Kitabı oku: «Jacquou le Croquant»

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Eugène Le Roy

Jacquou le Croquant


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066076672

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

I

Table des matières

Le plus loin dont il me souvienne, c'est 1815, l'année que les étrangers vinrent à Paris, et où Napoléon, appelé par les messieurs du château de l'Herm «l'ogre de Corse», fut envoyé à Sainte-Hélène, par delà les mers. En ce temps-là, les miens étaient métayers à Combenègre, mauvais domaine du marquis de Nansac, sur la lisière de la Forêt Barade, dans le haut Périgord. C'était le soir de Noël; assis sur un petit banc dans le coin de l'âtre, j'attendais l'heure de partir pour aller à la messe de minuit dans la chapelle du château, et il me tardait fort qu'il fût temps. Ma mère, qui filait sa quenouille de chanvre devant le feu, me faisait prendre patience à grand'peine en me disant des contes. Elle se leva enfin, alla sur le pas de la porte, regarda les étoiles au ciel et revint aussitôt:

—Il est l'heure, dit-elle, va, mon drole[1]; laisse-moi arranger le feu pour quand nous reviendrons.

[1] Drole qui, dans le parler du Périgord, signifie garçon, fille:—«un drole, une drole»,—s'écrit sans accent circonflexe sur l'o.

Et aussitôt, allant quérir dans le fournil une souche de noyer gardée à l'exprès, elle la mit sur les landiers et l'arrangea avec des tisons et des copeaux.

Cela fait, elle m'entortilla dans un mauvais fichu de laine qu'elle noua par derrière, enfonça mon bonnet tricoté sur mes oreilles, et passa de la braise dans mes sabots. Enfin ayant pris sa capuce de bure, elle alluma le falot aux vitres noircies par la fumée de l'huile, souffla le chalel pendu dans la cheminée, et, étant sortis, ferma la porte au verrou en dedans au moyen de la clef-torte qu'elle cacha ensuite dans un trou du mur:

—Ton père la trouvera là, mais qu'il revienne.

Le temps était gris, comme lorsqu'il va neiger, le froid noir et la terre gelée. Je marchais près de ma mère qui me tenait par la main, forçant mes petites jambes de sept ans par grande hâte d'arriver, car la pauvre femme, elle, mesurait son pas sur le mien. C'est que j'avais tant ouï parler à notre voisine la Mïon de Puymaigre, de la crèche faite tous les ans dans la chapelle de l'Herm par les demoiselles de Nansac, qu'il me tardait de voir tout ce qu'elle en racontait. Nos sabots sonnaient fort sur le chemin durci, à peine marqué dans la lande grise et bien faiblement éclairé par le falot que portait ma mère. Après avoir marché un quart d'heure déjà, voici que nous entrons dans un grand chemin pierreux appelé lou cami ferrat, c'est-à-dire le chemin ferré, qui suivait le bas des grands coteaux pelés des Grillières. Au loin, sur la cime des termes et dans les chemins, on voyait se mouvoir comme des feux follets les falots des gens qui allaient à la messe de minuit, ou les lumières portées par les garçons courant la campagne en chantant une antique chanson de nos pères, les Gaulois, qui se peut translater ainsi du patois:

Nous sommes arrivés,

Nous sommes arrivés,

A la porte des rics, (chefs)

Dame, donnez-nous l'étrenne du gui!…

Si votre fille est grande,

Nous demandons l'étrenne du gui!

Si elle est prête à choisir l'époux,

Dame, donnez-nous l'étrenne du gui!…

Si nous sommes vingt ou trente,

Nous demandons l'étrenne du gui!

Si nous sommes vingt ou trente bons à prendre femme,

Dame, donnez-nous l'étrenne du gui!…

Lorsque nous fûmes sous Puymaigre, une autre métairie du château, ma mère mit une main contre sa bouche et hucha fortement:

—Hô, Mïon!

La Mïon sortit incontinent sur sa porte et répondit:

—Espère-moi, Françou!

Et, un instant après, dévalant lentement par un chemin d'écoursière ou de raccourci, elle nous rejoignit.

