Kitabı oku: «Sur les monuments historiques des arrondissements de Nancy et de Toul»

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Ernest-Louis-Hippolyte-Théodore Grille de Beuzelin

Sur les monuments historiques des arrondissements de Nancy et de Toul


Publié par Good Press, 2022

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EAN 4064066334826

Table des matières

RAPPORT A M. LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE, SUR LES MONUMENS HISTORIQUES DES ARRONDISSEMENS DE NANCY ET DE TOUL (DÉPARTEMENT DE LA MEURTHE) .

VITRAUX, PEINTURE.

SCULPTURE.

NANCY.

ARRONDISSEMENT DE NANCY.

TOUL.

ARRONDISSEMENT DE TOUL.

PATOIS LORRAIN.


RAPPORT A M. LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE, SUR LES MONUMENS HISTORIQUES DES ARRONDISSEMENS DE NANCY ET DE TOUL (DÉPARTEMENT DE LA MEURTHE).

Table des matières

1er décembre 1835.

MONSIEUR LE MINISTRE,

Je crois devoir faire précéder le compte-rendu de l’inspection que vous m’avez confiée de quelques observations qui pourront servir à rendre ce genre de travail plus facile à d’autres ou à moi-même, si vous jugez à propos de le faire continuer dans toute la France. Je viens de mettre plus de deux mois et demi à explorer deux arrondissemens; six semaines d’un travail assidu m’ont ensuite suffi à peine pour terminer les dessins et coordonner les notes recueillies dans ma tournée. Je n’ai pourtant négligé aucun des moyens de rapidité que me donne l’habitude des voyages de recherches, et ces deux arrondissemens, qui m’ont occupé quatre mois, sont des moins riches dans la France archéologique. Les guerres s’y sont presque continuellement succédé depuis les Romains jusqu’à Louis XIV; les protestans iconoclastes y ont deux fois assouvi leur colère sur les monumens; les révolutionnaires de 93 ont encore continué l’œuvre de destruction si bien commencée, et cependant j’ai eu à citer cent neuf points remarquables, et j’ai en portefeuille cent un dessins sur cinquante-six monumens ou ruines de monumens existant encore dans quarante-huit localités. Mais pour les trouver, il m’a fallu en parcourir trois cent trois. A une lieue un quart pour chacune, ce qui n’est pas exagéré, à cause des retours obligés, cela fait trois cent soixante-dix-huit lieues, dont plus des trois quarts sur des chemins de traverse; à dix lieues par jour, en voilà déjà trente-huit de route, qu’il faut toujours ajouter à ceux du travail, tant sur le terrain que dans la bibliothèque du chef-lieu; sept ou huit semaines suffiraient à peine pour les plus longs arrondissemens. On peut donc compter en moyenne sur trois mois pour deux, ou six semaines d’exploration pour un. Mais ce genre de course ne peut pas se faire toute l’année: depuis le mois de novembre jusqu’à la fin d’avril les chemins de traverse sont presque partout impraticables; et si on voulait en braver les inconvéniens, il faudrait compter sur soixante jours de route au lieu de trente-huit; le temps d’hiver doit servir à mettre en ordre les matériaux recueillis dans les six mois de tournée pendant lesquels on aurait inspecté quatre arrondissemens, et en surveiller la publication. Les départemens sont composés de trois à six arrondissemens, il faut donc compter trois ans pour deux départemens; en somme environ cent trente ans pour la France. Vous voyez, monsieur le Ministre, que je ne puis avoir la prétention de terminer seul ce travail. Il pourrait être divisé entre plusieurs inspecteurs; mais chacun d’eux devrait avoir appris plusieurs métiers à l’école de la mauvaise fortune, et pouvoir tout à la fois lever les plans en architecte, dessiner les fragmens en peintre, lire les anciennes chartes en archiviste, et courir à cheval ou à pied en chasseur; et de plus, pour obtenir de l’unité, tous devraient avoir les mêmes principes en archéologie, le même système pour l’histoire de l’art. C’est à regret que je signale tant de difficultés dans l’exécution du noble projet que vous avez conçu, de réunir dans un immense ouvrage, dont la publication serait une gloire pour la France, tous les monumens qu’elle possède, au moment où un grand nombre d’entre eux doit s’écrouler d’un jour à l’autre par le défaut d’entretien, l’incurie des administrations locales et l’avidité des particuliers. Mais ces difficultés peuvent être diminuées, et je crois remplir un devoir en vous indiquant ce que mon expérience de cette année a pu m’apprendre d’utile à l’exécution de cette entreprise.

D’abord, ne devrait-on pas profiter, après examen, de quelques travaux déjà exécutés par des antiquaires ou des artistes des départemens, ou leur en faire entreprendre de nouveaux? L’essentiel serait de leur donner une direction commune, ce qui sera toujours possible dans les villes qui possèdent les monumens les plus importans de l’antiquité ou du moyen âge, comme Nîmes, Rouen, Reims, etc.

On pourrait ensuite obtenir des renseignemens sur les séries de questions dont la commission s’occupe maintenant. Je pense que ces questions ne doivent pas être adressées aux archéologues du chef-lieu: ceux-ci ne connaissent ordinairement pas beaucoup mieux les petites localités de leur département qu’un étranger; c’est aux curés et aux maires qu’il faudrait demander s’il y a dans leur commune un vieux château, une église ancienne ou quelque fragment d’art: les inspecteurs d’écoles primaires pourraient aussi servir à recueillir des renseignemens.

L’inspecteur des monumens aura certainement de bien graves erreurs à relever; on lui aura indiqué une maison de campagne du temps de Louis XV pour un château du moyen âge, ou une église du XIIIe siècle pour un temple païen, ou bien encore une mauvaise peinture de l’école française pour un Michel-Ange; mais enfin il n’ira pas, comme moi, dans près de deux cents villages pour n’y rien trouver. Seulement il lui faudra voir tout ce qui aura été désigné sur les questions auxquelles les hommes les plus ignorans doivent pouvoir répondre; cela fera encore une économie de temps très considérable, et puisque, dans les deux arrondissemens que j’ai inspectés, je n’aurais dû aller que dans cent neuf communes au lieu de trois cents, supposons cinquante indications fausses, cela ne ferait encore que cent cinquante, c’est-à-dire la moitié de ce que j’ai fait.

Ne pouvant, dans une seule tournée, voir le département tout entier, qui se compose de cinq arrondissemens, j’ai cru bien faire en choisissant, pour les explorer, les deux arrondissemens contigus qui contiennent la capitale de l’ancien duché de Lorraine, celle du comté de Vaudemont, et le siége de l’évêché de Toul.

