmi elles dont les qualités et les vertus sont si absolues, qu’elles semblent leur enlever tout caractère national; mais ces apparitions sont rares dans tous les siècles et dans tous les pays. Pour la plupart, c’est une originalité pleine de souplesse, qui distingue les femmes slaves. Moitié aimées, moitié parisiennes, ayant peut-être conservé de mère en fille le secret des philtres brûlants que possèdent les sérails, elles séduisent par des langueurs asiatiques, des flammes de houris dans les yeux, des indolences de sultanes, des révélations d’indicibles tendresses, des gestes qui caressent sans enhardir, des mouvements dont la lenteur enivre, des poses affaissées qui distillent un fluide magnétique.
«Elles séduisent par cette souplesse des tailles qui ne connaissent pas la gêne, et que l’étiquette ne parvient jamais à guinder; par ces inflexions de voix qui brisent, et font venir des larmes d’on ne sait quelle région du cœur, par ces impulsions soudaines qui rappellent la spontanéité de la gazelle. En outre, intelligentes, instruites, comprenant avec rapidité, habiles à se servir de ce qu’elles savent, étrangement versées dans la divination des caractères, mais superstitieuses et friandes comme les belles et ignorantes créatures qui adorent le prophète arabe. Généreuses, intrépides, enthousiastes, d’une piété exaltée, aimant le danger et aimant l’amour, auquel elles demandent beaucoup et donnent peu, elles sont surtout éprises de romans et de gloire. L’héroïsme leur plaît, il n’en est peut-être pas qui craignît de payer trop cher une action éclatante; et cependant, disons-le avec un pieux respect, beaucoup d’entre elles, mystérieusement sublimes, dévouent à l’obscurité leurs plus beaux sacrifices, leurs plus saintes vertus.
«Mais quelque exemplaires que soient les mérites de leur vie domestique, jamais, tant que dure leur jeunesse (et elle est aussi longue que prématurée), ni les misères de la vie intime, ni les secrètes douleurs qui déchirent ces âmes, trop ardentes pour n’être pas souvent blessées, n’abattent la merveilleuse vivacité de leurs impressions, qu’elles savent communiquer avec l’infaillibilité de l’étincelle électrique. Discrètes par nature et par passion, elles manient avec une incroyable dextérité la grande arme de la dissimulation; elles sondent l’âme d’autrui et ne livrent pas leurs propres secrets. Souvent, ce sont les plus nobles qu’elles taisent, avec cette superbe, qui ne daigne même pas se rendre témoignage. Le dédain intérieur qu’elles ont pour ceux qui ne les devinent pas leur assure cette supériorité qui les fait régner avec tant d’art sur tous les cœurs, qu’elles savent ensorceler, flatter, apprivoiser, s’attacher, et qu’elles dominent jusqu’au jour où, se passionnant de toute leur âme, elles savent aussi partager et braver la mort, l’exil, la prison, les plus cruelles peines, toujours fidèles, toujours tendres, toujours inaltérablement dévouées.
«Ensemble irrésistible, qui fascine et qu’on honore, et que M. de Balzac a esquissé dans des lignes toutes d’antithèses, renfermant le plus précieux des encens, adressées à cette «fille d’une terre étrangère, ange par l’amour, démon par la fantaisie, enfant par la foi, vieillard par l’expérience, homme par le cerveau, femme par le cœur, géante par l’espérance, mère par la douleur, et poëte par ses rêves.»
L’écrivain enthousiaste qui a tracé ces lignes a-t-il connu, comme nous, la comtesse Stasia? A-t-il pensé à la peindre? On le croirait, tant son ardente ébauche est fidèle, tant on dirait la photographie de notre héroïne.
Au moment où commence ce chapitre, la comtesse est à sa croisée, qui regarde à travers les vitres légèrement irisées. Au moment où nous la quittons, la comtesse Stasia vient de faire un geste d’ennui. Sans doute elle vient d’apercevoir sur la place quelque chose qui motive cette moue gentille qui s’est posée sur ces lèvres,–quelque visite peut-être, quelque arrivée d’importuns.
VI
LE PRINCE NOSIMOF ET LE BARON FRITSCHEN
Table des matières
La comtesse Stasia fit donc un geste de dépit et se retira de la fenêtre.
Il était facile de deviner qu’elle voulait éviter qu’on la vît: peut-être agitait-elle dans son esprit de ne pas recevoir les hôtes qu’un mauvais hasard, paraît-il, venait de lui adresser.
En effet, une seconde après que Stasia se fût retirée de la fenêtre, un élégant traîneau, de ceux qu’on appelle Egoistes, vint se ranger selon toutes les règles de l’art en face du perron.
Presque au même moment, un traîneau exactement semblable opéra les mêmes voltes, les mêmes passes, et témoigna de l’habileté du cocher.
Traîneaux, cochers, semblaient taillés sur le même modèle.
Les traîneaux étaient en bois de palissandre, cerclés d’acier poli; les patins luisaient sur la neige comme de l’argent. Une immense couverture en drap bleu, bordé de fourrures, couvrait l’étroit espace où s’enfoncent les jambes de celui que l’on voiture sur le traînage avec la rapidité d’un projectile.
Les cochers étaient d’une corpulence respectable: la mode le veut ainsi; plus le cocher est gros, plus le seigneur est considérable.
L’empereur a pour cochers des géants, des colosses énormes; la noblesse lutte de loin avec ces échantillons de la race. Quand un moujick est obèse, son sort est assuré: il sera cocher dans une bonne maison.
Plus d’un même simule adroitement un tour de taille extraordinaire: c’est un chic suprême, le comble du bon ton d’avoir sur le siège d’un équipage un de ces gros poussahs grotesques.
Les chevaux des traîneaux dont nous parlons étaient dignes de leurs cochers: ils étaient noirs, cambrés sur des jambes délicates, forts du poitrail, jolis de tête, avec de grands yeux doux frangés, au regard sûr: leurs naseaux fumaient.
Deux personnages, emmitouflés jusqu’aux oreilles, descendirent presque en même temps.
–Tiens, c’est vous, baron Fritschen? dit d’un ton nuancé de quelque dédain, mais caché, un homme assez corpulent, d’ailleurs beau, dont la moustache militaire faisait contraste avec les longs favoris du baron Fritschen.
–C’est moi, Excellence; c’est moi, prince Nosimof. Le diable emporte le traînage! il est exécrable aujourd’hui!
–Ce n’est point mon avis, dit le prince Nosimof. Avec ce traînage, j’ai mis cinq minutes à venir du palais.
–Et moi dix minutes pour venir de la Banque.
–Les affaires sont bonnes?
–Mais… excellentes, répondit Fritschen, visiblement ennuyé.
On voyait qu’il n’était pas venu pour causer d’affaires.
–Vous avez sans doute à soigner les intérêts de la comtesse? reprit Nosimof en montant l’escalier.
–Jamais il n’y a eu aucune question d’intérêt entre la comtesse et moi, dit péniblement le baron.
Quelques marches et la tournure donnée à la conversation par le prince l’avaient essoufflé.
Arrivés au haut du bel étage (c’est ainsi qu’en Russie on nomme l’entresol), ils furent introduits par un moujick, vêtu à la moscovite, dans le salon des fêtes qui servait d’antichambre ou plutôt de salle d’attente.
Ils s’assirent dans les fauteuils placés près des consoles, et immédiatement un domestique leur apporta le thé sur des plateaux d’argent. Le prince et le baron parurent surpris.
–La comtesse n’est donc pas chez elle?
–La maîtresse? interrogea le domestique.
Jamais un Russe ne répond directement à une question; il ne se compromet jamais.
–Oui, firent les deux visiteurs, la maîtresse.
–Je ne sais pas, reprit le domestique.
–Porte-lui cette carte, dit le prince.
–Et voici la mienne, ajouta le baron.
Le domestique, de son pas égal et indifférent, disparut. Nosimof et Fritschen restèrent seuls.
Ils s’épiaient l’un l’autre. Malgré eux, spontanément, ils se découvraient une pensée commune.
–Ce Fritschen ici! pensait Nosimof, ce n’est pas naturel.
–Ce Nosimof chez la comtesse! il y a quelque chose là-dessous, pensait Fritschen.
Ils ne se trompait pas.
Le baron Fritschen était un de ces hommes comme on en voit tant en Russie, et dont l’origine et la fortune sont inconnues. Il s’était enrichi, rapidement sans doute, par des spéculations hardies et de hautes complicités: homme à tout faire, ne songeant qu’à remuer les affaires pour en extraire les millions; audacieux, d’un cynisme bonhomme, d’un entregent douteux, caressant et madré, prometteur, serviable, fanfaron, très-content de lui-même, il avait fini par payer fort cher la seule chose qui manquât à sa vanité: un titre.
Né dans une bourgade allemande, il était, de petit porte-balle, devenu baron: et sa noblesse eût été héréditaire qu’il ne l’eût pas mieux défendue. Il souffrait qu’on l’attaquât sur toute chose, excepté sur son titre: c’était un terrain sacré.
Aussi, ne pouvait-il souffrir les plaisants et les impertinents comme Nosimof.
Celui-ci était un pur échantillon de la noblesse militaire russe.
Blond, de belle taille, un peu épaisse, car il avait quarante ans, blanches dents, nez busqué, yeux assurés, moustache soyeuse et finement campée; c’était dans toute la force du terme un solide garçon: avec cela, franc du collier, insouciant, joyeux, spirituel, et très-superstitieux; joueur, débauché sans trop savoir pourquoi, ruiné dix fois, et maintenant à la recherche d’une forte dot sans être obligé de déroger. Nosimof voulait épouser Stasia pour sa fortune.
Fritschen voulait épouser Stasia pour consolider son crédit et surtout son titre: avec une telle épouse, il faisait lignée de princes, et à cette pensée son cœur, son esprit, son âme, ses sens s’exaltaient d’un enthousiasme indicible.
Tous deux, dans leurs fauteuils, étaient en proie aux mêmes pensées; ce qui parut vite, tant tous deux mirent de précision à dire en même temps:
–Pauvre petite femme!
–Fritschen, vous venez pour une visite de condoléances, sans doute?
–Oui, prince; et vous aussi, n’est-ce pas?
–Moi aussi.
–Vous étiez fort lié avec le comte Rostow, prince?
–Oui, certes. Nous avons vidé ensemble quelques milliers de bouteilles de Champagne.
–Ah! fit le baron… La comtesse vous connaît bien, sans doute.
–Parbleu! toute petite, elle sautait sur mes genoux! dit Nosimof que cela amusait de faire enrager Fritschen.
–Diable, reprit le baron; mais cela ne vous rajeunit pas!
–Cela ne me vieillit pas non plus: la comtesse est toute jeune.
–Je connaissais aussi beaucoup Rostow, dit avec un soupir le pauvre Fritschen.
–Oui, je sais: vous lui avez prêté au denier dix.
–Quelle infamie, prince! Vraiment, vous plaisantez mal. Un si riche seigneur! Et comment eût-il pu avoir besoin de mes services?
–On me l’avait dit.
–C’est une infamie, je vous le répète.
Une porte s’ouvrit: la comtesse parut sur le seuil. Les deux rivaux se précipitèrent pour lui baiser la main: Stasia sourit.
Ils murmurèrent quelques compliments vagues: devant la divinité, ils demeuraient comme confondus; Nosimof, avec ses yeux d’enfant, regardait la beauté de la jeune femme et ne trouvait rien à dire; quant au baron Fritschen, il ne savait positivement comment entamer cette affaire.
Tous deux sentaient leur bassesse native ou leur indignité devant ce pur échantillon de bonne race humaine.
On parla de Rostow, mais peu, à la légère; la conversation se traînait misérablement; Stasia eut pitié d’eux. Elle leur parla un instant leur langage; elle causa de courses, de chevaux, de théâtre, singuliers sujets dans la circonstance; mais qu’eût-elle fait de mieux avec ces pauvres cervelles?
Intérieurement les deux hommes avaient conscience de leur sot rôle; mais ils s’y cramponnaient. Chacun espérait que son rival partirait et lui laisserait le champ libre. Ils s’avouaient tous deux que c’était un vrai malheur de s’être ainsi rencontrés.
Enfin, après un grand effort et voyant décidément que la situation était intolérable, ils se. levèrent; inclinés, ils firent en reculant la révérence à la française et se retrouvèrent sur le perron comme des somnambules, sans trop savoir comment ils y étaient arrivés.
Néanmoins, avant de se séparer, sur les marches, ils échangèrent encore quelques paroles.
–Quelle femme ce serait! dit le prince.
–Une divinité! reprit Fritschen.
–Elle n’est pas pour vous, Fritschen.
–Ni pour vous, prince.
Puis, avec un rire assez épais et où il y avait du dépit, ils dirent ensemble, en se regardant:
–Au fait, pourquoi pas?
Et sur ce, ils remontèrent en traîneau, se jetèrent de la main un adieu négligent et partirent dans des directions opposées, mais avec des pensées semblables.
–J’épouserai Stasia, se disait le baron Fritschen, ne fût-ce que pour faire enrager le prince.
–J’aurai Stasia, se disait Nosimof, ne fût-ce que pour la souffler à cet imbécile de Fritschen.
Cette conclusion leur semblait à l’un et à l’autre une combinaison des plus plaisantes, réunissant l’utile et l’agréable. Dès ce moment, leur résolution était énergiquement prise: ils feraient la cour à la comtesse, coûte que coûte, vaille que vaille.
Au moment même où ils avaient quitté Stasia, un traîneau de louage avait succédé à leurs équipages splendides, et Pavlovna, dans son costume ordinaire, en descendait; elle aussi venait voir la petite comtesse.
VII
QU’EST-CE QU’UN NIHILISTE?
Table des matières
Quand Vladimir eut entendu la déclaration amoureuse que Pavlovna lui avait décochée à bout portant, il était d’abord demeuré stupéfait; puis, faisant un effort, il s’était mis à rire d’un air contraint. Ce n’est pas qu’il ne fût flatté d’avoir inspiré un tendre sentiment à un cœur en apparence si froid: qui de nous, homme ou femme, ne se plaît à croire qu’il a excité l’amour? C’est toujours le mot de saint Augustin qui règne au fond de nos cœurs: «Que cherchai-je, sinon à aimer et à être aimé?»
Vladimir était flatté et vexé à la fois: vexé, parce qu’effectivement Pavlovna n’avait rien de ce qui peut chatouiller la vanité d’un homme.
