Kitabı oku: «Mademoiselle Besson»
Eugène Giraud
Mademoiselle Besson

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066327231
Table des matières
CHAPITREI
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITREI
Table des matières
Un type, le commandant Besson. Grand, sec, nerveux, l’œil haut, la face bronzée, bouclé dans une redingote étroite sur laquelle saillaient les hanches, une cravate à triple tour, noire et lustrée d’où émergeait un cou long et maigre, tel était l’homme dans son ensemble. Sa barbiche hérissée lui donnait à première vue l’air d’un dindon en courroux. Il épouvantait tout d’abord. Mais dès qu’on avait été admis dans son intimité, on ne pouvait s’empêcher de l’aimer, parce que sous cette enveloppe rude et dénuée de grâce, se cachait une âme loyale et foncièrement honnête.
Engagé volontaire à dix-sept ans, il était arrivé, grâce aux circonstances, (l’Algérie était alors en pleine insurrection), assez rapidement à l’épaulette. Peu après, une action d’éclat lui valait la croix. A quarante-deux ans il était promu au grade de capitaine et perclus de rhumatismes contractés en Crimée. Il se trouvait en congé de convalescence lorsqu’il fit la folie d’épouser Mlle Blondeau.
Elle était pourtant jolie Mlle Blondeau, trop jolie même, et pendant un an le capitaine fut bien le plus heureux des hommes. Mais, hélas! tout a une fin ici-bas, surtout les lunes de mi et celle de M. Besson n’avait pas encore atteint son deuxième quartier, qu’il s’apercevait avec effroi qu’au lieu de la compagne rêvée, sa femme était légère, coquette, esclave du plaisir, toute au monde, mais pas du tout à lui. Son désenchantement fut profond. Bon, tendre, naïvement fat comme le sont en général ces privilégiés du sabre et des bottes molles, il se croyait aimé pour lui-même et s’imaginait avec candeur que cette jeune épouse allait passer sa vie à l’adorer et à lui frictionner les jambes. Malheureusement il n’en fut rien et on prévoit aisément ce qui serait advenu par la suite si, après dix-huit mois de ménage faits d’orages et d’éclaircies, Madame Besson n’était morte en mettant au monde une ravissante petite fille que le brave homme reçut dans ses bras et qui débuta dans la vie en poussant des cris affreux au contact de cette moustache en brosse.
Le capitaine devint donc veuf et père. Il regretta sa femme qu’il aimait malgré tout et adora sa fille. Celle-ci lui fit oublier l’autre; ce qui prouverait en faveur du système d’Azaïs.
La petite Jeanne fut élevée dans le Comtat Venaissin. Son père, né à L’Isle, voulut ainsi la rapprocher d’une vieille tante qui lui avait tenu autrefois lieu de mère. Il accompagna donc lui-même l’enfant, jugea de visu des formes plantureuses de la nourrice, embrassa sur les deux joues Misé Gothon, c’était le nom de la tante, et fut rejoindre son régiment qui allait de nouveau tenir garnison en Afrique.
Mademoiselle Agathe ou Misé Gothon, selon l’abréviation usitée dans le pays, avait à cette époque soixante-cinq ans sonnés bien qu’elle parût plus jeune que son âge.
D’une taille au-dessous de la moyenne, ronde et replète, elle était restée vive et alerte grâce à son existence active et à sa sobriété devenue proverbiale. Vivre de peu, s’imposer même des privations, voir chaque année s’arrondir le sac renfermant les économies destinées à son neveu, tel était le rêve de cette bonne vieille que tout le monde aimait parce qu’on la savait toujours prête à obliger malgré sa parcimonie bien connue.
L’arrivée de cette petite nièce fut donc pour elle un véritable événement. Elle l’aima avec cette passion absorbante qu’éprouvent les vieillards pour les enfants. Aussi, il fallait voir comme la nounou était soignée. Cette bonne grosse campagnarde, bâtie pour allaiter toute une couvée de bébés, se laissait choyer, dorloter, engraisser avec un ahurissement qui témoignait suffisamment du peu d’habitude qu’elle avait de la chose.
L’enfant grandit en toute liberté sous l’œil de la tante dont elle était devenue l’unique affection. Nous disons l’unique affection, car les grands parents ont ceci de particulier c’est de préférer leurs petits-enfants à leurs enfants propres.
Est-ce parce qu’ils n’ont que peu de temps à les aimer ou bien parce qu’entre cet être qui arrive et cet être qui s’en va il y a une affinité de sentiments qui les attire, est-ce en vertu de la loi des extrêmes? Qui pourrait le dire?...
Ce qui est certain, c’est qu’on ne peut guère voir sans quelque tristesse ces boucles blondes et blanches confondues et mêlées ensemble dans un baiser. Ils s’entendent si bien ces deux enfants, ils sont si heureux quand ils vont se tenant par la main, que ce n’est point sans amertume qu’on songe au temps, trop proche hélas! où il leur faudra se quitter pour toujours.
A quatre ans, Jeanne était jolie comme un amour, vive et espiègle comme un démon. Elle grimpait aux arbres, courait à travers champs, et faillit se noyer deux fois dans la Sorgue en faisant la chasse aux papillons.
On doit penser dans quelles angoisses cela jetait la tante. Elle était pourtant si heureuse, cette bonne Misé, quand elle la voyait bondir dans la prairie comme un poulain échappé, les cheveux au vent, livrant sa petite tête brune aux morsures du soleil. Le teint hâlé, les joues en feu, elle allait, courant toujours, moissonnant ça et là, une brassée de narcisses et de boutons d’or, dont elle faisait un bouquet informe qu’elle venait jeter aux pieds de la vieille demoiselle, inondée ainsi de fleurs et des caresses de l’enfant.
C’était alors des récriminations sans fin.
–Comme tu as chaud! Comme tu es fatiguée! Viens ici, Jeanne, viens ma mignonne. Jeanne? Jeanne?..,
Mais, Jeanne était déjà loin. Un hanneton attardé, un martinet rasant la terre, un mouton éloigné du troupeau, tout lui était sujet à des courses folles après lesquelles, brisée de fatigue, exténuée, elle se refugiait dans les bras de la tante où elle ne tardait pas à s’endormir. On la portait alors jusqu’à la ferme avec des précautions infinies, on la couchait aussitôt dans un fouillis de dentelles où, peletonnée comme une chatte, elle reposait jusqu’au lendemain pour recommencer de plus belle.
La liberté dont elle jouissait, le grand air et les soins incessants dont elle était l’objet, avaient tellement contribué à son développement, qu’à six ans elle était forte et robuste malgré cette maigreur native qu’elle tenait de son père.
Il fallut pourtant songer à l’envoyer à l’école.
Ah! ce fut un bien triste jour pour Misé que celui où l’enfant, son petit panier sous le bras, accompagnée d’une servante, se rendit à l’Isle chez les Dames de Saint-Charles où elle venait d’être admise comme demi-pensionnaire. Il lui sembla qu’un voile de deuil s’était tout à coup étendu sur cette maison, la veille encore si gaie, si remplie des cris de joie de la fillette. Inquiète, anxieuse, elle compta les heures qui la séparaient du retour de l’enfant, et alla vingt fois sur le seuil de la ferme pour guetter son retour.
Quand Jeanne revint le soir, elle éprouva une véritable joie à embrasser sa tante. Quoique les sœurs se fussent montrées très-bonnes, elle n’avait pas trouvé en elles cette faiblesse de caractère, cette bonté à toute épreuve, cette affection sans bornes, qui résumaient Misé Gothon tout entière.
Les enfants ont aussi leur égoïsme. Ils paraissent aimer d’autant plus qu’on les gâte davantage. Aussi, à ce titre la vieille fille était elle pour sa petite nièce l’objet d’un culte particulier. Ce que celle-ci employa de ruses le lendemain pour ne pas retourner à l’école, ce qu’il fallut d’énergie à Misé pour ne pas céder, serait trop long à raconter. Ce qui est certain, c’est que peu après la fillette s’en allait chaque matin sans trop de chagrin et qu’au bout de deux ans elle écrivait à son père une petite lettre naïve, agrémentée de fautes de syntaxe, d’une orthographe boiteuse, mais qui témoignait suffisamment des progrès qu’elle avait faits.
La bonne tante était ravie, mais les sœurs de Saint-Charles ne laissaient pas d’être inquiètes, car si l’enfant était douée d’une intelligence rare, qui ne pouvait que flatter leur amour-propre d’enseignantes, elles voyaient non sans effroi, s’affirmer en elle de jour en jour une volonté et un entêtement inexplicables encore à cet âge.
Sa nature fantasque et capricieuse en rendait du reste l’étude impossible. Tantôt elle acceptait sans se plaindre les punitions qui lui étaient infligées, les subissant jusqu’au bout plutôt que d’en diminuer la durée par un repentir sincère et spontané; tantôt elle poussait des cris affreux qui obligeaient ses maîtresses à lever la consigne, sous peine de la voir blémir de colère, puis tomber en proie à des crises nerveuses dont les suites pouvaient lui devenir fatales.
Misé, à qui la supérieure faisait part quelquefois des craintes que lui inspirait l’avenir de l’enfant, répondait invariablement avec ce bon sourire stéréotypé sur ses lèvres.
«Laissez la faire, ma sœur. Tout cela changera avec l’âge.»
C’est ainsi que, sans s’en douter, la pauvre fille compromettait le bonheur de Jeanne, ignorant hélas! qu’il en est des caractères comme de ces arbustes qui sont d’autant plus faciles à redresser que leur tronc est plus souple et leurs racines moins profondes.
Il est onze heures du soir et Jeanne est encore debout, luttant contre la fatigue qui l’accable et attendant fiévreusement le premier coup de la messe de minuit, car c’est demain Noël.
