Kitabı oku: «Voyages dans les deux océans Atlantique et Pacifique, 1844 à 1847»
Eugène Delessert
Voyages dans les deux océans Atlantique et Pacifique, 1844 à 1847

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066323127
Table des matières
INTRODUCTION.
PREMIÈRE PARTIE.
VOYAGE AU BRÉSIL.
DEUXIÈME PARTIE.
VOYAGE A LA NOUVELLE-HOLLANDE.
VOYAGE AUX ILES DE LA SOCIÉTÉ.
TAÏTI.
MANILLE.

REINE POMARÉ (Taïti).
INTRODUCTION.
Table des matières
Monsieur Benjamin Delessert, dont la mort inattendue a jeté le deuil dans notre nombreuse famille, et auquel j’avais adressé quelques détails sur la colonie de la Nouvelle-Hollande, a été assez bienveillant pour trouver quelque intérêt à mes observations. Par bonté pour moi, et aussi pour pouvoir faire connaître à nos parents et amis l’emploi de mon temps, il voulut faire imprimer mon journal que j’ai toujours eu le soin de tenir exactement pendant le cours de mes voyages. Je n’avais pu lui adresser cependant que la première partie de mes notes sur Sydney, parce que je savais lui être agréable en lui communiquant de suite quelques détails sur les heureux résultats obtenus en peu de temps dans cette colonie, et ce qui me détermine aujourd’hui à les publier toutes, c’est que je me crois obligé de suivre ses intentions, et c’est à lui, qui n’est plus, que je me recommande encore pour obtenir l’indulgence avec laquelle il accueillait les moindres travaux entrepris dans un but utile.
Vers la fin de 1839, je partis pour le Brésil, où je fis un assez. long séjour; de là je passai aux États-Unis, où m’appelaient mes affaires, et, après avoir visité ce pays de liberté et de progrès, j’étais de retour à Rio-Janeiro à la fin de décembre de l’année suivante. Quelque temps après, ma santé se trouvant altérée par la fatigue et les chaleurs continuelles, je me décidai à rentrer en France, où j’arrivai en juillet 1841.
Trois ans plus tard, encouragé par mon père, qui lui-même a fait de longs voyages aux Indes, je quittai une seconde fois le Havre, au mois d’août 1844, pour me rendre à la Nouvelle-Hollande. Je visitai une partie de l’Océanie, les îles de la Société, Java, les Philippines, la Chine et les Indes-Orientales. Après trois ans d’absence, je revins en France par la mer Rouge, l’Égypte et la Méditerranée.
Je crois avoir rapporté de tous les pays que j’ai visités des collections importantes d’objets d’art et d’histoire naturelle; mais, comme l’a déjà dit M. Benjamin Delessert, mon livre n’est point une relation de voyage, il est publié comme simple souvenir et n’a pas d’autre prétention.
PREMIÈRE PARTIE.
Table des matières
VOYAGE AU BRÉSIL.
Table des matières
Je partis du Havre pour le Brésil vers la fin de 1839. La traversée se fit en cinquante-sept jours. On comprendra facilement que ce ne fut pas sans éprouver de vives émotions que je quittai ma famille; je ne parlerai donc pas de cette séparation et encore moins des lenteurs et des ennuis de la traversée; il me suffira de dire qu’il y avait à bord une trentaine de passagers de tout âge, hommes et femmes, formant une petite république assez difficile à gouverner.
Aussi ce fut un heureux jour pour moi que celui où nous arrivâmes enfin à Rio: mes regards pouvaient assurément se porter sur les plus ravissants points de vue, mais il fallait plus de calme pour en bien jouir. J’étais pour le moment tout au plaisir de quitter cette prison de bois, où le caprice des vents, la monotonie d’un long voyage et les mille accidents peu variés d’une traversée fatigante, finissent par émousser tous les sentiments, pour ne laisser de place qu’à un ardent désir de toucher terre: elle était là, devant nous, cette terre tant désirée et que nous allions enfin aborder.
L’expérience m’a appris que le voyageur qui parcourt des contrées lointaines ferait sagement de prendre connaissance du tarif des douanes de tous les pays qu’il veut visiter. Je n’avais pas eu la précaution d’étudier ces tarifs, et force me fut de laisser mes bagages entre les mains des employés fiscaux, qui, sur ce point du globe comme chez toutes les nations civilisées, se distinguent par un excès de zèle trop souvent peu courtois.
Mais, pendant qu’on transportait du navire au port les effets et la cargaison, j’oubliai le navire et la traversée, je prenais terre avec les yeux. Rio-Janeiro, vue du port, présente un des plus délicieux points de vue du globe: les hauteurs sur lesquelles sont bâtis les couvents, et les montagnes des environs, parsemées de maisons de campagne et de jardins, offrent une vue aussi variée qu’imposante. A quelque distance apparaissent les Orgues, pittoresques élévations dont la disposition bizarre justifie le nom quelles portent.
Roule de la Gloria à Rio.

Sous ces premières impressions, je m’acheminai d’un pas léger vers les amis qui m’accueillirent avec cette bienveillance du cœur que le savoir-vivre n’imita jamais. Me voici donc installé au Brésil et pour un peu de temps. Je ne dirai rien non plus des émotions passagères, des impressions personnelles et de ces mille riens qui intéressent l’individu, et qui le plus souvent ne peuvent se bien rendre.
Le voyageur qui de la mer aperçoit pour la première fois la terre du Brésil ne voit d’abord qu’un pays élevé, agreste, accidenté ; mais que le spectacle est différent lorsqu’il s’avance dans les terres! il découvre les sites les plus pittoresques: des montagnes richement boisées et des vallons couverts d’une verdure éternelle. On dirait une immense forêt, tant la végétation est puissante; mais celui qui voudrait connaître dans toute sa beauté cette terre si riche de son soleil, de ses eaux, de ses arbres et de ses campagnes, devrait entrer au Brésil par le détroit qui sépare Sainte-Catherine du continent. Qu’il ne se hâte pas trop, afin de jouir à l’aise de ses impressions. Les magnificences de ces lieux, la majesté des sites, le grandiose des expositions provoqueront sans cesse son admiration.
Nous sommes en route par le point que nous avons indiqué. Voici d’abord que s’élèvent comme par enchantement, du fond de la mer, des rochers coniques chargés de verdure: là, vous avez des massifs d’orangers et de citronniers; plus loin, d’immenses plantations de manioc, de riz, de café, de maïs et de sucre. Les diverses transformations d’une nature luxuriante passent tour à tour sous vos yeux pour varier la scène.
Si la solitude avec sa grandeur nous lasse, côtoyons ces riantes baies dont les rives sont bordées de maisons gracieusement exposées, qu’entourent de vrais jardins enchantés. Nous pouvons même assister quelque part à la pêche de la baleine, et dans d’autres lieux recueillir ce murex précieux qui fournissait la pourpre des rois et un grand nombre de jolies coquilles. Une immense plaine, elle s’appelle Corritiva, qui nourrit de nombreux troupeaux, nous rappellera l’Europe par les fruits qu’elle produit comme des enfants de son adoption.
Respirons un instant à San-Francisco, afin d’admirer la gigantesque majesté de ces forêts aussi vieilles que le monde, et qui seules pourraient nous révéler l’histoire des habitants autochthones de ces contrées sauvages. Les siècles ont passé sur leurs têtes sans en altérer la fraîcheur toujours renaissante. Dans les temps pluvieux, nous aimerons à voir la jolie ville de Saint-Paul sortir toute verdoyante, toute parée du sein des eaux, comme la Vénus mythologique. Ici la nature multiplie ses spectacles, qui se renouvellent à chaque pas: voici des arbres séculaires caressés par les lianes aux capricieuses arabesques, des montagnes qui menacent le ciel: de leurs flancs s’élancent des fleuves nombreux, artères bienfaisantes qui vont porter la fécondité dans les vallées et établir les communications sociales; puis les gras pâturages, les terres qui rapportent sans culture; et, pour peu que vous y teniez, je puis vous montrer ici le désert de sable, comme en Afrique, avec ses mirages fantastiques et ses ravissantes oasis.
Reprenons un peu géographiquement l’exposition de tous ces accidents, et fixons d’abord la position du pays qui nous occupe; nous en découvrirons plus facilement ensuite le cours de ses rivières et la direction de ses montagnes, l’étendue de ses plaines et la position de ses villes.
Le Brésil, depuis le fleuve des Amazones presque sous l’équateur, au deuxième parallèle de latitude nord, jusque vers le fleuve de la Plata, au 35° de latitude sud, s’étend en longueur sur près de neuf cents lieues communes; sa plus grande largeur, de l’est à l’ouest, est d’environ huit cents lieues, et il renferme en surface plus des deux cinquièmes de l’Amérique méridionale. Les rivages et les sinuosités de la mer lui donnent plus de douze cents lieues de côtes. Sa surface est au moins de quatre cent quatre-vingt mille lieues carrées. Sa forme est celle d’un triangle irrégulier. Il confine au sud et au nord-est avec l’Océan Atlantique; au nord, avec la Guyane française et la Guyane espagnole, qui fait partie de la république de Colombie; à l’ouest, avec cette même république, le Pérou et les provinces du Rio de la Plata. Sur plusieurs points de cette frontière, les limites ne sont pas marquées avec précision, car souvent elles se trouvent dans des cantons déserts ou habités par des peuples sauvages.
Le Brésil, dans la province de Rio-Janeiro surtout, me donna le souvenir de la Suisse sous les tropiques: ce sont bien les mille élévations désordonnées du terrain, les roches abruptes et les pics sourcilleux, les arbres touffus et les fraîches cascades qui se précipitent. J’y cherchai vainement, à mon grand regret, la neige éblouissante que le paysagiste aime tant et que les chaleurs équatoriales font tant désirer. Mais laissons là l’Helvétie: elle ne donne aujourd’hui signe de vie que pour déchirer le glorieux pacte de son existence nationale, dont Guillaume-Tell écrivit, il y a longtemps, la première page.
On peut rattacher les nombreuses montagnes du Brésil à trois chaînes principales dont le noyau paraît être sous le dix-neuvième parallèle et le quarante-cinquième méridien. La première et la plus importante est la Serra do Espinhaço.
La seconde est moins haute que la précédente, et elle parcourt avec de très-fortes interruptions les provinces qui bordent l’Océan Atlantique. Les Brésiliens l’appellent la Serra do Mar, parce qu’elle s’étend parallèlement à la côte, qu’elle forme même en quelques endroits.
La troisième, qui est la plus longue du système brésilien, mais aussi la plus basse, s’appelle la Serra dos Vertentes.
Le stratégiste, en contemplant ces hauteurs qui bordent la mer, y verra de formidables barrières qui feront respecter l’intégrité du territoire brésilien, si des étrangers mal intentionnés en essayaient la conquête: il s’assurera qu’on pourrait s’emparer de quelques ports; mais il faudra faire par mer les approvisionnements de l’armée, car un petit nombre de chemins difficiles et de défilés de ces Thermopyles transatlantiques, seuls points de communication entre le littoral et l’intérieur, seraient victorieusement défendus par quelques soldats.
Pour moi les montagnes sont des lieux aimés à d’autres titres. C’est sur les hauts lieux que l’àme, déployant à son gré ses puissantes ailes, flotte dans un monde de volupté et de contemplation. Oh! oui, l’homme sent son cœur se dilater, il respire plus à l’aise, il marche avec un front plus noble, avec un regard plus vivant et plus joyeux quand il échappe au triste tumulte et à l’atmosphère des villes pour se plonger dans la nature, sur les montagnes, sous le vaste et radieux pavillon du ciel. Jean-Jacques Rousseau, qui s’y connaissait, a dit quelque part: «C’est une impression générale qu’éprouvent tous les
» hommes, quoiqu’ils ne l’observent pas tous, que sur les hautes montagnes,
» où l’air est pur et subtil, on se sent plus de facilité dans la respiration, plus
» de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans l’esprit. Les plaisirs y sont
» moins ardents, les passions plus modérées. Les méditations y prennent je ne
» sais quel caractère grand et sublime, proportionné aux objets qui nous frappent,
» je ne sais quelle volupté tranquille qui n’a rien d’âcre et de sensuel...
» Je suis surpris que des bains de l’air salutaire des montagnes ne soient pas
» un des grands remèdes de la médecine et de la morale.»
La divinité n’a-t-elle pas d’ailleurs choisi les montagnes comme un piédestal de prédilection où elle a aimé à opérer ses merveilles et ses manifestations aux hommes? Quel est le chrétien qui ne s’émeuve au nom du Sinaï, du mont Oreb ou du Calvaire? La folle mythologie n’eut-elle pas son Olympe, son mont Ida et son Parnasse?
Donc j’aime les montagnes, et celles du Brésil sont bien propres à accroître mes sympathies. Reposons-nous un moment sur l’un de ces points élevés où l’air est si salubre aux poitrines européennes. Nous sommes, si vous voulez, sur la plus grande hauteur de la Serra do Espinhaço. De là nous apercevons le partage des eaux et la formation des bassins. Des mêmes collines coulent l’Amazone et le Rio de la Plata; mais l’un va à l’est et l’autre au sud. Nous ne pourrions pas être plus admirablement placés pour voir descendre des montagnes, se précipiter en torrents écumeux, en cascades de neige ou couler dans un lit bordé de mille arbustes fleuris et de plantes odorantes, les nombreux cours d’eau qui sont un des caractères marqués du Brésil: peu de contrées au monde sont arrosées et vivifiées avec autant de profusion.
Le plus grand de tous les fleuves, l’Amazone, qui prend sa source au Pérou, dans le sein des plus hautes montagnes de la terre, entre par le nord-ouest dans le territoire brésilien; il s’y grossit de plusieurs rivières importantes, qui parcourent avec rapidité des terres inhabitées que souvent elles inondent pour les féconder, hélas! en pure perte, et finissent par s’engloutir dans l’immense Amazone, qui n’a pas moins de treize cents lieues de cours. Ses bords ne présentent de tous côtés qu’une vaste plaine marécageuse: son embouchure a douze lieues de large: ce fut autrefois une des limites naturelles du Brésil.
Le fleuve des Tocantins, moins superbe que l’Amazone dans son cours majestueux, arrose le Brésil sur un espace de cinq cents lieues du sud au nord. Des montagnes et des forêts encaissent ses rives, et vers sa source de bruyantes cataractes indiquent l’impétuosité de son cours à travers des vallons et des précipices; mais, réuni à l’Araguaya, il continue sa course dans un lit commun, offrant au pays l’immense avantage d’une navigation non interrompue depuis son embouchure jusqu’au centre du Brésil, embouchure qui, voisine de celle de l’Amazone, vient mêler ses ondes par un bras de communication au vaste courant du grand fleuve.
On a dit et je l’ai lu que le Brésil renfermait un très-grand nombre de lacs; mais les vastes marécages auxquels on a donné ce nom ne sont produits souvent que par le débordement des rivières dans la saison des pluies. Nous citerons le plus considérable, appelé Xarayes qui n’est formé que par les débordements du Paraguay. Sur plusieurs points de la côte on remarque de ces lacs ou lagunes.
Au sud-ouest, le Paraguay le Manoré, le Guarupé la Madeira et plus de trente rivières qui ont leur embouchure commune forment comme un large canal d’environ cinq cents lieues de circuit autour du Brésil. Ces courants immenses lui servent de boulevard intérieur, et, en le séparant des républiques turbulentes qui ont pris la place des anciennes colonies espagnoles, elles le mettent à l’abri des attaques des voisins.
Revenons pour un moment au grand réservoir d’où sortent non-seulement toutes les rivières qui se jettent dans l’Amazone, dans le Paraguay, dans l’Océan méridional, mais encore les précieux courants aurifères et ceux, plus précieux de beaucoup, qui arrosent un sol parsemé de diamants. Que de trésors découverts ou encore enfouis dans ces parties centrales du Brésil! Quelle source de richesses offrent aux possesseurs de cet empire cette multitude de cours d’eau qui se subdivisent en canaux innombrables et présentent de faciles voies de communication pour pénétrer jusqu’au cœur du territoire brésilien! Ce réservoir immense est appelé le plateau des Parexis ou Campos-Parexis. Une tribu indienne lui donna ce nom Cette région, qui s’étend d’orient en occident sur un développement de plus de deux cents lieues, est couverte partout de terres légères et de monceaux de sable qui, de loin et par l’effet de leurs ondulations, ressemblent aux vagues de la mer. Le sol y est si mobile, si sablonneux, que les convois de mulets et les caravanes y enfoncent et s’y fraient difficilement une route; la végétation y est rachitique, elle n’est représentée çà et là que par des herbes pauvres et à tige mince d’un pied de hauteur. Que le voyageur ne s’aventure qu’avec prudence dans ces plaines perfides; le phénomène du mirage, en éblouissant sa vue, viendra souvent lui créer des sites enchantés, des routes faciles pour lui dissimuler des précipices.
Le riche habitant de nos villes européennes qui veut se choisir une agréable maison des champs la bâtit dans des lieux qu’ombragent les futaies et que rafraîchissent les courants d’eau vive: il n’a garde de négliger les accidents de terrain. Rien n’est triste comme une habitation de campagne dans une plaine sans eau et sans arbres touffus. Que de sites ravissants viennent au Brésil embellir les maisons de campagne! Que les antiques manoirs, aux tourelles élancées, aux formes fantastiques de l’architecture du moyen âge, seraient bien encadrés dans ces massifs de forêts vierges! Ces forêts du Brésil sont sa plus riche, sa plus ravissante parure. La grandeur des proportions, le vert foncé des feuilles qui, sous le ciel le plus brillant, communiquent au paysage un aspect grave et austère, tout est charme, tout est poésie.
Pour donner une idée exacte des nombreux oiseaux qui charment la vue et animent ces admirables forêts, il faudrait réunir le talent du peintre le plus habile à la science du naturaliste. Audubon, qui a publié sur les oiseaux d’Amérique un magnifique ouvrage, les a représentés avec une grande vérité ; il est impossible de mieux rendre la nature. C’est d’après ses dessins que j’ai fait graver quelques-uns des oiseaux que j’ai rapportés.
Pie-grièche de la Caroline.

On ne peut connaître toute la beauté des forêts équatoriales qu’en s’enfonçant dans leurs retraites aussi vieilles que le monde. Là, rien ne rappelle l’éternelle répétition de nos chênes et de nos sapins. Chaque arbre a pour ainsi dire un port qui lui est propre, chacun a son feuillage et offre souvent une teinte de verdure différente de celle de l’arbre voisin. Des végétaux gigantesques, qui appartiennent aux familles les plus éloignées, nous dit M. A. Saint-Hilaire, entremêlent leurs branches et confondent leur feuillage. La plupart des arbres s’élancent parfaitement droits à une hauteur de plus de cent pieds, et ils étalent souvent les plus brillantes couleurs. Les lianes surtout communiquent aux forêts les beautés les plus pittoresques et produisent les effets les plus variés.
Chouette du Brésil.

Engoulevent de la Caroline.

Ces végétaux, dont nos chèvrefeuilles et nos lierres ne donnent qu’une faible idée, appartiennent, comme ces grands végétaux, à une foule de familles différentes. Certains de ces arbrisseaux flexibles ressemblent à des serpents, dont ils empruntent la forme et la couleur; d’autres, à des rubans ondulés; ceux-ci se tordent ou décrivent de larges spirales, pendent en festons, serpentent entre les arbres, s’élancent de l’un à l’autre, les enlacent de mille façons et forment des massifs de branchages, de feuilles et de fleurs impénétrables à l’homme et aux animaux. Les intervalles des grands arbres sont remplis par une foule d’arbrisseaux divers, dont le voyageur cueille les fleurs avec reconnaissance, ne pouvant atteindre aux bouquets gigantesques qui flottent sur sa tête; des ruisseaux limpides, d’abondantes sources aux ondes de cristal coulent dans les bois vierges et y entretiennent la fraîcheur, qui rend au voyageur fatigué de nouvelles forces pour de plus lointaines excursions.
Sous ces latitudes équatoriales la nature est toujours nouvelle: il semble qu’elle ait réservé ses magnificences pour ces pauvres Indiens, qui trouvent là la source de leurs émotions les plus douces et qui préfèrent assurément leurs solitudes embaumées au bonheur que leur promettait l’avidité des Européens au nom de la civilisation et le fer à la main. Les bois des environs de Rio ont une majesté qu’on ne rencontre pas ailleurs au même degré, mais aussi l’abondance des eaux n’est nulle part aussi grande.
Un jour du mois de décembre 1839, nous étions partis de Rio, quelques amis et moi, pour aller chasser le cerf à quinze ou vingt lieues. La route avait été difficile; des mules seules pouvaient se hasarder sur les étroits sentiers bordés de précipices, uniques chemins de ces solitudes. Après bien des fatigues, nous étions arrivés dans une riante vallée couronnée par les Orgues. Notre halte de chasse était une fort convenable maison d’exploitation rurale, qui appartenait à un Anglais de notre connaissance. Je n’entrerai dans aucun détail au sujet de la réception qui nous y attendait et dont j’ai gardé le souvenir; mais je n’oublierai jamais les impressions de bonheur que j’éprouvai pendant les quelques jours de notre expédition. Je crois que le cerf se déroba à nos coups, malgré l’ardeur incessante de notre meule, qui troublait bruyamment le calme de ces déserts. Je m’en allais à l’aventure, plus occupé d’examiner le plumage d’un oiseau inconnu, les couleurs variées d’un insecte ou la fleur d’un arbrisseau, que du cerf de chasse. Il arriva une heure où la fatigue m’engagea impérieusement au repos: quel lieu plus agréable aurais-je pu choisir? Il m’en souvient comme d’hier, d’énormes arbres morts de vieillesse avaient en tombant écrasé les arbrisseaux et les rejetons; la chute de ces géants de la terre avait éclairci les rangs pour former une magique salle de verdure. Je ne pus que me laisser aller au sentiment d’admiration que m’inspirait tout ce qui frappait mes regards. Cependant le soleil, dont les rayons ne pénétraient pas jusqu’ à moi, éclairait la cime du dôme vert qui m’abritait: quelquefois un souffle égaré du zéphyr parvenait à percer le feuillage pour m’apporter de là-haut une suave émanation de fleurs inconnues. Sur ma tête la majesté du soleil, l’éclat odorant des arbres fleuris; à mes pieds la fraîcheur et le calme: partout la magnificence et l’éternelle beauté de la nature. Il arriva un moment où je me trouvai tellement absorbé que je crus faire un rêve, et je me demandais si les odeurs pénétrantes qui endormaient mes sens, si le cactus que je foulais aux pieds, si l’ananas dont je coupais les branches avec mon couteau de chasse, n’étaient pas là par une de ces hallucinations décevantes d’un cerveau malade. Les aboiements des chiens répétés par les échos vinrent m’arracher à cet état de poétique rêverie et me rappeler que tout ce que je voyais existait bien réellement.
Ces simples souvenirs de voyage ne sont pas l’histoire naturelle du pays que j’ai visité. Je professe un grand respect pour la science, mais je confesse avec humilité que je crois sur parole à son infaillibilité : il est bien entendu que mes naïves observations ne doivent pas annoncer la moindre présomption scientifique; il n’est pas besoin en effet d’être savant pour s’assurer que nul pays ne fournit des bois aussi précieux pour la teinture, la marqueterie, la menuiserie et les constructions navales. Les forêts vierges sont peuplées d’arbres qui produisent des fruits dont on pourrait extraire des liqueurs recherchées; d’autres produisent la gomme élastique, des résines, la gomme élémi; d’autres, des bois de teinture: l’écorce de tabahuga peut remplacer le liége pour les bouchons, celle du sapucaya fournit une étoupe propre à calfater les vaisseaux. Trois espèces de quinquina, différentes de celles du Pérou, et plusieurs autres arbres peuvent remplacer ce fébrifuge. Les espèces de palmiers sont nombreuses. On peut citer le cocotier, le tucum, dont on tire une filasse qui sert à faire des lignes et des filets. La salsepareille et le véritable ipécacuanha, le ricin et d’autres plantes médicinales croissent naturellement, ainsi que l’ilex matae ou thé du Paraguay. Dans le Sud, on récolte les céréales des climats tempérés. La canne à sucre, le café, le coton, le tabac et même le thé sont cultivés avec succès; le figuier, l’olivier, la vigne y viennent à souhait: voilà l’utile ajouté à l’agréable.
Boa.