Il se hâta donc de lever la séance: Vladimir, Serge et Pavlovna se donnèrent rendez-vous pour le lendemain; or, il se trouvait précisément que, le lendemain, il y avait réunion des membres du comité nihiliste du district de Pétersbourg, et comme il fallait absolument dépister la police, et que dans ce but les assemblées avaient lieu tantôt ici et tantôt là, un jour chez l’un, le lendemain chez l’autre, c’était chez un ami commun que le rendez-vous était fixé, chez un étudiant en médecine polonais du nom de Ribowski.
A huit heures du soir, dans une maison neuve du Vassili-Ostrow, dans les quartiers bâtis sur le modèle des maisons parisiennes par une spéculation féconde qui s’est étendue à l’Europe entière, les affiliés nihilistes arrivèrent successivement, exactement, mais isolés, un par un, pour ne pas éveiller l’attention, d’ailleurs dormante, des gardavoï (ce sont les sergents de ville de là-bas).
Le gardavoï est un être hybride, qui tient le milieu entre le soldat et l’agent civil: il est chargé de la surveillance des rues de la ville; il sauvegarde les champs et la cité; c’est le ferme appui de la propriété et des lois; c’est le soutien des piétons en détresse et des étrangers en quête d’un renseignement; c’est le salut des traîneaux embourbés: mais,–et c’est une justice à lui rendre,–le gardavoï accomplit ces différentes fonctions avec un flegme parfait, une froideur extrême. Rien ne peut le faire sortir de son caractère impassible: jamais son calme ne se dément. C’est l’homme d’Horace; le monde croulerait: le gardavoï se laisserait ensevelir sous ses ruines, en faisant son devoir, mais pas plus.
Avec ces allures pacifiques, le gardavoï ne fait de bien à personne; mais comme aussi il ne fait pas de mal, il est estimé.
On ne peut s’empêcher de sourire en les voyant ceints d’un grand sabre inoffensif et vociférant à la moindre occasion, comme s’ils allaient tout dévorer; et jamais ils ne dévorent rien. Ils ne conduiraient pas une mouche au poste.
On a essayé d’agrandir leur rôle, de les initier à la politique, de leur inculquer des idées spéciales sur l’observation, sur l’espionnage: peines perdues! les gardavoï les plus intelligents ont ouvert de grands yeux et n’ont rien vu.
Bien que les nihilistes connussent parfaitement la nature des êtres placides destinés à sauver le trône et l’autel, ils n’en prenaient pas moins, par principe, certaines précautions. Par principe, disons-nous, par tradition aussi: tous les conspirateurs ont aimé à se donner une certaine importance.
Il se peut qu’un gouvernement ne tienne aucun compte de certaines sectes puériles, de certains comités enfantins; mais justement, plus ceux-ci sont méprisés et dédaignés, plus ils aiment à croire le contraire, plus ils s’environnent de prudence.
Il fallait voir avec quelle insouciance affectée, quel laisser-aller complet arrivaient les nihilistes: puis, une fois qu’ils avaient jeté l’œil aux deux côtés de l’horizon, il fallait voir de quelle façon furtive ils montaient l’escalier aux cent marches qui menait à la chambre des délibérations.
La ponctualité était exigée: c’était une des conditions du programme et de l’affiliation. Sans ponctualité, on était exposé à des craintes chimériques; on pouvait se croire à toute minute au moment d’être surpris. Au contraire, tout le monde étant exactement à son poste à l’heure fixée, les portes étaient sur-le-champ closes; on n’attendait plus personne et l’on pouvait en paix causer des espérances du parti. «
Ce soir-là, on fut rapidement au complet. Ribowski fut nommé président, et les débats s’ouvrirent.
On lut d’abord la correspondance: généralement les lettres de cet ordre sont rédigées sur des sujets donnés avec des mots convenus, de façon à ce que si jamais, par un mauvais hasard, la correspondance était surprise, la police soit dépistée et ne puisse en aucune façon soupçonner de quoi il s’agit. Cette fois, il y avait plusieurs lettres de Zurich, plusieurs correspondances de l’Oural.
Zurich, comme on le sait, est par excellence la ville des réfugiés russes. C’est là que le célèbre agitateur Bakounine a groupé un grand nombre de ses compatriotes, proscrits ou exilés volontaires, A l’autre extrémité, dans l’Oural, sont les mineurs de Sibérie, les malheureux déportés, sans avenir, sans famille, sans bonheur. Ils n’ont d’autre consolation à leur sort rigoureux et misérable, que d’écrire à leurs amis, à ceux de leurs parents qui leur ont été fidèles. Transmises par la poste, leurs lettres n’arriveraient que mutilées et tronquées; elles rendraient suspects ceux qui les recevraient.
Aussi, toutes ces correspondances arrivent-elles par des voies indirectes, aussi sûres, plus sûres que la poste impériale.
Toutes, ce soir-là, portaient le même caractère: c’étaient des tissus d’objurgations, d’imprécations, d’espérances blasphématoires, de souhaits infernaux. Toutes concluaient à ceci: «Jamais notre règne n’arrivera; nous n’avons aucune chance si nous n’avons que nos idées; il nous faudrait des sujets audacieux, des bras dévoués, des chefs intelligents, et surtout des chefs riches. Nous n’avons rien, et c’est pourquoi nous ne sommes rien.»
Chaque fois qu’une de ces lettres se terminait ainsi, et c’était presque la fin invariable, les assistants hochaient la tête, et murmuraient: «C’est vrai! c’est vrai!»
Serge et Vladimir, encore pleins des projets de Pavlovna, admiraient intérieurement la finesse et pour ainsi dire le flair de l’institutrice.
Celle-ci attendait son moment: elle avait annoncé une communication. On la connaissait bien dans le cercle: on la savait incapable de parler pour ne rien dire; on espérait donc quelque chose de sérieux et d’inattendu.
Quand on eut fini la lecture des lettres et la lecture du journal le Commencement, dont nous donnerons des extraits dès que les convenances de notre récit l’exigeront, Pavlovna demanda la parole, et au milieu du plus profond silence dévoila les desseins que nous connaissons.
Il ne faut pas s’imaginer d’une façon romanesque le lieu des délibérations, et la délibération elle-même.
Ces jeunes gens, ces jeunes femmes réunis, bien qu’appartenant à toutes les catégories du tchin, bien que tous animés de pensées anti-sociales, n’étaient pas groupés dans une intention mauvaise. Ils se croyaient les apôtres d’un ordre nouveau et d’une religion nouvelle.
Aussi les discussions étaient âpres, mais point envenimées; il y avait dans leurs paroles de la haine, de la jalousie, de la démence, de la furie, de l’ironie, mais il y avait surtout de la foi.
Chez l’étudiant Ribowski, ce soir-là, il n’y avait rien qui sentit trop le sans-gêne, le laisser-aller et la tabagie: les visages étaient tantôt graves, tantôt souriants; mais dans les propos on n’eût rien trouvé d’inconvenant et de léger.
On eût trouvé plutôt de la conviction et même du sérieux; c’est ce qui rend dangereux ces sectaires. Ce n’est pas par entraînement, ou caprice, ou vanité qu’ils agissent, mais c’est plutôt par un désir profond et inébranlable de révolution, de changement.
Au reste, il faut dire dès maintenant ce qu’on appelle en Russie les nihilistes. Il y en a de plusieurs sortes et de plusieurs catégories.
Il y a les nihilistes conscients et les nihilistes sans le savoir: les bons nihilistes et les mauvais.
Le Russe est, par caractère, porté aux extrêmes, au scepticisme le plus complet, au mysticisme le plus exagéré. Il a pour ainsi dire des opinions hystériques: Tout Russe, dans sa froide enveloppe, aussi glacé, aussi muet, aussi engourdi qu’on le suppose, contient une âme prête à secouer ou à accepter tous les jougs, une âme ouverte ou fermée à toutes les erreurs, à tous les préjugés, à toutes les superstitions.
Hommes et femmes sont ainsi, surtout les femmes: si des changements se préparent en Russie, ce sont les femmes qui les auront préparés.
Donc en Russie est déclaré nihiliste et déclaré comme tel:
Tout homme qui, d’une façon quelconque, désire n’importe quel changement politique social;
Tout homme qui est porté à discuter l’ordre de choses existant et en particulier les actes du gouvernement;
Tout homme qui souhaite voir s’introduire des améliorations imitées de l’Occident;
Tout penseur, tout philosophe;
Tout individu dont l’intelligence plus ou moins émancipée semble ouverte à des idées réputées nouvelles ou subversives;
Tout individu qui se plaint, se sent gêné ou déclassé;
Enfin–s’il faut le dire–tout Français, en Russie, serait nihiliste; car tout Français ne voudrait perdre qu’avec la vie les conquêtes de la Révolution.
Seulement, comme nous le disions, il y a deux classes de nihilistes: les inconscients, qui sont épars, dispersés, et ne songent à aucune action; les conscients, qui ont formé des associations, des sectes, des groupes de plus en plus forts et compactes. Parmi ceux-là, il en est même d’assez avancés pour former des conspirations savantes et avoir des rites spéciaux.
C’est à ceux-là que nous avons affaire; mais écoutons parler Pavlovna.
VIII
LE SERMENT DE VLADIMIR
Table des matières
–Je n’ignore pas, dit l’institutrice, que j’ai plus à apprendre de vous tous que je n’ai à vous enseigner personnellement. Et j’hésiterais, à coup sûr, à vous communiquer mes vues, s’il n’était depuis longtemps convenu entre nous que nous ne devons rien nous cacher; car le plus humble peut avoir une inspiration heureuse et spontanée.
Cet exorde insinuant fut favorablement accueilli: quelques fronts s’abaissèrent en signe d’approbation et d’acquiescement.
–J’ignore comment la proposition que je vais vous faire serait jugée par le monde où nous vivons, par la société où nous sommes contraints de vivre: peu m’importe! La sainteté du but me rend moins délicate dans le choix des moyens. Au reste, dans ma conduite, vouée entièrement à la Révolution, je ne veux me souvenir que du précepte biblique: «Tu abandonneras tout, et ton père et ta mère;» et ce que la Bible dit de la femme qui va se marier, moi, je le dis de celle qui s’est fiancée à l’avenir et à l’humanité.
Cette phrase de club fut vivement applaudie; décidément Pavlovna connaissait son auditoire: celui-ci était conquis.
–Vous savez tous que le comte Rostow est mort. Qui de vous doute que si son immense fortune était dans nos mains, nous serions plus forts? J’irai plus loin. Avec les millions du comte, nous existons, nous avons un levier; sans eux, nous continuons à croupir dans la poussière.
L’auditoire paraissant prodigieusement intéressé, l’oratrice continua:
–L’héritière du comte n’est autre qu’une élève à moi, une amie, la comtesse Stasia. J’ai résolu de la marier à l’un de vous, messieurs, et cela sera, si vous n’y voyez point d’obstacle, si vous y consentez.
Net et clair, bien que concis, ce discours fit une énorme impression.
Toute une politique apparaissait aux yeux des nihilistes; ils se sentaient déjà plus forts, ils se sentaient sous une main plus ferme. Cette direction que les correspondances des exilés et des proscrits réclamaient si fort, il leur semblait qu’enfin ils l’avaient.
Les uns. entrevoyant le but suprême, le renversement de ce qui était au profit de ce qui eût dû être, applaudissaient par fanatisme; et les autres, se voyant déjà hors de la misère et de la boue, approuvaient. par égoïsme et avidité.
Elle était habile, la femme qui avait su remuer toutes ces fibres, émouvoir toutes ces ambitions, secouer toutes ces torpeurs!
Pavlovna comprit son triomphe, et son regard gris, s’éclairant pour une seconde, elle parut moins laide, même à Vladimir, qui naturellement la détestait.
Le président Ribowski fit immédiatement voter un hourrah et des remerciements à Pavlovna qui fut inscrite au procès-verbal.
Dans un speech, Ribowski déclara même que cette soirée serait historique, et annonça qu’un jour les générations défileraient en pèlerinage dans la chambre glaciale et nue où Pavlovna venait, par ses paroles, d’imprimer un nouvel élan à la Révolution.
Quand l’enthousiasme fut quelque peu calmé, les hommes firent un retour sur eux-mêmes, et chacun se demanda quel serait celui sur lequel tomberait le choix de Pavlovna.
Ribowski avait de lui-même une excellente opinion et n’était pas loin de croire qu’il avait eu l’idée de Pavlovna; aussi, malgré lui, jetait-il du côté de l’institutrice une œillade inquiète.
Celle-ci, avec son habileté consommée, n’avait garde de plus rien dire; elle attendait qu’on l’interrogeât.
Les hommes sentirent vaguement que l’interroger et lui demander son choix serait lui donner trop de pouvoir: elle avait déjà une prépondérance morale, incontestable; que serait-ce si on la consacrait par une déférence apparente? Et puis, la plupart, ennemis de tout servilisme, eussent regretté par tempérament de donner tant d’importance à n’importe lequel d’entre eux; à plus forte raison ne voulaient-ils pas introniser une femme.
Ribowski se leva donc:
–Je crois, dit-il, correspondre au vœu général en faisant une proposition.
–Oui, oui, faites-la! Que chacun fasse la sienne!
–Il me paraît que, dans une circonstance aussi importante pour le parti, il ne faudrait point prendre de décision à la légère. Celui de nous à qui va échoir la mission de disposer en faveur de la révolution d’une fortune importante, ne peut être désigné par personne que par le sort. Êtes-vous de mon avis?
–Oui, oui, crièrent les hommes enthousiasmés.
Serge, Vladimir et Pavlovna s’étaient tus.
–Tout le monde n’a pas dit oui, reprit Ribowski avec quelque défiance et d’un ton semi-plaintif, semi-irrité.
–Assurément, dit Pavlovna. Jamais une proposition semblable n’aura mon approbation.
–Et pourquoi? Expliquez-vous au moins.
–C’est ce que je vais faire. Mais d’abord y a-t-il ici un homme animé de sentiments égoïstes et personnels?
–Non! non! Pas un seul!
–Alors, je puis parler. Le but que nous poursui-vous est essentiellement collectif et politique; donc, pour l’atteindre, nous ne devons négliger aucun des moyens qui nous sont offerts par la logique et la raison. C’est bien convenu?
–Assurément! firent en chœur les nihilistes.
–Il faut que nous soyons sûrs de l’homme qui va être investi de cette mission de confiance et d’avenir. N’est-ce pas?
