Kitabı oku: «Études sur l'histoire de l'art»

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Eugène Guillaume

Études sur l'histoire de l'art


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066328429

Table des matières

LE PANTHÉON D’AGRIPPA A PROPOS DE DECOUVERTES RÉCENTES

LES RUINES DE PALMYRE ET LEUR RÉCENT EXPLORATEUR

I

II

III

IV

V

VI

VII

DANTE CONSIDÉRÉ COMME ARTISTE

APOLLON

BACCHUS

CÉRÈS

LE COSTUME

LA COIFFURE

LES BIJOUX

LE BRACELET

LES BAGUES

BARBARE

CAPTIF


On a réuni dans ce volume des morceaux qui ont tous l’enseignement pour objet. Indépendamment d’articles destinés à faire connaître certains travaux de découverte exécutés par des pensionnaires de l’Académie de France à Rome, les notices qui suivent peuvent être considérées comme donnant la mesure d’un ouvrage dans lequel les jeunes artistes trouveraient, sommairement résumées, les indications dont ils ont le plus besoin pour aborder les sujets qu’ils ont à traiter dans leurs études. La mythologie, les mœurs (en prenant ce mot tel qu’il est entendu dans la langue des Beaux-Arts) et l’histoire se trouvent représentées dans ce recueil par des exemples qui ont paru dignes d’intérêt.

LE PANTHÉON D’AGRIPPA A PROPOS DE DECOUVERTES RÉCENTES

Table des matières

(Revue des Deux-Mondes, du 1er août 1892.)

Depuis quelque temps on s’est beaucoup occupé des découvertes faites au Panthéon d’Agrippa par un jeune pensionnaire de l’Académie de France, M. Chedanne. On en a parlé avec la compétence la plus bienveillante, mais sans entrer dans le détail ; c’est pourquoi il m’a semblé qu’il y aurait intérêt à en exposer ici l’objet et la suite. D’autres en traiteront plus savamment. L’artiste lui-même les expliquera mieux que personne au moyen de beaux dessins qu’il excelle à exécuter. Pour moi, je veux seulement m’attacher au fait lui-même et à ce qu’il nous laisse à penser.

Sans qu’on le sache assez, je crois, on a toujours donné une grande attention au Panthéon, non-seulement pour l’admirer, mais aussi pour le comprendre. Les artistes et les savants l’ont étudié à l’envi, tant à raison de sa beauté que pour mettre d’accord ce qu’on y voit avec ce qu’en ont écrit les auteurs anciens. Depuis la Renaissance on s’est donc appliqué à le bien connaître et à se rendre compte de ce qu’il était dans son premier état; et pour cela notre siècle n’aura pas moins fait que les siècles précédents. Parmi les travaux qu’il a consacrés à cette reconstitution idéale, il faut compter les apologies érudites comme celle de Charles Fea; l’ouvrage d’un docte architecte allemand, M. Frédéric Adler , et les beaux mémoires de M. le commandeur Lanciani publiés dans différents recueils italiens d’archéologie. Dans ce mouvement fécond, la France n’est pas restée en arrière et on a pu voir dernièrement à Paris une restauration en relief du noble édifice exécutée sous la direction de M. Chipiez. Mais le Panthéon étant un monument classique, il était naturel que les pensionnaires de l’Académie de France à Rome le prissent pour sujet de leurs études. Ils n’y ont pas manqué et ils l’ont plusieurs fois reproduit avec talent et avec amour. Un des plus anciens parmi eux, un de nos maîtres, M. Achille Leclère, en a fait une restauration excellente. Malheureusement, elle n’a pas été publiée et ceux qui s’en sont autorisés ont dû la consulter à l’École des Beaux-Arts où elle est déposée. Depuis ont paru, à la suite des envois de MM. H. Labrouste, Baltard, André, Louvet et Daumet, les superbes dessins de M. Brune. Et maintenant, viennent de se produire les découvertes de M. Chedanne dont l’importance est déjà appréciée en Italie à toute sa valeur.

Le Panthéon n’a jamais cessé d’être considéré comme un des monuments les plus remarquables de la Rome antique. En tout cas, il en est, de beaucoup, le mieux conservé ; car s’il a été protégé par une sorte de prédilection dont il a toujours été l’objet, la solidité de sa construction l’a aussi très bien défendu. Impossible de n’être pas frappé de ce qu’il y a d’original dans sa structure. Quand on le voit, on y distingue aussitôt un ensemble de formes et de matériaux unique: une rotonde de briques précédée d’un vestibule quadrangulaire bâti de marbre et de granit. Cet assemblage d’éléments rectilignes et d’éléments circulaires est particulier; il a une physionomie à soi. Peut-ètre en peut-on trouver l’embryon dans la cabane latine. Mais rien n’est plus éloigné de l’idée que l’on a d’un temple, et surtout d’un temple inspiré des Grecs, qu’un pareil composé. Aussi, a-t-il été accepté comme un type de l’architecture romaine et même comme une œuvre tout empreinte de l’austérité républicaine.

Quoi qu’il en soit, c’est un monument de grand caractère. L’aspect en est sévère et même un peu sombre. Si le portique est ouvert et élégant, la rotonde, rigoureusement fermée au regard, a quelque chose de pesant et la partie voûtée qui la surmonte, vue du dehors, ne donne pas l’idée de son élévation. Il faut entrer dans l’édifice pour en comprendre la beauté. Alors on ne peut qu’admirer l’ensemble qu’il présente, et ses proportions robustes, et la hardiesse de sa coupole, et les belles dispositions de ses autels. On est étonné du vide considérable que la construction enveloppe, et il se dégage du tout une idée de puissance et d’harmonie. Cependant le sentiment que l’on éprouve reste grave. La décoration est très riche; mais la lumière, venant de l’ouverture unique ménagée au sommet de la coupole, tombe d’une grande hauteur, allonge les ombres des corniches et des chapiteaux et attriste l’ensemble par un excès de clair-obscur. Sans s’en rendre compte, on est surpris de voir un si grand espace dans un jour reflété. On ne saurait dire si c’est l’édifice qui est élevé ou si c’est qu’on se trouve en un endroit profond. L’impression est mystérieuse, et, si le lieu est sacré, c’est un peu comme un hypogée.

Pour être compris, il importe de dire quelque chose de l’histoire du Panthéon, et même d’appuyer sur les faits principaux qu’elle présente. D’après les idées généralement reçues, sa construction remonterait aux dernières années de l’ère païenne; Agrippa l’aurait achevé pendant son troisième consulat: c’est ce qu’atteste l’inscription qu’il a fait graver sur la frise du portique où on la lit encore. Il aurait choisi pour élever ce temple et d’autres édifices qu’il voulait y joindre, un endroit resté libre dans le Champ de Mars: le marais de la Chèvre, célèbre dès les premiers temps de l’histoire romaine. C’est là que Romulus aurait été enlevé au ciel au milieu d’un orage. Agrippa avait eu l’idée d’établir son Panthéon dans ce lieu déjà consacré par une antique apothéose. Mais, en même temps, il avait fait preuve d’un esprit pratique. Ce marécage était inoccupé. En le comblant on créait des terrains et, de la sorte, sans expropriations, on arrivait à disposer de vastes espaces. Voilà ce qu’avait fait le gendre d’Auguste, qui était un grand capitaine, mais aussi un flatteur entendu et un administrateur habile.

Il n’est plus question de savoir si le Panthéon était dédié à Jupiter Vengeur: on a rectifié le texte de Pline qui avait accrédité cette erreur. On pense, et cela sur le témoignage de Dion Cassius, que le temple avait été consacré aux Dieux de la Gens Julia. Suivant Dion, Mars et Vénus y présidaient avec Jules-César. Autour d’eux, des divinités et des héros appartenant au même patronage politique et religieux y devaient avoir leurs autels, et tous ensemble formaient en quelque sorte l’Olympe domestique de la famille impériale. Auguste avait refusé d’avoir une place dans ce sanctuaire. Il avait voulu que sa statue fût au dehors, en ayant celle d’Agrippa pour pendant. De là, croit-on, les deux grandes niches qui se voient de chaque côté de la porte sous le vestibule. Telle est l’opinion généralement admise. Quelques savants vont jusqu’à nommer l’architecte du Panthéon, qui serait un certain Valérius d’Ostie. Quant à la décoration de l’édifice, il faut lire ce qu’en dit Pline, qui l’avait vue: car pour tout ce qui a été écrit et dessiné à ce sujet, son texte fait autorité, tout en restant l’objet d’un éternel commentaire: — «Agrippa, dit-il, décora le Panthéon. Diogène d’Athènesplaça sur les colonnes du temple des cariatides, qui sont considérées comme des ouvrages d’un mérite rare, aussi bien que les figures placées sur le faîte du monument; mais à cause de leur élévation celles-ci sont moins admirées.» — Ailleurs, le même auteur nous apprend que les chapiteaux des colonnes étaient en bronze de Syracuse. Enfin, d’après les traditions et l’état du portique jusqu’au pontificat d’Urbain VIII en 1623, la charpente aurait été de bronze ainsi que des voûtes placées sur les colonnes. Le Panthéon nous apparaît donc comme une œuvre de forme composite dans laquelle le bronze était combiné pour une large part avec le marbre et d’autres matériaux. Mais je remarque que pas un mot, dans Pline, n’implique l’association d’un portique rectangulaire avec un bâtiment cylindrique et que, chez l’écrivain, ni directement, ni par allusion il n’est question d’une coupole.

Les autres édifices élevés par Agrippa consistaient d’abord en une sorte de gymnase avec une étuve, ce qu’on nommait un laconicum; il était adossé au temple. Puis venaient les thermes avec leurs piscines, leurs eaux vives et leurs vastes jardins. Ces grands ouvrages avaient été construits à la fois et à la suite, non sans quelques tâtonnements. En effet, le Panthéon et le laconicum auraient été menés d’ensemble; peu après, on aurait bâti les thermes, ce qui aurait entraîné des modifications au laconicum. Avec une sagacité patiente, on est arrivé à mettre d’accord les dates assignées à la consécration de ces constructions, en interprétant les dires un peu confus des historiens et les textes lapidaires. Travail savant et délicat, d’où il résulte que la dédicace du Panthéon a eu lieu vingt-sept ans avant notre ère, l’achèvement du laconicum deux ans plus tard, et que les thermes n’auraient été livrés au public que sept ans après, soit l’an de Rome 726, dix-neuf années avant l’ère chrétienne. Tout cela est fort plausible, spécialement en ce qui concerne les thermes, qui n’auraient pu être ouverts plus tôt, l’aqueduc destiné à les alimenter n’ayant été terminé lui-même qu’en 726.

Les textes dont il faudrait établir la concordance, et qu’on rend presque contemporains, embrassent plus de deux cents ans. Ainsi, nous pouvons nous arrêter à considérer ce qu’était, dans son ensemble, le quartier du Panthéon, sous Septime-Sévère et ses premiers successeurs. Cette partie du Champ de Mars, rendue déjà magnifique par Agrippa, n’avait pas tardé à se remplir d’édifices superbes. La carte topographique de Rome, que M. Lanciani se prépare à publier, dira le dernier mot de la science sur la ville antique et en particulier sur la région dont Agrippa avait créé le sol. Mais en consultant à cet endroit les plans dressés par Canina, on voit combien le terrain avait été rapidement occupé, combien il avait attiré l’attention des empereurs, tous désireux de bâtir. Sans être astreint à regarder comme définitivement fixé le périmètre d’édifices dont l’existence est incontestée, mais qui nous sont présentés dans les conditions d’une symétrie trop absolue, on peut imaginer quel ensemble de constructions grandioses ce lieu réunissait au commencement du IIIe siècle. Devant le Panthéon s’étendait une place entourée de trois côtés d’un portique Au milieu, là où devait s’élever plus tard l’arc vulgairement appelé de la Pitié, le spectateur pouvait s’arrêter ayant en face de lui le monument lui-même avec sa masse caractéristique, les bronzes étincelants de sa couverture et les escaliers sur lesquels il s’élevait. A la droite du visiteur et bordant la place, les thermes de Néron et d’Alexandre-Sévère, entourés et ombragés d’un bois épais. A sa gauche, les thermes d’Adrien; et, de tous côtés, sur ses pas, des temples, des basiliques, des gymnases, et diverses enceintes parmi des plantations d’arbres et des fontaines. Ce quartier était bas et naturellement se prêtait à recevoir les eaux. Elles y venaient de toutes parts. Agrippa, au moyen de travaux considérables, les y avait amenées et leur avait ménagé des issues. Elles s’écoulaient; et on n’en avait que le bienfait sanitaire, le spectacle fuyant et la fraîcheur.

Chaque règne avait donc ajouté aux embellissements commencés sous Auguste, et il s’était formé autour du Panthéon une ville monumentale. L’aspect qu’elle présentait dans son ensemble devait contraster avec le reste de la cité. Tandis que le principe de l’architecture grecque prévalait au Forum, le système du plein cintre et de la voûte l’emportait alors au Champ de Mars. La coupole y faisait songer à l’Asie. Les dispositions architectoniques appropriées à des usages empruntés à l’orient, transformaient cette région, qui devait rappeler Séleucie, Antioche, Alexandrie, les métropoles de la Syrie, de la Mésopotamie, de l’Égypte.

De loin nous pouvons suivre le Panthéon à travers l’histoire. Parfois il semble oublié, anéanti peut-être? puis il apparaît de nouveau intact et surtout admiré. En effet, il a toujours été regardé comme une merveille. Sous Antonin le Pieux, il était cité parmi les plus beaux édifices; et, en cela, l’opinion n’a jamais changé. Mais sa conservation n’est pas ce qu’il offre de moins étonnant. Les monuments de toute sorte dont il était environné ont disparu; et lui, malgré l’effort des éléments et les outrages qu’il a subis de la part des barbares aussi bien que de ses admirateurs, il est encore debout. Il a perdu ses ornements de métal et son revêtement de stuc, et, à plusieurs reprises, il a fallu le débarrasser des constructions parasites qui le défiguraient. Et, cependant, tout en portant la trace de tant de ravages et de contacts désastreux, il n’a point l’aspect d’une ruine. Loin de là, avec son intégrité vénérable, il est encore vivant. Et cependant par combien de vicissitudes n’a-t-il point passé !

On voit dans Dion Cassius qu’en l’an 80, sous le règne de Titus, il fut gravement endommagé parle feu. Ce qui périt certainement alors, ce fut le monument élevé par Agrippa. Domitien le rétablit; mais trente années plus tard, du temps de Trajan, un nouvel incendie y fut allumé par la foudre. Après quelque temps, vers 123, Adrien le restaura en même temps que d’autres édifices qui en étaient proches. Enfin, au plus tôt en 203, Septime-Sévère et son fils, qu’il s’était associé, le remirent dans tout son éclat; car, comme le porte l’inscription gravée aussi sur le frontispice du monument, le temps l’avait ruiné. Le latin dit corruptum, ce qui peut impliquer quelque chose de plus que des dégâts matériels. N’aurait-il pas été dénaturé ?