Noël! jour béni des enfants, jour fait de joies et de surprises, jour où le bébé, dès la première heure, court sous le manteau de la cheminée et y découvre avec des transports bruyants ces mille riens qu’ont déposés les grands parents, et qui font son bonheur pendant la matinée toute entière.
Mais ce ne sont pas les cadeaux que doit lui apporter le petit Noël qui font Jeanne si heureuse, c’est la messe de minuit et les surprises qui l’y attendent qui la rendent folle d’impatience.
En écrivant ces lignes, l’auteur ne peut s’empêcher lui-même de dédier un souvenir de regret à ces premières émotions de son enfance. Il se rappelle, lui aussi, la longue veillée au coin du feu, ses efforts inouis pour ne pas céder au sommeil et ce premier coup du bourdon si impatiemment attendu.
La place de l’Église s’animait alors comme par enchantement; on entendait retentir sur le pavé le bruit sonore des socques que portent les femmes du peuple, et lui, blotti sous le grand manteau brun du père, arrivait, transporté, sur le seuil du temple inondé de lumières et saturé d’encens.
Le Comtat est aujourd’hui un des rares départements de France où la tradition de ces fêtes de famille soit restée à peu près intacte. Si les mœurs primitives ont subi de nombreuses transformations, il est heureusement quelques vieilles coutumes qui n’ont point encore été déflorées.
Aussi, lorsqu’à rapproche de minuit, les cloches sonnent à toutes volées, conviant les fidèles, on voit descendre de tous les points de la montagne qui s’étend vers le nord de la ville, des paysans avec leurs femmes et leurs enfants, causant et devisant entre eux, munis d’une lanterne dont la lueur vacille et tremblotte sous un admirable ciel étoilé. Chaque ferme forme un groupe de serviteurs et de parents qui marchent côte à côte éclairés par cette lumière blafarde du anal. Ces petites flammes, qu’on distingue déjà dans le lointain, vont, sautillant dans l’ombre, semblables à des feux follets poussés par le vent, puis, arrivées aux portes de la ville, s’éteignent subitement pendant que le carillon jette ses dernières vibrations dans le silence de la nuit.
Jeanne, en prenant place dans la petite chapelle de la vierge, où, d’ordinaire, se tenait la tante, fut littéralement éblouie.
L’Église était brillamment illuminée et l’officiant, dont la châsuble d’or réflétait les feux des cierges disposés en gradins, venait de commencer l’office. L’orgue préludait de sa voix puissante, et l’enfant d’écouter avec ivresse ces noëls si populaires dont, autrefois, sa nourrice l’avait bercée.
Tout à coup, une grande rumeur. La foule s’agite comme une houle immense et par la grande porte, au pas et marchant en cadence, des bergers, portant des falots, entrent, suivis des fifres et des tambourins dont on entend déjà les notes aiguës et discordantes.
Jeanne, Jeanne, la «charrette!» s’écrie Misé Gothon, en prenant la fillette dans ses bras.
En effet, de l’extrémité de l’enceinte, lentement, claudicant et se traînant vers l’autel, s’avance une petite voiture faite de feuillage et de branches de saules à laquelle sont attelées quatre brebis de blancheur éclatante et tout enrubannées comme des bergères de Watteau.
Au milieu, sur un coussin de velours rouge, un agneau, frisé comme un chérubin, étonné, ahuri, baisse les paupières sous la lumière qui l’aveugle et tout cela va, bêlant à qui mieux mieux, cherchant à se frayer un passage dans cette foule, naguère si recueillie maintenant si bruyante.
Puis, le prêtre consacre l’agneau, que les fidèles viennent baiser dévotement.
Jeanne, à son tour, lui prend la tête de ses deux petites mains et veut absolument l’emporter.
Alors se produisit une scène burlesque.
Insensible à la majesté du lieu, n’écoutant plus sa tante, qui s’épuisait en remontrances vaines, sans souci des objurgations du vicaire, dont la situation devenait de plus en plus comique, elle se cramponnait au «mémé», qu’elle ne voulait plus lâcher. Celui-ci, tiraillé dans tous les sens, poussait des bêlements déchirants qui se mêlaient à la voix des chantres et formaient la plus atroce cacophonie.
Misé avait beau lui en promettre un semblable, l’enfant ne l’écoutait plus et piétinait de colère sur les dalles de l’autel. Pour mettre fin à ce scandale, il fallut l’emporter.
Le prêtre, rouge de colère, eut à subir encore les sourires moqueurs de tous ceux des assistants qui vinrent après l’enfant effleurer de leurs lèvres la toison naissante de la pauvre victime, remise à peine de cette terrible secousse.
Le lendemain, Misé Gothon ne se souvenait de cet incident que pour tenir sa promesse. Aussi, et dès la première heure, choisissait-elle elle-même dans une ferme voisine un ravissant petit chevreau dont elle ornait le cou d’une faveur rose et que la fillette trouvait à son réveil.
Pauvre Misé! comme elle était bonne et comme elle l’aimait cette enfant presque orpheline dont le père était si loin, qu’elle se demandait parfois avec épouvante s’il reviendrait jamais. Elle craignait n’avoir plus longtemps à vivre, et la perspective de cet inconnu dans lequel elle allait la laisser la glaçait d’effroi.
C’est ainsi que pour la dédommager des éventualités que lui réservait l’avenir, elle se prit à la chérir avec une sorte d’idolâtrie, satisfaisant à ses moindres caprices avec une faiblesse coupable qui, plus tard, ne pouvait manquer de porter ses fruits.
Il y avait peut-être des trésors de tendresse dans l’âme de cette enfant, et toute autre que sa tante eût pu les mettre à découvert, comme le filon sous la pioche du mineur. Mais il aurait fallu une main de fer, et celle de Misé était bien trop faible et trop débile. Avec de l’énergie, elle en aurait fait sans doute une vraie femme. Par sa faiblesse et son excès d’amour elle en fit, au contraire, ce que nous apprendra plus tard la suite de ce récit.
Dix ans se sont écoulés. Jeanne est maintenant une grandeet belle fille, à l’œil noir, langoureux et rêveur, aux formes à peine accusées, à la chevelure opulente. Le soleil l’a brunie, et sous son épiderme, légèrement bistré, on devine un sang ardent et chaud.
Sa taille, souple et flexible comme un jet d’osier, se dessine sous une longue robe noire qui fait ressortir davantage le mat de son teint.
La jeune fille se mire avec complaisance dans cette toilette de deuil, qu’on lui a apportée la veille, en essuyant par intervalles ses beaux yeux inondés de pleurs. Car de cette bonne Misé qui lui a tenu lieu de mère, il ne reste plus maintenant qu’un cadavre, dont le souvenir est vivace au fond de son cœur.
Et pourtant, il y a dans le désespoir de cette enfant, deux fois orpheline, quelque chose de vrai et d’exagéré tout à la fois. Certes, elle regrette sa tante, cette excellente femme dont la vie n’a été qu’une série de sacrifices et qui, après lui avoir donné pendant seize ans des preuves constantes de son affection, n’a quitté ce monde qu’avec la crainte de n’avoir pas assez fait pour elle. Elle a cependant bien pris ses dispositions, Misé, car, redoutant que son neveu ne se remariât tôt ou tard et ne fît alors un mauvais usage de cette modeste fortune si péniblement amassée, elle a en quelque sorte et au profit de la fille deshérité le père.
–Ce sera pour mettre dans ta corbeille de noce, lui avait-elle dit souvent.
Une mère n’eût pas fait mieux. Jeanne ne l’ignorait pas et ses larmes étaient sincères.
Mais dans cette nature étrange, toute de contrastes et d’oppositions, le chagrin prenait parfois des proportions presque choquantes. Elle paraissait se complaire dans son affliction, elle s’y abîmait avec une obstination outrée, ne s’en écartant tout à coup que pour entrer dans certains détails puérils et froids avec une lucidité d’esprit qu’on ne saurait attendre de ceux qui souffrent.
Peu après la mort de la tante, le commandant, prévenu par dépêche, arrivait à l’Isle en toute hâte et trouvait, au débotté, sa fille, qu’il croyait plongée dans le plus profond désespoir, en grande conférence avec sa couturière.
Le premier moment d’effusion passé, M. Besson, après avoir chargé son notaire de la gestion des biens composant la succession, loua la ferme et, ne pouvant emmener sa fille, la confia, le jour même de son départ, aux soins de la sœur Saint-Louis, supérieure de la Providence, à Avignon, et dont le frère était son compagnon d’armes.
En entrant au couvent, Jeanne se trouva dépaysée au milieu de ses nouvelles camarades. Quoique naturellement fine et distinguée, elle n’avait pu gagner au contact de sa tante cette élégance et ce bon ton dont Mesdemoiselles de la Providence paraissaient s’être fait une règle.
Appartenant pour la plupart à l’aristocratie du Comtat, elles affectaient dans leurs allures et leur maintien cette morgue impertinente et sotte qui caractérise si bien la petite noblesse de province.
Froidement accueillie à cause de sa modeste origine, Jeanne fut tout d’abord tenue à l’écart et eut à souffrir de l’éloignement auquel elle paraissait condamnée.
Loin de se plaindre, loin de chercher à rentrer en grâce au prix de quelque ingénieuse concession qui eût mis son amour-propre à l’abri, elle s’éloigna de ses compagnes, pour lesquelles elle n’éprouvait qu’une profonde aversion.
Six mois s’écoulèrent ainsi, six mois d’humiliations, de guerres intestines et de déboires. Jeanne y usa toute son énergie. Elle était sur le point de capituler et d’abandonner la place, elle allait supplier son père de lui faire quitter ce couvent dont le séjour lui était devenu insupportable, quand l’arrivée d’une autre pensionnaire vint changer pour l’instant sa détermination.