Ce serait un tour de force impossible à exécuter que de faire une notice historique sur ces deux arrondissemens, sans l’étendre à tout le pays des Leuci et des Mediomatrici, devenu depuis duché de Lorraine, évêchés de Metz, de Toul et de Verdun, comtés de Bar et de Vaudemont, ensuite provinces de Lorraine et des Trois-Évêchés, et enfin départemens de la Meuse, de la Moselle, de la Meurthe et des Vosges. Cependant je n’ai pas voulu renoncer à accompagner les renseignemens archéologiques que j’avais recueillis, de quelques détails historiques qui servent à les expliquer. Mon cadre était trop rétréci; j’ai éludé la difficulté en le divisant davantage. Les anciennes limites de territoire ont toutes disparu; les points habités, pris isolément, existent encore: c’est tout en décrivant ce qui reste des monumens ou de leurs ruines dans chacun d’eux que j’ai essayé d’ajouter quelques mots sur leur histoire. Je sens tout ce que cette méthode laisse à désirer, mais j’espère qu’on me pardonnera son usage à cause de l’impossibilité d’en employer un autre dans le compte-rendu de mes recherches et en faveur de la conscience qu’à défaut de talent j’ai mis à les exécuter.

Il ne me reste donc ici qu’à donner une sorte de table des matières classées chronologiquement, des divers monumens reconnus par moi dans les localités que j’ai parcourues. Cette table servira d’explication et de complément à la carte archéologique de mes deux arrondissemens, que j’ai dressée sur les lieux et où j’ai marqué de couleurs différentes les points romains, ceux du moyen âge, et ceux qui renferment seulement des fragmens anciens. Je dois commencer par l’époque romaine, car je n’ai rien trouvé d’antérieur à leur domination. Quelques tombeaux, prétendus gaulois par les uns, romains par d’autres, ont été découverts dans les bois de l’arrondissement de Château-Salins; ils ont servi de texte à une discussion dans laquelle des systèmes tout différens ont été défendus avec érudition de part et d’autre: je ne me suis pas transporté sur les lieux pour essayer de prendre moi-même une opinion sur leur compte; mon itinéraire était assez large, et je devais tout mon temps à la mission qui m’était confiée. Il me suffisait de constater que rien de semblable n’avait été découvert dans les arrondissemens de Toul et de Nancy; peut-être que les tombeaux trouvés en 1740, aux Saizerais, étaient du même style; mais je n’ai pu m’en assurer, car j’ai cherché vainement leurs traces tant dans cette commune qu’à Nancy.

L’époque romaine n’est représentée par aucun monument d’architecture dont il reste autre chose que des ruines informes, encore ne pourrait-on citer que quelques fragmens de murs à Toul, et d’autres dans le lit de la Moselle, à Scarpone. L’aqueduc de Jouy, dont quelques arcades sont d’une si belle conservation, est tout près des frontières de l’arrondissement de Nancy, mais en dehors et dans le département de la Moselle. J’ai été le voir, mais je ne devais que le citer ici: dans les limites qui m’étaient tracées j’ai trouvé pourtant de nombreuses traces de la domination romaine, des camps à Champigneules, à Afrique, à Bagneux, Balneoli, et aux Saizerais, dont le nom, malgré le changement d’orthographe, vient certainement de celui de César; d’autres noms de commune ont encore une origine latine, Vandœuvre, Vandalorum opus; Tomblaine, Tumulus Alanorum, Liverdun, Liberi dunum, et enfin Scarpone, qui a conservé son nom, mais qui de ville est devenu hameau, et dont un nouveau lit que s’est ouvert la Moselle a fait une île. J’ai suivi les traces de plusieurs grandes voies romaines: celle de Toul à Troyes sert encore de chemin jusqu’auprès de Colombey. On peut reconnaître les traces de celle qui, de Reims, conduisait à Metz et Trèves par Toul et Scarpone; celle de Metz à Strasbourg par Tarquimpol, auprès de Dieuze, arrondissement de Château-Salins; une autre qui passait par Lunéville. Je les ai tracées sur ma carte d’après l’Itinéraire d’Antonin, les Tables de Peutinger et mes propres observations. Des fouilles bien dirigées donneraient des résultats satisfaisans sur différens points, puisque, sans aucun effort, on a déjà trouvé de nombreux fragmens. Mais avant de rien entreprendre, il faudrait préparer à Nancy un local pour recevoir convenablement ce qui serait découvert; jusqu’à présent tout ce qui a été réuni par la Société académique de cette ville est jeté pêle-mêle dans une salle, et ne peut être examiné, encore moins dessiné. Cet état de choses est déplorable et ne doit guère encourager à faire exécuter des travaux qu’il serait sans doute utile d’essayer dans les lieux que j’ai déjà désignés, et aussi à Mousson, à Etreval, à Seicheprey, à Chaouilley, à Tantonville, à Blenod-aux-Oignons, où, à diverses époques, le hasard a fait découvrir des armes, des médailles, des poteries, etc.

Les rois de la première et de la deuxième race ont eu, dans l’ancien pays des Leuci, des habitations dont leurs chartes nous apprennent les noms: Gondreville et Royaumeix, près Toul; Savonières, Tussey contre Tuilley-aux-Groseilles: j’ai vainement cherché des traces authentiques de ces anciennes constructions: peut-être pourrait-on attribuer à ces époques reculées le donjon du château de Vaudemont, auquel la tradition a conservé le nom de Brunehaut. C’est une tour carrée, dont la mine a enlevé un coin; le revêtement des murs est en grand appareil, assez irrégulier; l’intérieur est en petites pierres, disposées en arêtes de poisson; le ciment a toute la dureté et la couleur du romain, les ouvertures sont plein cintre à petits claveaux. Les ouvertures du donjon de Preny sont aussi à petits claveaux sur deux rangs, imitant, par leur régularité, l’agencement de ceux des aquéducs de Jouy; l’appareil extérieur est aussi petit, régulier; l’intérieur en blocaille. La tradition romaine ne s’était pas perdue lors de cette construction, peut-être s’est-elle conservée plus long-temps dans cette localité à cause du voisinage de l’aquéduc. Le reste des bâtimens de ces deux châteaux, et aussi de tous les autres dont j’ai retrouvé les ruines, date des XIVe, XVe et XVIe siècles; les constructions antérieures ont successivement disparu, par l’effet des vicissitudes de la guerre et des changemens dans le système de défense. On trouve dans presque tous des traces de restaurations successives jusqu’au XVIIe siècle, à la fin duquel la France victorieuse les fit tous démanteler. La plupart ont été transformés en fermes, d’autres sont entièrement détruits, et ne présentent plus que des monceaux de décombres, d’un aspect souvent pittoresque; quelques uns, auxquels avait été ajoutée une maison de plaisance au XVIe siècle, sont restés debout; mais alors les caprices des propriétaires qui les ont successivement habités ont fait disparaître tout ce qui leur aurait conservé du caractère. Les ruines de fortifications ont disparu, les intérieurs ont été défigurés presque tous au XVIIIe siècle; les fenêtres sont élargies, les grandes cheminées détruites, etc.; en général, ils sont tous perchés en nids de faucons sur des points élevés; quelques uns au contraire sont cependant cachés au fond de gorges étroites, ceux-ci ont perdu toute importance militaire depuis l’emploi de l’artillerie. Tels sont Pierrefort, Mandres-aux-Quatre-Tours, Belleville, Ville-au-Val, Fleville, Puligny, Port-sur-Seille, Manonville, Gondreville, La Motte-à-Domballe et Essey: toute leur force consistait dans la ceinture de bois qui les entourait, leurs larges fossés et leurs hautes murailles, tandis que les autres, qui avaient tous ces moyens de défense, étaient en outre dans une position naturellement escarpée, comme Preny, Mousson, Condé à Custine, Dieulouard, Pompey, Frouard, Liverdun, Germiny, Vaudemont, Vandœuvre, Lenoncourt, Bainville-aux-Miroirs, etc. Aucun de ces châteaux ne m’a offert de ces compositions d’architecture du XVIe siècle couvertes de délicates sculptures, comme on en retrouve en si grand nombre sur les bords de la Loire et dans d’autres parties de la France. La façade du palais de René II, à Nancy, est le seul exemple que je puisse citer en ce genre, encore n’est-elle pas d’un style bien pur, et les ornemens nombreux qui la décorent ne sont pas tous choisis avec le goût qui distingue l’élégante époque de sa construction.