Quoi qu’il en soit, voilà une première période de l’existence du Panthéon, et déjà quelques questions viennent se poser. Si le monument a été construit, dans le principe, tel qu’il a été restitué et qu’on le voit encore, comment a-t-il pu brûler? Le portique, si les poutres de sa charpente étaient seulement revêtues de bronze, était exposé à devenir la proie des flammes. Mais dans la rotonde, où il n’entre pas de bois, rien ne pouvait servir d’aliment au feu: sa construction en briques la rend incombustible. Remarquons qu’après la réfection d’Adrien, malgré tous les hasards qu’il devra traverser, le Panthéon ne brûlera plus. En tous cas, à partir de Septime-Sévère, il a pris sa forme définitive, celle qu’il a conservée jusqu’ici.

Depuis ce moment, un grand silence se fait. Mais on peut penser qu’en 399 le sanctuaire de la Gens Julia fut atteint par la loi d’Honorius et fermé avec les derniers temples païens. Et on n’en parle plus jusqu’en 608, où le pape Boniface IV l’obtint de l’empereur Phocas et en fit une église. Par ses soins, le culte de la Vierge y fut établi conjointement avec le culte de tous les martyrs, qui vint y remplacer celui de tous les dieux. Des reliques saintes, tirées des premiers cimetières chrétiens, y furent apportées sur plusieurs chariots et y furent placées sous le maître-autel. Longtemps on vit, à droite de l’abside, une vieille peinture représentant Boniface tenant dans sa main le Panthéon, auquel il avait donné le nom de Sainte-Marie-de-la-Rotonde.

Mais quel avait été son sort pendant les deux cent neuf ans qui s’étaient écoulés depuis qu’il avait cessé d’être un temple, jusqu’au moment où il avait reçu du pape Boniface une autre destination religieuse? Ce serait, je crois, un point à éclaircir. Fut-il simplement interdit? Servit il à quelque usage civil? Fut-il réuni aux thermes, et les thermes eux-mêmes existaient-ils encore? Autant de questions dignes d’intérêt et auxquelles un seul, homme pourrait répondre: le savant M. Corvisieri. Mais quelle qu’ait été son utilisation transitoire, il avait conservé sa parure première. Il la possédait encore après sa nouvelle consécration. C’était toujours un monument à la décoration duquel les métaux concouraient brillamment. De là lui vint un des plus grands outrages qu’il eût reçus des hommes. Genséric avait pillé Rome pendant quatorze jours, et le sac d’Alaric en avait duré trois, sans que le Panthéon eût été autrement endommagé. Mais en 663, l’empereur Constant, étant venu passer douze jours à Rome, y donna un spectable déplorable. En même temps qu’il faisait ses dévotions aux sanctuaires les plus vénérés, il dépouillait la ville de tous les ornements de métal qu’il put emporter. A peine épargna-t-il Saint-Pierre. Mais il enleva, entre autres objets précieux, les tuiles de bronze doré qui formaient la toiture de la Rotonde. Depuis, on verra souvent les papes occupés à revêtir de plomb la coupole ainsi dénudée. C’est un travail de réfection et d’entretien dont on trouve la trace depuis Grégoire III, en 725, jusqu’aux pontificats de Martin V, d’Eugène IV et de Nicolas V qui appartiennent tous trois au xve siècle. Un souci qu’ont eu également les papes a été celui de débarrasser le portique des échoppes et des boutiques de petits marchands et d’artisans qui le déshonoraient. Eugène IV, Clément VII et Paul V se distinguèrent en cela par leur zèle. On s’y reprendra à bien des fois pour isoler le Panthéon, et ce ne sera qu’en 1823 qu’on verra la place nettoyée, et seulement en 1881 que l’édifice sera délivré des dernières constructions qui l’enserraient.

La partie de l’histoire du Panthéon qui nous intéresse le plus commence à la Renaissance, parce qu’elle se mêle alors à l’histoire de l’art. Tel que nous le voyons aujourd’hui, le monument présente à l’intérieur des dispositions très claires et qui n’ont jamais été changées. Élevé sur un plan circulaire et avec sa coupole, toute sa construction repose sur huit massifs de maçonnerie ou pieds-droits et sur des colonnes. On y voit quinze autels, sept grands, placés dans les enfoncements qui sont entre les pieds-droits, et huit petits, qui, appliqués à ces parties pleines, sont surmontés de tabernacles portés sur des colonnes plus petites. Au-dessus règne un entablement, et tout cela constitue la structure et la décoration du rez-de-chaussée. Plus haut se développe un grand bandeau, un attique percé de fenêtres couronnées de frontons et séparées les unes des autres par des compartiments de stuc de différentes couleurs. Puis, sur un second entablement, s’élève la coupole avec ses caissons. Cet ensemble de lignes et de formes est rehaussé par la richesse des matériaux. Pas une partie qui, d’abord, n’ait été bâtie ou ornée de marbres précieux, de métaux, de porphyre. Par ses dispositions générales et par son décor, le Panthéon a exercé la plus grande influence sur l’architecture moderne. On voit que depuis le commencement du xve siècle les architectes s’en sont inspirés; mais on peut dire que la coupole même, considérée comme type, n’a pris toute sa valeur et développé extérieurement sa beauté que depuis que les artistes l’ont élevée sur le corps d’un édifice. A Rome, à partir de la construction de Saint-Pierre, elle a servi de modèle aux dômes nombreux qui marquent dans la silhouette de la ville. Enfin, c’est de l’assemblage des matériaux richement colorés qui décorant la Rotonde qu’est venu le goût de somptueuse polychromie lapidaire qui règne dans les églises d’Italie depuis la Renaissance.

A partir de cette époque, le Panthéon devient donc un objet d’étude pour les grands artistes. On sait assez ce que Bramante en a tiré. Raphaël, surintendant des édifices de Rome, l’aimait et sans doute était frappé de son aspect mystérieux et presque funéraire puisqu’il voulut y avoir son tombeau. Il avait conçu le projet de rétablir les monuments antiques et il avait fait, à ce sujet, un programme magnifique. Nul doute que le Panthéon ne fût compris dans ses prévisions. Il en a laissé deux dessins que M. le baron de Geymüller nous a fait connaître et qui ont le caractère d’une restauration. Alors, tout au moins, la façade devait être en assez mauvais état; car on sait que, depuis un temps indéterminé jusqu’au XVIe siècle, il manquait trois colonnes à l’angle oriental du portique. Celui-ci fut encore compromis davantage quand Urbain VIII le dépouilla des bronzes que les barbares et après eux l’empereur Constant y avaient laissés. Et je n’ai pas à rappeler ce que dit Pasquin de cet acte de vandalisme.

Ce fut Alexandre VII qui compléta le vestibule. Il avait pour la Rotonde une admiration très vive. Mais s’il fut bien inspiré dans sa prédilection pour elle, tant qu’il s’agit d’en déblayer les abords et d’en remettre la colonnade en état, il parut moins heureux quand il fit étudier un projet pour orner la coupole et pour vitrer l’ouverture qui est à son sommet. En réalité, la Renaissance, si éprise des anciens, prenait avec eux de grandes libertés. Nous passons pour ne pas exagérer le respet. Cependant, avec notre fidélité à l’histoire et nos scrupules quand nous devons toucher aux œuvres du passé, nous nous étonnons de voir comment les restes les plus vénérables de l’antiquité étaient diminués et compromis par ceux-là mêmes qui professaient pour eux une sorte de culte. Chacun, à sa manière, y a laissé sa trace. En ce genre, aucun dommage n’est comparable à celui qui fut porté au Panthéon par Benoît XIV. Son architecte, Paul Posi, refit à sa manière la décoration de l’attique, et, pour agrandir et ouvrir les fenêtres simulées qui s’y voyaient, il coupa les arcs de décharge placés immédiatement au-dessus des colonnes. La conséquence de ce travail n’était que trop certaine: la coupole se crevassa, mais heureusement sans fléchir.

A côté de ces entreprises, le plus souvent regrettables, combien le Panthéon n’a-t-il pas suscité de travaux dignes de louanges! Combien d’artistes et de savants ne l’ont-ils pas étudié avec le seul désir de faire ressortir ses beautés et d’en pénétrer la raison. Raphaël n’avait pas été le premier à en tracer une image. Avant lui, sous le pontificat de Paul II en 1464, François di Giorgio Martini l’avait fait, sans beaucoup de fidélité sans doute, mais obéissant déjà à un puissant attrait. Il est impossible de donner avec des mots l’idée de ces dessins des maîtres de la Renaissance si différents des nôtres par le caractère. Il faudrait en présenter ici des fac-similés. Qu’on sache donc seulement que Palladio et Serlio, que Jacques Sansovino, que Balthazaret Salluste Peruzzi entre tous, que Julien de San-Gallo, Antoine Dosio et Chérubin Alberti ont rivalisé pour le vieux monument d’admiration passionnée. Les critiques d’Antoine de San-Gallo le jeune n’ont rien ôté de sa valeur à ce concert d’enthousiasme. Depuis près de cinq cents ans le Panthéon est l’objet d’un hommage ininterrompu. Les livres et les dessins qui lui ont été consacrés composent un répertoire immense. Les architectes français y tiennent un rang honorable, mais, à mon sens, ils devraient y occuper une place plus grande. Les ouvrages de Desgodetz et d’Isabelle jouissent, en la matière, d’une autorité incontestée et j’ai déjà parlé de la remarquable restauration d’Achille Leclère et d’autres documents originaux également inédits. Signés d’architectes qui comptent parmi les plus distingués de notre temps, ils sont déposés à la bibliothèque de l’École des Beaux-Arts et à la Bibliothèque nationale. En les consultant, on trouverait de nombreux relevés faits sur le monument même et des rendus exécutés, d’après ces données exactes, avec le plus profond sentiment du caractère antique.

En résumé, la bibliographie du Panthéon, livres et documents figurés, peut se partager en quelques catégories. On y rencontre d’abord les études qui intéressent la théorie de l’architecture, études où l’on s’est efforcé de consigner, au moyen de mensurations plus ou moins fidèles, les proportions de l’édifice. Mais en même temps on voit paraître chez différents auteurs une autre tendance. Le travail auquel ils se livraient ne pouvait manquer d’éveiller en eux le sens critique. Plus leur examen était approfondi, et plus ils devaient être frappés des anomalies et des désaccords qui existent dans la structure du monument. Rien que l’association d’un portique à plates-bandes avec un édifice rond soulevait une question et voulait une date. Mais à côté du fait général, il y avait des faits de détail dont il fallait chercher l’explication. Ainsi, après avoir observé que le vestibule est détaché du reste et que son entablement meurt entre les deux corniches du tambour sans lien avec elles, on se demanda si le portique et la rotonde étaient contemporains et s’ils avaient été conçus d’un seul jet. On en vint à s’étonner qu’il y eût deux frontons, l’un surmontant un avant-corps de briques appliqué à la rotonde et presque entièrement masqué, et l’autre appartenant au portique de marbre, et que ce second, par son toit, vînt couper le premier à sa base sur une notable longueur. C’étaient autant de disparates qui provoquaient les contradictions et appelaient les commentaires. A ces problèmes que l’on hésitait à résoudre par respect pour l’antiquité, mais qu’on ne pouvait cependant supprimer, s’en ajoutaient d’autres qui réclamaient les lumières des archéologues. Comment reconstituer le Panthéon tel que le texte de Pline nous le fait concevoir? Nul doute sur le portique où on lit encore le nom d’Agrippa. Mais qu’étaient les sculptures du fronton? où étaient les chapiteaux en bronze de Syracuse? à quel endroit et comment étaient placées les cariatides de Diogène? Autant de questions qui, posées depuis longtemps, ne sont pas encore résolues; et l’on verra pourquoi.

Mais un point sur lequel on n’a raisonné que plus tard, c’est sur la construction du Panthéon et particulièrement sur les conditions de stabilité de la coupole. Et c’est cependant un sujet important. En effet, cette voûte est immense, et elle est encore la plus vaste qui existe. Elle n’a pas moins de 43m, 42 d’ouverture à sa base, sur 43m 12 de hauteur. Comment une pareille masse de matériaux est-elle tenue en équilibre depuis tant de siècles? Il y avait là une question de construction qui méritait d’être approfondie, mais qui restait indécise.

Au Panthéon, on se trouve donc en présence d’un triple ordre de difficultés. L’édifice est-il le fait d’une conception unique ou est-il le résultat d’une juxtaposition, impliquant une date différente pour chacune des parties qui le composent? Quel était l’édifice primitif, et comment le reconstituer en complétant ce qui existe au moyen des textes? Enfin, par quels artifices si excellents la rotonde et la coupole ont-elles été bâties, qu’elles sont restées debout jusqu’ici?

Sur les premières questions on n’a pu se mettre d’accord. Beaucoup d’artistes et d’antiquaires, parmi lesquels Palladio, Charles Fontana, Piranesi, Hirt, Fea, Nibby et Canina ont discuté sur l’adjonction possible du portique à la rotonde. Tandis que, parmi eux, les uns pensaient que la rotonde était plus ancienne que le vestibule, et que quelques-uns restaient dans le doute, d’autres concluaient à l’unité du monument et l’attribuaient à Agrippa. Toutes les raisons que l’on peut apporter. à l’appui de cette conclusion ont été présentées par Fea dans un livre publié d’abord en 1807, puis en 1820 sous ce titre décisif: L’integrità del Panteon rivendicata a Marco Agrippa.

Non moins nombreux sont ceux qui ont pris à cœur de restaurer le Panthéon conformément au témoignage de Pline. On avait bien pu concilier les textes, mais il était plus difficile de mettre les textes d’accord avec les faits. Si je ne craignais d’abuser, je citerais les architectes qui, comme Serlio, se sont joints aux savants pour s’occuper des chapiteaux de bronze; et ceux aussi qui ont travaillé sur les cariatides. Il suffira de dire sommairement quelles sont, sur l’un et l’autre sujet, les solutions qui ont été proposées. On ne sait pas bien ce qu’était le bronze syracusain, quelles étaient sa couleur et ses ressources; mais on a supposé que les chapiteaux de ce métal appartenaient aux tabernacles, et qu’après les incendies ils avaient été remplacés par des chapiteaux de marbre. Quant aux cariatides, il y en a, parmi nos auteurs, qui pensent qu’elles ont été enlevées par Boniface IV, mais alors on ne voit pas d’où elles auraient été extraites. Quelques autres s’en sont servis pour remplacer les colonnes des tabernacles, mettant ainsi la statue de l’autel entre deux figures de même grandeur, ce qui serait une faute. Certains d’entre eux les établissaient sous le vestibule soit sur les colonnes de la nef du milieu, soit dans les entre-colonnements. Enfin il en est qui les ont rangées sur l’attique, leur faisant ainsi porter l’entablement supérieur d’où part la coupole. Ce fut l’opinion de Winckelmann et c’est celle de M. Frédéric Adler. Suivant ce savant architecte, au-dessus des pieds-droits et des enfoncements formant chapelles, et, interrompu seulement par la niche du maître-autel et par la porte, aurait régné un entablement sans ressauts. Les cariatides y eussent été placées à l’aplomb des colonnes; et cette opinion est celle qui a généralement prévalu.