Mlle Donat, la nouvelle venue,–une roturière comme Jeanne,–était une fillette de 16ans à peine, blonde, pâle et timide, qu’on nommait Berthe et qu’on était tenté d’appeler Marguerite, tant elle rappelait l’héroïne de Gœthe par la grâce virginale et l’élégante simplicité.
Indécise et hésitante dans sa démarche, elle se perdait au milieu de ces demoiselles orgueilleuses et fières, comme un bluet aux couleurs tendres dans un champ de coquelicots. Aussi la voyait-on errer sans cesse ainsi qu’une âme en peine parmi ces groupes bruyants et animés.
Elle était bien seule et bien triste, la pauvre enfant, quand, heureusement, Mlle Besson, qui pressentait en elle une seconde victime et désirait s’en faire une alliée, vint lui offrir son amitié.
Ses avances furent acceptées avec empressement et peu après les deux jeunes filles devinrent inséparables. Elles se firent une existence à part, vivant de la même vie, échangeant mutuellement leurs impressions, leurs projets d’avenir, leurs espérances et coudoyant sans cesse ces petits despotes en jupons sans plus s’en soucier.
Ce fut une véritable révolution dans le couvent. Ces demoiselles voulaient bien s’arroger le droit d’éliminer l’élève qui leur déplaisait, mais elles ne pouvaient se faire à l’idée d’une résistance.
Quelle ne fut donc pas leur stupéfaction, en voyant Mlle Besson relever de nouveau le défi qu’on lui avait jeté, et rendre cette fois avec usure les sarcasmes et les dédains.
Des petits complots s’organisèrent, il y eut des conciliabules, on discuta, on pérora, l’honneur se trouvait atteint, la dignité était en jeu; bref, il fallait un exemple, et on ne sait trop ce qui serait advenu, si la supérieure, informée à temps, n’était intervenue de son autorité.
Les hostilités cessèrent momentanément.
Elles allaient reprendre avec plus d’animosité que jamais, lorsqu’arriva l’époque des grandes vacances.
Jeanne, n’ayant plus aucun parent dans le Comtat, devait les passer au couvent, près de ces dames. Mais Berthe plaida si bien en faveur de son amie près de sa mère, que celle-ci obtint de l’emmener à la campagne avec sa fille.
Ce fut donc par une belle après-midi d’août que les deux jeunes filles, mollement étendues dans un huit-ressorts, firent leur entrée dans la magnifique propriété, située à quelques kilomètres d’Avignon, qu’habitait, l’été, M. Donat père.
CHAPITRE II
Table des matières
Ancien négociant retiré des affaires, M. Paul Donat avait su réaliser dans le commerce des garances combiné avec certaines opérations de banque une fortune qu’on évaluait à plusieurs millions. C’était un honnête homme dans l’acception du mot, un peu égoïste, mais bon et d’humeur toujours égale. Il adorait sa femme comme au premier jour et se laissait diriger par elle avec une docilité que les précédents de celle-ci justifiaient aisément.
Fille de commerçant elle-même, élevée dans l’industrie et possédant des aptitudes toutes spéciales, Mme Donat, née Duplan, n’avait pas peu contribué à l’édification de cette brillante fortune.
Aussi n’avait-elle cessé de conserver dans la maison une prépondérance qui était toujours allée grandissant. A l’époque où se passe ce récit, M. Donat, tout à fait effacé, avait complètement abdiqué en faveur de sa femme.
Pour lui, le temps s’écoulait entre la culture de ses fleurs, qu’il soignait avec des tendresses de jeune mère, et la pêche à la ligne, dont il poussait la passion à la hauteur d’un culte.
De nature douce et aisément malléable, il n’était pas de concessions qu’il ne fît pour avoir la paix dans son intérieur.
Malheureusement–on n’est pas parfait–il était un point, un seul, sur lequel il se montrait intraitable.
Admirateur passionné de tout ce qui touchait à la noblesse, il avait, rêvé une couronne pour sa fille. Il lui semblait qu’en devenant un jour le père d’une comtesse il serait un peu comte lui-même. Or, il est bon que le lecteur sache que pour obtenir ce semblant de dignité il était homme à tout sacrifier.
Vainement Mme Donat, plus sensée que son mari, cherchait parfois à lui faire entrevoir le ridicule, ou tout au moins l’inutilité vaine de cette fantaisie; le brave homme restait inflexible. Il s’était promis un gendre coiffé de neuf perles, il le lui fallait à tout prix.
C’est alors que, caressant plus que jamais ses projets d’avenir et désireux de donner à sa fille un complément d’éducation aristocratique, il voulut la confier aux Dames de la Providence, bien plutôt pour lui créer de brillantes relations qui devaient flatter plus tard son amour-propre de parvenu, que pour lui faire achever une instruction qu’il savait, en somme, à peu près terminée.
Et comme la mère se récriait sur ce nouveau départ.
–Bah! lui dit-il, il faut que Berthe soit élevée en grande dame et non en petite bourgeoise. Il faut qu’elle devienne une femme du monde, et ce n’est qu’au contact de personnes éminemment distinguées qu’elle peut acquérir ce qui lui manque. Que lui a-t-on appris jusqu’à présent? A se tenir droite, à me broder des pantoufles et à faire des confitures... vous conviendrez que c’est insuffisant... Du reste, ce n’est pas là ce que j’ai rêvé, conclut-il majestueusement.
Hélas! non, ce n’était pas ce qu’il avait rêvé. Que lui importait la fillette candide et simple telle qu’était Berthe, un peu gauche et rougissant à tout propos, initiée déjà par sa mère aux détails du ménage, se rendant utile à tous, se plaisant au foyer et pouvant au besoin faire des confitures, comme il le disait si dédaigneusement.
Ce qu’il désirait avant tout, c’était la jeune fille élégante et frivole, esclave de la mode, aimant le monde, le théâtre, coudoyant les hommes, supportant leurs regards sans le moindre trouble, les dévisageant même avec assurance et ayant dans leurs manières et leur langage cette suprême impertinence et cet imperturbable aplomb qu’on ne prend que trop souvent pour de l’esprit.
Ses immenses revenus lui ayant facilité l’entrée de divers salons aristocratiques–Avignon, comme Paris, possédant aussi son faubourg Saint-Germain–il avait eu là l’occasion de voir de près quelques-unes de ces demoiselles qu’il désirait donner à sa fille comme modèles, dont l’écusson résumait toute la dot et qui, le considérant comme un roturier, ne cessaient de le traiter avec une hauteur familière qui lui paraissait être le superlatif du bon ton.
Tel était pourtant son idéal, à ce bon gros marchand de garances devenu millionnaire par des prodiges d’intelligence et de travail.
Ainsi que nous l’avons dit, loin de donner dans ce travers, Mme Donat avait tout fait pour le combattre. Non-seulement elle se refusait à suivre son mari dans le monde, mais, en véritable bourgeoise qu’elle était, elle s’enorgueillissait de son origine. Elle était convaincue qu’on a d’autant plus de mérite à s’être élevé, qu’on est parti de bas et sans le secours d’autrui.
Quel ne fut donc pas son désappointement en voyant se développer chez son mari un travers contre lequel elle se sentait de jour en jour plus impuissante.
–Mais enfin, lui disait-elle un soir qu’on avait de nouveau abordé ce sujet et que la discussion prenait des proportions plus inquiétantes qu’à l’ordinaire, lorsque votre fille sera devenue l’épouse de quelque baron endetté, en sera-t-elle plus heureuse? Et vous même, qui vous dit que vous n’aurez pas à regretter d’avoir pour gendre un paltoquet qui fera sauter vos écus tout en rougissant de votre origine? Ah! tenez, voulez-vous que je vous dise? vous me faites pitié avec vos ridicules prétentions.
Mais lui, outré, se drapant dans toute la dignité dont il était capable:–«Vous ne saurez jamais, madame, le prestige qui s’attache à un grand nom. Toute fille de millionnaire qu’elle est, Berthe sera à peine remarquée. Mais si à sa fortune elle joint un titre de comtesse ou de marquise, tenez pour certain qu’elle deviendra pour tous un sujet d’envie. Et pourquoi moi, simple capitaliste, ferais-je fi de ce que vous appelez de ridicules préjugés, quand les grands seigneurs eux-mêmes y attachent tant de prix!... On rira demain peut-être de la manie de M. Donat, soit; mais on s’inclinera bien bas dans vingt-cinq ou trente ans devant mes petits fils, dont on aura oublié la mésalliance du père et dont le nom remontera jusqu’aux croisades. Je n’ai que cette seule ambition. Respectez-la; à chacun la sienne. La vôtre est de gouverner ici sans contrôle, vous voyez que je ne la discute pas. Donc, concession pour concession. Faites-moi grâce désormais de vos épigrammes et n’abordons plus à l’avenir un sujet sur lequel nous ne pouvons nous entendre.
Chercher à vaincre cette résistance eût été, pour le moment, peine inutile. Mme Donat l’avait si bien compris qu’elle ne pouvait s’empêcher d’en témoigner à tout propos son mécontentement. Elle se voyait dans l’obligation d’ajourner jusqu’à une époque indéterminée certains projets caressés depuis longtemps et qu’elle n’osait maintenant confier à son mari. Elle comptait donc un peu sur les circonstances et beaucoup sur l’ascendant qu’elle exerçait sur lui pour l’amener à composition et hâter ainsi la réalisation de ses souhaits.
L’arrivée des jeunes filles vint faire une heureuse diversion et mettre momentanément un terme à ces tiraillements.
Jeanne n’était pas installée à la campagne depuis deux ou trois jours, que déjà M. Donat la considérait comme de la famille. Elle avait du reste si grand air, qu’elle ne pouvait manquer de lui imposer et de lui plaire. Berthe s’était, en outre, si bien appliquée à faire valoir les qualités de son amie et les témoignages d’affection qu’elle avait reçus d’elle que, soit par sympathie, soit par reconnaissance, Mme Donat elle-même la traitait presque comme sa fille propre.