Pour procéder aussi chronologiquement à propos de l’architecture religieuse, je dois dire que je n’ai rien trouvé d’authentiquement antérieur au XIe siècle, et cependant les églises étaient nombreuses dans ce pays dès l’époque mérovingienne; mais elles ont toutes été reconstruites, et je n’ai rien rencontré de plus ancien que le portail du prieuré de Laitre-sous-Amance, commencé en 1024, et achevé par la princesse Sophie, en 1070; de la même époque, un petit portail à Mandres-aux-Quatre-Tours, un autre à Luxe, l’église de Blenod-lès-Pont-a-Mousson, celles de Forcelles-Saint-Gorgon, de Belleau, du prieuré de Flavigny, où se trouvent des fragmens d’architecture plein cintre; le caractère en est tout allemand, ce sont des chapiteaux en dés à angles arrondis par le bas, dont les exemples sont rares en deçà du Rhin, mais qui en Lorraine et dans les évêchés ont été, comme en Alsace, souvent employés. Ils ont même été appliqués à la colonnette qui sépare les fenêtres géminées, communes à toutes les tours carrées des petites églises de village, pendant la période ogivale et jusqu’à présent; les moulures en damiers, les plates-bandes, sont aussi employées dans le peu de monumens antérieurs à l’ogival que j’ai reconnus dans ma tournée. Ceux de ce dernier style sont nombreux et importans: en première ligne, il faut mettre la belle cathédrale de Toul, dont toute la nef et le chœur sont en ogival primitif de la plus grande pureté ; Saint-Gengoul dans la même ville, dont l’intérieur est de la même époque. Tout auprès, au village d’Égrouves, se trouve une petite église pleine d’intérêt; la tradition du pays veut qu’elle ait été bâtie avec le reste des pierres de la cathédrale; mais je n’ai trouvé aucun document historique prouvant que sa construction fût postérieure à celle de cet édifice, et son style au contraire me paraît plus ancien. Les colonnettes y sont accolées aux gros piliers, et les voûtes ogivales; mais les nervures rondes, les ouvertures plein cintre, sembleraient devoir faire remonter plus haut son origine. J’y ai reconnu tous les caractères de construction de Saint-Serge à Angers.

Les ouvertures des deux grandes églises de Toul sont ogivales géminées, surmontées de rosaces. La grande voûte est une ogive peu hardie, mais les arcs des bas-côtés sont au contraire fort élancés. Le cloître de la cathédrale est contemporain de l’église, mais le portail est du XVIe siècle. Tous les mêmes caractères d’architecture se retrouvent à Saint-Martin de Pont-à-Mousson, moins l’élégance des voûtes latérales; mais le cloître n’existe plus, et cet édifice n’est pas d’une très grande proportion, parce qu’il appartenait à une congrégation dont les ressources étaient bornées; il est cependant remarquable par la grâce de ses détails et la régularité de son plan. Le portail est en ogival flamboyant, et peut servir de transition pour passer au plus grand édifice que j’aie observé dans mes deux arrondissemens, après la cathédrale de Toul, l’église de Saint-Nicolas, dont l’édifice actuel appartient entièrement à ce style. Le plan, peut-être imité de la première église bâtie sur cet emplacement, présente la singularité de l’inclinaison de l’axe, d’une façon que je n’ai pas encore observée ailleurs. Cette inclinaison est si forte que l’axe prolongé de la nef se rencontre avec l’abside sur la ligne de jonction de l’hémicycle avec le mur de gauche. L’axe du chœur forme son angle obtus avec celui de la nef, entre les deux piliers où commence le transceps, et celui-ci étant sans saillie, les murs extérieurs doivent former une ligne brisée. Celui de gauche, qui enveloppe l’autre, est naturellement plus long. Il en est de même de la rangée de gauche des piliers de la nef, et pour sauver cette irrégularité, la différence a été divisée sur toute la longueur, de sorte que dès le deuxième pilier les voûtes forment des trapèzes au lieu de parallélogrammes. Il a fallu une grande habileté de construction, et calculer différemment de chaque côté l’effort de l’écartement des voûtes, pour que cette bizarre combinaison n’ait pas nui à la solidité de l’édifice.

J’ai reconnu seulement deux autres exemples d’inclinaison de l’axe dans ma tournée: l’un est la petite chapelle d’une ancienne commanderie de Saint-Jean-lès-Nancy, l’autre est l’église de Minorville: celle-ci est entourée d’un fossé, l’abside s’élève en tour avec un rang de créneaux; un étage règne au-dessus du chœur et de la nef; encore au-dessus était une plate-forme, avec un parapet maintenant remplacé par le toit. La croix des ordres militaires se voit sur la porte d’entrée. Une croix semblable surmonte aussi la porte de la paroisse de Millery; celle-ci avait été bâtie par les hospitaliers de Libdeau, qui avaient une commanderie dans ce village. Je ne parlerai pas ici de toutes les petites mais anciennes églises que j’ai retrouvées dans les communes, et qui sont chacune l’objet d’une note séparée. Elles sont en général composées d’une nef sans latéraux, voûtée en ogive; d’un hémicycle à cinq divisions et d’une tour carrée sur l’entrée, à fenêtres géminées plein cintre; celles de l’église sont ogives et les divisions rosacées, tréflées ou lancéolées, peuvent seules servir à leur assigner pour date le XIVe, le xve et le XVIe siècle.