Assurément!
–La comtesse Stasia est aristocrate, jeune, belle, riche, savante, souhaitable pour le plus haut rang, est-ce vrai?
–Oui! oui!
–Si le sort désigne tel de vous, messieurs, qui n’ait aucun des dons requis pour plaire en pareil cas, réussirons-nous? J’en doute fort, pour ma part, et vous pouvez en croire une femme.
Le clan des nihilistes se trouva quelque peu refroidi par cette averse de paroles sensées. Quelques interruptions découragées se firent entendre.
–Eh! bien, c’est l’élection alors! Il n’y a que l’élection.
–Sans doute, dit Pavlovna. Mais comme la chose se pratique toujours en pareil cas, chacun a le droit de proposer son candidat.
Un mouvement de curiosité se produisit: tous les yeux se tournèrent vers Serge, ce personnage silencieux qui, sans parler jamais trop haut, avait su conquérir la confiance des nihilistes, et qui d’ailleurs la méritait.
Serge était un cœur d’or, un esprit droit et cultivé, une haute nature: tous le connaissaient et l’aimaient.
On s’attendait donc à entendre Pavlovna proposer Serge. Mais quand elle eût dit:
–Je propose Vladimir comme candidat, l’étonnement fut à son comble, et d’autant plus qu’on la savait amoureuse de ce jeune bellâtre.
–Je propose Vladimir, continua imperturbablement Pavlovna, et voici mes raisons:
Vladimir a des dons physiques auxquels la comtesse ne peut rester insensible. Il est, en outre, beau parleur, cavalier séduisant, né pour les élégances et la dépense, je le crois fin et délié; ce sont les qualités indispensables. Servons-nous-en.
Cette rigidité mathématique, ce sang-froid emportèrent les plus tenaces: le triomphe de Pavlovna était complet.
Aucune protestation ne s’étant produite, le vote fut considéré comme acquis: Vladimir souriait assez négligemment; mais il était gêné. On l’eût été à moins.
Cependant, si l’on eût pu descendre au fond du cœur du jeune homme, on eût été surpris des mouvements désordonnés qui l’agitaient. Jamais ni ses ambitions ni ses espérances ne s’étaient élevées si haut. Il allait d’un bond, conduit par la main, sous la direction de ce diable femelle, de cette Pavlovna enragée, s’élever de terre au ciel, de l’extrême misère à l’extrême fortune! Il croyait rêver.
–Personne ne demande la parole? dit Ribowski. Si personne n’a d’objections à élever, nous nous en tiendrons là.
Intérieurement, il n’était pas satisfait: il était même agité de quelque mauvaise humeur.
–Pardon, dit Serge alors, j’ai deux mots à dire. Ma nature, mon cœur se révoltent contre le pacte qui vient d’être fait: je ne l’approuve en aucune façon. Mais j’y acquiesce par pur amour de la Révolution et par politique.
Je demande deux choses: d’abord que Vladimir s’engage par le serment usuel à ne jamais blesser en rien, s’il obtient la main de la comtesse, la bonté et la naïveté de cette jeune femme. Car si cela arrivait, c’est comme si ce soir nous avions prononcé la condamnation à mort de Stasia.
Ensuite, je demande que Vladimir nous dise ce qu’il fera, dès qu’il disposera de cette fortune immense et du pouvoir que le rang lui donnera au palais.
Le moment était décisif; Vladimir comprit que Serge l’estimait peu et l’avait jugé à sa valeur. Il dévora son dépit; l’ambition fit taire sa rancune, et, se levant, il s’écria:
–Par le serment usuel, je jure de considérer la comtesse comme je ferais de celle que j’aurais moi-même choisie.
–Précisez, dit Serge.
–Je jure d’être un bon et loyal compagnon pour la comtesse.
–Maintenant, dit Serge, passons au second point. Jures-tu d’aider tes frères de tout ton pouvoir, de ne jamais en évincer aucun, de fouler aux pieds ta fortune au profit de la cause? Jures-tu de ne jamais, en aucune occasion, nous abandonner? de favoriser la doctrine et son expansion de tout ton pouvoir?
–Je le jure! fit Vladimir un peu pâle et ému.
–Sinon c’est la mort, ajouta Ribowski.
A ce moment Pavlovna remit un papier à Vladimir.
–Vous le lirez chez vous, dit-elle.
La séance fut aussitôt levée; les nihilistes se dispersèrent.
Vladimir, au coin de la rue, à la lueur d’un réverbère, lisait le petit billet de Pavlovna. Que contenait-il?
IX
LA COMTESSE STASIA ET SA MAITRESSE D’ALLEMAND
Table des matières
C’est précisément le lendemain de cette conférence entre nihilistes et après les importantes résolutions qui avaient été prises que Pavlovna rendit visite à la comtesse.
Elle était habituée au palais Rostow; tous la connaissaient depuis longtemps; elle-même connaissait parfaitement les êtres, en sorte que d’un bond et sans se faire annoncer, elle parvint au salon d’attente qu’elle franchit dans toute sa longueur, à pas de velours comme les chattes, et frappa à la porte de la chambre intime où elle entra sans qu’on l’y eût invitée, sans qu’elle eût été annoncée autrement.
La chambre intime, celle où se tenait toujours depuis un temps immémorial la comtesse Stasia, était le plus coquet cabinet de travail qu’on pût imaginer. Bien que Stasia fût femme jusqu’au bout des ongles, comme son éducation et son instruction avaient été dirigées par elle-même, dans la direction spontanée qu’elle avait crue la meilleure, cette pièce ne respirait rien des futilités féminines.
Si la déesse eût été absente, un étranger subitement introduit eût cru pénétrer dans le sanctuaire d’un riche amateur de belles choses, à la fois peintre, philosophe, musicien et poëte.
Nous haïssons les descriptions: elles retardent le récit, et notre temps n’en a que trop abusé. Disons seulement que cette pièce était tendue de moire blanche encadrée de baguettes d’ébène cloisonnées d’or, qu’au centre d’un panneau s’épanouissait une superbe patricienne due au pinceau du Titien, et que çà et là, sur les consoles, de gracieuses sculptures italiennes, à la Canova, attirent l’œil sans le fatiguer. Sur des étagères fort simples, peu de livres, mais choisis, l’essence de l’esprit humain dans tous les genres de culture.
Sur un petit bureau, des portraits, un encrier de verre, quelques feuilles éparses, et, ouvert, un livre d’Ivan Tourguéneff, les Eaux printanières,–Stasia le lisait, non dans le texte russe, mais dans la traduction française.
Elle venait, la pauvre comtesse, de subir Nosimof et Fritschen; aussi, en dépit d’elle, sa figure avait pris un pli un peu triste qui, joint à sa moue mélancolique ordinaire, frappa Pavlovna.
Mais celle-ci arrivait à propos.
Aussi Stasia fut-elle vite déridée, et ayant embrassé la nihiliste, elle fit apporter le thé. Toutes deux s’assirent.
–Je vous attendais, Pavlovna: votre vue me fait du bien. Elle me repose après tant de visites reçues, toutes écœurantes ou banales.
–Eh bien! ma douce, dit à la façon russe Pavlovna (c’était ainsi qu’elle appelait son élève); eh bien! ma douce, le deuil vous va très-bien. Ce cher comte.
Mais Pavlovna se reprit vite: intérieurement elle jugea qu’il serait bon de ne pas insister sur le deuil récent; aussi elle ajouta d’un air délibéré:
–N’en parlons pas: que son âme soit en paix! C’est de vous qu’il s’agit, ma douce.
–Je suis si seule, Pavlovna, si seule. Ce grand palais me tue, à présent, avec ses pièces immenses. Aussi, j’ai un projet. Je vais me retirer dans ma terre ou faire une retraite dans le couvent de la Panagia…
–Est-il possible! s’écria Pavlovna avec tous les signes d’une stupéfaction non jouée. Quoi! en si peu de jours, en si peu d’heures, pourrait-on dire, vous voilà si changée! Vous parlez d’aller vous enterrer dans vos terres, parce que vous êtes seule… Mais quelle solitude plus affreuse que celle des bois?
–C’est pourtant ce que j’ai résolu.
–Heureusement, ma douce, je suis là. Vous n’en ferez rien, je vous le défends.
Stasia se mit à rire.
–Mais que ferai-je alors?
–Vous vous distrairez.
–Mais comment?
–Ah! je n’en sais rien; ce n’est pas trop mon affaire; mais au corps s’il faut des remèdes, pour l’âme nous en voulons aussi. Le remède à la tristesse, c’est la distraction, la vue des humains, un peu de bruit.
–Rien de tout cela ne me tente.
–Soit! Mais voyez à travers les vitres étinceler cette belle neige et ce rayon rouge que le soleil vient d’y jeter. J’ai à parler longuement avec vous, ma douce; j’ai des projets, j’ai des chimères: je veux vous en entretenir. Mettez vos voiles et faisons un tour sur la Perspective; prenons l’air, voulez-vous?
–Vous avez raison: mon deuil ne me défend point l’air pur; je sens que j’étouffe; sortons.
L’équipage découvert, toujours attelé, toujours prêt, selon la mode seigneuriale, était en bas, avec le gros cocher immobile sur le siège.
A le voir entouré de neige, devant le perron, exposé aux intempéries, par un froid sec et clair, on eût cru que le bonhomme gelait: il étouffait, au contraire, trop couvert qu’il était; mais il se complaisait dans sa béatitude.
Le traîneau était double et pouvait s’atteler en troïka, c’est-à-dire avec un cheval de trait et deux trotteurs des steppes; mais d’ordinaire, la comtesse, aimant en tout la simplicité et la modestie, se contentait de deux coureurs noirs arabes magnifiques, sur lesquels on jetait un filet à mailles serrées qui empêchait la neige de les couvrir.
Il était précisément l’heure de la promenade sur la Perspective: car la mode en tout pays est tyrannique, et de même qu’ici, durant les saisons convenues, on fait un tour de bois, là-bas on fait un tour sur la Perspective de Nevski.
On part de la place de l’Amirauté jusqu’à la gare de Varsovie et on revient: c’est un voyage qui équivaut au parcours qui s’étend de l’église de la Madeleine à la colonne de la Bastille.
C’est là, c’est sur cet espace assez long d’ailleurs que défilent les équipages: c’est une promenade commandée, et aucun de ceux qui se piquent de faire partie de la Société, n’aurait garde d’y manquer. On se voit là, on se reconnaît, on se salue, on se juge; on essaie les modes nouvelles, hélas! bien restreintes. Quelles modes inaugurer sous les fourrures? Les dames n’ont de ressources réelles que dans la vanité et la diversité des coiffures.
Au reste, le coup d’œil est charmant: vers deux heures, une sorte de lumière indéfinissable, crépusculaire, inonde ainsi le boulevard russe: c’est le soleil qui essaie timidement, mais en vain, de percer un nuage; puis le ciel se teint de couleurs diverses très-étranges et qu’on dirait invraisemblables dans un tableau, tellement tous les tons s’y heurtent, le rose tendre et l’indigo, le rouge pourpre et le jaune thé. On croit à un beau jour: l’air paraît clair et comme figé dans son cristal. Tout à coup, la neige tombe à flots et poudre à frimas toutes ces élégances: c’est le bon moment; la neige est aimée en Russie: on la trouve partout, non pas seulement sur la terre et dans l’air, mais dans toutes les conversations et toutes les pensées.
Voici donc à cheval les grands-ducs et des dignitaires; voici dans sa troïka une célèbre actrice française. Plus loin, c’est un viveur illustre par ses fantaisies extraordinaires; à côté son usurier accoutumé, ou un riche banquier allemand, ou quelque gros marchand qui essaie, à coup de roubles, d’acheter la savonnette à vilain. Soudain, un silence se fait, les équipages se rangent: dans un traîneau modeste, vêtu d’une capote brune de sous-officier, passe un homme au visage assombri: il porte la main à sa casquette blanche. C’est l’empereur.
A quelques pas derrière lui, dans un traîneau identique, un homme debout, favoris blancs, chevelure blanche, l’air dur et même farouche, la main tendue impérieusement, donne des ordres aux gardavoï: c’est le préfet de police, un type légendaire, le général Trépoff.
Ce qui manque à cette promenade officielle qui devient promptement fastidieuse, c’est la variété: à part quelques accidents, jamais rien d’inattendu ne vient divertir l’esprit ou le regard. A Paris, le personnel change; le monde entier passe autour des deux lacs ou sur nos boulevards. A Pétersbourg, il n’en est pas ainsi: ce sont toujours les mêmes fantoches sur la même scène. Ces capitales étrangères sont comme de grands villages, de grandes villes de province.
C’est donc cette promenade que Stasia consentait à faire en compagnie de Pavlovna: elles l’avaient faite ensemble déjà bien souvent; mais aujourd’hui il leur semblait à l’une et à l’autre qu’elles l’accomplissaient pour la première fois.
Stasia, pleine de sa solitude, de son ennui, de son deuil récent, se croyait près d’une amie.
Pavlovna posait les premiers fils de sa toile, les premières mailles de son filet.
Et ainsi toutes deux, l’une trahissant, l’autre trahie, avaient l’une pour l’autre des attentions tendres et exquises, et le cœur de la femme est si mystérieux, qu’il ne faudrait pas jurer que Pavlovna ne fût sincère. Ces cervelles russes sont si différentes des nôtres; elles pensent si différemment à propos des mêmes objets!
Quoi qu’il en soit, quand elles revinrent, Stasia descendit la première, et Pavlovna s’apprêtait à se laisser reconduire par le gros cocher impassible, comme c’était l’habitude; mais la comtesse l’invita à descendre.
–Nous dînerons ensemble. Passer ma soirée seule, ce soir, non, je ne pourrai pas.
Et légère, Pavlovna, qui ramenait tout à coup son plan, voyant dans ce caprice un coup du sort, s’élança du traîneau.
Pendant ce temps Wladimir méditait sur la lettre que Pavlovna lui avait remise à l’issue de la séance où on avait décidé de lui confier l’avenir de la cause.
Cette lettre était courte, mais bien singulière, et d’ailleurs la voici:
«Ne croyez pas que mon désintéressement soit tel que je veuille agir pour vous sans être sûre que vous m’aimerez ou que vous m’aurez au moins quelque reconnaissance. Je ne suis point si sotte, bien que je sois éprise. Préparez-vous donc à une demande que je vais vous faire, et qui, selon nos rites, ne paraîtra exorbitante à personne; en tout cas, elle n’entravera en rien la carrière où je vous fais entrer. Je vous préviens loyalement pour que vous n’ayez pas à témoigner de surprise quand je jugerai l’heure venue.»
