Kitabı oku: «Cyprienne et Cyprien»
Eudoxie Dupuis
Cyprienne et Cyprien

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331672
Table des matières
I LE PÈRE ET LA FILLE.
II PRÉPARATIFS
III LA FAMILLE FOURNIQUET
IV LES GENTILLESSES DE NICOLAS
V LE PIGEON FAVORI
VI CHA ANGEMENT D’EXISTENCE
VII LE JARDIN IMPROVISÉ.
VIII LA PETITE MARRAINE.
IX NOUVELLE AFFECTION.
X TRISTE GUÉRISON.
XI SOURD-MUET.
XII LE PORTRAIT.
XIII NOUVEAUX MALHEURS.
XIV AFFREUX RÉVEIL.
XV A L’AVENTURE.
XVI CONTINUATION DU VOYAGE.
XVII LE BON BERGER.
XVIII NOUVELLES RENCONTRES.
XIX ACCUEIL HOSPITALIER.
XX UNE VOCATION.
XXI A L’ÉCOLE.
XXII ESSAIS MALHEUREUX.
XXIII PREMIERS JOURS DE CLASSE.
XXIV SUITE DE LA LEÇON DE LECTURE.
XXV LA CROIX D’HONNEUR.
XXVI NOUVELLES RÉVÉLATIONS.
XXVII LES MALICES DE CYPRIEN.
XXVIII TOUJOURS DES MALICES.
XXIX LE LANGAGE.
XXX COUP DE THEATRE.
XXXI RÉUNION.
XXXII LA GARDE-MALADE.
XXXIII LE VOYAGE.
XXXIV LA QUERELLE APAISÉE.
XXXV COMMENCEMENT D’ÉDUCATION.
XXXVI NOUVELLES CONNAISSANCES.
XXXVII RECHUTES ET VICTOIRE.
XXXVIII LE PETIT JARDINIER.
XXXIX NOUVELLES SENSATIONS.
XL CATASTROPHE PRÉVENUE.
XLI HEUREUX ÉVÉNEMENT.
XLII UN AUTRE PORTRAIT.
XLIII LE CHEVAL PIE.
XLIV NOUVELLE VICTOIRE.
XLV PÉNIBLE RÉSOLUTION.
XLVI JACOB-RODRIGUES-PEREIRE.
XLVII A L’INSTITUTION.
XLVIII LES MUETS PARLENT.
XLIX JOUISSANCES D’ARTISTE.
L VISITE AU PAYS.
LI LE PRIX DE ROME.
LII LA POURSUITE.
LIII NOUVEAU CONCOURS
LIV DEUX LETTRES.
LV JOURS DE BONHEUR.
LVI UNE ANCIENNE CONNAISSANCE.

PARIS
LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE
15, RUE SOUFFLOT. 15
1878
Tout exemplaire de cet ouvrage, non revêtu de notre griffe, sera réputé contrefait.
CYPRIENNE ET CYPRIEN
Table des matières
I
LE PÈRE ET LA FILLE.
Table des matières
–Viens ici, Cyprienne, j’ai à te parler.
Celui qui s’exprimait ainsi était un homme encore jeune, vêtu en campagnard aisé, il s’adressait à une petite fille de sept à huit ans, et le lieu de la scène était la cuisine d’une ferme des environs de Chartres. Le repas du soir venait de finir. Les domestiques, qui aidaient Claude Rabuteau à cultiver sa propriété, s’étaient retirés, à l’exception d’une vieille servante, occupée à laver la vaisselle. Le maître du logis était assis d’un air pensif auprès de la cheminée où achevaient de brûler deux tisons, restes du feu qui avait servi à préparer le souper et qu’on ne cherchait pas à réunir, car on était en plein été. Quoique l’heure fût déjà avancée, il faisait encore grand jour.
L’enfant s’était rendue à l’appel de son père et se tenait debout devant lui; mais celui-ci ne paraissait pas l’apercevoir. Au bout de quelques instants cependant, il quitta son attitude méditative, prit sa fille par la main et sortit en se dirigeant vers le jardin, qui se trouvait derrière la maison.
Il y avait dans les manières de Claude quelque chose qui n’était pas ordinaire; aussi, tout en se demandant ce qu’il pouvait avoir à lui dire, Cyprienne n’osait l’interroger ni même lui adresser la parole.
Ils marchèrent silencieusement pendant deux ou trois minutes le long des carrés de légumes, bordés d’oseille et de cerfeuil. La petite fille levait de temps en temps les yeux vers son père en attendant qu’il parlât.
–Voilà de belles salades, dit-il enfin.
–Je les ai arrosées tous ces jours passés, répondit Cyprienne.
–Et ces artichauts-là seront bien tendres, continua Claude, sans faire attention aux paroles de l’enfant.
–Ce sont ceux que Benoîte a repiqués, dit encore celle-ci.
–Ah! les doyennés sont gros cette année, poursuivit-il de même, en s’arrêtant devant un poirier en quenouille.
La petite fille, qui n’avait pu se défendre d’un peu d’inquiétude, en remarquant l’air préoccupé de son père, commença à se rassurer.
Il voulait lui donner des instructions relativement au jardin, voilà tout; c’est pour cela qu’il l’avait amenée.
Mais Claude Rabuteau avait autre chose à dire, une chose qui lui coûtait sans doute, car il reprit son air soucieux en continuant sa promenade, et c’est d’un ton distrait qu’il répondait à Cyprienne lorsqu’elle cherchait à attirer son attention sur quelques-unes des productions du potager.
–Voyez, papa, comme le pêcher de maman est beau, dit-elle, en arrêtant son père devant un superbe espalier, dont les branches, disposées avec art, dessinaient sur le mur des lignes serpentines. Jamais encore, j’en suis sûre, il n’a eu autant de pêches que cette année. Regardez comme celle-ci est grosse; et celle-là est-elle assez jolie! Tenez, tenez, il y en a encore de ce côté qui se cachent. Je ne peux parvenir à les compter. Comme maman aurait été heureuse, ajouta-t-elle avec une expression de tristesse, de le voir ainsi.
Tout en parlant et sans quitter la main de son père, elle soulevait délicatement les feuilles sous lesquelles se dissimulaient les fruits rougissants, pour les lui faire admirer.
–Oh! les vilaines bêtes! s’écria-t-elle encore, en découvrant une pêche à demi-rongée et sur laquelle un colimaçon avait laissé ses traces gluantes! Je leur fais pourtant la guerre de mon mieux, il n’y a pas de jour où je n’en détruise, eh bien, voyez!...
Mais le père, de plus en plus absorbé, n’écoutait pas le babillage de la fillette. Une nuance de chagrin, amenée sans doute par le souvenir que Cyprienne venait d’évoquer, avait encore assombri son front. Il continua à suivre l’allée où il marchait; elle aboutissait à une porte donnant sur la route. Claude l’ouvrit et sortit tenant toujours la main de l’enfant.
–Tu parlais de ta mère, tout à l’heure, dit-il enfin comme avec effort quand il eut fait quelques pas, de ta mère que nous avons perdue, voilà déjà. un an. Veux-tu qu’elle soit remplacée auprès de toi? Veux-tu que je te donne une autre maman?
Cyprienne regarda son père avec étonnement. Elle ne comprenait pas très-bien ce qu’il voulait dire.–Une autre maman? Que pouvait-il entendre par là?
Claude répéta sa question.
, L’enfant hésita un instant; mais ce nom de maman n’était-elle pas pour elle synonyme de bonté, de dévouement, de tendresse?
–Je le veux bien, répondit-elle.
Le père respira comme s’il avait le cœur déchargé d’un grand poids.
–Serais-tu bien aise aussi d’avoir un frère et une sœur?
Pour le coup Cyprienne n’avait pas à s’interroger avant de répondre. Que de fois elle s’était plu dans la pensée d’une petite sœur pour partager ses jeux; d’un petit frère à amuser, à aimer; à qui rendre les soins dont elle avait été l’objet.–Oh! elle ne demandait pas mieux que de bien accueillir ceux que le bon Dieu lui enverrait:
–Eh bien! ta nouvelle maman viendra demain ici avec ceux que tu devras appeler ton frère et ta sœur. Tu seras bien gentille pour Zélie et Nicolas, n’est-ce pas?
Ce n’était pas la peine de le lui demander; elle se sentait disposée à leur donner toute son amitié.
–Tu mettras une autre robe, dit le père.
–Oui; ma robe des dimanches.
–Non; une robe de couleur.
–Une robe de couleur! répéta Cyprienne, en jetant un regard sur ses habits, quitter le deuil de maman? Et ses yeux s’emplirent de larmes.
Le père n’eut pas l’air de s’en apercevoir.
–Oui; reprit-il; j’ai dit à Benoîte de t’apprêter une de celles de l’année dernière.
La petite fille ne répondit pas, mais elle eut comme un serrement de cœur. Malgré son jeune âge elle avait ressenti profondément la perte de sa mère. Toutes les circonstances en étaient encore présentes à son esprit. Quitter les vêtements dont la sombre nuance lui rappelait sans cesse celle qui n’était plus, lui causait un nouveau chagrin. Ce changement dans sa toilette lui était rendu plus sensible encore par l’annonce de cette autre maman.–Elle n’aimait pas les robes noires, celle-là, puisqu’il fallait qu’on en mît une autre pour la recevoir.–Sans savoir pourquoi, elle était inquiète et gardait le silence.
Aussi, lorsqu’elle fut couchée dans la chambre qu’elle occupait en commun avec Benoîte, elle se mit à réfléchir, avec un peu d’inquiétude, à ce qu’elle venait d’apprendre. Déjà, quelques jours auparavant, elle avait entendu les servantes parler entre elles de noce, mais elle ne savait pas à quelle noce on faisait allusion. Elle avait seulement remarqué que Benoîte avait laissé échapper des murmures de désapprobation. Maintenant, elle le voyait, le mariage dont il s’agissait, c’était celui de Claude. Quoique ces murmures lui causassent une certaine appréhension, Cyprienne avait confiance en son père et ne demandait pas mieux que d’aimer celle qu’il avait choisie. A la pensée cependant d’appeler une inconnue de ce nom de mère, le souvenir de la protectrice tendre et dévouée qu’elle avait perdue se représentait avec une nouvelle vivacité à son esprit. En même temps elle se rappelait ses dernières paroles avec un religieux respect et une douloureuse émotion.
La veille du jour où elle remonta au ciel Geneviève avait fait venir sa fille près de son lit. La pauvre Cyprienne, sans comprendre toute l’étendue du malheur dont elle était menacée, pleurait amèrement.
Après lui avoir recommandé d’aimer Dieu et d’observer ses commandements, de rester toujours une fille soumise et affectionnée, Geneviève avait ajouté:
–Peut-être ton père te donnera-t-il un jour une autre mère, promets-moi que tu te montreras douce et obéissante envers elle comme tu l’as été envers moi et que, si Dieu t’envoie des sœurs et des frères, tu les aimeras de tout ton cœur.
L’enfant s’était conformée au désir de la mourante et avait pris l’engagement qu’on lui demandait; maintenant cet engagement lui revenait à la mémoire. Quoique son cœur se soulevât à l’idée de voir une étrangère occuper dans la maison la place de celle qui n’était plus, elle ne fut nullement tentée de manquer aux promesses qu’elle avait faites. Néanmoins, contre son ordinaire, elle entendit les heures sonner au coucou de la cuisine, sans pouvoir trouver le sommeil. Elle cherchait à se figurer ce que serait celle que son père appelait sa nouvelle maman; elle s’efforçait de prêter à son visage l’expression qu’elle lisait autrefois sur celui de sa mère, son doux regard, son doux sourire, sa douce voix. Elle pensait aussi à ceux qui allaient devenir son frère et sa sœur; mais là elle était encore plus indécise. Jusqu’ici elle s’était représentée un petit frère ou une petite sœur sous les traits de nouveaux-nés, enveloppés de langes, et s’était vue les soignant, les amusant, les protégeant. Quoique son père ne se fût pas expliqué à ce sujet sur Nicolas et sur Zélie, elle devinait que ce n’étaient pas de tout petits enfants. Quel âge avaient-ils?–On lui avait recommandé d’être gentille avec eux; mais eux, comment seraient-ils pour elle?–Toutes ces réflexions la tenaient éveillée. Cependant, à sept ans, le sommeil finit toujours par reprendre ses droits, et le lendemain matin Benoîte fut obligée d’appeler l’enfant plusieurs fois avant qu’elle ouvrît les yeux.
II
PRÉPARATIFS
Table des matières
Le souvenir de la conversation de la veille s’était effacé de l’esprit de Cyprienne, mais la vue d’une robe de mérinos bleu, qu’elle n’avait pas portée depuis près d’un an, la lui rappela bien vite.
Elle se hâta de s’habiller, arrangea gentiment ses cheveux dans son filet des dimanches et mit la robe où Benoîte avait défait un grand pli, car sa taille s’était beaucoup développée. Aussitôt qu’elle fut prête, elle alla trouver son père. Celui-ci, après l’avoir soulevée pour l’embrasser, la replaça à terre, puis, recula de trois pas pour la considérer à son aise. Sans doute le résultat de cet examen fut satisfaisant, car il sourit et l’embrassa de nouveau, en se disant que la veuve Fourniquet (c’était le nom de sa future) serait bien difficile si elle ne trouvait pas Cyprienne gentille.
Dans la cuisine régnait une agitation inaccoutumée. Benoîte allait et venait de la cheminée au fourneau d’un air affairé. De temps en temps une exclamation de mécontentement semblait prouver qu’elle n’avait pas encore pris son parti de l’événement qui causait tout ce remue-ménage. Le feu brillait déjà dans l’âtre. Un énorme gigot attendait le moment d’être mis à la broche, et une paire de poulets, qui, quelques heures auparavant, faisaient encore entendre leurs joyeux cocoricos, étaient étendus sur la table à côté d’un lapin que Benoîte se disposait à dépecer. Une marmite aux larges proportions, contenant un gros quartier de bœuf, bouillait déjà devant le foyer et le maître du logis se disait qu’avec une bonne omelette au lard, les perdreaux que son ami le garde chasse lui avait promis et quelques autres petites choses encore, le repas serait fort présentable. Une demi-douzaine d’amis devaient y prendre part. Or, les estomacs de campagne, ouverts depuis les premières heures du jour, sont plus vastes que ceux des villes et demandent une plus grande abondance de mets; cependant ici la quantité n’excluait pas la qualité, et Rabuteau, en passant ses provisions en revue, pouvait se frotter les mains avec satisfaction. Au dernier moment il irait lui-même au cellier faire son choix entre deux ou trois tas de bouteilles auxquelles on ne touchait qu’aux fêtes carillonnées. Ne devait-il pas, en effet, compter parmi les grands jours celui où sa future épouse franchissait pour la première fois le seuil de sa maison, et n’était-il pas tout naturel qu’il s’efforçât de la recevoir de son mieux.
–Y a-t-il des pêches de mûrs? dit-il à Cyprienne.
–Oui, répliqua celle-ci avec un peu d’hésitation.
–Eh bien! vas-en chercher et tâche d’en faire une jolie assiette pour le dessert, dit le père, sans remarquer l’air embarrassé de sa fille.
Celle-ci obéit. Plusieurs pêches en effet montraient leurs faces réjouies et vermeilles entre les feuilles, mais ce n’est qu’à regret que Cypriènne y porta la main. Elle avait toujours vu sa mère soigner cet arbre avec prédilection et en cueillir les fruits elle-même. C’était un plaisir pour la jeune femme d’en offrir à ses amis. En tête de ceux-ci figurait Mme Beaupré qui habitait avec son mari, capitaine en retraite, et ses deux enfants, un joli châlet, situé à peu de distance d’Aubecourt, et qu’on appelait la Verdure. Mme Rabuteau lui envoyait toujours sa première récolte et Cyprienne s’était promis de faire comme sa mère, Claude lui ayant permis de disposer à sa fantaisie du produit de l’arbre. Depuis quelques jours elle suivait avec le plus vif intérêt les progrès de la maturité des pêches et se réjouissait d’avance de les donner en les voyant si belles et si appétissantes. Ayant même constaté la veille que plusieurs étaient mûres, elle s’était empressée d’annoncer cette heureuse nouvelle à Jacques et à Valentine en les invitant à venir les cueillir. Il lui fallait maintenant renoncer à ce plaisir. Que diraient ses amis quand ils viendraient chercher les fruits promis?
C’est donc en soupirant qu’elle se mit en devoir d’obéir à l’ordre de son père. Les pêches, mûres à point, se détachaient au moindre contact et elles étaient si grosses que c’est à peine si la petite main de Cyprienne pouvait les saisir. Elle les disposa avec goût dans une corbeille garnie de feuilles, ainsi qu’elle l’avait vu faire à sa mère, en ayant soin de présenter aux regards la partie la plus colorée et la plus veloutée de chacune d’elles.
Peut-être une autre que Cyprienne se serait-elle moins appliquée à exécuter un commandement qui ne lui était pas agréable; mais outre que notre petite amie était soigneuse, sa mère lui ayant enseigné à ne rien négliger de ce qui était dans ses moyens, elle sentait bien que, par amour pour son père, il lui fallait faire bon accueil à la personne qu’il attendait et s’efforcer de lui plaire. Aussi lorsque la corbeille fut placée sur la nappe bien blanche, au milieu de la table de la grand salle, comme on disait, Cyprienne, oubliant la contrariété qu’elle avait d’abord éprouvée au sujet de ses fruits, s’applaudit de son ouvrage et ressentit, en le contemplant, la satisfaction intérieure qui est la première récompense du devoir accompli.