Quelques églises méritent encore une mention particulière: celle de Nomeny, petite, mais où se reconnaissent des fragmens de différentes époques depuis les pleins cintres du XIIe siècle jusqu’aux découpures tréflées du XVe siècle; Saint-Epvre de Nancy, dont la tour, célèbre par le supplice des prisonniers bourguignons, en 1497, avait alors au moins un siècle d’existence; celle de Vézelise est assez grande, du XVe siècle, mais peu intéressante; celles de Norroy et de Blenod-aux-Oignons sont du XVIe siècle; elles ont conservé la forme ogivale, mais sans aucun des riches ornemens qui appartiennent à ce style. Il en est de même de celle des cordeliers de Nancy, devenue chapelle sépulcrale des ducs de Lorraine, et à laquelle, au XVIIe siècle, a été accolée la chapelle ronde, édifice destiné au même usage. Deux chapelles ont été aussi ajoutées, au XVIe siècle, à la cathédrale de Toul; fort heureusement leurs portes étroites empêchent de les apercevoir des bas-côtés, car leur style italien contrasterait désagréablement avec les formes ogivales. Elles sont toutes deux décorées de colonnes de marbre sur deux rangs, d’ordre composite, et avec leur entablement complet en marbre de diverses couleurs; la plus petite, voûtée en coupole, s’ouvre près de l’entrée du cloître, au midi; l’autre est en face, sa voûte est un plafond à caissons et voussures: elle était destinée à la sépulture des évêques.

VITRAUX, PEINTURE.

Table des matières

Les vitraux les plus anciens que j’aie reconnus décorent trois fenêtres de Saint-Gengoul à Toul. Ils appartiennent à la première période de l’art. Ce sont de petits sujets dans des encadremens hexagones, agencés au milieu d’ornemens orientaux, presque sans aucunes parties blanches. La cathédrale de la même ville en possède quelques uns du XVe siècle, à pinacles blanc et or, avec de grandes figures au-dessous. On en voit de la même époque à Saint-Nicolas, à Vézelise, et des fragmens à Saint-Epvre de Nancy, et dans quelques petites églises, du XVIe siècle. Il faut placer en première ligne ceux de l’église de Blenod-aux-Oignons, dont la plupart sont presque intacts, et puis ceux du prieuré de Flavigny, dont le chœur contient cinq grandes fenêtres sans meneaux; il s’en trouve de cette époque à Saint-Nicolas et à la cathédrale de Toul; c’est encore dans le cloître de celle-ci que j’ai vu quelques fragmens de peinture ancienne, les seules dans toute ma tournée. C’est ici la place de citer les tapisseries de Charles-le-Téméraire, qui furent prises dans sa tente et portées à Nancy après le pillage du camp des Bourguignons.

SCULPTURE.

Table des matières

En fait de morceaux de sculpture, je devrais parler d’abord des fragmens romains qui ont été rassemblés à Nancy; mais j’ai déjà dit plus haut que la façon dont ils sont placés les uns sur les autres ne permet pas de les voir, et j’arrive de suite aux fonts baptismaux donnés en 1085, par la comtesse Sophie de Bar, à la chapelle de Mousson, où ils sont encore. Ce morceau, très bien conservé, est surtout curieux pour son ancienneté, car les figures en sont très barbares; au contraire les deux statues de Gérard d’Alsace, comte de Vaudemont, et d’Hadwidge de Hapsbourg, qui sont aux Cordeliers de Nancy, sont d’un très beau caractère, et pourtant appartiennent à la même époque; car elles furent exécutées au prieuré de Belval, près Châtel-sur-Moselle, en 1071, à la mort de Gérard. Deux cents ans paraissent séparer ces deux fragmens, qui ont été, dans le même pays, sculptés à dix ans d’intervalle.

Vient ensuite, par rang d’âge, un fauteuil de pierre à Toul, qu’on attribue faussement à saint Gérard; les chapiteaux à feuilles saillantes de ses deux colonnettes, les ornemens quadrifoliés qui le décorent, appartiennent à la fin du XIIe ou même au XIIIe siècle. Il est maintenant placé dans la chapelle sépulcrale des évêques, qui allaient autrefois s’y asseoir en grande pompe le jour de leur sacre. Dans l’ancienne abbaye de Saint-Mansuy-lès-Toul se trouve encore dans un caveau un tombeau du saint évêque, mais la sculpture est du XVe siècle; aux pieds de l’évêque en grand costume épiscopal, est le chanoine donataire, qui fit exécuter ce cénotaphe, probablement pour en remplacer un autre plus ancien et que nous aimerions mieux y trouver. Les tombeaux gravés au trait sur la pierre sont très communs dans toutes ces églises; les plus anciens sont ceux des chanoines de Toul, du milieu du XIVe siècle, et du XVe. J’en ai remarqué à Vézelise, à Thelod, à Essey, à Autrey, à Germiny, des mêmes époques et souvent aussi du XVIe. En fait de sculptures de ce siècle, Nancy possède une des plus belles œuvres qu’ait jamais produites l’art français, la statue de Philippe de Gueldres, qui est de Richier. Celle de Charles de Lorraine, cardinal de Vaudemont, est aussi un bel ouvrage de Drouin. Je dois citer du même auteur la statue de saint Georges, sur la porte de ce nom. Le tombeau de René II, dont la statue a été brisée, est un beau morceau de la sculpture ornementale de cette époque; mais je répéterai à son propos ce que j’ai déjà dit sur la façade du palais des ducs de Lorraine, comme aussi sur le tombeau de l’évêque Du Hasard à Blenod: les ornemens sont nombreux, riches, bien agencés; mais dans leur forme ainsi que dans celle des figures qui servent à l’ensemble de la composition, il y a quelques premiers indices du mauvais goût qui ne s’est développé que plus tard en France: je m’arrête là. Je n’aurais plus à parler que des nombreux édifices du XVIIIe siècle, dont le duc Léopold et le roi Stanislas ont rempli Nancy et couvert ses environs; mais je n’éprouve aucune sympathie pour le goût de cette époque, et je me félicitais en les voyant de ne pas avoir à m’en occuper. Cependant, bien que ces monumens soient moins respectables que ceux d’une époque plus reculée, ils sont encore une expression de l’art qu’il faut empêcher de détruire, surtout à Nancy, où leur richesse ne manque pas toujours de grâce. Il est pitoyable d’avoir barbouillé de jaune les dorures des belles grilles du fameux serrurier Lamour; d’avoir badigeonné en blanc et bronzé les moulures d’un vaste salon de la préfecture, qui était décoré avec profusion d’arabesques et de figures en relief et peintes: les détails n’étaient pas de bon goût, mais enfin l’ensemble en était agréable et en harmonie avec tout l’édifice et ses abords. D’ailleurs les Nancéiens n’ont pas le droit de se montrer puristes; les restaurations de leurs sculpteurs valent une destruction. Heureusement ils n’ont touché ni à Philippe de Gueldres, ni à Gérard d’Alsace; mais toutes les autres statues réunies aux Cordeliers ont été absurdement complétées. A un corps en mailles du XIIIe siècle on a mis des culottes bouffantes du XVIIe, et des jambes de fer du XVe; le tombeau de René a été indignement barbouillé, et tout le reste à l’avenant. C’est ainsi que dernièrement la croix plantée au lieu où périt Charles-le- Téméraire a été pour la troisième fois renouvelée. Au lieu de suivre les anciennes traditions, on a élevé une colonne dorique grecque, à chapiteau égyptien, surmonté d’une croix de Lorraine, double non-sens qui dénature totalement l’esprit du monument. La Grèce et l’Égypte n’avaient que faire à l’étang Saint-Jean, et la croix du blason de René semble exprimer un sentiment de triomphe bien éloigné des regrets témoignés si noblement par le généreux vainqueur du duc de Bourgogne (). N’aurons-nous pas un jour en France une loi pour défendre nos monumens contre les démolitions et les restaurations? En attendant, nous devons stigmatiser les Vandales modernes des expressions de notre dégoût, partout où ils ont arraché une page à nos annales écrites sur la pierre.