—Et tu emmènes le Jacquou!… fit-elle en me voyant.

—M'en parle pas! il veut y aller que le ventre lui en fait mal. Et, avec ça, notre Martissou est sorti: je ne pouvais pas le laisser tout seul.

Un peu plus loin, nous quittions le chemin qui tombait dans l'ancienne route de Limoges à Bergerac, venant de la forêt, et nous suivîmes cette route un quart d'heure de temps, jusqu'à la grande allée du château de l'Herm.

Cette allée, large de soixante pieds, dont il ne reste plus de traces aujourd'hui, avait deux rangées de vieux ormeaux de chaque côté. Elle était pavée de grosses pierres, tandis qu'une herbe courte poussait dans les contre-allées où il faisait bon passer, l'été. Elle montait en droite ligne au château campé sur la cime du puy, dont les toits pointus, les pignons et les hautes cheminées se dressaient tout noirs dans le ciel gris.

Comme nous grimpions avec d'autres gens rencontrés en chemin, il commença de neiger fort, de manière que nous étions déjà tout blancs en arrivant en haut; et cette neige, qui tombait en flottant, faisait dire aux bonnes femmes: «Voici que le vieux Noël plume ses oies.» La porte extérieure, renforcée de gros clous à tête pointue pour la garder jadis des coups de hache, était ce soir-là grande ouverte, et donnait accès dans l'enceinte circulaire bordée d'un large fossé, au milieu de laquelle était le château. Cette porte était percée dans un bâtiment crénelé, défendu par des meurtrières, maintenant rasé, et, sous la voûte qui conduisait à la cour intérieure, un fanal se balançait, éclairant l'entrée et le pont jeté sur la douve.

Au fond de l'enceinte de murs solides et à droite du château, on voyait briller les vitraux enflammés d'une chapelle qui n'existe plus; ma mère tua son falot et nous entrâmes.

Que de lumières! Dans le chœur de la chapelle, le vieil autel de pierre en forme de tombeau en était garni, et voici qu'on achevait d'éclairer la crèche de verdure faite dans une large embrasure de fenêtre. Après s'être signés avec de l'eau bénite, les gens allaient s'agenouiller devant la crèche et prier l'enfant Jésus qu'on voyait couché dans une mangeoire sur de la paille ruisselante comme de l'or, entre un bœuf pensif et un âne tout poilu qui levait la tête pour attraper du foin à un petit râtelier. Que c'était beau! On aurait dit une croze ou grotte, toute garnie de mousse, de buis et de branches de sapin sentant bon. Dans la lumière amortie par la verdure sombre, la sainte Vierge, en robe bleue, était assise à côté de son nouveau-né, et, près d'elle, saint Joseph debout, en manteau vert, semblait regarder tout ça d'un œil attendri. Un peu à distance, accompagnés de leurs chiens, les bergers agenouillés, un bâton recourbé en crosse à la main, adoraient l'enfançon, tandis que, tout au fond, les trois rois mages, guidés par l'étoile qui brillait suspendue à la voûte de branches, arrivaient avec leurs longues barbes, portant des présents…

Je regardais goulûment toutes ces jolies choses, avec les autres qui étaient là, écarquillant nos yeux à force. Mais il nous fallut bientôt sortir du chœur réservé aux messieurs, car la messe était sonnée.

Ils entrèrent tous, comme en procession. D'abord le vieux marquis, habillé à l'ancienne mode d'avant la Révolution, avec une culotte courte, des bas de soie blancs, des souliers à boucles d'or, un habit à la française de velours brun à boutons d'acier ciselés, un gilet à fleurs brochées qui lui tombait sur le ventre et une perruque enfarinée, finissant par une petite queue entortillée d'un ruban noir qui tombait sur le collet de son habit. Il menait par le bras sa bru, la comtesse de Nansac, grosse dame coiffée d'une manière de châle entortillé autour de sa tête, et serrée dans une robe de soie couleur puce, dont la ceinture lui montait sous les bras quasi.