Il ne faut pas, en signalant le bien et le beau, que j’oublie le mal quand je le rencontre. Ce mal, contre lequel il faut prendre des précautions, ce sont les animaux dangereux qui se cachent sournoisement dans l’épaisseur des bois. Les reptiles s’y trouvent en grand nombre, et il en est quelques-uns de venimeux.
Groupe de grives attaquées par un crotale (serpent à sonnettes).

On a dit que l’Amérique méridionale nourrissait, et cela est vrai, l’imprudente! une espèce de tigre appelé jaguar, des couguards, des panthères, des léopards, des ours et des loups: je voudrais pouvoir dire qu’on a calomnié la terre du Brésil en lui prêtant ces animaux malfaisants. J’aimerais bien mieux soutenir, avec M. Saint-Hilaire, que les espèces innocentes y sont en beaucoup plus grand nombre: ce qui viendrait à l’appui de mon désir, c’est que les cerfs, les daims, les élans, les antilopes y multiplient à l’abri de la dent carnassière de leurs ennemis. On y trouve aussi des tapirs, des agoutis et plusieurs espèces de singes. On fera bien cependant de se méfier des serpents. Je ne puis pas dire que j’aie rencontré le fameux boa; mais j’en ai vu la peau, et quelle peau! dirait un critique de France: elle était sèche et racornie, pourtant elle avait vingt pieds de longueur sur un demi-pied de diamètre. Le monstre devait avoir vivant une plus grande longueur, et l’élasticité de son corps était en proportion, car on sait qu’il s’élance sur un cheval, un bœuf, un mulet, le broie et l’engloutit. Ce terrible reptile avait été tué au Brésil, et fut rapporté en France par un passager du trois-mâts l’Amiral Pleville sur lequel je revins.

On sera dédommagé de la crainte qu’inspirent ces êtres dangereux en contemplant des myriades d’oiseaux dont le plumage diversement nuancé diffère autant que les mœurs, et qui animent par leur ramage la solitude des forêts. J’avais vraiment regret de diriger mon fusil sur ces gentils habitants des bois; il fallait tout mon désir d’accroître ma collection d’Europe pour me décider à les mettre à mort. Les bords des rivières sont couverts de papillons qui émaillent les arbrisseaux des rivages; et des millions d’insectes, remarquables par la variété de leurs formes ou la vivacité de leurs couleurs, ne quittent pas les bois.
Groupe d’oiseaux-mouches (rubis).

Merle voyageur.

Quant à ceux qui habitent la demeure des hommes, ce ne serait que par un effort surhumain que je pourrais en dire du bien: il me souvient trop combien j’ai été leur victime; il faut croire que l’ardeur du soleil parvient à durcir assez l’épiderme des habitants du pays pour les rendre peu sensibles à la morsure de ces petits êtres altérés de sang; ou serait-ce que le climat donne à la longue une surabondance d’humeur, dont il est profitable pour l’homme que se nourrisse la nombreuse famille des moustiques, des cancrelas, des fourmis, des chiques ou bichos qui pénètrent en un instant dans la peau dure des pieds et occasionnent de vives douleurs. Je ne saurais trop décrier ces vilains insectes, car ils m’ont fait passer de fréquentes nuits blanches; il est vrai que j’avais fini par prendre les précautions des Brésiliens, et que je fus forcé de m’habituer à ces visites nocturnes; toujours est-il que je les ai laissés sans regrets.
Que j’aime mieux décrire ces innocents insectes lumineux ou mouches à feu! Je les aperçus pour la première fois auprès de Rio, un soir de décembre 1830, au retour d’une promenade à cheval. Les sentiers que je suivais étaient embaumés, la solitude était complète et le silence n’était troublé que par le bruit de ma monture. Tout à coup je vis l’air sillonné de flammes, on eût dit les étincelles d’un feu d’artifice. Tandis qu’en France on ne connaît d’insectes lumineux que les lampyres ou vers-luisants, qui, dépourvus d’ailes, restent à peu près à la même place, cachés parmi les herbes; j’ai su qu’au Brésil diverses espèces, appartenant à plus d’un genre, parcourent les airs et éclairent les ténèbres. Ces insectes phosphorescents répandent ordinairement une lumière d’un grand éclat, d’un vert jaune; quelques-uns pourtant ne laissent échapper qu’une lueur rouge et obscure: rien n’était plus amusant pour moi que de les voir voler par cette nuit sombre, ils devaient être en nombre incalculable; l’espace était traversé par des lueurs plus ou moins larges, qui se croisaient en tous sens, brillaient un instant, disparaissaient ensuite pour reparaître plus loin: c’était beau! Je n’avais plus le moindre souvenir des maudits ennemis de mon sommeil; les puces pénétrantes n’avaient jamais existé, tant j’éprouvais de charme à suivre du regard ces météores animés. Hélas! j’avais en partant laissé derrière les meubles et dans les murs de ma chambre mes visiteurs de la nuit; ils attendaient patiemment mon premier sommeil pour quitter leur retraite du jour: si je ne me trompe pas, ils me firent rudement sentir leurs morsures cette nuit-là, sans doute pour me punir de l’admiration que m’avait inspirée la tribu lumineuse de leur grande famille.
Fulgore porte-lanterne.

Lézard du Brésil.

Aigle à tête blanche.

Le Brésil renferme de grandes richesses minéralogiques. Si je ne craignais d’être accusé de paradoxe, je dirais volontiers que c’est un malheur; car enfin des districts entiers sont encore aujourd’hui occupés à l’extraction de l’or et à la recherche des diamants, et leurs habitants vivent dans la pauvreté et le besoin. Les mines d’ailleurs s’épuisent et ne rendent que faiblement. Cependant la culture des terres, qui répandrait l’abondance, est négligée. A ces hommes qui recueillent l’or et les diamants, le travail de la terre paraît indigne; ils aiment mieux se croiser les bras et attendre de loin les provisions alimentaires, qu’ils trouveraient à peu de frais chez eux. Mais la soif de l’or est trop vivace: comme l’avare qui meurt de faim sur son trésor, les habitants des districts des mines préfèrent leur misère, ils se résignent aux privations plutôt que de renoncer à l’espoir d’une précieuse découverte; en attendant, ils sont les plus pauvres du Brésil.
Pendant longtemps on trouva l’or à peu de profondeur. Suivant M. de Humboldt, on n’a même exploité jusqu’ici que des mines d’alluvion, sans avoir encore été obligé de fouiller dans les entrailles de la terre. Quoique ces terrains aurifères aient été connus depuis 1577, ce ne fut que vers la fin du dix-septième siècle, en 1699, que furent découvertes et exploitées les mines d’or, et celles de diamants dans les premières années du dix-huitième siècle. Leur plus grande prospérité eut lieu, pour les mines d’or, entre les années 1730 et 1750. Leur produit annuel était en moyenne de 30,000 marcs, dont la valeur représentait 22,800,000 fr., ce qui est plus du tiers de ce que donne toute l’Amérique, ajoute M. de Humboldt. Je reviendrai sur ces mines, lorsque je parlerai des provinces où elles se trouvent.
Quant à l’argent, on le rencontre dans plusieurs provinces du centre; mais il n’est commun nulle part: il n’en est pas de même du fer et de l’aimant, qui abondent sur plusieurs points; le cuivre aussi est peu commun, l’étain et le mercure le sont encore moins. On connaît des mines de sel gemme, des sources minérales, etc. Le granit constitue la majeure partie des montagnes, le calcaire se voit dans plusieurs endroits.
Sur toutes ces merveilles du pays brésilien, sur toutes ces richesses naturelles, dont j’ai voulu donner une idée dans cet aperçu très-incomplet, jetons comme un vaste manteau d’azur, un ciel toujours pur, un soleil sans cesse fécondant, et nous conviendrons que ce pourrait bien être là ce fugitif El-Dorado, que les Espagnols et les Portugais cherchèrent si longtemps dans le Nouveau-Monde. Le climat est généralement sain, quoique ardent; sur les côtes de l’Océan, il est toujours tempéré, soit par leur élévation au-dessus du niveau de la mer, soit par l’abondance des pluies. Le froid, qui est toujours modéré et presque un agrément, ne se fait légèrement sentir que dans les cantons élevés, par exemple vers les sources du San-Francisco; on y voit de la glace en juin et juillet, mais partout l’air est salubre. Les fièvres périodiques qu’on signale sur les bords marécageux de quelques rivières, telles que le Rio-Dolce, le San-Francisco, ne sont ni dangereuses ni malignes. Le Brésil, dont les productions sont aussi variées que les climats sous lesquels il est situé, réunit, en un mot, tous les avantages de la zone tempérée et de la zone torride.
C’est ce qui a fait dire à un voyageur, M. Arsène: «Qu’on jouit partout
» d’une heureuse température. A Porto-Alegre et dans plusieurs autres lieux,
» on ne jouit pas seulement d’un air pur, mais encore d’une bonne santé : jamais
» climat ne fut plus convenable à des Européens. C’est un air caressant et embaumé.
» Aussi les médecins n’y font-ils pas fortune, et les pharmaciens sont-ils
» obligés de se faire parfumeurs.»
Assistons maintenant à la prise de possession de cette terre par les Européens, et disons un mot de son histoire. Hélas! en parlant de l’action de la nature toujours bienfaisante, je n’ai eu que de douces impressions à rappeler. L’œuvre de Dieu porte avec elle le cachet de son auteur; mais combien l’homme, dans ses désirs insatiables de puissance et d’ambition, ne vient-il pas déranger souvent la divine économie de la création, et porter le ravage, la destruction dans les lieux où régnaient la paix et le bonheur!
Ce n’est pas au Brésil que pourra s’appliquer la phrase consacrée: Son histoire se perd dans la nuit des temps. Dans les préoccupations tant soit peu exclusives de notre amour-propre, les peuples dits civilisés ont seuls droit à nos études; l’histoire commence pour nous à l’aurore de ce qu’on appelle la civilisation. Hélas! ce flambeau, qui ne devrait luire que pour le bonheur des nations, est trop souvent dans nos mains une torche incendiaire qui détruit et n’édifie rien. Depuis dix-huit ans, nous civilisons les Arabes africains en brûlant leurs moissons, en incendiant leurs chaumières, en nous appropriant leur bétail et en leur prouvant les armes à la main que Dieu est pour les gros bataillons. Miséricorde et compassion pour ces pauvres Arabes, voudrions-nous dire à ceux qui commandent; ne combattent-ils pas pour une cause sacrée, pour leur religion et leurs foyers! Faut-il donc à l’œil investigateur de l’histoire pour le diriger, et la lueur des incendies, et les scènes de dissolution et de carnage?
Dans les vastes terres de l’Amérique vivaient des hommes primitifs que Dieu avait créés nos frères; ils remplissaient les conditions de leur nature, et se renouvelaient comme toutes les espèces, sans se trouver à l’abri des changements et des révolutions qui surviennent chez les peuples; mais ils ne transmettaient pas leurs hauts faits à la postérité. L’art d’écrire, ce moyen civilisateur qui trop souvent déguise avec une perfide élégance la pensée, ne leur était pas connu: ils ont donc laissé la trace de leurs annales aux pieds des arbres, sur les bords des rivières, au milieu des pampas et des savanes, où nous n’avons pas le loisir d’aller faire de recherches. Des archéologues, à l’aide des ruines d’édifices fameux, de canaux, de monuments tumulaires ou de temples, ont bâti des systèmes, avancé quelques paradoxes dont ils étayaient ces systèmes, mais ils n’ont répandu aucune lumière sur le passé des anciens peuples de l’Amérique.
L’histoire du Brésil ne commence donc forcément pour nous qu’à sa découverte. Depuis cette époque, elle embrasse une période de trois siècles jusqu’à l’émigration de la famille royale de Bragance. On sait que, dès l’année 1500, Vincent-Yanez Pinson, navigateur espagnol, avait découvert le nord du Brésil, dont il prit possession au nom du roi d’Espagne. Jacques de Lepe, autre Espagnol, alla plus loin vers le sud; mais voici que dans le même temps un amiral portugais, faisant voile pour les Indes et voulant éviter les calmes qui règnent fréquemment le long de la côte de Guinée, fit route à l’ouest. Au 15e degré de latitude australe, il aperçut une terre qu’il prit d’abord pour une île de l’Océan Atlantique, mais il ne tarda pas à reconnaître son erreur. Quelques soldats qu’on avait débarqués rapportèrent que le pays était fertile, couvert d’arbres, arrosé par de belles rivières et peuplé de sauvages basanés et armés de flèches. Don Pedro Alvarez Cabral, c’était le nom de l’amiral portugais, aborde le 21 avril 1500, par le 17e degré de latitude sud, dans la baie de Porto-Seguro; il y plante une croix et déclare que le pays appartient à son souverain. Cette coutume des navigateurs de faire un titre de propriété de leurs découvertes dut, j’imagine, paraître quelque peu bizarre aux naturels de ces pays; mais ce n’était pas de cela que s’inquiétaient les Européens.
Aucune possession du Nouveau-Monde n’a été ni si longtemps, ni si souvent disputée, non-seulement par les naturels, mais encore par les nations formidables de l’Europe, qui se sont tour à tour portées au Brésil, soit pour le piller, soit pour s’y établir. L’Espagne réclama vivement contre l’occupation portugaise, alléguant le droit de première découverte. En 1507, elle équipa deux vaisseaux où se trouvaient le célèbre pilote Jean de la Casa et Americ Vespuce. Cette expédition reconnut de nouveau le cap Saint-Augustin et alla jusqu’au 40e degré sud, en longeant la côte et débarquant dans les ports dont elle prenait possession. D’autres expéditions furent faites au Brésil par les Espagnols, qui en rapportaient diverses marchandises, entre autres des bois de teinture. C’est par l’un de ces bois d’une couleur rouge, et que l’on nomma Brasil, du mot brasa braise, et plus tard Bresillet, que le nom de Brésil fut donné à la nouvelle contrée.
De leur côté les Portugais ne négligeaient pas ce pays; ils s’opposaient, autant qu’ils le pouvaient, aux prétentions des Espagnols. De longues discussions eurent lieu entre les deux cours, et enfin, en 1778, un traité confirma aux Portugais la possession du territoire qu’ils avaient successivement envahi.
Cependant Emmanuel, roi de Portugal, avait détaché du service de l’Espagne Améric Vespuce pour l’envoyer examiner les pays découverts par Cabral. Dans un deuxième voyage fait en 1503, le rival heureux de Christophe Colomb se réfugie dans la baie de Tous-les-Saints et y fonde le premier établissement portugais. D’abord Emmanuel n’attacha pas un grand prix à sa nouvelle possession, qui devait être un jour la richesse et le refuge de ses descendants. Le pays fut donné à ferme moyennant une modique redevance: peu à peu l’importance du nouvel établissement se fit sentir, mais dès lors aussi commencèrent les désordres.
En 1531, les Portugais avaient donné plus de consistance à leur colonie: ils l’avaient divisée en capitaineries et avaient édifié des villes et des bourgades, et enfin placé un gouverneur général à San-Salvador.
Mais on se rappelait en France que François 1er avait dit: Je voudrais bien qu’on me montrât l’article du testament d’Adam qui partage le Nouveau-Monde entre mes frères l’empereur Charles-Quint et le roi de Portugal en m’excluant de la succession. Et les esprits entreprenants, les hommes aventureux brûlaient d’aller conquérir cette part de l’héritage d’Adam. Le calme du règne d’Henri Il laissait en présence les catholiques et les protestants; ces derniers étaient souvent persécutés, et l’on prévoyait déjà que la cause religieuse serait le prétexte de bien des guerres sanglantes. En 1555, Nicolas Durand de Villegagnon, chevalier de Malte, vice-amiral de Bretagne, encouragé par l’amiral de Coligny, dont il partageait les croyances religieuses, obtint du roi Henri Il l’autorisation d’aller tenter la fortune sur les bords si vantés de ce Nouveau-Monde que l’éloignement peignait encore des plus séduisantes couleurs. Il obtint trois vaisseaux, sur lesquels il fit monter une colonie choisie de réformés qui espéraient fonder sur un rivage lointain un paisible champ d’asile.
Villegagnon arrive heureusement au Brésil. L’aspect séduisant qu’offraient à ses yeux l’intérieur du pays et la rade formée à l’embouchure du fleuve que les naturels appelaient Ganabara, et que les Portugais avaient déjà nommé Rio-Janeiro, le captivèrent. Il fondait les plus grandes espérances sur son expédition, mais la discorde se mit parmi ces colons; ils oublièrent la charité chrétienne pour disputer sur le dogme: au lieu de vivre en paix sur une terre étrangère où ils devaient mutuellement se porter secours, ils se déchirèrent à coups de barbares syllogismes sur la présence réelle ou les indulgences. Villegagnon fut la cause de tout le mal: il abjura la religion réformée, séduit, dit-on, par les promesses du cardinal de Lorraine. Dès ce moment les malheureux Français purent prévoir leur perte. Les attaques des Portugais, la famine, les incursions des sauvages consommèrent la ruine de la colonie, qu’il fallut abandonner en 1558. Je mentionnerai pour mémoire une éphémère expédition des Français à Maragnan vers 1610 et la prise de Rio-Janeiro par Dugay-Trouin, glorieux mais inutile fait d’armes d’un compatriote.
Les Français de l’expédition de Villegagnon, presque tous Normands, s’en allaient chercher des royaumes, à l’exemple de leurs ancêtres du onzième siècle, les vaillants compagnons de Tancrède de Hauteville; mais Villegagnon n’était point un Tancrède et la terre du Brésil ne fut pas pour eux la Calabre ou la Pouille. Jean de Léry, le premier auteur français d’un ouvrage sur le Brésil, fit partie de cette expédition; c’était un zélé protestant, qui écrivait avec une remarquable intelligence: il a dépeint avec intérêt les mœurs des sauvages, parmi lesquels il a vécu deux mois sans cesse exposé à servir à leurs horribles festins. Son ouvrage, qu’on lit avec plaisir, eut alors un grand succès; parmi les témoignages flatteurs qu’il reçut, je cite les vers suivants d’un contemporain où se remarque une grande finesse d’expression:
A JEAN DE LÉRY.
a Tu fus par ci la fidèle trompette
» Qui ce monde antartiq’ sommas à nostre foy,
» Et, n’eust esté ce traistre à son Dieu, à son roy,
» La conqueste sans glaive en estoit toute faicte
» Si ce peu de bon sang que la France rejette
» (France barbare aux siens) avoit tel cœur que moi,
» Nous te prendrions pour chef et irions avec toi
» Chercher là quelque part de paisibles retraites;
» Mais ains que s’embarquer, je voudrois tous jurer
» A peine du boucan de ne point déclarer
» A nos hostes nouveaux la cause du voyage;
» Car s’ils savoyent, Lery, comme sans nul merci
» Nous nous entre mangeons, ils craindroient que d’ici
» Leur vinssions quereller le titre de sauvage.»
Dans l’année 1558, le roi de Portugal, don Sébastien, meurt en Afrique avec l’élite de sa noblesse. Le sombre héritier de Charles-Quint, Philippe II, s’empare du Portugal et de ses colonies, et ce ne fut qu’en 1640 que le Brésil revint de nouveau à ses premiers maîtres. Mais, pendant la domination espagnole, les Hollandais s’emparèrent de la partie du Brésil comprise entre l’embouchure du Rio-San-Francisco et du Maragnan, où ils fondèrent divers établissements.
C’est l’époque à laquelle des guerres sanglantes et de cruelles exterminations vinrent apprendre aux naturels du pays ce qu’ils devaient attendre de leurs maîtres européens. Sans cesse attaquée par les Anglais ou les Hollandais, qui, toujours repoussés, reparaissaient encore, la colonie, mal défendue et plus mal gouvernée, périssait d’une double plaie. Cette guerre d’insurrection et d’usurpation finit enfin en 1654. Dès lors le Brésil hollandais fut perdu pour la métropole; mais aussi, à partir de cette époque, la maison de Bragance étendit sa sollicitude sur ce riche pays, qui, n’étant plus disputé, ne tarda pas à gagner en étendue et en importance. C’est à ce moment qu’on découvre les mines d’or de la province de Minas-Geraes, et quelques années plus tard les mines de diamants.
Jusque-là l’Amérique portugaise n’avait été qu’un immense littoral parsemé de rares habitations, de faibles villes maritimes; mais la voici qui s’enrichit de nouvelles provinces: l’appât de l’or fraie un passage dans l’intérieur et y crée des villes. Pernambuco et Bahia se relèvent des désastres de la guerre, et Rio-Janeiro, qui avait supporté une désolation de. trente ans sans trop souffrir, prend un rapide développement et devient en 1773 la capitale du Brésil.
Depuis le commencement du dix-neuvième siècle Napoléon ébranlait les trônes de l’Europe; les héritiers des Césars sentaient leur couronne vaciller sur leur tête. En 1808, un capitaine du grand empereur poussa violemment la famille de Bragance sur les côtes brésiliennes, où elle vint se consoler de son royaume perdu; mais là encore la tranquillité fuyait le roi Jean, la mode des constitutions était dans l’air et les flots l’avaient portée par delà l’Atlantique. Don Pedro devient empereur du Brésil pour laisser à sa fille dona Maria le turbulent Portugal. En 1831, il est lui-même forcé d’abdiquer en faveur de son fils don Pedro II, âgé de sept ans, qui fut à son tour proclamé empereur.
Si j’avais sous les yeux le naïf conteur Jean de Léry, je pourrais longuement parler de ces infortunés Peaux-rouges, basanés, tatoués, que je plains de tout mon cœur. Le lecteur qui consultera cet auteur s’initiera parfaitement aux mœurs de ces hommes sauvages; il assistera à leurs festins de cannibales sans éprouver le moindre désir de les partager, nous assure notre voyageur. Il les verra dormir du sommeil du juste après avoir dépecé un de leurs semblables, et ne pas se montrer après trop mauvais pères ou intraitables époux.
Je dois à la vérité de mon récit de déclarer que je n’ai pas eu le plaisir de rencontrer dans mon voyage un seul de ces habitants primitifs. A mesure que la civilisation avance, ils reculent, laissant à leurs frères blancs les cendres chaudes de leur foyer, et ne s’inquiétant pas de l’empereur qui trône à Rio. On n’en voit guère sans doute venir grossir les rangs de la milice citoyenne ou les bataillons des régiments; ils sont probablement tout aussi indociles à payer les impôts ou à satisfaire aux autres exigences du régime constitutionnel. Je sais pourtant que quelques tribus ont embrassé le christianisme et adopté certaines habitudes de la civilisation; le reste vit dans l’état sauvage au milieu des forêts.
Je pourrais, tout comme un autre, me livrer à des discussions plus ou moins profondes au sujet de ces peuples autochthones, que les premiers navigateurs découvrirent dans l’Amérique sans avoir obtenu le secret de la route qui les y avait amenés. Car enfin la question, souvent débattue, n’est pas encore résolue, que je sache. D’où venaient ces peuples américains? quelle fut l’origine de ces races diverses? on s’est perdu en recherches pour le découvrir, mais leur berceau reste encore caché dans la poussière des siècles. La science en défaut, s’efforçant en vain de soulever le voile qui le couvre, est réduite à glaner dans le champ stérile des conjectures. On a bien supposé que le naufrage de quelques jonques japonaises ou chinoises avait formé les premiers éléments de cette population; mais les observations anatomiques, appliquées aux caractères nombreux que présente l’espèce humaine, ont démontré qu’il existait une différence très-grande entre les Américains et les races mongoles. Ainsi s’est écroulée la conjecture qui offrait le plus de probabilité. Résignons-nous: il y a dans le monde physique et dans le monde moral bien d’autres mystères qui confondent la raison humaine.
Tout dans l’Amérique, dit un voyageur , porte la trace d’une antique civilisation éteinte dont l’âge est inconnu. Des races civilisées, sans nom pour nous, ont disparu de la face du monde peut-être par quelque cataclysme, par quelque phénomène de la nature ou les ravages de la conquête. Qu’est devenu le peuple qui sut élever ces villes, ces canaux, ces édifices, ces camps, ces lignes immenses fortifiées et construites en maçonnerie, ces statues colossales que le voyageur rencontre au sein des solitudes les plus reculées, sur les bords du Missouri, de la Colombie, de l’Ohio, au Mexique, au Pérou, au Chili? Où sont les habitants de ces grandes cités dont on retrouve les vestiges au désert? Qui a construit ces gigantesques monuments tumulaires, érigés à la gloire de héros dont les noms ont disparu dans l’éternité ?
Dieu s’est réservé jusqu’ici la solution de ces questions et d’un grand nombre d’autres tout aussi mystérieuses; mais pourquoi ces peuples américains, qui, sur plusieurs points du vaste continent, avaient dû atteindre à une civilisation très-avancée, étaient-ils sur quelques autres dans un état de barbarie voisin de la brute? A l’époque de la découverte des Portugais, le Brésil était partagé entre plusieurs nations ou peuplades différentes: les unes cachées dans les forêts, d’autres établies dans les plaines, sur les bords des rivières ou sur les côtes de la mer; quelques-unes sédentaires et plusieurs autres nomades: celles-ci trouvant dans la chasse ou la pêche leur principale subsistance, celles-là vivant surtout des productions de la terre plus ou moins cultivée; la plupart sans communication entre elles ou divisées par des haines héréditaires et toujours armées
La race qui paraissait alors dominer au Brésil était celle des Tupis. Au rapport des voyageurs, ils étaient des hommes par la conformation physique et des brutes par les instincts. L’anthropophagie était dans leurs mœurs: «Ils dévoraient
» en cérémonie et avec une horrible joie leurs prisonniers de guerre et
» souvent leurs amis,» nous dit Jean de Léry. Tous les Brésiliens n’étaient cependant pas cannibales.
Botocoude.