Ma table des matières est achevée maintenant. Je renvoie pour les détails aux notices détachées sur les villes, bourgs, villages et hameaux que j’ai parcourus, et aux dessins qui les accompagnent. Je suivrai pour leur ordre celui de la division administrative; mais je donne à la fin de mon rapport une table alphabétique, par arrondissemens, de toutes les localités qu’ils renferment. Cette table, que j’ai obtenue en corrigeant les statistiques les unes par les autres et par mes propres recherches, contient pour chacune sa distance du chef-lieu d’arrondissement, sa position géographique, la désignation des bailliages, de l’évêché, de la généralité auxquels elle appartenait avant la révolution de 93, de la coutume qui y était suivie. Un numéro renvoie à la page où je donne des détails, quand il y a un monument à décrire ou un souvenir historique à constater. La carte archéologique dont j’ai déjà parlé complète mon travail, auquel j’ai ajouté quelques observations sur le patois.

Je crois avoir démontré plus haut quelles difficultés présenterait une exploration semblable de toute la France; mais je me fie au Ministre et à la commission qu’il a réunie du soin de les surmonter, et je ne voudrai pas d’autre gloire que d’avoir, en suivant leurs instructions, travaillé l’un des premiers à mettre en lumière quelques uns des monumens peu connus dont notre pays est encore couvert, malgré tant de dévastations successives.

Je dois un tribut de reconnaissance, dont je veux m’acquitter ici, à M. Soyer-Villemet, le savant bibliothécaire de Nancy, qui a consacré bien des momens de son repos des vacances à guider mes recherches dans le vaste dépôt de livres qui lui est confié, et à M. Noël, qui a rassemblé une immense collection de documens historiques, manuscrits et imprimés, sur la Lorraine, dont il m’a fait les honneurs avec une rare complaisance.

NANCY.

Table des matières

Porte d’argent à un chardon tigé, arraché, verdoyant et arrangé de deux feuilles piquantes au naturel, à la fleur purpurine, avec cette devise: Non inultus premor. — Charles III, en 1594, accorda à la ville le droit d’ajouter en chef à ces armes les armes pleines de la maison de Lorraine.

Tout le monde sait que le nom de la Lorraine vient de celui du roi Hlot-Her, qui le donna à l’Austrasie, appelée depuis lors Lotharingia, Loheregne, et enfin Lorraine. La Chronique de Metz raconte ainsi ce fait:

Ung roy qui se nommoit Lothaire,

Ainsi que nous le dict l’histoire,

Le nom d’Austrasia changea,

Et la nomma Lotharingia.

Ce roy régnoit en l’an neuf cents

Et cinquante-cinq, en bon sens;

Et, pour garder d’advenir pire,

Meit Metz par échange à l’Empire.

Plus loin le même poète ajoute:

Metz usoit ja de droit civile

Avant qu’en Loheregne y eut bonn’ville.

Loheregne est jeune, et Metz ancienne;

Par quel droict debvroit-elle être prenne?

On voit qu’en 1424, quand fut écrite cette histoire, les habitans de Metz étaient fiers de leur antique origine et peu disposés à devenir Lorrains. Ils ont conservé cette manière de penser, et toujours traité Nancy en parvenue. En effet, cette ville n’était pas même un hameau alors que, sous la domination romaine, Metz était une importante cité. En 1100 et 1122 il est question, pour la première fois, d’un château appelé Nancey. Il appartenait à une maison qui en portait le nom, et qui l’échangea en 1139 avec celle de Lorraine contre Rosières-au-Saline et Lenoncourt. Les ducs résidaient alors à Chatenay, à Amance, à Neufchâtel, et ce fut seulement en 1313 que Ferry III donna quelque accroissement au château de Nancey, devenu petite ville, et y fit sa résidence. Alors la maison sortie d’Olderic d’Alsace cessa de porter le nom de Nancy pour prendre celui de Lenoncourt. L’enceinte, qui jusqu’alors avait enfermé seulement le château, la place Saint-Epvre et quelques rues, fut agrandie par Raoul, tué à Crécy en 1346; mais elle contenait encore de grands terrains de culture, puisqu’en 1409, le prieur de Molesme obtint la permission d’acenser plusieurs terrains pour cultiver ès places vides, ès dictes rues de Nancey. René Ier, Jean et Nicolas d’Anjou, presque toujours absens de leur duché, ne changèrent rien à cet état de choses; aussi Charles de Bourgogne n’assiégeait-il, en 1476, qu’une bourgade dont le château occupait plus de la moitié. René II, après sa victoire, commença à fortifier, augmenter et embellir la vieille ville. Antoine continua ce qu’avait commencé son père, mais les malheurs du temps arrêtèrent l’élan donné, qui ne fut repris que par Charles III. Ce prince entreprit de grands travaux, malgré les troubles de la Ligue et les sacrifices qu’il était obligé de faire pour soutenir l’ambition des Guise et l’honneur de leur maison. Il traça sur un vaste plan la ville neuve, la fortifia, y commença plusieurs monumens, qui furent achevés par le duc Léopold, et dont le roi Stanislas augmenta considérablement le nombre, quand, dépouillé de la Pologne, il vint occuper le duché de Lorraine.