Cette lettre énigmatique intriguait fort Wladimir; il n’en dormait pas; et quand on saura, en effet, quelle demande Pavlovna se proposait de formuler, nous ne doutons pas assurément qu’elle n’excite la surprise, tant elle paraîtra étrange et tant au fond elle témoignera d’un philosophisme inouï.
X
CONVERSATION ENTRE SERGE ET VLADIMIR
Table des matières
Pour avoir la solution de l’énigme, Vladimir, renonçant à la dénouer tout seul, songea à voir son camarade Serge. Mais il semblait que celui-ci le fuyait, depuis le jour où son mariage avec Stasia et la captation des grands biens de la comtesse avaient été décidés.
Serge, en effet, avait été surpris par la rapidité des opérations de Pavlovna. Son adhésion avait été comme arrachée: il ne la justifiait, à ses propres yeux, que par la raison d’État, des motifs politiques.
Son esprit était complice, son cœur ne l’était point.
Deux amours se partageaient son âme: l’un qu’il avouait et manifestait hautement, l’amour de l’humanité, de la vérité, de la justice; l’autre qu’il se cachait, qu’il n’avouait pas, qu’il ne confessait même pas à lui-même, et qui avait pourtant pris possession de son être tout entier, l’amour de Stasia.
Il ne la connaissait pourtant pas. Il ne l’avait vue que rarement aux promenades, aux rendez-vous publics. Pavlovna parlait d’elle si souvent aux nihilistes que Serge, une fois, avait été mû par la curiosité, et cette inspiration lui avait coûté cher. Car à partir du jour où il lui fut donné d’apercevoir la jeune fille presque dans un éclair, il resta comme charmé de sa grâce et de sa beauté. Elle était pourtant si haut placée en ce monde, et lui si bas, que d’abord sa pensée lui parut comme une audace. Mais peu à peu, dans la solitude, son cœur, son esprit, ses sens s’exaltant, une lente cristallisation s’était opérée, un idéal s’était formé, et à travers le prisme, une divine image vint hanter pour toujours le cerveau de l’étudiant.
Mais Serge était de ces natures muettes et fermées qui gardent avec une sorte de pudeur jalouse leur intimité: jamais, à personne, et nous le répétons, pas même à lui, il ne s’était ouvert de sa passion.
Par un jeu naturel des affections et des penchants, dès que Serge vit Vladimir en passe d’épouser Stasia, il détesta et admira du même coup l’habileté infernale de Pavlovna et la chance de Vladimir.
Celui-ci lui apparut alors tel qu’il était réellement, un homme assez nul, mais fin, qui voulait faire servir les nihilistes et le nihilisme de marche-pied à sa fortune.
Par une intuition rapide, instantanée, il lut dans l’âme de Vladimir tout ce qu’il n’avait fait que soupçonner autrefois.
On a dit souvent que les amoureux ont une seconde vue, comme les mères, comme les femmes ont de secrets instincts qui les avertissent.
Eh bien, par une sorte de vision semblable, Serge embrassa d’un coup d’œil tout l’avenir réservé à Stasia, et il en recula effrayé. Il se faisait peut-être illusion; le destin ne devait peut-être pas se montrer si rigoureux pour celle dont il avait fait son idole; mais, enfin, tout cela combiné avait contribué à son éloignement pour Vladimir.
Néanmoins, ne fallait-il point faire contre fortune bon cœur? D’aucune façon il ne trouvait le moyen de contrarier les plans de Pavlovna. Prévenir la comtesse? 11serait mal accueilli, traité de fou d’un côté, de traître de l’autre. Puis, possédé comme il l’était par les idées politiques et sociales, il se demandait si réellement Vladimir ne serait pas une grande utilité au parti. Il n’avait pas de raison sérieuse d’en douter.
Telle était la situation d’esprit de Serge, quand Vladimir vint frapper à sa porte.
Il ouvrit, après avoir préalablement regardé par le judas pratiqué dans toute porte fermant une chambre de nihiliste: c’est une bonne précaution. En cas d’irruption ou d’intrusion, une barricade est bientôt faite –car il faut s’attendre à tout;–on peut brûler des papiers compromettants, on peut armer un pistolet, enfin on a quelque temps devant soi.
En voyant le visage de Vladimir, Serge s’empressa d’ouvrir.
–Tiens! dit Vladimir en entrant, tu ne travailles donc plus?
–Moi? pourquoi.
–Tes livres sont fermés, tes cahiers aussi, ton encrier aussi. Serais-tu amoureux, par hasard?
Cette question facétieuse fit tressaillir Serge, et, après l’avoir faite, Vladimir se mit à rire; car, à ses yeux, Serge était aussi incapable de ressentir que d’inspirer une passion.
–Je viens, ajouta Vladimir, après s’être installé confortablement sur la couchette, je viens te montrer une lettre de Pavlovna. C’est un démon femelle, n’est-ce pas? Nous sommes parfaitement fixés là-dessus: moi, d’abord, j’en ai peur. Elle vient notamment de m’écrire la lettre la plus bizarre. La voici: car je veux que tu la lises et que tu m’en donnes ton avis.
Serge prit le petit billet, le tourna, le retourna, et, après l’avoir lu:
–Je n’y comprends rien, dit-il.
–Quoi? rien!
–Rien, sinon qu’elle t’aime et qu’elle voudrait être aimée: en somme, c’est bien naturel. Tâte-toi, mon cher; tu as peut-être quelque chose pour elle.
–Moi! dit avec une horreur comique le futur époux de Stasia; par les cinq cent mille sorcières du diable, j’aimerais mieux. Qu’est-ce que j’aimerais mieux? Tout au monde plutôt que cette femme-là!
–Eh bien! mon cher, je ne t’engage pas à le lui dire. Quant à ce qu’elle compte te demander, je ne puis même pas le soupçonner: je l’ignore absolument.
–Allons, dit Vladimir, pourvu que ce ne soit pas une surprise désagréable, c’est tout ce que je demande au ciel; et quand je dis au ciel, je le demanderai aussi à Pavlovna, quand je la verrai.
–Eh bien! depuis la séance chez Ribowski, rien de nouveau?
–Hum! pas grand’chose. Je voudrais être présenté le plus tôt possible chez la comtesse Stasia. Mais comment faire? Pas d’argent! des habits mal faits! des galoches affreuses! des fourrures qui montrent le cuir… Ah! la sotte vie!… Enfin, je me laisse aller!… Que Pavlovna, qui a tout mis en train, se débrouille, moi je ne bouge pas.
–Et la comtesse, l’as-tu vue?
–Et quand? et où? Je l’ai aperçue, admirable dans son équipage. Devine qui était avec elle?
–Dis-le: je ne sais pas deviner.
–Pavlovna!. Par ma foi, me disais-je, c’est un bon repoussoir. Au reste, je crois que je suis tout à fait un homme politique, car la comtesse n’a pas produit sur mon cœur la moindre impression. Pourtant, elle est belle et charmante! Que veux-tu? Je m’y ferai, voilà tout.
Pendant que Vladimir parlait ainsi, les yeux de Serge s’allumaient étrangement: on pouvait y lire de l’indignation et du mépris.
–Vladimir, ne parle pas ainsi, vois-tu, mon cher. dit-il avec les dents quelque peu serrées, car, en toute circonstance, les paroles lui coûtaient. Tu t’es engagé par serment à être un loyal compagnon et à ne point blesser, à ne blesser en rien l’ange qui bientôt.
–Tiens! tiens! répondit Vladimir, me prends-tu pour un vilain, pour un manant? Allons donc! je ferai parfaitement les choses. Au reste, tu verras bien. Tu seras toujours là, n’est-ce pas? Eh bien! parions que je serai un mari modèle!
–Oui, tu es insouciant; tu es ce qu’on nomme un bon garçon, je le sais. Mais n’importe! si je ne te faisais pas cette morale, ma conscience ne serait pas en paix.
A ce moment, un coup de pied ébranla la porte sur ses gonds; le judas s’en ouvrit tout seul et au travers une main s’agita, s’avançant de quelques centimètres dans la chambre. Les deux étudiants avaient d’abord tressauté; mais cette main les rassura. C’était la façon dont Ribowski se présentait chez ses amis: toujours essoufflé, toujours ardent, très-affairé, le Polonais Ribowski était, comme il le disait lui-même, nihiliste de naissance; il n’avait connu ni père ni mère, avait grandi et poussé au hasard et traîné d’orphelinat en orphelinat une existence décousue. Avait-il des convictions? Il n’en savait rien lui-même. Mais il avait très-certainement une vocation: il se croyait le premier policier du monde et découvrait des événements là où personne n’avait rien aperçu.
Il avait encore une autre manie: il collectionnait avec soin tous les actes arbitraires du gouvernement russe, et tout ce qui lui paraissait attentatoire à l’humanité et aux droits de l’homme. Ce n’était pas une petite besogne. Il n’avait que des amis partout, dont il vivait d’ailleurs, car, voué à la Révolution, il ne voulait ni d’autre tâche, ni d’autre travail. Son ennemi intime était mort, mais il en parlait comme d’un vivant, et le faisait intervenir dans la conversation à tout propos: c’était l’empereur Nicolas. Du reste, il était gai, et amusant plutôt que spirituel. La lecture de tous les livres et de tous les journaux français lui permettait d’émailler sa conversation de mots d’argot: il n’avait garde d’y manquer.
–Bonjour, mes petites vieilles, dit-il en entrant. Il n’y a pas de dames, au moins? ajouta-t-il en se tournant à droite et à gauche.
–Quoi de neuf? firent simultanément Serge et Vladimir.
–Laissez-moi respirer, mes agneaux. Ah! vous pouvez vous vanter de faire du bruit dans le monde, mes enfants. Quel potin à la troisième section! Schouwalof est positivement épaté.
–Et de quoi?
–Des plans de Pavlovna, de notre machine enfin!
–Qu’en sait-il et comment? fit Vladimir un peu inquiet.
–Il sait tout, et c’est bien simple. Est-ce que Pavlovna n’est pas épiée! Est-ce qu’elle n’est pas allée chez la comtesse? Elle y a dîné.
–Alors si l’on parle de nos plans, on les déjouera, fit observer Serge.
–Parfaitement raisonné, mon garçon: heureusement pour vous, papa est là, dit triomphalement Ribowski.
Puis, se tournant vers Vladimir, il prit une voix grave:
–J’espère, lui dit-il, qu’une fois riche et puissant, tu consulteras le dossier de Nicolas, ce sergent de ville couronné! Tu le surveilleras de près! Tu n’oublieras rien! N’oublie pas qu’en1848le gouvernement ayant appris que des étudiants lisaient les journaux de France, où l’on venait de proclamer la République, chargea un général d’empoigner les coupables, et que celui-ci s’acquitta si bien de sa mission que quelques mois plus tard trois des inculpés, enveloppés de linceuls, furent attachés à des poteaux sur le Champ-de-Mars, en face des pelotons d’exécution. On commanda aux soldats de charger leurs fusils en présence des victimes. Ils épaulèrent… lorsqu’un courrier parut en agitant un papier au-dessus de la foule. Infamie! on les gracia pour les envoyer en Sibérie… Tu n’oublieras pas cela… Tu n’oublieras pas que nos plus célèbres poëtes, savants et artistes de cette époque, ne vécurent que quelques lustres à peine. Pouchkine, leur doyen d’âge, seul entre tous, dépassa la trentaine; Ryléyeff fut pendu au début de ce règne fatal; Lermontoff, à vingt-six ans, fut tué dans un duel lors de son deuxième exil au Caucase; Poléjaïëff, à peine sorti de l’enfance, dégradé, avili, bâtonné, expira dans sa prison, emporté par la consomption, après avoir passé devant une cour martiale; Chevtchenko, notre barde ukrainien, serf libéré du comte Chérémeteff, fut exilé dans les steppes Kirjhizes, incorporé dans un bataillon de discipline. Notre unique historien national, M. Nicolas Costomaroff, contracte, presque adolescent, dans sa prison, une maladie dont il souffre encore aujourd’hui. La famille des Tourghéneff était condamnée, dispersée, poursuivie. Hertzen quittait les bancs de l’école pour la prison et l’exil…Tu n’oublieras pas tout cela, n’est-ce pas?
–Mais non, mais non, dit Vladimir effrayé. Je consulterai le dossier, va, et comme tu viendras dîner de temps en temps à la maison, tu me rappelleras mes devoirs, si je les oublie.
–Tu me rassures, dit Ribowski. Je vous quitte, mes enfants. Je vais à la Bibliothèque: il paraît qu’on peut consulter des documents accablants sur la Catherine qu’ils appellent la Grande.
–C’est pour le dossier, dit Serge, dont un sourire furtif illumina le visage. Il riait rarement, mais la folie douce de Ribowski l’amusait.
–Un mot encore, ajouta Ribowski. On vous dira que je suis jaloux de Vladimir. C’est une farce!
Et, sur ce mot, il sortit et effectivement se rendit à la Bibliothèque.
XI
DES ESPÉRANCES DE FRITSCHEN
Table des matières
On se rappelle que le prince Nosimof et le banquier Fritschen s’étaient quittés en apparence bons amis, mais en assez mauvais termes. Le temps aidant, cette situation s’était vite modifiée. Nosimof avait réfléchi que, dans sa situation, il n’avait rien à gagner en traitant de haut en bas un homme d’argent, et Fritschen, en y songeant bien, avait pensé que, s’il agissait de ruse avec ce militaire, il n’y perdrait pas.
Donc, tous deux, mus par le même désir, conduits par le même plan, s’étaient cherchés.
Fritschen était allé d’abord au Théâtre-Michel fort assidûment; mais comme l’usage est là-bas de n’aller qu’aux fauteuils d’orchestre quand on occupe une certaine position; comme, en outre, il y a divers rangs de ces fauteuils dont le prix est connu et sert à fixer sur la dépense que le spectateur a faite, Fritschen n’avait pas chance de rencontrer le prince. Celui-ci, pour cause, préférait les assemblées. Là, au moins, on cause, on rit, on fume, on dîne, et surtout on joue.
L’usage des assemblées existe en Russie de temps immémorial et nous n’avons rien en France qui puisse être comparé à ces réunions.