La construction était ce dont on s’était le moins occupé, soit qu’on crût la mieux connaître que le reste, soit qu’elle intéressât moins, ici, que l’esthétique et l’histoire. J’ai dit que l’édifice repose sur huit piliers; et l’on pensait que, conformément à ce que l’on observe dans plusieurs monuments romains, ces massifs de soutien étaient formés sur leurs deux faces de larges murs de brique, et que l’intervalle qui séparait ceux-ci était rempli d’un blocage de petits matériaux. On connaissait bien les arcs qui vont d’un pied-droit à l’autre; ces arcs ont toute l’épaisseur du tambour et se voient au dehors. Quant à la coupole, on imaginait qu’elle était soutenue par une suite de nervures allant de sa base à son sommet, et se reliant à différentes hauteurs par des couronnes de maçonnerie concentriques. Mais aussi on avait en grande considération le dessin de Piranesi qui figure, dans la voûte, des arcs curvilignes placés à une certaine hauteur, mais cependant sans points d’appui. Il y avait encore d’autres solutions qui, bien qu’elles fussent hypothétiques, ont été souvent répétées. D’ailleurs, on croyait la voûte construite en matériaux légers, par conséquent, moins forte qu’elle n’est et incapable de porter des ornements de métal. On savait bien qu’entre la voûte intérieure et sa paroi extérieure il existait un vide, et que des arcs-boutants maintenaient l’écartement des deux enveloppes; mais on ne savait point par quel artifice de construction la voûte intérieure se déchargeait sur ces contreforts.

Pour tout ce qui touche à la partie archéologique du sujet, personne ne connaît mieux et n’a plus parfaitement exposé l’état présent de la science que M. le commandeur Lanciani, le nouveau correspondant de l’Institut. En possession d’une érudition immense et plus versé que personne dans la connaissance des antiquités romaines, il a consigné dans des mémoires publiés soit dans les Notizie degli scavi di antichita, soit dans le Bollettino della Commissione areheologica comunale di Roma, le résultat de ses études sur le Panthéon. Ces travaux sont des modèles de méthode et de clarté. Pour lui, il n’hésite pas à penser que le portique et la rotonde, tels qu’ils existent aujourd’hui, ne sont pas entrés ensemble dans la conception du premier édifice, et cela par des raisons tirées des discordances architectoniques dont il a été parlé et qu’il fait ressortir avec évidence. Il y a là, selon lui, un problème à résoudre; et historiquement, il y a même un mystère qui vient de ce que les briques trouvées autour du monument et jusque dans l’avant-corps, qui est entre la rotonde et le portique, sont du temps d’Adrien. Une invitation à faire des recherches nouvelles, telle est, en somme, la conclusion de l’éminent archéologue.

Même invitation, même appel en ce qui concerne la construction. Quels moyens avaient été particulièrement employés pour élever la coupole? Un ingénieur qui est en même temps un esthéticien des plus délicats, M. Choisy, avait reconnu l’importance des questions qui se posaient à propos de cette voûte, «pour laquelle, dit-il, une durée de dix-neuf siècles semble être la meilleure garantie des procédés employés pour la bâtir». Et il ajoutait que «les connaissances de ces méthodes fourniraient une donnée précieuse pour l’avancement de l’art de bâtir et un fait important pour l’histoire de l’architecture antique».

Et avant d’aller plus loin, je résume encore l’état des idées sur le Panthéon: doute sur son unité ; croyance à l’antériorité probable de la rotonde par rapport au portique; désir de connaître le système de construction employé pour la coupole et ayant assuré sa durée.

C’est ici que se place l’heureuse intervention d’un pensionnaire de l’Académie de France, de M. Chedanne. Le règlement de l’Académie porte que, dans la dernière année de son séjour en Italie, le pensionnaire architecte exécutera la restauration d’un édifice antique, travail comprenant un état actuel et un état restauré de cet édifice. Un mémoire historique et justificatif sera joint à ces dessins. Je croirais amoindrir mon sujet en ne disant pas que l’idée de ce bel exercice est due à Colbert. En tout cas, l’artiste choisit librement le monument qu’il veut restituer; M. Chedanne a porté sa préférence sur le Panthéon.

Maintenant, voici dans quel ordre il a procédé, et la méthode qu’il a suivie n’est pas le moindre intérêt qu’offre son travail; elle en est, en partie, la moralité. Il a commencé par relever le plan du monument. Bien d’autres architectes l’avaient fait avant lui. Mais M. Chedanne le recommença en y portant une attention extrême; et ses mesures, prises avec un soin minutieux et soumises à maintes vérifications, lui donnèrent un premier et important résultat. Jusqu’ici, on avait distingué dans le Panthéon le gros œuvre et la décoration. On pensait que la construction avait d’abord été faite de manière à se suffire à elle-même et que, après cela, on avait appliqué sur le massif de maçonnerie une ordonnance architectonique indépendante et constituant un simple placage. C’était l’opinion de Viollet-le-Duc, et elle avait grand crédit. Dans ces conditions, les deux éléments n’eussent pas été dans une corrélation intime. Mais, le plan une fois dressé, M. Chedanne reconnut, par la direction d’axes encore inexactement déterminés avant lui, que la construction et le décor formaient, sur le sol, un tout parfaitement uni, s’ordonnaient suivant des lignes identiques. Il s’arrêta à cette constatation, qui était une première découverte, et il en conclut qu’une pareille unité, si elle existait dans le plan, devait se retrouver dans l’élévation et dans toutes les parties de l’édifice. Cette vue si logique était bien celle d’un véritable architecte. Elle est conforme aux plus saines théories de l’art; elle devait bientôt se vérifier.

Depuis longtemps déjà, on remarquait, en quelques places, à la base de la coupole, des traces d infiltration. Elles existaient à droite et à gauche de l’autel principal. Elles appelaient une réfection prochaine des enduits salpêtrés. Mais comment l’opérer? Il appartenait à l’administration d’y pourvoir. Appuyé par deux amis, qui sont l’un et l’autre membres du parlement italien et éminents architectes, M. le comte Sacconi et M. Luca Beltrami, M. Chedanne obtint que la restauration des caissons, restauration nécessaire, fût entreprise. On y procéda sous ses yeux et, le 20 mars, après que le revêtement endommagé par l’humidité eût été abattu, on vit aussitôt que la coupole repose sur une série de petits arcs encore ignorés et en même temps que ces arcs retombent rigoureusement, au moyen de piliers, sur l’axe des colonnes du rez-de-chaussée. De plus, ces arcs sont, non pas inclinés comme la voûte, mais dans une direction verticale. Que conclure de là ? C’est que ce système d’arceaux sert d’appui à la coupole et de lien entre celle-ci et le corps du monument. C’est enfin, à un point de vue plus général et non moins important, c’est qu’au Panthéon, la construction et la décoration font un tout indissoluble et que les colonnes ne sont pas un simple ornement, mais qu’elles soutiennent, en partie, l’édifice.

On le comprend aisément: les arcs découverts par le jeune architecte supportent la partie voûtée; ceux dessinés par Piranesi, et indiqués beaucoup plus haut, ne reposaient sur rien. Ils étaient suspendus et ils épousaient la forme de la coupole. Ils pouvaient aider à en maintenir la courbure, mais non pas en assurer la stabilité. Ils étaient inutiles à l’ensemble.

On vit aussi, quand les enduits eurent disparu, non seulement que les caissons sont bâtis avec la voûte, mais que la voûte elle-même est construite en matériaux parfaitement réglés, en grandes briques et non pas en un blocage de matériaux légers, comme on tendait à le penser. De plus, on trouva au centre d’un des caissons mis à nu un crampon de bronze, indiquant qu’à cette place une rosace ou tout autre ornement de métal avait pu se trouver fixé.

Enfin, M. Chedanne, après qu’il y eût été autorisé par le Ministre de l’instruction publique d’Italie, qui comprit tout d’abord l’importance des découvertes de notre pensionnaire, M. Chedanne tira d’un des arcs mis à jour quelques briques et il y trouva des marques concordantes qui rapportaient la construction de cette partie de l’édifice au règne d’Adrien.

Était-ce un détail et le fait d’une restauration datant du 11e siècle? Il fallait s’en assurer. Les autorisations nécessaires furent libéralement accordées. La maçonnerie fut interrogée à différentes hauteurs et jusqu’à sa base; et partout les briques se trouvèrent d’accord pour attester par écrit que c’était, non pas au temps d’Auguste, mais à l’époque d’Adrien qu’il fallait attribuer la construction de la rotonde du Panthéon.

Telles sont jusqu’ici les découvertes de M. Chedanne et on en voit les conséquences: unité organique de l’édifice dans lequel le système de la construction est intimement lié à la décoration; arcs de la coupole servant de lien entre les parties hautes et les parties basses de l’œuvre; obligation d’admettre que le Panthéon est une construction qui ne remonte ni à la république, ni à Agrippa, mais qui appartient à Adrien; et, par suite, nécessité de reconnaître que ce n’est pas le portique qui a été ajouté à la rotonde, mais bien la rotonde qui a été accolée au portique.

Ce sont là des résultats importants. Évidemment la lumière jetée par ces faits nouveaux sur l’histoire et sur la technique de l’architecture est grande. Les théories les mieux fondées en raison en souffrent quelque dommage. Il ne resterait plus de l’œuvre d’Agrippa que le vestibule et son fronton. Mais à côté de l’inscription gravée par le fondateur, il y en a une autre, celle de Septime-Sévère et de son fils. Comment comprendre celle-ci? Quelle sorte de restauration fut exécutée par les deux empereurs pouvant rappeler le premier édifice? Sur ce sujet, un vaste champ est ouvert aux conjectures et M. Chedanne pourrait s’y aventurer.

Mais la nature de son travail lui impose une réserve extrême, et il ne paraît pas disposé à s’en départir. Il ne veut rien avancer que sur preuves formelles: c’est ainsi que doit être conduite une restauration. Rechercher dans un monument les témoignages de son état passé, et après avoir reconnu ce qu’il en reste à la surface du sol, fouiller ses substructions, retrouver en terre quelque pan de muraille ou la place d’une colonne, utiliser des fragments en les remettant au lieu qu’ils devaient logiquement occuper, en résumé, partir de l’état actuel pour remonter de fait en fait à l’état ancien tel est l’ordre que doit suivre notre architecte dans l’œuvre qu’il poursuit. Il y apporte l’intelligence et l’amour de son art, la connaissance de toutes les parties que l’architecture embrasse. Son esprit est pénétrant et réservé ; il a les qualités qui inspirent la confiance et la sympathie.

Ces sentiments, il les a rencontrés à Rome de la part des artistes italiens, et chez les hommes qui sont placés à la tête des grands services de l’État. Le Ministre de l’instruction publique, qui était alors M. Villari, le sous-secrétaire du même département, M. le comte Pullè, les deux directions des arts dans la personne de leurs chefs éminents, M. Barnabèi et M. Buongiovannini, n’ont pas ménagé au jeune artiste les marques d’intérêt. Comprenant aussitôt la valeur et la conséquence de pareils travaux pour l’art, pour l’histoire et pour l’archéologie, le ministère a pris une part effective à l’œuvre commencée: il en a assumé les frais. Sans doute le même concours nous sera prêté par l’administration éclairée de M. Martini. De la sorte, le fruit des découvertes est mis en commun et le profit en est pour la science. De tels faits honorent hautement un pays et excitent en nous une vive gratitude. Ils portent nos pensées dans une sphère meilleure où toute division s’efface et où les esprits faits pour travailler à la vérité sont heureux de se rencontrer et de s’entendre.

Les travaux du Panthéon se poursuivent et plusieurs faits de détail apparaissent sans qu’on puisse en tirer encore de conclusions certaines. Après avoir reconnu que la rotonde était postérieure au portique, une idée se présentait naturellement à l’esprit: c’est que, s’il restait d’autres vestiges du temple élevé par Agrippa, on devait les rencontrer sous le sol actuel du Panthéon. Pour s’en assurer, une excavation a été pratiquée, sous une dalle désignée par M. Chedanne comme étant dans la direction présumée du mur de la cella primitive, et on y a trouvé, à côté de blocs de tuf laissés en désordre, un pavage antique de marbre encore en place à plusieurs endroits. Au-dessous s’étend une aire de béton et plus bas une nappe d’eau. Des sondages opérés extérieurement et dans le voisinage du laconicum ont fait voir la même aire bétonnée et la même couche d’eau. Celle-ci donnant partout à sa surface un niveau constant, on a établi sans peine la profondeur relative des différents sols existants et mis au jour par la fouille. Ainsi le pavé de marbre retrouvé à l’intérieur est à 2m, i3 en contrebas du vestibule, et s’il en est ainsi, comment communiquait-on du portique aux autres parties du temple? Sans pousser plus loin, on voit que, dans l’état présent des choses, il est difficile d’émettre une opinion.

Néanmoins, quels que soient les faits inattendus que les fouilles doivent nous révéler, la part de découvertes qui revient à M. Chedanne est assez importante pour qu’on ne tarde pas davantage à la faire connaître. Quant aux conséquences, après ce qui vient d’être rapporté, il faut renoncer à beaucoup d’idées reçues et la science elle-même est changée sur plus d’un point. Si l’on reconnaît aujourd’ hui que l’édifice circulaire est d’Adrien, plusieurs des questions qui ont le plus occupé les savants deviennent moins difficiles à résoudre. D’abord, je le redis, il ne faut plus attribuer la rotonde au temps de la république. Aussi bien, était-il difficile d’admettre que l’architecture romaine eût, en quelque sorte, débuté par cette œuvre sans précédent, par une construction aussi considérable et aussi belle sans qu’il en eût été fait mention. Aujourd’hui, on comprendra mieux qu’après maintes entreprises qui introduisirent à Rome les formes de l’architecture orientale et sous un empereur architecte et éclectique comme Adrien, le Panthéon ait été exécuté avec la perfection où nous le voyons. D’ailleurs, on le croit encore, c’est de l’Asie et non de l’Italie, c’est de la Mésopotamie qu’est venu l’art de faire des massifs de briques et de matériaux comprimés et de les revêtir de parements de marbre, ou d’albâtre comme cela se pratiquait dès une haute antiquité dans le palais des rois d’Assyrie. De pareilles masses de matériaux dans lesquelles le bois n’entrait pour rien à Rome étaient à l’abri du feu. Cette considération, que j’ai déjà émise, on peut l’opposera ceux qui voudraient qu’Adrien eût rétabli le Panthéon dans son état primitif. Comment, étant dépourvu de tout élément combustible, le premier temple aurait-il été incendié ? Il semblerait que la réfection de l’an 123 eût été, en partie du moins, une création.