Benoîte cependant continuait ses préparatifs, secondée par la fille de basse-cour, promue pour cette circonstance à la dignité d’aide de cuisine, éplucheuse de légumes et laveuse de vaisselle. Pendant qu’elles travaillaient, la langue des deux servantes ne restait pas oisive, et naturellement, en l’absence du maître, la future maîtresse faisait le sujet de leurs discours. Si Benoîte avait pu se douter que Cyprienne fut à portée de les entendre elle nese serait pas abandonnée à sa mauvaise humeur, et n’aurait pas permis à Léocadie de faire ses commentaires, mais ayant renvoyé l’enfant de la cuisine, par considération pour sa belle robe, elle la croyait retournée au jardin. Elle se trompait. La petite fille ne se sentant pas disposée à se livrer à ses occupations et à ses plaisirs habituels, auxquels d’ailleurs sa toilette mettait obstacle, et ayant saisi quelques paroles échappées à la fille de basse-cour, s’était glissée dans un couloir obscur, qui séparait la cuisine de la grande salle. Elle n’ignorait pas qu’il n’était pas bien de chercher à surprendre les secrets d’autrui; mais elle ne pouvait se défendre d’une vive curiosité au sujet d’une personne qui devait tenir une si grande place dans son existence.
–On dit qu’elle est bien riche, cette Madame Fourniquet? demanda Léocadie à sa vieille compagne.
–Elle est riche! elle est riche! je ne dis pas non, grommela Benoîe; mais il n’y a pas que l’argent au monde!
–Et d’ailleurs, reprit l’autre, not’maître n’est pas pauvre non plus, lui; il n’avait pas tant besoin de penser aux écus. Il aurait mieux fait de chercher une bonne femme.
–Qui te dit qu’elle n’est pas bonne? répliqua avec une certaine aigreur Benoîte, qui voulait bien blâmer son maître, mais qui ne permettait à personne de prendre une semblable liberté.
–Dame! le frère du grand Mathieu, le cousin de Guillaume le charretier, a été chez elle; il dit qu’il n’a pas pu y rester, tant elle est injuste et exigeante.
Benoîte soupira.
–Bien sûr, dit-elle, que ce ne sera pas comme la défunte: toutes les femmes ne sont pas des anges et peut-être le patron eût-il pu mieux choisir.
–Quant à elle, reprit l’autre, on ne dit pas présisément qu’elle soit méchante; ce sont ses garnements d’enfants qui sont insupportables. Il paraît qu’elle leur passe tout. Cette pauvre Cyprienne! Va-t-elle avoir à souffrir avec eux! C’est sa grand’ mère, cette bonne Mme Vidal, qui aura du chagrin aussi de voir sa fille, défunte notre maîtresse, si mal remplacée.
–A la grâce de Dieu! celle qui est là haut veillera, je l’espère, sur l’orpheline.
Et Benoîte poussa un nouveau soupir.
Un soupir semblable s’échappa en même temps de la poitrine de Cyprienne, et sans qu’elle comprît bien de quoi il s’agissait, les discours des deux servantes produisirent une profonde et douloureuse impression sur son esprit.
Elle continua à tendre l’oreille mais le lard que Benoîte venait de jeter dans la poêle fit entendre un crépitement si bruyant que Cyprienne ne put plus rien saisir de la conversation. Lorsqu’il eut cessé, l’entretien se trouvait interrompu par suite de l’absence de Léocadie, qui était allée puiser de l’eau. La vieille servante était complétement absorbée par la tâche de faire revenir les morceaux coupés de son lapin et de leur donner une belle couleur blonde. L’enfant en profita pour s’esquiver.
Elle alla se réfugier dans le potager et se mit à errer dans les allées ne sachant que faire, en attendant l’arrivée des hôtes de son père. Les minutes lui semblaient mortellement longues, car elle n’était pas habituée à l’inaction. Au bout du jardin, comme une échelle dressé le long du mur de clôture, se trouvait un escalier dont le sommet servait en quelque sortede belvédère, et d’où l’on voyait ce qui se passait sur la route. C’est là qu’autrefois Cyprienne venait avec sa mère guetter le retour de Claude. Aussitôt qu’elle l’apercevait, Geneviève descendait de son observatoire et sortait par la petite porte qui se trouvait à proximité: celle-là même dont Rabuteau avait fait usage la veille au soir. Elle s’élançait au devant de son mari. Celui-ci alors embrassait sa femme, prenait sa fille dans ses bras et la portait ainsi jusqu’à la maison en traversant le jardin. Lorsqu’il revenait avec un chariot chargé de paille ou de foin, il y plaçait l’enfant, toute fière de faire cette entrée triomphale dans la cour, pendant que le père et la mère, souriant à sa joie, marchaient à côté de la voiture.
Cyprienne gravit l’escalier. Sa tête dépassait à peine le chaperon du mur, aussi ne pouvait-elle voir la partie de la route qui le longeait; mais au loin elle en distinguait le tournant, avant l’entrée du village, et tenait ses yeux obstinément fixés sur ce point. Il lui semblait que c’était de ce côté, non d’un autre, que devaient venir madame Fourniquet et ses enfants. Le temps s’écoulait pour elle si lentement que plus d’une fois elle avait été tentée d’abandonner son poste d’observation; une force, qu’il lui eût été impossible d’expliquer, l’y avait retenue.
III
LA FAMILLE FOURNIQUET
Table des matières
Midi venait de sonner lorsqu’une carriole, attelée d’un cheval gris, et contenant trois personnes, se montra sur la partie de la route visible aux regards de Cyprienne. Plusieurs voitures déjà avaient paru en cet endroit, et elle s’était dit que ce n’était pas cela; mais cette fois son cœur se mit à battre avec violence. C’est qu’en effet c’était cela: elle avait bien deviné. Elle suivit la voiture des yeux tant qu’elle put; puis elle la vit disparaître à demi entre les haies qui bordaient le chemin, jusqu’à ce que les premières maisons d’Aubecburt la dérobassent complétement aux regards.
Cyprienne resta d’abord quelque temps indécise. Elle était loin de se sentir attirée vers ces nouveaux venus. Si elle avait été libre, elle se serait cachée plutôt que d’aller au devant d’eux, mais elle réfléchit qu’en agissant ainsi elle mécontenterait son père.
La voix de Claude, qui l’appelait, ne lui laissa pas le loisir d’agir à sa guise. Elle descendit l’escacalier en toute hâte et alla le rejoindre. Lui aussi, pour faire honneur à ses hôtes, avait mis sa veste des jours de fête.
–Qu’es-tu donc devenue? lui dit-il, je te cherche de tous côtés. Les voilà qui arrivent.–Songe que tu m’as promis d’être gentille.–Bon! ta robe est pleine de poussière à présent! Où donc t’es-tu fourrée?
En parlant ainsi, Claude, du revers de sa manche, enlevait les empreintes blanchâtres que le mur, contre lequel elle s’était appuyée, avait laissées sur la robe de sa fille, puis il passa la main sur ses cheveux pour les lisser et se dirigea vers la maison. Déjà, sur le chemin montant et caillouteux, menant de la route à la ferme, on entendait les cahots de la carriole qui approchait.
Un instant après, elle faisait son entrée dans la cour. Claude, tenant Cyprienne par la main, s’était avancé jusqu’à la porte charretière pour souhaiter la bien-venue à sa future. Pendant que celle-ci répondait à ses compliments et que Benoîte, sur l’ordre de son maître, apportait un tabouret qui devait lui permettre de descendre plus facilement, Cyprienne put la regarder à son aise, ainsi que ceux qui l’accompagnaient.
La veuve Fourniquet était une grande et grosse femme, aux traits prononcés, au teint fortement coloré; ses yeux ne manquaient pas d’éclat, mais l’expression de dureté qui s’y lisait était encore augmentée par la teinte foncée de ses sourcils et par une paire de moustaches qui se dessinaient sur sa lèvre supérieure. On voyait, rien qu’à l’air dont elle regardait autour d’elle, qu’elle était habituée à commander.
Sa toilette était des plus riches et des plus élégantes pour une femme de campagne. Elle portait une robe de soie brune, un ample tablier de taffetas noir et, sur son corsage, une chaîne s’étageait en faisant plusieurs fois le tour de son cou. La mode des coiffures de la ville n’étant pas encore devenue d’un usage général à Aubecourt et aux environs, la future madame Rabuteau portait un bonnet garni de rubans cramoisis et de valencienne, la plus fine et la plus haute qu’on eût pu trouver à Chartres. C’est sans doute ce qui lui faisait relever la tête avec tant d’orgueil et l’empêchait de voir à ses pieds la pauvre petite Cyprienne, qui cependant lui avait fait sa plus belle révérence.
A côté de madame Fourniquet, sur la banquette, au fond de la carriole, se tenait une fillette de onze à douze ans, vêtue, elle, à la dernière mode, du moins dans son opinion. Robe garnie d’une infinité de volants et de falbalas, chapeau à fleurs, mantelet. de soie. Cyprienne se sentit d’autant plus intimidée par ce grand déploiement d’élégance que la figure de la fille, non plus que celle de la mère, n’exprimait rien d’agréable.
Un autre personnage encore se trouvait dans la voiture dont il tenait les rênes. C’était un garçon plus âgé que Zélie d’un an ou deux. Il sauta à terre, aussitôt que l’équipage fut arrêté, et se mit à inspecter le lieu où il se trouvait sans se soucier davantage de sa mère et de sa sœur.
Heureusement Claude était là. Il prit le cheval par la bride et amena la voiture jusque devant la porte de la maison où Benoite, son tabouret à la main, attendait toujours. Puis, s’avançant galamment, il offrit la main à la veuve pour l’aider à mettre pied à terre.
Alors seulement elle parut s’apercevoir de la présence de Cyprienne, qui avait suivi la voiture d ans la traversée de la cour.
–C’est là votre fille, M. Rabuteau? dit-elle.
Et sur la réponse affirmative de celui-ci:
–Elle est assez gentille, mais bien chétive. Vous dites qu’elle a sept ans passés; on ne lui en donnerait pas plus de six. Si vous aviez vu Zélie à cet âge, elle était autrement taillée que celle-là.
C’est tout l’accueil que la pauvre Cyprienne reçut de celle qui allait devenir sa mère.
Quant à mademoiselle Fourniquet, elle ne regarda pas même la petite fille. Elle était bien trop fière de la sensation que devait produire sa brillante toilette sur tous ceux qui se trouvaient là pour s’occuper d’autre chose.
De nombreux spectateurs en effet assistaient au débarquement. Aux convives de Claude, arrivés depuis quelque temps déjà, s’étaient joints les deux servantes, les deux hommes revenus du labour pour le repas de midi et jusqu’au petit vacher. Sous prétexte de venir présenter leurs compliments à la future maîtresse de céans, ils s’étaient approchés. En réalité ils avaient hâte surtout de l’examiner, afin de savoir ce que l’avenir leur réservait sous cette direction. Sans doute le résultat de cette inspection ne fut pas favorable, car ils échangèrent quelque remarques prouvant qu’ils n’auguraient rien de bon du changement qui allait avoir lieu.
Claude traversant la maison, c’est ainsi que dans les campagnes on appelle la cuisine, conduisit la veuve Fourniquet dans la salle où le repas était préparé et chacun se disposa à y prendre place. On chercha Nicolas; il était déjà occupé à jeter des pierres aux canards, s’ébatant sur la mare. Cependant lorsqu’il apprit que le dîner était prêt, il abandonna bien vîte son divertissement; car, en fait de plaisir, celui que Nicolas mettait de beaucoup au-dessus des autres, c’était celui de bien manger.
Nous n’avons pas l’intention de tenir nos petits lecteurs, le verre ou la fourchette en main, pendant quatre ou cinq heures, avec les hôtes de Claude Rabuteau. Nous laisserons donc à ceux-ci la liberté de faire honneur au festin, en devisant sur les prix des grains et des moutons au dernier marché, pour revenir à Cyprienne. Elle avait grande envie de quitter la table; mais elle ne l’avait pas fait de peur de contrarier son père. Depuis longtemps toutefois elle y demeurait inactive, pendant que Zélie, placée à côté d’elle, ne cessait de remplir et de vider successivement son assiette avec une persévérance que sa voisine avait peine à comprendre. Peut-être madame Fourniquet éprouva-t-elle un peu de dépit de voir que la sobriété de l’une faisait ressortir en quelque sorte la gourmandise de l’autre, car elle dit à Cyprienne avec aigreur:
–Je ne suis pas surprise, ma petite, que vous soyez si pâle et si maigre; vous ne mangez pas. Regardez Zélie; en voilà de la santé! mais aussi elle ne fait pas la mijaurée et ne grignotte pas du bout des dents, ainsi que vous.
Au bout d’un certain temps néanmoins, elle s’avisa que cette santé si florissante pourrait bien se mal trouver d’une station indéfinie à table, aussi dit-elle à sa fille.
–Tu as assez mangé. Va donc te promener avec Cyprienne; voir le jardin, la maison.
Il faut croire que Zélie était dans ce moment, ce qui ne lui arrivait pas tous les jours, du même avis que sa mère, ou bien qu’elle avait quelque curiosité de parcourir le lieu où elle allait désormais demeurer, car elle obéit presque sans murmurer, et les fillettes, sortant de la maison, se dirigèrent vers le potager.
Peu de temps après, Nicolas vint les rejoindre. On voulait parler d’affaires et on l’avait renvoyé. Jusque-là la promenade entre Cyprienne et Zélie avait été fort paisible, sinon des plus divertissantes. Les deux enfants s’étaient contentées de marcher l’une à côté de l’autre presque sans rien dire. Cyprienne, se laissant aller à son bon naturel et voulant se conformer aux recommandations de son père, avait d’abord essayé de causer avec sa compagne. Elle lui avait fait les honneurs de ses rosiers, de ses œillets et des autres plantes qui formaient son petit parterre; mais Zélie l’avait écoutée avec tant d’indifférence et d’un air si peu gracieux que Cyprienne n’avait pas osé pousser plus loin ses tentatives pour engager la conversation. Elle s’était en conséquence, bornée à lui proposer de s’asseoir sous la tonnelle. Ce à quoi l’autre avait accédé tout de suite. Le repas, beaucoup trop copieux qu’elle venait de faire, joint à sa paresee et à sa nonchalance habituelles, lui faisait trouver la promenade aussi ennuyeuse que fatigante. C’est là que Nicolas les découvrit toujours silencieuses.
IV
LES GENTILLESSES DE NICOLAS
Table des matières
Le repas avait produit un tout autre effet sur le frère que sur la sœur. Loin qu’il l’eût abattu et comme endormi, il l’avait, au contraire, surexcité. C’est que Nicolas ne s’était pas contenté, comme Zélie, de manger abondamment de tous les plats; il avait encore arrosé son dîner de nombreuses libations. Sa mère n’avait jamais songé à le contraindre en rien et prenait plaisir, au contraire, à le voir boire comme un homme; c’était son expression. Aussi avait-il le teint échauffé, l’air animé et les manières, ainsi que le ton, plus grossiers encore que le matin. Il tenait à la main une sorte de longue badine, formée d’une branche de noisetier dépouillée de son écorce, avec laquelle il venait déjà d’effaroucher la basse-cour et qu’il brandissait de tous côtés.
–Eh bien! qu’est-ce que vous faites donc là, vous autres? cria-t-il de loin aux deux petites filles; vous avez une drôle de manière de vous amuser. Allons; venez ici tout de suite.
En parlant ainsi il continuait à agiter sa baguette.
–Prenez garde, M. Nicolas, dit doucement Cyprienne; vous allez abimer mes rosiers.
–Bah! le grand mal! répliqua Nicolas, cinglant à droite et à gauche au milieu des arbustes, qui éparpillèrent leurs pétales de tous côtés.
–Mes roses! mes belles roses! s’écria l’enfant.
–Oh! ses roses! elles sont fraîches tes roses! ricana Nicolas, en continuant son exécution. Tiens! les voilà tes roses! et avec leurs boutons encore!... Vlan! vlan! vlan!
–Je vous en prie! je vous en supplie, s’écria de nouveau Cyprienne tout en pleurs et s’élançant à la défense de son parterre, au risque de recevoir elle-même quelques coups. Mes fleurs! mes pauvres fleurs! que j’aimais tant!
–Dites-lui de finir, continua-t-elle en se retournant pour s’adresser à Zélie.
Mais elle demeura attérée en reconnaissant qu’elle ne pouvait espérer aucun appui de ce côté. En effet, la figure de sa compagne, au lieu d’exprimer, comme Cyprienne s’y attendait, l’indignation ou du moins le mécontentement, ne peiguait qu’une satisfaction sournoise. Un sourire sardonique, semblable à celui de Nicolas, se montrait sur ses lèvres. La petite fille avait peine à croire à tant de malice, elle tourna de nouveau son regard vers ses plates-bandes. Il ne restait plus rien du joli jardinet qu’elle aimait, tant pour la beauté des fleurs qu’à cause du souvenir de sa mère, qui l’avait planté et le cultivait soigneusement. Elle ramassa les tiges couvertes de boutons qui gisaient à terre, les regarda tristement les yeux pleins de larmes et le cœur gonflé de chagrin.
–Mes roses, mes chères roses! répéta-t-elle en portant à ses lèvres les fleurs pourprées et parfumées, qui avaient vu trancher si brusquement leur courte existence.
Pendant ce temps Nicolas poursuivait sa course à travers le jardin, continuant à tout dévaster sur son passage, et suivi de Zélie qui ne s’amusant pas du tout avec Cyprienne, trop sensée et trop sérieuse pour elle, avait saisi avec empressement la première occasion de la quitter.