Peau-rouge.

En contemplant de pareils êtres humains, le philosophe se demandera où remonte le naufrage de la civilisation américaine qui a peuplé ces solitudes de sauvages errants? quelle puissance mystérieuse a opéré cette dépression de l’intelligence, d’où est sortie l’altération de tout l’être pensant? La raison fait silence, et les sauvages ne nous apprennent rien. Je doute cependant que les terres du Brésil aient jamais été la demeure de nations civilisées comme celles du Mexique; aucun voyageur n’a signalé dans l’empire brésilien les restes de monuments antiques, de villes ruinées ou les murs croulants de hautes pyramides. Il est peut-être permis de croire que les Brésiliens, en montagnards obstinés, se seront gardés volontairement des raffinements de la civilisation du royaume des Incas; seulement, lorsque la nuit se sera faite sur cette race d’hommes, en punition, qui sait? de quelque monstrueuse transgression de la loi naturelle et divine, les ténèbres seront devenues plus épaisses chez nos sauvages, qui auront eu moins de chemin à faire pour arriver à l’état de la brute: je ne trouve pas de meilleure raison pour expliquer l’excès de barbarie stupide, immonde, dans lequel les premiers voyageurs les trouvèrent.
Négresses esclaves.

Quant à la population actuelle, elle se compose 1° des Européens; 2° des Brésiliens blancs nés au Brésil; 3° des mulâtres, c’est-à-dire de la race mêlée des blancs et des nègres; 4° des Mamalucos, ou la race mêlée des blancs et des Indiens dans toutes ses variétés; 5° des Indiens civilisés qu’on appelle Caboclos; 6° de ceux qui mènent encore une vie sauvage et qu’on appelle Tapayas; 7° des nègres nés au Brésil et d’Africains affranchis; 8” enfin des Mestizoz, ou la race mêlée des Indiens et des nègres. Les esclaves sont africains, nègres, créoles, mulâtres ou mestizoz.
On compte aujourd’hui au Brésil plus de cinq millions d’habitants, sans comprendre dans ce nombre les peuplades indiennes, qui occupent une partie considérable du pays. Les nègres esclaves composent à peu près la moitié de cette population.
Il est peu de pays hors d’Europe qui offrent autant de ressources que le Brésil, et qui soient appelés à jouer dans la politique du monde un rôle aussi brillant. Ses montagnes recèlent dans leur sein des métaux précieux, ses rivières couvrent de leurs eaux des diamants et des pierres fines; le sucre et le froment, la vigne et le café, les arbres fruitiers de l’Europe et de l’Inde sont cultivés à la fois dans ses terres fertiles; ses immenses solitudes ne demandent qu’à recevoir d’innombrables colons, et ses ports assurent de faciles débouchés aux produits du sol et de l’industrie. Le Brésil se mettra-t-il en voie de progrès, s’élèvera-t-il dans un temps donné à la hauteur des Etats-Unis? c’est ce qu’il est impossible de prévoir. Il a sur cette puissance l’avantage d’un climat plus doux, d’un sol plus fertile en productions utiles ou de grand prix; et par sa position géographique, qui domine le chemin des deux Indes et de toutes les grandes mers du globe, il forme comme le nœud des communications commerciales de toutes les parties du monde civilisé. C’est en vain que des flottes nombreuses tenteraient de l’envahir: des armées formidables ne sauraient lui inspirer de crainte; la nature a su le mettre à l’abri de l’ambition ou de la mauvaise foi étrangère.
Pendant tout le temps que le Brésil fut soumis au régime colonial, il fut fermé aux étrangers avec un si grand soin, qu’on ne connaissait rien de son intérieur et de son administration. On demandait encore, dans un livre imprimé au commencement du siècle, si la baie de Rio-Janeiro n’était pas l’embouchure d’une grande rivière. Si le pays a fait relativement peu de progrès dans les arts les plus nécessaires, il serait injuste d’en accuser exclusivement les Brésiliens. Personne n’ignore que le système colonial tendait à retarder le développement de l’instruction.
L’événement qui conduisit à Rio-Janeiro la famille de Bragance a changé la face du pays. Ce n’est plus une colonie obéissant avec répugnance à une métropole exigeante, c’est un vaste empire avec toutes les chances de parvenir au plus haut degré de prospérité.
Les institutions démocratiques qui ont fait du Brésil une monarchie fédérative avaient été regardées par beaucoup comme autant de degrés menant à une république. L’exemple des turbulents voisins de la Colombie, du Chili, de Buenos-Ayres devait être contagieux; voilà pourtant que son jeune empereur de vingt ans ne se trouve pas trop mal assis sur son trône. Grâce à la prudence de son gouvernement, grâce aux alliances contractées par ses sœurs, dont l’une a épousé un prince napolitain et l’autre un vaillant fils de Louis-Philippe, sa puissance est assez solidement assurée au milieu de ces institutions constitutionnelles.
La capitale de l’empire, Rio-Janeiro, passe à juste titre pour la plus importante ville de l’Amérique du Sud; elle est située sur une langue de terre haute et baignée par une vaste baie dont l’entrée, resserrée entre les rochers et protégée par des forts, est éloignée de trois quarts de lieue de la ville. On distingue la vieille ville et la ville nouvelle, qui ne date que de 1808. Le port, vaste et profond, est défendu par un château. La ville se prolonge sur tout un côté de la baie, abritée malheureusement des vents de terre par les montagnes; on y éprouve une chaleur étouffante; elle ne reçoit de fraîcheur que de la brise de mer, qui ne se fait sentir que dans le milieu du jour. Quelques maisons et des chantiers sont établis sur des îles voisines du port. Les rues sont bien alignées, généralement étroites, assez mal pavées, mais garnies de trottoirs: on remarque tout d’abord la rue d’Ovidor, entièrement française. De belles maisons bâties en granit, plusieurs places publiques, quelques monuments importants donnent de la physionomie à cette ville. Le palais impérial est un bâtiment fort simple, dont rien à l’extérieur ne révèle le séjour de ses hôtes illustres; les briques rouges qui ont servi à sa construction lui donnent un pauvre aspect.
Les environs de Rio sont renommés par les admirables tableaux qu’y offre la nature. «C’est la beauté de la situation, dit M. Balbi, la bonté du climat et
» les richesses végétales plus que l’œuvre des hommes qui attirent l’attention
» des voyageurs.» On ne rencontrerait nulle part au monde de plus belles promenades. Les principales, celles où si souvent j’ai porte mes pas et mes rêveries, en donnant un souvenir à la patrie absente, sont celles de Botafogo, Larangerias, le jardin public, la Gloria, l’Aqueduc, Rio Compredo, Engenho Velho, Saint-Christovâo, Corcovado, etc. Le plus brillant coloris du peintre paysagiste n’en donnerait qu’une idée incomplète: et pourtant ces lieux ravissants sont déserts. Les habitants de Rio préfèrent l’intérieur de leurs sombres demeures aux promenades merveilleuses, où l’on est si bien.
L’eau est amenée dans la ville par un aqueduc d’un bel effet, qui traverse une vallée profonde. Les églises sont en grand nombre, comme dans toutes les anciennes colonies espagnoles ou portugaises. Si elles ne se distinguent pas par une architecture bien caractérisée, l’intérieur est splendidement orné : aussi les fêtes religieuses s’y célèbrent-elles avec une pompe inusitée ailleurs. Dans les grandes solennités, on tire dans les rues et devant les portes des églises des feux d’artifice dont le bruit, ajouté au fracas de toutes les cloches en mouvement, surprend et étourdit outre mesure l’étranger.
Je croyais trouver une ville originale, ayant son caractère propre, et le génie moderne m’avait gâté Rio-Janeiro: je trouvai, comme en Europe, un amas de maisons élevées, des places et des rues: il eût mieux valu pour les Brésiliens bâtir d’une autre façon que nous: au lieu d’écraser leurs maisons sous des étages répétés, j’aurais voulu de vastes maisons à un seul étage, avec des galeries, des cours, des jardins, où l’air puisse circuler; tout comme à la Havane, qui se trouve à la même latitude nord que Rio. Si ce n’était une prodigieuse quantité de nègres, de négresses, que l’on rencontre à chaque pas dans les rues, occupés à divers travaux, et criant à vous rendre sourd, on se croirait dans une ville d’Europe. Il y a des habitudes de mauvaise tenue, de malpropreté qui choquent et incommodent l’étranger. La police des rues est mal faite, tout s’y dépose et s’y entasse. Il en résulte des exhalaisons d’autant plus nuisibles à la santé que le climat est plus chaud.
Rio a plusieurs établissements scientifiques d’instruction publique, des journaux et des revues. On trouve à Rio les partisans du gouvernement et les farrapilhas ou sans-culottes: ces républicains ne sont pas d’accord, les uns veulent la forme unitaire, et les autres la forme fédérative: en attendant, la république est ajournée, et sa théorie ne se discute point officiellement. Mais les partis juste milieu, pour parler comme en France, ou républicain, ne prouvent pas que l’éducation politique des Brésiliens soit bien avancée.
Le musée de Rio mérite d’être vu: ce qui en fait tout le prix, selon moi, c’est qu’il est exclusivement formé d’animaux et de curiosités du pays. Je conseille aux voyageurs de ne pas oublier la salle des oiseaux, où ils remarqueront une collection des plus rares, la magnificence du plumage et la grande quantité des individus. Celle des minéraux ne pouvait manquer d’être curieuse et riche, avec les nombreux produits minéralogiques du Brésil. Il y a des momies indiennes bien conservées, divers ustensiles, des armes, des vêtements de sauvages.
Le théâtre ou alcala est un des plus beaux monuments à visiter, la salle est vaste, bien éclairée et bien aérée; on la dit aussi grande que celle de l’Opéra de Paris. Il existe aussi un théâtre français à la mode et où la cour se rend tous les jours.
Le passo publico, jardin public, est remarquable par la diversité des plantes qu’on y cultive, et la belle vue dont on jouit. Combien de fois ne suis-je pas allé dans ce charmant jardin promener mes rêveries, endormir mes soucis, ou chasser les accès du spleen! La mer m’envoyait des brises rafraîchissantes; et Dieu, les pensées qui fortifient et consolent. Ce que j’éprouvais au milieu de ces ombrages, parmi tous ces parfums, en regard de magiques tableaux, je ne saurais l’exprimer. C’était le calme, une jouissance doucement pénétrante, le bonheur pour quelques heures.
Un de mes amis m’écrivait d’Europe: «Si tu te promènes, un matin ou un
» soir, sur la terrasse du jardin public, par un soleil brûlant qui ne saurait t’atteindre,
» l’immense baie de Rio devant toi, à gauche les Orgues, à droite l’entrée
» de la baie, en face Praia Grande, et si dans une religieuse admiration
» tu te demandes, si quelqu’un comme toi éprouva les émotions touchantes
» auxquelles tu te laisses aller; écoute: il y a dix ans, j’étais là, moi aussi,
» mollement bercé de rêveries, heureux de trouver tant de charmes à la vie.
» J’admirais en silence: personne ne venait troubler mes joies intimes. Mais
» je regardais la mer, et la pensée de tout ce qui m’était cher, de tout ce que
» j’avais quitté, me faisait aspirer vers les climats brumeux de la patrie.»
C’est bien ainsi que se traduisaient mes sentiments. Je jouissais avec délices de toutes les merveilleuses choses que je voyais: mais une pensée se détachait, pour aller saluer, par delà les mers, les êtres chéris qui me manquaient. Et je revenais de ma promenade un peu ému, triste souvent, mais cette tristesse était pleine de charmes.
Rio se trouve naturellement par sa position le grand marché du Brésil, et spécialement celui des provinces de Minas-Geraes, de Saint-Paul, de Goyas, etc. Les districts des mines étant les plus peuplés ont aussi le plus besoin de marchandises, et envoient en retour les objets les plus précieux du commerce.
L’Anglais Mawe dit que le port d’aucune colonie n’est aussi bien situé que celui de Rio pour le commerce de toutes les parties du monde: il semble creusé par la nature pour former le lien qui doit unir entre elles les grandes divisions du globe. Les relations de cette capitale tendent à l’agrandir tous les jours. On importe au Brésil les produits de tous les pays. Les objets d’exportation sont le coton, le sucre, le rhum, le bois de construction, de marqueterie, les cuirs et le suif; les plus précieux sont l’or, les diamants, les topazes de différentes couleurs, les améthystes, les tourmalines, les aigues-marines, etc.
Dans un temps donné, Rio deviendra un centre de relations commerciales avec l’Europe, la Chine, les Indes orientales et les îles du Grand-Océan. Il suffit que le gouvernement entende assez bien ses vrais intérêts, pour donner à cette ville tout le degré de prospérité qu’elle comporte. On évalue sa population à plus de deux cent mille habitants, dont les esclaves composent la majeure partie.
En descendant dans la partie la plus méridionale du Brésil, nous trouvons le climat tempéré. La capitainerie de Rio-Grande-do-Sul qui touche à l’Uraguay est une de celles que la nature a le plus favorisée. Son territoire produit dans la partie septentrionale du sucre, et dans la partie méridionale du froment, et tous les fruits de l’Europe. Ses habitants jouissent d’une santé robuste: ils ont le teint frais et coloré, les mouvements vifs, les manières aisées.
Sur une presqu’île formée par une colline qui s’avance dans le lac Dos Pathos s’élève la jolie petite ville de Porto-Alegre, capitale de la Province. Ses toits rouges, un peu élevés et saillants, se détachent admirablement, en couronnant des maisons blanches ou jaunes et d’une architecture simple et gracieuse. Les maisons de nouvelle construction sont élégantes, celles plus anciennes sont basses et mal disposées.
Cinq rivières, apportant le tribut de leurs eaux et se réunissant pour former le Rio-Grande-do-Sul présentent en face de la ville un vaste bassin parsemé d’îles nombreuses très-boisées et peuplées d’habitations champêtres. Cette position est charmante. «Ce n’est plus la zone torride, dit M. Saint-Hilaire, ses
» sites majestueux et encore moins la monotonie de ses déserts, c’est le midi de
» l’Europe et tout ce qu’il y a de plus enchanteur.» Ce voyageur était à Porto-Alegre au mois de juin: l’eau gela souvent.
Porto-Alegre, situé par 30° 2′ sud, doit être considéré comme la véritable limite du manioc et du sucre dans la partie est de l’Amérique méridionale.
Au delà de Rio-Grande vers le sud, l’influence du climat devient plus sensible. Ainsi à un degré au nord de Porto-Alegre, les arbres dans la saison la plus froide sont encore tout chargés de feuilles. A San-Francisco-de-Paulo, à peu près le tiers des végétaux ligneux perd les siennes; et enfin à deux degrés plus au sud, un dixième des arbres seulement conserve son feuillage, et ce ne sont guère que les espèces les moins élevées.
Si nous remontons au nord jusqu’au 27° 19′ de latitude australe, nous touchons à l’île Sainte-Catherine, séparée du continent par un détroit qui n’a pas une demi-lieue de largeur. Rien n’est plus gracieux que la ville et ses environs. Le canal est bordé de collines, de petites montagnes très-variées par la forme, et qui, disposées sur différents plans, offrent un mélange charmant de teintes brillantes et vaporeuses; l’azur du ciel n’est point aussi éclatant qu’à Rio, mais il est aussi pur et se nuance, dans le lointain, avec la couleur grisâtre des mornes qui bornent l’horizon. L’humidité naturelle du sol entretient dans l’intérieur de l’île une brillante végétation, qui ressemble en grande partie à celle de Rio. La prodigieuse quantité de fleurs, les plus belles, annonce la qualité fécondante du climat. Les roses et les jasmins y sont en fleurs toute l’année. A treize lieues plus au sud on commence à trouver des changements plus notables dans la végétation; et la différence de l’été et de l’hiver est déjà sensible.
L’entrée du port de Sainte-Catherine est commandée par deux forts. La ville, peuplée de six mille habitants, est un séjour particulièrement affectionné par les négociants et les marins retirés. Vis-à-vis de la ville, sur le continent, de hautes montagnes couvertes d’arbres forment une barrière impénétrable.
En longeant la côte vers le nord-est, nous arrivons à Santos. Cette ville, dont les environs sont souvent submergés, est un des plus anciens établissements européens du Brésil. La ville dut son origine au premier navire qui fit naufrage sur l’ile de Saint-Vincent. Santos est le magasin général de la province de Saint-Paul: le lieu où abordent beaucoup de navires qui font la navigation du Rio-de-la-Plata. On récolte dans les environs le meilleur riz du Brésil. Sa population est de huit mille habitants.
Si de Santos nous voulons aller visiter Saint-Paul, il nous faut abandonner le rivage de la mer et nous aventurer dans des montagnes d’une hauteur presque inaccessible: mais nous rencontrons là une route merveilleuse, creusée dans le roc à travers la Serra-de-Perrannagua. L’Europe ne peut pas montrer beaucoup d’ouvrages qui l’emportent sur ce chemin, nous dit le voyageur anglais Mawe. Napoléon, qui a percé le Simplon, aurait peut-être lui seul pu en concevoir l’idée et en exécuter le plan. On arrive par des pentes ménagées sur une hauteur qui s’élève à trois mille mètres au-dessus du niveau de la mer
La ville de Saint-Paul ou San-Paulo, chef-lieu de la province de ce nom, est bâtie sur une éminence, entourée de tous côtés par des prairies basses, et arrosée par plusieurs ruisseaux. Elle fut fondée par les jésuites, séduits sans doute autant par les mines d’or des environs que par la salubrité de sa position. Sous ce rapport elle ne le cède à aucun autre lieu de l’Amérique méridionale. Sa population s’élève au-dessus de quinze mille âmes.
Les Paulistes se sont constamment signalés par leur esprit entreprenant, et par cette ardeur pour les découvertes qui distingua autrefois les Portugais. Ce fut d’abord un mélange de la race brésilienne et d’aventuriers des différents pays de l’Europe. On les désignait sous le nom de Mamelucs, peut-être à cause de leur ressemblance avec ce qu’on appelait les brigands de l’Égypte. Ils s’enrichissaient par le commerce des esclaves, ils bravaient les édits de la cour, les brefs du Saint-Siège, chassaient les jésuites et s’organisaient militairement. Ils ont parcouru tout le Brésil, se sont frayé de nouvelles routes à travers des forêts impénétrables, et ont trouvé un grand nombre de mines riches, et entre autres la mine d’or de Juragua, la plus ancienne du pays.
Il y a un siècle passé, ce canton était en or. C’était comme le paradis terrestre du Brésil, dont il fut pendant deux siècles le véritable Pérou. Ce n’est qu’après avoir épuisé les mines par le lavage que les habitants se sont adonnés à l’agriculture, dont ils se trouvent mieux malgré leurs mauvais procédés dans cet art encore dans l’enfance chez eux.
Au sud de Saint-Paul on voit successivement s’arrêter la culture des diverses productions coloniales, dont les limites sont ici le résultat combiné de la nature de chaque plante, de l’élévation du sol et de l’éloignement de l’équateur. A dix lieues de Saint-Paul on trouve la ligne des cafiers; douze lieues plus loin, celle de la canne à sucre: à quinze lieues de là, plus de bananiers; enfin à quarante lieues plus avant s’arrêtent les cotonniers, ainsi que les ananas.
En se dirigeant à l’ouest, on trouve Los Campos-Geraes, qui forment un des plus beaux cantons du Brésil. Les mouvements du terrain n’y sont pas assez sensibles pour mettre des obstacles à la vue. Aussi loin qu’elle peut s’étendre, on découvre d’immenses pâturages: des bouquets de bois où domine l’utile et majestueux araucaria sont épars dans les vallées profondes. Quelquefois des rochers à fleur de terre se montrent sur le penchant des collines, et laissent échapper des masses d’eau qui se précipitent en cascades. De nombreux troupeaux de juments et de bêtes à cornes paissent dans la campagne, où les maisons sont rares mais bien entretenues.
Les habitants des Campos-Geraes tirent peu de parti de leur terrain fertile: ils se livrent généralement au commerce des mulets, qu’ils vont chercher en bravant mille dangers dans Rio-Grande. Respirant un air pur, sans cesse occupés à monter à cheval, à jeter le lazo ou à rassembler les bestiaux dans les pâturages, ils jouissent d’une santé robuste, et sont en général grands et bien faits.
Au nord des provinces de Saint-Paul et de Rio-Janeiro nous entrons dans l’El Dorado, ce pays fabuleux, on le croyait, qui produit l’or et les diamants.
Tenons-nous sur nos gardes, car on n’entre pas ici sans précaution, et on n’en sort pas surtout sans être fouillé. Des postes nombreux sont échelonnés sur divers points, surveillant les touristes savants ou curieux, les arrêtant, pour s’assurer s’ils n’ont pas glissé dans leurs poches quelques-unes de ces pierres précieuses dont la belle moitié du genre humain est si avide.
La province de Minas-Geraes est une des plus mal cultivées. Les bras qui manient l’or pourraient-ils, avons-nous déjà dit, s’abaisser à travailler la terre? Aussi les environs de Villa-Rica, la ville principale, attristent-ils les regards par leur aspect âpre et sauvage. On ne découvre de tous côtés que des gorges profondes, des montagnes arides. Partout des terrains sillonnés, déchirés, bouleversés, attestent les travaux des mineurs. Les forêts vierges qui de Rio se prolongent dans une étendue de cinquante lieues ont été incendiées dans tout le district. La verdure des gazons a fait place à des amas de cailloux, et les rivières, salies par l’opération du lavage, roulent des eaux fangeuses et rougeâtres,