Qu’on se figure un de nos cercles les plus brillants donnant deux soirées par semaine, soirées précédées d’un repas et d’un concert, et auxquels le premier venu et la première venue puissent être admis en payant une cotisation fixe, ordinairement de trois roubles, soit dix francs.
La coutume est si singulière, les amalgames qui en résultent sont si étranges qu’à moins d’avoir vu fonctionner de près ce singulier usage, il est difficile, sinon impossible, de s’en faire une idée.
En tout cas, comme on le devine, là tous les mondes sont confondus: généraux, employés, marchands, fonctionnaires, gens de la noblesse et du dernier rang, financiers,nobles ou parvenus, petites bourgeoises, femmes galantes, actrices connues; pourvu que tous ces gens mêlés soient bien mis et puissent financer, le cercle ne demande rien de plus. Il accepte les yeux fermés cette égalité, et nul n’a jamais songé à trouver l’usage ridicule, tant il est amusant et permet les fusions.
Qui croirait que dans ce pays, soumis encore au despotisme des préjugés nobiliaires, de telles choses puissent se passer? Si on les proposait chez nous, l’idée seule en ferait horreur.
C’est dans une de ces assemblées que Fritschen, après l’échec qu’il éprouvait continuellement au Théâtre-Michel, se résolut de chercher Nosimof.
Il avait raison; mais ce fut le hasard qui se chargea d’être son cicerone et de le guider heureusement.
Fritschen alla de l’assemblée de la Noblesse au club des Artistes, du club des Artistes au club des Anglais, et, de ce dernier cercle, au club des Marchands.
Encore, le soir où il y alla, faillit-il ne pas découvrir Nosimoff,
A peine entré sous la haute vérandah, il avait jeté son manteau de fourrures au chasseur du vestiaire; puis, montant l’escalier brillamment éclairé et des deux côtés embelli de plantes rares, il s’était arrêté à l’entrée de la salle des fêtes, en jetant à droite el à gauche un coup d’œil investigateur.
Un orgue de Barbarie, magnifique d’exécution et de hauteur, ronflait au fond de la salle, traversée dans toute sa longueur par une table immense, fleurie et garnie de réchauds d’argent.
Désolé de cette fatalité, Fritschen s’assit: il écoutait un des airs maladifs de la Traviata,–car ni Russe, ni Allemand ne se passe de musique en dînant; il avait pris la résolution de dîner à une table séparée en ruminant ses pensées, lorsqu’il poussa un cri de joie: il venait d’apercevoir le prince.
Celui-ci, sans autre soin, dormait dans un grand fauteuil de velours: l’orgue, l’affreuse musique qui s’en exhalait, la lumière crue, la chaleur, le bourdonnement des conversations, la fatigue, enfin, d’une journée ennuyeuse et peut-être passée en des recherches d’argent, l’avaient assoupi.
Fritschen s’approcha du prince délicatement et lui posa un doigt sur l’épaule.
Nosimof ouvrit les yeux avec placidité.
–Tiens! c’est vous, fit-il: je vous attendais… non, je vous cherchais plutôt.
–En vérité… dit Fritschen flatté. Auriez-vous quelque communication à me faire?
–Non, aucune, reprit Nosimof. C’était, au contraire, pour avoir de vous des nouvelles de la comtesse Stasia.
–Est-il possible?… s’exclama alors Fritschen au comble de la surprise. J’étais conduit vers vous, prince, par le même mobile, et un heureux hasard.
–Bon! bon! nous causerons en dînant.
Alors, sans autre façon, ils prirent place à la table où chacun s’était assis suivant son caprice et sa fantaisie.
Le dîner était splendide, délicatement servi par des Tartares silencieux et attentifs.
Les deux rivaux firent honneur à la cuisine du club et burent lentement leur bouteille de xérès, car, là-bas, on dîne au vin d’Espagne. Au dessert, Fritschen, enthousiasmé de l’entregent et de la rondeur de Nosimof, fit apporter une excellente marque de Champagne, et leur gaieté devint de plus en plus communicative.
Aux cigares, ils étaient amis.
Tous deux pourtant, gardant leur pensée intime, celle qui leur brûlait les lèvres, s’étaient tus: ils n’avaient pas dit un mot de la comtesse Stasia.
Ce n’est qu’au moment où les tables de jeu se dressèrent que Fritschen voyant que Nosimof allait lui échapper, lui dit à brûle-pourpoint.
–Eh bien! puisque nous sommes rivaux d’amour, si nous parlions de l’objet aimé?
–Soit! dit Nosimof; mais après le jeu.
—Mais alors, dit Fritschen en pâlissant, à quelle heure? Moi qui ne joue jamais!–Vous n’aurez pas fini sans doute avant minuit?
–Dame! c’est assez mon habitude; encore, à minuit je ne fais que-commencer, car je suis long à me mettre en train.
–Écoutez, dit Fritschen, légèrement attendri par les vapeurs du Champagne. Je vais vous faire une proposition.
–Acceptable?
–Je l’espère. La vie que vous menez me fait frémir. Un si galant homme! Allons-nous-en; nous prendrons un troïka; nous ferons une rapide promenade, et nous rentrerons enfin chez moi, où nous trouverons de quoi nous reconforter.
–Eh bien, soit! Mais vous me faites perdre mille roubles.
–Allons, allons, ne vous inquiétez pas.
Nosimof endossa sa grande capote militaire, Fritschen ses fourrures; le chasseur hêla une magnifique troïka; ils partirent dans la direction de la campagne, pour faire une ou deux verstes sous le ciel étoilé. Ce soir-là, il ne neigeait point; la nuit était claire comme dans le pôle, et un air calme régnait silencieusement sur l’étendue.
Au lieu de parler, ils s’endormirent.
Un soubresaut les réveilla au bout d’une heure. Ils se trouvaient dans la grande Morskaïa, une des rues les plus belles de Pétersbourg, où Fritschen avait son hôtel: le cocher avait suivi à la lettre les instructions du banquier.
Ils secouèrent leur torpeur, et, quelque peu ahuris, descendirent.
Un quart d’heure après, réconfortés, réchauffés, plus bavards encore qu’au club, le financier et le militaire parlaient enfin de la comtesse Stasia.
–Je vous abandonne mes chances à l’écarté, disait Nosimof.
Il s’agissait, bien entendu, des chances que Nosimof pouvait avoir à la main de Stasia.
–J’accepterais volontiers, disait Fritschen;–mais je vous ai averti: je ne joue jamais.
–Cependant mes chances ont une valeur.
–Je ne dis pas non..,
–Vous êtes dur comme un arabe, mon cher Fritschen. Vous n’aimez pas plus la comtesse que je n’aime cette chaise. Ah! l’amoureux transi! hésiter devant une somme aussi faible!
–Eh! quelle somme? Nous n’avons parlé de rien de semblable que je sache.
–Vous jouez de ruse, mon ami. Je vous connais déjà comme si je vous avais fait. Vous voulez que j’en rabatte. Jamais de la vie!–Je crois fermement que j’épouserai la comtesse Stasia: j’en suis sûr. J’ai pour cela des moyens spéciaux, des secrets que ne je puis dire. Or, tout cela, je vous le vends en bloc pour une faible somme, et vous ne voulez pas?–Vous n’êtes pas plus amoureux.
–Allons donc! Et cette somme serait?…
–Non, dit Nosimof. Je ne suis pas un homme d’argent: toute ma vie l’a prouvé. Je ne vous demande qu’une chose,–gentiment, galamment,–votre amitié.
–Ah! pour cela, oui, fit Fritschen.
Mais comme il avait réfléchi instantanément que l’amitié dont Nosimof pourrait l’honorer lui coûterait cher, plus cher qu’une forte somme, il ajouta:
–Mon amitié seulement serait peu de chose. En quoi puis-je vous obliger?
–Mon cher, tenez, n’y allons pas par quatre chemins: mettez-moi votre signature au bas de quelques billets dont la circulation serait difficile.
–Volontiers.
Nosimof tira alors son portefeuiile et étala des traites; la somme était ronde: six mille roubles! Mais Fritschen, piqué au jeu, ne pouvait reculer.
Il signa.
–Il est bien entendu, ajouta Nosimof, que, si ces traites vous revenaient jamais, vous m’en aviseriez immédiatement.
–Ah! dit Fritschen, ne parlons pas de cela. Parlons plutôt de vos chances: elles sont les miennes maintenant.
–Oui, et je vous avoue que je ne les crois pas des plus fortes!
Fritschen se mit à rire; mais il était débarrassé d’un rival; il trouvait tout délicieux. Il se voyait seul au palais de la comtesse, car, depuis sa dernière visite, il redoutait affreusement le prince. Il le croyait sans cesse sur ses talons. Débarrassé de ce souci, il lui sembla qu’il respirait plus facilement.
Se carrant dans son fauteuil, il regarda au plafond et sa figure prit un air d’extase. Il se voyait descendant d’un air noble de son traîneau devant le perron de Stasia; il montait le grand escalier avec lenteur et dignité. Cette fois, on ne le faisait pas attendre. Il était reçu par la petite comtesse, en grand deuil et si charmante, si noble sous ses vêtements assombris. Il lui baisait dévotement la main; il parlait; les phrases lui venaient avec une facilité inouïe; la comtesse était d’abord étonnée, puis souriante, puis songeuse. Enfin, après un silence éloquent, il se retirait. Et quel adieu! quelle expression dans le regard en disant à la petite comtesse: «Au revoir!»
Fritschen en était là de son rêve, quand il ouvrit les yeux. Nosimof s’était couché tout de son long sur le canapé et dormait.
Il dormait, oui, mais il ronflait également: un bruit sonore emplissait la chambre de son souffle alternatif.
–Il dort, dit en lui-même Fritschen. Jamais je n’oserai le réveiller. C’est égal, ajouta-t-il, je suis mieux conservé que ce soldat grossier, que ce Russe stupide, ce brave orthodoxe sans entrailles, sans idée, sans foi ni loi, et sans argent… Nous serons heureux avec Stasia.
Et jetant au dormeur un regard de commisération, il poussa une porte, gagna son lit et se coucha après s’être quelque peu miré dans une grande psyché.
Bientôt le financier et le prince unirent leurs ronflements, ils se correspondaient par la porte entr’ouverte.
XII
MILLE ROUBLES POUR UNE PHOTOGRAPHIE
Table des matières
Vladimir avait bien raison de dire à Serge: «Je m’en repose sur Pavlovna.»
C’était bien ainsi que l’institutrice l’entendait.
Pour rien au monde elle n’eût permis, elle n’eût voulu que l’étudiant se crût autorisé à poursuivre lui-même la réalisation du plan audacieux dont elle était l’auteur.
Elle pensait à tout, du reste.
Mieux que personne, elle savait que Vladimir devait briller à tout prix aux yeux de la comtesse: les femmes les plus sensées se laissent prendre aux dehors d’un beau cavalier. Pavlovna elle-même, qui prétendait ignorer toutes les faiblesses de son sexe, n’était-elle pas éprise, et fortement, des qualités extérieures de Vladimir.
Pour sertir le diamant, il faut de l’or; Pavlovna le savait.
Quand elle était allée chez la comtesse, elle avait un double, un triple but: s’assurer que Stasia, sans le savoir, inclinait aux doctrines nouvelles; préparer l’esprit de la comtesse à des diversions, et ainsi frayer la voie à Vladimir; enfin, négocier un emprunt.
Cette dernière idée était la plus utile et aussi la plus immédiatement réalisable. Aussi, elle s’y cramponnait. Mais le jour même de sa promenade en voiture avec la comtesse, quand elle apprit la visite de Nosimof et de Fritschen, elle modifia ses batteries.
La fine mouche avait aussitôt compris que la visite de ces deux hommes était intéressée; elle ne s’en inquiéta pas autrement, car elle connaissait trop Stasia pour soupçonner qu’un seul instant la comtesse pût songer à l’un d’eux.
Elle écarta Nosimof d’abord de sa pensée, comme un pauvre hère de noble, dont elle n’avait rien à tirer. Mais il n’en fut pas de même pour Fritschen.
Son imagination, au contraire, se reposa avec complaisance sur le financier. La lourde sottise que celui-ci cumulait avec l’habileté dans les affaires, lui semblait absolument favorable à ses projets.
Chez Pavlovna, l’action suivait de près la conception, qui était presque toujours irréprochable au point de vue de l’art, et rapide comme la production de l’électricité.
Sa conception, cette fois, fut celle-ci: aller trouver Fritschen, obtenir de lui l’aveu de ses projets matrimoniaux, lui promettre secours et lui tirer de l’argent. Non-seulement la chose était faisable, mais encore elle était plaisante. Fritschen croyant de bonne foi arriver au cœur de Stasia et employant ses capitaux à rendre un rival irrésistible, quelle combinaison plus gaie? C’était presque un vaudeville!
Donc, Pavlovna n’hésita point.
Dès le matin, à l’heure où l’on s’éveille en Russie, vers neuf heures, elle heurtait à la porte du financier. Fritschen, habillé, rasé, pomponné, lisait déjà son courrier.
11jetait, comme la veille, un regard de pitié sur Nosimof qui, tout botté, dormait encore: rien n’avait pu le réveiller.
–Bârine, dit le moujick qui lui servait de valet (Bârine signifie Seigneur), une dame vous demande. Faut-il l’introduire?
–Elle est jeune? demanda Fritschen.
–Je ne sais pas, bârine.
–Est-elle jolie?
–Je ne sais pas.
–Comment est-elle vêtue?
–Je n’ai pas regardé, bârine.
–Dis-lui d’entrer.
–Tout de suite, bârine.
Pavlovna entra. D’un coup d’œil elle reconnut Nosimof couché sur le canapé.
–A quoi dois-je l’honneur. dit banalement Fritschen que la tenue de l’institutrice et ses allures cavalières prévenaient peu favorablement.
–Je tiens à ne parler qu’à vous seul, dit Pavlovna en bon allemand.
–Soit: descendons alors à ma banque.
Ils descendirent, laissant Nosimof. Mais, cette fois. celui-ci s’était éveillé; et se secouant, avec un léger frisson, comme un grand terre-neuve qui est encore tout engourdi de sommeil, il se dressa, et jetant un regard circulaire autour de lui, sans s’étonner autrement, descendit derrière Pavlovna et Fritschen.
Celui-ci se retourna au moment d’entrer dans sa banque.
–Eh bien! prince, avez-vous bien dormi?