Puis venait le comte, en frac à l'anglaise, en pantalon collant gris à sous-pieds, menant sa fille aînée qui avait les cheveux courts et frisés comme une drolette, quoiqu'elle fût bien en âge d'être mariée. Ensuite venaient un jeune garçon d'une douzaine d'années, quatre demoiselles entre six et dix-sept ans, et une gouvernante qui menait la plus jeune par la main.

Tout ce monde défila, regardé de côté par les paysans craintifs, et alla se placer sur des prie-Dieu alignés dans le chœur.

Et la messe commença, dite par un ancien moine de Saint-Amand-de-Coly, qui s'était habitué au château, trouvant le gîte bon, et servie par le jeune monsieur, blondin, chaussé de jolis escarpins découverts, habillé d'un pantalon gris clair et d'un petit justaucorps de velours noir, sur lequel retombait une collerette brodée.

Au moment de la communion, les femmes de la campagne mirent leur voile et attendirent. Les messieurs ne se dérangèrent pas: comme de juste, le chapelain vint leur porter le bon Dieu d'abord. Tous ceux qui étaient d'âge compétent communièrent, manque le vieux marquis, lequel, disaient les gens du château, par suite d'une grande imbécillité d'estomac, ne pouvait jamais garder le jeûne le temps nécessaire. Mais les vieux du pays riaient de ça, se rappelant fort bien qu'avant la Révolution il ne croyait ni à Dieu, ni au Diable, ni à l'Aversier, cet être mystérieux plus puissant et plus terrible que le Diable.

Après les messieurs, ce fut le tour des domestiques, agenouillés à la balustrade qui fermait le chœur, M. Laborie, le régisseur, en tête, avec sa figure dure et fourbe en même temps. Ensuite vinrent les bonnes femmes voilées, les paysans, métayers du château, journaliers et autres manants comme nous. Pour tous ceux qui étaient sous la main des messieurs, il fallait de rigueur communier aux bonnes fêtes, c'était de règle; pourtant ma mère n'y alla pas cette fois; mais on sut bien le lui reprocher puis après.

La messe finie, dom Enjalbert posa son ornement doré sur le coin de l'autel, et, la grille de la balustrade ayant été ouverte, on nous fit entrer tous dans le chœur pour prier devant la crèche. On chanta d'abord un noël ancien, entonné par le chapelain, ensuite chacun fit son oraison à part. Tout ce monde à genoux regardait pieusement le petit Jésus rose, aux cheveux couleur de lin, en marmottant ses prières, quand voici que tout d'un coup il ouvre les bras, remue les yeux, tourne la tête et fait entendre un vagissement de nouveau-né…

Alors de cette foule de paysans superstitieux sortit discrètement un: «Oh!» d'étonnement et d'admiration. Ces bonnes gens, bien sûr, pensaient pour la plupart qu'il y eût là quelque miracle, et en restaient immobiles, les yeux écarquillés, badant, avec l'espoir que le miracle allait recommencer.

Mais ce fut tout. Lorsque nous sortîmes en foule, tout ce monde babillait, échangeant ses impressions. D'aucuns tenaient pour le miracle, d'autres étaient en doute, car de vrais incrédules point. Ma mère s'en fut allumer notre falot à la cuisine dont la porte ouverte flambait au bas de l'escalier de la tour. Quelle cuisine! sur de gros contre-hâtiers de fer forgé, brûlait un grand feu de bois de brasse devant lequel rôtissait un gros coq d'Inde au ventre rebondi, plein de truffes qui sentaient bon. Au manteau de la cheminée, un râtelier fait à l'exprès portait une demi-douzaine de broches avec leurs hâtelets, placés par rang de taille. Accrochées à des planches fixées aux murs, des casseroles de toutes grandeurs brillaient des reflets du foyer, au-dessous de chaudrons énormes et de bassines couleur d'or pâle. Des moules en cuivre rouge ou étamés étaient posés sur des tablettes, et encore des ustensiles de forme bizarre dont on ne devinait pas l'usage. Sur la table longue et massive, des couteaux rangés par grandeur sur un napperon, et des boîtes en fer battu, à compartiments, pour les épices. Deux grils étaient là aussi, chargés, l'un de boudins, l'autre de pieds de porc, tout prêts à être posés sur la braise qu'une fille de cuisine tirait par côté de la cheminée. Il y avait encore sur cette table des pièces de viande froide et des pâtés qui faisaient plaisir à voir dans leur croûte dorée.