Ils arrivèrent ainsi devant le beau pêcher. Cyprienne, on se le rappelle, y avait le matin même récolté tous les fruits bons à être mangés. D’autres commençaient à rougir. Nicolas n’eut rien de plus pressé que de les cueillir, et tous deux lui et sa sœur, se mirent à les dévorer gloutonnement, comme s’il eût pu leur rester quelque appétit après le repas interminable qu’ils venaient de faire. Une pêche, plus grosse encore que les autres, se montrait à une branche élevée. Nicolas voulut s’en emparer; il se hissa le long du mur, appuyant le bout de ses pieds sur les rameaux de l’arbre, sans se soucier du dommage qu’il causait. La pêche n’avait pas encore atteint le degré de maturité convenable pour céder facilement; elle résista. Nicolas tint bon; il tira et tira si bien que la branche, avec tous ses fruits, verts encore, se détacha toute entière. Le garçon se mit à éclater de rire, en montrant à sa sœur le résultat qu’il venait d’obtenir. Celle-ci, qui ne s’était pas livrée pendant le dîner au même genre d’intempérance que son frère, et dont la tête était restée saine, ne partagea pas sa gaieté. Elle reprocha vivement à Nicolas son action, car elle craignait d’être punie, et Cyprienne, qui avait surveillé de loin cette scène avec désespoir, s’étant approchée, elle lui cria bien vite:
–Ce n’est pas moi! ce n’est pas moi!
Pour le coup l’enfant, en voyant l’état dans lequel Nicolas venait de mettre le bel espalier éprouva une si douloureuse stupéfaction qu’elle ne put que balbutier en joignant les mains, comme elle l’avait fait un instant avant:
–Mes pêches! mes pauvres pêches!
–Ses pêches! s’écria Nicolas; voilà ses pêches maintenant! Tout à l’heure c’étaient ses roses. Ah! ça! tout est donc à toi ici?
–Non, répliqua doucement et tristement Cyprienne. Il n’y avait que les rosiers et cet arbre-là. Papa me les avait donnés. C’est moi qui en prenais soin.
–Elle n’est pas mauvaise celle-là avec son pêcher! ricana Nicolas sans faire attention aux discours de la petite fille. Son pêcher! ses rosiers! Il faudra que tout cela change. Nous verrons si la semaine prochaine tu diras encore mon pêcher! mes rosiers!
Cyprienne ne répliqua pas. Elle l’aurait voulu d’ailleurs que cela lui eût été impossible; le chagrin la suffoquait.
Nicolas, en poursuivant sa route, aperçut l’escalier, qui permettait de voir par dessus le mur du jardin. Il l’eut bientôt gravi, enchanté de cette découverte. Trouvant ce lieu tout à fait commode pour se livrer à sa malice il se promit bien que, quand il habiterait la maison de Claude Rabuteau, il en ferait un de ses lieux de prédilection.–Ne serait-ce pas amusant d’injurier de là les passants sans en être vu, de jeter des pierres aux chiens, et de les entendre s’égosiller à force d’aboyer tandis que, bien retranché sur son perchoir, il n’aurait pas à craindre leurs morsures. Pendant que Nicolas formait ces beaux projets, un mendiant cheminait paisiblement le long du mur. Nicolas choisit le moment où il se trouvait juste au-dessous de lui et détachant un débris de moellon, il le laissa tomber sur la tête du pauvre homme dont le chapeau s’enfonça jusque sur les yeux. Il se hâta de se dégager, mais il ne put voir d’où lui venait cette agression, car le mauvais garnement s’était hâté de se cacher. L’autre s’en alla en grommelant pendant que Nicolas et sa sœur, qui l’avait rejointe au haut des marches, riaient tout bas du succès de leur malice en attendant que l’éloignement de leur victime leur permit de se laisser aller sans contrainte aux éclats de leur gaieté. Quand ils redescendirent, ils étaient seuls. Cyprienne avait pris le parti de rentrer.
Quelques-uns des convives étaient encore à table, mais Claude et la veuve Fourniquet parcouraient la ferme; visitaient les granges, le cellier, les écuries, la laiterie. Rabuteau montrait avec complaisance à sa future toutes ses richesses; lui faisant remarquer la beauté des bestiaux, la propreté des étables, l’excellent entretien des bâtiments d’exploitation, le bon ordre de toutes choses. La veuve examinait à fond et en connaisseuse, lorsqu’elle aperçut Cyprienne se dirigeant vers la maison. Elle l’appela pour savoir où étaient ses enfants.
–Pourquoi ne restes-tu pas avec eux, dit-elle lorsqu’elle eut appris qu’ils étaient dans le jardin.
L’enfant baissa les yeux sans répondre.
–Je vois qu’on s’est disputé, dit aigrement madame Fourniquet; je n’aime pas cela. Il faudra vous habituer à vivre en bonne intelligence avec Nicolas et Zélie. Ce n’est pas difficile, car ils ne sont pas méchants.
–Tu m’avais promis d’être gentille, dit Rabuteau.
–Oh! papa!... balbutia l’enfant. Ce furent les seuls mots qu’elle put prononcer.
–Allons; retourne avec tes camarades et montre-toi aimable et complaisante. Tiens! les voilà.
Zélie et son frère sortaient en effet à leur tour du potager, car la désertion de Cyprienne ne faisait pas le compte de Nicolas dont le plus grand bonheur était de taquiner et à qui il fallait toujours un souffre-douleur. Pour obéir à son père la petite fille alla les rejoindre, mais elle était incapable d’articuler une syllabe et demeurait silencieuse derrière eux, redoutant sans cesse une nouvelle méchanceté de leur part.
Rustaud, le vieux serviteur qui depuis plusieurs années déjà défendait contre les malfaiteurs la porte de la maison de Claude Rabuteau, semblait avoir déjà pris Nicolas en aversion. Chaque fois que celui-ci passait près de sa niche, le boule-dogue s’élançait d’un bond à l’extrémité de sa chaîne, comme s’il avait espéré la briser en lui donnant cette secousse. Nul doute que si elle eut été moins solide il n’eut satisfait sa colère. A un certain mo– ment même, il semblait si furieux qu’on aurait cru qu’il allait rompre ses entraves; mais la petite main de Cyprienne le calma aussitôt. N’était-ce pas à cause d’elle pourtant que le brave Rustaud, qui n’était dur qu’envers les méchants, avait pris en haine ces nouveaux-venus? N’était-ce pas pour elle qu’il les redoutait? Il semblait que son instinct de chien lui eut fait pressentir que leur arrivée était pour sa gentille maîtresse le signal d’une vie d’ennui et de chagrin.
V
LE PIGEON FAVORI
Table des matières
Les enfants parcouraient donc les environs de la maison pendant que les futurs époux avaient dirigé leur promenade d’un autre côté. En ce moment un pigeon, blanc comme la neige, vint s’abattre sur l’épaule de Cyprienne qui, le prenant dans ses mains, le caressa doucement et le cacha à demi dans son tablier.
–Cher petit Lili, disait-elle, en l’accablant de marques d’amitié. Te voilà donc, mon mignon?
–Montrez-le moi? dit Zélie en se rapprochant.
Cyprienne souleva sa main.
–N’est-ce pas qu’il est gentil fit-elle en souriant.
–Voyons? dit à son tour Nicolas.
La petite fille pressa le pigeon sur sa poitrine, d’un air de crainte et de défiance.
–Est-elle bête, s’écria le garçon; elle s’imagine que c’est pour lui faire du mal!
–Oh! j’espère que non, dit-elle. Vous ne seriez pas assez méchant pour cela.
–Laissez-le moi regarder, alors?
Et comme Cyprienne, toujours avec un peu de répugnance et d’appréhension, lui permettait néanmoins de jeter un coup d’œil sur l’oiseau, Nicolas, lui écartant violemment les mains, s’en empara.
–Mon pigeon! mon pigeon! s’écria Cyprienne.
–Bon! la voilà encore. Son pigeon! son pigeon. Quand je disais que tout était à elle ici! Mais je te le répète, nous verrons si la semaine prochaine ce sera la même chose.–Après tout, je n’en ai que faire, moi, de cet animal: Viens le chercher.
Et s’élançant sur une échelle, dressée devant une fenêtre du grenier, il fut bientôt en haut, l’oiseau toujours dans sa main.
Cyprienne leva vers lui sa figure tout en larmes, en étendant les bras et en continuant à répéter; mon pigeon! mon pigeon!
–Mais puisque je te dis de venir le chercher répliqua l’autre; tu n’as qu’à faire ce que je t’ordonne.
Cyprienne aurait bien pu lui demander de quel droit il lui parlait d’un ton si arrogant; mais elle était trop préoccupée du sort de son oiseau pour y penser.
Elle fit quelques pas en avant, hésita; puis, tout en laissant un pied par terre, posa l’autre timidement sur le premier bâton de l’échelle.
–Allons donc! N’aie pas peur! je la tiens.
Et Nicolas, de la fenêtre au ras du plancher qu’il avait atteinte, serrant toujours le pigeon d’une main, posa l’autre sur labarre du haut de l’échelle, comme pour lui donner de la solidité.
–Monte hardiment, dit il.
L’enfant se hasarda en tremblant. Elle n’avait pas coutume de grimper ainsi: sa mère lui avait dit bien souvent que cela ne convenait pas à une petite fille; mais dans ce moment, le danger que courait son pigeon favori lui fit oublier cette défense. Nicolas l’excitait toujours de ses paroles.
–N’aie donc pas peur, répétait-il.–Es-tu poltronne! Monte donc!–Bon! Voilà trois échelons de franchis!–Un peu de courage!
Mais à peine la petite fille fut-elle arrivée à quelques pieds du sol que le méchant garçon, écartant l’échelle du mur, se mit à la secouer, de la main qui la tenait, au risque de précipiter Cyprienne à la renverse. Celle-ci se cramponna de toute sa force aux deux montants en poussant des cris d’effroi. Par malheur le lieu de cette scène était assez éloigné de la maison et les domestiques, occupés d’un autre côté, ne pouvaient l’entendre. Nicolas continuait son jeu cruel, en riant de tout son cœur de la terreur de Cyprienne, pendant que Zélie, restée à terre, répondait aux méchants éclats de rire de son frère par des éclats de rire semblables. La petite fille continuait ses appels désespérés, s’attendant à chaque instant à voir le vaurien, qui tenait l’échelle, la lancer avec elle dans le vide. Déjà elle se demandait si elle ne ferait pas mieux de sauter en bas, lorsque tout à coup elle se sentit saisir par derrière, et, avant qu’elle pût se rendre compte de ce qui se passait, elle se trouva par terre en sûreté.
Ce secours inespéré lui était apporté par un garçon de dix à douze ans, que son teint délicat, sa tenue soignée, quoique simple, annonçaient comme appartenant à la classe bourgeoise. Il était accompagné d’une petite fille un peu plus jeune que lui. Cyprienne reconnut bien vite ses amis, Jacques et Valentine; ceux-là même auxquels elle destinait les fruits de son pêcher; Valentine, en effet, avait à la main une petite corbeille pour emporter la récolte. D’abord Cyprienne n’y fit pas attention, car, après que l’étourdissement causé par le danger qu’elle venait de courir fut dissipé, sa pensée se porta sur son pigeon et son cœur fut soulagé d’un grand poids en voyant qu’il avait échappé à son ennemi. En effet, au moment où Jacques s’était élancé au secours de sa petite amie, Nicolas, saisi de surprise, avait lâché l’oiseau. Celui-ci avait profité de sa liberté pour s’envoler sur le toit voisin. C’est là que le regard anxieux de Cyprienne le retrouva, occupé à remettre en ordre ses plumes, un peu dérangées par les efforts qu’il avait faits pour se tirer des mains qui le retenaient.
La joie de la petite fille, en voyant son pigeon chéri en liberté, fut vivement partagée par Jacques et Valentine, qu’elle avait mis en quelques mots au courant de la situation.
En les voyant arriver, Zélie avait abandonné la place; mais Nicolas était resté à la fenêtre du grenier, sifflottant et affectant un air d’indifférence; fort peu empressé en réalité de descendre, car Jacques, indigné de sa méchanceté, se tenait au bas de l’échelle, prêt à venger sa petite amie. Les deux garçons s’envoyèrent des regards de défi, accompagnés de la part de Nicolas, et selon sa coutume, de mots grossiers et injurieux; mais la querelle n’alla pas plus loin; Cyprienne supplia son libérateur de laisser Nicolas tranquille, trop heureuse d’en être débarrassée pour quelque temps, et se doutant bien qu’il n’oserait s’attaquer à elle tant qu’elle serait dans la compagnie de Jacques et de sa sœur. Elle les entraîna dans le jardin. Alors seulement elle remarqua la corbeille que portait Valentine, et la contrariété qu’elle ressentit de ne pouvoir donner les pêches promises troubla le contentement que lui avait causé la délivrance de son pigeon. C’est les larmes aux yeux qu’elle avoua comment elle avait dû disposer de sa récolte autrement qu’elle ne l’eût désiré. Le frère et la sœur s’efforcèrent par leurs caresses de lui faire oublier son chagrin.
–Et non-seulement, ajouta Cyprienne, je n’ai pas de pêches à vous offrir aujourd’hui, mais je n’en aurai pas davantage un autre jour. Venez voir dans quel état est mon pêcher.
En montrant à ses amis les dégâts commis par Nicolas, Cyprienne leur raconta les événements du jour et celui qui se préparait. Valentine ne saisissait pas très-bien ce que la petite fille voulait dire en parlant du mariage de son père, de la nouvelle maman qu’elle allait avoir, de ceux qui devaient être ses frère et sœur; mais Jacques paraissait comprendre beaucoup mieux.
–Ce qu’il y a seulement de fâcheux, dit-il, c’est que ce Nicolas soit si méchant, autrement ce serait très-heureux pour toi d’avoir une seconde maman, puisque le bon Dieu t’a repris la première, surtout si celle-là ressemblait à la mienne.
–Que voulez vous dire, monsieur Jacques? Vous n’en avez jamais eu d’autre que celle que vous avez maintenant?
–C’est ce qui te trompe. Je le croyais aussi; il n’y a pas longtemps que je sais le contraire. C’est seulement depuis ma première communion, au mois de mai dernier. Papa me l’a appris à ce moment-là, parce que, disait-il, je n’étais plus un petit garçon. et il pouvait me parler sérieusement. Valentine l’a ignoré jusqu’à présent; papa m’avait permis de le lui dire; j’attendais une occasion. Eh bien! il paraît que ma véritable maman est morte quand je venais à peine de naître. Papa s’est remarié afin d’avoir une femme pour prendre soin de moi, et c’est cette femme-là qui m’a élevé. Elle est la vraie mère de Valentine, mais je ne me suis jamais aperçu qu’elle aimât mieux ma sœur que moi. Je me rappelle bien comme elle m’a soigné, il y a deux ans, quand j’ai eu ma fièvre scarlatine; chaque fois que j’ouvrais les yeux, j’étais sûr de la voir penchée sur mon lit. Et quand j’ai commencé à aller mieux, à me lever, comme elle était contente! Moi aussi, je la chéris de toute mon âme, et, plus encore, il me semble, depuis que je comprends, avec quelle tendresse elle a remplacé la mère que j’avais perdue.
–Oh! c’est que madame Beaupré est si bonne!
–Qui te dit que madame Fourniquet ne l’est pas également? Ce n’est pas une raison, parce que son fils est méchant, pour qu’elle soit de même. Allons, du courage, ma pauvre Cyprienne. Tu penses bien que si ton papa supposait que cette femme-là dût te rendre malheureuse, il ne l’épouserait pas.
Ce raisonnement parut calmer la fillette. Oui son père l’aimait; elle le savait et se disait, comme Jacques, qu’il ne voulait que son bonheur; mais ce qu’elle ne savait pas c’est que, si Claude Rabuteau aimait sa fille, il aimait aussi l’argent, et que ce qui l’avait dirigé dans son choix c’était plutôt la considération de la fortune que la recherche des qualité du cœur. Il ne s’était pas demandé si Cyprienne aurait ou non à souffrir du caractère de sa belle-mère. Il n’y avait même pas pensé. L’éblouis– sement, causé par les sacs d’écus de la veuve Fourniquet, l’empêchait complètement d’apercevoir ses défauts.
VI
CHA ANGEMENT D’EXISTENCE
Table des matières
La semaine suivante, la nouvelle madame Rabuteau faisait son installation dans la maison de son mari.
Alors commença pour Cyprienne une vie bien différente de celle qu’elle avait menée jusque-là. Non que sa belle-mère fût, à proprement parler, une méchante femme et qu’elle se plût à la faire souffrir; mais sa partialité pour ses enfants était si grande qu’elle la rendait injuste pour la fille de Claude. Tous les rapports que Zélie et son frère lui faisaient sur Cyprienne trouvaient créance auprès d’elle. Nicolas avait-il dérobé des œufs ou des fruits, vidé en cachette un pot de miel ou satisfait sa gourmandise de quelque autre manière, il en accusait l’enfant. Zélie avait-elle cassé un objet deménage, négligé la besogne dont sa mère l’avait chargée, elle trouvait moyen de faire retomber sa faute sur Cyprienne. Si elle n’avait pas donné à manger aux poulets à l’heure habituelle, si les salades qu’elle devait arroser manquaient d’eau, si sa robe était déchirée, son dé perdu, son linge roussi, son tricot embrouillé, c’est sa sœur qui en était cause. Malgré l’invraisemblance, et même parfois l’absurdité de ces imputations, madame Fourniquet, devenue madame Rabuteau, les accueillait comme des vérités incontestables. Si elle avait pris la peine d’aller au fond des choses, ou même simplement de s’en rapporter au bon sens, elle en aurait bien vite reconnu la fausseté; mais elle ne se souciait pas d’être éclairée à cet égard. Il lui aurait fallu alors punir les véritables coupables, ce qui eut été pour elle un crêve-cœur.