Villa-Rica pourrait être plus justement appelée de nos jours la Ville-Pauvre. Rien ne répond plus à la magnificence de son nom; il n’en était pas de même vingt ans après sa fondation. Alors, elle passait pour le lieu le plus riche du globe. Vers 1713, la quantité d’or produite par le district de Villa-Rica était si considérable, que le cinquième du roi s’élevait annuellement à 12 millions.
De 1730 à 1750, les mines atteignirent à leur plus haut degré de prospérité : il y eut dans cette période des années où le cinquième du roi donna 24 millions.
Peu à peu les mines s’épuisèrent, et la ville riche devint la cité des misères. Aujourd’hui les habitants désœuvrés, rêvant peut-être un passé qui ne saurait revenir, négligent la culture de leur beau pays, qui les récompenserait pourtant amplement des richesses que leurs ancêtres arrachaient de son sein.
Villa-Rica, sous un climat qui rappelle celui de Naples, renferme vingt mille habitants. Ses rues sont irrégulières, mal pavées, mais variées par des jardins en terrasse et décorées de jolies fontaines qui conduisent l’eau dans toutes les maisons.
Saluons cette grandeur tombée, pour laquelle l’or n’est, hélas! trop réellement, plus qu’une chimère, et soyons encore davantage sur nos gardes; nous voici à Villa-do-Principe, où nous pourrions bien être emprisonnés comme suspects: c’est la frontière du district des diamants, le Cerro-do-Frio: à mesure que nous avançons dans ces lieux de trésors enfouis, la contrée, montagneuse et stérile, est peu habitée; la misère y est à son comble. Singulière destinée que celle des hommes occupés aux plus productives industries, ils enrichissent le monde et vivent de privations.
Dans le Cerro-do-Frio, l’aspect du paysage a changé : la surface du sol, recouverte de graviers et de quartz, dépourvue d’herbes et de bois, présente des couches de grès micacé. Dans plusieurs endroits, sur les bords des rivières, il y a de grandes masses de cailloux roulés, agglutinés par de l’oxyde de fer et qui enveloppent l’or et les diamants.
Nous arrivons à Tejuco, résidence de l’intendant général des mines. Les environs de cette ville ne ressemblent en rien à ceux de Villa-Rica. Ici tout est aride et âpre, mais plus qu’ailleurs la misère est générale: les habitants meurent de faim, et ils ont sous les yeux l’or et les diamants qui s’entassent chaque mois dans le trésor de l’intendance.
Ce qu’on appelle le district des diamants peut avoir seize lieues du nord au sud et huit de l’est à l’ouest sur le point le plus élevé du Cerro-do-Frio. Ce furent des mineurs entreprenants de Villa-do-Principe qui le découvrirent au commencement du dix-huitième siècle: ils cherchaient de l’or et ils trouvèrent des diamants.
Depuis 1772 les mines de diamants s’exploitent au profit du gouvernement, qui punit avec rigueur les fraudeurs maladroits. Malheur au nègre soupçonné d’avoir avalé une de ces pierres précieuses: si on ne lui ouvre pas le ventre, comme on rapporte que le faisait faire un chef d’exploitation de je ne sais quel district des Cordilieres, on prend les plus minutieuses précautions pour la retrouver; car elles ne peuvent se dissoudre et n’ont point été avalées pour donner l’exemple d’un repas plus somptueux que celui de Cléopâtre.
On rapporte que la quantité de diamants envoyés en Europe pendant les vingt premières années de la découverte est presque incroyable, elle dépassa 1,000 onces.
La principale exploitation a lieu dans le lit du Jiquitonhonha, qui coule au nord-ouest, et porte ses eaux au Rio-Grande-de-Tocayes. Les substances qui accompagnent les diamants et que l’on regarde comme de bons indicateurs de leur présence, sont un minerai de fer brillant et pisiforme, un minerai schisteux, siliceux, de l’oxyde de fer noir en grande quantité, des morceaux roulés de quartz bleu, du cristal de roche jaunâtre, et toutes sortes de matières entièrement différentes de celles qu’on sait être contenues dans les montagnes voisines. Les diamants trouvés dans ce district sont regardés comme étant de la plus belle qualité. Les connaisseurs les préfèrent à ceux de l’Inde.
Trois malfaiteurs condamnés pour crimes trouvèrent dans un ruisseau le plus gros diamant que possède le Portugal. Il pèse une once. Les heureux brigands reçurent avec leur grâce une forte récompense. Leur trouvaille en avait fait d’honnêtes gens.
L’exploitation des diamants, qui rapportait il y a quelques années 200,000 carats au gouvernement, est, comme celle de l’or, beaucoup moins abondante. La nature est lente à former l’or et le diamant. Nos Pyrénées, où les Romains trouvaient l’or à la surface de la terre, n’en produisent plus que quelques parcelles roulées par les torrents, et l’Espagne ne retire plus d’émeraudes ou d’améthystes de ses opulentes montagnes. Il arrive un temps où les frais d’exploitation dévorent les produits. Les sucs végétaux sont les seuls qui ne s’épuisent pas, et la charrue est plus précieuse que le râteau du mineur: c’est ce que devraient comprendre les habitants du district des mines au Brésil.
Nous n’avons rien de suspect; nos poches sont vides de tout diamant impérial, tant mieux: nous pouvons partir pour aller visiter d’autres lieux.
La province de Goyaz à l’ouest de Minas-Geraes donne naissance au fleuve des Tocantins et au Rio-San-Francisco. A l’ouest de Goyaz s’étend le vaste pays de Mato-Grosso, qui touche au Paraguay et à la rivière des Amazones;. c’est le boulevard du Brésil, qu’elle couvre et à qui elle donne la facilité de pénétrer au Pérou. Ces deux provinces ont également des mines d’or d’un faible produit.
Nous avons une longue route à faire, pour revenir de l’extrémité occidentale de l’empire, des frontières de la Bolivie, à la côte orientale où nous trouvons Bahia. Nous négligeons des pays qui attendent une plus grande prospérité pour intéresser le voyageur d’Europe. Sur cette côte orientale, toutes les villes jusqu’à San-Salvador sont situées à l’embouchure des fleuves. Les environs sont couverts de forêts vierges qu’on a respectées jusqu’ici. Ces asiles impénétrables expliquent pourquoi les Portugais ne se sont étendus qu’à huit ou dix lieues du rivage, sur ces côtes, tandis que du côté de Mato-Grosso la domination brésilienne touche aux anciennes provinces espagnoles.
La province de Bahia est située au nord de celle des Minas-Geraes: elle occupe une longue étendue de côtes. San-Salvador-de-Bahia-de-Todos-santos, généralement connue sous le nom de Bahia, fut pendant deux cents ans la capitale du Brésil. Cette ville a successivement été détruite, relevée, prise et reprise pendant les trente années de la guerre de l’insurrection. Elle est encore aujourd’hui, par son étendue, ses fortifications, ses édifices, sa vaste baie, l’une des villes les plus importantes du Nouveau-Monde. Des rochers dentelés, des coteaux verdoyants, des forêts épaisses, une baie profonde, mais tranquille, où peuvent s’abriter deux mille vaisseaux, tel est l’aspect quelle présente. Un Portugais, Diego-Alvarez Correa-de-Viana, allant aux Indes orientales vers 1510, fit naufrage sur cette côte, et, frappé de la beauté du site, lui donna le nom de San-Salvador, parce qu’il y avait trouvé son salut. Améric-Vespuce n’avait fait qu’y toucher.
Ici, de même qu’à Rio, la mer semble s’être enfoncée dans les terres; on peut même conjecturer qu’un grand lac, brisant sa barrière, s’y est tracé un chemin jusqu’à l’Océan. Six grandes rivières navigables s’écoulent dans ce golfe ou plutôt dans ce lac paisible et cristallin, qui se divise en plusieurs anses, pénètre ainsi dans les terres sous toutes les directions. Une centaine d’îles, vivifient cette petite Méditerranée.
La ville est encore située sur le penchant d’une colline et le long de la baie. La partie la plus considérable est sur la hauteur, c’est le séjour des riches désœuvrés. Les marchands se sont construit une ville sur les bords de la mer. Les maisons sont entremêlées de jardins plantés d’arbres toujours verts et notamment d’orangers. Les églises, plusieurs couvents et le palais du gouverneur sont d’assez beaux monuments. Il y a un collège et une belle bibliothèque publique. Le commerce très-actif sert d’entrepôt aux productions de la province On voit flotter dans le port, qui est bien défendu, le pavillon de toutes les nations. Bahia est restée la métropole ecclésiastique, puisqu’elle est la résidence de l’archevêque, de qui relèvent tous les évêques de l’empire.
De nombreuses baleines viennent annuellement avec leurs petits se réfugier dans la baie de Bahia, pour se mettre à l’abri des vents et des tempêtes; mais là elles rencontrent, dans les habitants de la ville basse qui les harponnent et en tirent un bon produit, des ennemis plus dangereux. Les nègres choisissent certaines parties de ces géants des mers pour se nourrir, quoique la chair de ces cétacés soit aussi dure que repoussante; c’est, je crois, le seul lieu du monde où l’on peut assister de sa fenêtre à une véritable pêche de la baleine.
Au nord de Bahia est la province de Pernambuco et sa capitale du même nom. Trois villes ont formé ce chef-lieu: San-Antonio-de-Recife sur le bord de la mer, Olinda sur une hauteur, et Bona-Vista. La pente de la colline d’Olinda est très-escarpée. L’aspect en est si ravissant quand on arrive par mer, qu’il a fait donner à la ville son nom: en portugais Olinda signifie 0 belle. Mais l’intérieur ne répond pas à l’extérieur: Pernambuco est sous le rapport de l’importance commerciale la troisième ville du Brésil. Seulement sa situation, à la hauteur du ras de marée, rend l’ancrage souvent dangereux.
Je termine ici cette course au clocher à travers l’empire du Brésil, et mon voyage sera clos par quelques mots sur les mœurs, l’industrie et le commerce du pays.
Pour apprécier sainement les habitudes de la vie du Brésilien, il serait mal de se placer à notre point de vue européen et d’établir une comparaison avec la France ou l’Angleterre. Au Brésil et surtout dans les grandes villes maritimes; l’affluence des étrangers de tous les pays du globe masque au premier aspect le caractère national. Voyez les principales villes maritimes du monde et vous aurez une idée de ces grands caravansérails des peuples dont la physionomie et l’originalité sont insaisissables au milieu de tant d’individualités différentes. Mais au Brésil, si vous pénétrez au cœur de la nation, si vous surprenez le Brésilien dans sa vie intime et dans son déshabillé, vous trouverez qu’en fait de manières élégantes et de civilisation, il s’est arrêté au règne du roi Jean; c’est le Portugais de 1808. Comme l’habitant de la métropole, il a de lui-même une haute opinion: il est fier et point orgueilleux. L’orgueil annonce toujours un profond égoïsme et un grand mépris pour autrui: la fierté, c’est le sentiment élevé de la dignité humaine qui inspire les actions honorables et généreuses. Combien je préfère ces grands airs qui s’allient parfaitement avec la politesse et la bienveillance à cette morgue insultante, à ce froid mépris que tant de gens de peu ne parviennent jamais à dissimuler sur leur figure pour qui n’est pas comme eux aussi richement doté par la fortune!
Un Français habitué au luxe d’une grande existence, un Anglais qui aura vécu dans le confortable que donne la richesse, prendront en pitié ce fier Brésilien qui se croit heureux dans de tristes maisons pauvrement décorées, où les meubles les plus essentiels manquent, et où rien ne cache la nudité des murs: un sourire dédaigneux arrivera sur les lèvres de nos Européens élégants, s’ils voient une famille dans sa demeure. C’est le sans-façon du chez-soi; mais un sans-façon tant soit peu décolleté. On désirerait que le déshabillé fût plus décent et plus souvent renouvelé. Chez l’homme comme chez la femme l’habillement de la maison accuserait les mains africaines d’avoir déteint sur les étoffes. Ce défaut, dont il ne faut pas exagérer l’étendue, finira aussi par disparaître: les étrangers riches dont les maisons sont bien ordonnées serviront de modèles aux Brésiliens bornes: ils donneront plus de soins aux diverses pratiques hygiéniques impérieusement réclamées par les lois de la propreté et du respect pour soi. Ils feront de leurs maisons, non plus le sanctuaire inabordable d’un intérieur repoussant, mais de gracieuses demeures en harmonie avec leur beau climat.

Si j’entrais dans des détails qu’un assez long séjour au Brésil m’a fait connaître, je manquerais au respect dû à la vie domestique du citoyen de tous les pays. La maison doit être murée et les jugements s’arrêtent au seuil. J’aime mieux vous montrer l’habitant d’une grande ville du Brésil sortant de chez lui pour assister à une fête religieuse. La transformation est complète: au lieu de l’habillement négligé, la famille que les cloches appellent est devenue merveilleusement superbe, dirait La Fontaine; les hommes élégamment habillés de noir portent à la chemise de riches diamants et souvent sur l’habit des décorations de grand prix; les dames en robes de satin noir, leurs beaux cheveux ornés de fleurs, étalent des rivières de diamants et de pierreries; les enfants sont aussi parés: jetez sur tout cet éclat, sur toute cette parure un peu roide, la gravité qui n’abandonne jamais le Brésilien en habits de fête; voyez-le marcher en avant de sa famille, la tête haute, le regard fier et la démarche assurée: pour escorte il a ses nègres et ses négresses, qui se sont, eux aussi, endimanchés; ils portent, avec toute la, dignité dont ils sont capables, les ombrelles, les parasols, les livres de prières et les coussins pour les genoux.
J’ai été frappé, comme le sont tous les étrangers, de la pompe des fêtes religieuses, de la magnificence trop fastueuse des processions. On se ferait difficilement une idée des dépenses qui s’engloutissent dans les diverses cérémonies du culte. Le philosophe se prend à regretter l’emploi de sommes énormes qui pourraient être mieux utilisées à faciliter l’industrie, à améliorer le sort des classes pauvres: mais on excusera ces populations méridionales qui ont besoin de spectacles éclatants; qui recherchent avec avidité tout ce qui charme les yeux et caresse l’imagination. Le temps et l’instruction, en conservant à la religion toute sa dignité, viendront mettre le culte en rapport avec toutes choses.
On reproche aux Brésiliens l’espèce de tyrannie qu’ils exercent sur leurs femmes. Ils les confinent en effet dans une espèce de gynécée impénétrable qui les dérobe aux yeux de tous. Ils n’admettent que rarement dans leur intérieur les personnes étrangères, encore n’est-ce qu’après avoir longuement étudié la moralité et les habitudes de leurs connaissances. Ce caractère ombrageux et jaloux explique, sans le justifier, l’isolement des Brésiliennes, qui ne fréquentent pas les maisons étrangères. Une pareille vie ne contribue pas médiocrement à les entretenir dans l’ignorance des mœurs sociales: elles ne comprennent pas la vie du monde qu’on leur interdit; voilà la cause de l’espèce de timidité, de malaise qu’on rencontre chez ces femmes et qui ferait douter de leur aptitude intellectuelle. La plupart ont de ravissantes figures, des yeux expressifs qui annoncent clairement combien elles désireraient, comme leurs heureuses sœurs d’Europe, s’essayer au doux langage. La société qu’elles embelliraient, si elles y étaient appelées, en aurait plus de charmes, et elles y acquerraient ce sentiment de noble dignité, de gracieuse aisance qui leur manque. La société dépend des femmes: tous les peuples qui ont le malheur de les enfermer sont insociables, dit Voltaire.
Avec toutes ces précautions les lois de l’hyménée sont elles plus fidèlement observées au Brésil que sur les bords de la Seine, nous demandera-t-on, et les maris dorment-ils paisibles à l’abri de toute infortune? Le respect que je porte à la femme me fait un devoir de ne pas répondre à cette question, dont l’examen, de quelque nature qu’il fût, dénoterait d’injurieux soupçons. Je me bornerai à former des vœux pour que les voyageurs qui visiteront après moi la terre du Brésil n’aperçoivent plus seulement à travers les vitrages grillés ou les tentes des balcons, ces grands yeux noirs qu’on aimerait tant à admirer sur les belles promenades, dans de gracieux salons, au milieu de réunions choisies, où le plaisir viendrait alors les animer.
Dans les colonies portugaises on ne remarque pas comme ailleurs les distinctions établies par la couleur. Il en est résulté que les castes mêlées sont devenues très-nombreuses Ce mélange des castes date de la guerre avec les Hollandais, dans laquelle les Indiens et les noirs se distinguèrent. Les mulàtres peuvent entrer dans les ordres sacrés ou dans la magistrature, si leurs papiers portent qu’ils sont blancs, quand même leur teint prouverait le contraire.
Les Mamalucos on descendants des blancs et des Indiens se rencontrent plus fréquemment dans l’intérieur que sur les côtes; ils sont en général mieux que les mulâtres, et leurs femmes sont les plus belles du pays.
Les nègres libres sont bien faits, braves, vigoureux, soumis: ils obéissent aux blancs et cherchent à leur plaire. C’est parmi eux qu’on voit le plus d’artisans.
Les mineurs, suivant M. de Saint-Hilaire, sont portés aux idées contemplatives par leur tempérament un peu hypocondriaque et leur vie inactive. Ils montrent une rare intelligence et une facilité extraordinaire.
Les hommes du Rio-Grande mènent une vie tout extérieure; leurs femmes se montrent dehors: les unions légitimes sont plus communes et les mœurs plus pures. Dans cette province, les habitants se distinguent par une grande intrépidité. Ils exercent l’hospitalité avec empressement; il en est de même chez tous les peuples de l’intérieur; mais cette vertu a disparu sur les côtes, où les habitants se sont lassés de bien recevoir tant d’hommes tarés et corrompus que l’Europe vomit sans cesse de son sein.
Les nègres esclaves, qui sont très-nombreux, sont traités avec humanité : les affranchissements y sont rendus faciles; et le Brésil, sans entrer dans le concert des grandes puissances pour interdire la traite des noirs, leur accorde peut-être de plus grandes facilités pour arriver plus promptement et plus directement à l’émancipation en se rachetant. A quelques lieues de Porto-Alegre une colonie suisse a fondé un établissement, qui prospère depuis plusieurs années: cet essai ne peut avoir qu’une heureuse influence sur les progrès agricoles et sur toute l’économie des habitudes brésiliennes.
Quant aux relations commerciales que les nations étrangères entretiennent avec cet empire, il est pénible d’avouer que le commerce français dans toute l’Amérique du Sud est infiniment inférieur à celui des autres nations. On dit que cela tient à la mauvaise foi ou à l’avidité de spéculateurs trop pressés de s’enrichir.
«On ne compte pas de maisons comparables à celles des Anglais parmi le
» commerce français dans toute l’Amérique du Sud, tandis qu’on en cite un
» grand nombre des autres pays.» C’est un Français qui parle ainsi. Tous les officiers de marine, tous les voyageurs qui étudient cette question ont signalé la déconsidération dans laquelle était tombé notre commerce maritime, et j’ai observé moi-même, la rougeur au front, la vérité de leurs paroles. Pour l’honneur de mon pays, je désire ardemment que notre commerce avec les nations lointaines soit loyal et honnête; il n’a pas d’autre moyen de se relever.
J’ai déjà dit que pendant mon séjour à Rio des affaires m’appelèrent aux États-Unis, que je visitai en courant; j’ajoute en courant, car la rapidité avec laquelle on voyage en chemin de fer ne laisse guère le temps d’examiner les contrées par lesquelles on passe. Je débarquai à Baltimore et je me rendis de là à Washington, à Philadelphie, à New-York, où je fis un séjour de plusieurs mois. New-York est absolument une ville anglaise, aussi le voyageur qui aura d’abord vu l’Angleterre reconnaîtra la même disposition des rues, la même architecture, le langage et les habitudes de la vie ordinaire. La facilité des moyens de transport me permit de faire de nombreuses excursions dans le pays et de le parcourir dans tous les sens. Je n’entrerai dans aucun détail sur les États-Unis, bien connus par des descriptions auxquelles je ne trouverais rien à ajouter. Je serais seulement tenté de parler de ce qui frappa le plus mon imagination pendant ce voyage: la chute du Niagara; mais la vue imposante de cette merveille du monde, en m’absorbant tout entier, ne m’a pas permis de trouver des mots pour rendre les sentiments divers que j’éprouvai. Maintes fois j’essayai d’en faire la description et toutes mes tentatives ne me donnèrent que des résultats si fort au-dessous de mes impressions et de mes souvenirs que j’ai dû y renoncer. Ce que j’en ai lu ne m’a pas satisfait et je demeure convaincu qu’il est impossible d’en donner une idée exacte. J’étais arrivé à Goat-Island qui sépare les chutes, déjà émerveillé à la vue des rapides qu’il fallut traverser sur un pont de bois assez solide et appuyé sur quelques arches et quelques roches. J’avais devant moi l’immense nappe du lac supérieur et j’entendais sans les voir le bruit sourd et tumultueux des eaux.
Loriot de Baltimore.