Dans ces conditions, nous nous arrêtons avec hésitation devant les textes de Pline. Ne sont-ils pas plus vieux que le Panthéon actuel de près d’un siècle? Ces textes ont été étudiés avec une persévérance infatigable; ils sont l’objet d’un grand respect. Mais peut-être a-t-on étendu outre mesure leur signification? Non seulement on tient compte de ce qu’ils disent et on l’accepte; mais, même en présence du monument, on croit devoir admettre, comme attesté par eux, ce qu’ils ne disent pas-Pline parle d’un temple. Il fait mention d’un fronton, de cariatides, de chapiteaux de bronze; mais nulle part d’une rotonde et d’une coupole, chose cependant digne de remarque. Cette voûte si vaste devait être, même à Rome, quelque chose qui méritait l’attention. En tout cas, rien de ce que rapporte l’auteur ne s’accorde avec ce qui existe. Mais si l’on veut bien penser qu’il voyait et décrivait un autre édifice, tout se simplifie. Alors le temple, un octostyle, se développe suivant les règles de Vitruve et la cella répond logiquement à l’ordonnance du vestibule. L’intérieur est divisé en trois nefs par des colonnes dont les chapiteaux sont de bronze. Les colonnes du milieu forment un premier ordre et elles portent des cariatides sur lesquelles la charpente vient poser. Cette partie de l’œuvre a pu brûler, les poutres n’étant pas seulement de bronze, mais de bois recouvert de métal. L’incendie a pu être allumé par la foudre; il a pu aussi être concentré dans la cella et le portique rester intact. Voilà ce qu’il serait permis de penser du premier Panthéon, en concluant de ce qu’il en reste à ce qui en a péri; et peut-être les découvertes à venir viendront-elles justifier ces conjectures.

Quant au texte de Dion Cassius, il s’appliquerait aux choses de son temps. Pline était mort en 79. Dion, qui était né en 155, a certainement vu le monument dans un état différent de celui que Pline a décrit. Depuis lors, le Panthéon avait été brûlé et rétabli deux fois. Les restaurations très fidèles telles que nous nous efforçons de les exécuter aujourd’hui n’étaient guère plus dans les habitudes des anciens que les copies serviles; et chaque empereur devait être tenté de mettre du sien dans ce qu’il reconstruisait. Dion vit le Panthéon tel qu’il était sous Septime-Sévère, et c’est de celui-là qu’il a parlé. Mais cette réfection venait après celle d’Adrien et malgré l’inscription dont il a été parlé plus haut, peut-on la considérer comme ayant reproduit avec une rigoureuse exactitude le temple bâti ou consacré par Agrippa?...

Mais je discute, j’émets des suppositions et des doutes, et je n’ai point qualité pour cela. Qu’on m’excuse. Tout ce que je puis dire, c’est que les découvertes de M. Chedanne me semblent simplifier la tâche des archéologues et leur enlever un grand souci: celui de faire cadrer les indications fournies par Pline avec la réalité présente, celui de faire entrer dans un édifice postérieur en date ce qui appartenait à un édifice plus ancien.

Ce que le travail dont nous nous occupons a aussi de particulier, c’est que l’auteur y est parti de l’étude de la construction. Il n’a pas été ébloui par les beautés de son modèle au point de n’en voir le complément que dans sa propre imagination. Il a voulu en connaître la raison profonde. Il n’a pas eu la prétention d’interpréter les textes: cet art n’est pas le sien. Il se borne à déchiffrer les débris du passé et à interpréter les formes architectoniques, ce qui constitue une épigraphie et une philologie spéciales. Maintenant que les marques empreintes sur les matériaux ont fourni leur témoignage, il continue son œuvre technique en recherchant dans les substructions les vestiges des fondations anciennes et la condition statique des constructions actuelles. Ensuite, il achèvera son œuvre en poursuivant ses investigations jusqu’au sommet de la coupole. Plus tard, et seulement lorsqu’il en aura bien reconnu et pénétré l’organisme intime, il revêtira l’édifice de ses ornements.

La méthode est rationnelle, et, à ce propos, je veux appeler l’attention sur cette disposition d’esprit du jeune architecte. Ce n’est pas l’opinion généralement reçue que les élèves de l’École des Beaux-Arts et particulièrement ceux qui obtiennent le prix de Rome aient une grande prédilection pour l’étude de la construction. A entendre les détracteurs de l’institution, ce qu’on peut attendre de nos pensionnaires, ce sont surtout de belles aquarelles. Mais ils ne se bornent pas à cela et les personnes prévenues contre eux ne suivent pas d’assez près ce qui se fait rue Bonaparte. Depuis vingt-cinq ans, l’enseignement de la construction y a pris une place considérable: il embrasse au moins deux années. Après que les voies lui eurent été préparées par le vénérable M. Jay et qu’il eut été déjà développé par le baron Elphège Baude, il a été porté très haut par un artiste de premier ordre, Emmanuel Brune. Élève distingué de l’École polytechnique et, bientôt après qu’il en fut sorti, grand prix d’architecture, Brune, quand il fut appelé à professer à l’École des Beaux-Arts, déploya dans son cours la double intelligence et la double autorité de l’ingénieur et de l’architecte. Sa mort récente et prématurée a laissé un grand vide. Mais son successeur conserve pieusement l’esprit de ses leçons, esprit de principes rigoureux et de mesure, doctrine qui ne fait pas plus fléchir la science qu’elle n’entrave le sentiment. Mais ce que Brune a laissé après lui, c’est une génération d’architectes formés d’après ces idées, également préoccupés de l’art de bâtir et de l’art de décorer et ne les séparant jamais, parce qu’ils sont inséparables dans les chefs-d’œuvre. Ainsi Brune a été un maître véritable; il a formé des disciples convaincus, et, parmi eux, les pensionnaires de l’Académie restent au nombre des plus fervents.

Une évolution très importante s’est donc opérée dans notre école. On n’y descend pas, et comme par grâce, de l’esthétique aux considérations positives de la construction; on s’y élève de la construction attentivement consultée à l’histoire et à l’esthétique. Quand on calculera les arcs récemment trouvés au Panthéon, on verra probablement que, sans eux, les belles proportions de la coupole n’eussent pas été obtenues. Tant il est vrai que la disposition des matériaux suivant certaines lois est la raison tangible de ce qu’il y a de plus immatériel dans l’impression que nous ressentons devant un édifice.

Que les recherches continuent donc! Qu’elles nous apportent de nouveaux enseignements et encore quelques-unes de ces briques qui semblent déposer sur la foi d’un serment! Qu’elles nous donnent des dates irrécusables et des points de repère évidents! Que la lumière soit plus complète! Nous la recevrons avec respect, mais peut-être avec quelque tristesse. Il y a parfois dans les découvertes une sorte de désillusion. Il semble qu’elles nous dépouillent d’une partie de nous-mêmes en nous enlevant des sujets d’initiative et en rabattant nos imaginations. Le vrai, d’ordinaire, est si simple! Et puis, ce n’est pas sans regret qu’on renonce à des idoles, à ces idoles dont parle Bacon, qui sont un héritage de ceux qui nous ont précédés et qui tiennent à ce qu’il y a de plus profond en nous. On ne s’en désintéresse pas. Cependant, elles tombent; mais elles laissent comme des décombres après elles. La voie en est obstruée et les jeunes vérités ont peine à cheminer à travers ces débris. Elles sont à nous, pourtant, et nous hésitons; on dirait que leur possession nous décourage. Est-ce donc fini? non certes! Nous aurons toujours à pénétrer des mystères. Et d’ailleurs, la vérité ne nous suffit pas toujours; nous voulons aller au-delà et, en présence de certaines constatations formelles, l’esprit conserve toujours ses droits à l’hypothèse.

Quant au Panthéon, ce ne sera pas la première fois que des faits de la nature de ceux que l’on y a constatés se seront produits à Rome. L’histoire s’y fait et s’y défait sous nos yeux. Il y a des imitations de la vérité, imitations logiques et sincères qui nous captivent. Mais quand la réalité qui leur manque apparaît, elles s’évanouissent en un instant. Parmi les découvertes de la seconde moitié de notre siècle, aucune ne nous a plus frappé que celles du Forum. Jusqu’au moment où il a été mis à nu, on en jugeait par quelques colonnes qui surgissaient du sol, par quelques traces de la Voie Sacrée, par des arcs de triomphe, témoignages imposants, mais sans lien. Sur cela, l’imagination se donnait carrière. Les conjectures se multipliaient, on faisait des restaurations idéales, on échangeait des polémiques. Puis, les fouilles sont venues et on a vu un ensemble du Forum qu’on n’avait pas soupçonné. C’était bien ainsi qu’il avait été à une époque donnée et cela n’était pas sans grandeur. Mais je crois qu’à partir de ces vastes déblais il s’est fait plus de silence autour de lui. On regarde cette paléontologie étalée sous les yeux, plus froidement qu’on ne faisait la ruine incertaine. On ne s’y aventure plus sans un guide et il se passera longtemps avant qu’on y vienne rêver.

Mais c’est affaire de sentiment et non pas de raison; car quel plus grand bonheur pour nous que de savoir et de comprendre! Si quelques vérités ne s’acceptent pas sans un instant de mélancolie, cependant nous ne sommes pas plus ingrats envers ceux qui les ont trouvées que nous ne nous montrons injustes pour les savants travailleurs qui s’en sont écartés. Et pour revenir à mon sujet et pour conclure, je m’arrête à un passage de l’ouvrage de M. Frédéric Adler dont j’ai déjà parlé, passage qui contient une excellente théorie et qui restera prophétique. L’éminent architecte a été empêché de visiter le Panthéon autant qu’il l’eût désiré. Il s’en plaint et il dit: «Aucun édifice ne peut résister à l’analyse méthodique de son organisme. Chaque monument raconte lui-même son histoire au savant praticien qui est compétent et qui cherche et fouille. C’est souvent un chagrin pour le monument; mais c’est une joie pour l’artiste.»

C’est bien là ce qui est arrivé au Panthéon. Je ne sais si le monument et ses admirateurs en seront attristés; mais en attendant d’avoir dit son dernier mot, M. Chedanne a lieu d’être satisfait.

Il y a bien plus encore. Ces découvertes, qui occupent le monde savant, rendent un bon témoignage des études des pensionnaires de l’Académie de France. Elles font à l’institution un honneur qui rejaillit sur notre pays. M. le ministre des beaux-arts l’a reconnu: il vient de donner à M. Chedanne une misison qui lui permettra d’achever sa restauration à Rome.

P. S. — Les résultats signalés dans la notice qu’on vient de lire ont été pleinement confirmés par le jugement des artistes et des savants. M. Chedanne y a beaucoup ajouté dans le détail par les beaux dessins au moyen desquels il a rendu compte de ses recherches. Ces dessins, qui ont figuré au Salon de Paris et qui ont fait le plus grand honneur au jeune architecte, seront revus à la prochaine Exposition universelle. Il serait désirable qu’à cette occasion l’auteur nous présentât une partie de ses découvertes qui ne le cèdent en rien à celles que je viens de faire connaître. Par une observation attentive du vestibule du Panthéon, M. Chedanne est arrivé à déterminer les dispositions de l’édifice primitif. La hauteur du fronton pour sa longueur et les entre-colonnements appartiennent à une autre ordonnance que celle que semblent indiquer les huit colonnes du frontispice. C’est d’une ordonnance decastyle, c.-à.-d. de dix colonnes, qu’il s’agirait. Des substructions trouvées à droite et à gauche de la façade et dans son alignement eussent porté une première et une dixième colonne. Dans ces conditions, les rampants du fronton étant redressés de manière à aboutir à ce point de départ et à ce point d’arrivée, le fronton lui-même se présenterait dans des rapports canoniques avec l’ensemble. Une dernière démonstration de cette vérité est fournie par les modillons sur lesquels la corniche du fronton repose. Dans l’état actuel ils sont inclinés et lorsque la corniche est relevée à la demande de l’ordonnance, ils deviennent verticaux, ce qui est conforme à la règle de Vitruve. Que faudrait-il en conclure? C’est que, sous le règne de Septime-Sévère, le vestibule de l’ancien Panthéon a été réduit aux dimensions dans lesquelles nous le voyons aujourd’hui, cela par un travail hâtif qui n’a laissé subsister de l’ancien édifice que des restes appliqués à la rotonde. Cela expliquerait et les anomalies dont nous avons parlé et l’inscription par laquelle Septime-Sévère et son fils disent avoir rétabli dans son premier état l’ancien Panthéon. Ils l’ont en effet repris en le mutilant, mais il en reste assez pour permettre de comprendre les dispositions premières, et c’est un travail que M. Chedanne fera quelque jour et qui sera encore tout à son honneur.

LES RUINES DE PALMYRE ET LEUR RÉCENT EXPLORATEUR

Table des matières

(Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1847.)

I

Table des matières

La chute de Palmyre est un des faits les plus marquants du IIIe siècle de notre ère: elle date de l’an 273. Arrivée à un moment où les invasions des barbares, les guerres civiles, les persécutions religieuses et le meurtre incessant des princes reviennent, dans les annales du monde romain, avec une sombre uniformité, elle jette un éclat imprévu, elle frappe l’imagination: car non seulement, dans la réalité, la catastrophe est mémorable, mais il s’y ajoute encore un intérêt de sentiment. Une sympathie rétrospective s’attache à Zénobie qui, après que Palmyre fût devenue la capitale de son royaume, l’entraîna dans sa ruine. Zénobie n’a pas à craindre l’oubli: sa vie est devenue légendaire et son nom est entouré d’une célébrité poétique.

C’est le privilège des femmes quand elles sont mêlées à de grands événements, soit qu’elles les dominent, soit qu’elles y succombent, d’émouvoir l’attention et souvent de passionner l’histoire Triomphantes, on les exalte; abattues, on les plaint et, au besoin, on leur pardonne. A distance, leur caractère et leur beauté exercent encore un charme; et si éloignées qu’elles soient de nous dans le temps, elles sont comme ces beaux marbres antiques qui restent à nos yeux tout pénétrés de lumière.