Quand à Claude, après avoir d’abord essayé quelques paroles de conciliation, il n’avait pas tardé à reconnaître qu’il n’était pas de force à se mesurer avec sa nouvelle moitié, laquelle avait le verbe haut et la parole brusque; aussi avait-il pris le parti de fermer les yeux. Il s’était contenté de déclarer qu’il ne voulait pas de querelles et qu’il entendait qu’on vécut en paix dans sa maison.
Cyprienne d’ailleurs ne se plaignait jamais des procédés de sa belle-mère, soit qu’elle craignît de faire de la peine à son père, soit qu’elle eût deviné qu’il ne la protégerait pas d’une manière efficace. Une seule personne, témoin des inj ustices dont l’enfant avait à souffrir, osait élever la voix en sa faveur, c’était Benoite. Sa maîtresse avait beau lui imposer silence, la vieille servante ne pouvait voir la tille de la maison, comme elle disait, traitée ainsi sans faire son possible pour la défendre. Malheureusement son intervention, comme il arrive souvent en pareil cas, n’avait d’autre résultat que d’aggraver le mal.
La maison autrefois si paisible, où tous les travaux s’accomplissaient si facilement, dirigés par la doucemain et la douce voix de la mère de Cyprienne, était donc devenue un enfer. Nicolas ne s’occupait qu’à tourmenter ceux qui l’habitaient et sa mère elle-même, malgré sa complaisance et sa faiblesse, n’était pas épargnée. On n’entendait tout le jour qu’altercations violentes entre le frère et la sœur auxquelles se mêlait la voix de leur mère, cherchant à les mettre d’accord, et souvent celle de Benoite, venant au secours de Cyprienne.
Nicolas ne se contentait pas, quand il le pouvait, de rejeter sur elle tous ses méfaits; il s’appliquait en outre à lui jouer tous les tours imaginables. Il n’était jamais si heureux que lorsqu’il était parvenu à la faire punir et l’on pense bien qu’il n’avait pas grand’peine à obtenir ce résultat.
On avait confié à l’enfant la surveillance des lapins. Chaque matin elle leur coupait dans le clos de l’herbe fraîche et parfumée et dans la journée elle leur distribuait la nourriture dont ils avaient besoin, ayant toujours grand soin de fermer la porte de leur petite habitation. Un beau jour Nicolas imagina, non-seulement d’ouvrir cette porte, mais encore d’aller porter les lapins, les uns après les autres, tout au milieu du jardin. On peut croire que les animaux se prêtèrent volontiers à ce divertissement. Une heure de vagabondage, quand on mène forcément une vie aussi sédentaire que la leur, pouvoir s’en donner à cœur joie de toutes sortes de choses succulentes, ces avantages ne sont pas à dédaigner. Les uns s’en prirent aux carrés de salades, les autres envahirent une plate-bande de carottes nouvelles. Pendant que ceux-ci goûtaient aux petits pois à peine formés, ceux-là se régalaient de haricots dont les fleurs tendaient à se convertir en gousses vertes. Toute une famille avait entrepris le siège d’un chou gigantesque. Le père et la mère l’avaient attaqué par le pied, tandis que les petits, montés sur le dos de leurs parents, se poussant, se querellant, se jetant tour à tour par terre, s’appliquaient à ronger les feuilles à qui mieux mieux. L’un, plus audacieux encore, était parvenu au centre de la place et essayait ses jeunes dents sur la tête pommée et exquise. Nicolas était dans le ravissement et se tordait de rire, puis quand il les vit tous bien attablés il commença à les chasser de tous côtés, en appelant à l’aide. Toute la maison fut bientôt dans le jardin.
–Voyez le bel ouvrage de Mlle Cyprienne, qui fait toujours si bien tout ce qu’elle fait, s’écria-t-il alors, en continuant à courir après les lapins comme pour les attrapper et les forcer à réintégrer leur demeure, mais en réalité ne cherchant qu’à les disperser et à prolonger la farce. Voyez le bel ouvrage! En ont ils fait du dégât? Si je n’étais pas entré par hasard pour chercher l’échelle, ils n’auraient rien laissé à manger ici!
–Je ne sais pas comment cela est arrivé. Ce n’est pas ma faute, dit Cyprienne.
–Pas ta faute!.. Et la porte de leur niche qui est toute grande ouverte! Ce sont eux, n’est-ce pas, qui ont tiré la targette. Je croirais plutôt que tu ne l’as pas poussée ce matin, en leur apportant à manger et dame! eux, pas bêtes! ils ont profité de l’occasion pour aller se promener.
–Mais non; je vous assure que j’y fais bien attention et que j’ai fermé leur porte aujourd’hui comme d’habitude.
–Oui, c’est cela; comme d’habitude! reprit Nicolas en ricanant.
–Si vous l’aviez fermée, dit aigrement Mme Rabuteau, elle le serait encore. Qui voulez-vous qui s’amuse à l’ouvrir?
–Qui? Je m’en doute bien, moi, dit alors Benoîte. Qui est-ce qui met tout en l’air dans la maison? Tenez je le vois à la figure de Nicolas: c’est lui qui a fait le coup. Il a l’air trop content pour qu’il en soit autrement.
–Vous voilà encore, répliqua la maîtresse avec colère, ne voulant jamais convenir des torts de Cyprienne et trouvant mauvais qu’elle soit grondée comme elle le mérite. Courez donc après les bêtes, afin de les faire rentrer, cela vaudra mieux que de parler à tort et à travers.
Peu à peu les lapins, acculés dans un coin du jardin, étaient emprisonnés dans l’ample tablier de Benoîte, qui les reporta au clapier.
Quelques instants après elle rentrait dans la maison où Mme Rabuteau était venue reprendre ses travaux.
–Ah! s’écria-t-elle avec un accent de triomphe, qu’est-ce que je disais? J’étais bien sûre de ne pas me tromper!
–Qu’y a-t-il? dit Mme Rabuteau un peu inquiète au fond.
–Tenez; prétendrez-vous encore que ce n’est pas Nicolas?
Et Benoîte tendit à sa maîtresse un bouton auquel était attaché un petit lambeau d’étoffe.
–Voilà, continua-t elle, ce que je viens de trouver accroché au grillage de la cabane aux lapins. C’est bien, ou je n’y vois plus clair, un morceau de sa blouse.
–De la sienne ou de celle d’un autre, répliqua aigrement Mme Rabuteau, qui ne voulait à aucun prix avouer la culpabilité de son fils.
En prononçant ces mots elle sortit de la cuisine comme si ses occupations l’appelaient au dehors, mais en réalité pour couper court aux remarques de la brave Benoîte.
Quoiqu’elle n’eût pas consenti à admettre publiquement la preuve de l’acusation portée contre Nicolas, Mme Rabuteau avait bien été obligée de convenir vis-à-vis d’elle-même qu’elle était fondée. Le souvenir de cet incident eut cela de bon qu’il la rendit désormais un peu moins prompte à punir. Au besoin Benoîte était là pour le lui rappeler, car la bonne femme ne se faisait pas faute, quand s’en présentait l’occasion de s’écrier.–Ah! oui, c’est aussi vrai que l’histoire des lapins!–Néanmoins les discours de la vieille servante n’étaient pas de nature à mieux disposer Mme Rabuteau pour sa belle-fille, pas plus que le soin avec lequel Benoîte faisait ressortir les bonnes qualités de celle-ci, en les opposant sans cesse à la paresse et à la négligence de sa sœur. En effet, Cyprienne, quoique beaucoup jeune que Zélie, savait se rendre bien plus utile qu’elle dans la maison. Mme Rabuteau souffrait dans son amour-propre maternel d’être forcée de le reconnaître, et volontiers se fut-elle débarrassée de celle qui semblait prendre un malin plaisir à le lui faire remarquer; mais Claude était attachée à la vieille Benoîte qui était depuis nombre d’années chez lui, après avoir servi ses parents. Aussi était-ce un point sur lequel sa femme n’osait le çontrarier.
VII
LE JARDIN IMPROVISÉ.
Table des matières
Une autre circonstance augmentait encore les mauvaises dispositions de Mme Rabuteau pour Cyprienne. Celle-ci continuait ses visites amicales à Jacques et à Valentine. Sa belle-mère n’avait pas cherché à s’y opposer, espérant que ce serait un moyen pour ses propres enfants d’établir des relations avec des personnes qui, comme M. et Mme Beaupré, jouissaient de la considération générale, et qui, bien que dans une position de fortune fort modeste, occupaient dans la société un rang plus élevé qu’elle-même; mais elle s’aperçut bientôt qu’elle s’était trompée dans ses calculs et que Jacques et Valentine ne semblaient nullement pressés de lier plus ample connaissance avec Zélie et Nicolas. Elle s’en trouva profondément offensée et le dépit qu’elle en ressentit retomba sur Cyprienne.
Les rapports de voisinage entre cette dernière et ses amis lui étaient non-seulement agréables, mais elle en retirait un grand profit. Il n’y avait pas d’école à Aubecourt. C’est la mère de Cyprienne qui avait commencé à lui apprendre à lire et à écrire. A sa mort, Mme Beaupré avait offert à Claude Rabuteau de continuer l’éducation de sa fille et de lui enseigner ce qu’elle devait nécessairement savoir. Le père avait accepté avec reconnaissance, et lors de son second mariage, il avait déclaré à sa femme qu’il désirait que Cyprienne continuât ses leçons tant que Mme Beaupré le jugerait à propos. C’étaient donc quelques bonnes heures pendant lesquelles chaque jour l’enfant était soustraite à la tyrannie de ceux qu’on lui avait ordonné d’appeler son frère et sa sœur.
Mais malgré l’intimité dans laquelle elle vivait avec les enfants de la Verdure, Cyprienne ne leur parlait jamais, à eux pas plus qu’à d’autres, des mauvais procedés de sa belle-mère. Cette réserve augmentait encore l’intérêt et la sympathie que Mme Beaupré, qui connaissait par le bruit public la conduite de Mme Rabuteau, portait à la petite fille. Plusieurs fois cependant Valentine, qui était un peu curieuse, avait cherché à provoquer ses confidences; mais elle n’avait pu en tirer un mot de plainte ou de reproche.
–Cyprienne est bien singulière, n’est-il pas vrai, maman, dit-elle un soir à Mme Beaupré, elle parle quelquefois de Nicolas et de Zélie, elle nous conte toutes les méchancetés qu’ils lui font, mais jamais elle ne dit du mal de sa belle-mère, même lorsqu’elle en a sujet. Ce n’est pas bien d’en agir ainsi avec nous.
–Je ne saurais penser comme toi, dit Mme Beaupré. J’admire au contraire qu’une si jeune enfant observe une pareille retenue. Elle ne s’est pas raisonnée à ce sujet; son âge ne lui eût pas permis de le faire; mais naturellement et comme d’instinct elle agit dans cette circonstance ainsi que le ferait quelqu’un qui aurait de l’expérience et des sentiments délicats. Il semble qu’elle ait compris que ce serait manquer de respect à son père que de blâmer celle à laquelle il a donné sa confiance et son affection, et que. du moment que cette personne remplace, sa mère elle soit tenue envers elle, non-seulement à la soumission, mais aussi au respect.
–Oh! je ne dis pas qu’elle doive parler de cela avec tout le monde, mais avec ses amis!
–Ce n’est pas une raison parce qu’on a des amis pour leur dire ce que le devoir vous ordonne de taire, et ceux-ci ne doivent pas non plus exiger qu’on fasse pour eux une chose répréhensible. C’est pourquoi je vous engage tous deux à ne plus essayer de faire causer Cyprienne sur ce sujet. Il ne faut pas lui rendre le silence plus difficile à garder en lui posant des questions indiscrètes. Puisque vous savez que votre petite compagne n’est pas aussi heureuse chez elle que vous le désirez, c’est à vous de redoubler d’amitié pour elle, afin qu’elle trouve dans votre cœur une compensation à l’affection qui lui fait défaut chez les siens.
Une grande privation pour Cyprienne c’était de ne plus pouvoir, comme par le passé, offrir à Mme Beaupré quelques produits de son jardin ou de sa basse-cour pour lui témoigner sa reconnaissance; une douzaine d’œufs de ses poules préférées, un petit pot de crême, un peu de beurre fraîchement battu ou bien encore quelques fruits de primeur. Son père envoyait bien de temps en temps à la Verdure, pour remercier des soins prodigués à sa fille, une belle pièce de volaille ou de gibier, un morceau de porc quand on tuait chez lui; mais pour Cyprienne ce n’était pas la même chose. Qu’aurait-elle donné maintenant qu’elle n’avait plus rien à elle? C’est à peine si elle osait apporter à ceux qui lui faisaient si bon accueil, les rares fleurs qui avaient survécu à la décapitation infligée à ses rosiers par Nicolas. Pour les cueillir, elle se cachait comme si elle eut commis une mauvaise action et c’est en soupirant qu’elle se voyait forcée de renoncer au plaisir de les cultiver.
–J’ai imaginé un moyen pour avoir encore des rosiers à moi, dit-elle, un jour, toute joyeuse à ses deux amis. Dans le petit bois que je traverse pour venir ici, il y a beaucoup d’églantiers; si j’en greffais quelques-uns avec des branches prises à mes rosiers? Il me semble que ce serait ainsi conserver ceux de maman.
L’idée fut déclarée excellente. On convint seulement qu’il ne fallait pas choisir les buissons qui se trouvaient sur le bord du chemin, de peur qu’ils ne fussent aperçus par Nicolas et exposés à subir le sort de leurs devanciers.
Au centre du bouquet de bois, une petite clairière, qui avait servi autrefois d’emplacement à une maisonnette, fut jugée favorable au projet des enfants. Une baie, détruite en grande partie, contenait nombre de rosiers sauvages; on n’avait qu’à choisir.
Le taillis en cet endroit était jeune et devait verdir plusieurs printemps encore, sans avoir à redouter la hache. Cette considération aurait échappé à Valentine et à Cyprienne, mais Jacques la fit valoir avec autorité. Peu de temps auparavant son père lui avait précisément expliqué ce que c’était que mettre le bois en coupe réglée: comment on le laissait croître un nombre d’années déterminées, selon sa nature ou celle du terrain, avant de l’abattre. Il ne voulait pas que leur jardin rustique fut exposé à tomber de sitôt sous les coups du bûcheron, et les deux petites filles s’inclinèrent devant sa science supérieure.
Le jour suivant Cyprienne se rendit au jardin avec le projet de choisir soigneusement parmi ses rosiers ceux qu’elle préférait, pour les amputer d’une petite branche. Ceux qu’elle préférait! C’était bien difficile à dire; elle les aimait tous également. Aussi, tout en allant de l’un à l’autre, elle fit si bien qu’elle enleva un rameau à chacun. Elle avait pris pour cette opération le moment où Nicolas ne pouvait la voir. Peu d’instants auparavant elle l’avait aperçu dans le clos, où on l’avait envoyé faire de l’herbe pour les vaches, mais où en réalité il s’occupait à se régaler de poires d’Angleterre. Cyprienne savait qu’il en avait pour longtemps avant d’être rassasié.
Sa corbeille remplie de greffes, elle se dirigea vers le châlet. Elle n’eut pas besoin d’aller jusque là; le frère et la sœur étaient venus à sa rencontre et l’attendaient au petit bois.
On se mit immédiatement à la besogne. Mme Beaupré avait donné de la laine: Jacques, de son coup d’œil expérimenté déjà, désignait l’arbuste à enter; puis avec son petit canif, pratiquait une incision dans la branche choisie. Cyprienne alors introduisait délicatement la greffe, ainsi qu’elle se rappelait ’avoir vu faire à sa mère, puis, aidée de Valentine, recouvrait la fente des ligaments voulus.
Déjà deux ou trois églantiers avaient reçu dans leur écorce l’imperceptible bourgeon, grâce auquel leurs pâles et simples corolles devaient se transformer en pétales multiples et teintées des plus riches nuances, lorsque Cyprienne, occupée à serrer la laine autour de la branche greffée, comme un bandage autour d’une blessure, interrompit tout à coup son ouvrage.
–Mais, dit-elle, est-ce que c’est permis ce que nous faisons là?
–Ce ne peut pas être défendu, dit Jacques. Est-ce que la forêt n’est pas à tout le monde?
–Non, dit Cyprienne et la preuve c’est que tout le monde ne peut pas venir y chercher du bois pour se chauffer.
–Oh! ce n’est pas la même chose! Qu’importe au propriétaire que ses haies produisent des roses sauvages ou des fleurs de choix. Il ne perd pas au change. Nous transformons son taillis en jardin anglais; il aurait mauvaise grâce à s’en plaindre.
Les deux petites filles se mirent à rire.
–Et puis il me semble, dit Cyprienne, que plus tard, s’il vient à passer par ici, cela lui fera plaisir de voir de belles roses au milieu des ronces et des orties, Il ne peut y avoir de mal à cela.
–D’abord maman sait bien ce que nous sommes venues faire et ne nous l’a pas défendu, dit à son tour Valentine, par conséquent
–C’est vrai! s’écria Cyprienne tout à fait rassurée.
C’était en effet une raison concluante; ce que Mme Beaupré avait permis ne pouvait être répréhensible, et les enfants se remirent gaiement à la besogne.
Le plaisir que Cyprienne trouvait dans la société de ses petits amis, l’avantage qu’elle en retirait pour son instruction, l’affection qu’on lui témoignait l’intérêt dont elle se sentait l’objet, la consolaient des chagrins et des inj ustices qu’elle avait à subir chez son père. Une autre compensation lui était réservée à laquelle elle attachait encore plus de prix.
VIII
LA PETITE MARRAINE.