Tétras du Canada.

Faucon à tête blanche.

J’arrivai enfin à la tourelle de la grande cataracte désignée sous le nom de Fer-à-cheval. Je restai immobile et muet, les yeux fixés sur cette mer d’écume; à ma droite la limite des États-Unis et devant moi celles du Canada, séparées par les eaux du torrent qui fascine et attire toute l’attention. C’est de la galerie de cette petite tour audacieusement placée que, plongeant sur le gouffre et entouré d’un immense torrent furieux prêt à vous entraîner avec tout ce qui lui résiste, on voit, sans pouvoir les suivre des yeux et sur une surface de six cents pieds d’un bord à l’autre, les eaux du lac se précipiter écumantes d’une hauteur de plus de cent soixante pieds. Ces avalanches d’eau roulent d’immenses flots d’écume qui se brisent les uns contre les autres, tourbillonnent, mugissent et font remonter sans interruption vers le ciel d’énormes nuages qui bientôt retombent blancs et majestueux au fond de l’abîme en formant un brouillard irisé de tous les feux de l’arc-en-ciel. La forme triangulaire ou plutôt en croissant de la chute principale permet d’en voir les deux extrémités qui semblent vouloir bondir l’une contre l’autre, et laissent paraître à travers mille gerbes d’eau et un voile de pluie le vaste entonnoir où les eaux s’engloutissent avec fracas.
Perdrix de la Virginie attaquées par un oiseau de proie.

Martin-pêcheur.

Après les États-Unis, c’est le Brésil qui entre en première ligne commerciale avec la France; plus de trente navires trouvent annuellement à établir une navigation suivie. Il se présente surtout un grand nombre de passagers; ce qui a donné l’idée de former une société pour l’exploitation d’une ligne de bateaux à vapeur qui, dit-on, partiront prochainement de Nantes et multiplieront et accéléreront encore les rapports.
Dindon sauvage.

DEUXIÈME PARTIE.
Table des matières
VOYAGE A LA NOUVELLE-HOLLANDE.
Table des matières
Je quittai pour la seconde fois le Havre vers la fin du mois d’août 1844, pour aller m’embarquer à Londres, muni de lettres de recommandation que voulurent bien me donner messieurs les ministres de la marine et des affaires étrangères pour nos consuls et représentants à l’étranger.
Vue du Havre.

Un ami de ma famille, M. le docteur Douglas, directeur de l’hôpital des Étrangers au Havre, et qui longtemps a habité la Nouvelle-Hollande, m’avait inspiré le désir d’explorer ce pays si riche et si peu connu encore; je pris la résolution de me rendre à Sidney, dans la Nouvelle-Galles du Sud. J’avais en conséquence retenu une cabine à bord d’un des meilleurs navires en partance pour cette destination, le Persian, capitaine Ch. Mallard (R. N.). C’est ce bâtiment que j’allai rejoindre avec mes parents, qui voulurent bien m’accompagner en Angleterre. Une fois arrivé à Londres, je m’occupai de mes préparatifs de départ, et je fus bientôt prêt. Après avoir vu ce que cette grande ville, que je connaissais déjà parfaitement, offre de plus curieux, mon père proposa d’employer les quelques jours qui me restaient à visiter l’île de Wight; j’acceptai cette proposition avec d’autant plus de plaisir, que le Persian devait toucher à Portsmouth. Nous allâmes donc passer deux jours dans cette île, qu’on a surnommée le Jardin de l’Angleterre, et ce fut pour nous une charmante promenade comme au milieu d’un véritable paradis. En effet, rien de plus beau, de plus frais que cette île pittoresque, ornée de riches pâturages et de petites villes aussi propres que coquettes.
Nous nous rendîmes ensuite à Portsmouth; le Persian n’y était point encore arrivé. Les affaires de mon père réclamant sa présence au Havre, je fus obligé de me séparer de lui et de ma mère, qui le suivit.
Là j’attendis mon navire pendant plusieurs jours. Il arriva enfin; mais il venait d’essuyer, en sortant de la Tamise, une forte tempête, qui avait brisé son mât de misaine, et cet accident allait nécessairement retarder notre départ de quelques jours encore, ce qui me contraria beaucoup.

Le Persian était ancré en rade à deux milles de Portsmouth; je me rendis aussitôt à bord pour mettre ma cabine en ordre, occupation importante que ne doit pas négliger un voyageur.
A cette occasion, j’ai cru devoir placer à la fin de ce volume quelques notes minutieuses, il est vrai, mais qui pourront être consultées par les voyageurs, et que je considère comme des conseils précieux.
Les travaux de réparation du navire éprouvèrent quelque lenteur; et, comme je m’étais aperçu que le bateau à vapeur du Havre passait près de notre bord soir et matin, je résolus d’utiliser le temps que je perdais et de faire une surprise à ma famille. Je pris donc un soir le steamer, et le lendemain matin je déjeunais au Havre au milieu de mes parents et de mes amis, qui tous me croyaient déjà bien éloigné d’eux. Mais ce bonheur ne fut point de longue durée; le soir de ce même jour, je repartais accompagné du docteur Douglas, qu’une affaire appelait en Angleterre. Le Persian devait lever l’ancre le lendemain; en effet, quelques heures après mon retour, les chaînes commencèrent à tinter, le cabestan vira, les voiles se gonflèrent, et nous nous préparions à une belle sortie, lorsque le vent changea tout à coup et nous força de rester pendant deux jours ancrés au bas de la rivière, à neuf milles de Portsmouth. Enfin, le mardi 17 septembre, il nous fut possible de mettre sérieusement à la voile, et le vent nous resta constamment favorable.
Le trente-deuxième jour après notre départ, nous traversions la ligne sans que le moindre calme nous arrêtât; c’était la cinquième fois que je passais l’équateur. Quelques scènes comiques vinrent égayer le bord. Le baptême fut donné aux novices; on connaît trop cet ancien usage pour que j’en parle. Jusque-là aucun fait remarquable ne vint troubler la continuelle uniformité de notre marche; seulement, quelques jours auparavant, un joli navire hambourgeois s’étant approché de nous, je le reconnus aussitôt pour le brick la Victoria qui, pendant mon séjour à Rio-de-Janeiro, était venu souvent à la consignation de la maison de commerce avec laquelle j’avais fait des affaires. Je profitai de l’occasion, et fis passer au capitaine une planche noire sur laquelle j’avais tracé quelques mots avec de la craie. Je lui adressais mes compliments, et le priais de vouloir bien me rappeler au souvenir de mes amis de Rio, son port de destination. Il me renvoya ses salutations de la même manière, et chacun de nos navires prit ensuite un cours différent.
Après avoir passé la ligne, nous cinglâmes rapidement vers le cap de lionne-Espérance; notre séjour y fut de courte durée. Là, nous fûmes assaillis par des tempêtes successives. Notre navire, beaucoup trop léger, n’ayant qu’un faible lest, était le jouet des vagues énormes qui en submergeaient continuellement le pont, et nous faisaient une existence des plus misérables. Pour ajouter à nos tourments, une maladie se déclara à bord. Aucun des passagers n’échappa à la contagion, et je fus un des premiers atteints. La température, qui, plusieurs jours auparavant, était à 28 et 30°, tomba à 11; ce qui ne contribua pas peu à aggraver notre position, et cette brusque transition nous fut très-désagréable.
Le repos absolu du dimanche est une de ces coutumes que n’abandonnent point les Anglais partout où ils se trouvent. Le respect pour ce saint jour est strictement observé à bord; il se manifeste, si le temps est mauvais, par le recueillement, le calme et le silence; s’il fait beau, une véritable chapelle est établie sur la poupe; des bancs y sont rangés convenablement. Une table placée au milieu, et recouverte du drapeau rouge national, donne une sorte de solennité à la cérémonie. La cloche du bord résonne lentement et appelle les fidèles au service. Tous arrivent en silence, depuis le plus jeune jusqu’au plus âgé, depuis le mousse jusqu’au capitaine. L’homme à la barre reste seul à son poste, et encore, la tête nue, assiste-t-il, autant qu’il le peut, à la cérémonie.
D’anciens marins, vieux loups de mer, aux cheveux blancs, parés de leurs plus beaux habits, admirables de propreté, se rendaient avec les autres au service divin. Je ne pouvais les regarder sans éprouver un certain sentiment d’intérêt en leur faveur. Ils tenaient tous à la main leur Bible, et je remarquai que quelques-uns d’entre eux en possédaient de fort belles éditions, reliées et dorées sur tranche. Les nombreuses marques qui garnissaient la plupart de ces Bibles indiquaient assez qu’elles étaient l’objet de lectures fréquentes, tandis qu’une double et triple enveloppe, destinée à préserver la couverture du livre, témoignait du soin qu’en prenait le possesseur. L’édition la plus répandue était celle de la société biblique de Londres. On sait que cette société accorde à chaque marin, moyennant 6 pence (60 centimes), une Bible complète, reliée en basane, et la donne même gratis à ceux qui lui en font la demande.
La dernière fois que j’assistai au service, qui depuis fut interrompu par le mauvais temps, la mer semblait vouloir ajouter au recueillement qu’inspirait la cérémonie. Sa surface était unie et tranquille, et notre navire en silence filait à peine quelques nœuds sans la moindre oscillation. Aussi, lorsque le capitaine, qui remplissait l’office de pasteur, eut commencé, au milieu de ce calme profond, la prière: Our Father (Notre Père), qui fut répétée à voix basse par tout l’auditoire, je ne pus me défendre d’une vive émotion; mes yeux se tournèrent involontairement vers la France; mais je n’aperçus que la mer et un ciel bleu à l’horizon!!! et je continuai à prier.
Dans ces parages, la pêche et la chasse aux oiseaux apportèrent quelque diversion à la monotonie ennuyeuse de la vie de bord. Nous prîmes des bonites et plusieurs poissons volants. Je parvins à m’emparer d’un grand requin bleu dont je ne pus conserver que l’épine dorsale, avec laquelle je me propose de faire monter une canne. Quant aux oiseaux, nous pouvions les chasser sans nous déranger beaucoup. Plusieurs espèces différentes suivaient notre navire et semblaient nous escorter. L’alcyon, le damier du Cap, le paille-en-queue, le pétrel, l’albatros, se disputaient les morceaux de pain ou de viande que nous nous plaisions à leur jeter. Malgré les fortes dimensions de l’albatros (quelques-uns de ces oiseaux ont jusqu’à quatorze et quinze pieds d’envergure), rien n’est plus gracieux que son vol, soit qu’il s’élève dans les airs, soit qu’il descende et effleure avec légèreté la surface des eaux sans imprimer le moindre mouvement à ses longues ailes. La rapidité de sa course est telle, qu’il peut, en quelques heures, franchir d’énormes distances. Le fait que je vais citer en est un exemple frappant.
Albatros, vulgairement appelé mouton du Cap.

Le capitaine du navire le Layton, chargé de transporter des prisonniers à la terre de Van-Diémen, connue aujourd’hui sous le nom propre de Tasmanie, prit un jour un albatros, et s’aperçut qu’il portait autour du cou un collier en fer-blanc sur lequel on avait gravé, avec le nom du navire Symmetry capitaine Stevens, des indications de longitude, de latitude et une date par heure et minute, etc. Cette date était précisément celle du jour où l’oiseau s’était laissé prendre; l’on put alors calculer, à bord du Layton, que le navire Symmetry devait être éloigné de plus de cent quatre-vingts milles. Ainsi, et sans tenir compte des déviations produites par l’incertitude probable de sa course, l’animal avait dû parcourir cette distance, prise en droite ligne, à raison de quatre-vingt-dix milles à l’heure.
Aussitôt que ces oiseaux se montrèrent, j’essayai d’en attraper quelques-uns en faisant usage de mes lignes. Les hameçons en accrochaient quelquefois; mais je ne pouvais que difficilement les prendre, soit qu’ils parvinssent à se décrocher, soit que mes lignes se trouvassent cassées par la marche rapide de notre navire et la résistance qu’opposait l’oiseau. Le meilleur appât pour attirer ces gros oiseaux est un morceau de gras de porc sur lequel ils se jettent avec voracité. Dès qu’ils se sentent accrochés, ils font avec leurs ailes et leurs pattes une résistance telle, que l’effort d’un seul homme ne suffit pas pour les amener à bord. Cependant, un beau matin j’eus la satisfaction d’en prendre un qui était magnifique et qui, à ma grande surprise, mesurait douze pieds et pesait trente-huit livres. J’employai ma journée à le mettre en peau, opération qui réussit parfaitement, l’oiseau n’ayant reçu aucune blessure.
Les albatros, couverts d’un épais plumage, sont presque à l’épreuve du plomb, et ce n’est qu’en les tirant à balle qu’on peut les tuer. J’en tuai plusieurs qui vinrent tomber sur le pont; et je transformai leurs larges pattes membraneuses en blagues à tabac pour mes amis. Un jour je tirai sur un de ces vieux audacieux qui souvent s’amusent à planer au-dessus des navires, prêts à se précipiter sur le moindre objet qu’on jette à la mer. Ma balle le toucha, j’en avais la certitude; quelques plumes tombèrent, mais il n’en continua pas moins son vol majestueux, effleurant les vagues ou planant à perte de vue. Plus d’une demi-heure s’écoula (car j’avais pu dans cet intervalle tirer d’autres oiseaux); puis il revint; cette fois, je lui logeai une balle dans la tête et il tomba sur le pont. Quel ne fut pas notre étonnement de voir que ma première balle lui avait traversé le corps, et que, malgré cette blessure, il avait pu nous suivre et continuer à prendre ses ébats! La chasse ou la pêche étant les seules distractions que nous pussions prendre, nous trouvions le temps bien long; enfin nous arrivâmes en vue du cap de Bonne-Espérance, et bientôt après au mouillage dans la baie de la Table: quelques réparations urgentes à faire au navire nous permirent de visiter le Cap. De la rade on voit la ville bâtie en amphithéâtre et dominée par la montagne de la Table au centre, par celle du Diable à droite, et à gauche par celles de la tête et de la croupe du Lion. C’est sur ce dernier point que se trouvent le phare et les signaux.
Vue de la ville du Cap.

La ville est très-propre, régulièrement bâtie et d’une teinte générale blanche; le jardin du gouvernement et le Champ-de-Mars, où se trouvent réunies la bourse et la bibliothèque publique, méritent d’être cités.
Une rue du Cap.

A quelque, distance en mer, presque vis-à-vis de la ville, est Robben-Island, lieu de déportation de la colonie. La disposition de la presqu’île du Cap est telle qu’il existe deux rades, séparées par un isthme assez étroit: Table-Bay, mouillage d’été ; et Fals-Bay, mouillage d’hiver. Nous voulûmes visiter les environs de la ville, et l’on nous conseilla de nous rendre à Simon’s-Bay, où se trouve un arsenal assez important. La route qui conduit à cette petite ville, station anglaise, est admirablement entretenue. Nous passâmes par Threecop, où l’on voit encore trois potences, par Round-Buch et Vingberg, lieux de plaisance des négociants de la ville. Nous vimes ce fameux vignoble de Constance Il est situé au revers sud des montagnes du Diable et de la Table. Il y a le Grand-Constance, le Petit-Constance et un troisième vignoble nommé Haut-Constance, dont les produits sont d’une qualité inférieure. Après avoir traversé Steenberg et Musenberg, la route devient difficile et ensablée; il faut, avant d’arriver à Simon’s-Bay, passer à gué un ruisseau très-dangereux à cause de la mobilité du sable; en somme, notre promenade nous fit le plus grand bien et nous parut très-agréable. Nos yeux trouvaient au moins à se reposer sur mille objets auxquels nous trouvions peut-être bien gratuitement les formes les plus gracieuses, car il est facile de comprendre combien on est heureux de prendre terre après une longue traversée, et combien surtout on est disposé à voir en beau tout ce qu’on a sous les yeux. Les naturels n’échappèrent même pas à notre admiration. Il y eut unanimité pour les déclarer aussi laids que possible: est-ce prévention, mauvais goût, jalousie même, je n’ose le croire; mais, pour que mon jugement ne reste pas incertain, je fais un appel au jugement de ceux qui me liront. Les types qui figurent ici ont été dessinés d’après nature par M. J. Verreaux, savant naturaliste dont j’aurai l’occasion de parler encore, et qui a longtemps séjourné au Cap.
Simon’s-Bay.

Quant aux descriptions qui accompagnent ces vignettes, si elles sont peu flattées, on ne m’accusera pas du moins d’exagération, car je les emprunte à MM. Eyriès et Bory de Saint-Vincent. Ces deux auteurs parlent des Cafres et des Hottentots en général, que je n’ai vus qu’au Cap seulement: je ne peux donc les suivre dans tous les détails curieux qu’ils en donnent et que je trouve d’une grande vérité pour ceux de ces Africains qu’on rencontre en assez grand nombre dans les rues de la ville, où ils sont employés aux gros travaux comme portefaix, et où ils trouvent à vivoter misérablement.
Portefaix de la ville du Cap

«Les Cafres diffèrent également des Nègres, des Hottentots et des Arabes avec lesquels ils confinent. Le crâne des Cafres présente comme celui des Européens une voûte élevée; leur nez, bien loin d’être déprimé, s’approche de la forme arquée; ils ont la lèvre épaisse du Nègre, et les pommettes saillantes du Hottentot; leur chevelure crépue est moins laineuse que celle du Nègre, et leur barbe plus forte que celle du Hottentot. Ils sont, en général, grands et bien faits; la couleur de leur peau est d’un gris noirâtre qu’on pourrait comparer à celle du fer, quand il vient d’être forgé ; mais le Cafre ne se contente pas de sa couleur naturelle, il se peint le visage et tout le corps d’ocrhe rouge réduite en poudre et délayée dans l’eau: quelquefois les hommes, et le plus souvent les femmes, y ajoutent le suc de quelques plantes odoriférantes. Les femmes diffèrent beaucoup des hommes par la faille; elles arrivent rarement à celle d’une
Betjouana.