C’est ainsi que nous apparaît Zénobie, brillante en dépit de ses malheurs. Elle était mariée à Odeynath, prince de Palmyre, qui jouait alors en Asie un rôle considérable. Pour elle, son origine était illustre: elle descendait des Ptolémées et aimait à rappeler qu’elle était de la race de Cléopâtre. Sa chasteté seule pouvait démentir cette parenté : elle était la plus noble femme de l’Orient et elle en était la plus belle. Son courage et sa hauteur d’esprit étaient d’une héroïne. Néanmoins Trébellius Pollion, en écrivant sa vie, ne la loue qu’à regret. Il lui fait une place dans son histoire des Trente tyrans, et il se plaint d’être obligé d’y introduire une femme. Il s’en excuse sur les malheurs du temps. Mais en dépit, de lui-même, il ne peut échapper à la séduction et finit par nous donner de la reine un portrait magnifique.

Cette époque fut extrêmement troublée. L’empereur Valérien, vaincu et fait prisonnier par Sapor Ier, roi de Perse, traînait, au milieu des outrages, les dernières années d’une vie d’abord heureuse; et cependant son fils Gallien, qui lui avait succédé, se livrait à la débauche et ne faisait rien pour le sauver. Le règne de Gallien a gardé dans l’histoire un caractère odieux. La dignité impériale était abaissée et l’intégrité de l’empire compromise. Ce n’était plus le temps où Rome exerçait son prestige sur les barbares, tantôt en les attirant ou en les transportant sur son territoire, tantôt en les organisant au dehors en qualité d’alliés, d’hôtes ou d’amis. Alors, ces peuples, formés au nord en confédérations puissantes et constitués à l’orient en États indépendants, débordaient de toutes parts et forçaient les frontières. Volontiers, Gallien eût laissé les invasions désoler les provinces. Sans autre souci que celui de ses plaisirs, il voyait les séditions militaires lui donner des compétiteurs: l’histoire des Trente tyrans est consacrée à ces princes éphémères, presque tous destinés à une mort violente. Lui, au milieu de ces tragédies, s’en tirait par quelques mots d’un optimisme cynique. Parfois, cependant, il était obligé de prendre les armes. Mais il se contentait de combattre sur le Danube, et, tandis que quelqu’un de ses rivaux défendait les Gaules, il s’en remettait à Odeynath, son légat consulaire, du soin de protéger la Syrie, que les Perses enhardis menaçaient toujours.

Odeynath était un grand homme de guerre. Violent chasseur, il s’était endurci à toutes les fatigues et son audace était extrême. Après la défaite de Valérien, il ne laissa aucun repos à Sapor qui avait pillé la Syrie et se retirait chargé de butin. Il lui enleva ses trésors et ses femmes. A deux reprises il le poursuivit jusqu’à Ctésiphon, sa capitale, dont on croit même qu’il s’empara. Zénobie, non moins intrépide que son mari, l’accompagnait dans ses chasses et prenait part à ses actions de guerre. Dans un temps où tout le monde se croyait digne d’être empereur, il n’eut point la tentation de le devenir et resta un allié fidèle. Gallien l’en récompensa en lui confiant le commandement de toutes les armées romaines d’Orient et finit par lui décerner les titres d’empereur et d’Auguste. Odeynath les partagea avec Zénobie et avec son fils Hérode, qu’il avait eu d’un premier mariage. Il était donc régulièrement investi des dignités suprêmes et ce serait une erreur de Trébellius Pollion de l’avoir mis au nombre des Trente tyrans. Les historiens qu’on peut appeler contemporains nous font bien connaître ce prince: sa gloire repose sur des faits incontestés. Mais si nous consultions les chroniques postérieures, celles de Georges le Syncelle, de Malaba et de Philostrate le jeune, nous y trouverions sur lui des légendes qui touchent à la fable. Si intéressantes qu’elles soient, nous devons les écarter d’un récit rapide.

Bientôt Odeynath périt assassiné et Hérode avec lui. Le meurtre était si habituel dans les familles princières, que Zénobie fut accusée, mais sans preuve, d’avoir trempé dans la conspiration qui mit fin aux jours de son mari. Cependant, aussitôt qu’il fut mort, elle prétendit lui succéder et se mit à gouverner sous le nom de son fils aîné Whaballath. Pour cela, elle s’autorisait des titres d’impératrice et d’Auguste qui jusque-là ne lui avaient pas été contestés. Gallien, ne l’ayant point reconnue en ces qualités, envoya contre elle une armée qu’elle défit; et pendant le règne de Claude II, tout occupé à la guerre contre les Goths, elle resta, sans être inquiétée, maîtresse de son royaume. En vain, dans leurs acclamations, les sénateurs de Rome adjuraient-ils l’empereur de les délivrer des Palmyréniens, de Zénobie et d’une autre usurpatrice nommée Victoire, qui battait monnaie dans les Gaules. Loin d’être attaquée, elle put ajouter à ses possessions l’Égypte et une partie de l’Asie Mineure. Elle se montre donc à nous comme la fondatrice d’un royaume qui, d’une part, confinait à la Perse, et, de l’autre, embrassait les pays qui bordent l’extrémité orientale de la Méditerranée. Palmyre était la capitale de ce nouvel État et les richesses y abondaient.

Dans son personnage de reine de l’Orient, Zénobie déployait un faste extrême, se faisant rendre le même culte dont les rois de Perse étaient honorés, imitant en même temps le cérémonial observé à la table des empereurs, buvant dans des vases d’or enrichis de pierreries dont on disait que Cléopâtre s’était servie. Et aussi elle haranguait les troupes. Elle paraissait alors le casque en tête, vêtue d’une robe de pourpre et souvent le bras nu. Et ici vraiment l’historien subit le charme. Non sans complaisance, il nous la dépeint: son teint a la couleur du plumage de l’aigle; elle a les yeux noirs et d’une vivacité extraordinaire, une animation divine, une grâce incroyable; ses dents sont si blanches qu’on les prendrait pour des perles. Vaillante, elle va souvent à cheval et peut faire à pied plusieurs milles avec son infanterie. Puis nous la voyons sagement libérale et usant à propos de sévérité ou de clémence. Et enfin l’auteur nous la montre lettrée; à la vérité ne voulant point parler le latin qu’elle n’ignorait pas, mais, en sus des dialectes araméens, sachant l’égyptien en perfection; ayant lu l’histoire romaine en grec et écrit un abrégé de l’histoire d’Orient. Quel beau portrait! Assurément, en le traçant ainsi, Trébellius Pollion cédait à la force des choses. Après avoir déclaré que toute pudeur était bannie des âmes, puisque des femmes pouvaient gouverner la république, il s’inclinait devant la réalité. Il ajoutait même à la louange en citant une lettre adressée par Aurélien au Sénat pour justifier son triomphe. L’empereur y insiste sur les vertus politiques de Zénobie et même sur les services qu’elle a rendus. Ce témoignage est décisif et complète l’héroïne.

Désigné par Claude pour lui succéder, Aurélien fut un de ces princes redoutables qui illustrèrent la fin du haut empire. Certes, Rome avait été bien inspirée dans sa politique, lorsque, poursuivant l’idée d’établir autour d’elle l’unité par le droit et étendant les anciens privilèges latins aux peuples conquis, elle avait fait naître des citoyens romains dans les provinces. Celles-ci lui avaient donné ses meilleurs maîtres et lui fournissaient alors ses plus vaillants défenseurs. Les grands empereurs de la seconde moitié du IIIe siècle n’étaient plus des Espagnols, des Africains ou des Orientaux. C’étaient des Dalmates et des Pannoniens, des hommes que la vieille aristocratie eût appelés des demi-barbares. Élevés dans les camps, ces nouveaux venus apportaient en toutes choses une dureté militaire et mettaient au service de l’État un esprit de discipline inflexible qui allait facilement jusqu’à la cruauté. Ayant grandi au milieu des combats et des exterminations immenses inséparables alors des victoires remportées sur les Francs, les Alamans et les Goths, ils ne répugnaient pas à voir couler le sang. A leur tour, ils cherchaient à maintenir, avec l’intégrité du territoire, l’unité religieuse qui faisait aussi partie du programme de Rome. Pour la plupart, ils persécutaient les chrétiens, ne tolérant pas, comme soldats, qu’on refusât de sacrifier aux enseignes et aux aigles, ces dieux propres des légions. Mais en attendant qu’ils reconnussent que, seul, le christianisme était capable de remplacer les autres religions, l’empire, entre leurs fortes mains, reprenait par moments ses anciennes frontières et, de nouveau, sa figure remplissait le monde. Il était comme les édifices construits à la même époque et qui restent imposants. Car si, au fond, ils portent la trace d’une décadence fatale, les dispositions générales en sont dignes du passé et tout au moins l’aspect en est grandiose.

Aurélien, qui devait achever d’abattre les derniers des Trente tyrans et rendre à l’autorité impériale ses prérogatives, n’admettait pas que Zénobie revendiquât pour elle les dignités et les droits conférés à son mari. Restaurateur de l’unité romaine, il ne pouvait souffrir que Wahballath prît le titre d’Auguste, que sa mère le conservât et prétendît s’en autoriser pour fonder un État indépendant. Mieux que l’histoire écrits, les monnaies latines et surtout les grecques nous font assister aux hésitations qui, de la part de la famille d’Odeynath, précédèrent la rupture dont la ruine de Palmyre devait être la conséquence. D’abord Wahballath ne veut point frapper de monnaies. Après trois ans, il se décide à le faire, mais alors il prend simplement les premières qualités dont son père ait été revêtu: celles d’empereur et de général des Romains (269-270). Il considère encore l’empereur de Rome comme son suzerain. Puis il figure d’un côté, sur les différents types monétaires, avec la tête laurée et radiée, tandis que, sur l’autre face, on voit le profil d’Aurélien lauré. Ensuite les tètes des deux personnages sont affrontées, Wahballath portant le diadème et Aurélien la couronne de laurier. Il ne se qualifie pas encore d’Auguste, mais cependant il parait se poser en collègue. Enfin, pendant la cinquième année de son règne, Wahballath prend son parti: la tète laurée, il paraît seul sur les monnaies comme Auguste; on est en 271. A partir de ce moment, c’est la révolte, c’est la guerre.

Elle éclate bientôt. Aurélien, après avoir pacifié le centre de l’empire, se tourne vers l’Orient. Avec une rapidité prodigieuse, il reprend sur les Palmyréniens la partie de l’Asie Mineure dont ils s’étaient emparés et les pousse en Syrie. Il ne servit de rien à Zénobie d’avoir contracté des alliances et réuni des troupes nombreuses. Vaincue dans plusieurs combats et dans une grande bataille, elle fit retraite sur Palmyre où, en dépit des Arabes qui le harcelaient, le vainqueur vint l’assiéger. Les murailles étaient défendues par une armée et garnies d’une infinité de balistes. Flavius Vopiscus nous a conservé la lettre par laquelle Aurélien sommait Zénobie de se rendre et la réponse hautaine de la reine. Celle-ci, paraît-il, songeait à partager l’empire avec Victoire. Mais alors elle attendait du secours des Perses, des Sarrasins et des Arméniens. Ces auxiliaires lui firent défaut: la ville fut forcée. Zénobie crut échapper à l’aide d’un dromadaire rapide. Des cavaliers lancés à sa poursuite la firent prisonnière au moment où elle allait passer l’Euphrate. L’empereur l’épargna malgré les cris de l’armée et se contenta de faire mettre à mort ses principaux conseillers: dans le nombre était le rhéteur Longin. Quant à Palmyre, elle fut respectée; mais presque aussitôt les Palmyréniens révoltés égorgèrent la garnison romaine. Aurélien était déjà en Europe. Il revint en hâte, entra dans la ville, ordonna d’en massacrer tous les habitants et la détruisit (evertit). Zénobie fut réservée pour son triomphe. Flavius Vopiscus nous décrit cette solennité, qui paraît avoir été magnifique. La reine, dit-il, y figurait ornée de pierreries et chargée de chaînes d’or si pesantes, qu’on devait les soutenir autour d’elle. Mais d’autres historiens, Zosime et Zonare, rapportent que, pendant qu’on la conduisait à Rome, elle se laissa mourir et que de ses enfants, un seul figura dans la pompe triomphale. Sur ce point encore, l’imagination entre en jeu, et la raison peut rester incertaine.

Très justement on désirerait connaître les traits de la reine autrement que par les descriptions qui en sont restées. Mais ici, de nouveau, il faut recourir aux monnaies. Elle y figure tantôt diadémée et tantôt sans ornements. Les lignes du visage sont pures; elle porte la chevelure ondulée et cannelée des impératrices d’alors, de Salonine et de Sévérina. Un buste du Musée Chiaramonti, à Rome, est considéré comme étant son portrait. Mais il n’a aucun caractère. La coiffure, en partie restaurée, n’est point à la mode du temps. Le visage est sans beauté et d’une expression triviale. Je pense que l’attribution donnée à ce buste vient de ce que l’épaule droite découverte indique que le personnage avait le bras nu. Zénobie quelquefois paraissait ainsi; mais ce n’était pas pour elle un privilège.

Les monuments de Palmyre ne furent pas irrémédiablement détruits. Aurélien lui-même pourvut, en partie du moins, à leur conservation. Après que ses soldats eurent massacré la plupart des habitants, l’empereur commanda que l’on épargnât ceux qui restaient, disant qu’ils devaient être corrigés par la vue de tant de supplices. Et il ajouta: «Je veux qu’on rétablisse dans son ancienne beauté le temple du Soleil pillé par le porte-aigle de la troisième légion, par le porte-enseigne, les draconaires et par ceux qui sonnent du cor et du clairon. Vous avez 300 livres d’or et 1,800 livres d’argent provenant du trésor de Zénobie et des biens des Palmyréniens. Faites servir ces richesses à l’ornement du temple: vous ferez une chose agréable au dieu et à moi-même.» En effet, il s’agissait d’une divinité pour laquelle Aurélien avait, dès son enfance, une dévotion particulière et à laquelle il se croyait redevable de ses victoires.

La situation commerciale et stratégique de Palmyre était trop avantageuse pour que la ville fût abandonnée. Quelques empereurs y ont laissé des traces. Mais, avec Zénobie, finit l’histoire et la légende de Palmyre.