Cinq semaines s’écoulèrent ainsi. On était alors vers le milieu de septembre.
Les vacances touchaient à leur fin et ces demoiselles n’envisageaient pas sans effroi le jour fatal où il leur faudrait franchir de nouveau les froides grilles du couvent.
Désireuses de mettre à profit leurs derniers jours de liberté, elles se levaient presque avec l’aube, émiettaient du grain aux volatiles de la basse-cour qui, à leur vue, couraient au-devant d’elles, battant des ailes, le bec ouvert. Puis, après avoir pris une tasse de lait chaud que leur trayait la fermière, elles allaient dans l’herbe humide cueillir les fleurs à peine écloses et respirer avec délices les premières senteurs du matin.
Le soir, elles accompagnaient M. Donat à la pêche, ou bien, armées de Lefaucheux en miniature, elles faisaient la chasse aux oiseaux, les poursuivant sans relâche d’arbre en arbre et s’oubliant parfois dans leurs courses jusqu’à ne rentrer qu’à la nuit tombante, au grand mécontement de la mère de Berthe, toujours inquiète de ces longues absences.
Un jour qu’elles s’étaient éloignées plus que de coutume, fatiguées par la chaleur, devenue très-intense, elles vinrent s’asseoir au pied d’un orme aux branches feuillues, non loin d’un ruisseau dont le murmure égal et monotone provoquait au repos. Elles s’y installèrent commodément et ne tardèrent pas à s’endormir. Un coup de feu les réveilla presque aussitôt. Au même instant, un chasseur sortant d’un bouquet d’herbes hautes se trouvait devant elles, tout étonné de cette rencontre inattendue.
–Berthe!...
–Jacques!... Vous ici!... par quel hasard?...
–Mais le hasard n’y est pour rien, répondit en souriant celui à qui s’adressaient ces paroles, j’arrive de voyage et j’accours avec le regret de n’avoir pu venir plus tôt.
Puis, après avoir salué Mlle Besson et donné à Berthe, toute rougissante, une longue poignée de mains:
–Voulez-vous bien, mesdemoiselles, me permettre d’être des vôtres?
–De grand cœur.
Et tous trois prirent gaiement la direction du château, pendant que Fox, un beau braque au poil roux, courait au-devant d’eux, sautant et gambadant dans les luzernes et les sainfoins.
Jacques Canfol était loin d’être ce qu’on appelle vulgairement un beau garçon. Petit de taille, grêle de formes, il y avait en lui quelque chose de craintif et de heurté qui le rendait un peu ridicule au premier abord. Dans un salon, par exemple, il perdait aisément contenance dès qu’une femme l’arrêtait au passage ou l’interpellait à haute voix. Il se troublait aussitôt et son regard, d’ordinaire si franc et si limpide, devenait presque bigle et incertain, tant était forte son émotion.
Mais dès qu’il se sentait sur son terrain, entouré d’amis ou de gens qui lui étaient familiers, il s’abandonnait alors, et sa gaucherie ordinaire faisait place à une assurance de bonne compagnie qui mettait ses avantages en relief.
Il devenait fin, spirituel et sceptique, trop sceptique même. Mais on lui pardonnait d’autant mieux ce travers, que ce scepticisme n’était en somme que la conséquence de la façon dont il avait été élevé.
On n’ignorait pas, en effet, que son père, tout aux spéculations, rivé aux affaires, tenait son fils en médiocre estime, parce qu’il le savait impropre à lui succéder. Pour toucher son cœur de filateur, il aurait fallu avant tout montrer des aptitudes réelles pour le négoce. Or, Jacques n’était qu’un rêveur, dédaignant les soies grèges et les cocons, et promenant sans cesse sur les bords fleuris de la Sorgue ses réflexions misanthropiques et ses songes creux.
Il y avait de la sensitive dans cet être un peu sauvage et toujours effarouché. Son enfance s’était écoulée loin de toute expansion et de toute caresse, car chaque fois qu’il s’était approché de son père pour lui mendier un baiser, celui-ci, froid comme un chiffre, le lui avait donné presqu’à regret, estimant que le temps qu’on accorde à la famille appartient d’abord au travail. Le pauvre garçon eut à souffrir longtemps de cette indifférence. Il ne demandait qu’à s’épancher et, ne pouvant déverser ces trésors de tendresse qui débordaient en lui, les avait refoulés silencieusement au plus profond de son cœur.
Il vivait donc presque seul et venait d’atteindre sa majorité quand il perdit son père. Le regretta-t-il? Nous ne craignons pas d’affirmer que non. Quoi qu’il en soit, tout en négligeant son souvenir, il s’inspira de son passé et resta comme lui le prototype de l’honneur et de l’intégrité. Il est vrai de dire qu’il avait été élevé à bonne école, car après avoir subi sans sourciller tous les caprices de la fortune, après une vie de labeur et de fluctuations sans nombre, M. Canfol était parvenu, grâce à sa loyauté, à laisser à son fils un nom honoré et une fortune indépendante.
Tout en appréciant ces deux legs, Jacques lui sut d’abord gré du premier.
Comme il venait d’achever ses études de droit, il se fit inscrire au tableau des avocats et entra peu après chez un avoué d’Avignon pour y faire son stage. Cette détermination lui valut l’estime des anciens amis de son père. Possesseur d’une fortune qui le rendait libre (15,000fr. de rentes environ), il préféra le travail et la considération qui s’y rattache à cette vie de désœuvrement et de «farniente» particulière aux petites villes de province.
Il pouvait, à l’exemple de tant d’autres, gaspiller son temps et son patrimoine. Il crut plus sage d’employer l’un et de ménager l’autre.
Hâtons-nous de dire, cependant, que cette poussière de protocoles et de dossiers dont l’atmosphère de l’étude était saturée, ce travail dissolvant auquel il se vouait faillirent un instant lui faire abandonner ses résolutions. Mais, fai
sant appel à son énergie et concentrant ses facutés sur l’étude aride des lois, il fit en peu de temps de tels progrès, que Me Noirot, son patron, ne tarda pas à lui confier diverses affaires déjà fort compliquées, qu’il embrouilla, il est vrai, davantage encore, mais qui le firent avantageusement connaître au Palais. Dans ses plaidoyers, il était convaincu. Il avait, selon les besoins de la cause, des inflexions caressantes ou des éclats de voix qui parvenaient parfois à secouer cette torpeur ambiante qui environne d’ordinaire les juges. C’était, on le voit, un fort joli résultat.
Mme Donat, qui s’intéressait à lui, l’encourageait dans ses débuts et prenait une large part à ses petits succès oratoires.
Jacques et Berthe avaient été élevés ensemble, leurs pères étant amis de longue date et liés entr’eux par des relations d’affaires.
Aussi, malgré la mort de M. Canfol, son fils n’en fut pas moins considéré par M. Donat comme l’enfant de la maison.
Dans la gestion de ses biens, Jacques ne prenait jamais une décision grave sans le consulter, et s’il faisait parfois une folie dont on jasait à l’Isle, c’était toujours avec la meilleure grâce du monde qu’il acceptait les remontrances de Mme Donat elle-même.
Les deux jeunes gens, qu’une similitude de goûts et une sympathie commune rapprochaient chaque jour davantage, en étaient arrivés insensiblement et sans s’en douter à cette limite extrême qui sépare la franche amitié de l’amour.
Cette expansion, jusque-là si débordante de part et d’autre, prenait de jour en jour un caractère plus réservé; si bien que depuis peu la jeune fille n’abordait plus Jacques sans rougir.
Quant à lui, il ne soupçonnait rien des projets de Mme Donat, qui le chérissait comme un fils et caressait l’espoir de l’avoir pour gendre. Il aimait Berthe franchement, sans arrière-pensée. Il ne supposait même pas que cette immense fortune devait la rendre tôt ou tard l’objet de toutes les convoitises, et sans jamais songer qu’un mariage pourrait l’éloigner de lui, il se contentait de vivre près d’elle sans nul souci du lendemain.
C’est sur ces entrefaites que Mlle Donat entra à la Providence.
Cette séparation, que rien ne faisait prévoir, fut pour les deux jeunes gens silencieuse et triste. Mais, comme à tout prendre elle ne pouvait être de longue durée, Berthe venant d’atteindre sa seizième année, c’est le cœur plein d’espoir et les yeux gros de larmes qu’ils s’étaient dit: au revoir.
Au revoir... Heureux âge où l’on croit à l’avenir, où l’on caresse secrètement une espérance comme on bâtit un château de cartes, sans songer que le moindre souffle suffit à renverser de fond en comble ce fragile édifice si péniblement élevé.
Jacques, que cet éloignement inattendu avait beaucoup affligé, s’était remis au travail avec une nouvelle ardeur afin de chasser de son esprit la douleur causée par ce brusque départ.
Il cherchait en vain à connaître les raisons qui avaient pu déterminer M. Donat à renfermer de nouveau Berthe dans un couvent, à l’âge où une jeune fille est le plus assoiffée d’indépendance et de liberté.
Il y avait assurément là une énigme qui ne laissait pas de l’inquiéter, bien qu’il fût loin encore de se douter de la vérité.
C’est donc l’année suivante qu’il se rendait à Montfavet, un fusil sur l’épaule, ainsi que nous l’avons présenté au lecteur. Une affaire à plaider l’ayant tenu éloigné plus longtemps qu’il n’avait supposé, il rentrait à Avignon avec une hâte facile à comprendre et s’empressait le jour même de se rapprocher de Berthe, qu’il savait chez son père depuis plus d’un mois.
La jeune fille avait mis sa main dans celle de Jacques.