Ayant allumé son falot, ma mère remercia et donna le bonsoir à ceux qui étaient là. Mais les deux femmes seules le lui rendirent. Quant au chef cuisinier qui se promenait, leur donnant des ordres, glorieux comme un dindon, avec sa veste blanche et son bonnet de coton, il ne daigna tant seulement pas lui répondre.

Au delà de la première porte, après avoir passé le pont, la Mïon de Puymaigre et d'autres nous attendaient: leurs falots ayant été allumés au nôtre, nous nous en allâmes tous.

Il neigeait toujours, «comme qui jette de la plume d'oie à grandes poignées», pour parler ainsi que les bonnes femmes, et la neige était épaisse d'un pied déjà, dans laquelle nos sabots enfonçaient. A mesure que les gens rencontraient leur chemin, ils nous laissaient avec un: «A Dieu sois!» A Puymaigre la Mïon nous ayant quittés, nous suivîmes seuls notre route. Cette neige me lassait fort et, tout au rebours de l'aller, je me faisais tirer par le bras.

—Tu es fatigué, dit ma mère: monte à la chèvre-morte.

Et, s'étant baissée, je grimpai à cheval sur son échine, entourant son col de mes petits bras, tandis qu'avec les siens elle ramenait mes jambottes en avant. Tout en allant, je lui faisais des questions sur tout ce que j'avais vu, principalement sur le petit Jésus:

—Est-ce qu'il est vivant, dis?…

Ma mère, qui était une pauvre paysanne ignorante, comme celle qui n'entendait pas seulement le français, mais femme de bon sens au demeurant, me fit comprendre que s'il avait remué, c'était par le moyen de quelque mécanique.

Et elle allait toujours, lentement, enfonçant dans la neige molle, me rehissant d'un coup de reins lorsque j'avais glissé quelque peu, et s'arrêtant de temps à autre pour secouer, contre une pierre, ses sabots embottés de neige.

Un vent âpre s'était levé, faisant tourbillonner la neige qui tombait toujours à force. La campagne déserte était toute blanche; les coteaux semblaient couverts d'un grand linceul triste, comme ceux qu'on met sur la caisse des pauvres morts. Les châtaigniers, aux formes bizarres, marquaient leurs branches tourmentées par une ligne blanche. Les fougères poudrées de neige penchaient vers la terre, tandis que sur les bruyères, la brande et les ajoncs, plus solides, elle s'amassait par places. Un silence de mort planait sur la terre désolée, et l'on n'entendait même pas le bruit des pas de ma mère, amorti par la neige épaisse. Pourtant, comme nous entrions dans la lande du Grand-Castang, un crapaud-volant jeta dans la nuit son cri mal plaisant qui me fit frissonner.

Cependant, ma mère peinait fort à suivre le mauvais chemin perdu sous la neige. Des fois elle s'écartait un peu et, le reconnaissant, revenait incontinent, se guidait sur un arbre, une grosse touffe d'ajoncs, une flaque d'eau, gelée maintenant. Moi, bercé par le mouvement, malgré le froid, je finissais par m'endormir sur son échine, et mes bras gourds se dénouaient malgré moi.

—Tiens-toi bien! me disait-elle; dans un moment nous serons chez nous.

Malgré ça, j'avais peine à me tenir éveillé, lorsque tout à coup, à cent pas en avant, éclate un hurlement prolongé qui me fit passer dans la tête comme un millier d'épingles: «Hoû! oû… oû… oû…», et je vois une grande bête, comme un bien fort chien, aux oreilles pointues, qui gueulait ainsi en levant le museau vers le ciel.

—N'aie pas peur, me dit ma mère.