Européenne bien faite; d’ailleurs, elles sont aussi bien conformées que les hommes. Tous les membres d’une jeune Cafre offrent ce contour arrondi et gracieux que nous admirons dans les antiques; leur physionomie annonce la douceur et la gaieté. Les habits des Cafres sont faits avec les peaux des animaux qu’ils tuent à la chasse ou de ceux qu’ils élèvent. Ils ont pour ornements des anneaux d’ivoire ou de cuivre qu’ils portent au bras gauche et aux oreilles. Le bétail fait leur principale richesse; la culture des terres leur fournit une partie de leur subsistance; les femmes sont chargées de ce travail. De nombreux troupeaux de Vaches fournissent aux Cafres le laitage qui fait leur principale nourriture; ils le mangent toujours caillé, et le conservent dans des outres ou dans des paniers de jonc d’un travail admirable, où il ne tarde pas à s’aigrir. Ils font rôtir ou bouillir la viande, ils broient les grains de millet et en humectent la farine avec du lait frais, ou bien font renfler ces grains dans l’eau chaude et s’en nourrissent sans y mêler aucun assaisonnement. Tous sont passionnés pour le tabac. Les Betjouanas mangent avec plaisir la chair des bêtes sauvages et des gros oiseaux qu’ils tuent à la chasse. Les Coussas ont une horreur invincible pour la chair des porcs, des lièvres, des oies, des canards et des poissons. Les Betjouanas partagent leur aversion pour ce dernier mets. Ils ignorent l’art que possèdent les Coussas d’extraire des grains fermentés une boisson enivrante; mais ils ont bu avec plaisir le vin et l’eau-de-vie que les Européens leur ont présentés. La boisson ordinaire de tous ces peuples est l’eau pure. Tous les Cafres sont très-actifs; ils ont un goût décidé pour les longues courses; ils poursuivent pendant plusieurs jours de suite les éléphants auxquels ils font la chasse. Cependant ils ne mangent pas la chair de ces animaux dont les dents sont la propriété du chef de la horde. Les Coussas ont un penchant décidé pour la vie pastorale et pour la tranquillité : néanmoins ils ne balancent pas à prendre les armes pour défendre leur patrie; ils ont même tenu tête à des troupes européennes. Un traité conclu avec le gouvernement du Cap leur assure la possession de leur pays, borné par des limites convenues du côté de cette colonie. Les Cafres sont soumis à des chefs particuliers qui se font souvent la guerre; ils observent des formes avant de s’attaquer. Ce n’est qu’aux Boshismens qu’ils font une guerre à outrance; ils les traitent comme des bêtes féroces. Tous les voyageurs s’accordent à dire qu’avant d’être corrompus par leurs communications avec les Européens, qui les ont rendus querelleurs et cruels, les Cafres étaient un peuple hospitalier, bon et affable, qui accueillait amicalement les malheureux jetés par le naufrage sur les côtes de leur pays, et leur donnait des guides pour les conduire à plusieurs centaines de milles aux comptoirs des blancs. Quelques naufragés n’ont pas éprouvé une réception aussi bienveillante; cependant on a vu des exemples récents, qui prouvent que l’humanité n’est pas bannie du cœur des Cafres qui habitent sur les bords de la mer. Dans les guerres avec les colons du Cap, guerres désastreuses causées par les instigations de quelques mauvais sujets, par l’arrogance des blancs, par leur abus de la force, par leurs fraudes dans le trafic, les Coussas ont montré un ressentiment profond des injures qu’ils avaient reçues; mais rien n’a été plus facile que de traiter avec eux, en invoquant leur équité naturelle. Le droit du plus fort ne règne pas chez eux; il n’est permis à personne d’être son propre juge, excepté le cas où un homme surprend sa femme en adultère.
Mozambiques pêcheurs.

» Beaucoup plus éloignés de l’état de nature que les Coussas, les Betjouanas connaissent l’art de la dissimulation, et savent ménager avec adresse leurs intérêts personnels. Lichteinstein a observé que souvent l’expression de leurs yeux et le mouvement de leur bouche annoncent l’homme dont la sensibilité est déjà active sans être encore raffinée. Avides d’instruction, ils accablent les étrangers de questions. La facilité de leur mémoire se manifeste par la promptitude avec laquelle ils retiennent les mots hollandais, et même des phrases entières qu’ils prononcent beaucoup mieux que les Hottentots dans la colonie du Cap. La langue des Cafres est sonore, riche en voyelles et en aspirations, bien accentuée et très-douce; elle a moins fréquemment que celles des Hottentots et des Boshismens, ces claquements de la voix qui font paraître ces dernières si étranges; on ne les a pas remarqués chez les Betjouanas. Ils croient à une intelligence suprême et invisible; ils ne l’adorent pas, ne la représentent point par des figures et ne la placent pas dans les corps célestes. Ils ont des devins qui, chez les Betjouanas, président à des sortes de cérémonies religieuses; leur chef est le premier personnage après le roi. Ces cérémonies sont principalement la circoncision des enfants mâles, la consécration des bestiaux et la prédiction de l’avenir. Ils ne connaissent pas l’écriture; leur arithmétique se borne à l’addition: ils comptent sur leurs doigts et manquent de signes pour les dizaines.
» La construction de leurs maisons et de leurs enclos les distingue avantageusement des autres peuples de l’Afrique méridionale. Ces maisons sont généralement circulaires; la distribution en est bien entendue; l’intérieur en est frais et aéré ; elles sont entourées d’un espace formé par une espèce de treillage. On a trouvé chez les Betjouanas des réunions de maisons formant des villes considérables. Les Maroutzès et les Makinis fournissent aux autres Betjouanas les couteaux, les aiguilles, les boucles d’oreilles et les bracelets de fer et de cuivre que les voyageurs ont été si surpris de rencontrer chez ces peuples; conséquemment plus avancés vers la civilisation que les Éthiopiens, probablement parce que la traite ne fut point introduite chez eux, les Cafres ont encore d’autres arts; ils savent faire d’assez bonne poterie, composent de la ficelle et diverses étoffes avec des fibres végétales tirées de diverses écorces, sculptent avec une certaine perfection différentes figures sur la poignée et la gaîne de leurs couteaux qu’ils portent au cou, sur le manche de leurs javelines, arme bien plus perfectionnée que la zagaye, ainsi que sur les ustensiles de bois dont se compose leur ménage. Ils aiment la musique comme les autres Africains; et ce sont eux et non les Hottentots qui se réunissent pour chanter en chœur en dansant au bruit des instruments durant les nuits de pleine lune. Ils sont régulièrement polygames.
» Aussitôt qu’un jeune homme pense à s’établir, il emploie une partie de son bien à l’acquisition d’une femme; elle lui coûte ordinairement une douzaine de bœufs. La première occupation d’une nouvelle mariée est de bâtir une maison avec ses dépendances; elle doit abattre elle-même les bois qui entreront dans sa construction, quelquefois sa mère et ses sœurs l’aident dans ce travail. Quand le Betjouana voit son troupeau de bétail s’accroître, il pense à augmenter sa famille en prenant une seconde femme qui, de même que la première, est obligée de bâtir sa maison et d’y joindre une étable et un jardin. Ainsi le nombre des femmes d’un Cafre donne la mesure de sa richesse. C’est en vain qu’on a tenté d’introduire le christianisme chez les Cafres; les missionnaires les plus zélés ont dû renoncer à l’espoir de les convertir. Mais l’islamisme altéré paraît en avoir séduit plusieurs, du moins en voit-on qui sont circoncis.
«Les Hottentots font le passage du genre homme au genre orang et aux singes. Comme dans certains de ces animaux, les os du nez sont réunis en une seule lame écailleuse, aplatie et beaucoup plus large que dans toute autre tête d’homme; l’extrémité inférieure de l’humérus demeure aussi percée d’un trou; les os des mâchoires et les dents y sont presque tout à fait obliques. La couleur de la peau est lavée de bistre et plus ou moins jaunâtre, mais jamais noire. Quoique l’angle facial ait au plus 75° d’ouverture, et qu’il soit conséquemment plus aigu que chez les autres Africains, le front du Hottentot ne laisse pas que d’être proéminent; mais le vertex est singulièrement aplati, et quelquefois même comme enfoncé. La ligne d’implantation des cheveux décrit une courbe, dont aucun angle rentrant ou saillant n’altère la régularité. Ces cheveux noirs ou seulement brunâtres sont excessivement courts, laineux et par petits paquets assez semblables à ceux dont les fourrures dites d’Astracan tirent leur singularité. Les sourcils très-marqués, quoique minces et non saillants, sont légèrement crépus; les yeux couverts et ne s’ouvrant qu’en longueur sont, ainsi que chez les Chinois, brunâtres et relevés vers les tempes. En face, la figure du Hottentot rappelle assez exactement celle des Botocudos du Brésil; mais vue de profil, elle est bien différente et hideuse d’animalité ; les lèvres, lividement colorées, s’y avancent en un véritable groin contre lequel s’aplatissent, se confondent pour ainsi dire de vrais naseaux ou narines qui s’ouvrent presque longitudinalement et de la façon la plus étrange. Il n’existe que très-peu de barbe à la moustache ou sous le menton et jamais on n’en voit en avant des oreilles, dont la conque est plutôt inclinée d’avant en arrière que d’arrière en avant. Le pied prend déjà une forme si différente de celle du nôtre et de celui des Nègres, qu’on reconnaît au premier coup d’œil la trace du Hottentot imprimée sur le sol.
Hottentots des environs du Cap.

Pitt, Hottentot, bon chasseur et assez intelligent.

Femme griquoise, pays des petits Namaquois.

» Les femmes, plus hideuses encore que les hommes, sont aussi beaucoup plus petites, proportions gardées; elles ont leurs mamelles pendantes comme des besaces et peuvent les jeter par-dessus l’épaule pour donner à teter à leurs enfants; il s’en trouve dont la tête, aplatie en dessus, en avant et par derrière, semble être presque carrée; à ces difformités beaucoup d’entre elles en joignent de plus étranges encore et qui les rendent en quelque sorte l’horreur des étrangers, qu’on voit bien rarement s’unir à elles.
» L’espèce hottentote se partage avec l’espèce cafre la pointe méridionale de l’Afrique, mais seulement en dehors du tropique; elle en occupe la moitié occidentale, où, sous le nom de Namaquois, de Koranas, de Boshismens, de Gonaquois et Houzonanas, elle est répandue dans le bassin de la rivière d’Orange. Elle peuplait exclusivement les environs du cap de Bonne-Espérance et la côte sud, avant que les Européens, qui s’y sont établis, n’en eussent repoussé la plus grande partie dans l’intérieur des terres: mais on se trompe considérablement lorsqu’on avance que les Hottentots s’étendent dans l’Afrique méridionale, depuis le cap Négro jusque sur la côte de Natal. Cette dernière côte est exclusivement occupée par l’espèce cafre; les rivages, qui se prolongent du cap Négro jusqu’à la rivière des Poissons, présentent une étendue totalement déserte de dix degrés à peu près de latitude.
» De toutes les espèces humaines, la plus voisine du second genre de bimanes par les formes, l’espèce hottentote, en est encore la plus rapprochée par l’infériorité de ses facultés intellectuelles; et les Hottentots sont, pour leur bonheur, tellement bruts, paresseux et stupides, qu’on a renoncé à les réduire en esclavage; à peine peuvent-ils former un raisonnement, et leur langage, aussi stérile que leurs idées, se réduit à une sorte de gloussement qui n’a presque plus rien de semblable à notre voix. D’une malpropreté révoltante, qui les rend infects; toujours frottés de suif ou arrosés de leur urine, se faisant des ornements de boyaux d’animaux qu’ils laissent se dessécher en bracelets ou en bandelettes sur leur peau huileuse, se remplissant les cheveux de graisse et de terre, vêtus de peaux de bête sans préparation, se nourrissant de racines sauvages ou de panses d’animaux et d’entrailles qu’ils ne lavent même pas, passant leur vie assoupis ou accroupis et fumant, parfois ils errent avec quelques troupeaux qui leur fournissent du lait. Isolés, taciturnes, se retirant dans les cavernes ou dans les bois, à peine font-ils usage du feu; si ce n’est pour allumer leur pipe, qu’ils ne quittent point. Le foyer domestique leur est à peu près inconnu; et ils ne bâtissent point de villages ainsi que les Cafres, leurs voisins, qui regardent ces misérables comme une sorte de gibier, leur donnent la chasse et exterminent tous ceux qu’ils rencontrent. On les a dit bons parce qu’ils sont apathiques, tranquilles parce qu’ils sont paresseux, et doux parce qu’ils se montrent lâches dans toute occasion. Quelques-uns n’ont pas fui à l’approche des Européens, et, vivant parmi eux, ils viennent dans les marchés du Cap porter diverses denrées; mais l’exemple des Hollandais, qui les premiers fertilisèrent leur pays, ne les a point déterminés à s’adonner à l’agriculture.
Femme matabélée (matrone d’un Kraal du pays des Zoolos).

» Les Hottentots n’ont ni lois, ni religion; mais ils ont des sorciers, sortes de prêtres qui les ont asservis à des pratiques ridicules où des voyageurs superficiels ont cru reconnaître l’existence d’un culte.
» Dévorés de vermine, les Hottentots se plaisent, comme les singes, à manger cette vermine; et, de même que les mélaniens et la plupart des animaux, c’est sur. place qu’ils vaquent aux besoins naturels, sans s’inquiéter qu’on les regarde ou non. Leur vie est plus courte que celle des autres hommes, ils sont vieux à quarante ans et passent rarement la cinquantaine. On croit remarquer qu’ils ont, comme le reste des Africains, du penchant pour l’islamisme, parce que cette religion, assez habilement appropriée au climat des tropiques, permet la possession de plusieurs femmes, et qu’elle n’offre point de mystères incompréhensibles.»

Il y a loin, comme on le voit, des femmes hottentotes aux négresses du nord-ouest de l’Afrique, qui n’ont point ces formes repoussantes et dont quelques-unes peuvent même, dit-on, passer pour être jolies.
Mais laissons ces détails: je m’y arrêterais avec plus d’intérêt si j’avais fait un long séjour au Cap, et s’il m’avait été possible de faire quelques excursions lointaines et d’étudier à mon aise les Cafres et les Hottentots. Il en fut autrement, et les avaries de notre navire réparées, il nous fallut reprendre la mer.
Boshismens, ou plutôt Bosch-man (hommes des bois).

Trois semaines environ après notre départ du Cap, nous passâmes devant les îles d’Amsterdam et de Saint-Paul. Ces deux îles arides, séparées par un canal navigable, ne sont habitées que pendant la saison d’été, et il y a quelques années seulement par des pêcheurs de l’île Maurice qui viennent y saler le produit de leurs pêches. C’est le refuge de quelques animaux et particulièrement des phoques et des albatros. Cependant les rochers escarpés qui les forment, l’épaisse fumée d’un volcan qui s’élève en tourbillons dans les nues, donnent à ces îlots perdus un aspect assez pittoresque, surtout aux yeux de pauvres passagers qui depuis longtemps n’ont vu que la mer et un horizon sans bornes.
Ile Saint-Paul.

Phoque, ou veau marin.

Le 20 décembre nous aperçûmes une terre: c’étaient les rochers de Van-Diémen. Au cri de Terre! Terre! le cœur éprouve une sensation imprévue, un sentiment de bonheur dont on ne saurait se faire une idée, si déjà l’on n’a parcouru pendant de longs mois ces mers sans fond comme sans limites. A ce cri, chacun se presse sur le pont et dévore des yeux l’espace immense, car la terre est encore loin, bien loin de tous les regards; elle n’apparaît à l’horizon que comme une teinte bleuâtre, que l’œil exercé du marin peut seul découvrir. Mais qu’importe! le mot magique a opéré son effet: le malade se ranime ou supporte ses douleurs avec patience; ceux que des querelles avaient tenus jusqu’alors éloignés les uns des autres oublient le passé et se cherchent pour se serrer la main. Il n’est pas jusqu’au capitaine qui ne s’humanise un peu et n’adoucisse parfois, en faveur des passagers, la rigueur de l’austère discipline du bord.
Le vent contraire nous força de faire le tour de l’île de Van-Diémen, au lieu de passer par une voie plus directe, c’est-à-dire par le détroit de Bass. Nous côtoyâmes la terre pendant trois ou quatre jours. De nombreux rochers escarpés se montraient au milieu de la mer, et, à quelques milles plus loin, les hautes montagnes de la Nouvelle-Galles du Sud se distinguaient parfaitement à l’horizon. Obligés ainsi de louvoyer, nous approchions cependant assez près de la terre, à chaque bordée, pour juger de son aspect. Nous vîmes successivement le Pigeonnier (Pigeon’s House), montagne haute et escarpée, Five-Island, Wollongong, etc. Une certaine activité se faisait remarquer depuis ce moment parmi les passagers: les promenades pendant lesquelles le cigare était la seule distraction possible se trouvaient interrompues; on ne voyait plus d’oisifs appuyés sur les bastingages et cherchant à découvrir une voile à l’horizon; une seule pensée occupait tous les esprits, celle du débarquement prochain, et les dames, qui n’avaient point perdu leur instinct de coquetterie, revenaient à des idées de toilette et songeaient à se parer des robes faites à la dernière mode.
Nous avions à bord, outre vingt-huit passagers, onze enfants qui, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, n’avaient cessé, pendant la traversée, de se livrer aux jeux les plus bruyants et les plus insupportables. Dans leur désœuvrement, ils s’accrochaient à qui ils pouvaient; ils touchaient à tout, parlaient, criaient ou se battaient tous à la fois. Leur présence m’avait empêché d’employer mon temps d’une manière aussi studieuse que je l’aurais désiré ; mais lorsqu’ils apprirent qu’on s’approchait de Sydney, leurs jeux et leurs cris furent tout à coup suspendus; postés à bâbord ou à tribord, ils s’évertuaient à chercher la terre en jetant leurs regards dans toutes les directions possibles. C’était un spectacle amusant que de les voir ainsi occupés, les uns prenant un nuage pour la terre, les autres se figurant déjà qu’ils apercevaient les signaux et les phares de Port-Jackson.
Chaque matin, on se levait de bonne heure, on s’habillait comme pour débarquer, avec l’idée qu’on arriverait enfin dans la journée au terme du voyage. Malheureusement nous restâmes pendant trois jours à l’entrée de la baie sans pouvoir avancer, faute de vent, et ces trois jours de repos nous semblèrent aussi longs que trois semaines. Pendant une des dernières nuits, un des enfants, Fred, qui ne pouvait contenir son impatience, importuna tellement de ses questions un de nos matelots, que celui-ci, pour s’en débarrasser, lui montra une étoile à l’horizon, et lui dit que c’était là le phare de Sydney. Aussitôt l’enfant, transporté de joie, s’empressa de réveiller tout le monde, en s’écriant qu’on entrait dans la baie. Il s’ensuivit un branle-bas général, et presque tous les passagers se trouvèrent en un clin d’œil réunis sur le pont, vêtus plus ou moins à la légère, suivant qu’ils avaient mis plus ou moins de précipitation pour se lever. On comprend quel fut le désappointement général et ce qui aurait pu en résulter pour l’enfant, s’il n’était allé prudemment se cacher dans je ne sais quel coin du navire.
Le 27 décembre, à six heures du matin, nous reconnûmes sur la hauteur les phares, puis les signaux; enfin, nous fûmes assez en vue pour être signalés, et nous entrâmes vers midi dans la baie de Sydney, appelée Port-Jackson. Le pilote, qui portait justement le nom de Jackson, était à notre bord depuis dix heures du matin. Jackson est un jeune homme charmant, bien élevé, reçu dans la société, ayant toutes les manières d’un gentleman, ce qui le distingue de nos pilotes d’Europe, qui n’en sont pas moins des hommes bons et courageux.
Entrée du Port-Jackson.

A peine étions-nous entrés dans la baie, que déjà nos yeux ne savaient sur quel point se reposer, tant étaient nombreux les sites pittoresques qui s’offraient aux regards, et qui nous auraient fait croire que nous étions au milieu d’un de ces parcs anglais si grands et si majestueux dans leur ensemble.
Plus de vingt petits canots étaient à notre remorque; dans les uns, une foule d’habitants de Sydney venaient au-devant de leurs parents ou de leurs amis; les autres transportaient des journalistes empressés de connaître les nouvelles de l’Europe. Ces derniers avaient eu Ja complaisance de se munir des diverses gazettes de la colonie pour les communiquer aux passagers, qui, en arrivant, se trouvaient ainsi au courant des choses les plus récentes. J’étais tout yeux, tout oreilles; chacun, dans ce moment, voulait être mon cicerone, l’un me tirant d’un côté pour me faire voir un site, une montagne, l’autre pour m’indiquer sa maison, etc.
Une distance de six ou sept milles nous séparait encore de Sydney; nous filions doucement, poussés par un vent léger, éclairés par le plus beau soleil possible, et au travers d’un labyrinthe d’eaux, de petites baies, d’îles, de rochers et de coteaux chargés de fleurs dont le parfum arrivait jusqu’à nous. Là, nous apercevions Rose-Bay, Watson’s-Bay, Double-Bay, entourées de riches et délicieuses maisons de campagne et couvertes d’embarcations de toute espèce. Plus loin nous apparaissaient Garden-Island, Woolloomooloo avec ses maisons variées; et enfin, après avoir tourné Bradley’-Head, Sydney, qui, élevée sur des monticules, se montre gracieusement et laisse voir, entre autres habitations, la maison du gouverneur, une des plus belles et des mieux situées du pays.
Vue du palais du gouverneur.

Nous avions à bord, parmi nos passagers, une famille composée de six enfants revenant de pension et qui allaient retrouver leurs parents à Sydney; le jeune Fred, l’auteur de l’escapade innocente dont j’ai parlé, faisait partie de cette petite caravane. Jamais expression de bonheur n’a été mieux rendue que par ces charmantes figures toutes rosées et joufflues. Ces enfants se voyaient enfin à Sydney, et leurs yeux se tenaient constamment fixés sur le quai, espérant à chaque instant apercevoir leur mère. Bientôt un bateau arriva tout doucement; il amenait cette fois la personne tant désirée. Ce fut alors un élan de joie inexprimable; les cris de mother, mother, dear mother! etc., se trouvèrent répétés d’une façon si vive et si bruyante, que le commandement du capitaine pouvait à peine arriver jusqu’aux hommes de l’équipage.
On comptait alors plus de cent personnes à bord, et il était difficile de se mouvoir au milieu de l’encombrement que tout ce monde occasionnait. C’était un spectacle tout nouveau pour moi. A deux heures, nous arrivions entre Government-House et Pinchut, et l’ancre glissait, au milieu d’un hourra général, en face du fort Macquarie.
Fort Macquarie.