–Comme je suis heureuse de vous voir! fit-elle étourdiment. Mais pourquoi avez-vous tant tardé? Voilà longtemps déjà que nous sommes en vacances et nous rentrons dans quinze jours à peine. Fi! que c’est vilain de nous négliger ainsi.
Et comme le jeune homme cherchait à se disculper,
–Mais, j’y songe; laissez-moi vous présenter Mlle Besson, ma meilleure amie. Ma meilleure amie, c’est plutôt ma seule qu’il faudrait dire, n’est-ce pas, Jeanne? Ah! ajouta-t-elle, si vous saviez, Jacques, comme je m’ennuie là-bas. J’avais espéré n’y plus retourner, mais il n’en est rien. Papa trouve que je n’ai pas encore l’air assez grande dame.
–Il est bien difficile, hasarda le jeune homme, et j’en sais plus d’un qui serait moins exigeant.
–Heureusement c’est ma dernière année, du moins je l’espère ajouta-t-elle avec un soupir qui eût attendri tout autre que M. Donat père.
Au même instant, Fox, qui chassait sans trop s’éloigner de son maître, tomba en arrêt devant une poule d’eau. L’immobilité du chien avertit– Jacques, qui eut le temps d’armer son fusil et d’épauler.
Le coup partit et le pauvre volatile, l’aile brisée, s’abattit à quelques pas de Berthe, qui cou. rut le ramasser pour le préserver de la dent cruelle du chien.
–Oh! voyez donc, Jacques, elle n’est que blessée.
Et étanchant avec son mouchoir le sang qui s’échappait de la blessure, elle fut la déposer sur les bords de la rivière, où elle disparut aussitôt.
Quand Berthe revint,
–Fox a l’air tout déconfit, lui dit Jeanne en riant. Il est vrai que ce n’est pas sans cause; tout gibier appartient à qui le lève, n’est-ce pas, M. Jacques?
Pour la première fois celui-ci considéra attentivement la jeune fille. Il remarqua sa beauté en même temps que son air froid, hautain, presque méchant.
Et laissant tomber son regard sur Berthe, tout émue encore de l’incident:
–Sa meilleure amie, pensa-t-il, songeant à cette présentation de tout à l’heure; il n’y a vraiment que les pensionnaires pour faire un tel abus des adjectifs.
Peu après, ils franchissaient tous trois la grande grille du château. M. Donat se promenait dans le parc. En apercevant Jacques, dont il n’attendait pas la visite, il vint aussitôt à lui la main tendue, le sourire aux lèvres.
–Ah çà! que diable devenez-vous donc? Ma femme se plaignait encore hier que vous nous abandonniez tout à fait, et je dois à la vérité d’ajouter que je n’ai rien tenté pour vous défendre. Vous nous restez ce soir, j’espère. Avez-vous fait bonne chasse? Venez donc que je vous montre mes tubéreuses; vous verrez qu’il est impossible d’obtenir mieux. J’ai en outre toute une collection de flagelli-formi (qu’il traduisait: en forme de flageolet), sur laquelle j’appelle votre attention.
Et sans lui donner le temps de se défendre, il le conduisit dans la serre où se trouvaient, étiquetés et classés avec le plus grand soin, des pots de fleurs et des plantes rares, venus à grands frais des quatre coins du globe.
C’était là, au milieu de ses élèves, comme il se plaisait à les appeler, que l’ex-négociant passait la plus grande partie de ses loisirs.
Le jeune homme, qui connaissait ce travers et avait eu maintes fois l’occasion d’en souffrir, sachant bien que tout faux-fuyant était impossible, se laissa faire avec résignation et eut à subir un petit cours d’horticulture comparée que le maître de la maison réservait d’ordinaire à tous ses visiteurs.
Vous savez, continua ce rentier barbare, que j’ai enfin acclimaté la tulipe sultane. Mais au fait, vous devez l’ignorer, il y a si longtemps qu’on ne vous a vu...
Et pour la centième fois, peut-être, il refit l’historique de cet oignon venu des confins des Pays-Bas, et dont les résultats dépassaient toutes les espérances qu’il avait fondées sur les proportions probables de son développement.
Jacques en était bien pour sa part à la vingtième édition de cet historique, et il se disposait à faire appel à toute la patience que la nature lui avait départie, quand, heureusement, Mme Bonat, instruite de son arrivée, vint l’arracher à ce supplice d’un nouveau genre, en prévenant ces messieurs que le dîner était servi. Puis, elle prit affectueusement le bras de Canfol, tant pour le gourmander sur son absence, que pour le soustraire aux obsessions de son mari.
Mais, celui-ci qui ne voulait pas en avoir le démenti, emboita le pas au jeune homme et lui coula avec une obstination cruelle, l’histoire de sa tulipe sultane.
Quelques plaisirs qu’offre la vie de campagne, l’existence y devient par moments si régulière, si monotone, disons le mot, si triste, que la visite d’un intime, souvent même d’un indifférent, suffit à amener une diversion que personne n’ose réclamer tout haut, mais que chacun désire tout bas.
Dès qu’arrive ce nouveau-venu tant souhaité, on l’entoure, on le fête, on le questionne et on finit presque toujours par trouver aimable l’homme le plus ennuyeux. Or, comme cette épithète ne pouvait en aucune façon être applicable à Jacques, dont l’esprit inventif et la gaieté franche auraient diverti un anachorète, ce fut avec un véritable empressement que l’accueillirent les hôtes de Montfavet.
Berthe, elle, était heureuse et ne s’en défendait point. Elle aimait Jacques et se sentait vivre près de lui. Quoiqu’il n’eût pas encore été question d’union entr’eux, elle devinait, avec cette intuition qui distingue la femme, que Canfol lui était destiné. La profonde affection dont il était l’objet de la part de sa mère, l’extrême sollicitude avec laquelle son père le suivait pas à pas dans sa nouvelle carrière, la liberté d’enfant gâté dont il jouissait au château étaient autant d’indices qui ne pouvaient lui échapper.
La soirée se prolongea plus longtemps que de coutume. Jamais Canfol ne s’était montré aussi aimable. Le spectacle de cette intimité de famille, ces quelques heures passées près de Berthe qu’il retrouvait après un an d’absence le grisaient de bonheur.
Quand il prit congé de Mme Donat pour regagner l’appartement qui lui avait été préparé, «Eh bien, vous n’embrassez pas Berthe, lui dit-elle?»
La jeune fille toute rougissante, tendit son front. Jacques y déposa un baiser qui, pour n’être pas retentissant, n’en fut pas moins un peu plus prolongé que ne l’exigeaient peut-être les convenances. Il allait quitter le salon, un peu embarrassé de lui-même et de la confusion de Berthe, lorsqu’il vit le sourire de la mère se reposer sur lui, tendre comme une caresse.
Ce sourire l’amnistiait et lui promettait tant de choses, qu’il se retira, joyeux, le cœur gonflé d’espoir.
Une heure après, le plus grand calme régnait dans l’habitation. Jeanne, un bougeoir à la main, venait d’embrasser son amie qui l’entretenait de Jacques, et se disposait à regagner sa chambre quand la jeune fille, hésitante et paraissant prendre son courage à deux mains:
–Comment le trouves-tu? demanda-t-elle. N’est-ce pas qu’«il» est bien?»
La pauvre petite parlait déjà de lui comme d’un fiancé. Puis, voyant que Mlle Besson gardait le silence,
–Tu ne me réponds rien, continua-t-elle. Te déplairait-il?
–Mais, non, fit Jeanne distraite. Est-ce qu’il est riche?
Je ne sais pas, fit la fille de l’ex-négociant, en ouvrant de grands yeux étonnés. Mais, qu’importe sa fortune si nous nous aimons.
–Oh! tu dis cela parce que tu seras un jour millionnaire, répliqua Jeanne ironiquement, mais non sans amertume. Enfin, si vous vous aimez, tout est pour le mieux. En attendant, dors bien, si c’est possible, et bonne nuit, ajouta-t-elle sèchement.
Ces quelques paroles échangées ainsi par deux enfants qui ne savaient pas encore feindre, les résumaient bien tout entières.
Berthe était faite pour symboliser la femme honnête, simple et vertueuse, tandis que Jeanne devait passer au milieu du monde, hautaine, envieuse et jalouse, toute à ses sens et à son ambition.
Par quelle antithèse ces deux natures si divergentes se confondaient-elles dans une réciproque affection? Était-ce à cause de leur dissemblance même, ou bien parce quelles s’équilibraient en se communiquant mutuellement leurs qualités? Cette dernière supposition paraissait plus probable, car il eût été facile à un observateur de constater que cette intimité rendait Jeanne parfois meilleure et donnait à Berthe une énergie factice qui lui suffisait à combattre souvent cette faiblesse de caractère dont elle avait à souffrir.
Le lendemain, dès la première heure, Canfol, dont la nuit n’avait été qu’une suite ininterrompue de rêves plus ou moins réalisables, se promenait dans les allées ombreuses du parc, aspirant à pleins poumons l’air balsamique des champs.
Il allait, négligemment, en homme qui a du temps à perdre, lançant les bouffées de son cigare au bec des pierrots pépiant sur les haies.
La journée s’annonçait splendide. Le soleil se levait paresseusement, projetant à travers les éclaircies des branches des rayures lumineuses qui venaient se jouer sur le sable fin des allées, Les rosiers, secoués par le vent du matin, se balançaient sur leurs pieds, aspergeant de perles humides le visage du jeune homme qui se baissait à chaque pas pour respirer leur parfum.
Il poursuivait sa flânerie, effeuillant du bout de sa canne les fleurs flétries de la veille, quand, au tournant d’une allée, il se trouva face à face avec Mme Donat.