II

Table des matières

Palmyre était située dans une oasis au milieu du désert de Syrie. Ce lieu, en langue araméenne, se nommait Tadmor, le pays des palmes, nom qu’il conserve encore et dont Palmyre n’est que la traduction grecque. Au témoignage de l’historien Flavius Josèphe, la ville aurait été fondée par Salomon, et c’est d’ailleurs ce que dit le livre des Paralipomènes, dont l’autorité paraît aujourd’hui contestée. Quoi qu’il en soit, dès la plus haute antiquité, Tadmor, avec ses eaux, servait de station aux caravanes et d’entrepôt aux marchandises qui circulaient entre la Mésopotamie et la Phénicie. Plusieurs roules s’y croisaient, celles qui venaient des pays qui furent plus tard la Syrie supérieure et la Cœlé-Syrie, et celles qui partaient de différentes cités riveraines de l’Euphrate, depuis Sura jusqu’à Babylone. Sans doute, Salomon aurait eu intérêt à occuper cette position et à la fortifier. On devait percevoir un droit considérable sur le transit qui s’y opérait. On comprend aussi que Nabuchodonosor II, dans ses campagnes contre l’Égypte et la Judée, n’ait pas voulu laisser derrière lui une place ennemie et que, pour assurer sa route, il se soit emparé de Tadmor et qu’il l’ait détruite. Il aurait renversé ses murailles, sans doute puissantes et construites, à la manière phénicienne, avec de grands blocs de pierre que les carrières voisines avaient fournis. Peut-être en retrouverait-on les vestiges sous l’enceinte plus récente dont les restes existent encore. Mais à tout prendre il paraît certain que, dans ces temps reculés, l’oasis n’a jamais cessé d’avoir population et richesse.

Cependant, malgré son importance, il est peu de pays dont il soit moins parlé dans l’histoire. Après le passage très bref et contesté des Paralipomènes, il faut, ce semble, aller jusqu’à Pline l’Ancien pour trouver un texte où il soit fait mention de Palmyre. C’est, dit l’auteur latin, «une ville célèbre par sa situation, la richesse de son sol et ses eaux agréables. Entourée de sable et ainsi séparée du reste de la terre, elle est indépendante entre les grands empires des Romains et des Parthes, dont elle attire immédiatement l’attention en cas de guerre. Elle est éloignée de la côte syrienne la plus proche de 203.000 pas, et de Damas de 176.000.» Telle était, au commencement de notre ère, l’idée que l’on avait de Palmyre: c’était une sorte d’île heureuse au milieu du désert et une position stratégique; c’était une ville libre. Mais, dans les siècles précédents, elle avait fait partie du royaume des Séleucides. L’action d’Alexandre ne s’était qu’imparfaitement étendue sur la partie de la Syrie qui confine à la péninsule arabique. Le conquérant macédonien, en se dirigeant sur la Mésopotamie, n’avait pas pris la route de Palmyre; il était allé, plus au nord, traverser l’Euphrate à Thapsacus. Il voulait remonter vers Ninive, où il pensait combattre de nouveau Darius; son objectif n’était pas Babylone. On sait que, lorsqu’il y fut venu à son retour de l’Inde, il avait formé le dessein de conquérir tout le désert qui sépare la Chaldée de la Cœlé-Syrie, depuis Thapsacus jusqu’à la mer Rouge. Cette vaste contrée était alors, comme aujourd’hui, parcourue par des tribus arabes qui y gênaient le commerce. Alexandre projetait d’obliger ces nomades à une vie sédentaire et de fonder au milieu d’eux des colonies et des villes. Dans ces conditions, les marchandises qui, de l’Inde et de l’Arabie, arrivaient à Babylone par le golfe Persique, eussent trouvé un débouché facile en Syrie et surtout en Égypte. Sans doute Palmyre, comme d’autres endroits pourvus d’eau, devait servir à la réalisation de cette pensée. Peut-être aussi, avec sa ceinture de sables, était-elle alors à peu près indépendante. Mais, après la mort d’Alexandre, les Séleucides, dont les États s’étendaient depuis la Méditerranée jusqu’à la Bactriane, avaient aussitôt senti le besoin d’unir entre elles les différentes parties de leur empire. Ils ouvrirent donc, dans un intérêt séparé, les communications projetées et s’assurèrent, à cet effet, la possession de la partie septentrionale du désert. Ils y créèrent des postes fortifiés et des centres de population. Tadmor devint Palmyre; et ce n’est pas la seule ville d’alors dont il reste des traces. La route qui la relie à Damas est couverte de débris indiquant qu’il y eut là, jadis, des lieux habités. Les établissements macédoniens se multiplièrent et, si l’œuvre d’Alexandre ne s’acheva pas dans son entier, du moins le mouvement imprimé par lui s’étendit à la Syrie et aux régions voisines. La langue grecque devint l’idiome commun à ces contrées, et elle constitua entre elles un lien puissant et cette unité née de l’expansion de la civilisation grecque qui se nomme l’hellénisme.

Tout paraît démontrer que la Palmyrène a participé très anciennement à cette transformation, et plusieurs preuves de ce fait nous sont données par l’épigraphie. L’habitude d’enregistrer toute sorte d’actes officiels et privés était très ancienne dans cette partie de l’Orient et principalement en Syrie et en Mésopotamie. A Palmyre, située sur les confins des deux pays, il y a beaucoup d’inscriptions. Presque toujours elles sont bilingues: grecques et araméennes; mais le grec vient en tête. D’ailleurs les habitants avaient coutume de joindre un nom grec à leur nom sémitique. Enfin, et il ne faut pas l’oublier: à Palmyre, à l’heure même de sa ruine, le grec était langue d’État. Et si, dans des vues politiques, Zénobie avait voulu que ses fils apprissent le latin, elle-même n’en faisait point usage. Elle parlait le grec, était entourée de grecs et comptait parmi ses conseillers le rhéteur Longin. Celui-ci était, à ce que l’on croit, syrien de naissance. Mais après avoir étudié à Alexandrie et enseigné à Athènes, il n’avait pas cru déchoir en venant dans la capitale du nouveau royaume. Il y apportait, tout au moins, son patriotisme littéraire, et il paya de sa vie l’influence qu’il exerçait, dit-on, sur la reine. Peut-être faut-il voir dans la révolte de Zénobie un effort de l’hellénisme pour se séparer de l’Occident latin. Dans sa tentative, l’idée d’un empire grec serait en puissance.

Quoi qu’il en soit, le rayonnement du génie hellénique devait, en même temps que dans les lettres, se manifester dans les arts. De ceux-ci, l’architecture avait naturellement le plus d’importance, tant à raison de son objet même que des services qu’elle était appelée à rendre. Jusqu’alors on avait surtout élevé des temples; et malgré de grands travaux d’ensemble tels que la reconstruction du Pirée et celle de Rhodes, le problème déjà posé et qui consistait à bâtir des villes sur un plan systématique n’était pas défini. Les architectes d’Alexandre lui donnèrent une solution. Dinocrate fit oublier ses devanciers Hippodame et Méton. Réalisant une conception à la fois pratique et grandiose, il fit d’Alexandrie d’Égypte une œuvre d’art admirable. Mais Antioche surtout servit de modèle aux villes de Syrie. Elle présentait des dispositions caractéristiques et, ce semble, souvent répétées. D’abord la circulation y était assurée et protégée contre le soleil par des portiques couverts auxquels aboutissaient les voies de communication secondaires. Puis, placés et groupés suivant les convenances politiques, religieuses et esthétiques, venaient les palais, les temples, les théâtres, les agoras, les thermes et les nymphées, tous en rapport avec la civilisation asiatique, mais ordonnés conformément aux idées de régularité et d’harmonie propres à la Grèce. Les murailles elles-mêmes étaient telles qu’elles suffisaient à illustrer l’architecte qui les avait bâties. Les maisons et les tombeaux témoignaient d’un art qui n’avait pas eu de précédent.

Ces détails ne sont pas inutiles. Les dispositions dont je viens de donner une idée se retrouvent à Palmyre, et bien qu’elles ne permettent pas d’assigner une date précise à la construction de la ville, elles sont cependant de nature à jeter quelque lumière sur ses origines. L’épigraphie peut aussi nous servir à les éclairer. Les inscriptions sont toujours datées de l’ère des Séleucides, soit de l’an 312 avant Jésus-Christ; elles nous offrent donc une chronologie certaine. Et s’il n’y en a, jusqu’ici, qu’une seule qui soit antérieure à notre ère, il en est un grand nombre du Ier et du IIe siècle. Les dernières, celles du IIIe siècle, vont jusqu’à la chute de Palmyre. A partir de là, elles s’arrrêtent. Dans le nombre, les unes sont gravées sur des colonnes ou sur les consoles qui tiennent à leur fût; d’autres se lisent sur des bases, sur des piédestaux, sur des autels; d’autres encore au frontispice des monuments funéraires. Généralement, l’architecture sur laquelle elles figurent est d’un beau style. Et comme il y en a plusieurs sur de superbes tombeaux du Ier siècle, on peut en conclure qu’il y avait alors à Palmyre une sorte de splendeur architectonique. Le travail des temps antérieurs n’y avait pas peu contribué. Par son plan, tout au moins, la ville est macédonienne. On verra que ses édifices sont de caractère hellénique. Il est donc permis de penser qu’elle était plus ancienne qu’on ne le croit d’ordinaire et qu’elle tenait de plus près au règne des rois syriens.

L’épigraphie nous renseigne encore sur des faits qui intéressent grandement notre sujet. Un des plus importants est le séjour que fit Adrien à Palmyre en l’année 129. A cette occasion, une statue fut élevée à un certain Agrippa qui avait distribué de l’huile aux soldats, aux habitants et aux étrangers, et avait restauré à ses frais le temple de Baal Schamin. Le temple existe encore, et la dédicace de la figure est écrite sur une des colonnes de son frontispice. Mais au passage d’Adrien s’attache un souvenir de plus de conséquence: la ville prit alors le nom d’Adrianè. L’empereur l’aurait restaurée, ou plutôt aurait été considéré comme son second fondateur; et cela est confirmé par Étienne de Byzance. Tout en admettant que la flatterie entre pour beaucoup dans cet hommage, néanmoins une étude attentive des ruines de Palmyre pourra nous apprendre un jour dans quelle mesure Adrien avait pourvu à cette réfection et y avait porté le goût romain. Ce qu’on doit remarquer c’est qu’il y a, sur les principaux édifices, un grand nombre d’inscriptions immédiatement postérieures au voyage de l’empereur. C’est ainsi que l’on voit deux Palmyréniens contribuer à l’embellissement de la cité. On leur a dressé des statues. L’un avait fait don de sept colonnes avec leurs ornements et leurs balustrades de bronze: était-ce une restauration? L’autre avait érigé, en l’honneur de deux divinités indigènes, six colonnes avec leur architrave et leur enduit coloré. La colonne semble avoir été l’élément architectonique préféré des Palmyréniens. Quelques-unes étaient isolées et avaient un caractère de consécration.

C’est une question de savoir à quelle époque Palmyre reçut le titre de colonie romaine. La Syrie avait été érigée en province dès l’an 64 avant Jésus-Christ. La Palmyrène faisait partie de la Syro-Phénicie; mais nous apprenons qu’en 114 la qualification de ses magistrats était grecque et non pas latine. Le fait, en lui-même, n’est pas indifférent; il montre ce que pouvait être le pays quand Adrien le visita: il était autonome. Il est probable que ce fut sous Septime-Sévère qu’il fut admis au droit italique, et cela sans doute après que Caracalla eut été associé à l’empire. En tout cas on sait qu’à partir de ces princes et de leurs successeurs, non seulement la qualité de citoyen fut accordée à un grand nombre de personnages de marque, mais encore que des Orientaux furent admis dans le sénat de Rome et honorés des titres de consul et de consulaire. Et c’est aussi à dater de ce moment qu’on voit les palmyréniens adopter l’usage, attesté pas les inscriptions, de faire précéder leur double nom grec et araméen d’un nom latin: celui de l’empereur qui les avait faits citoyens romains. Septimius indiquait que telle famille devait ses droits à Septime-Sévère; Julius Aurelius, à Caracalla ou à Élagabale. Odeynath et Zénobie étaient des Septimiens.

Il n’est pas indispensable de s’arrêter aux inscriptions religieuses et funéraires. Elles sont cependant intéressantes, car les premières permettent de reconstituer le Panthéon syro-arabe, et les prières et invocations qu’elles portent nous donnent l’idée des divinités locales et du culte qu’on leur rendait. «Au dieu miséricordieux! A celui dont le nom est béni dans l’éternité !» C’est au Soleil que l’on s’adressait ainsi; et on ne le nommait pas plus qu’on ne le représentait dans les temples. Les légendes inscrites sur les tombeaux témoignent du respect que l’on avait pour les morts et des soins pieux dont on entourait leur mémoire. Mais nous devons plutôt nous occuper des images honorifiques. Nous en avons déjà rencontré quelques-unes. Elles sont très nombreuses, et les textes épigraphiques qui les accompagnent viennent éclairer l’histoire. Il y a quantité de bustes placés sur les édifices publics, et aussi dans l’intérieur des sépultures de famille. Les statues ont encore plus d’importance. Plusieurs ont été érigées par le sénat et par le peuple ou par des particuliers à des citoyens investis de hautes dignités et de délégations impériales. L’hommage qui leur est rendu est accompagné de leur généalogie et surtout de l’énumération de leurs titres. Par là nous apprenons quelle était l’organisation politique de la cité. Les plus importantes de ces images sont celles que l’on consacrait aux princes. Ici l’épigraphie, aidée de la numismatique, débrouille l’histoire de la dynastie des Odeynath. Ils sont dits illustres sénateurs, consulaires, princes de Palmyre. Nous avons l’inscription d’une statue d’Odeynath II, l’époux de Zénobie; elle lui. fut dédiée quelques années après sa mort. Il y a le titre de Roi des rois, mais non d’Auguste. Une figure de Zénobie (en araméen Batzebinah) lui faisait pendant. Sur le socle, la reine est qualifiée de pieuse et de juste. Ces deux représentations, probablement iconiques, ont été érigées par deux Septimiens, Zabda, général en chef, et Zabbaï, général de Palmyre, en 271; c’était deux ans avant la destruction de la ville et de l’État palmyrénien, au moment de la rupture avec Rome. A partir de cette époque, il n’y a plus, je crois, d’inscriptions datées. Elles sont quelquefois en latin, comme celle qui a trait à Dioclétien. Mais elles ne rentrent pas dans notre sujet.

Ces données, quoique très sommaires, seront utiles à ceux qui voudront comprendre les ruines de Palmyre et la vie qui animait cette grande cité. En réalité, placée sur les confins de deux puissants empires, elle jouissait, avant d’être devenue la capitale d’un royaume, d’une sorte d’indépendance. Elle avait un prince, un sénat, et des assemblées populaires. Les citoyens y formaient différentes tribus. L’empereur y nommait des représentants de son autorité choisis parmi les habitants du pays. Odeynath avait reçu le commandement des armées romaines de l’Orient, mais il y avait aussi des troupes et des généraux indigènes. Le commerce était considérable; les chefs de caravane étaient des personnages importants, auxquels on érigeait aussi des statues. Des magistrats spéciaux veillaient sur les marchés. Les arts et les lettres étaient en honneur dans la métropole des colonies du désert. Une tolérance religieuse absolue semble avoir régné à Palmyre. Il y avait certainement des juifs à demeure dans la ville, puisqu’on y voit encore le tombeau d’une famille israélite. Le christianisme s’y introduisit si facilement qu’on ne sait à quelle date. Au milieu des persécutions, les chrétiens n’eurent jamais à y souffrir.