Nous avions effectué notre traversée en quatre-vingt-dix-sept jours, et nous avions mis dix à quinze jours de moins que les derniers bâtiments arrivés.
J’ai déjà dit qu’un de nos amis, le Dr Douglas, m’avait fortement engagé à visiter la Nouvelle-Hollande, et particulièrement la Nouvelle-Galles du Sud. Nous avions causé ensemble de Sydney, et, malgré tout ce que je savais sur cette ville, je m’attendais à descendre, en arrivant, dans quelque hutte grossière et misérable, qu’on voudrait faire passer à mes yeux pour une auberge; je croyais ne rencontrer dans les rues que des prisonniers (convicts) ou des sauvages; les livres que j’avais lus, quoique publiés récemment, ne jetaient qu’une faible lumière sur ce sujet dans mon esprit, car ils s’occupaient plus, en général, de l’histoire naturelle du pays que de l’aspect et des mœurs de la ville.
Quelquefois en mer je cherchais, dans mes heures de rêveries, à construire un Sydney à ma façon. En reportant mes souvenirs vers le Brésil, et surtout vers certaines régions de ce pays, peuplées depuis longtemps et qui, laissent encore à désirer sous le rapport de la civilisation et du bien-être de leurs habitants, je me figurais que la ville de Sydney, éloignée de la métropole d’environ cinq mille lieues, et fondée à une époque rapprochée de nous, ne pouvait être encore, sans préjuger de l’avenir, qu’un chétif et misérable village; il me semblait qu’à une aussi grande distance les habitudes et les jouissances de la vie ordinaire devaient être totalement inconnues et négligées. C’est avec cette impression que je quittai le navire le Persian. Un des passagers, M. le capitaine Wright, ex-chef des milices à Sydney et à Paramatta, voulut bien diriger mes premiers pas. Nous prîmes un canot qui nous débarqua au bas de Georges-Street; je me trouvai à terre, sans apercevoir même l’ombre d’un douanier, et sans qu’aucun gendarme se présentât pour réclamer l’exhibition de mon passeport, ainsi qu’il est d’usage dans les États européens, perfectionnement dont les colons ont eu jusqu’à présent le bon esprit de se passer!!!
J’eus lieu de m’assurer tout d’abord combien étaient fausses les idées que je m’étais faites sur Sydney. Nous arrivâmes, en causant, vers le haut de Church-Hill, près de la caserne, à l’hôtel tenu par M. Petty. Ce n’est pas sans surprise que je vis cet établissement, le plus remarquable de Sydney, et qui ne serait pas déplacé auprès des grands hôtels de Londres. On y rencontre, en effet, tout le confortable et toute la propreté qui distinguent ces derniers. Les pieds foulent de moelleux tapis, et le service de table est en argenterie et en magnifique porcelaine de Chine, etc.
Après le diner, qui fut excellent, le capitaine Wright eut la bonté de me faire les honneurs de la ville. La chaleur était devenue plus supportable; il faisait une belle soirée, et j’avais été privé pendant si longtemps d’une promenade, que je me serais bien gardé de refuser une si bonne occasion. Nous descendîmes Georges-Street, et notre course au milieu des divers quartiers de Sydney ne dura pas moins de deux heures. Mon attention se portait naturellement de tous côtés, et ce qui me frappa davantage au premier abord, ce fut de voir toutes les rues et les boutiques parfaitement éclairées au gaz. Avant. de revenir à l’hôtel, nous passâmes devant le club, dont le capitaine fait partie. J’y entrai avec lui; il y avait peu de monde, et là encore je demeurai surpris de l’admirable tenue de l’établissement. Tous les journaux d’Angleterre, des Indes, de l’Océanie, etc., arrivent à ce club par les voies les plus promptes; les salons sont vastes, bien aérés et éclairés au gaz. On y trouve un excellent billard et un cuisinier renommé. Le second étage de la maison est composé d’un grand nombre de chambres à coucher, qui sont mises à la disposition des sociétaires attardés ou qui demeurent à la campagne. Aux termes du règlement, un membre du club qui a pris possession d’une de ces chambres a le droit de l’occuper pendant quinze jours, à la condition de la céder après ce temps à un autre membre qui la demanderait. A défaut de réclamation, le premier occupant en jouit paisiblement. Ces logements sont d’ailleurs accordés sans aucune rétribution. Le club offre de grandes ressources aux gentlemen fermiers (settlers) que leurs affaires amènent à Sydney, et qui sont assurés d’y trouver, avec l’agrément d’une société choisie, toutes les choses qui peuvent être à leur convenance.
Rentré à l’hôtel après cette excursion, je montai à ma chambre; un lit énorme, de six pieds carrés au moins, m’y attendait, et je m’endormis, émerveillé de ce que j’avais déjà vu.
Le lendemain, ma première visite fut pour le consul de France, M. Faramond, qui me reçut avec de vives démonstrations d’amitié. Il me conseilla de quitter l’hôtel où j’étais descendu, et m’indiqua une pension (Boarding-House) où il avait lui-même longtemps demeuré. Après avoir débarqué mon bagage du Persian, sans éprouver le moindre embarras et même sans passer en douane, je m’installai chez madame Johnson, Albion-House, Miller’s Point.
C’était le moment de faire usage des lettres de recommandation dont j’étais porteur. Je commençai donc mes visites, et je dois dire que je reçus partout l’accueil le plus franc et le plus amical. M. Faramond ayant obtenu pour moi une audience du gouverneur, il me présenta à ce fonctionnaire, qui le soir même eut la bonté de nous faire parvenir une invitation à dîner pour le samedi suivant. Au jour fixé, nous fûmes reçus dans l’ancien hôtel du Gouvernement, habitation fort commode, où je remarquai de vastes appartements, mais très-simplement ornés. Plusieurs personnages revêtus d’uniformes rouges, galonnés sur toutes les coutures, nous avaient déjà précédés; M. Faramond voulut bien aussi me présenter à quelques-unes de ces notabilités, et entre autres à sir Maurice O’Connell, commandant en chef des troupes, et à l’honorable Ed. Deas Thomson, esquire, secrétaire colonial, etc., première puissance après le gouverneur. Je comptai environ trente personnes à table; c’était un diner de cérémonie, et aucune dame, par conséquent, n’y assistait. Le service était tout à fait dans le style anglais, et sans de magnifiques bouquets de fleurs tropicales qui ornaient le milieu de la table, nous aurions pu aisément nous croire en Europe.
Sir Georges Gipps me fit l’honneur, suivant l’usage anglais, de boire un verre de vin avec moi. A ce diner, je goûtai pour la première fois du vin fait dans la colonie; il me parut de bonne qualité.
Désireux de connaître le pays, j’employai les premières semaines qui suivirent mon arrivée à visiter Sydney dans tous les sens, puis à parcourir quelques points de ses environs, tels que Woolloomooloo, le Domaine, New-Town, etc., etc., sans oublier le magnifique labyrinthe aquatique la Baie. Chaque soir je rentrais plus enchanté que jamais de mes promenades.
Le 1er janvier 1845, le consul m’invita à partager un diner de famille en société de quatre ou cinq autres compatriotes. Au dessert, nous bûmes à la santé du roi des Français et à celle de nos parents et de nos amis. Dans ces solennités, qui viennent à certaines époques resserrer les liens si doux de la famille, combien semble plus grande encore à un étranger la distance qui le sépare de la patrie, de ceux qu’il aime et dont il a emporté l’affection!
Le 26 janvier arriva; c’est le jour anniversaire de la fondation de la colonie. Ce jour-là, mille petits bateaux de tous genres, de toutes grandeurs, de toutes couleurs, parcouraient la baie comme autant de papillons sur une pelouse fleurie. Les maisons de campagne qui bordent la baie, les navires, tous ancrés et pavoisés de divers drapeaux, les bateaux à vapeur, surchargés de monde, offraient un coup d’oeil des plus agréables. La foule se pressait, attirée par l’attrait des courses nautiques qui allaient avoir lieu, à l’instar des régates du Havre. Le fort Macquarie était désigné comme le point de départ des embarcations appelées à figurer dans la lutte.
Il y a cinquante-sept ans qu’à cette même place, où se trouvaient réunis quatre à cinq cents dames plus élégantes les unes que les autres et de nombreux et brillants uniformes, débarquaient les premiers fondateurs de la colonie. Et ce lieu si animé aujourd’hui, où retentissaient tant de cris de joie, n’était alors qu’une épaisse forêt. Quelle fut la cause de ce changement?
Les maisons d’arrêt d’Angleterre, encombrées de prisonniers, pouvaient à peine suffire à renfermer les individus qui avaient encouru la peine du bannissement, et pour lesquels il n’existait aucun lieu de déportation, lorsque le gouvernement se décida à prescrire la formation d’un établissement pénal (penal seulement) où seraient transportés les criminels condamnés à un exil perpétuel ou temporaire. Il choisit à cet effet la côte est de la Nouvelle-Hollande, découverte par le capitaine Cook, et appelée New-South-Wales (Nouvelle-Galles du Sud). Plusieurs raisons disposèrent le gouvernement anglais à prendre cette détermination. Il avait en vue principalement:
1° De débarrasser la Grande-Bretagne des condamnés qui surchargeaient ses prisons;
2° De fournir un lieu convenable et sûr, éloigné de la mère-patrie et propre à l’accomplissement des peines ordonnées par jugement;
3° De fonder une colonie par le moyen des condamnés auxquels le gouvernement viendrait en aide, au besoin, et avec le concours des émigrés libres qui, par la suite, pourraient être tentés de s’expatrier.
Pour l’exécution de ce projet, une flottille de onze voiles se trouvait rassemblée à Portsmouth dans le mois de mars 1787, sous le commandement en chef du capitaine Phillips. On embarqua huit cent cinquante condamnés (convicts), dont deux cent cinquante femmes. Un commandant, trois capitaines, douze officiers subalternes et cent soixante-huit soldats formaient l’ensemble de l’équipage. Des enfants, au nombre de quarante, se trouvaient en outre à bord. La flottille mit à la voile le 13 mai 1787, toucha à Ténériffe, à Rio-de-Janeiro, au cap de Bonne-Espérance, et, après huit mois d’une traversée heureuse, elle arriva à Botany-Bay, lieu de destination, les 18, 19 et 20 janvier 1788.
Le capitaine Phillips, une fois débarqué, reconnut bientôt que Botany-Bay, quoique offrant un ancrage profond, était ouvert à toutes les bourrasques des vents d’est qui soulevaient les vagues avec force et les jetaient contre les rochers et les bords de la baie. Les navires ne pouvaient donc trouver là un asile assez sûr. D’un autre côté, les environs décrits par sir Joseph Banks comme présentant de magnifiques prairies, d’abondants pâturages, ne se composaient, en réalité, que de marais et de sables stériles.
Ainsi trompé dans les espérances qu’avait fait concevoir la station de Botany-Bay pour l’établissement d’une colonie, le capitaine Phillips crut devoir tenter la recherche d’un endroit plus favorable, et il se mit en route avant même que tous les condamnés eussent été descendus à terre. Il prit avec lui trois bateaux et emmena plusieurs officiers. Son intention était de visiter Broken-Bay, qui, d’après le capitaine Cook, devait être à vingt-cinq milles vers le nord. Une ouverture entre deux hautes falaises avait bien été aperçue à quelques milles de Botany-Bay par un matelot de l’équipage de Cook, appelé Jackson, mais on avait pensé que ce ne devait être qu’une baie de peu d’importance, à laquelle cependant on donna le nom de Port-Jackson. Le capitaine Phillips examina cette ouverture, qui, au premier aspect, ne paraissait avoir aucune étendue, et s’aperçut bientôt qu’il venait de découvrir un des plus beaux ports naturels qui existât, aussi remarquable par sa grandeur et sa sûreté que par la profondeur de son ancrage. Il revint dans la matinée à Botany-Bay, satisfait de ses recherches et ne mettant pas en doute la supériorité de cette nouvelle station sur l’autre. Il fut décidé que l’on commencerait dès le lendemain matin à évacuer Botany-Bay.
A en croire plusieurs vieillards habitants de Sydney, avec lesquels j’eus occasion de m’entretenir de la colonie, la baie aurait été aperçue par un matelot du capitaine Phillips, qui vint lui dire que, dans une de ses promenades à quelques milles de Botany-Bay, il avait découvert un grand lac dont l’entrée cachée et tortueuse ne lui avait pas permis de s’assurer quel rapport pouvait avoir la mer avec une telle masse d’eau. C’est d’après cette indication que le capitaine Phillips aurait été explorer les alentours de la baie. Ce récit est d’autant plus vraisemblable, que, à moitié chemin de Botany-Bay et de Port-Jackson, sur les hauteurs de Woolloomooloo, on domine parfaitement ces deux baies.
Le capitaine Phillips, suivi d’un détachement de la marine, quitta Botany-Bay le 25 janvier 1788, et fit voile pour le Port-Jackson, où il arriva le soir même. Le lendemain, un espace de terrain suffisamment grand fut éclairci, et permit d’établir un campement pour les officiers, les gardes et les condamnés, dont le débarquement s’était effectué dans la matinée. La place que l’on avait choisie se trouvait au bord d’une petite crique, près d’un ruisseau qui coulait doucement sous l’ombrage d’un bois épais, et pour la première fois le bruit de la hache et du marteau vint interrompre le silence et la tranquillité de ces épaisses solitudes.
Vers le soir du même jour, tout le monde fut rassemblé sur le point de débarquement, où un grand drapeau avait été hissé. Les troupes, en grande tenue, firent plusieurs salves de réjouissance; le capitaine et les officiers burent à la santé du roi et au succès de la colonie naissante.
La journée avait été magnifique. Vers le soir arrivérent les derniers bâtiments qui étaient restés à Botany-Bay, et la prise de possession de ce point de la Nouvelle-Hollande se trouva complétement opérée.
Ce même jour, 26 janvier 1788, la colonie était fondée à Port-Jackson.
Une tente apportée d’Europe pour le capitaine Phillips fut dressée sur le côté est de la crique. On fit bivouaquer dans d’autres tentes plus petites une portion des condamnés Ce lieu reçut définitivement le nom de Sydney, en l’honneur de lord Sydney, alors ministre et premier secrétaire d’État d’Angleterre.
Les marins et les soldats furent campés à la tête de la crique, sur les bords de la baie, à l’ouest, avec le principal détachement de condamnés. Quant aux femmes, elles ne débarquèrent que le 6 février. Lorsque tout le monde fut à terre, on se compta: mille trente individus composaient le personnel de la colonie. C’est alors que le capitaine Phillips fit donner publiquement lecture de la commission ministérielle qui le nommait capitaine général et gouverneur en chef de la Nouvelle-Galles du Sud, et des lettres patentes qui établissaient une cour civile et une cour criminelle pour toute l’étendue de ce territoire.
On disposa à l’ouest des tentes pour les malades. Le scorbut s’était déclaré d’une manière sérieuse; on fut assez heureux pour trouver du persil, du céleri, des épinards, qui croissaient en abondance dans les environs, et qui, ajoutés aux médicaments qu’on avait apportés, offrirent aux malades un soulagement inattendu.
Un taureau, quatre vaches, un veau, un étalon, trois cavales et trois poulains furent mis à terre dans un enclos destiné à l’établissement d’une ferme. On planta près de la maison du gouverneur divers arbres à fruits, tels que des poiriers, pommiers, figuiers, orangers, de la vigne, etc., apportés de Rio-de-Janeiro, du Cap et d’Europe, et l’on eut la satisfaction de les voir en quelques jours prendre parfaitement racine.
La première pensée du gouverneur fut d’aviser aux moyens d’entretenir la colonie sans l’assistance de l’Angleterre; mais la réalisation de ce projet présentait de grandes difficultés. Tous les condamnés étaient étrangers à l’agriculture, et bien peu, parmi les émigrés libres, se trouvaient en état de leur en donner les premières notions. Quelques hommes avaient été, il est vrai, commissionnés par le gouvernement et chargés de diriger la partie agricole du nouvel établissement; mais on ne tarda pas à reconnaitre leur inexpérience et leur incapacité aussitôt qu’ils se mirent à l’œuvre. On ne rencontra qu’un seul individu qui s’y entendit un peu: c’était un domestique du gouverneur; malheureusement il mourut trop tôt.
Tant d’embarras et d’obstacles auraient pu jeter quelque découragement dans les esprits; cependant on se livra avec ardeur et sur plusieurs points à la culture des terres. La première ferme du gouvernement, mesurant mille acres, fut établie à Farm-Cove, un peu à l’est de Sydney; mais la récolte souffrit beaucoup de la stérilité du sol dans cette localité.
On crut bientôt avoir rencontré un lieu plus convenable vers l’extrémité ouest de la baie, sur les bords d’une petite rivière d’eau douce, à quinze milles de Sydney. Cet endroit parut assez favorablement situé pour que l’on y commençât immédiatement des travaux agricoles. Le gouverneur avait voulu d’abord nommer ce point Rose-Hill; mais, ayant appris ensuite que les noirs l’appelaient Paramatta, il lui conserva ce dernier nom. Plus de sept cents acres de terre s’y trouvaient en pleine culture en 1791; mais là encore la fécondité du terrain ne répondit pas tout à fait aux espérances qu’on en avait conçues.
Pendant toute la durée de son administration, le capitaine Phillips chercha à se concilier l’amitié des indigènes. Il ne pouvait que difficilement empêcher cette population blanche, composée en partie d’êtres plus dépravés les uns que les autres, de se livrer à de mauvais traitements envers les noirs. Il punissait très-souvent les coupables qui lui étaient dénoncés, lorsque ceux-ci n’avaient pas été déjà l’objet de la vengeance des noirs. Un jour, voulant calmer un grand nombre d’indigènes rassemblés à l’entrée de la baie, il s’avança au milieu d’eux, seul et sans armes. Un noir, dont le camp était à quelque distance de la colonie, et qui probablement n’avait jamais vu de blancs, lança une flèche avec force; elle atteignit le capitaine, mais sa blessure n’eut heureusement aucune gravité. On apprit plus tard que l’agression dont l’officier anglais avait manqué d’être victime provenait d’un malentendu, et le capitaine défendit qu’on exerçât aucun acte de vengeance à l’occasion de cet événement.
Le nombre des indigènes établis et campés sur les bords de la baie, en 1788, était très-considérable; mais une maladie qui avait quelque analogie avec la petite-vérole fit de grands ravages parmi cette population. Les colons trouvaient de temps en temps, aux environs de la baie et dans toutes les directions, des cadavres abandonnés par les tribus chez lesquelles la maladie avait laissé comme une impression de terreur.
Aussitôt que la confusion inséparable d’un premier établissement fut un peu dissipée et que chaque chose commença à prendre un cours régulier, le capitaine Phillips s’occupa de la répartition des terrains. Il écrivit aussi en Angleterre et demanda qu’on voulût bien encourager l’expatriation d’émigrés volontaires qui viendraient s’établir comme fermiers dans la colonie. Il exposa le besoin qu’il avait d’ouvriers de tous états; car, dans le nombre des personnes libres ou des prisonniers réunis autour de lui, à peine s’en trouvait-il quelques-uns qui eussent appris un métier. Par un manque de prévoyance impardonnable de la part des autorités de la métropole, l’expédition avait mis à la voile sans emmener un seul ouvrier capable. Le capitaine Phillips eut beaucoup à souffrir de cette négligence, et il y remédia tant bien que mal dans les premiers moments, en confiant des travaux de toutes sortes à de simples manœuvres, plus ou moins habiles et intelligents.
«La colonie pourra très-prochainement se suffire à elle-même, écrivait-il en 1790, si l’on m’envoie des settlers (émigrants volontaires fermiers), entre lesquels les condamnés pourront être répartis. Comme je pense que les premiers settlers qui sont arrivés ici méritent plus d’encouragements que ceux qui viendront par la suite, je propose de mettre à leur disposition, pendant deux ans, un certain nombre de condamnés et de les entretenir aux frais de la couronne. On doit beaucoup espérer des premiers succès des settlers, qui, je le crois, seront d’excellents fermiers. Les secours qu’ils recevront les mettront tout de suite à leur aise, et, en définitive, ils ne coûteront pas grand’ chose au gouvernement. »
Par suite de ces observations, diverses familles d’émigrants libres, expédiées d’Angleterre aux frais du gouvernement, arrivèrent à Sydney en 1796, et formèrent la première petite colonie libre qui s’établit à Hawkesbury en 1802. Ils furent mis en possession de vastes terrains, et on leur délivra des rations de vivres pour dix-huit mois.
Afin d’amener les condamnés à une vie laborieuse et honnête, le gouverneur avait décidé qu’on accorderait trente acres de terre à chacun de ceux qui, à l’expiration de leur temps, demanderaient à rester dans la colonie. On ajoutait vingt acres de plus à chaque homme marié, et dix par enfant. Ils devaient recevoir en même temps des habits et des rations pour dix-huit mois, ainsi qu’une grande quantité de graines de toute espèce pour ensemencer leurs terres. On leur donnait encore quelques poules et deux truies, car on voulait encourager la propagation de ces animaux utiles.
Le premier émigrant libre qui obtint une concession de terres fut un nommé Schæfer. Il avait fait partie de la première expédition, et dirigeait les plantations de tabac. Il reçut primitivement cent quarante acres de terre, et on lui en accorda plus tard cinquante autres. Cet homme, adonné à l’ivrognerie, revendit le tout par la suite moyennant vingt gallons de rhum, représentant une somme de 1,500 francs environ. (Chaque gallon valait alors 3 livres sterling ou 75 francs.) Ce terrain, admirablement situé, se trouve aujourd’hui au milieu de la ville. On peut estimer actuellement sa valeur à 200,000 livres sterling, ce qui, au taux ordinaire de l’argent dans la colonie, ne représente pas moins de 4 à 500,000 francs de rente.
En février 1790, l’établissement se trouva menacé d’une famine par le retard des envois ordinaires de l’Angleterre. Ce retard, qu’on ne pouvait expliquer, amena une grande anxiété parmi les colons. A cette époque, il y avait à peine dans les magasins pour quatre mois de vivres. On avait épuisé les provisions de farine reçues de la métropole, et il ne restait que celles qu’on avait retirées du cap de Bonne-Espérance.
La colonie se trouvait dans l’état le plus pénible; cependant on eut soin de mettre en réserve trois cents boisseaux de blé pour servir à ensemencer les champs. Le gouverneur, renonçant à toute exception personnelle, se dessaisit d’abord, dans l’intérêt commun, d’environ trois cents livres de farine qui étaient sa propriété particulière, et ne voulut ensuite recevoir que la même quantité de vivres accordée aux soldats ou aux déportés.
Dans ces circonstances, le gouverneur jugea nécessaire de diviser la colonie. A cet effet, il envoya le major Ross, avec une partie des prisonniers et des gardes, à l’île Norfolk, qui, entre autres points, lui avait semblé devoir offrir le plus de ressources. De là date la fondation de cette colonie, où on envoie aujourd’hui les plus mauvais sujets.
Enfin, après avoir été réduits à de très-minimes rations, c’est-à-dire les uns à trois livres de farine et une livre de bœuf par semaine, d’autres à un épi ou tête de maïs par jour, les colons virent à leur grande joie arriver trois bâtiments chargés de vivres. On était en juin 1790. Ces bâtiments avaient opéré le sauvetage du navire le Guardian, qui, expédié comme de coutume par l’Angleterre, avait péri dans une tempête au cap de Bonne-Espérance. Le retard, seule cause de la famine, se trouva ainsi justifié. On comptait à bord des trois navires seize cent quatre-vingt-quatorze hommes et soixante-huit femmes, tous condamnés.
Les vivres une fois distribués, chacun se remit bientôt des privations qu’il avait souffertes; on utilisa les nouveaux arrivés, et les choses reprirent dans la colonie leur cours ordinaire.
Il est à remarquer que les colons supportèrent avec résignation les tourments qu’entraînèrent ces longs mois de disette, et qu’on n’eut à déplorer aucun suicide dans cet intervalle de temps. Ce n’est qu’en 1803 qu’eut lieu le premier acte de ce genre, alors que le pain était fort abondant, et que tout, dans la colonie, respirait l’aisance et le bien-être; mais alors aussi les hommes étaient livrés, plus généralement que dans l’origine, à une vie de dissipation, de désordre et d’extravagance.
En arrivant à Sydney par la baie, on ne peut guère juger de l’étendue et de l’aspect général de la ville. En effet, bâtie sur une langue de terre assez élevée et qui s’avance dans la baie, Sydney n’offre à la première vue que les maisons qui bordent ses quais. Ce n’est que de l’intérieur et des hauteurs de Woolloomoolloo ou sur la montagne des Signaux qu’on peut avoir une idée de son importance et de sa situation admirable. L’observateur ainsi placé découvre à l’horizon, vers la partie ouest, les hautes montagnes Bleues, ainsi nommées à cause de l’apparence qu’elles présentent; se tournant vers le sud, il plane sur Botany-Bay, entouré d’épaisses forêts, et aperçoit au nord les falaises escarpées de l’entrée de la baie, qui, à l’est, vient en serpentant arroser les bords de la ville.
La baie; vue prise du Flag-Starf.