Déjà debout, mon cher enfant! Savez-vous que c’est très-beau, cela, pour un citadin. Au moins vous étiez bien couché? Vous avez bien dormi?
Et comme Jacques la rassurait en riant,
–Dame, ajouta-t-elle, en vous voyant levé si tôt, j’ai eu d’abord quelques craintes à cet égard. Mais, puisqu’il n’en est rien et que vous voilà, donnez-moi le bras et faisons un tour de parc, voulez-vous?
Et tous deux, causant amicalement, se dirigèrent vers la grande grille en fer ouvragé, donnant sur la route départementale qui conduit à Avignon.
C’était jour de marché à la ville. Les paysans, montés sur leurs charrettes, s’y rendaient comme d’habitude, pour y vendre leurs denrées.
Cette race est processive, on sait cela, et le fermier du Comtat n’a rien à envier au plus madré des Normands. Aussi, la plupart de ces villageois qui connaissaient Canfol–M. l’avocat, comme ils l’appelaient,–le saluaient au passage.
L’un d’eux poussa même l’indiscrétion jusqu’à lui demander une consultation, profitant ainsi de la circonstance pour s’épargner des frais d’honoraires.
Jacques eut toutes les peines du monde à s’en débarrasser et, comme il venait de rejoindre Mme Donat qui, jusque-là, s’était tenue à l’écart par discrétion,
–Eh bien, mais vous voilà tout à fait lancé, lui dit-elle, j’en suis heureuse plus que vous ne sauriez croire. Vous travaillez beaucoup à ce que je vois?
–Beaucoup, répondit-il énergiquement.
–Seriez-vous ambitieux?
–Peut-être.
–Prenez garde, fit-elle en riant, on dit que c’est un défaut.
–O! mon ambition ne va pas jusque là.
–Ah! et... jusqu’où va-t-elle?
–Jusqu’à vouloir faire un jour de Mme Canfol la plus heureuse des femmes.
–C’est bien, cela, mais faites-vous vite connaître, mon cher enfant. Que voulez-vous, ajouta-t-elle sur le ton de la confidence, et en faisant ainsi allusion à son mari dont c’était là le côté faible, il y a tant de gens aujourd’hui pour qui le prestige de la renommée équivaut à une fortune.
Et elle lui pressa si affectueusement la main, que, vu la circonstance, cette pression seule lui parut être un engagement pour l’avenir.
Aussi, crut-il devoir arrêter là certaines confidences qu’il avait été un instant sur le point de faire. Il éprouvait le besoin de s’étendre voluptueusement quelque temps encore sur cet édredon de félicités qu’il avait entrevues depuis la veille.
Pendant cette journée, il se sentit profondément heureux. Jouissant au milieu de cette famille de toutes les prérogatives, mettant à profit cette liberté d’un jour, qui a tant de charmes pour l’homme que les affaires absorbent, il fut, lui, d’ordinaire si froid, si réservé, le convive le plus gai, le plus expansif. Aussi, lorsque le lendemain il prit congé de ses hôtes, Mlle Besson, elle-même, dont il venait de presser affectueusement la main, ne pût s’empêcher de murmurer à l’oreille de Berthe:
«Décidément il est charmant.»
Jacques revint à Montfavet, jusqu’au jour où ces demoiselles durent rentrer au couvent. Mme Donat, à qui le départ de sa fille rendait bien triste le séjour de la villa, ne tardait pas à décider son mari à retourner à Avignon. Celui-ci, tout à son goût pour l’horticulture, eut beau plaider en faveur des délices de l’automne, il ne dut pas moins capituler.
CHAPITRE III
Table des matières
L’année suivante, les deux jeunes filles étaient revenues dans leur famille respective non sans avoir échangé mille protestations d’amitié et s’être fait la promesse de se revoir. M. Besson, mis à la retraite avec le grade de commandant comme fiche de consolation, était depuis un an installé à l’Isle dans la ferme de la tante Misé, transformée de fond en comble par d’ingénieuses réparations.
A la place du principal corps de logis, s’élevait maintenant, un coquet petit pavillon à deux étages dont les fenêtres du rez-de-chaussée, entourées de chèvrefeuille et de vigne vierge avaient vue sur un jardin admirablement entretenu. L’ancienne dépendance elle-même avait subi d’utiles réformes. Elle se trouvait divisée en deux corps de bâtiment d’inégale dimension. Le plus grand était habité par le fermier dont le commandant utilisait la femme comme cuisinière et l’autre avait été converti en un buen retiro aux murs recouverts de stuc, et ornés d’aquarelles dues au pinceau inhabile de Mlle Besson.
Dans un des angles était une petite bibliothèque à pans coupés dont les rayons, surchargés de livres, laissaient tomber leur trop plein sur un élégant bureau d’acajou qui lui servait de support. Au milieu était un guéridon avec dessus en laque représentant une vue de Venise; près de la fenêtre, d’où l’œil pouvait embrasser des prairies sans fin, s’étalait un immense divan en damas vert sur lequel languissait une tapisserie inachevée.
C’est là, et alors que la châleur devenait trop intense, que Jeanne venait s’enfermer des heures entières, toute à sa lecture et à ses rêveries.
Un matin du mois de septembre, on aurait pu la voir, levée plus tôt que de coutume, présidant elle-même aux préparatifs d’un copieux déjeuner.
Il s’agissait de traiter dignement le comte de Velorgue, un voisin de son père, devenu depuis peu son inséparable compagnon de chasse.
Or, rien ne creuse autant qu’une course matinale à travers champs. Et comme les deux amis étaient depuis les premières lueurs de l’aube à la poursuite d’un perdreau imaginaire, la jeune fille, édifiée déjà sur ce qu’on appelle un appétit de chasseur, avait si bien pris ses dispositions, que ces Messieurs ne purent s’empêcher d’exprimer hautement leur satisfaction à la vue d’une table abondamment servie.
Le commandant, était du reste un joyeux cdnvive. Mangeant et buvant comme quatre, il ne manquait jamais de dire, en s’asseyant à table et tout en dissimulant son cou dans la serviette blanche dont il se faisait une sorte de cravate, «Mes enfants, ne nous pressons pas.» Et il allait, lentement, appréciant tous les mêts, savourant tous les vins, non avec la gloutonnerie d’un homme qui se réconforte, mais avec l’onction d’un grand prêtre qui officie. Puis, le repas terminé, il s’étendait paresseusement sur une causeuse, attendant sa pipe et son café. C’était le moment psychologique. On lui servait alors un moka épais et noir, dans une tasse ayant servi, disait-il, à Ab-del-Kader, et fumait avec délices dans un narguilhé, qui lui avait été offert par le chef d’une tribu soumise.
Il ne l’avalait pas ce café, il le dégustait à petites gorgées, il le humait, il s’en gargarisait, essuyant par intervalle ses larges moustaches avec l’ambre du chibouque tout en faisant claquer sa langue en signe d’évidente satisfaction.
Alors, sonnait l’heure critique des exploits guerriers. Malheur au convive qu’il tenait sous la main. Il ne faisait grâce d’aucun détail, d’aucun épisode et s’étendait avec une complaisance féroce dans le récit détaillé de toutes les affaires où il avait eu l’occasion de se signaler.
Le Comte, qui la connaissait déjà cette éternelle campagne de l’Algérie et qui aurait pu désigner par leurs noms tous les gourbis arabes qui s’étendent de Mostaganem à Constantine et de Tlemcen à Bône, cherchait une heureuse diversion à cette fastidieuse épopée, lorsque le facteur, qui venait apporter une lettre à Mlle Besson, lui remit en même temps son courrier de chaque jour. Prenant alors la balle au bond,
«Vous permettez, eommandant, quelques lettres à écrire et je suis à vous. A tantôt.»
Et lui donnant une cordiale poignée de main, il s’inclina respectueusement devant Jeanne et sortit aussitôt.
Il s’était à peine éloigné, que celle-ci, qui avait reconnu sur l’enveloppe l’écriture de Berthe, en rompait précipitamment le cachet, pendant que son père, resté seul, ne tardait pas à s’assoupir, laissant tomber le tuyau de son narguilhé qui, livré à lui-même, se déroulait autour de sa jambe comme un serpent apprivoisé.
La lettre, datée de Montfavet était en effet de Mlle Donat et ainsi conçue:
Ma bonne Jeanne,
«Ces quelques lignes à la hâte, car je me demande, au moment même où je t’écris, si je ne vais pas devenir folle.
«Mon père vient de promettre ma main. Oui, Jeanne, malgré les prières de maman qui s’oppose à ce mariage, malgré mes sup-plications, malgré tout, il a résolu de m’unir à un comte, son rêve paraît-il. On le dit riche, jeune et aimable, mais peu m’importe, je te jure, car je le déteste avant de le connaître... Pauvre Jacques! quand je songe que l’autre soir, il me faisait part encore de ses projets d’avenir, projets auxquels j’étais mêlée, va, je l’ai bien deviné.
«Mon Dieu que faire?... que résoudre? A toutes les objections qui lui sont faites, papa répond invariablement qu’il ne veut que mon bonheur et que celui qu’il me destine. «porte d’azur». Ah! j’ignore s’il porte d’azur, mais ce que je sais bien, c’est que je ne le porte pas dans mon cœur. Cette union m’épouvante, et je la vois pourtant se dresser devant moi fatale et menaçante.
«Viens, Jeanne, viens vite, car plus que jamais peut-être je n’ai autant éprouvé le besoin de t’avoir près de moi.
BERTHE.
Mlle Besson ne put s’empêcher de sourire à la lecture de cette lettre. Riche, jeune, beau, murmura-t-elle avec un sentiment de dépit non déguisé, et elle se croit immolée. Hélas! voilà un sacrifice dont s’accommoderaient bien des filles. Pauvre Berthe! ajouta-t-elle, avec un petit haussement d’épaules railleur qui ne laissait aucun doute sur le peu de part qu’elle prenait aux peines de son amie.