Table des matières
Par une belle journée du mois de mai de l’année suivante, les cloches d’Aubecourt sonnaient à toute volée. Pendant que le bedeau les agitait gaiement, un enfant de chœur, sur l’aube blanche duquel tranchait une large ceinture rouge, surveillait le tournant de la route, prêt à prévenir M. le Curé, qui attendait dans la sacristie. Un ménétrier, s’escrimant de son mieux sur un violon dont les notes avaient été couvertes par le tintement des cloches, s’y montra bientôt. Derrière lui marchait le héros de la fête. Marchait est une manière de parler, car le personnage en question, qui n’avait vu le jour que depuis deux ou trois semaines, reposait, tout embobeliné de blanc, sur les bras d’une vieille paysanne. Une longue pièce de mousseline brodée l’enveloppait tout entier et retombait en larges plis jusqu’au bas du tablier de la porteuse, figurant une ample robe de baptême. Le pauvre innocent, complètement insensible à la pompe déployée en son honneur, ne se doutait guère de son importance.
A sa suite venait, tout habillé de neuf, Nicolas, auquel, à force de recommandations, on était parvenu à faire prendre une tenue presque convenable pour ce jour-là. Si nous avions soulevé le petit chapeau de paille, garni d’une guirlande de roses blanches, de sa commère, nous aurions reconnu la figure rondelette et les yeux brillants de joie de notre amie Cyprienne. Le petit être qu’on portait à l’église n’était autre en effet que le nouveau-né de M. et de Mme Rabuteau, auquel son frère et sa sœur devaient servir de parrain et de marraine. Leur père l’avait ainsi décidé, espérant, par ce moyen, opérer un rapprochement entre ces enfants, et effacer les dissentiments produits par le mauvais caractère de Nicolas. Cyprienne, elle, ne demandait pas mieux que d’oublier tous les tours qu’il lui avait joués, et l’autre, séduit par la promesse d’un habit neuf, qui devait lui permettre de figurer dignement dans la cérémonie, et par le désir d’y jouer un personnage principal, avait pris l’engagement d’être dorénavant moins taquin et moins malicieux. Il faut dire pourtant que ce brillant rôle de parrain, qui l’avait flatté d’abord, lui avait bientôt semblé payé assez cher par le rude travail auquel il s’était vu forcé de s’assujettir pour le remplir d’une manière à peu près conforme à la bienséance. Car M. Rabuteau, ne voulant pas, lorsque Nicolas signerait à la sacristie, qu’on put s’apercevoir de son manque complet d’instruction et faire des remarques malignes sur le peu de profit qui était résulté pour lui de ses six ans d’école, avait déclaré qu’il ne serait parrain que s’il parvenait à écrire son nom passablement. Depuis une quinzaine donc, le jeune garçon employait une bonne heure par jour à tracer sur une ardoise, en caractères dignes d’un commençant, le nom. de Nicolas Fourniquet. Plus d’une fois la patience avait failli lui échapper et il avait été tenté d’envoyer promener ce qu’il appelait le parrainage. Sans la perspective de la veste et du chapeau neuf; il y eut bien vite renoncé.
La faveur qu’on lui accordait, en la choisissant pour marraine de son petit frère, avait été accueillie bien différemment par Cyprienne. Elle en fut transportée de joie, si bien que le souvenir de ses chagrins s’effaça complètement. Lorsque son père lui annonça cette nouvelle, elle se jeta dans ses bras pour le remercier, et Claude eut la satisfaction de revoir sur le visage de sa fille cette expression de bonheur qu’on y lisait sans cesse autrefois, mais qui, depuis, avait disparu.–Son ardent désir était donc réalisé! Elle allait avoir, comme elle l’avait tant souhaité, un petit frère à chérir! Et, pour comble de félicité, c’est elle qui devait le présenter au baptême, lui donner son nom, lui servir en quelque sorte de seconde mère! Que de nouveaux liens ajoutés à ceux qu’elle sentait si forts déjà entre elle et la petite créature! Qu’elle allait l’aimer, ce pauvre être si faible, si chétif, qui avait tant besoin de protection et de tendresse! Tout un avenir couleur de rose, tel qu’on le rêve à l’âge heureux de Cyprienne, se déroulait à son imagination. Le jour déjà si beau du baptême en était encore embelli; mais, ni le riant soleil qui éclairait le contentement de toute l’assistance, ni la joyeuse chanson du ménétrier, ni le carillon de bon augure des cloches, rien n’était si riant, si gai, si plein de joie et d’espérance que les pensées qui remplissaient le cœur de Cyprienne.
Dans le cortége figuraient encore plusieurs de nos anciennes connaissances, et, au premier rang, Claude Rabuteau, le visage tout épanoui de satisfaction. En outre, sous le porche de l’église, Cyprienne aperçut, avec un vif sentiment de plaisir et de reconnaissance, Jacques et Valentine, ainsi que leur mère. Ils n’avaient pas voulu laisser passer ce jour, si marquant dans la vie de leur petite amie, sans lui donner cette preuve d’affection et sans venir unir leurs prières à celles qu’elle adressait à Dieu pour le nouveau-né. Dans la chapelle des Fonts baptismaux, M. le curé, vêtu de sa plus belle aube, et portant l’étole brodée, attendait déjà. Il fit au parrain et à la marraine les questions d’usage. Nicolas y répondit inintelligiblement et brusquement, selon sa coutume, et Cyprienne d’une voix claire et distincte, mais profondément émue.
C’est qu’en effet la petite fille se sentait pénétrée de la gravité de ses promesses. Elle se disait que ce titre de marraine, ajouté à celui de sœur ainée, lui créait de doubles devoirs; que le soin et la charge de cette âme lui revenaient; qu’elle devrait à son filleul de bons conseils et surtout de bons exemples; que ce serait à elle d’ouvrir son cœur à la pratique du bien, à la connaissance et à l’amour de Dieu, et elle priait Dieu de la rendre bonne elle-même et de lui enseigner ses devoirs, afin que plus tard elle pût servir de guide à celui pour lequel elle s’engageait devant lui.
Quant au héros de la fête, il montrait touj ours, on le croira sans peine, la même indifférence pour ce qui se passait autour de sa petite personne. Pendant la première partie de la cérémonie, il avait continué à dormir, puis il avait promené, çà et là, ses yeux sans regard; et, à ce sujet, mes petits amis, je vous dirai une chose que vous ne savez peut-être pas: c’est que les enfants naissent pour ainsi dire aveugles, et sont plusieurs semaines sans rien distinguer. Attiré cependant par un rayon de soleil qui passait au travers des vitraux peints, le filleul de Cyprienne était parvenu à tourner la tête du côté de la fenêtre, et semblait charmé par la lueur rose que sans doute il commençait à entrevoir. Cette contemplation suffisant à son bonheur, il s’était jusque-là tenu tranquille. Lorsque le prêtre lui entr’ouvrit la bouche pour y introduire un peu de sel, l’enfant s’empressa de saisir son doigt entre ses lèvres et se mit d’abord à le sucer avec autant d’énergie que de satisfaction mais quand la saveur salée atteignit sa langue, sa figure se contracta en une grimace, bientôt suivie d’un formidable cri. Ce fut bien pis lorsque son bonnet lui ayant été ôté, il sentit sur sa nuque quelques gouttes d’eau froide. Les clameurs qu’il poussa excitèrent la joie de toute la famille et des amis en leur faisant augurer le mieux du monde de la force de ses poumons, et M. le Curé lui-même déclara qu’il ferait un excellent chantre. Il ne restait plus qu’à signer. C’est de sa plus jolie écriture, quoique la main lui tremblât un peu, que la marraine inscrivit sur le registre le nom de Cyprienne Rabuteau à côté des jambages grossiers et informes qui, en dépit des dernières études de Nicolas, représentaient celui de son compère.
Il n’y a pas de baptême sans dragées. Au sortir de l’église, le parrain et la marraine, munis chacun d’un grand sac, firent leurs largesses à tons les enfants, réunis devant le portail; mais pendant que Cyprienne partageait ses bonbons entre les petites filles, en prenant soin que toutes en eussent également, Nicolas jetait les siens dans la poussière, s’efforçant de les lancer le plus loin possible, prenant plaisir à regarder les gamins se pousser, se quereller et se battre pour les ramasser. Lorsqu’ils se précipitaient d’un côté, vite Nicolas envoyait une poignée de dragées bien loin de là, afin d’avoir la satisfaction de les voir rester tout ahuris au milieu du chemin ou bien abandonner le premier champ de dispute pour voler ailleurs. Parfois même il affectait de plonger sa main jusqu’au fond du sac, puis il la retirait fermée, et faisait mine d’en lancer le contenu dans l’espace. Les enfants couraient à qui mieux mieux dans la direction indiquée; mais la main était vide, et ils ne récoltaient pour leur peine que les huées et les quolibets du parrain, qui pendant ce temps croquait à belles dents les friandises destinées à d’autres. Il aurait continué longtemps ce jeu malicieux si Claude Rabuteau, réfléchissant que le festin du baptême pourrait bien avoir à souffrir d’un retard trop prolongé, et que cela mécontenterait sa femme, n’avait pris le parti de distribuer lui-même le reste de bonbons. Au surplus nous devons rendre justice à Nicolas; sitôt que son père lui eut parlé du repas qui les attendait, il n’eut rien de plus pressé que de retourner à la maison. Cette sage résolution n’étonnera personne lorsqu’on se rappelera la part active qu’il avait prise au dîner dont nous avons déjà rendu compte.
Comme nous supposons que nos lecteurs n’ont pas le même goût que Nicolas pour ce genre de divertissement. nous nous dispenserons de leur décrire celui qui suivit le baptême de Cyprien-Nicolas-Claude-Mathurin Rabuteau. Tels étaient en effet les noms qui s’alignaient sur l’acte délivré par le sacristain de l’église d’Aubecourt, car. aux noms de son parrain et de sa marraine, on s’était cru obligé d’ajouter ceux du père et de la mère; et si d’autres encore n’étaient pas venus se joindre à ceux-là, c’est que le petit garçon n’avait ni grand-père, ni grand’mère, ni oncle, ni tante, ni aucun parent enfin, à quelque degré que ce fut, autre que ceux que nous lui connaissons.
IX
NOUVELLE AFFECTION.
Table des matières
A partir de ce jour, l’existence changea complètement pour Cyprienne. Un véritable élément de bonheur avait pris place dans sa vie. Sa belle-mère ne lui témoignait pas plus d’affection que par le passé; elle continuait à se montrer froide et exigeante envers elle, mais du moins elle ne la grondait plus sur les seuls rapports de ses autres enfants, et même ne leur permettait plus autant de la taquiner. Elle finissait, elle aussi, par supporter avec peine la méchanceté et l’insubordination de Nicolas. Claude ne pouvait obtenir le moindre service de ce grand garçon de quatorze ans, qui se montrait aussi irrespectueux et même aussi insolent avec ses parents qu’avec tout le monde. Quant à Zélie, on n’en tirait rien non plus. De ce côté comme de l’autre, leur mère récoltait le fruit de la déplorable éducation qu’elle leur avait donnée et de ses complaisances déraisonnables.
D’ailleurs, nonobstant le peu de sympathie qu’elle avait pour Cyprienne, Mme Rabuteau ne pouvait être complètement insensible à la tendresse qu’elle témoignait à son petit frère et filleul, aux attentions sans nombre dont elle l’entourait, à la patience, à la douceur qu’elle déployait en s’en occupant. Les mêmes devoirs incombaient naturellement à Zélie, qui était l’aînée et sur laquelle sa mère aurait dû compter; mais Mme Rabuteau savait qu’il ne lui était pas permis d’avoir la moindre confiance en elle et n’aurait osé laisser l’enfant à sa garde. Non que Zélie eût conçu de mauvais sentiments pour Cyprien; mais elle était trop indolente, trop inintelligente et trop paresseuse pour qu’on fût bien tranquille lorsqu’il était entre ses mains. Dans les premiers temps, il est vrai, elle avait semblé prendre quelque plaisir à s’en occuper, mais elle s’en était lassée bien vite. Si parfois encore elle paraissait y trouver quelque satisfaction, c’est que cette tâche la dispensait d’un travail plus ennuyeux et plus fatigant. Aussi dans ces cas-là quittait-elle avec empressement son ouvrage et accourait-elle bien vite au moindre cri de l’enfant pour le bercer ou jouer avec lui; mais au bout de quelques instants elle s’asseyait, comme exténuée de lassitude, et l’enfant se remettait à pleurer de plus belle.
Quant à Nicolas, Mme Rabuteau, rendue un peu moins endurante à cause des dangers que la brutalité de son fils aîné pouvait faire courir au plus jeune, avait pris le parti de lui défendre d’approcher de son frère. Sous prétexte de le divertir, Nicolas ne savait qu’inventer pour le tourmenter. Tantôt il jetait des cris effrayants en lui faisant d’horribles grimaces, ou bien il se disloquait le corps en mille contorsions, qui remplissait l’enfant de terreur; tantôt il saisissait le pauvre petit, le faisait sauter en l’air en poussant de formidables éclats de rire, et en le secouant si bien que c’était miracle si le malheureux ne sortait pas de ses mains tout meurtri. En réalité il se souciait fort peu de l’amuser; le principal c’était qu’il s’amusât lui-même. Chaque fois qu’il pouvait enfeindre la défense qui lui était faite, il n’avait garde d’y manquer, si bien que le petit garçon avait pris son frère en horreur.
Plus d’une année se passa ainsi. Déjà Cyprien commençait à essayer ses pas dans la chambre et même, en s’attachant aux chaises, il parvenait à atteindre l’autre bout de la pièce, où les bras de son père ou de sa mère s’étendaient pour le recevoir. C’étaient, quand il était parvenu à ce but lointain, des cris de joie et de triomphe, des éclats de gaîté que répétaient tous ceux qui avaient observé d’un regard de sollicitude ses petits pas chancelants. Déjà il bégayait quelques-unes de ces paroles confuses qu’on devine plutôt qu’on ne les comprend,– papa, maman, marraine,–qu’il prononçait à sa manière. Cyprienne était fière des progrès qu’elle remarquai chaque ue jo ur; elle les notait soigneusement dans sa mémoire, et lorsque son père rentrait des champs elle les lui énumérait.–Il a dit ceci;– il a fait cela.–Le plus souvent, sans qu’elle y prît garde, l’imagination de la petite fille embellissait ses récits. Elle ne pensait pas qu’il y eut au monde un enfant semblable à son Cyprien et on l’eût beaucoup étonnée en lui disant que ces choses, qui l’émerveillaient tant, tous les enfants du même âge les accomplissaient de même. Son affection pour lui augmentait chaque jour comme si elle avait senti que le pauvre être devait bientôt et plus que jamais en avoir besoin.
Parmi les objets qui aidaient Cyprienne à divertir son frère, figurait le coucou de la cuisine. De la chambre de Mme Rabuteau, où couchait Cyprien, on entendait sa chanson uniform e qui se répétait toutes les heures, sans autre variante que celle qu’y apportait le chiffre indiqué par le Cadran. A midi, lorsqu’il allait répéter douze fois ses notes aiguës et monotones, Cyprienne venait se placer avec l’enfant devant l’horloge. C’était un grand bonheur pour celui-ci de voir la volatile jaune et rouge secouer la tête d’un mouvement sec et raide, en répétant: Cou-cou! cou-cou! Il poussait alors de bruyants éclats de rire et tendait vers l’horloge ses petits bras, s’efforçant d’agiter la tête comme l’oiseau automatique et de dire à son tour: Cou-cou! cou-cou!
Cette existence, aussi heureuse pour la sœur que pour le frère, devait être bientôt troublée par un accident terrible. Un matin Cyprienne se leva plus tôt que de coutume; à peine les premiers rayons du jour se montraient-ils à la fenêtre. La petite fille s’aperçut que Benoîte, dont elle continuait à partager la chambre, était déjà levée. Il lui sembla aussi entendre un mouvement inaccoutumé dans la pièce voisine, occupée par ses parents. Elle sauta à bas de son lit, inquiète sans savoir pourquoi. Comme elle s’habillait, elle vit passer dans la cour une personne qu’elle crut reconnaître pour M. Marchand; le médecin.–Qui donc était malade?–Elle se hâta de passer sa robe et se glissa dans la chambre de Mmc Rabuteau. Son père et sa mère, M. Marchand, Benoîte, les voisins et les voisines entouraient le berceau de Cyprien. Le cœur de la pauvre enfant faillit lui manquer et elle resta près de la porte incapable de faire un pas. Elle ne pouvait rien voir derrière toutes ces personnes plus grandes qu’elle, et elle éprouvait une invincible répugnance à interroger. Immobile, l’oreille tendue, elle ne saisissait d’autre bruit que celui d’une respiration haletante, qui lui causait une profonde émotion.–Ce souffle, qui semblait s’échapper avec effort et comme s’il déchirait la poitrine, d’où donc sortait-il?–Enfin M. Marchand demanda de l’air et ordonna qu’on s’éloignât du berceau. Cyprienne put alors y jeter les yeux.
Quel horrible spectacle! Son frère, la figure violette et rendue complètement méconnaissable par la souffrance, se tordait dans d’affreuses convulsions.
–Cyprien! Cyprien! mon cher Cyprien! s’écria la petite fille en s’élançant vers l’enfant; et se penchant vers lui elle colla sa bouche sur la sienne; mais en sentant contre ses lèvres ce visage raide et glacé, elle fut saisie d’une telle frayeur qu’elle poussa un cri et tomba sans connaissance. Claude alors, soulevant sa fille dans ses bras, la reporta dans sa chambre, en recommandant à Benoîte de lui donner les soins que son état exigeait.