Il est évident que Palmyre alla toujours en déclinant à partir du IIIe siècle. La restauration qu’en fit Aurélien après l’avoir renversée, les constructions qu’y élevèrent Dioclétien et Justinien à de grands intervalles de temps, ne lui rendirent pas sa prospérité passée: sa population avait été anéantie et son esprit avait disparu. On sait qu’elle fut visitée au XIIe siècle par le rabbin Benjamin de Tudèle, et au XIIIe siècle par un Arabe: Aboulféda. Puis ses ruines ont été oubliées jusqu’à la fin du XVIIe siècle, où elles furent comme découvertes par des négociants anglais qui résidaient à Alep. Enfin, en 1751, elles furent étudiées par un autre Anglais, nommé Wood, qui les a dessinées et décrites dans un très bel ouvrage. Wood resta quinze jours à Palmyre, et malgré le voyage postérieur de Cassas, son livre conserve de la valeur. Il contient des gravures nombreuses: un panorama et un plan de la ville et quelques monuments que l’auteur a pu reconnaître; et ces planches ont encore du mérite .

C’est à Rome que Wood avait eu l’idée de son voyage; et c’est aussi à Rome que le projet d’une exploration nouvelle devait être conçu.

III

Table des matières

Les pensionnaires architectes de l’Académie de France à Rome doivent, pour leur dernier envoi, restaurer un monument antique. La tâche consiste à étudier un édifice dans ses restes et à déduire de son état actuel les dispositions et les formes qu’il offrait au moment où il a été construit: les dessins sont accompagnés d’un mémoire. C’est une idée de Colbert: inspirée, peut-être, de la lettre de Raphaël à Léon X, elle est certainement une de celles qui ont le plus servi l’école française. A tout prendre, il s’agit d’un exercice par lequel l’esprit d’observation, la sagacité et l’imagination d’un jeune artiste sont mis en jeu en même temps que son talent. La restauration est une œuvre qui marque dans nos annales. Les travaux de cet ordre exécutés à la Villa Médicis attirent l’attention des artistes et des savants, et dans les expositions universelles, ils sont très appréciés et obtiennent les plus hautes récompenses.

Trouver le sujet d’une restauration devient de plus en plus difficile si l’on veut attacher son nom à quelque chose de nouveau. A vrai dire, l’inédit en ce genre n’est pas nécessaire. M. Chedanne, en restituant à Rome même le Panthéon et en résolvant d’une manière nouvelle et définitive le problème que présentaient la date et la construction de l’édifice, l’a suffisamment prouvé. Mais il ne faut pas entraver l’essor d’une généreuse ambition. M. Émile Bertone, vers la fin de sa pension, devant faire un choix à son tour, se décida pour Palmyre. Sans doute, en prenant cette détermination, il fut influencé par l’ouvrage de Wood. En effet, en voyant le plan de la ville antique tel qu’il nous est donné, on est frappé des vides énormes qui s’y trouvent. Comment penser que, dans l’amas des ruines, il ne reste de reconnaissable qu’un long portique et que deux temples! Il y avait là, certainement, bien des lacunes à combler. Et puis quel était, en réalité, le caractère de cette architecture? Était-elle semblable à celle de Balbeck, qui est mieux connue? Mais les gravures de Wood semblaient indiquer un style plus nerveux. La constatation de ce fait, pour qui connaît le mouvement des études architectoniques depuis le commencement du siècle, a beaucoup d’importance. Nos maîtres, après s’être occupés, de préférence, des dispositions générales qu’offrent les monuments antiques, ont cherché à fixer la physionomie particulière de chacun d’eux et à en établir ainsi la date et la perfection relative. Duhan et ses amis, on ne saurait trop leur en faire honneur, furent les premiers à dégager ces conditions délicates, et ils imprimèrent à l’école une direction dans laquelle elle s’avance encore. A leur suite et dans leur esprit, M. Bertone, aussi, a voulu faire une œuvre. Passionné pour son art, infatigable au travail, dessinant avec précision et finesse, il réunissait toutes qualités, qui assurent le succès. Il arrêta donc ses vues sur Palmyre. Mais aller jusque-là est une chose difficile et non sans danger. Le déplacement et le séjour sont dispendieux. Or, le budget de l’Académie ne prévoit que 800 francs pour le voyage de l’architecte hors de l’Italie et une faible somme pour les fouilles. Le directeur des Beaux-Arts, prévenu, accorda, sur ses ressources très modiques, une subvention de 1.000 francs. Mais cela était loin de suffire. M. Bertone n’hésita point: il vendit tout ce qu’il possédait pour réaliser son projet. En rentrant en France, il ne retrouvera plus la maisonnette, le petit jardin, les souvenirs de famille que son père lui avait laissés. Il en a fait le sacrifice. Je l’offenserais en insistant sur le mérite d’une telle action; elle honore sa vie. Mais à ce prix, son voyage devenait possible et il oubliait tout le reste. Il était heureux; il pouvait partir.

C’était une grande responsabilité pour le directeur de l’Académie d’autoriser une exploration aussi lointaine, de laisser le jeune artiste s’exposer, sous un ciel brûlant, aux hasards d’un long voyage dans le désert. Palmyre est à 35o kilomètres de Damas. M. Bertone ne pouvait partir seul. Mais de ce côté aussi, il avait fait le nécessaire. Un peintre syrien, M. Mourani, et un aide éprouvé, M. Vizzavona, tous deux alors à Rome, consentaient à l’accompagner. Ils lui ont été fidèles et je les en remercie de tout mon cœur. Mais comment exprimer nos sentiments à M. Billot et à M. Cambon, nos ambassadeurs, qui, de Rome et de Constantinople, avec une sollicitude infatigable, assurèrent à notre voyageur la sécurité et la possibilité d’exécuter ses travaux. Qu’ils reçoivent ici le témoignage de notre profonde reconnaissance. Au mois d’avril 1895, M. Bertone partit d’enthousiasme, sans même attendre la lettre vizirielle indispensable; il ne la trouva qu’à Damas.

Je le vois encore quittant l’Académie, plein d’impatience, ayant le regard d’un homme devenu étranger à ce qui l’entoure, attiré par l’inconnu dont il pressentait les merveilles, ému et ne voulant pas s’attendrir, agité, ayant déjà quitté terre et prêt à tout. Il me quitta en hâte: Adieu!

Adieu, mon ami, adieu!!

IV

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C’est toujours une affaire compliquée de partir en caravane. Les prévisions auxquelles le voyageur doit satisfaire pour assurer sa marche sont nombreuses et veulent qu’on y porte une extrême attention. Et combien ne se multiplient-elles pas quand il faut pourvoir aux préparatifs spéciaux que nécessite un travail comme celui que le jeune architecte allait entreprendre!

Son premier soin fut de faire construire des échelles pouvant se greffer les unes sur les autres et atteindre à une hauteur considérable. Assemblées, elles étaient très solides et arrivaient, en s’appuyant les unes sur les autres par le sommet, à former une sorte de pyramide rendue rigide par des traverses qui assuraient leur écart. Elles étaient posées sur des roues basses et, au moyen de câbles, on les faisait mouvoir sur des planchers. C’étaient, avec des dimensions très grandes et plus de résistance, ces échelles doubles, chez nous, faciles à établir. Mais à Damas, ce fut un long travail, et il fallut, après qu’elles eurent été préparées, s’assurer de la possibilité de les monter et de les démonter, de les dresser et de les mettre en mouvement. Il y eut des répétitions. Chacune de ces échelles avait 7 mètres debout, et quand elles étaient réunies par quatre de chaque côté, et posées sur leurs rouleaux, elles s’élevaient, en tenant compte de leur inclinaison, à 24m, 60. Alors il ne fallait pas moins de 20 à 25 personnes pour les manœuvrer. Tout ceci étant bien réglé, on dut, pour les besoins du transport, trouver des animaux de bât et de trait et en même temps recruter des conducteurs: chose délicate dans un pays où, malgré la plus grande application à choisir, il n’est que trop facile de se tromper.

La petite caravane se mit en marche. Elle se composait, en comptant nos voyageurs, d’une vingtaine de personnes: soldats, chameliers et serviteurs. Ces hommes conduisaient ou escortaient 8 chameaux dont 5 exclusivement affectés à porter les échelles, les pièces de bois, les planchers et les cordages. Sur les autres, on avait réparti des outres qui devaient contenir 45 litres d’eau chacune, puis des caisses renfermant des provisions. De plus, il y avait 12 chevaux, 4 pour les soldats, 4 destinés à traîner une voiture et 4 chargés des instruments d’arpentage et de photographie. On emportait aussi quelques armes et des munitions, du papier en abondance, et une petite pharmacie de campagne venant de l’Académie.

Tous les voyages dans le désert se ressemblent. Les heures de marche s’estiment à la montre et au sablier. On s’arrête au coucher du soleil; on dresse les tentes, on allume le feu, on prend son repas, on monte la garde. A minuit, on repart pour se reposer au milieu du jour. La route que l’on suit de Damas pour aller à Palmyre n’est ni celle que la table de Peutinger indique, ni celle de l’itinéraire d’Antonin. Elle est plus directe et jalonnée, à grands intervalles, par des ruines presque ensevelies sous le sable. Les unes sont antiques, les autres appartiennent au moyen âge; on ne les a jamais bien reconnues. Mais il y a les stations où l’on s’arrête et dont deux sont très sûrement identifiées à des postes antiques: c’est Djéroud, l’ancienne Géroda, où réside aujourd’hui l’aga Mohammed, le surveillant du désert; et c’est Quariétain, autrefois Nezala, un ancien camp romain où il y a un puits. Ensuite viennent Kassel-Her avec sa tour, et Aïn-Baïda dont le nom indique une source. A partir de là il n’y a plus d’eau jusqu’à Palmyre.

Le désert aussi a été souvent décrit. Mais quand on a une responsabilité sérieuse et qu’on est possédé d’une idée, on n’est pas toujours disposé à goûter le pittoresque. Cela ne vient que plus tard, quand l’esprit s’est calmé. Maintenant il faut marcher. La chaleur est forte et on apprend à la connaître. Et puis il y a les incidents inévitables: les chameaux qui refusent d’avancer, que l’on décharge et dont il faut augmenter le nombre; les outres où il devait y avoir de l’eau et qu’on trouve vides; les hommes qui craignent tout à coup d’aller plus loin, parce que les tribus sont peut-être en guerre. C’est enfin tout ce qui vous attend dans un monde nouveau, au milieu de gens dont la protection n’est pas sûre et qui, quoi qu’on fasse, en qualité d’amis vous rançonnent un peu comme feraient des ennemis.

Enfin, le septième jour, on arrive en vue de Palmyre: on découvre la ville à l’improviste au détour de la route encaissée, en cet endroit, dans un pâté de collines. Cette petite chaîne dérive vaguement de l’Anti-Liban et lève ici la tête. La voie est bordée de grands et superbes tombeaux. A gauche, on aperçoit les restes d’un aqueduc gigantesque. Tout près, on peut se détourner du chemin et monter sur une éminence. De là, on embrasse le panorama des ruines. Elles apparaissent alors avec leur enceinte très marquée et souvent très haute; et dans l’intérieur, on voit un nombre infini de colonnes debout, les unes indiquant des directions, les autres formant des groupes. Le périmètre presque ovale se développe du sud-est au nord-ouest. De ce côté la ville s’appuie au premier contrefort du massif d’où sort le voyageur; elle s’y élève et y pose son acropole. Plus haut, en dehors des murs, est un fort bâti par les Turcs. A l’extrémité opposée, dans la plaine, c’est la masse énorme du temple du Soleil et plus loin les jardins.

M. Bertone a rendu compte de ce premier aspect dans une grande perspective qu’il exposait naguère à l’École des Beaux-Arts et qui figurera certainement à un prochain Salon. Cette vue est caractéristique. Le ciel bleu foncé se dégrade à l’horizon. Les dunes, la ville, le désert sont inondés d’une lumière intense et mate. Au bout de la ville, les jardins d’un vert terni s’éteignent obscurs. Mais ce qui domine sur la terre, c’est un ton immuable, le jaune d’or pâli particulier au désert, couleur où le sable et le soleil se mêlent et que tachent seulement par petites places des ombres d’un violet très fin.

Les anciens, et particulièrement au 11e siècle le géographe Ptolémée, ont parlé des belles eaux de Palmyre. Il semble qu’il s’agisse d’une sorte de rivière. Mais elle a disparu et on chercherait en vain son lit desséché. Il n’y a plus maintenant que deux sources d’eau sulfureuse. Au pied du tertre où le voyageur est placé, la principale de ces sources sort de terre. Elle forme un ruisseau d’un mètre et demi de largeur, coule vers le sud et se perd après avoir donné la vie aux jardins. Il y a, plus loin, une autre fontaine moins importante; à elles deux, elles font l’oasis. Voilà, je crois, la première impression ressentie par notre voyageur. Ce qu’il en dit est conforme à ce qu’il a exprimé dans sa remarquable aquarelle.

Pour arriver à Palmyre, il faut descendre. On reprend le grand chemin bordé de tombeaux: il conduit à une porte flanquée de deux tours rondes. C’est la véritable entrée pour ceux qui viennent de Damas. Mais en la franchissant on serait dans une partie déserte et surtout encombrée de débris: grand embarras pour la marche! On s’engage donc à droite le long de la muraille, et on en suit la paroi jusqu’à une large ouverture par où l’on débouche devant le temple du Soleil. C’est dans son enceinte que vit tout ce qui est aujourd’hui Palmyre, ses habitants et ce qu’ils possèdent. Le milieu est occupé par l’ancien sanctuaire du Dieu. A l’entour, dans le péribole enveloppé de murs énormes, est le village avec ses maisons très petites. Cet enclos est un refuge. Le soir, on y rentre comme dans l’arche: les hommes, les chameaux en nombre, les ânes et quelques chevaux. La volaille y fourmille. La nuit, on s’y enferme de crainte des Bédouins pillards.

Nos explorateurs, cependant, sont logés au dehors, à l’ombre et sous la protection de la maison du cheik. Celui-ci a grand air: c’est la majesté naturelle aux Orientaux, mêlée pourtant à quelque chose d’à peine sensible que porte avec soi un homme qui a beaucoup vu. Le cheik dont M. Bertone doit être l’hôte a couru le monde: il a fait séjour à Paris. Ici, il est maire, et maire important. Mais il ne commande pas seul: il y a un mudir, sorte de sous-préfet, et un commandant de la force armée composée de quatre soldats. Puis il y a un autre cheik et un autre mudir pour les salines de l’État qui sont dans le voisinage. Ceux-ci disposent de dix soldats circassiens. Voilà bien des autorités. Cependant, après des tiraillements inévitables, M. Bertone a vécu en parfaite intelligence avec elles, et il ne peut que s’en louer.