Il n’entre pas dans mon plan de parler beaucoup de cette ville neuve, aussi vais-je en dire quelques mots pour n’y plus revenir. Comme toujours au XVIIe et au XVIIIe siècle, les édifices laïques sont spacieux, décorés d’ornemens nombreux d’assez mauvais goût, mais dont l’ensemble est cependant somptueux et imposant; les églises sont véritablement horribles, et remarquables seulement par des décorations ridicules tant intérieures qu’extérieures. Telles sont la Primaciale, Saint-Sébastien, et les Prémontrés, devenus temple des protestans. Les rues qui entourent ces édifices sont larges et tirées au cordeau; une grande place devant Saint-Sébastien sert de marché ; une autre, plus petite, est en face de la Primaciale; auprès de celle-ci est la porte Saint-Georges, arc de triomphe orné de la statue du saint par Drouin. Non loin de cette porte se trouve encore la place de l’Alliance, régulière, entourée d’arbres et au milieu de laquelle est placée une fontaine dont les figures en plomb rappellent l’alliance de Stanislas et de Louis XV: auprès, une vaste caserne sur une promenade appelée la Pépinière, s’étend à droite de l’ancienne ville et sur une partie de ses fortifications. Dans la nouvelle ville nous n’avons plus à nous occuper que des portes, toutes ornées d’arcs de triomphe; de la place de Grève, grande promenade plantée et décorée d’une fontaine, auprès de laquelle se trouvent la bibliothéque et les écoles, et enfin, de la place Royale ou de Stanislas, point central de toute la décoration. Les bâtimens qui l’entourent sont d’une ordonnance régulière. Ce sont l’Hôtel-de-Ville, l’Évêché, le Théâtre et des maisons particulières. Au centre est une mauvaise statue moderne qui représente le roi de Pologne; aux quatre angles, de superbes grilles, chef-d’œuvre du célèbre serrurier Lamour. Deux d’entre elles s’ouvrent sur la rue de la Primaciale et celle des Bénédictins; les deux autres surmontent des fontaines à vasques en coquille et à figures de plomb, qui représentent Neptune et Amphitrite avec des Tritons et des Naïades. Sur cette place se passait la scène principale d’une ancienne cérémonie, dont l’usage s’est perpétué jusqu’à la réunion de la Lorraine à la France. Le 1er dimanche de carême les nouveaux mariés allaient faire un petit fagot dans les bois; ils revenaient ensuite avec leurs fagots, ornés de rubans attachés sur leur poitrine; toute la cour s’amusait à les voir courir à cheval ou à pied autour des fontaines, qui, ce jour-là, versaient du vin; on jetait par terre des pois grillés dans du beurre (pois depechis) qui faisoient tomber les coureurs et donnaient à rire aux assistans; sur le soir les nouveaux mariés allaient en procession au milieu de la place et jetaient leurs féchenates en tas: puis la cour allait souper à l’Hôtel-de-Ville, on mettait le feu aux fagots, et les Valentins et Valentines se tiraient au sort. Les jours suivans les Valentins offraient des cadeaux à leurs Valentines, et des bouquets avec lesquels elles allaient au lever de la duchesse. Le deuxième dimanche de carême, on allumait un feu de paille devant la maison de ceux qui avaient manqué à cette galanterie: telle est l’origine de ce qu’on appela les brandons. Si, maintenant, nous quittons la place Stanislas, nous trouvons à gauche un fragment de la porte Saint-Nicolas de l’ancienne enceinte, et passant sous un arc de triomphe nous nous trouvons dans l’ancienne ville: un bâtiment moderne, le palais de Stanislas devenu la Préfecture, s’y présente d’abord, à l’extrémité de la place Carrière; des rangées d’arbres ont remplacé l’ancienne mare, où les habitans de Lanon venaient battre les grenouilles la nuit des noces et aux couches de la duchesse; à droite, se trouve l’ancien palais des parlemens devenu tribunal et prison, et dans les salles duquel sont pendues des tapisseries du duc de Bourgogne, dont nous parlerons plus tard en détail. Maintenant, sans nous arrêter à les voir, nous traversons la place dans toute sa longueur, et passant à son extrémité sous une arcade ou portique en demi-lune qui complète la façade du palais, nous tournons à gauche et nous nous trouvons en face d’un fragment intéressant de l’ancien palais des ducs, c’est-à-dire de celui qu’avait fait commencer René II sur les ruines du château fort de ses prédécesseurs; le duc Antoine l’acheva, mais il n’en reste plus qu’une vaste salle appelée la galerie des Cerfs, à cause des massacres qui la décoraient. Elle servait aux festins de cérémonie, et un large escalier tournant permettait d’y monter à cheval. Celui-ci n’existe plus; un autre moins grand, très simple mais d’un bon goût d’ornement, a été conservé et sert aux gendarmes, qui serrent dans la galerie le foin de leurs chevaux. La façade du bâtiment rappelle celle du château de Blois, avec plus de richesse et moins d’élégance; la corniche, ornée de filets posés de biais et figurant une corde, est pourtant d’un effet gracieux; les fenêtres sont carrées, à balcons découpés, saillans et supportés par des figures grotesques; entre deux de ces fenêtres est disposée toute la décoration de la grande entrée. Une large porte, ornée de pieds-droits couverts d’arabesques, est surmontée d’une niche qui contenait la statue équestre du duc Antoine; elle a été brisée en 93 ainsi que les armes de Lorraine, qui occupaient une niche supérieure; au-dessus encore se trouvent les deux bustes en bas-relief de René et d’Antoine de Lorraine, séparés par des ornemens découpés à jour. Les pieds-droits s’élèvent au-dessus du toit tout chargés d’arabesques, parmi lesquels on retrouve les attributs des évangélistes, des trophées et d’autres emblèmes; un ornement à jour en fer, qui régnait sur la crête du toit et complétait cette décoration, a dernièrement disparu: on en voit encore la figure dans une gravure qui représente la cérémonie funèbre de l’enterrement du duc Charles III. A côté de la grande entrée se trouve encore une petite porte, autrefois surmontée des armoiries de Lorraine; au-dessus du tympan le sculpteur a représenté au haut d’une tige fleuronnée un singe habillé en cordelier, suivant un singulier usage de ce temps où on blasonnait de caricatures en pierre le palais des princes ou les églises de Dieu; on appelle cette petite porte huche Masco, parce qu’elle servait de niche à l’ours du duc Léopold, appelé Masco. Les ducs de Lorraine depuis René II entretenaient toujours à leur cour un ours, en mémoire des services que le canton de Berne leur avait rendus dans la guerre du duc de Bourgogne. René avait même poussé la flatterie jusqu’à se faire accompagner par un de ces animaux quand il alla solliciter l’alliance des cantons suisses. On lit dans la Chronique de Lorraine: «René estant «à Zurich avoit avec luy ung ours qui tousjours le suivoit quand «au conseil venoit. Le dict ours, quand à l’huys vint, commença «à gratter comme s’il vouloit dire laissez-nous entrer: les dicts «du conseil ouvrirent. Le duc moult humblement les salua: «grande révérence firent-ils au dict prince: le maistre eschevin «à tous a demandé, si c’estoit de par eux ce qu’il diroit au duc «René : tous ont respondu qu’ouy, c’est leur voulenté. Adonc a «dict le maistre: Messire, ne vous ébahissez, secours nous vous «voulons donner et au plus brief que nous pourrons. Le duc «tout resjoui fut et les remercia très gracieusement.» Singulière manière de traiter les affaires diplomatiques! Il paraît, au reste, que les ours de la cour de Lorraine étaient très bien élevés, car Masco donna tout un hiver l’hospitalité à un petit malheureux sans asile, sous cette même porte qui lui servait de loge.