–Comme un loir. Je vous remercie; je rentre.
–N’oubliez pas nos conventions!
–Oh! ne craignez rien!
Pavlovna interrogea de l’œil Fritschen qui, du reste, était de la race des parleurs, de ceux qui disent tout sans qu’on les en prie.
–C’est le prince Nosimof, mon plus intime ami. Un peu léger, un peu insouciant, mais la vaillance et l’honneur en personne. Hier, nous avons joué tard ensemble.
Il ajouta, en fermant la porte de son cabinet:
–Nous voilà maintenant seuls. Que me voulez-vous?
–Vous parler de la comtesse Stasia.
–Est-il possible?
–Parfaitement. Je ne suis venue que pour cela.
–Et dites-moi–excusez si je vous parle ainsi– est-ce la comtesse qui vous envoie?
–Nullement. La comtesse ne sait pas et ne saura probablement jamais que je suis venue ici.
–C’est étrange… cette démarche. Dites-moi au moins qui vous êtes.
–Je suis une intime amie de la comtesse: je sais que vous l’aimez; je sais que le prince Nosimof l’aime aussi; je sais que d’autres l’aiment. C’est moi qui ai enseigné l’allemand à la comtesse Stasia; elle a en moi la plus grande confiance. De tous ceux qui aspirent à sa main et à sa fortune, vous m’avez paru sinon le plus digne, au moins le plus sincère. Je puis vous servir.
–Je comprends, je comprends, dit Fritschen embarrassé.
Il l’était toujours quand il croyait sentir quelque prochaine provocation à sa bourse.
–Je comprends…
Et, prenant un air de réflexion profonde, il médita, en effet, sur la situation.
Jamais il n’avait tant pensé à Stasia que depuis vingt-quatre heures. Tout semblait conspirer pour le mettre sur le chemin de cette jeune et charmante apparition de ses rêves.
Cette institutrice ne lui était-elle pas envoyée par le hasard? Et Frischen, habitué à spéculer, ne trouvait pas étonnant que toutes ces conjonctions fussent dues à je ne sais quelle mystérieuse tutelle dont sa destinée le couvrait.
–Comment vous nomme-t-on? ajouta-t-il après un silence.
–Pavlovna.
–Vous êtes nihiliste?
–J’ignore ce que vous voulez dire…
–C’est que, dit Fritschen confus, je croyais à votre air, à vos façons.
–Ne vous embourbez pas. Je puis vous servir et viens vous demander si vous voulez mes services: dans le cas où vous les accepteriez, il faudrait y mettre le prix. Je suis pauvre et isolée. Je dois vous avertir que j’agis très-franchement. Ainsi, parlez sans détour; car si maintenant vous me connaissez, moi je vous connais depuis longtemps.
–Eh bien! soit. Laissez-moi votre adresse, et quand j’aurai réfléchi.
–Non, certes; il faut vous décider. Au reste, voici ce que je vous propose: vous m’ouvrirez un crédit; si j’en abuse, il sera toujours temps de le supprimer. Je vois tous les jours la comtesse. Dès demain vous vous apercevrez que vous n’avez pas eu tort.
Fritschen tombait de son haut: cette manière précise de traiter les affaires l’étonnait au dernier point.
–D’abord, dit Pavlovna, voici une photographie de la comtesse. J’en veux mille roubles.
–Mille roubles!
–Pas un copeck de moins. Vous êtes amoureux ou vous ne l’êtes pas.
–Décidément, se dit in petto Fritschen, je suis voué aux aventures.
Et comme son cœur n’avait jamais palpité de la sorte, comme le monde nouveau dans lequel il entrait vaguement lui ouvrait des perspectives inconnues, il ouvrit un carnet, donna un chèque à Pavlovna, et poussa un soupir.
–Avez-vous songé, dit alors Pavlovna, que lorsque vous aurez épousé la comtesse, et qu’elle apprendra ce que vous avez payé sa photographie, elle vous aimera comme une folle?
Fritschen rougit comme un enfant, comme un écolier.
–Oh! l’amour, ajouta Pavlovna, c’est un grand maître, c’est le plus grand! Je suis ici depuis un quart d’heure; vous croyez tout ce que je vous dis; vous me donnez mille roubles pour une image; en vous poussant bien, que de sottises je vous contraindrais à faire!
Fritschen allait s’alarmer, l’institutrice ajouta:
–Mais ne craignez rien. C’est à la vie, à la mort entre nous. Dans quelque temps, je vous ferai signe, et vous me direz si j’ai bien travaillé.
Et Pavlovna, heureuse de son aubaine, fière en dépit d’elle-même de voir le succès de ses desseins, sortit sur cet adieu. Fritschen, laissé seul, tomba en rêverie, et qui l’eût vu quelque temps après, l’aurait surpris baisant avec transport la photographie de Stasia, comme si celle-ci la lui avait donnée elle-même.
Cependant, l’institutrice avait hâte de retrouver les nihilistes. En route, elle allait comme le vent. Arrivée au coin du palais du czarévitch, elle se heurta à Ribowski.
–Excusez du peu, dit celui-ci. Vous filez dix nœuds à l’heure. Où allez-vous comme cela?
–Au Vassili-Ostrow.
–Pour déjeuner avec les amis:
–Oui.
–J’en suis, dit Ribowski. Prenons l’omnibus.
En effet, à ce moment passait une énorme voiture pouvant contenir facilement cent personnes: les voyageurs étaient casés à l’américaine; il y en avait partout; ils pendaient en grappes sur l’escalier de l’impériale; les marchepieds, l’avant, l’arrière, tout était comble. Cette lourde machine dépeinte et grimaçante grinçait sur des rails; chose singulière, on lisait sur les parois intérieures: Charing Cross! Les omnibus de Londres, quand ils ne sont plus bons à rien, servent encore à Pétersbourg.
Ribowski prit dans la voiture une attitude excessivement convenable: il croisa les mains sur le ventre et ferma les yeux. Il protestait ainsi contre la société bourgeoise, dont il était forcé de subir l’affreux contact.
Le trajet fut long: l’omnibus s’arrêta sur la place de l’Amirauté. Il y avait encore pour au moins un quart d’heure de route; Ribowski et Pavlovna achevèrent le chemin à pied.
–Que penses-tu de Vladimir? demanda Pavlovna.
–Rien de bon.
–Pourquoi?
–Je le crois sournois, ambitieux, fainéant, intrigant; au demeurant, le meilleur fils du monde. Mais tu l’aimes? m’a-t-on dit.
–Je l’aime, certes; je ne m’en cache pas. Notre principe est de céder à la nature; mais en cédant à une inclination, je raisonne. Et c’est pourquoi je lui ai assigné le rôle que tu sais. Je crois qu’il le remplira bien.
–Pour la partie extérieure, oui; mais autrement, mais moralement, non.
–Nous serons là.
–Il peut y compter: j’ai son dossier, dit Ribowski, repris par sa manie.
–Justement, je vais aujourd’hui lui tracer la marche à suivre: j’ai trouvé de l’argent.
–Il sera ingrat pour toi, n’aie pas peur.
–Non, dit Pavlovna, il ne pourra pas l’être. Je l’ai prévenu qu’avant d’épouser Stasia et sa fortune, j’avais une demande à lui faire, et que je ne souffrirais pas de refus.
XIII
LA TROISIÈME SECTION
Table des matières
Cependant l’agitation était grande au camp des nihilistes. Petit à petit, les jours suivant les jours, les intrigues de la Pavlovna n’étaient plus un secret pour la secte. Or, les différents membres qui la composaient avaient beau vivre isolés et ne s’accorder que sur un point, la Révolution, il arrivait tout naturellement que, par une sorte de contagion et de franc-maçonnerie occulte, tout ce qui, de près ou de loin, touchait aux intérêts du nihilisme était vite connu et commenté.
Cette fois, le projet parut hardi, et par cela même généralement approuvé.
La personnalité de Vladimir était suspecte: on le savait fanfaron, vaniteux, assez mou; on s’étonnait du choix fait par ses camarades. On s’en étonnait à bon droit: qui donc eût soupçonné la Pavlovna amoureuse?
On se résigna pourtant et on attendit: c’était une gageure; les paris étaient ouverts; l’enjeu était beau. Il excitait des convoitises muettes, des jalousies sourdes. Mais la Révolution était en cause: on se taisait.
Le Commencement, journal d’inspiration nihiliste, qui paraissait à Pétersbourg, on ne sait comment, à intervalles inégaux, et sortait d’une presse inconnue, ne manqua pas d’adresser à Vladimir, en tête de ses colonnes, une objurgation dans les règles et des conseils qui ressemblaient fort à des menaces.
On ne le nommait pas dans l’article, mais c’était tout comme; personne ne s’y trompa, et lui moins qu’aucun autre.
Tout ce bruit le gênait, l’irritait.
Il éprouvait vaguement la sensation de quelqu’un qui n’est plus dans son milieu, de quelqu’un qui est tombé dans un guêpier.
Il s’ouvrit de ses pressentiments à Serge; celui-ci reçut la confidence assez froidement.
–Si tu n’es pas à la hauteur du rôle, lui dit-il avec sincérité, il en est temps encore, renonces-y; préviens Pavlovna.
Effectivement, Vladimir hésitait. Ce n’était pas le lit de roses auquel il s’était attendu; les difficultés l’importunaient, les périls lui causaient une appréhension vague. Les conseils de Serge n’aboutirent qu’à doubler ses incertitudes et ses craintes, bien que devant son ami il eût fait bon visage. Il résolut de voir Pavlovna et de lui parler.
Mais celle-ci, aux premiers mots, se récria, éclata en imprécations terribles.
Vladimir était donc lâche ou fou!. Lâche? Eh bien! tant pis; il apprendrait à avoir du cœur. Fou? Allons donc! il était trop froid, trop calculateur. Quant à elle, elle n’admettait plus un mot là-dessus. Elle s’était donné assez de mal; et était-ce au moment de toucher au but qu’il viendrait renverser toutes ses combinaisons?
Devant le flot de paroles amères de Pavlovna, Vladimir n’avait qu’à courber la tête et à obéir: c’est ce qu’il fit. Il se résigna, attendit le sort; mais son insouciance le quitta. 11devint mélancolique, morose même; jusque-là, il avait eu une sorte de gaieté soudaine, qui n’était pas sans charme et lui avait valu ses succès auprès des femmes; cette gaieté l’abandonna.
Il eut malgré lui, par un travail latent de sa conscience, le masque de l’ambition et le front plissé de l’intrigant.
Au reste, il n’avait pas eu si tort en s’inquiétant du bruit qu’on faisait autour de son nom.
Il s’était dit intérieurement que la renommée pourrait bien porter jusqu’à la troisième section la rumeur des projets de Pavlovna, et avec la police secrète, en Russie moins qu’ailleurs, il n’est permis de badiner.
Quand il avait confié, sous forme de plaisanterie, ses craintes à Ribowski, celui-ci, enfourchant son dada favori, avait pris la chose fort à cœur.
–Tu as raison, avait-il dit à Vladimir; je ne sais où ces animaux-là prennent leurs yeux et leurs oreilles, mais ils en ont des centaines de mille; tiens, c’est au point que je ne sais pas si tu n’es pas de la troisième section, et que tu ne sais pas si, par hasard, moi je n’en serais point. Oui, moi-même, je me tâte parfois, et je me demande si je n’en fais point partie d’une façon quelconque,–inconsciente, s’entend. Mouchard inconscient! conclut Ribowski, quelle position! C’est bien la seule que j’aurai jamais eue!
Tout cela ne rassurait point Vladimir.
Ribowski l’avait quitté en ajoutant:
–Mon petit vieux, de quoi t’inquiètes-tu? Si tu es soupçonné de nihilisme, on t’appellera, tu te défendras. Comment? Je l’ignore. Te renverra-t-on absous? T’enfermera-t-on dans la forteresse? T’expédiera-t-on en Sibérie?–Toutes ces hypothèses sont également vraisemblables. Mais, je le répète, de quoi t’inquiètes-tu? Tu as des amis. Nos regards, nos vœux, nos larmes t’accompagneront. Adieu, vieux!
Et, secouant la main de Vladimir, il prit un ton de voix caverneux:
–Je vais compléter le dossier de Nicolas. J’ai découvert un petit livre admirable où toutes les atrocités du règne sont énumérées.
Tout en riant, Ribowski avait eu raison; un mois ne s’était pas écoulé que Vladimir était un matin éveillé par un gendarme et conduit en traîneau, tout simplement, sans bruit, à la troisième section.
A cette époque, c’était le comte Schouwalof qui la dirigeait; les Russes de tout ordre conviennent que jamais institution arbitraire et despotique ne fut maniée plus doucement, avec un tact plus paternel.
Et cependant une longue série de forfaits et d’exécutions à huis-clos avaient rendu si fameuse cette institution,–si fameuse et si redoutable à la fois,– qu’aujourd’hui encore il est impossible à un Russe d’en prononcer le nom sans une secrète terreur.
Le conseil des Dix à Venise peut seul donner une idée des craintes soulevées par la troisième section, de ses procédés sommaires, de ses moyens d’action: c’est l’instrument de règne le plus puissant qu’on ait encore inventé. Le silence, l’ombre, le mystère qui l’environnent contribuent à le rendre odieux et à propager l’instinctive horreur que le peuple a pour tout ce qui, de près ou de loin, peut y toucher.
Toutes les classes sociales, confondues dans une égalité servile et avilissante, ont une pareille crainte de la troisième section.
On se raconte au sujet de la police secrète, de ses caprices, de ses fantaisies, de ses injustices, de ses châtiments, d’incroyables anecdotes.
On dit notamment, pour prouver que là on ne fait acception ni des personnes, ni des castes, ni des sexes, que des dames convaincues ou seulement soupçonnées d’avoir parlé trop librement de l’empereur, ont été appréhendées chez elles ou au sortir d’un bal.
Mises en traîneau, un bâillon sur la bouche, on les a conduites devant le chef de la police secrète, qui a constaté leur identité.
Un greffier leur a lu l’acte d’accusation.
Puis, on les a poussées dans une pièce voisine; des gendarmes les ont dépouillées violemment de leurs vêtements, et un serviteur, un bourreau, leur a donné des verges,–un certain nombre de coups.
Ainsi avilies, plus mortes que vives, elles se sont vêtues à nouveau, et, honteuses, humiliées, frémissantes, et, ô douleur! contraintes de se taire, on les a replacées sur un traîneau qui les a ramenées au logis.