Et, m'ayant donné le falot, elle ôta ses sabots, en prit un dans chaque main et marcha droit à la bête, en les choquant l'un contre l'autre à grand bruit. Ça n'est pas pour dire, mais lors, j'aurais fort voulu être couché contre elle, dans le lit bien chaud. Lorsque nous fûmes à une cinquantaine de pas, le loup se jeta dans la lande en quelques sauts, et nous passâmes, épiant de côté, sans le voir pourtant. Mais, un instant après, le même hurlement sinistre s'éleva en arrière: «Hoû! oû… oû… oû…», qui m'effraya encore plus, car il me semblait que le loup fût sur nos talons. De temps à autre, ma mère se retournait, faisant du tapage avec ses sabots, pour effrayer cette male bête; mais, si ça gardait le loup d'approcher trop, ça ne l'empêcha pas de nous suivre à une trentaine de pas, jusqu'à la claire-voie de notre cour. Ayant pris la clef-torte dans la cache, car mon père n'était pas rentré, ma mère fit jouer le loquet de dedans et referma vivement la porte derrière nous.

Au lieu du bon feu que nous pensions trouver, la souche était sur les landiers, toute noire, éteinte.

—Ah! s'écria ma mère, c'est méchant signe! il nous arrivera quelque malheur!

En farfouillant sous la cendre avec une brindille, elle trouva quelques braises, sur lesquelles elle jeta un petit fagot de menu bois, qui flamba bientôt sous le vent du tuyau de fer qu'elle mit à sa bouche.

Lorsque je fus un peu réchauffé, n'ayant plus peur du loup, je dis:

—Mère, j'ai faim.

—Pauvre drole! il n'y a rien de bon ici… fit-elle, pensant au réveillon du château; et, découvrant une marmite, elle ajouta:—Te voici une mique.

Tout en mangeant cette boule de farine de maïs, pétrie à l'eau, cuite avec des feuilles de chou, sans un brin de lard dedans, et bien froide, je pensais à toutes ces bonnes choses vues dans la cuisine du château et, je ne le cache pas, ça me faisait trouver la mique mauvaise, comme elle l'était de vrai; mais, ordinairement, je n'y faisais pas attention. Oh! je n'étais pas bien gourmand en pensée, je n'appétais pas la dinde truffée, ni les pâtés, mais seulement un de ces beaux boudins d'un noir luisant…

Pourquoi, là-haut, tant de bonnes choses, plus que de besoin, et chez nous de mauvaises miques froides de la veille? Dans ma tête d'enfant, la question ne se posait pas bien clairement; mais, tout de même, il me semblait qu'il y avait là quelque chose qui n'était pas bien arrangé.

—Il te faut aller au lit, dit ma mère.

Elle me prit sur ses genoux et me dépouilla en un tour de main. Aussitôt couché, je m'endormis sans plus penser à rien.

Lorsque je me réveillai, le lendemain, ma mère attisait le feu sous la marmite où cuisait la soupe, et mon père triait sur la table les oiseaux attrapés la nuit à la palette. Aussitôt levé, je vins le voir faire. Il y en avait une trentaine, petits ou gros: grives, merles, pinsons, verdiers, chardonnerets, mésanges, et même un mauvais geai. Mon père les assemblait, pour les vendre mieux, par cinq ou six, avec un fil qu'il leur passait dans le bec. Ayant fini, il mit toutes ces pauvres bestioles dans son havresac et le pendit à un clou, de crainte de la chatte. Cela fait, ma mère, ayant taillé le pain cependant, fit bouillir la marmite et trempa la soupe. Il était un peu tôt, sur les huit heures, mais mon père voulait aller à Montignac vendre ses oiseaux. Ayant mis la soupière sur la table, ma mère nous servit d'abord, mon père et moi, puis elle ensuite, et nous nous mîmes à manger de bon goût, ayant faim tous trois, surtout mon père, qui avait passé presque toute la nuit dehors. Lorsqu'il eut mangé ses deux grandes assiettes de soupe, et bu, mêlée à un reste de bouillon, de mauvaise piquette gâtée, ma mère ôta les assiettes de terre brune, décrocha l'oule de la crémaillère et versa sur la nappe de grosse toile grise les châtaignes fumantes. C'est bon, les châtaignes blanchies lorsqu'elles sont vertes; lorsqu'elles ont passé par le séchoir, ça n'est plus la même chose. Mais quoi! il faut bien les manger sèches, puisqu'on ne peut pas les garder toujours vertes. Nous les mangions donc tout de même, avec des raves un peu grillées qui étaient au fond de l'oule, et triant les gâtées pour les poules. Lorsqu'il n'y eut plus de châtaignes, mon père but un plein gobelet de piquette, s'essuya les babines avec le revers de la main et se leva.