Nous voici maintenant dans la ville vieille, nous n’en sortirons plus; tout auprès du palais des ducs se trouve l’église des Cordeliers. Elle a été bâtie par Henri II, duc de Lorraine, et terminée en 1484. C’est une grande nef unique, voûtée en ogive large, prolongée d’un chœur carré de même largeur et hauteur; les fenêtres en ogives lancéolées, les nervures descendant jusqu’au sol et sans aucun ornement. Cette église ne sert plus au culte régulier. La chapelle ducale qui y fut ajoutée à la fin du XVIe siècle, et les tombeaux qu’on y a rassemblés depuis la révolution, en font le Westminster abbey de la Lorraine. Sous le porche se trouve le tombeau de Callot, moderne et sans mérite; puis à gauche, sur un sarcophage moderne aussi, mais imité du style ogival fleuri, les statues impitoyablement restaurées d’Antoine de Vaudemont, mort en 1477, et de Marie d’Harcourt, sa femme. Vient ensuite celle de Philippe de Gueldres, la duchesse reine, femme de René II. Elle mourut à quatre-vingt-quatre ans, en 1547, aux religieuses Claristes de Pont-à-Mousson, et y fut inhumée; sa statue a été heureusement sauvée à l’époque de la révolution; plus heureusement encore on n’a pas restauré les légères mutilations qu’elle avait éprouvées, et nous pouvons l’admirer dans toute sa naïve grandeur: elle est l’ouvrage de Richier de Saint-Mihiel, dont les sculptures sont pleines de naturel et de gravité. Richier, qui avait été chercher Michel-Ange en Italie, est cependant toujours resté un artiste du Nord; on sent dans ses • œuvres le résultat d’une scrupuleuse imitation de la nature, qui n’acquiert de grandeur que par le choix des types et l’exécution large des détails; dans la statue tombale de la duchesse reine l’artiste a suivi le goût de l’époque en employant des pierres blanches pour les chairs, et noires pour les vêtemens, auxquelles un procédé habilement appliqué a donné l’aspect et la dureté du marbre. Cette bizarrerie est d’un effet si convenable que l’ennemi le plus acharné de la sculpture polychrome ne pourrait la critiquer. La tête et les mains blanches de la duchesse sortent du manteau à capuce noire des Claristes; à ses pieds est une religieuse de cet ordre, à genoux, personnage accessoire d’une petite proportion, qui porte la couronne de sa noble compagne: rien n’est plus triste, plus simple et plus élevé de style que ce groupe; le cadavre est celui d’une sainte femme qui s’est éteinte doucement avec une pensée d’espoir; l’individualité des traits prouve leur ressemblance. Cependant Richier les aura sans doute rajeunis; il aura compris que la représentation de la décrépitude l’aurait entraîné dans la caricature: la morte est vieille, mais n’a pas quatre-vingt-quatre ans. Je me suis longuement arrêté près de cette statue: j’étais bien aise de parler de l’œuvre d’un artiste peu connu, dont j’ai encore vu, à Saint-Mihiel, un Christ au tombeau composé de neuf figures, et un tombeau dans l’église de Bar. Il me semble pur de toute influence antique, et donne ainsi la mesure de ce que serait devenu l’art du Nord sans l’accident qu’on appelle la renaissance.

On trouve encore à l’église des Cordeliers le tombeau de Henri de Vaudemont, mort en 1375, et d’Isabelle de Lorraine, sa femme. Je donne à l’article de Vaudemont les vers qui étaient sur ce tombeau dans la chapelle castrale des comtes; ici je me contenterai de déplorer les pitoyables restaurations qui ont défiguré ces statues. Il en est à peu près de même de celle «de haut et «puissant seigneur monseigneur Thiébault de Nuée.» La tête • est conservée, à l’exception du nez. C’est celle d’un homme d’une cinquantaine d’années: les mains, les jambes et une partie du corps sont modernes, mais les bras, revêtus d’une armure à jointures saillantes et pointues, suffisent pour démentir la date qu’on assigne à ce monument (1203). Il faudrait supposer, si cette statue était en effet celle du duc Thibault Ier, qu’elle aurait été exécutée plus de deux cents ans après sa mort, avec une armure de l’époque de cette exécution. L’inscription est en caractère onciale allongée, comme on l’employait souvent dans des monumens du xve siècle. Ce doit être plutôt la représentation de Thibault II, mari d’Ysabel de Rumigny, mort en 1313 à Florence, et dont la tombe aurait été exécutée cinquante ans après.