L’enlèvement, le jugement, le supplice, le rapatriement, ces opérations multiples duraient une heure, une heure et demie.
On se racontait bien d’autres choses, mais celles-là touchent à la légende, et sont simplement propres à montrer jusqu’où peut aller la sottise humaine.
Par exemple, on disait que les gendarmes accomplissant leur besogne mollement ou les efforts des victimes rendant leur tâche moins aisée, la troisième section avait fait construire une sorte de machine, des verges mécaniques et automatiques. C’était encore plus silencieux et plus expéditif.
Quand le gendarme vint chercher Vladimir, il fut obligé de lui prendre fraternellement le bras et de le soutenir dans l’escalier, tant le malheureux étudiant tremblait sur ses jambes.
Tant bien que mal, ils montèrent en traîneau. L’air piquant du matin éveilla heureusement le cerveau engourdi de Vladimir; sans quoi, en vérité, il eût eu une contenance piteuse.
Arrivé place Michel, il monta délibérément les quelques marches qui le séparaient de son sort.
Il se trouva bientôt dans une pièce étroite, surchauffée, garnie de quelques chaises, d’une petite table chargée de paperasses et devant laquelle se tenait un fonctionnaire assez jeune, doué d’un visage bienveillant.
C’était M. Philippi, secrétaire du comte Schouvaloff: on le considérait comme habile à confesser les suspects; il flairait le gibier et le rabattait.
En Russie, comme en Orient, on ignore le luxe des formalités puériles. Les hauts fonctionnaires reçoivent avec une facilité étonnante.
On peut le matin s’éveiller en se disant: «Je vais aller voir le ministre de l’intérieur.» On passe un habit, une cravate blanche, on hêle un traîneau, et une demi-heure après on converse avec Son Excellence.
Généralement l’Excellence, qui ne vous connaît pas, se montre des plus affables et pousse la politesse et l’hospitalité jusqu’à vous offrir un papiroçi ou une cigarette.
Ceci se passe en pays de gouvernement absolu: en France, en pleine démocratie, les choses sont quelque peu différentes.
Vladimir s’assit.
On lui demanda, comme c’est l’usage, ses noms, prénoms, professions et adresse.
Puis, M. Philippi, dardant sur l’étudiant assez rassuré ses yeux bleu-clair:
–Il faut, dit-il, que je vous montre quelque chose.
Alors, vivement, il tira de son buvard un journal qu’il mit sous les yeux de Vladimir; c’était le Commencement.
–Connaissez-vous ceci?
–Non, dit Vladimir. Je ne connais pas ce journal.
–Vous êtes libre de le reconnaître ou non: cela vous regarde. On me dit que vous appartenez au parti qui veut le renversement de l’ordre existant: est-ce possible?
–Je n’appartiens à aucun parti.
–Vous avez tort. Vous êtes Vieux-Russe ou Jeune-Russe!
–Ni l’un ni l’autre. Je suis Russe.
–Vous connaissez la comtesse Stasia?
–De nom seulement.
–11circule des bruits étranges. On dit que vous voudriez demander sa main?
–En ai-je le droit, si la chance me favorise?
–Oui, certes. Mais le gouvernement doit tout savoir. La comtesse est si riche! Elle dispose d’une telle influence! 11est bon que le gouvernement sache ce que tout cela deviendra, tout ce que cela peut devenir.
Et comme Vladimir se taisait:
–Voyez-vous, mon cher ami, dit M. Philippi, le comte (il s’agissait du comte Schouvaloff), le comte s’intéresse à vous. Il m’a prié de vous adresser certaines questions, et il espérait que vous y répondriez pour l’amour de lui. Il sera bien fâché de votre entêtement. Vous devriez me faire une confession générale.
Mais Vladimir se taisait toujours.
–Mon Dieu, dit alors M. Philippi, je comprends votre embarras. Vous n’êtes pas prêt. C’est bien excusable. Mais enfin ne me quittez pas sans me charger de quelque chose pour le comte.
–Le comte s’occupe donc de moi? dit Vladimir intérieurement flatté, malgré lui.
–Oui, et s’il vous en jugeait digne, il aiderait à vos succès.
–Et digne comment! digne en quoi?
–Digne par votre caractère, votre capacité, votre intelligence, votre science de la vie.
–Dites au comte que je ne sais comment lui exprimer ma reconnaissance et que.
–Oh! vous le reverrez. Vous pouvez vous retirer. Bonne chance pour vos projets. Allez, allez, mon cher ami, si vous avez des idées révolutionnaires, cela ne nous effraie pas: vous changerez. Pourquoi n’êtes-vous pas notre ami plutôt? Il faudra qu’un jour je prie de venir avec vous Mlle Pavlovna.
Vladimir eut un geste qui dévoilait une secrète terreur. Mais en proie à mille réflexions diverses et troublantes, il se hâta de saluer, et s’enfuit plutôt qu’il ne s’en alla. M. Philippi souriait de l’air d’un sage, d’un philosophe pour qui rien n’a plus de secrets.
XIV
MÉLANCOLIE ET REPENTIR
Table des matières
Trois mois se sont écoulés.
Les événements n’ont pas marchérapidement; ils ont suivi le chemin ordinaire. En ce monde, la réalisation du plan le plus simple est soumis à mille chances diverses: un rien le modifie, le fait dévier; un grain de sable suffit, où on s’y attendait le moins, à faire choir le plus bel édifice.
Ce qui avait retardé l’accomplissement des projets de Pavlovna, c’était le deuil de la comtesse Stasia.
Tant que celle-ci avait porté les signes de sa douleur, il avait été impossible de rien obtenir.
Pavlovna n’avait pu qu’affermir les nihilistes dans le projet qu’elle avait conçu et qu’elle voulait, avec leur assentiment, mener à bonne fin.
Quant à Stasia, dans la simplicité de son grand cœur, elle était à mille lieues des trames qui s’ourdissaient autour d’elle. On les lui eût dévoilées, qu’elle n’y eût point cru. Elle ne connaissait rien du monde, du moins rien de ses ruses, de ses ambitions féroces, de ses calculs effrénés.
Certes, elle n’ignorait point que la plupart des actions humaines ont pour principe l’amour-propre et l’intérêt, mais elle préférait porter son âme et son esprit vers un idéal plus haut.
Loin donc de soupçonner les menées de Pavlovna, elle avait fini par perdre l’antipathie que celle-ci lui inspirait autrefois.
En réfléchissant à la conduite de l’institutrice, elle n’y trouvait que désintéressement et probité; elle n’y rencontrait que preuves de dévouement et d’affection. En effet, du vivant du comte Rostow, Pavlovna venait peu à la maison; lui mort, elle s’était empressée; elle avait quelque peu rempli la solitude pesante de ces premiers jours qui suivent un grand deuil; elle s’était multipliée, et cela sans phrases, modestement en s’effaçant toujours.
Stasia n’eût pu croire que Pavlovna agissait ainsi par intérêt. L’institutrice, par principe et par une sorte de fierté à elle, ne demandait jamais rien. Et nous-mêmes qui connaissons ses projets, nous ne saurions en blâmer que le but incorrect, considération qui, pour Pavlovna, ne pouvait exister, puisque, pour cette nihiliste, tout était bien, tout devenait pur dès qu’il s’agissait de propager la Révolution et la réforme. Car, enfin, ce n’était pas pour elle que Pavlovna agissait: il ne pouvait lui revenir rien de positif ou de bon de la situation qu’elle allait faire à Vladimir.
Stasia, durant les longues heures de ces longs jours, avait donc fait bien des réflexions, et, parmi elles, une surtout se présentait obstinément à son esprit.
Cette réflexion était d’ailleurs bien naturelle et naissait des circonstances mêmes.
–Je suis seule, se disait Stasia, et malgré mes grands biens, malgré le rang qui m’est destiné, si je veux, à la cour, malgré la haute position que me fait ma fortune, je suis isolée: personne, en réalité, ne m’aime, ne me comprend et ne me protége.
Je ne puis souffrir le monde et ses fêtes: je ne les goûte point; je n’y saurais briller. De ce côté donc, à moins d’un grand effort, dont je ne me sens pas capable, impossible de rien espérer.
Recevoir chez moi? Et qui donc? Mes amies? Elles sont bien légères, bien indifférentes; bonnes peut-être, insouciantes à coup sûr. Les amis du comte Rostow? Le pauvre homme n’avait guère que des amis qui ne me plaisaient point.
De pensée en pensée, de réflexion en réflexion, et comme on dit, de fil en aiguille, la comtesse Stasia en arrivait à cette conclusion qu’elle ne s’avouait pas, qu’elle ne formulait pas, mais qui n’en était pas moins logique: «Je voudrais aimer!»
Chez les femmes, la pensée prend des nuances infinies: elle s’irise de toutes les couleurs du prisme; elle se joue, elle se rit des difficultés et des obstacles; elle les tourne, elle les contourne, elle les examine d’un œil léger et souriant; elle les sait par cœur, et cependant si quelque lourd psychologue s’avisait de saisir par les ailes ce papillon pour en examiner la nature et les couleurs, il ne trouverait rien qu’un peu de poudre argentée après ses doigts: il ne saurait rien de plus, tant la pensée féminine, même fixée sur un seul objet, est habile à se cacher à elle-même son propre but et sa propre intention.
Stasia savait parfaitement qu’elle était en proie à une inquiétude vague, à un besoin d’aimer; toutes ses journées, toutes ses nuit% étaient pleines de cette pensée indistincte; mais elle n’eût pu la formuler.
Le moment était propice aux projets de Pavlovna: celle-ci le sentit et elle n’eut garde de le laisser échapper. Au moment où Stasia, en apparence toute à sa broderie, mais en réalité toute à sa pensée favorite, semblait songeuse, un jour Pavlovna lui dit:
–Ma douce, vous manquez de confiance avec moi; ce n’est pas bien.
–Et comment? répondit Stasia, surprise.
–Vous êtes rêveuse, ennuyée, peut-être malade; enfin, il se passe en vous quelque chose, et je n’en sais rien.
–Quel enfantillage!
–Je dis que je ne sais rien, mais je sais tout.
––Et quoi donc?
–Vous aimez quelqu’un; vous êtes amoureuse.
Stasia, en entendant ces mots, ne put s’empêcher de rougir: une sorte de honte, de dépit, de colère, d’indignation aussi, tout un trouble enfin s’empara d’elle, et elle ne put s’empêcher de jeter sur l’institutrice des yeux de reproche.
–Non, vraiment, Pavlovna, c’est trop! Vous avez avec moi un langage qui ne se peut tolérer. Vous m’ennuyez, vous me causez un grand chagrin!
Et elle se mit à pleurer, presque à sangloter.
Pavlovna ne pouvait croire qu’elle réussirait si bien et si vite. Heureuse elle prit un air humble et attendri (elle était peut-être émue), embrassa Stasia et lui demanda pardon.
–Madame, je suis votre amie, vous le savez bien: excusez-moi de m’être attribué le droit de regarder dans votre âme. Je n’ai pas voulu dire que vous fussiez amoureuse de quelqu’un… j’ai voulu vous montrer à vous-même l’état de votre cœur. Me suis-je trompée? Tant mieux, je veux le croire. Mais si j’ai raison, à qui vous confierez-vous, sinon à moi?
Stasia, en écoutant Pavlovna, sentit sa colère tomber; elle se mit à sourire:
–Parlons d’autre chose, dit-elle.
Justement, sur ces entrefaites, le valet de pied apportait une carte à la comtesse: la carte du baron Fritschen. Pavlovna vit le nom et comme Stasia la consultait du regard, elle haussa les épaules en riant.
–Faites-le entrer: il nous amusera.
Si le baron eût entendu cette phrase, nous doutons qu’il fût entré avec l’air de satisfaction qui régnait sur son visage quand le moujick l’introduisit. Il avait l’air heureux, l’air épanoui d’un homme qui est sûr de son succès, d’un homme pour qui la fortune et le destin n’ont que des caresses.
Ses longs favoris, d’ailleurs admirablement teints, ses cheveux rares soigneusement partagés sur le milieu du front, lui donnaient une excellente apparence de maître d’hôtel. Au reste, il avait l’âme et les gestes, la tenue d’un tel emploi; il était parvenu, et bien que sottement il se crût tenu de faire oublier ses origines, il les oubliait trop lui-même pour qu’on ne s’en souvînt point.
Il s’avança en courbant dévotement l’échine et, suivant l’habitude, déposa un baiser sur la main de Stasia.
Il donna un signe de tête à Pavlovna qu’il fit d’ailleurs semblant de ne pas reconnaître.
Pour le baron cette situation était unique au monde. «C’est une scène de comédie», se disait-il, «c’est une farce.» Aussi, de temps en temps, dans la conversation cligna-t-il de l’œil de la façon la plus réjouissante. C’était pour Pavlovna.
–Ah! comtesse, si vous saviez comme nous nous ennuyons à Pétersbourg! Vous parlez de votre solitude: mais quelle vie est donc la nôtre, à nous gens du monde obligés (outre les affaires) d’aller au théâtre, en visite, en souper, en promenades? C’est l’existence la plus dure. Je sais bien que c’est l’ennui des hautes positions. Soit: je ne dis pas. Mais j’ai résolu de rompre avec toutes ces sottises. Je cherche le moyen, et quand je l’aurai trouvé, je vous jure que ce ne sera pas long.
–Êtes-vous marié? dit la comtesse innocemment.
–Oh! comtesse! répondit Fritschen d’un air de reproche.
–Quoi! vraiment! pas marié, à votre âge? reprit Stasia qui voulait piquer le baron.
–Hélas! dit celui-ci avec une amertume non jouée, je suis donc bien vieux? Je vous parais donc bien âgé? Savez-vous, comtesse, que j’ai à peine quarante ans?
–Eh bien! je ne disais pas qu’il fût trop tard, loin de là. Mariez-vous, baron!
–Oui, monsieur le baron, insista Pavlovna, vous ferez un très-bon mari; il faut que nous vous cherchions une femme.
–Alors, dit galamment Fritschen, tâchez qu’elle ressemble à votre amie la comtesse.
Et après avoir débité cette petite fadeur, le baron Fritschen se mit à rougir prodigieusement et à respirer comme s’il était délivré d’un grand poids. A ses yeux, il venait de se déclarer d’une façon peu équivoque: il l’avait fait avec effort, soit, mais avec esprit. Aussi ne fut-il que peu surpris en voyant la comtesse prendre d’abord un air surpris, puis se renverser sur son fauteuil et se mettre à rire, d’un rire doux, perlé, naïf et franc comme celui d’un enfant.