En ce moment, soit que les moyens employés par le médecin eussent été efficaces, soit que la nature commençât à agir favorablement, soit enfin que l’enfant eut entendu le cri de sa sœur et que cette voix aimée eut eu le pouvoir de le rappeler à la vie, une faible amélioration se manifesta dans l’état du petit malade. Un peu d’écume blanche, indiquant que les mâchoires commençaient à se desserrer, se montra sur les lèvres. Le médecin continua ses efforts et put enfin introduire dans la bouche quelques gouttes de potion calmante. Peu à peu les petits membres tendus, qui ne donnaient plus signe de vie que par des mouvements spasmodiques, s’assouplirent, les teintes violettes, qui avaient envahi les joues, disparurent, la chaleur se répandit de nouveau dans toutes les parties du corps mignon et M. Marchand put pousser un soupir de soulagement.
Il demeurait encore soucieux, néanmoins, car tout danger n’était pas conjuré. Vers le soir, en effet, les crises recommencèrent et les pauvres parents ressentirent une fois de plus l’agonie du désespoir. Les enfants ne savent pas quelles longues heures ceux dont ils tiennent la vie ont passées près de leur berceau, à adoucir leurs souffrances, à veiller anxieusement sur leur sommeil. S’ils le savaient, s’en trouverait-il un seul parmi eux qui manquât jamais envers ces chers parents de soumission et de tendresse, qui ne craignît de blesser ces cœurs dévoués, qui ne s’efforçât de reconnaître ces soins et cet amour par des soins et par un amour réciproques? Hélas! bien souvent cet enfant, que Dieu rend à leurs prières et à leurs larmes, leur causera par sa propre faute de profonds chagrins. Bien des fois encore il fera pleurer ceux qui, depuis sa naissance, n’ont eu d’autre pensée que de le rendre heureux.
X
TRISTE GUÉRISON.
Table des matières
L’évanouissement de Cyprienne n’avait pas duré longtemps et elle avait obtenu de rentrer dans la chambre, à condition qu’elle se montrerait calme. Cependant, vers le soir, son père ayant exigé qu’elle allât se coucher, elle obéit.
D’abord l’inquiétude la tint éveillée; mais au bout de quelque temps, la fatigue d’une journée d’émotion, jointe à la faiblesse qui était résultée de son évanouissement, amenèrent un sommeil agité, dont elle sortit au bout de quelques heures. Benoîte, elle aussi, était venue se mettre au lit. L’enfant en conclut que Cyprien allait de mieux en mieux; mais cette pensée ne fut pas suffisante pour lui faire retrouver le repos. Elle était anxieuse de s’assurer par elle-même de ce qui en était. Cependant elle n’osait se montrer dans la chambre voisine, de peur de mécontenter son père.
Elle vint s’asseoir sur son lit, sans savoir à quoi se résoudre.–Fallait-il donc attendre, dans une cruelle inquiétude, que le jour parût? S’habillerait-elle pour aller voir son frère?–Elle ne l’osait pas.–Aucun bruit ne se faisait entendre dans la chambre à côté. Elle se leva de nouveau et alla coller son oreille contre la porte: rien encore. Elle revint à son lit; alors s’agenouillant en face du bénitier et de la petite image qui la surmontait, elle demanda à Dieu de tout son cœur de lui conserver son cher Cyprien. A mesure qu’elle priait, la crainte faisait place dans son cœur à l’espérance. Combien de temps demeura-t-elle ainsi? Elle n’eut pu le dire. Le sommeil la prit au milieu de ses pieux exercices. Quand elle se réveilla pour la seconde fois il faisait grand jour. Elle était couchée dans son lit où Benoîte, avant de quitter la chambre, l’avait replacée, et se leva bien vite, désolée d’avoir dormi si tard.
C’est avec une vive anxiété qu’elle ouvrit la porte de la chambre où Cyprien avait passé la nuit. Qu’allait-elle apprendre? Son frère était-il hors de danger ou bien de nouvelles crises étaient-elles survenues, comme le médecin, la veille, semblait le redouter? La première personne qu’elle aperçut fut M. Marchand; de même que le matin du jour précédent, il était penché sur le berceau; mais lorsqu’il se redressa une expression de complète satisfaction se lisait sur ses traits.
Le docteur, qui n’avait pas voulu abandonner la pauvre petite créature avant d’être entièrement rassuré sur son compte, était resté depuis la veille chez Rabuteau. La nuit s’était écoulée avec calme, en ce moment l’enfant dormait paisiblement. Quelques tressaillements convulsifs se faisaient encore remarquer de temps en temps, mais le docteur déclara qu’il n’y avait pas lieu de s’en inquiéter.
On peut juger de la joie de Cyprienne en voyant renaître à l’existence le pauvre petit être qui avait failli leur échapper. Elle n’était égalée que par celle du père et de la mère. Vingt fois le jour la petite fille vint, sur la pointe du pied, jeter un regard sur le berceau. L’enfant continuait à dormir d’un bon sommeil réparateur, la respiration devenait de plus en plus douce et égale; les couleurs de la santé reparaissaient sur sa figure. Vers le soir il ouvrit les yeux et son premier regard, accompagné d’un sourire, fut pour sa petite marraine penchée sur son petit lit.
Moins d’une semaine après, il semblait être entièrement remis, et Cyprienne, l’ayant levé et habillé, l’enfant reprit ses occupations habituelles, c’est-à-dire qu’il recommença à se rouler par terre, à ramper à quatre pattes, à s’essayer à marcher en s’appuyant sur les chaises et à jouer avec tout ce qui lui tombait sous la main. Cependant sa sœur croyait apercevoir en lui un changement dont elle ne pouvait se rendre compte. Le petit garçon était toujours aussi vif et aussi remuant t; ses yeux brillaient du même éclat et c’est avec le même élan de gaieté qu’il se précipitait dans les bras qu’on lui tendait; il poussait bien, comme par le passé, des cris de joie et prononçait aussi de temps en temps quelques-unes des syllabes qu’il avait apprises, mais il s’arrêtait souvent, comme s’il concentrait toute son attention sur ce qui se passait en lui et il prenait alors l’air étonné d’un enfant auquel il manque quelque chose de ce à quoi il est habitué.
Le médecin vint encore une fois, il l’examina soigneusement, le regarda essayer ses faibles pas et déclara qu’il était complètement guéri.
Cyprienne, néanmoins, ne pouvait s’empêcher de concevoir de l’inquiétude. A quel sujet? Elle n’aurait pu le dire; mais certainement Cyprien n’était plus ce qu’il était avant sa maladie. Le changement qu’elle constatait était bien peu de chose et personne n’aurait pu l’apercevoir; elle seule connaissait assez son frère, était assez habituée à deviner toutes ses impressions, à vivre de sa vie pour le remarquer.
Un jour ou deux se passèrent encore et Cyprienne conservait ses appréhensions. Lorsque sa marraine s’occupait de lui, l’enfant montrait la même gaité qu’autrefois, mais lorsqu’elle n’était pas là, il semblait comme abattu et restait parfois longtemps silencieux. Il lui échappait aussi moins souvent de ces éclats de joie, qui remplissaient toute la chambre; les fragments de paroles enfantines, qu’il répétait sans cesse auparavant, revenaient plus rarement sur ses lèvres. Il ne s’appliquait plus à reproduire celles que faisait entendre sa sœur et semblait même devenir indifférent à sa voix. Cyprienne, qui avait l’habitude de faire part presque chaque soir à son père d’un nouveau progrès, n’avait pu, depuis le rétablissement de l’enfant, lui annoncer qu’il eût enrichi son petit vocabulaire de la moindre syllabe. Il ne prenait plus le même plaisir au chant du coucou; et si parfois il lui arrivait de faire entendre les deux notes de l’horloge, ce n’était pas quand elle sonnait. Une fois cependant, sa sœur l’ayant placé devant le cadran au coup de midi, ainsi qu’elle le faisait souvent jadis, l’enfant, lorsque l’oiseau sortit de sa logette se mit à rire aux éclats et à frapper des mains l’uni contre l’autre en répétant: cou cou! cou cou!
Cyprienne se sentit rassurée par cette démons tration, car elle avait eu un moment de craint terrible.
Plus d’une année auparavant, chez Mme Beau pré, dans une conversation tenue devant elle, i avait été question d’un enfant ayant perdu le son de l’ouïe à la suite d’une maladie. Sur le moment cette circonstance n’avait pas produit sur elle un impression profonde, et lui était même sortie de la mémoire; mais depuis quelques jours elle se l’étai rappelée avec une mortelle frayeur, en pensant qu’ur malheur pareil pouvait arriver à son filleul. C’est donc avec un grand soulagement de cœur qu’elle crut remarquer que cette fois l’enfant avait suiv avec son intérêt habituel la sonnerie musicale de l’horloge.
Cependant deux jours après elle était retombée dans ses perplexités.
Voici ce qui en fut cause.
Un mendiant se présenta à la porte de la cour. Rustaud, qui avait à l’égard des mendiants la défiance plus ou moins méritée que les chiens ressentent pour les gens de cette sorte, annonça l’arrivée du pauvre par des aboiements furieux. Ordinairement lorsque la voix du brave boule-dogue se faisait entendre, Cyprien l’accompagnait de la sienne, et répondait à ses hou-hou! par d’autres hou-hou! qu’il s’efforçait de rendre aussi formidables que possible.
Ce jour-là il jouait devant la maison, aux pieds de Cyprienne, qui écossait des pois, assise sur le banc placé près de la porte. En entendant les aboiements du chien, elle l’imita comme cela lui arrivait souvent, pour amuser le petit garçon et l’exciter à faire de même. Cyprien, occupé à remplir un petit pot avec de la terre, ne s’était pas dérangé à la voix du chien; il ne prêta pas plus d’attention à celle de sa sœur. Cyprienne pensa que l’important travail auquel il se livrait l’absorbait complètement; elle lui toucha l’épaule et fit encore hou-hou! L’enfant tourna la tête de son côté; la regarda, se mit à rire, imita le mouvement de ses lèvres, mais n’émit aucun son.
–Oh mon Dieu!... se dit Cyprienne avec un affreux serrement de cœur.–Mais elle ne voulut pas encore se rendre à l’évidence.
Elle y fut bientôt forcée pourtant, et c’est encore le coucou qui lui fournit la dernière preuve de ce qu’elle redoutait.
Il venait de frapper un premier coup sans que l’enfant eut paru s’en apercevoir.
–Écoute! lui dit Cyprienne, la tête penchée dans l’attitude de l’attention et portant la main à son oreille. Écoute!
L’enfant prit la pose de sa sœur, répéta son geste, puis, comme s’il avait vu seulement dans cette action un amusement ou un appel à ses caresses, il se jeta en riant dans ses bras.
En cet instant Zélie, qui essuyait la vaisselle, laissa tomber un large plat en terre; qui se brisa en mille morceaux. Cyprienne tressaillit au bruit formidable que produisit cette chûte, mais le petit garçon, dont le visage était caché dans les bras de sa sœur, et qui n’avait pas vu ce coup d’adresse, ne détourna même pas la tête.
–O! mon Dieu, se dit de nouveau Cyprienne, serait-ce donc vrai?
XI
SOURD-MUET.
Table des matières
Hélas! oui, c’était vrai; le pauvre enfant n’entendait plus; il ne devait plus jamais entendre. Le sens de l’ouïe avait été paralysé chez lui, par suite de la crise qu’il venait de traverser. Une partie du monde extérieur allait lui être fermée; il n’aurait plus désormais de relations par la parole avec ses semblables. Car vous saurez, mes petits amis, que les enfants qui naissent sourds, ou qui le deviennent dans les premières années de leur existence, sont condamnés, non-seulement à ne plus entendre, mais encore à ne pouvoir se faire entendre eux-mêmes. Nous n’apprenons à nous servir du langage parlé que parce que les notes de la voix humaine frappent sans cesse nos oreilles. Nos mères, nos pères, nos sœurs, tous ceux qui nous entourent, contribuent, en nous parlant eux-mêmes, à nous l’enseigner. Les malheureux petits êtres, atteints de surdité dans leur bas âge, ne saisissant aucun son autour d’eux, ne peuvent chercher à les imiter et à les reproduire. Ils se trouvent ainsi réduits à l’isolement et incapables de communiquer leur pensée, aussi bien que de comprendre celle des autres.
Avez-vous jamais réfléchi, mes enfants, vous qui jouissez de l’exercice de tous vos sens, à toutes les privations qui sont le partage de ceux auxquels il en manque un seulement. Vous à qui il est permis d’entendre la voix de vos parents, qui êtes à même ainsi de profiter de leurs conseils; qui pouvez leur dire tout ce qui vous vient à l’esprit, vous figurez-vous ce que ce peut être, pour une pauvre créature, que de se trouver sans moyen de converser avec personne et pour ainsi dire retranché de la société. Celui qui est aveugle est bien à plaindre, n’est-il pas vrai? eh bien il l’est à peine plus que le malheureux auquel manquent à la fois la faculté d’entendre et celle de s’exprimer.
Et pour ne parler que de l’ouïe, que de choses, sans compter les accents de la voix humaine, viennent frapper notre oreille et éveiller en nous des sensations de plaisir! Le chant des oiseaux, le bourdonnement des insectes, le son des instruments: que de jouissances enlevées au pauvre sourd! Il y a encore dans la nature des bruits insaisissables et qui néanmoins remplissent agréablement l’air. Il en est même qui parfois nous sont importuns, tels que le fracas du tonnerre, les aboiements des chiens, le roulement des voitures, le gémissement des puissantes machines mises en mouvement dans les fabriques et que cependant nous regretterions de ne jamais percevoir. Vous avez peine à vous le persuader; rien n’est plus certain cependant. Le silence que vous connaissez, ce silence qu’on ne recherche guère à votre âge, mais que vous aimerez plus tard, diffère complètement du silence dont sont entourés les sourds. Leur silence à eux est morne et sombre; jamais rien ne vient l’animer; Aussi a-t-on remarqué que les sourds sont tristes; plus tristes encore que ceux auxquels manque le sens de la vue; parce que, cent fois par jour, ils ont occasion dé se sentir plus isolés et plus déshérités encore que ceux qui du moins peuvent échanger leurs pensées avec leurs semblables.
Lorsque le soir du jour où elle acquit la triste certitude que Cyprien n’entendait plus, Cyprienné fit part de ses observations à son père, ses paroles ne rencontrèrent d’abord que de l’incrédulité. L’enfant se montrait toujours si vif et si gai, il était si pénible de penser que les appréhensions de sa sœur pussent avoir quelque fondement, que M. et Mme Rabuteau refusèrent d’écouter leur fille et traitèrent ses craintes de chimères. C’est en vain que Cyprienne renouvela devant eux ses petites expériences–S’il ne répondait ni à la voix de sa mère, ni à celle de sa sœur, c’est, disait Claude, qu’il voulait rire; il s’amusait à faire des niches; un autre jour il serait plus disposé à obéir.–Un si bel enfant! disait la mère. Est-ce que c’est possible!–Bientôt cependant le doute ne fut plus permis. Les pauvres parents, qui ne pouvaient croire à leur malheur, se flattèrent encore quelque temps de l’espoir que cet état de choses ne devait pas durer. Ce n’était, pensaient-ils qu’une conséquence momentanée de la maladie qui avait failli leur enlever leur petit Cyprien. On peut donc juger de leur désespoir lorsque, ayant communiqué au médecin les remarques de Cyprienne, ils virent celui-ci secouer la tête avec tristesse, en déclarant que tout remède était inutile. C’en était fait, Cyprien était sourd d et muet pour la vie.
Pendant quelque temps encore, toutefois, l’enfant répéta les mots qu’il avait appris avant sa maladie; mais, comme ils n’étaient plus rectifiés par ce qu’il entendait autour de lui, ils s’altérèrent insensiblement, tant dans la prononciation que dans l’application qu’il en faisait, et devinrent bientôt méconnaissables. A mesure qu’ils semblaient perdre leur signification pour lui, il les prononça de plus en plus rarement, et, au bout d’une quinzaine, il tomba dans un silence complet. C’est à peine si parfois il sortait de ce silence, sous l’empire d’une forte émotion, pour exprimer sa joie ou sa colère par des cris rauques et discordants, qui n’avaient rien de la voix humaine. Il grandit ainsi sans que l’infirmité dont il était atteint nuisit en rien à son développement.
Avec le malheur qui frappait son petit frère, la tendresse de Oyprienne sembla redoubler pour lui. Cette tendresse se fit de plus en plus attentive, intelligente et dévouée, comme si elle s’était efforcée d’offrir au pauvre enfant la seule compensation en son pouvoir, à la sombre destinée qui l’attendait.
Elle seule avait le talent de s’en faire écouter. Elle trouvait moyen de s’entendre avec lui presque aussi sûrement que par la parole; sur un geste, un regard, une expression de visage, un mot même, que Cyprien semblait deviner, il courait exécuter les ordres de sa sœur. L’enfant, ayant oublié qu’il avait possédé, lui aussi, pendant un temps bien court, hélas! la faculté d’exprimer ses pensées ou ses désirs par la voix, ne s’apercevait pas avec elle qu’il lui manquait le moyen de comprendre ceux qui l’entouraient et de s’en faire comprendre.
Il n’en était pas de même avec les autres. Zélie n’en pouvait rien obtenir. Il est vrai qu’elle n’avait garde de chercher à se rendre intelligible pour lui. C’était un travail; or tout travail lui répugnait.– N’était-pas assez de celui dont elle ne pouvait se dispenser, sans aller se casser la tête à deviner des gestes absurdes et sans faire à son tour toutes sortes de singeries comme elle en voyait faire à Cyprienne! Elle avait essayé d’ailleurs, prétendait-elle; mais son frère faisait semblant de ne pas la comprendre. Ce n’était pas sa faute.