Un triste exemple du mauvais goût avec lequel tous ces monumens ont été restaurés, est le badigeonnage prétentieux du tombeau de René II: au lieu de se contenter des couleurs primitives, le barbouilleur a empâté les délicats arabesques du XVIe siècle d’une épaisse couche de dorures et de couleurs bariolées sans discernement; les alérions de Lorraine, qui devaient tous être d’argent, à une époque où le blason était encore compris, ont été déguisés en noir, et ainsi du reste. Il faut donc ne parler que de la composition de cette sépulture: c’est un vaste renfoncement, maintenant ignoblement occupé par une statue en plâtre du prince, et une autre de la Vierge, aussi ridiculement petite, et d’un style sans aucun rapport avec le reste; autrefois cet espace contenait le sarcophage couvert d’une draperie de bronze, et la statue du duc: une inscription en lettres allemandes sur marbre noir occupe le mur de fond; elle a été gravée depuis la Restauration, mais reproduit l’ancienne. La voici:

O vous, homes, considérez coment

Ci gist René de Hiérusalem roy,

Qui de Cécile l’estoit semblablement,

Vrai héritier par coustume et par loy,

Lorraine et Bar tenoit en noble arroy,

Luy estant duc des deux pays exquis,

Les deux comtés de Guise et Vaudemont,

Aussi comte d’Aumale et de Blamont;

Charles, jadis puissant duc de Bourgogne,

Print guerre à lui à petite achoison

En usurpant son pays sans allogne,

Tant espia Nancy, meist forte garnison;

Le preux René, qui usa de raison,

Se comporta en bataille puissante;

Là eust Lorrans, nation très vaillante,

Qui tindrent pied à la desconfiture;

Et puis René, par charité fervente,

Fist à Charles pompeuse sépulture;

Aux rois françois com̄e doulx et humain,

A toujours faict tout honneur et service;

Sur le pays qu’il tenoit en sa main,

Fesant régner équité et justice,

Aux désolés il se montroit propice,

Amant les clercs et les gens de noblesse;

Et, com̄e ung cœur qui, par dévote humblesse,

De Dieu servir humblement se soucie,

Vivoit en paix, quand la mort, qui trop blesse,

Le vint toucher du dard d’apoplexie.

Or avoit-il faict confession,

Or puis receut le digne sacrement

Conséquemment après saincte unction,

Rendist à Dieu l’ame dévotement;

Inhumé fust en grand gémissement,

En ce couvent dont il fut bienfaiteur.

Ainsi print fin le vaillant combatteur,

En décembre, l’an mil huict et cinq cents;

Celui qui est soulverain plasmateur

Lui doinct repos avecq les innocentz.

Des pieds-droits décorés d’arabesques supportent une architrave sur laquelle se détachent les parties du blason de Lorraine; au milieu un aigle supporte les armes pleines; au-dessus, dans la frise, se trouvent six niches sous lesquelles sont rangés saint Georges, saint Nicolas, l’ange Gabriel, la Vierge, saint Jérôme en cardinal, et saint François avec leurs attributs; puis vient une suite d’anges qui portent encore les blasons de Lorraine, et tiennent lieu de corniche, et au-dessus trois ornemens en coquille: dans celle du milieu est représenté le Père éternel avec cette devise: Fecit potentiam in brachio suo. Le style de toute cette composition est absolument analogue à celui de la façade de la salle des Cerfs. Tout auprès, sous un fronton supporté par deux colonnes de marbre noir, et qui fait pendant à la porte de la chapelle ronde, se trouve une belle statue de Drouin, qui représente, à genoux devant un prie-dieu, Charles de Lorraine, cardinal de Vaudemont, mort à Toul, dont il était évêque, en 1587. Enfin auprès de la porte de la chapelle, au-dessus d’un sarcophage moderne, sont incrustées dans la muraille les statues de Gérard d’Alsace, comte de Vaudemont, et de sa femme, Hadwidge d’Hapsbourg, et non pas de Gérard III, duc de Lorraine, son père, avec Hadwidge de Namur, sa femme, comme on le croit communément. C’est un fragment bien curieux du XIe siècle, malheureusement badigeonné avec une telle profusion de chaux, qu’une partie des formes en est altérée; la pose de la jeune femme est pleine d’une tendresse naïve et décente, qui est bien rarement exprimée dans les monumens de cette époque rude et austère: elle tient son mari embrassé, et appuie la tête sur son épaule; son costume, des plus simples, est encore, à peu de différence près, celui des religieuses à voile tombant, à l’exception de ses longues tresses. Gérard est barbu, la tête couverte d’une espèce de calotte ronde d’où s’échappent de longs cheveux, un manteau fendu sur les bras avec une croix sur la poitrine, une tunique, et des chausses rattachées avec des plis à la cheville composent son costume. Il tient dans sa main droite un bâton avec une petite crosse, une escarcelle pend à sa ceinture; les figures ont les yeux sans prunelles. Ce groupe, malgré une certaine barbarie dans l’exécution, est d’un beau caractère: il y a dans le style quelque chose d’élevé que je défierois de trouver à un plus haut degré dans l’antique; ceci est le point de départ d’un art dont la dernière expression a été la statue de Philippe de Gueldres. J’enverrai aux Cordeliers de Nancy ceux qui oseraient calomnier la sculpture chrétienne.

Je ne parle pas de la chapelle ronde, bien qu’elle ait été commencée dans le XVIe siècle; elle a été tant de fois restaurée qu’elle est entièrement moderne; c’est un édifice octogone: les caissons de la voûte renferment seuls encore quelques anges et ornemens du XVIIe siècle; tout le reste date du XVIIIe ou de la reconstruction presque entière de 1826. Les caveaux contiennent les restes de tous les membres de la maison de Lorraine morts à Nancy, depuis Charles II. Le roi Stanislas ne voulut pas être enterré avec eux. Il fit reconstruire la chapelle de Notre-Dame-de-Bon-Secours sur les ruines de celle dédiée à cette même Notre-Dame dans le faubourg de ce nom, avec toute la magnificence pompeusement ridicule du XVIIIe siècle. Nous sommes dispensé d’en parler; retournons donc aux Cordeliers, dont une partie des cloîtres est conservée. On y montre une fresque attribuée très faussement à Leonardo da Vinci. De là nous passerons dans quelques rues de la vieille ville, pour voir une des portes de la citadelle, qui a conservé ses tours et sa longue voûte ogive, et quelques maisons anciennes: la plupart n’ont pas plus de deux cents ans d’existence; l’une d’elles, bâtie au XVIIe siècle pour la maison de Lunati, renferme une façade intérieure très riche d’ornemens, dont quelques uns paraissent même appartenir au siècle précédent; les autres ne sont remarquables que par leurs petites portes à frontons brisés, ou leurs tourelles; de ce nombre est celle qu’habitait Callot, au coin de la rue à laquelle on a donné son nom. Enfin, après en avoir examiné quelques unes, nous nous trouverons sur la place Saint-Epvre, en face de l’église de ce nom. La place est irrégulière; quelques maisons ont encore leurs anciennes arcades: au milieu est une fontaine. René II l’avait fait élever au lieu d’un îlot de maisons dont il avait débarrassé la place; sa statue était au sommet, elle fut renversée par les Marseillais, en 93; sous la Restauration, on en a replacé une moderne sans aucun caractère: le piédestal avait été déjà renouvelé sous Stanislas, de sorte qu’il ne reste rien du monument original.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
17 ocak 2025
Hacim:
152 s. 4 illüstrasyon
ISBN:
4064066334826
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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