Il y a soixante ans, comme je viens de le dire, que la place occupée par Sydney n’était qu’une forêt vierge où jamais n’avait pénétré un seul blanc. Aujourd’hui cette ville présente aux regards surpris quelque chose d’éblouissant et de magique. Sydney, c’est déjà Londres, mais Londres en miniature, Londres par un beau soleil, Londres avec tout son confort, avec ses belles boutiques, son luxe, son sport, son activité, et aussi Londres sans ses fripons. Ce dernier trait semblera exagéré, si l’on songe que l’origine de Sydney est due à des criminels, rebut de la population de la grande ville; mais j’affirme qu’un étranger court moins de risques d’être trompé dans le centre de cette colonie lointaine que dans la capitale même de la Grande-Bretagne.
A Londres, dans ce gouffre immense où s’accomplissent tant de mystères inconnus, où, comme dans toutes les villes populeuses, chacun va et vient sans s’inquiéter de qui que ce soit, un marchand peut impunément tromper un étranger: sa réputation commerciale n’en sera nullement atteinte; mais dans la société très-circonscrite de Sydney, où tout individu est connu, les plaintes d’un étranger dupé ne manqueraient pas de circuler de bouche en bouche, et le crédit du marchand en serait infailliblement altéré. Une chose qui paraîtra singulière, c’est qu’on peut à Sydney mettre une confiance aussi entière dans le marchand condamné émancipé que dans celui qui a émigré volontairement; et cela se conçoit, parce que le premier sait que l’on connaît ses antécédents, et que sa conduite peut être l’objet d’une surveillance qui s’exerce avec plus d’activité sur lui que sur le colon dont la vie a été jusque-là exemple de reproches.
Sydney est actuellement une ville de trente-cinq à quarante mille habitants, renfermée dans un espace de trois milles et demi à quatre milles de long sur trois de large. Georges-Street, sa plus longue rue, compte plus de mille maisons. Quelle métamorphose pour celui qui vit sur ce même terrain tomber le premier arbre destiné à construire une misérable cabane, et qui contemple aujourd’hui ces magnifiques habitations en granit, élevées comme par enchantement! Pendant mon séjour à Sydney, j’ai connu plusieurs settlers libres qui ont vu naître la colonie. Un d’eux se rappelait parfaitement qu’il s’était égaré dans une partie des forêts vierges, précisément à l’endroit où sa maison est construite aujourd’hui; d’autres se souvenaient qu’ils allaient à la chasse et tuaient des perroquets sur divers points maintenant convertis en larges et superbes rues. L’espace occupé par la ville est formé par les terrains concédés gratuitement dès l’origine. Ces propriétés ont acquis depuis ce temps une valeur énorme, et j’en donnerai pour exemple un terrain vis-à-vis du Trésor, dans Georges-Street, qui, le 31 mai dernier, a été vendu, en adjudication publique, à raison de 94 livres sterling par pied de devanture, payable comptant, soit 2,406 francs 40 centimes le pied (onze pouces français.)
Là où on ne trouvait pas un seul des animaux domestiques, on en compte actuellement par milliers. Le recensement fait le 1er janvier 1845 prouve qu’il existait alors dans la colonie, savoir:
Et le Ier janvier 1847:

Sydney, bâti primitivement sur plusieurs monticules séparés par un ravin où coule un ruisseau de quelques pieds de largeur, presque toujours à sec en été, terrain neuf, inégal et formé presque entièrement de roches, offre néanmoins de belles et larges rues éclairées au gaz et ornées de trottoirs parfaitement disposés.
Les travaux d’alignement ont été et sont encore, car on y travaille sans cesse, de vrais tours de force. Des maisons bâties depuis quelques années seulement se trouvent, dans certains endroits, élevées à dix-huit et vingt pieds au-dessus du niveau actuel de la rue. On communique dans leur intérieur par des escaliers et quelquefois même par des échelles. Dans d’autres endroits, le second étage des maisons est de plain-pied avec le trottoir. La nature et la dureté du sol, qui n’est autre chose que le roc vif, ajoutent beaucoup à la difficulté des travaux d’alignement; mais, en revanche, on a pu économiser dans plusieurs rues, surtout du côté de Miller’s-Point, les frais de pavage et de macadamisation en nivelant la surface du roc, ce qui a procuré des chaussées solides et qui n’exigent aucun entretien.
La ville est coupée dans toute sa longueur par cinq principales voies de communication, Georges-Street, Pitt-Street, Castlereagh-Street, Kent-Street et Macquarie-Street, lesquelles sont traversées par de nombreuses rues qui, grâce aux nivellements opérés, présentent une surface entièrement unie. Les maisons sont en général assez basses, et, à l’exception de celles qui forment les rues principales et commerçantes, on en voit rarement qui soient composées de deux étages. C’est autant de charmantes habitations, avec cour et petit jardin de rigueur sur le devant; elles sont aussi très-bien distribuées et proprement tenues. A Sydney, comme presque partout en Angleterre, chaque maison est occupée par une famille seulement. Beaucoup de jeunes gens trouvent à louer de petites maisons de trois ou quatre chambres, où ils vivent plus confortablement que dans des appartements garnis.
Pendant longtemps on se contenta de maisons bâties avec de la terre et recouvertes en plâtre; la main-d’œuvre était alors fort chère, quoique les matériaux fussent au plus bas prix; mais depuis la révolution survenue dans la valeur de chaque chose, révolution causée par les faillites des banques dont je parlerai plus tard, on emploie pour la construction des maisons la pierre de taille, qui ne coûte guère que la peine de l’extraire et de la tailler. Les briques, qu’on retirait autrefois d’Angleterre, sont faites actuellement dans la colonie; elles sont mieux fabriquées et peuvent se livrer à des prix inférieurs. La construction d’une maison commodément disposée ne revient pas aujourd’hui à plus de 200 ou 250 livres sterling (5 à 6,000 francs.)
On se servait d’abord, pour couvrir les maisons, d’ardoises en bois (shingles) qui coûtent fort peu de chose; mais la chaleur du soleil, en les resserrant et en faisant jouer ces lames de bois, amenait des vides et des interstices par lesquels l’eau de la pluie pénétrait dans l’intérieur des habitations. C’est ce qui arriva dans un orage terrible qui eut lieu quelques semaines avant mon arrivée, et où toutes les maisons couvertes de cette manière furent en partie inondées. Maintenant beaucoup de navires apportent ici, comme lest, des ardoises qui se vendent fort bien. On s’en sert pour la toiture des maisons nouvelles et des habitations d’une certaine importance, quoiqu’elles aient l’inconvénient, exposées comme elles le sont à l’action des rayons solaires, de communiquer aux appartements une grande chaleur. Les maisons sont entourées, à la campagne surtout, de varandas qui les mettent à l’abri de l’ardeur du soleil. Dans l’intérieur, les murs, peints à l’eau ou à l’huile, sont dépourvus de boiseries, ce qui donne un peu plus de fraîcheur dans l’été. Les portes et les fenêtres, en bois de cèdre et parfaitement entretenues, contribuent d’un autre côté à la richesse et à l’ornement des habitations.
Parmi les principaux édifices de Sydney, il faut mettre au premier rang l’hôtel du gouverneur. Cette habitation, qui, par sa situation admirable, domine d’un côté la baie, a été récemment construite. Elle est en pierres de taille et bâtie dans le style du moyen âge. Ses murailles hautes et crénelées font un effet charmant, et plus encore lorsque, à bord d’un navire, on vient à les apercevoir tout d’un coup en tournant la pointe Bradley’s-Head.
La chambre du conseil est un immense bâtiment construit en briques et qui n’offre rien que l’on puisse signaler. Beaucoup d’autres édifices, tels que les hôpitaux, les bibliothèques, le trésor, le collège, le théâtre (qui est une propriété particulière), les prisons, les casernes, etc., ont quelque analogie avec ceux que nous voyons en Europe; mais le fait de leur construction dans une colonie qui ne remonte qu’à peu d’années n’en est pas moins très-remarquable.
Le palais de justice, situé à Woolloomoolloo, auprès de la prison, est un assez grand bâtiment en pierres de taille, avec un portique supporté par six hautes colonnes.
Les temples sont en grand nombre à Sydney; à peine ferait-on mille pas sans rencontrer une église ou tout au moins une chapelle quelconque, car ici toutes les croyances sont tolérées, et je ne saurais vraiment dire quelle est la religion dominante. On y trouve un archevêque catholique aussi bien qu’un évêque protestant; ce dernier cependant est à la tête du clergé et fait partie du conseil exécutif. Il existe en outre plusieurs synagogues pour les juifs, qui sont en grand nombre, et une quantité de chapelles consacrées aux presbytériens, aux scotches et à diverses autres sectes. La principale église, regardée actuellement comme la cathédrale, est celle de Saint-James, dont le clocher élevé s’aperçoit à une grande distance. L’église catholique est un beau monument en pierres de taille; l’intérieur est décoré de boiseries dans le style gothique qui sont d’un assez bel effet, mais dont l’ensemble a peut-être quelque chose de trop sévère et de trop sombre.
Palais et jardin du gouverneur.

Plusieurs autres églises, dont la construction est commencée depuis quelques années, sont restées inachevées faute d’argent. Lorsqu’elles seront terminées, elles enrichiront encore la ville de magnifiques édifices, si on en juge par les parties qui sont debout actuellement.
Race course. (Vue de Saint-James. )

Les premiers cimetières, qui autrefois étaient éloignés de Sydney, se trouvent maintenant, par suite de son agrandissement inattendu, tout à fait au milieu de la ville. Ces terrains auraient aujourd’hui une valeur considérable. Il est probable que dans plusieurs années, c’est-à-dire après qu’il se sera écoulé un espace de temps convenable, ces terrains recevront une autre destination. Le nouveau cimetière est situé à un mille de la ville; il est couvert de nombreux monuments funéraires, mais qui n’offrent rien de bien remarquable.
Quatre grands bâtiments longs et placés à côté l’un de l’autre forment le marché de Sydney. Ils renferment des boutiques spacieuses, où les marchands et les acheteurs sont à l’abri du soleil pendant l’été et garantis pendant l’hiver du froid et de la pluie. Chaque marchand y est établi avec sa spécialité, celui-ci vendant des fruits, celui-là de la volaille, un autre des légumes, etc. C’est surtout le samedi soir que le marché est très-fréquenté et devient comme un lieu de réunion et de promenade. On y rencontre toute espèce de monde, et de nombreux équipages attendent aux portes les dames ménagères qui vont y faire leurs emplettes suivant l’usage anglais. On s’y donne rendez-vous comme on ferait à Paris au passage des Panoramas; et il est quelquefois difficile d’y pénétrer, tant la foule est grande. Les boutiques sont très-proprement disposées dans ce bazar, et plus d’une jolie femme y tient le comptoir. Tout ce mouvement, toutes ces allées et venues au milieu de galeries éclairées par le gaz,, forment un tableau aussi animé que varié et pittoresque.
Certaines boutiques étalent aux regards des corbeilles de fruits les plus beaux; tous supporteraient la comparaison avec ce que les premières maisons en ce genre exposent à la vue des gourmets parisiens, et l’emporteraient même encore par leur extrême bon marché, ce qui est un mérite de plus.
Les fruits sont tellement abondants ici pendant l’été, c’est-à-dire en janvier et février, qu’ils dépassent les besoins de la consommation. Il arrive même un moment où cette abondance est plutôt un embarras qu’un avantage: Si les fruits mis en vente par les marchands sont en général aussi remarquables, c’est qu’ils proviennent presque toujours de choix faits parmi des quantités considérables. J’ai souvent accompagné au marché des dames de ma connaissance qui allaient y faire leurs emplettes, et j’ai eu plusieurs fois la fantaisie de marchander quelques-uns des nombreux objets qu’on y expose. Des pêches, des abricots fort beaux et même d’une grosseur extraordinaire se vendent 2, 3 et 4 pences (20, 30 et 40 centimes) la douzaine; d’autres, un peu inférieurs, mais de bonne qualité et bien mûrs, se vendent à raison de 1 à 1 schelling et demi le panier de quatre à cinq cents. Au reste, on pourra se faire une idée de l’énorme abondance des fruits à Sydney, quand on saura que non-seulement on les emploie partout à la nourriture des cochons et de quelques autres animaux domestiques, mais encore qu’on les laisse pourrir pour en faire du fumier et engraisser les terres. Les raisins, les pommes, les oranges y sont aussi en grande quantité ; mais ce qui plaît surtout aux étrangers, c’est de voir ce mélange de fruits européens et de fruits des régions tropicales; car là se trouvent réunis nos prunes, nos pêches, nos raisins, avec les bananes, les goyaviers, les ananas, les grenades, etc.
Je ne pouvais m’expliquer pourquoi personne ne cherchait à utiliser cet excédant de fruits d’une manière autre que sa conversion en engrais; quelqu’un à qui je fis part de cette observation me dit qu’à la vérité il serait facile de retirer de ces fruits quelque boisson, telle que de l’eau-de-vie ou du cidre, mais toute distillation à un certain degré de force est expressément interdite ici et expose à de sévères punitions. Chacun pourtant a le droit de distiller autant qu’il le veut pour son usage particulier et celui de sa famille, mais il ne lui est pas permis de mettre ses produits en vente.
Il existe encore d’autres marchés pour la viande de boucherie, la volaille, les légumes, etc.
La viande est excellente dans toute la colonie, et tellement répandue, qu’elle ne vaut que 1 penny (10 centimes) la livre (bœuf ou mouton), excepté le filet, qui coûte un peu plus, de même que le veau. Dans un pays où l’on tue des animaux pour en avoir la peau et la graisse, on conçoit que la viande destinée à la boucherie doit nécessairement être du premier choix. Les animaux, au reste, se vendent à très-bon marché ; ainsi on peut avoir actuellement un mouton gras pour 5 à 7 schellings (6 fr. 25 c. à 8 fr. 75 c. ). Un bœuf gras ne coûte pas plus de 25 à 40 schellings (31 fr. 25 c. à 50 fr.). Ces prix, déjà incroyables, ont été plus bas encore il y a trois ans, à la suite d’une crise commerciale qui entraîna une sorte de panique. On vendit publiquement des troupeaux considérables et à des prix tels, que chaque mouton revenait à 1 schelling ( 1 fr. 25 c. ), et même à 9 d. (90 c. ), et chaque bœuf à 10 et 15 schellings (12 fr. 50 c. à 18 fr.).
En jetant les yeux sur le tableau qui suit, où se trouve indiquée la valeur moyenne de différents articles en 1839 et 1847, on voit que la comparaison est toute à l’avantage de cette dernière époque. Les prix de certains objets ont en effet subi une grande baisse depuis plusieurs années, et ils paraissent devoir être fixés pour longtemps, par suite de la concurrence qui s’est établie, et qui doit les maintenir à un taux raisonnable.

Il vient de me tomber sous la main un livre écrit, en 1839, par M. James sur la Nouvelle-Galles du Sud. J’ai remarqué les prix de quelques animaux et de diverses denrées à cette, époque, c’est-à-dire il y a huit ans seulement. Il m’a paru curieux de les transcrire en regard des prix actuels; mais, après avoir donné ce tableau, je crois devoir faire connaître ici les prix de quelques articles, tels qu’ils étaient fixés dans la colonie à une époque bien antérieure. Vers la fin de l’année 1796, on vendait généralement à Sydney:

Il existe à Sydney un système d’encouragement qui, appliqué de différentes manières, contribue à l’amélioration et à l’abondance des produits que l’on recueille dans la colonie. Ainsi les sociétés d’horticulture ont institué, comme en France et en Angleterre, des expositions de fleurs et de fruits, qui ont lieu trois ou quatre fois par année. Des prix sont accordés à la suite de chaque exposition, et il en résulte une émulation et une sorte de rivalité honorable, qui tournent au profit des consommateurs et concourent en même temps au perfectionnement des méthodes de culture.
J’ai assisté à deux de ces expositions, qui ont lieu dans un des marchés de la ville, transformé pour la circonstance en véritable bosquet. De l’intérieur des feuillages s’échappaient pendant toute la journée les sons d’une musique harmonieuse. Les fruits, les fleurs, les légumes exposés étaient bien supérieurs à ceux qu’on apporte au marché quotidien. Je remarquai, entre autres, une grappe de raisin qui, seule, pesait quatorze livres, et avait plus de deux pieds et demi de longueur.
Plusieurs poires étaient d’une telle grosseur, qu’à peine auraient-elles pu entrer dans mon chapeau. Il s’y trouvait aussi des choux d’une dimension surprenante. Si le chou colossal dont on a tant parlé dans les journaux de Paris fût provenu de ce pays, il aurait fallu s’attendre à voir des choux atteignant six pieds de hauteur et autant de circonférence. Pendant que j’examinais ces beaux produits, à une des dernières expositions, un des commissaires (stewards), qui me connaissait, s’approcha de moi et me demanda ce que je pensais de ces résultats. «On ne saurait disconvenir, me dit-il après avoir reçu avec plaisir mes éloges, que ces fruits ne pussent tenir la première place à une exposition quelconque en Europe; mais ce qu’il y a de plus surprenant, c’est que les arbres qui les ont produits sont de jeunes plants de deux ou trois ans. Il y a cinq ans, ajouta-t-il, la colonie roulait sur l’or; le fermier, tout en gagnant d’énormes revenus, qui lui étaient donnés par l’accroissement annuel de ses moutons et par la vente des laines, passait son temps à fumer sa pipe et à boire du vin de Champagne, qui alors était aussi commun que la bière et le porter. Tandis qu’il vivait ainsi dans une trompeuse sécurité, cet état prospère est soudain interrompu par la faillite des banques; les moutons ne sont plus recherchés, et de nombreux troupeaux restent tout à coup sans valeur. Obligé de tourner ses vues d’un autre côté, le fermier chercha dans les plantations de nouvelles sources de richesses. Elles devaient bientôt jaillir de cette terre féconde, si docile à produire ce qu’on lui demande; on eut le bonheur de voir réussir de jeunes arbustes importés d’Europe et d’autres parties du monde, et qui donnèrent en peu de temps des fruits magnifiques, comme ceux que vous voyez tous les jours exposés dans nos marchés.»
Le consul, chez qui je remarquais un jour des légumes superbes servis à table, me dit que, lors de son arrivée dans la colonie, les légumes étaient si peu connus, qu’il ne pouvait s’en procurer d’aucune espèce. Quant au raisin, il était alors tellement rare, qu’un de ses amis lui en envoya un jour une grappe qui fut reçue comme un véritable cadeau. Aujourd’hui, le vin provenant des vignes de la colonie est très-abondant à Sydney.
Outre ces variétés de fruits et de légumes, j’ai vu aux expositions de beaux échantillons de produits, qui, un jour ou l’autre, deviendront certainement l’objet d’un commerce d’exportation très-étendu. Il y avait, entre autres, du miel de bonne qualité, que l’on récolte ici, et qui est vendu à fort bon marché ; du tabac, des figues, des confitures, des conserves de fruits, de la cire, de l’huile d’olive, du vin, des fruits secs, etc., etc.
La société d’horticulture a institué des médailles et des prix de livre sterling à 10 livres (25 à 250 francs), qu’elle accorde comme récompense aux meilleurs producteurs de ces divers articles. D’autres prix sont fondés et distribués, soit au jardinier reconnu le plus habile dans sa profession, soit à celui qui fournit les meilleurs certificats et qui peut justifier qu’il est resté le plus longtemps au service du même maître. Les fabricants les plus distingués en outils et en ustensiles d’horticulture ont droit également à des récompenses spéciales.
Je dois dire ici quelques mots sur la société d’agriculture de Penrith et Hawkesbury, créée dans un but d’amélioration et de progrès. Elle a fondé également des prix de diverses valeurs; elle en accorde, entre autres, à celui qui fait le meilleur labourage seul avec une charrue attelée de bœufs ou de chevaux, aux domestiques dont les maîtres rendent le témoignage le plus satisfaisant, etc. Elle a des prix particuliers pour les jeunes garçons au-dessous de dix-huit ans. C’est encore de la même manière que cette société encourage la production des meilleurs étalons, des taureaux, des bœufs les plus gras, des moutons, etc., ainsi que les inventions nouvelles, ou même les simples perfectionnements de charrues et d’autres instruments propres à l’agriculture.
Les réunions auxquelles donnent lieu les distributions de prix dans ces diverses sociétés présentent beaucoup d’intérêt au public et sont très-suivies; on les regarde comme des jours de fête, et souvent on y tient des paris pour ou contre les concurrents qui doivent entrer en lice.
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