Sa mère ne réussissait pas beaucoup mieux. Mme Rabuteau souffrait vivement à la pensée du triste sort que réservait à Cyprien l’infirmité dont il était affligé. Son amour s’était encore augmenté de la compassion qu’elle ressentait pour lui. Néanmoins elle avait peine à modérer, même en sa faveur, sa brusquerie ordinaire et à adoucir la rudesse de ses manières. Il est difficile, lorsqu’on a pris certaines habitudes, de s’en débarrasser. La patience n’avait jamais été son fort. C’est en vain qu’elle s’évertuait en gestes et en paroles. Quand elle voyait qu’elle ne parvenait pas à s’expliquer, elle s’emportait, et le plus souvent, elle était forcée d’avoir recours à Cyprienne pour entrer en communication avec l’enfant. Aussi, quoiqu’elle eût pour son fils des sentiments vraiment maternels, et que l’enfant, de son côté, lui manifestât son affection par des caresses, c’était à Cyprienne qu’il réservait la plus grande place dans son cœur.
Avec Cyprienne seule il avait conservé toute la gaieté, toute la vivacité, toute l’aimable humeur dont la nature l’avait doué. Avec elle seule, il semblait complètement heureux. Par quel prestige, par quels moyens surnaturels la sœur parvenait-elle à exercer sur le frère un empire si complet?–Ce prestige, c’était la tendresse; ces moyens c’étaient le dévouement absolu, le sacrifice de soi-même; moyens par lesquels on est presque toujours assuré d’obtenir un semblable résultat.
Mme Rabuteau avait d’abord ressenti un peu de dépit de cette préférence, mais elle aimait trop sincèrement Cyprien pour ne pas se trouver bien heureuse qu’il rencontrât dans sa petite marraine une affection qui lui rendît l’existence moins triste, et lui procurât à elle-même toute la sécurité qu’elle pouvait désirer. D’ailleurs, quoiqu’elle n’eût jamais aimé Cyprienne et qu’il lui en coûtât d’établir entre elle et Zélie une comparaison qui n’était pas à l’avantage de cette dernière, il lui fallait bien reconnaître que la petite fille, qui n’avait pas encore fait sa première communion, rendait plus de services à la maison que la grande Zélie qui pourtant avait quatorze ans accomplis. Malgré les soins qu’elle prenait sans cesse de son petit frère, elle trouvait encore le temps de s’occuper du jardin et de la basse-cour, de présider à la confection du beurre et du fromage. Dans toutes les allées et venues que nécessitaient ces divers travaux, Cyprien la suivait comme un petit chien. Peu à peu Cyprienne s’en fit aider dans la mesure de ses moyens, autant pour l’amuser que pour lui enseigner de bonne heure à se rendre utile. C’était plaisir de voir quel zèle l’enfant déployait pour lui obéir; avec quelle application il nettoyait un petit coin de terre des mauvaises herbes ou dépouillait un chou des chenilles qui menaçaient de le dévorer. Lorsqu’on l’apercevait se dirigeant seul vers la maison, de toute la vitesse de ses petites jambes, c’est que Cyprienne, en séparant et en rapprochant tour à tour deux doigts de la main, comme les branches d’une paire de ciseaux, lui avait demandé son sécateur et qu’il courait le chercher. Si elle avait besoin de ficelle pour lier les salades, d’une corbeille pour ramasser les pommes, elle faisait un signe approprié, et vite l’enfant s’élançait. Il fallait voir son air de triomphe quand il avait réussi au gré des désirs de sa chère Cyprienne et sa joie en recevant un baiser en récompense de son travail. C’est à peine si, lorsqu’on le regardait s’acquitter de ces petites commissions avec autant de sûreté que de promptitude, on pouvait se persuader qu’il n’eût pas entendu les ordres qu’on lui donnait. C’est qu’en effet, s’il lui manquait quelque chose du côté des sens, il était mieux doué qu’un autre sous le rapport intellectuel.
Les mauvais sentiments de Nicolas prenaient de jour en jour plus de développement. Il ne voyait dans l’infirmité de son frère, qui excitait l’intérêt des étrangers eux-mêmes, qu’un objet de risée et d’amusement. Si on l’avait laissé faire, l’enfant serait devenu son souffre-douleur, comme Cyprienne l’avait été. Son plus grand plaisir était de s’en moquer et de lui faire faire le contraire de ce qu’on devait attendre de lui en mettant ses gestes en complet désaccord avec ses paroles; en lui disant par exemple d’aller à droite lorsqu’il montrait la gauche. L’enfant obéissait à ce qu’il comprenait, bien entendu, et presque toujours il avait à s’en repentir. Il revenait alors furieux vers Nicolas, qui riait de tout son cœur en l’accablant d’épithètes inj urieuses auxquelles, on le croira sans peine, Cyprien était fort indifférent. Trop heureux du reste quand le méchant garçon s’en tenait à ces malices.
Heureusement on ne devait plus avoir longtemps à les supporter; M. Rabuteau, ne pouvant obtenir de lui aucun travail, avait conseillé à sa femme de l’envoyer à quelque distance, chez un autre fermier, pour y servir en qualité de valet de charrue. Sa mère, un peu revenue de son aveugle tendresse, y avait consenti volontiers et chacun dans la maison avait été charmé de ce départ.
Claude Rabuteau s’était montré, comme sa femme, profondément affligé du malheur qui avait frappé Cyprien. Chaque fois qu’il rentrait de son ouvrage, à l’heure des repas, ce n’était qu’avec un serrement de cœur qu’il embrassait le petit garçon. En le trouvant si beau, si vif, si fort, si intelligent, il se voyait avec chagrin forcé de renoncer à l’avenir brillant que les parents rêvent toujours pour leurs enfants, et qui, selon lui, eût-été le partage de son fils s’il avait conservé toutes ses facultés.–Heureusement encore, se disait-il, qu’il n’aura pas absolument besoin de travailler et que le bien que j’amasse lui permettra de vivre sans rien faire. A quoi peut être employé un pauvre être sourd et muet? Comment pourvoirait-il à sa subsistance? Le moyen d’apprendre un métier, de l’exercer, si l’on ne peut établir de rapports avec les autres hommes?–Et sur ces réflexions il se remettait au travail avec plus d’ardeur encore, dans l’espérance de soustraire plus sûrement Cyprien au besoin pour toute la durée de sa vie.
Peu à peu cependant il parut moins affecté de la triste position de son enfant. On s’habitue à tous les maux de ce monde et Dieu l’a permis ainsi afin de nous les rendre supportables. Nous serions trop à plaindre si nous étions sans cesse obsédés par la pensée de nos infortunes. La gaîté de Cyprien, en revoyant son père, se manifestait par toutes sortes de petites mines et de gentillesses silencieuses si plaisantes, que Claude oubliait son chagrin et souriait à son tour en contemplant l’aimable et joyeuse physionomie de son enfant.
XII
LE PORTRAIT.
Table des matières
Le temps avait marché. Les soins que réclamait Cyprien, absorbant la plus grande partie du temps de sa petite marraine, celle-ci ne voyant plus aussi souvent les habitants de la Verdure. Les relations pourtant n’étaient pas complètement interrompues et, deux fois par semaine au moins, les amis se rassemblaient. De temps en temps c’était au parterre improvisé du bois. Depuis trois ou quatre ans que les églantiers avaient été greffés, tous les étés les voyaient se couvrir de roses. Lorsque la réunion y avait lieu, Mme Beaupré déléguait à Valentine ses fonctions d’institutrice. Celle-ci, beaucoup plus avancée queCyprienne, lui faisait réciter ses leçons, examinait ses cahiers d’écriture, corrigeait ses devoirs et fixait sa tâche pour la prochaine rencontre. Ces jours étaient des jours de fête pour Cyprien qui naturellement ne quittait pas sa sœur. D’abord Valentine ne manquait pas de lui apporter quelques friandises qui étaient toujours les bienvenues; mais ce qui attirait surtout le petit garçon vers la jeune fille, c’était sa physionomie gracieuse, ses yeux si doux, l’expression de bonté qu’on lisait sur tous ses traits. Elle était l’amie de Cyprienne d’ailleurs; n’était-ce pas assez pour qu’il se sentît disposé à l’aimer lui-même de tout son cœur. Il s’efforçait de déployer toute sa petite intelligence pour la comprendre, et, grâce à la complaisance et à la patience de Valentine, il y réussissait presque aussi bien qu’avec Cyprienne.
Ces réunions offraient encore un autre attrait à Cyprien. Jacques avait pour le dessin des dispositions que son père (c’était M. Beaupré qui faisait son éducation) se plaisait à développer. Quand il accompagnait sa sœur au petit bois, il apportait son album, et s’occupait à faire des études d’arbres. Cyprien alors s’établissait près de lui et c’était merveille de voir avec quelle application vive et soutenue l’enfant suivait chaque coup du crayon déjà habile du jeune artiste. Ses yeux, comme ceux du dessinateur, allaient sans cesse du papier à l’arbre choisi, et lorsqu’il le voyait se reproduire, un contentement de plus en plus marqué se lisait sur sa figure. Si Jacques n’attaquait pas telle branche assez vite à son gré, s’il négligeait quelque détail, Cyprien pointait aussitôt un doigt dans la direction de l’objet qu’il avait observé, désignant d’un autre sur le papier la place qu’il y devait prendre; il n’était tranquille que lorsqu’il avait obtenu satisfaction. Le dessin achevé, c’était une explosion de joie et d’admiration qui se manifestait par des battements de mains et des gestes répétés; mais surtout par l’éclat de ses yeux et par l’expression répandue sur tous ses traits. Il fallait que chacun partageât ses transports. Il allait tirer Valentine et Cyprienne par leur tablier et les amenait près dé l’objet de son ravissement, que les deux amies du reste ne demandaient pas mieux que d’admirer aussi.
Et quand Jacques lui abandonnait un crayon et un morceau de papier! Il fallait voir avec quelle ardeur il le couvrait de traits! comme il s’appliquait à imiter ce qu’il voyait faire à Jacques, à tenir son crayon comme lui! Certes, le résultat ne répondait pas à ses efforts, et il eût été difficile de dire ce qu’il avait eu l’intention de représenter, néanmoins il en paraissait lui-même assez satisfait.
Un jour son enthousiasme ne connut plus de bornes. Jacques avait imaginé de faire le portrait de Cyprienne. La petite fille, assise sur un trône de mousse, au pied d’un chêne, dont les branches touffues répandaient une ombre douce et favorable sur son visage, avait ôté son chapeau de paille, et sur ses cheveux blonds, qui lui faisaient comme une auréole, Valentine avait placé une couronne de marguerites blanches, arrachées à l’herbe tapissant la clairière. De la corbeille, ayant servi à apporter le goûter, et qui reposait sur les genoux de Cyprienne, s’échappaient de belles roses, enlevées aux buissons d’alentour. Jacques, en véritable artiste, avait disposé autour de l’enfant les plis de sa robe et regardait son gentil modèle avec un entier contentement.
Cyprien avait observé avec un intérêt croissant tous ces préparatifs, sans rien soupçonner des intentions du jeune dessinateur. Heureux néanmoins de voir sa sœur ainsi parée, il demeurait comme en extase à la contempler. Lorsqu’il vit Jacques s’installer devant elle avec son pliant et saisir son crayon, il parut deviner ce qu’il allait faire et ses gestes, ainsi que l’expression de son visage, témoignèrent de la plus vive émotion.
Dire avec quelle attention anxieuse et impatiente l’enfant suivit le travail du jeune garçon est chose impossible. Tant que les lignes indécises de l’esquisse ne reproduisirent qu’imparfaitement les contours du visage, il se tint assez tranquille, fronçant un peu le sourcil toutefois, comme s’il éprouvait du mécontentement et de la déception en ne découvrant pas tout de suite la ressemblance espérée. Mais à mesure que les coups de crayon se multiplièrent, qu’il reconnut sur le papier la figure chérie de Cyprienne, qu’il vit le regard s’animer, la bouche lui sourire, ses joues s’empourprèrent, ses yeux brillèrent de joie et, ne pouvant plus se contenir, il se jeta dans les bras de Cyprienne, en riant et en pleurant tout à la fois.
XIII
NOUVEAUX MALHEURS.
Table des matières
L’enfant semblait heureux de la vie que sa sœur lui avait faite et Cyprienne, elle aussi, était heureuse du bonheur de son filleul. A cet âge l’avenir est si loin qu’il était bien naturel que la pensée de la petite fille ne se portât pas au-delà du présent. Pouvait-elle savoir d’ailleurs jusqu’à quel point l’infirmité de son frère était capable d’assombrir son existence? Devait-elle même se rendre compte du chagrin qui s’emparerait peut-être de lui lorsqu’il viendrait à s’apercevoir qu’il était dépourvu de l’un des sens que possédaient les autres hommes? Elle le voyait aussi joyeux que tous les enfants de son âge, aussi beau, aussi fort, aussi bien portant; quelle crainte eût-elle pu ressentir? Certes, il était triste pour le pauvre petit de ne pouvoir communiquer avec les enfants de son âge et d’être ainsi privé de partager leurs jeux; mais Dieu ne l’avait-il pas placée auprès de Cyprien pour lui tenir lieu d’autre société? pour lui servir d’interprète avec le monde extérieur? N’y serait-elle pas toujours?
Non, elle ne devait pas y être toujours. Le malheur n’avait pas fini de frapper la maison de Claude Ilabuteau. Cinq ou six ans après la naissance de Cyprien, ce fut au tour du père de tomber malade. Depuis quelque temps déjà il n’était plus le même. Le soir, quand il rentrait, il prenait bien encore, comme par le passé, son fils entre ses bras, mais les gentillesses de l’enfant, dont l’intelligence pourtant se développait à vue d’œil, n’amenaient plus, comme autrefois, un sourire sur les traits du père. Souvent il le suivait dans ses jeux d’un long regard mélancolique. L’expression de son visage devenait de plus en plus sombre. Un soir il se mit au lit et ne s’en releva plus. Un mois après Cyprienne était orpheline une seconde fois.
Lorsqu’elle apprit ce triste événement, la grand’ mère de Cyprienne, qu’on appelait la mère Vidal, accourut aussi vite que le lui permettaient ses soixante-deux ans sonnés, pour emmener avec elle sa petite-fille, dont la tutelle lui revenait naturellement. Ce fut une nouvelle douleur pour Cyprienne. Non qu’elle n’aimât pas sa grand’mère, qui était bonne et l’aimait elle-même tendrement, et avec qui, après la mort de sa mère, elle avait déjà passé quelques mois, mais il lui fallait quitter son filleul, et cette pensée remplissait son cœur d’amertume. Qu’allait devenir le pauvre enfant lorsqu’il ne verrait plus sa sœur? Qui s’occuperait de lui sans cesse, ainsi qu’elle l’y avait habitué? Qui devinerait ses besoins et ses désirs? Qui converserait avec lui, comme seule elle savait le faire? L’idée de l’abandon dans lequel il allait se trouver et du chagrin qu’il ressentirait doublait pour elle l’amertume de la séparation.
–Que ne pouvait-elle emmener Cyprien chez sa grand’mère?
–Je ne demanderais pas mieux, disait celle-ci, quoique je ne sois pas riche. Je ne serais pas embarrassée d’ailleurs pour gagner ma vie. J’ai été une fine fileuse autrefois et mon fil de lin était recherché. On me connaît bien encore, et le fils du père Lehoux, le tisserand, qui maintenant est tisserand à son tour, me dit chaque fois qu’il me voit passer:–On ne travaille plus comme de votre temps, mère Vidal.–Oui, je ne demanderais pas mieux que d’emmener Cyprien, si c’était possible. Je reprendrais volontiers pour lui le rouet et la quenouille; mais l’enfant doit rester avec sa mère.
Cyprienne le savait bien, néanmoins elle avait peine à se résigner. Et puis sa grand’mère demeurait si loin! Elle ne pouvait même concevoir l’espérance de venir embrasser son frère de temps en temps. Saint-Quert était à plus de douze lieues d’Aubecourt et chacun des deux villages était à cinq ou six kilomètres de la station du chemin de fer. Cyprienne n’entrevoyait pas la possibilité de refaire de sitôt un pareil voyage.
La seule circonstance qui lui apportât quelque consolation, c’est que Nicolas n’était plus là pour tourmenter Cyprien, et qu’il n’y avait pas de probabilité qu’on dût le revoir de longtemps chez sa mère. Il s’était bien vite fait renvoyer de la ferme où son père l’avait placé, puis d’une seconde et même d’une troisième. Alors s’imaginant que les marins n’ont pas grand’chose à faire et que rien n’est plus agréable que de voyager, il s’était senti tout à coup, un beau matin, une irrésistible vocation pour l’état de matelot, et avait endossé la vareuse de drap bleu. Sa mère, dont la folle tendresse était cause en partie de l’inconduite de son fils, l’avait laissé partir dans l’espérance que la sévère discipline des bâtiments de guerre exercerait une influence salutaire sur le caractère et même sur l’avenir de Nicolas. Les autres membres de la famille s’étaient réjouis de cette résolution, en se disant que du moins la maison serait tranquille tant que durerait son absence.
Quinze jours environ après la mort de Claude Rabuteau, avec bien des pleurs, bien des baisers, Cyprienne prit congé de son frère. L’enfant depuis deux ou trois semaines avait assisté à tant d’événements qu’il ne pouvait comprendre, vu couler tant de larmes, qu’il avait essuyées sous ses caresses, que les démonstrations de tendresse de sa sœur ne lui causèrent pas l’émotion que celle-ci redoutait. Cyprien se laissa déposer par elle dans son petit lit comme d’habitude après le repas de midi, lui tendit les bras en souriant, pour l’attirer auprès de lui, l’embrassa, sourit de nouveau et s’endormit sans se douter qu’il ne la retrouverait pas au réveil.