Je ne dirais rien de la petite habitation du voyageur si elle ne devait pas lui servir d’atelier en même temps que de logis. Il n’est pas indifférent de savoir dans quelles conditions le jeune artiste travaillait par une chaleur de 40 à 5o degrés; il ne pouvait guère s’en défendre. Après être resté dans les ruines à partir de l’aube, vers huit ou neuf heures, il en était chassé par le soleil: il fallait rentrer. Mais, à l’ombre, la température ambiante le poursuivait. D’ailleurs, sa demeure était peu confortable. Elle occupait un terrain en forme de carré long ayant à l’une de ses extrémités deux chambres jumelles pour ses compagnons et à l’autre une pièce plus grande pour lui-même. Ces constructions basses étaient couvertes en terrasse. Entre deux, une cour où l’on remisait les échelles. Dans l’intérieur, pas de meubles. On couchait sur la terre, roulé dans des tapis. On mettait au net les croquis et les notes sur des caisses qui servaient d’armoires et de tables à écrire. Cela devait durer près de six mois.

Cette maison, cependant, suffit à tout: il s’y fit en dessins et en calculs un travail énorme. En réalité, elle était assez bien placée pour se reconnaître tout d’abord au milieu des ruines. Sans doute celles-ci ne se présentaient pas dans l’ordre savamment gradué suivant lequel se développait la ville antique, surtout pour ceux qui venaient de Damas. Mais on était près du temple du Soleil, qui est encore le centre de la vie palmyrénienne. Tout y aboutit et de là on rayonne en tout sens.

En ce lieu, si je ne me trompe, l’impression que l’on apporte du dehors persiste. La diversité des aspects y ajoute. Au milieu d’amoncellements confus, on aperçoit toujours quantité de colonnes. Les entablements, les frontons, les coupoles et les arcades qu’elles portaient se sont écroulés en partie. Entières ou brisées, elles restent avec leur élégance corinthienne, comme ferait une belle forêt dévastée. C’est surtout aux colonnes que nous avons affaire. Leur décor de feuillage témoigne d’un art accompli; les inscriptions qu’elles portent sont des documents précieux; par la manière dont elles sont rangées, elles font comprendre l’ordonnance des édifices.

Le temple du Soleil domine les autres constructions par sa masse. Tout y est colossal, et, sur un plan très simple, l’architecture y déploie une prodigalité inouïe. L’aire, occupée par le sanctuaire et par son péribole, est carrée et n’a pas moins de 227 mètres de côté. C’est un espace plus grand que la place de la Concorde, et son mur d’enceinte a encore, par endroits, 21 mètres de hauteur. Les colonnes du portique intérieur qui s’appuie à ses parois ont plus de i4 mètres. Elles étaient au nombre de 474, répondant à une rangée de pilastres interrompue seulement par la porte d’entrée: 158 sont encore debout, ainsi que 226 de ces pilastres engagés. On remarque aussi les niches qui décorent la partie supérieure du mur et dont chacune est décorée de deux colonnettes. Mais le sanctuaire appelle l’attention par des proportions extraordinaires. Il est au milieu de la cour. Son plan est un rectangle allongé et il est entouré d’un portique en partie conservé. Ici les colonnes ont plus de 16 mètres d’élévation. C’est parmi ses prodigieux débris que les Arabes ont bâti leurs demeures; la mosquée occupe une partie de l’immense cella.

Quand on quitte le temple, on en traverse le vestibule, sorte d’avant-corps porté par huit colonnes, et, après avoir descendu l’escalier de son soubassement, on se retrouve sur la place où est la maison du cheik avec celle de M. Bertone. De là, en se dirigeant vers l’angle nord-est de l’enceinte sacrée, on arrive en face d’un grand arc de triomphe. Ses trois arcades sont intactes et s’ouvrent sur une voie monumentale bordée à droite et à gauche de portiques soutenus par des colonnes dont un nombre considérable, est encore debout. Cette large avenue va jusqu’à l’extrémité de la ville et rejoint, par un coude, la porte que nous appelons la porte de Damas. Elle a plus de 1.100 mètres et partage Palmyre dans presque toute son étendue. Elle en est comme l’axe, et nous pouvons considérer successivement les ruines qui apparaissent sur chacun de ses côtés.

Si donc on part de l’arc de triomphe et si l’on prend à gauche, on voit d’abord les restes d’un édifice en bordure sur la place; c’était probablement le sénat ou quelque autre lieu de réunion publique. Ensuite, et réunis en un groupe, viennent les débris de deux monuments superbes. C’est d’abord un théâtre dont le mur de fond et la scène, parallèles à la rue centrale, existent encore. En avant et sur un plan demi-circulaire se développe la partie destinée aux spectateurs avec ses gradins; elle est très visible, ainsi que la double colonnade qui l’enveloppe. Au fond de cet hémicycle se trouve un passage qui, se retournant vers le couchant, rejoint l’autre construction: un palais magnifique. Selon toute vraisemblance, c’était le palais royal, la demeure d’Odeynath et de Zénobie. Comme le théâtre, il s’étend vers la rue maîtresse et y aboutit. A distance, et toujours en allant à l’ouest, une sorte de galerie paraît limiter, de ce côté, l’enceinte du palais; et en avant de cet ensemble, un vestibule orné de dix-huit colonnes s’étend le long de la grande avenue et y prend ses accès. Puis la ville proprement dite commence avec ses habitations privées et remplit l’espace compris entre le long portique et les remparts.

La partie de droite n’est pas moins riche. Mais, avant de la parcourir, il faut se mettre en règle avec un quartier non desservi par la voie principale, mais, ce semble, par un tronçon qui s’y rattachait et conduisait à une porte orientale qui eût été celle de Babylone. Ce quartier était à l’est du temple du Soleil. En allant donc dans cette direction; on rencontre un édifice carré, marché couvert ou caserne, et plus loin une colonne gigantesque qui portait peut-être une statue. Le reste du terrain est occupé par des rues qui toutes se dirigent vers le temple en partant des fortifications.

Si maintenant on revient sur ses pas et si l’on examine les décombres qui sont à droite de la grande artère, on est aussitôt frappé par une masse énorme de débris; et; en les étudiant, on constate que ce sont les restes de thermes construits sur un plan d’une extrême élégance. Ils faisaient face au théâtre. On trouve ensuite un bâtiment carré qui a pu être une bibliothèque et l’un de ces lieux destinés aux réunions des lettrés qu’on nommait un musée. Plus loin, vers le nord, avec quatre colonnes en façade se présente un temple relativement petit. Il est bien orienté, et une inscription, que nous avons citée, le fait connaître: c’est le temple de Baal-Schamin, dieu vénéré dans ces contrées. Puis, plus loin encore, une basilique chrétienne, et des édifices de différentes formes. De ce côté aussi, toutes les rues sont tournées vers le long portique; elles y débouchent en face des rues qui s’ouvrent du côté opposé. Enfin, à l’extrémité septentrionale de la ville, derrière un grand tombeau qui sert de perspective à la colonnade avant qu’elle descende vers la porte de Damas, on trouve, sur la pente qui monte à l’acropole, une belle villa et ensuite les restes de ce que l’on nomme le palais de Dioclétien, mais qui semble plutôt uu château d’eau ou un nymphée.

Les ruines de Palmyre, dans leur ensemble, ont un relief extraordinaire. Les monument s’y accusent par de puissants vestiges; les tremblements de terre et la main des hommes n’ont pas eu complètement raison de leur solidité. En même temps, comme il ne s’est rien bâti dans le voisinage, la ville antique n’a pas été exploitée comme une carrière pour en tirer de la pierre ou du marbre; la destruction n’y a pas été organisée. On dirait même que les habitants ont respecté ses débris. Mais en réalité, comme leurs maisons ne sont que de poussière délayée dans de l’eau, ils n’ont eu que faire des matériaux qui gisaient ou se dressaient autour d’eux. Grâce à cette rare fortune, les ruines se sont conservées dans leur étrange énormité.

Au fond, le colossal répondait aux aspirations du génie oriental. L’Égypte qui, selon les anciens, faisait partie de l’Asie, avait donné, de ce goût, des exemples prodigieux. L’Assyrie, avec ses palais et ses tours à étages, avait construit dans des dimensions surprenantes. Les Grecs firent cette concession aux asiatiques d’abandonner les règles de mesure d’après lesquelles ils avaient fait des chefs-d’ œuvre, pour élever des édifices immenses auxquels, à force d’art, ils ôtaient l’aspect du démesuré. Pour cela, au temps d’Alexandre, ils s’étaient servis des ordonnances corinthiennes, jusque-là peu employées chez eux. Ayant reconnu que c’étaient celles qui se prêtaient le mieux à être grandies, ils les avaient développées avec une sorte de passion. A vrai dire, l’idée de s’emparer des plus grands espaces possibles pour y faire régner l’ombre et la fraîcheur justifiait ces entreprises hardies de l’architecture sur une atmosphère en feu. Alors tout devait être dans des rapports formels et dans une harmonie sensible. Et en effet, si le temple du Soleil est colossal, les autres édifices sont également de proportions très grandes. Les colonnes du portique ont 12 mètres de hauteur. La double colonnade du théâtre a 20 mètres sous l’architrave. Le palais n’est pas de moindre importance. Rien de pareil à cet ensemble bouleversé. Mais ces hauts débris d’œuvres détruites, ces immenses ossatures n’attristent point le regard. L’ordre corinthien, employé presque uniquement à Palmyre, a empreint ce qui en reste d’une majestueuse élégance. Plus que les autres ordres, celui-ci emprunte à la nature. Avec ses chapiteaux décorés d’acanthe, avec ses entablements ornés et qu’on dirait fleuris, il garde, dans la destruction, quelque chose de sa gracieuse origine. Sa végétation délicate ne se flétrit pas: il est toujours vivant. Ses formes nous sont si familières que nous les restaurons par la pensée.

Quoique de loin, on peut se figurer quelle était l’impression du voyageur en arrivant de Damas à Palmyre. Après avoir suivi le chemin bordé de riches tombeaux qui conduisait à la ville, après avoir laissé à sa gauche l’aqueduc et franchi la porte défendue par deux tours, il entrait aussitôt dans la voie des portiques. La circulation s’y faisait par une chaussée principale destinée aux cavaliers, aux caravanes, aux bêtes de bât et de trait et à leurs conducteurs, et par deux allées latérales réservées aux piétons. Dans son ensemble, elle était couverte: la lumière y arrivait par un ordre attique qui, posé sur l’ordre inférieur, restait à jour. A l’endroit où la voie tournait pour se diriger sur l’arc de triomphe, s’élevait le grand tombeau avec ses cinq étages et par derrière le château d’eau et l’acropole. Puis, en poursuivant sa route, et en regardant par les arcades qui variaient à intervalles égaux l’architecture à plate-bande des portiques, l’œil plongeait à droite et à gauche dans des rues régulières, se reposait un instant sur des maisons peintes à l’angle desquelles coulaient des fontaines. Bientôt on arrivait à un pavillon qui coupait, sans l’interrompre, l’avenue monumentale. Il s’ouvrait de quatre côtés, était soutenu par quatre groupes de quatre colonnes posant sur des piédestaux et laissant entre elles un vide occupé par une statue. Cet ensemble était couronné par un dôme porté lui-même par des colonnettes à jour.

A partir de là, entre le pavillon et l’arc de triomphe, était la ville royale. On apercevait d’abord le palais, et la restauration que M. Bertone en prépare présentera un intérêt très vif. Elle fera voir par quelles dispositions l’architecture grecque arrivait à répondre aux besoins de faste extérieur et de clôture qu’avait un prince asiatique. Et ce que le voyageur entrevoyait au passage, — noblesse de l’ordonnance, finesse de l’ornementation, couleur pourprée des matériaux, colorations décoratives, — était de nature à le frapper. Surprenants aussi étaient les thermes et le théâtre placés face à face, le théâtre surtout, dont les entrées percées à droite et à gauche du mur de fond correspondaient à la colonnade qui entourait les gradins. Au milieu, la loge royale était mise en communication avec le palais par le passage dont nous avons parlé. Cette partie de Palmyre était pleine de mouvement. Entre les représentations, le théâtre était vide ou servait à des assemblées; mais les thermes, à toute heure, étaient remplis d’une foule bruyante; tandis qu’à côté, dans le musée, on entendait les déclamations et les controverses des rhéteurs et des savants. Des auditeurs s’y rendaient et parfois on pouvait en voir sortir Longin ou Nicomaque allant chez la reine qui les faisait appeler. Enfin, dans tous les espaces laissés libres par les communications ouvertes entre la voie publique et les monuments voisins, des boutiques plus riches qu’ailleurs tentaient le regard et retenaient le passant. Le cadre formé par tant de colonnes peintes n’était pas moins captivant. Ce qu’on ne pouvait manquer d’y remarquer, c’est que souvent elles étaient ornées d’une console portant une statue ou un buste votifs. Les portiques étaient ainsi des galeries où les images des citoyens ayant bien mérité de leur pays étaient exposées et formaient un véritable panthéon. Le temple du Soleil devait mettre le comble à l’admiration de l’étranger. J’ai parlé de ses dimensions extraordinaires. L’ordre corinthien y régnait, si ce n’est autour de la cella où l’on voyait aux angles un double pilastre ionique et deux colonnes ioniques appliquées par paires au milieu de ses petits côtés. Mais le péristyle était purement corinthien et offrait cette particularité que le feuillage des chapiteaux était en métal rapporté et certainement doré.

Les temples de Syrie étaient d’une extrême richesse. Lucien, dans son petit livre de la Déesse syrienne décrit le sanctuaire d’Hiérapolis ou Bambyce et nous donne ainsi l’idée de ce que pouvait être intérieurement celui de Palmyre. Il fournit sur ses dispositions et ses aménagements des indications que M. Bertone se promet de mettre à profit dans sa restauration. Dans la cella figurait sans doute le trône d’or du Soleil, trône vide parce que le soleil est visible au ciel, et en même temps les statues de divinités que leurs images rendaient toujours présentes. En ce lieu aussi devait être le trésor rempli d’objets précieux venus jusque de l’Inde qui fut pillé par les porte-enseigne d’Aurélien. En dehors, dans la cour sacrée, s’élevaient en foule les autels, les ex-voto, les monuments de consécration et de reconnaissance, dons des voyageurs et des pèlerins.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
301 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
4064066328429
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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