Néanmoins, elle fît ses préparatifs de départ sans prévenir le commandant, assurée qu’elle était de son consentement, et pendant que celui-ci achevait sa sieste.
En effet, réveillé une heure après, il n’eut pas même le temps de protester contre une aussi brusque résolution.
Il boucla sa valise à la hâte, non sans maugréer un peu, et se dirigea aussitôt vers la gare, donnant le bras à sa fille, et précédé du fermier qui portait les bagages.
A6heures, ils arrivaient tous deux à Montfavet au grand contentement de Mlle Donat qui les attendait avec une fébrile impatience.
Dès que les deux jeunes filles purent se trouver seules pour causer tout à leur aise,
«Mais au fait, quel est donc ce comte qu’on veut te contraindre à épouser, lui demanda Jeanne?
–Je l’ignore et ne l’ai point encore vu. Je sais seulement qu’il se nomme le comte de Velorgue.
–Le comte de Velorgue! dit-tu, quelle bizarre coïncidence.
–Tu le connais donc?
–Mais assurément. C’est un voisin de campagne et un ami de mon père.
–En vérité!... Pourtant il habite Paris, m’a-t-on dit.
–Cela est vrai; mais en ce moment il est en villégiature dans ses terres et je m’en explique suffisamment la cause.
–Il importait peu à Mlle Donat que le comte fût blond ou brun, distingué ou non, et pourtant elle ne put résister au désir d’être fixée sur ce point.
–Comment est-il? demanda-t-elle aussitôt.
Mais fort bien, je t’assure, et quelle que soit la manie de ton père, j’avoue qu’il n’a pas eu la main malheureuse. On le dit très-riche, ce qui est à considérer, quoique tu dises, et il a de plus, un grand nom, car il paraît, ma chère, qu’il y avait des Velorgue aux croisades, ajoute-t-elle en souriant.
–O! répondit Berthe en étouffant un soupir, j’aimerais mieux qu’ils remontassent moins haut et que mon père ne me contraignît point à cette union. Car si ce mariage se fait, Jeanne, continua-t-elle avec énergie, je crois que j’en mourrai.
Berthe avait appuyé sa tête sur le sein de son amie et pleurait abondamment. Les larmes sont contagieuses, et pourtant Jeanne gardait un œil sec. Elle paraissait réfléchir.
–Voyons, lui dit-elle froidement, avant de te désoler ainsi, ne penses-tu pas qu’il serait au moins prudent d’avoir entrevu le fiancé qu’on te destine?
Ce mot seul de fiancé fit frissonner Berthe.
–Ecoute, continua Jeanne, tu sais que je ne suis pas l’ennemie de Jacques et qu’il a toute ma sympathie, à cause même de l’affection que tu lui portes; eh bien! crois-moi, attends d’avoir vu le comte avant de te prononcer. Oh! ne te récrie pas; juge-le d’abord et si, après mûr examen, tu persistes dans ton refus, je te jure de tenter moi-même une démarche auprès de M. de Velorgue et de lui tout avouer s’il le faut, C’est grave, ce que je veux faire là, ajouta-t-elle avec emphase, mais enfin, c’est pour ton bonheur. Fais donc taire pour le moment ta répugnance, Berthe, et compte sur moi.
Le lecteur peut être surpris à bon droit de trouver en Mlle Besson l’assurance et l’aplomb inaccoutumés chez une jeune fille de cet âge. Son étonnement cessera sans doute quand il lui aura été donné d’étudier par la suite toutes les précocités de cette nature étrange.
Informée de la prochaine visite du comte et des motifs qui l’amenaient au château, craignant en outre les conséquences que pouvait entraîner cette invitation, Mme Donat ne put se contenir plus longtemps.
–Eh quoi! dit-elle à son mari, qui, depuis deux jours, s’ingéniait à fuir toute explication, vous accordez ainsi la main de votre fille sans la consulter, sans même me prévenir, au mépris de toute la tendresse qu’elle est en droit d’attendre de vous, et cela pour un homme que vous n’avez jamais vu, que vous ne connaissez pas encore. Mais c’est de la folie... Et vous avez pu penser que je ratifierais l’engagement que vous contractez?... Détrompez-vous. J’aime Berthe, moi, mais je l’aime à ma façon, qui est la bonne. Je n’ai pas, il est vrai, une couronne à lui offrir, mais je lui veux un mari qui m’assure son bonheur, un mari de son choix et non un homme dont tout le mérite, peut-être, consiste à avoir des aïeux qui se perdent dans la nuit des temps.
–Il ne se perdent pas, Madame, riposta aigrement le marchand de garance, au contraire, on les retrouve partout. Il y avait des Velorgue à Saint-Jean-d’Acre à Ronceveaux; oui, Madame, à Ronceveaux.
–Eh bien! il n’y en aura pas dans ma famille, je vous en réponds, si malgré tous ses quartiers ce Monsieur ne plaît pas à Berthe.
–Dieu merci, elle est assez riche pour prendre un mari de son choix.
M. Donat sourit finement dans sa cravate.
–Alors, Madame, rassurez-vous; l’homme que je lui destine réunit toutes les conditions qu’elle peut exiger. Mon meilleur ami, le baron des Zobes, en répond comme de lui-même.
La garantie, vous le voyez, est plus que suffisante.
–Peut-être.
–Vous dites?
–Je dis que, si malgré ces qualités que vous faites valoir si complaisamment, Berthe se refusait à l’épouser; si elle ne pouvait parvenir à l’aimer... si elle lui préférait quelqu’autre, par exemple...
–Si elle osait cela, vous en seriez instruite, je suppose, répondit froidement le bonhomme; et, le cas échéant, je ne l’ignorerais pas moi-même.
Mme Donat venait de commettre une faute.
Elle comprit que plaider en ce moment la cause de Jacques serait la perdre d’avance.
Elle jugea donc prudent de faire contre mauvaise fortune bon cœur et d’attendre encore quelques jours.
–Quand doit venir M. de Velorgue? demanda-t-elle.
–Mais demain, je suppose. Il a dû recevoir ma lettre hier.
–Soit, répondit la mère de Berthe, en faisant tous ses efforts pour se contenir; attendons. Vous me ferez la grâce de convenir que je ne vous contredis pas de parti pris.
–Cela me paraît plus sage.
Mme Donat ne releva pas l’ironie. Mais, comme elle conservait malgré tout l’espoir d’avoir raison d’une volonté qui s’était si souvent inclinée devant la sienne, elle jugea opportun de terminer là l’entretien, non sans jeter à son mari un de ces regards qui l’épouvantaient naguère, mais qui, dans les circonstances présentes, le laissaient complètement froid.
Le lendemain de cette explication, le prétendant à la main de Berthe faisait sa première visite à Montfavet.
A peine âgé de30 ans, le comte Gaston de Velorgue était le type du gentilhomme accompli.
De taille au-dessus de la moyenne, mince, élancé, admirablement proportionné, il avait ce teint mat particulier aux races du midi, l’œil noir, rempli de feu quand il s’animait, mais au repos plein de caresses et de douceur. Ses cheveux, abondants et légèrement crêpelés, laissaient deviner sous leurs fouillis un front large et élevé. Généreux et prodigue, vif, pétulant, tout à son premier mouvement, il avait parfois, sans raison plausible, des colères d’enfant gâté. Il se montrait alors violent, emporté, et ne pouvait souffrir qu’on lui résistât. Mais il revenait si aisément d’une erreur et s’en excusait de si bonne grâce, qu’on ne pouvait lui en tenir rancune.
Parmi ses nombreux amis et ses maîtresses d’un jour, tous s’accordaient à dire qu’il était le meilleur garçon du monde, et ce concert de louanges qu’il laissait après lui comme un sillage ne contribuait pas peu à lui faire la réputation d’un homme aimable et séduisant.
Orphelin à quatre ans, il avait été élevé par un oncle paternel, le comte de Velorgue, l’aîné de là famille, resté vieux garçon.
Grand chasseur, grand buveur, toujours guêtré jusqu’à mi-jambes, le comte partageait son temps entre la chasse et les soins donnés à ses terres, dont il avait conservé la gestion.
Vrai gentilhomme campagnard, il vivait presque seul et n’allait que fort rarement à l’Isle, par crainte de se compromettre avec ce qu’il appelait une promiscuité bourgeoise.
Ce qui ne l’empêchait pas, néanmoins, de condescendre parfois jusqu’aux petites paysannes dont il aimait à caresser le menton. La vue de ces jeunes minois lui faisait pousser des soupirs de regret à l’adresse du bon vieux temps.
–Les droits de jambage, soupirait-il alors, il n’y avait vraiment que cela!
Il était du reste aussi ignorant que grand seigneur, et s’il ne signait pas ses baux à ferme du pommeau de son épée, c’est parce qu’il avait daigné faire cette unique concession au nouveau régime sous lequel il était né.
On comprendra aisément que sous une pareille tutelle l’éducation du jeune vicomte fût beaucoup négligée.
A14ans il n’avait pas encore ouvert un livre.
En revanche, il montait à cheval, maniait un fleuret et abattait une perdrix à la satisfaction de son oncle.
Celui-ci, désireux de ne pas l’éloigner de lui, s’était pourtant décidé à lui faire donner quelque instruction uniquement pour l’acquit de sa conscience et afin que son neveu n’eût rien à lui reprocher plus tard au cas où, par hasard, il n’aurait pas, comme lui, professé le même mépris pour l’étude.
Il allait donc le confier aux soins d’un précepteur, mais la perspective d’avoir sans cesse sous les yeux une sorte de pédagogue, de savant, lui fît bien vite abandonner ce proj et.