Cyprienne allait aussi s’éloigner de ses amis de la Verdure, et c’était un autre sujet de chagrin. Que de services, que de marques d’amitié elle avait reçus d’eux! Que de consolations elle avait trouvées dans leur société! Que de reconnaissance ne devait-elle pas à Mme Beaupré pour les soins qu’elle avait pris de son éducation! Grâce à ces soins Cyprienne était beaucoup plus instruite que ne le sont habituellement les jeunes filles de sa condition. Elle aurait voulu, en les quittant pour toujours peut-être, leur peindre sa gratitude, leur dire l’affection dont son cœur était rempli; leur donner l’assurance qu’elle ne perdrait jamais le souvenir du temps heureux qu’elle avait passé avec eux; que chaque jour elle prierait Dieu pour qu’il se chargeât d’acquitter ce qu’elle leur devait à tous. Oui, elle aurait voulu leur parler de toutes ces choses; mais elle était si émue qu’elle ne put trouver un mot. Tout ce dont elle fut capable, c’est de les prier de continuer à prendre sous leur protection son cher Cyprien et de lui donner quelquefois de ses nouvelles; ce à quoi Valentine s’engagea de grand cœur.
Ce fut donc les yeux pleins de larmes et le cœur gonflé de sanglots étouffés que la jeune fille monta avec sa grand’mère dans la carriole qui les attendait et devait les mener à la station voisine où elles prendraient le train pour Saint Quert. Si elle n’avait pensé qu’à elle même, Cyprienne se fût laissée aller tout entière à sa douleur, mais elle la contenait pour ne pas attrister sa grand’mère, qui, comprenant tout ce que ce moment avait de cruel pour sa petit fille, était disposée à s’affliger avecelle.
Elle avait aussi à s’occuper de mille soins qu’elle ne pouvait laisser entièrement à une femme âgée qui n’était pas habituée aux déplacements. Elle-même était fort inexpérimentée, car c’était la première fois qu’elle quittait Aubecourt. Mme Rabuteau lui avait expliqué ce qu’elle devait faire au sujet des billets à prendre et des bagages. Toutes ces choses lui semblaient très-compliquées; néanmoins elle eut la force de dominer ses préoccupations et sut conserver sa présence d’esprit de manière à éviter toute espèce d’ennui à sa grand’mère et à mener les choses à bonne fin.
Le chemin de fer passait tout près de Saint-Quert, mais le village n’étant pas assez important pour avoir nécessité l’établissement d’une station, la locomotive poursuivit sa route pour ne s’arrêter que deux lieues plus loin, à Orgères. Là, Cyprienne et sa grand’mère montèrent dans une carriole qu’un voisin complaisant avait amenée, et une heure après on arrivait à destination.
La mère Vidal habitait une maisonnette à laquelle attenait un petit jardin, où poussaient les légumes nécessaires à sa subsistance. Cyprienne sut bientôt y établir un arrangement convenable de façon à ne pas gêner sa grand’mère.
Celle-ci, outre la part qu’elle prenait au chagrin de sa petite-fille, avait aussi d’autres peines, dont Cyprienne était encore l’objet.
Je ne veux pas ennuyer mes jeunes lecteurs d’affaires d’argent qu’ils ne comprendraient sans doute pas; je me contenterai de leur dire que lorsque Claude fut mort, on reconnut qu’il était ruiné.
Son amour paternel avait en partie causé cette catastrophe. Préoccupé de la pensée de mettre Cyprien à l’abri du besoin pour toujours sans qu’il fût obligé de travailler, il s’était lancé dans des spéculations hasardeuses, avec l’espoir d’arriver plus vite à son but, et y avait engagé toute sa fortune. Il ne connaissait pas à fond le genre d’affaires qu’il entreprenait et avait été la dupe de fripons qui, profitant de son ignorance et le leurrant de fausses promesses, l’avaient complètement dépouillé. Une partie même de l’avoir de sa femme était compromise. Le chagrin d’avoir si mal réussi, et fait le malheur de ceux qu’il aimait, au lieu d’avoir amélioré leur sort, le jeta dans un profond découragement et en peu de temps le conduisit au tombeau.
La grand’mère déplora amèrement ce triste résultat pour sa petite-fille; mais celle-ci n’y prenait que peu d’intérêt. A treize ans il est bien rare qu’on soit sensible à des questions de cette nature. Cyprienne en comprit assez néanmoins pour se dire qu’elle devait s’efforcer de créer des ressources qui lui permissent, non seulement de ne pas être à charge à sa bonne maman, mais encore, s’il était possible, d’ajouter à son bien-être. C’est dans ce but qu’elle disposa le jardin de manière à lui faire rapporter davantage. La mère Vidal était trop âgée pour y travailler elle-même et d’ailleurs elle trouvait de quoi subvenir amplement à ses besoins très-limités dans ce que donnait son potager, à l’aide de quelques journées de travail.
Cyprienne espérait tirer bon parti des légumes qu’elle y cultiverait, de même que des produits de la basse-cour, laquelle, sous sa direction, prendrait plus d’importance. Elle comptait ainsi avoir un excédant de provisions qu’elle irait vendre au marché voisin.
Laissons-la se livrer à des occupations qui apportaient quelque adoucissement à ses peines, en lui fournissant l’occasion de se rendre utile, pour retourner auprès de Cyprien dont l’image ne quittait pas la pensée de sa sœur malgré la distance qui les séparait.
XIV
AFFREUX RÉVEIL.
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Lorsque l’enfant, en ouvrant les yeux après le départ de Cyprienne, ne la vit pas près de son lit, selon son habitude, il la chercha d’abord du regard, le sourire aux lèvres, s’imaginant qu’elle s’était cachée pour l’amuser et qu’elle allait se montrer. Comme elle ne paraissait pas, il sauta à bas du lit, où on l’avait posé tout habillé, et se mit à fureter dans la chambre, regardant derrière les meubles, soulevant les rideaux, déplaçant les chaises, se glissant dans les moindres coins. Sa mère accourut. Elle voulut le prendre dans ses bras, l’enfant la repoussa et s’élança dans la cuisine, où il recommença ses investigations. Déçu de nouveau dans son espoir, il se dirigea vers le jardin, mais à mesure qu’il poursuivait ses recherches inutiles, sa figure, d’abord si gaie, prenait une expression de tristesse qui s’accentuait de moment en moment. Des cris rauques s’échappaient de sa poitrine; ses yeux brillaient de l’éclat de la fièvre. Il courait d’un bout à l’autre du jardin, sondant d’un regard inquiet chaque buisson, chaque rangée d’arbustes ou de pois ramés qui auraient pu abriter sa sœur.–Peut-être était-elle sous la tonnelle?–Hélas! non. Le berceau était vide.–Ne serait elle pas cachée dans les framboisiers?–Les framboisiers, dans lesquels, lui, Cyprien, disparaissait tout entier, n’allaient pas à la ceinture de Cyprienne. Il battit néanmoins le fourré dans tous les sens. Nouvelle déception! Toujours sous l’empire d’une idée qui semblait devenir de plus en plus tenace, il franchit la porte du jardin pour aller continuer ses explorations dans la cour et dans les bâtiments qui l’entouraient. Sa mère, qui avait d’abord suivi sa course folle pour le surveiller, l’attendait au passage. Elle parvint à le prendre dans ses bras; mais le petit garçon se débattit avec tant de violence qu’elle crut devoir le remettre à terre, se demandant s’il n’était pas plus sage de le laisser, comme on dit, user son chagrin.
C’est vainement encore que le malheureux enfant parcourut la grange, les étables, le poulailler et tous les bâtiments de la ferme. Nulle part il ne rencontra le sourire ami de Cyprienne. Un dernier espoir lui restait.–La porte de la laiterie était close. Peut-être sa sœur s’y serait-elle enfermée.
–N’est-ce pas elle qui chaque jour enlevait sur les terrines la crème destinée à faire le beurre?– Avec des cris de colère et de rage, avec des sanglots convulsifs, l’enfant frappa la porte des pieds et des mains: la porte ne s’ouvrit pas. Mme Rabuteau le regardait toujours de loin, souffrant de sa souffrance, mais n’osant approcher, de peur d’augmenter la fureur dans laquelle elle le voyait.
Le petit garçon continuait à s’acharner sur la porte. Voyant ses efforts impuissants, il avisa une grosse bûche qui se trouvait à quelques pas. A peine aurait-on cru qu’il pût la soulever. Il l’enleva pourtant, la surexcitation lui donnant des forces, et la lança contre le vantail. Celui-ci, mal attaché par un loquet rouillé et à moitié disjoint, finit par céder. Cyprien se précipita à l’intérieur.–Personne! encore personne!–L’enfant demeura un instant saisi de douleur, il poussa un gémissement plaintif, qui n’avait rien de semblable à ceux que font entendre les créatures humaines, puis, comme si une nouvelle idée lui avait traversé l’esprit, l’expression de son visage changea tout à coup, quelque chose de semblable à un sourire s’y montra. En un bond il fut hors de la laiterie, traversa la cour, franchit la porte où sa mère, qui essaya encore de l’arrêter, faillit être renversée par lui, et s’élança avec une étonnante rapidité dans la direction du petit bois.–C’est là, il en était sûr maintenant, qu’il trouverait Cyprienne.
Il allait atteindre son but et il continuait à courir comme si le vent l’eût emporté, lorsque Valentine apparut sur la lisière. En l’apercevant Cyprien s’arrêta.–Elle allait lui dire, elle, l’amie de Cyprienne, où était sa sœur.–La jeune fille, en voyant ainsi l’enfant hors d’haleine, s’empressa de venir au devant de lui, le prit dans ses bras, essuya son visage couvert de sueur et essaya de calmer son agitation.
–Cyprienne! Cyprienne!–disait le petit garçon en appuyant la main sur sa poitrine, car c’était de cette manière qu’il désignait sa sœur, comme s’il avait voulu indiquer ainsi la place qu’elle tenait dans son affection.–Cyprienne? Où est Cyprienne?– Valentine lut cette question dans les yeux de l’enfant.–Que lui répondre?–C’est en vain qu’elle cherchait à l’apaiser en lui prodiguant les baisers et les caresses, les douces paroles même, comme s’il eût été en état de la comprendre. Il y était insensible.–Cyprienne! Cyprienne!–répétait-il en son langage, en comprimant son cœur avec ses deux mains. Puis glissant entre les bras qui le retenaient, comme il avait déjà glissé entre ceux de sa mère, il se retrouva de nouveau sur ses pieds; alors, tirant la jeune fille par sa robe, il sembla la solliciter de la conduire près de celle qu’il cherchait–Là, dans le petit bois, près des rosiers en fleurs, c’est là, bien sûr, qu’elle les attendait.
Valentine crut devoir céder au désir du pauvre petit. Elle reprit avec lui le chemin qu’elle venait de parcourir, tenant Cyprien par la main. Mais ce n’est qu’avec impatience que le petit garçon conformait sa démarche à celle de la jeune fille; il faisait tout son possible pour l’obliger à hâter le pas. Valentine, au contraire, s’efforçait de le retarder. Elle devinait les vaines recherches déjà faites par son petit ami et elle savait quelle dernière et cruelle déception l’attendait encore. On arriva aux premiers arbres du bois; mais là Cyprien ne peut plus contenir son impatience; il s’échappe; et, sans suivre le sentier qui conduisait avec un détour à l’entrée de la clairière, il s’élance au milieu du taillis, très-serré en cet endroit, et rendu presque inaccessible par les ronces et les orties.
Un cri, un cri inarticulé mais déchirant, apprit à Valentine que le malheureux enfant était parvenu au bosquet. Peu après, elle y arrivait elle-même. Cyprien était étendu sans connaissance sur le gazon, les mains et le visage déchiré par les épines. Une pâleur mortelle était répandue sur ses traits, sa poitrine se soulevait de temps en temps sous des sanglots convulsifs, mais pour quelques instants du moins, il avait perdu le sentiment de son malheur.
Valentine prit l’enfant dans ses bras, et, avec beaucoup de peine, parvint à le transporter au bord de la route.–Là, pensait-elle, quelqu’un pouvait venir à passer qui l’aiderait à ramener l’infortuné à sa mère.–Son espoir ne fut pas trompé. A peine y arrivait-elle, qu’elle vit accourir Benoîte. Mme Rabuteau avait envoyé la vieille servante à la poursuite du fugitif, le sachant affectionné pour elle, et espérant qu’il consentirait à revenir à la maison en sa compagnie.
–Ah! le voilà donc, ce pauvre mignon! s’écria-t-elle et l’apercevant. Mais qu’a-t-il, bon Dieu?
Valentine alors lui expliqua comment, en se rendant elle-même chez Mme Rabuteau, pour aller s’informer de la manière dont Cyprien avait supporté le départ de sa sœur, et voir si elle pouvait quelque chose pour le consoler, elle avait rencontré l’enfant. L’état dans lequel elle le trouvait était l’effet de la conviction qu’il venait d’acquérir de l’absence de Cyprienne.
La vieille femme, en murmurant des paroles de commisération et de tendresse, le prit à son tour dans ses bras, et, suivie de Valentine, qui tenait son ombrelle ouverte au-dessus de la tête nue de l’enfant, pour le préserver de l’ardeur du soleil, elle reprit le chemin de la ferme, où sa mère l’attendait avec anxiété.
Cyprien demeura dans cet état plus d’un quart d’heure encore. Enfin il rouvrit les yeux et rencontra bien des regards amis fixés sur le sien, mais celui qui, jusqu’ici, avait accueilli son réveil y manquait toujours. Cependant il semblait avoir recouvré une partie de son calme en se voyant sur les genoux de Valentine. Il lui jeta les bras autour du cou, lui prodigua les mille caresses qu’il avait coutume de faire à Cyprienne, les entremêlant de sanglots et de gémissements sourds, mais qui n’avaient plus rien de violent. Ces signes de douleur si vraie, ces marques d’affection qui semblaient s’adresser à la sœur absente, venant après l’explosion de désespoir dont elle avait été témoin, remuèrent profondément le cœur de Valentine qui ne put retenir ses larmes.
L’amer chagrin du pauvre garçon parut trouver quelque soulagement dans cette preuve de sympathie. Il regarda la jeune fille avec des yeux si doux et si tristes qu’il était impossible de ne pas y voir l’expression de ce qui se passait en lui.
–Oui, semblaient-ils lui dire, tu me comprends, toi! tu sais combien je souffre! tu partages mon chagrin? Toi aussi tu aimais Cyprienne! Hélas! hélas! que vais-je devenir sans elle? Est-elle donc partie pour toujours!
Néanmoins, vaincu par les émotions et les fatigues des heures précédentes, l’enfant finit par s’endormir dans les bras de Valentine, qui ne le quitta que lorsqu’elle l’eut replacé dans son lit et qu’elle l’y vit reposer paisiblement.
Le lendemain, en se réveillant, Cyprien demanda encore sa sœur par ses regards et ses gémissements, mais son chagrin ne se manifesta pas par les mêmes démonstrations que la veille. Il ne voulut pas consentir à se laisser habiller par sa mère ni par Benoîte, cependant lorsqu’on l’eut laissé seul dans la chambre, il se leva, se vêtit tant bien que mal, sauta par la fenêtre et courut se réfugier dans le jardin. Il refusa de venir manger de toute la journée, mais vers le soir, la faim se faisant trop vivement sentir, il déroba un morceau de pain qu’il alla dévorer en cachette dans un coin. Quand vint la nuit il rentra, ne voulut pas plus permettre qu’on l’aidât à se déshabiller qu’il n’avait soufsouffert qu’on l’habillât le matin, ôta lui-même ses vêtements, ce que, du reste, Cyprienne lui avait appris à faire, et, s’étant fourré dans son lit, il cacha sa tête sous la couverture. On l’entendit alors pousser de profonds soupirs.
Mme Rabuteau espérait qu’avec le temps l’enfant prendrait son parti de l’absence de Cyprienne, qu’il deviendrait plus traitable et se familiariserait avec les autres personnes de la maison. Loin de là. Au lieu de s’adoucir, son humeur semblait de plus en plus sombre et irritable; pas plus que le premier jour il ne se laissait approcher. Il ne paraissait pas à l’heure des repas, se contentant de ce qu’il trouvait dans le potager et d’un morceau de pain que Benoîte laissait exprès sur la table où il venait le prendre furtivement quand il croyait n’être pas vu. Toutefois il rentrait pour le souper, mangeait sans regarder personne, puis il se couchait, toujours tout seul. Ce n’est que lorsqu’il était endormi que la pauvre mère pouvait l’embrasser. Le lendemain il recommençait.
Que faisait-il dans le jardin? A quoi passait-il son temps?–A quoi? Il gravissait l’escalier dont nous avons déjà parlé et restait tout le jour les yeux fixés sur la portion de la route qu’on apercevait de cet endroit. Comme sa petite taille ne dépassant pas le mur ne lui aurait pas permis de voir par dessus, il avait hissé en haut des marches quelques grosses pierres pour se grandir.– Qu’attendait-il donc, le pauvre enfant?–Qui pouvait-il attendre si ce n’était Cyprienne. A qui pouvait-il penser si ce n’est à Cyprienne?–Il se refusait à croire qu’elle fût partie pour toujours, il se disait que bientôt sans doute elle reviendrait, et il restait là pour guetter son retour, comme sa sœur y guettait autrefois l’arrivée de ses amis de la Verdure; car la route que l’on voyait était celle de la maison de Mme Beaupré. De cet endroit, qui servait d’observatoire à Cyprienne comme il en avait servi à sa mère, souvent elle avait montré à l’enfant Jacques ou Valentine se dirigeant vers la ferme. C’est par là sans doute aussi qu’elle-même était partie, c’est par là qu’elle reviendrait. Il laissait ainsi couler les heures comme sous l’empire d’une idée fixe: sans autre image dans l’esprit que Cyprienne, sans autre pensée dans le cœur que celle de la revoir.
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