Il y avait longtemps que la petite comtesse n’avait eu tant de plaisir: Fritschen, pour elle, comptait comme un de ses types amusants, une de ces caricatures inoffensives dont le monde foisonne, et que nul ne prend au sérieux. L’idée de la galanterie de Fritschen lui paraissait bouffonne et elle s’en amusait.
–Vos compliments ont du succès, monsieur le baron! dit Pavlovna.
–Oui, reprit le baron encouragé. Que la comtesse ne rie pas trop. Si jamais la Providence, aidant ma bonne étoile, me faisait rencontrer une sœur de la comtesse et qu’elle voulût devenir baronne, foi de gentilhomme, je mets à ses pieds tout absolument, mon cœur, mon nom, ma fortune… Et celle-ci n’est pas à dédaigner, ajouta-t-il avec un rire qui ôtait toute éloquence à ses paroles.
Stasia sentit que le pauvre homme allait trop loin: elle ne voulait point qu’il s’enferrât.
–Baron Fritschen, dit-elle, nous vous remercions de vos bontés pour nous: nous savons que vous êtes de nos amis. Je n’ai pas de sœur, et c’est un malheur pour nous tous. Mais voulez-vous un conseil? Cherchez autour de vous, vous verrez bien dans quelque coin d’un salon une belle et riche veuve, qui sera ravie de se consoler avec vous. Il n’est pas douteux pour moi que ce ne soit là le sort qui vous convient.
Le baron Fritschen recevait là un congé en bonne et due forme; mais, aveuglé, il ne le comprit point ainsi. Au contraire, il trouva le procédé de la comtesse très-aristocratique. Le reste de la conversation languit quelque peu; il partit après les salamalecs d’usage.
–Quel ennuyeux bonhomme! dit Pavlovna!
–Mais non, reprit Stasia, il fait rire.
–Eh bien! puisque ces originaux vous amusent, pourquoi ne les réunissez-vous point?
–Chez moi? Est-ce possible?
–Tout est possible à la comtesse Stasia. Vous ne pouvez plus vivre ainsi. Pétersbourg est dans l’attente: on compte sur vos soirées. A votre place, je sais bien ce que je ferais.
–Et quoi donc?
–J’ouvrirais le palais: je donnerais une fête infime: je reverrais mes amis, j’en inviterais de nouveaux; je donnerais signe de vie, enfin!.
–Tu as peut-être raison, Pavlovna, j’y songerai.
XV
UNE REPRÉSENTATION AU THÉÂTRE-MICHEL
Table des matières
Ce soir-là, le Théâtre-Michel donnait une représentation extraordinaire: l’empereur devait assister au bénéfice de Mme Lagrange, actrice française d’un grand talent et qui jouit encore à la cour de Russie d’une légitime renommée.
L’empereur avait pour elle la plus haute considération, une estime qu’il refusait à beaucoup d’autres femmes, car l’actrice française était non-seulement jolie et excellente artiste; elle était encore mère de famille irréprochable et jouait toutes ses pièces en compagnie de son mari, le Lagrange qu’on applaudissait au Gymnase et que le Théâtre-Michel venait de nous enlever. Lui aussi avait de la distinction, du talent et de l’esprit; et les Russes le tenaient également en estime.
Donc, ce soir-là, fêter le bénéficiaire, c’était faire sa cour à l’empereur.
Dès sept heures du soir, un brillant cordon de gaz se développa sur la façade du théâtre; peu à peu les traîneaux déposèrent sous la vérandah le flot des spectateurs, et à l’intérieur la petite pièce commença.
Le Théâtre-Michel n’offre pas un extérieur imposant; on peut même dire que c’est un monument assez laid, d’un aspect de caserne.
Mais, comme tous les théâtres de Russie, le Théâtre-Michel est admirablement compris au double point de vue des acteurs et des spectateurs.
La scène est large, profonde, machinée pour les pièces les plus compliquées et les figurations les plus nombreuses.
L’immense et majestueux rideau n’est pas déshonoré, comme trop souvent sur les scènes parisiennes, par une débauche de réclame, et d’annonces qui viennent mêler nous ne savons quoi d’équivoque et d’effronté au plaisir que nous pouvons goûter.
La salle est immense, taillée en ellipse, avec des loges énormes, et si bien disposée que pas un coin n’est privé du spectacle. Le spectateur le plus modeste est sûr de ne pas être dupé et de participer, comme le plus riche, à la fête des yeux et de l’esprit.
Mais là où les édifices que les Russes consacrent au théâtre paraissent merveilleusement étendus, c’est dans la partie consacrée au parterre et à l’orchestre.
Cette plaine du théâtre, pour ainsi parler, est séparée, dans sa longueur, par un vaste espace, dans lequel pourraient se tenir debout et de front au moins six spectateurs.
Cette disposition permet à chacun d’aller, de venir et de sortir sans déranger personne, sans causer ni bruit ni interruption.
En un mot, les théâtres russes sont le dernier mot du confortable, et l’étranger ne voit pas sans surprise que ces barbares, nés d’hier, comprennent déjà si bien la civilisation.
Les jours ordinaires, le Théâtre-Michel reçoit toutes sortes de monde: il n’augmente pas ses prix. Mais les jours de gala, il n’en est pas de même. La foule qui se porte au théâtre n’est autre que la «société», c’est-à-dire ces deux ou trois mille personnes qui croient à elles seules composer tout Pétersbourg, et qui peut-être le composent, en effet, par la réunion de la richesse et de la naissance, par l’éclat des fonctions exercées et des services rendus.
Aussi le théâtre augmente-t-il ses prix dans des proportions inquiétantes pour les bourses modestes; en outre, les Russes, sachant que la recette est pour le bénéficiaire, déduction faite des frais, s’empressent, par reconnaissance ou par ostentation, de mettre un prix exagéré à la place qu’ils occupent.
Il n’est pas rare de voir payer un fauteuil cent roubles, une loge cinq cents roubles.
Quant à l’empereur, il proportionne sa munificence impériale à la faveur dont les bénéficiaires jouissent auprès de lui: pour les hommes, c’est une chose faite et convenue; pour les dames, il n’y a ni règle ni limite.
Ce soir-là donc, la salle était littéralement bondée: il n’y avait plus même de libre un seul strapontin. Du premier rang de l’orchestre, en portant ses yeux dans la salle, en haut, en bas, devant soi, à droite, à gauche, c’était un spectacle incontestablement magnifique.
Les fonctionnaires en habit bleu barbeau à boutons d’or, portant au côté gauche de l’habit des étoiles de diamants, au cou des colliers de commandeurs; les militaires du plus haut grade et de tous les régiments, portant leurs uniformes splendides, leurs chamarures, leurs croix, leurs brillants, leurs épaulettes massives, emplissaient les loges, les fauteuils, les galeries, et souriaient au-dessus des épaules des dames très-agréablement décolletées et parées de leurs bijoux les plus rares.
Nous parlons souvent, dans nos journaux, des parures dont nos femmes font montre aux Italiens ou à l’Opéra, et il semble que Paris, centre de toutes les splendeurs, n’ait point en ceci de rival au monde: c’est une erreur.
Il n’y a point de ville qui possède de plus belles pierres, de plus belles rivières de diamants que Pétersbourg, si ce n’est Moscou.
Les couleurs les plus tendres, les plus claires et les plus riantes se détachaient sur le velours rouge de la salle blanc et or, fraîchement peinte et décorée, d’ailleurs tenue en tout temps avec un soin scrupuleux.
La grande pièce venait de commencer au milieu d’un religieux silence; Dieudonné, le même que nous applaudissons chaque soir, venait de débiter avec son feu ordinaire une tirade amoureuse, lorsque tout à coup les têtes se détournèrent de la scène et brusquement les spectateurs se levèrent.
L’empereur, l’impératrice et les grands-ducs venaient d’arriver.
L’empereur Alexandre, vêtu d’une simple tunique de capitaine, avait la croix de Saint-Georges; les grands-ducs Serge et Paul–alors enfants, aujourd’hui jeunes hommes de la plus belle espérance–étaient vêtus du costume des cadets.
On lisait sur le visage de Sa Majesté une grande fatigue, et nous ne savons quelle tristesse, quelle amertume cachée; l’impératrice avait cet air de bonté et de bienveillance qui réjouit les cœurs autour d’elle.
Au moment où l’empereur s’asseyant, tous les spectateurs reprenaient place et prêtaient de nouveau l’oreille à la scène, un certain bruit se produisit au parterre et un personnage fantastique apparut: irréprochable dans sa tenue de gentleman, l’homme en question avait une chevelure blonde trop touffue et trop frisottante, une barbe d’une longueur démesurée, couleur d’avoine, des moustaches de hussard;–il avait l’air modeste et assuré, l’air d’un homme qui est désolé de faire du bruit dans le monde et d’occuper ainsi l’attention.
Il s’assit enfin, après avoir certainement fait plus de tapage que l’escorte impériale: c’était un type bien connu, un original de Pétersbourg, un Français d’ailleurs, le coiffeur Greëf, coiffeur de S.M. l’impératrice, qui avait voulu être marraine de tous ses enfants.
On n’applaudit pas quand la famille impériale est là; aussi la représentation fut-elle froide.
Dans une loge dont les stores étaient levés, on eût pu voir la comtesse Stasia, et Pavlovna: celle-ci, fidèle à son plan, avait décidé la jeune femme à descendre de chez elle pour aller au théâtre, et en nous servant du mot descendre, nous ne faisons que constater un fait, le palais Rostow étant précisément de l’autre côté de la rue où s’élève le Théâtre-Michel.
Aux fauteuils d’orchestre un jeune homme, charmant, ma foi! dans son habit noir–un jeune homme à la mine fière, à la tenue aristocratique, à la taille cambrée–semble quelque peu plongé dans ses réflexions.
Durant les entr’actes, il promène une lorgnette indécise sur les loges: c’est Vladimir.
Grâce aux crédits ouverts à Pavlovna par Fritschen, grâce aux mille roubles de la photographie achetée par le banquier, il avait maintenant tous les oripeaux nécessaires à son rôle; et ce n’était pas seulement d’habits que Pavlovna avait voulu le voir changer, mais encore, et très-logiquement, elle avait jugé qu’il devait occuper un appartement plus vaste, situé dans un beau quartier, avec des meubles avouables.
Pour le moment, Vladimir, qui se laissait faire avec un flegme superbe et qui trouvait très-doux de servir la cause de cette façon, logeait dans une rue fort bien portée, appelée la Grande-Morskaïa. Il habitait là, au bel étage, un petit appartement modeste, mais tout à fait confortable et sentant son monde. Toujours pour se conformer aux plans de Pavlovna, Vladimir, à partir du jour où il prenait en main son rôle et entrait dans sa nouvelle vie, ne devait plus recevoir aucune visite de ses camarades, non parce qu’il renonçait ou devait paraître renoncer au nihilisme, même momentanément,–mais parce qu’il était inutile d’intriguer le voisinage et d’exciter le plus petit soupçon.
Au reste, cette dernière clause convenait admirablement à Vladimir: il n’avait pour ses camarades qu’une sympathie restreinte, et ceux-ci l’avaient dégoûté souvent par ce sans-gêne qu’amène avec elle la misère ou l’habitude des bohêmes.
Ce soir-là, Vladimir commençait donc sérieusement l’assaut de la position qu’il allait escalader.
Il eut soin de porter sa lorgnette avec quelque insistance du côté de la comtesse: celle-ci, derrière le store, ne pouvait être vue, mais elle voyait tout.
–Regarde donc, Pavlovna, dit-elle. Il y a aux fauteuils d’orchestre une lorgnette bien obstinée.
–Ce vieux général? répondit Pavlovna.
–Non. Ce grand monsieur blond. Ah! enfin, il ne regarde plus. Il s’est assis.
–Je ne vois pas! reprit Pavlovna.
Le manège se renouvela assez souvent encore: Stasia en fut outrée.
–Vraiment, disait-elle à Pavlovna, quel absurde usage! Est-il rien de plus insolent? Ce jeune étourdi voit bien que nous tirons ces stores pour abriter notre incognito; et il veut à toute force percer ce mystère! C’est bien osé!
Au fond, Vladimir n’eût pas été fâché de voir la comtesse; par une fatalité, pensait-il, elle ne se penchait jamais quand il la guettait du bout de sa lorgnette.
Aussi attendait-il avec impatience la fin du spectacle. Il projetait d’aller vite sous la vérandah, à l’endroit où se rangent les voitures, d’attendre la sortie et de se précipiter avec la foule de façon à frôler Stasia et à la voir de près.
Déjà le cinquième acte touchait à sa fin; un mot encore, et c’était fini. Alors, le régisseur Luguet, s’avançant au-devant de la scène, reçut des mains du chef d’orchestre Manjean un magnifique écrin; c’était l’offrande des abonnés à Mme Lagrange.
Alors seulement la salle faillit crouler sous les applaudissements; les bouquets, les cadeaux, les couronnes jonchèrent la scène. La sympathique actrice souriait et saluait la foule, en inclinant sa tête fine, dans une révérence gracieuse et câline qui doublait l’enthousiasme.
Cette dernière partie du spectacle n’était pas la moins intéressante: aussi la comtesse oublia un moment sa réserve; elle se pencha sur le devant de sa loge.
Juste à ce moment, qu’aperçut-elle? La maudite lorgnette braquée sur elle. Mais elle ne dit rien: à quoi bon? Pourquoi sembler mettre du prix à cette grossière insistance? Au fond, elle était courroucée et intriguée.
Ce fut bien pis, lorsque, au moment de traverser avec Pavlovna la chaussée qui la séparait du palais, elle vit tout auprès d’elle, paraissant occupé à attendre son manteau, le jeune et impertinent lorgueur.
Si elle n’avait craint de paraître le remarquer, elle l’eût regardé attentivement et franchement: elle n’osa pas. Elle rentra chez elle, obsédée, irritée, en proie à ses nerfs, à ses vapeurs.
Pavlovna, en la quittant, rayonnait.
Quant à Vladimir, il trouvait la petite comtesse charmante; mais, à vrai dire, il lui préférait Mlle Raucourt, l’actrice française qui jouait si bien les cocottes au théâtre, sans préjudice de la ville, bien entendu.
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