C’est alors que, quoique sa répugnance à se séparer de l’enfant, fût grande, il le fit entrer au lycée d’Avignon en lui donnant comme correspondant un ancien camarade de plaisirs, M. le baron des Zo bes.
Bien qu’élevé dans l’horreur de tout ce qui touchait à la scolastique, Gaston fit de si rapides progrès, qu’à19ans il achevait sa réthorique et que l’année suivante il subissait avec éclat ses examens au baccalaureat es-lettres.
Il se trouvait à Paris où l’avait envoyé son oncle pour achever son éducation, quand celui-ci mourut subitement d’une pleurésie contractée dans une battue aux canards.
Gaston héritait ainsi du titre de comte et d’une fortune qui, jointe à la sienne, élevait ses revenus à50,000 livres environ.
Il confia l’administration de ses biens au notaire de la famille et la direction du château et de ses dépendances à un brave homme nommé Gardiol qui, depuis plus de trente ans, exerçait les fonctions de garde-chasse dans toute rétendue du domaine.
Libre désormais, le jeune héritier, comme l’appelaient ses intimes, s’établit définitivement à Paris et y mena si largement la vie, qu’en moins de dix ans cette brillante fortune se trouva réduite en un capital infime et relativement dérisoire.
Chose invraisemblable cette débâcle n’était point connue à l’Isle. Sous prétexte qu’il ne devait plus habiter le pays, M. de Velorgue avait vendu peu à peu les nombreuses propriétés qu’il y possédait afin d’en convertir le montant, disait-il, en espèces ou en obligations. Si bien que quoique ruiné, il ne cessa de bénéficier dans le Comtat de toute la notoriété qui s’attachait à son nom.
Malheureusement cette considération ne pouvait suffire à ses besoins et faire face à ses exigences. Il fallut songer à en tirer parti.
C’est pourquoi, après avoir tenté en vain d’utiliser sur place ces dehors qu’il tenait de la nature, et ce titre qui lui venait de ses ancêtres, il se décida à aller promener le tout dans plusieurs villes du midi avec l’espoir de trouver plus facilement acquéreur. Mais ses illusions furent de courte durée. Il ne tarda pas à s’apercevoir qu’en province comme à Paris, les quelques parvenus qui ont rêvé d’une noble alliance sont devenus d’une exigence telle, qu’à moins de descendre en ligne directe d’une maison princière, on ne saurait songer sérieusement à troquer un titre contre une dot. Cette baisse générale sur les couronnes désenchanta le jeune comte. Il se disposait à retourner à Paris, lorsque fort heureusement pour lui, le baron des Zobes, qui rentrait à Avignon, après une courte absence, et à qui il faisait part de sa situation désespérée, voulut bien se charger de tenter une démarche auprès de M. Donat qu’il connaissait de longue date.
–Une fille charmante et trois millions en perspective, c’est assez présentable, comme vous voyez, mon jeune ami, lui dit-il.
Et comme le jeune homme manifestait déjà des doutes sur le résultat de ces négociations,
–Attendez donc avant de vous prononcer, continua le baron. Je sais par cœur mon bonhomme, et je vous jure qu’il ne ressemble en rien à tous les croquants qui n’ont pas craint de vous marchander. Nous réussirons, vous verrez. Mais pour cela, il est nécessaire que vous vous fixiez quelques mois à Velorgue. La saison où nous sommes–juillet finissait à peine,–la chasse dont l’ouverture approche, quelques réparations à faire au château, sont autant de raisons qui expliqueront votre séjour à l’Isle.
Il est nécessaire que je vous aie sous la main. Or, comme je ne perdrai pas de temps, c’est bien le diable, étant donnée l’influence que j’exerce à Montfavet, si d’ici quelques mois vous n’avez pas en caisse de quoi redorer votre blason.
Gaston, ébranlé par cette confiance de son ami, se confondait déjà en remerciments.
–Bah! lui dit celui-ci, est-ce qu’entre gens de condition, la solidarité n’est pas le premier des devoirs? Vous ne me devez rien. Seulement, ajouta-t-il en baissant la voix et sur le ton de la confidence, je vous avouerai–ceci bien entre nous–que je suis depuis quelque temps fort gêné, et que j’aurai quelquefois besoin de vos services.
–Soyez tranquille, interrompit Gaston qui avait compris. Puis, avec un sourire dont la raillerie parut échapper à son interlocuteur,
La solidarité, dit-il, en lui tendant la main.
–C’est bien cela. Et maintenant, laissez moi faire, je me charge de tout.
Le baron était ravi. Connaissant la générosité de M. de Velorgue et ne doutant pas du succès de son entreprise, il escomptait déjà les bénéfices que ce mariage pouvait lui rapporter. Il résolut sans plus tarder de se mettre en campagne. Les épaves de sa fortune, jadis brillante, se trouvaient représentées maintenant par des rentes si insuffisantes, qu’il ne négligeait jamais l’occasion d’y ajouter un supplément quelconque. Lorsque par hasard cet imprévu lui faisait défaut, ce vieillard de soixante ans, toujours aussi imprévoyant qu’au temps de sa jeunesse, se trouvait alors réduit à emprunter quelques louis avec la désinvolture d’un fils de famille qui attend des fonds. Toujours élégant et coquet, cachant adroitement sa situation de plus en plus obérée, il était parvenu, aidé de ses intimes, qui ne cessaient de le considérer comme un grand enfant, à conserver intact tout son prestige de baron.
C’est donc à ce prestige qu’il se disposait à faire appel, pendant que son jeune protégé opérait son entrée dans le domaine de ses pères, au grand ébahissement de Gardiol, le vieux serviteur.
Le château de Velorgue, bâti dans la vallée du même nom, montre avec coquetterie les créneaux de ses tourelles, au voyageur qui suit la route de l’Isle à Cavaillon.
La partie formant le principal corps de logis a un grand air d’ancienneté aristocratique. Un large escalier dont le lichen et la mousse ont envahi les marches, conduit à une terrasse qui domine la plaine et qu’entoure un superbe balcon de fer artistement forgé. Çà et là quelques vieux vases en faïence jaune, dans lesquels languissent des lauriers roses privés de soins et à demi-brûlés par le soleil. Du pied même de cette terrasse s’étend un immense jardin planté de tilleuls, d’ormeaux et de platanes séculaires dont l’ombre épaisse se projette sur le gravier fin des allées. Tout autour de ce jardin et lui faisant une ceinture de pierres, court un mur haut de deux mètres, effrité par le temps. Au milieu d’une pelouse émaillée de petites fleurs des champs, se trouve un large bassin rempli d’une eau verdâtre et stagnante dans laquelle un Triton manchot semble se baigner à regret, pendant que sur les bords se balancent mélancoliquement les nénufars et les glaïeuls. Un mince filet d’eau claire et limpide, provenant des infiltrations de la Sorgue, traverse silencieusement cette solitude et pourrait bien passer inaperçu, si deux ponts de rocaille à moitié détruits, ne décelaient sa présence, tout en achevant de donner à cet ensemble, un véritable cachet de vétusté rustique.
Au fronton de la grande porte d’entrée, est un large écusson en pierre sculptée aux armes des Velorgue:
D’azur à la fasce de sinople, chargé de trois merlettes d’or accompagné de trois croissants de second émail. Comme support deux lions rampants. Le tout surmonté d’une couronne comtale.
Dans l’intérieur du château tout tombe en ruines. Des lambeaux de tapisserie de haute-lice viennent reposer leur chaine effiloquée sur les dossiers des fauteuils vermoulus. Le plancher lui-même, veuf de tout carrelage à divers endroits, met à nu de lourdes solives dont la surface pourrit lentement sous l’action du temps. Les vitres, noircies au dehors par la poussière et la pluie, tamisent dans ces pièces une clarté douteuse. Les portes, gonflées par l’humidité, ne tournent sur leurs gonds, qu’en grinçant et laissent pénétrer par leurs ouvertures, le mistral qui règne là en véritable autocrate.
Aussi, par les nuits froides de l’hiver, ce ne sont que gémissements et plaintes, fracas de battants pleurant sur leurs pentures pendant que la girouette, perchée comme un oiseau sur les toits, gémit sous le souffle implacable du vent du nord.
L’arrivée du comte de Velorgue vint animer ces lieux, où la tristesse et l’ennui avaient depuis longtemps fait élection de domicile.
En quelques mois tout fut à peu près transformé. L’eau de l’étang reprit son cours accoutumé, les murs de clôture furent rapiécés par les mains inhabiles d’un maçon de campagne et les nombreuses trouées dont ils étaient semés, recouvertes de mortier et de chaux, dont les taches blanches garantissaient désormais l’intérieur de l’habitation contre les regards indiscrets.
Les fleurs mortes furent arrachées, les appartements remis à neuf, les marches en pierre soigneusement lavées et sur toute la longueur de la façade intérieure, on vit courir comme par enchantement des glycines, des clématites et des convolvulus.
Un mois s’écoula ainsi. Le comte, tout occupé par les réparations qu’il dirigeait lui-même, n’eut point le temps de languir. Pourtant, quelle que fût la lenteur avec laquelle ces travaux avaient été exécutés, il vint un moment où il désespérait de pouvoir disposer de toute la patience que l’on avait exigée de lui, quand l’ouverture de la chasse vint faire une courte diversion à la monotonie de sa nouvelle existence.
C’est sur ces entrefaites qu’il fit la connaissance du commandant Besson, dont la propriété touchait presque à la sienne.
Les deux hommes, qu’une même horreur de la solitude poussait l’un–vers l’autre, ne tardèrent pas à devenir intimes.
C’est ainsi que le lecteur les a vus déjeuner ensemble, au moment même où l’on remettait à M. de Velorgue une lettre du baron qui lui enjoignait de venir aussitôt à Avignon, d’où ils devaient se rendre à la villa de M. Donat père.
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