—Il te faudra me porter une paire de sabots, lui dit ma mère; j'ai fini d'écraser les miens en faisant peur à cette méchante bête de loup.

—Je t'en porterai, mais que je vende mes oiseaux, répondit mon père, car, autrement, je n'ai point de sous.

Et, prenant une petite baguette au balai de genêts, il la mit dans le vieux sabot de ma mère et la coupa juste à la longueur. Cela fait, il prit son havresac, mit la mesure dedans, décrocha le fusil au manteau de la cheminée, et s'en alla, laissant notre chienne qui voulait bien le suivre pourtant:

—Tu te perdrais là-bas, à Montignac.

Moi, je restai à me chauffer dans le coin du feu, mais bientôt, ne pouvant tenir en place, comme c'est l'ordinaire des petits droles, je sortis sur le pas de la porte. Il était tombé de la neige toute la nuit; dans notre cour, il y en avait deux pieds d'épaisseur, de manière qu'il avait fallu faire un chemin avec la pelle pour aller à la grange donner aux bestiaux. Du côté de la forêt, au loin, la lande n'était plus qu'une large plaine blanche, semée çà et là, de grandes touffes d'ajoncs, dont la verdure foncée s'apercevait au pied. Sur les coteaux, les maisons grisâtres, sous leurs tuilées chargées de neige, fumaient lentement. Là-bas, sur ma droite, j'apercevais le château de l'Herm avec ses tours noires coiffées d'une perruque blanche, comme le vieux marquis de Nansac. Devant moi, à une lieue de pays, les hauteurs de Tourtel, avec leurs arbres dépouillés et chargés de givre, cachaient le massif clocher de Rouffignac, où les cloches commençaient à campaner, appelant les gens à la messe. Un peu sur la droite, à demi-heure de chemin, la métairie de Puymaigre, les portes closes, semblait comme endormie au flanc du coteau, et en haut, tout en haut, dans le ciel couleur de plomb, des corbeaux battaient lourdement l'air de leurs ailes et passaient en couahnant.

Près de moi, le long du mur de notre cour, dans un gros tas de fagots, un rouge-gorge sautelait, cherchant un bourgeon desséché, ou, dans les trous du mur, quelque barbotte engourdie par le froid; sous la charrette, nos quatre poules se tenaient tranquilles à l'abri. Le temps était toujours dur; un aigre vent de bise faisait poudroyer la neige sur la campagne ensevelie et coupait la figure: je rentrai vite m'asseoir dans le coin du foyer.

—Nous irons à la messe, mère? demandai-je.

—Non, mon petit, il fait trop méchant temps, et puis nous y avons été cette nuit.

Je m'ennuyai bientôt de ne rien faire et de ne pouvoir sortir, car la maison, basse et délabrée, n'était guère plaisante. Il n'y avait qu'une chambre, pas bien grande encore, qui servait de cuisine et de tout, comme c'est assez l'ordinaire dans les anciennes métairies de notre pays. On n'y voyait guère non plus, car il n'y avait qu'un petit fenestrou fermant par un contrevent sans vitres, de manière que, lorsqu'il faisait mauvais temps et qu'il était clos, la clarté ne venait qu'un petit peu au-dessus de la porte et par la cheminée large et basse. Joint à ça que les murs décrépis étaient sales, et le plancher du grenier tout noirci par la fumée, ce qui n'était pas pour y faire voir plus clair.

Dans un coin, touchant la cheminée, était le grand lit de grossière menuiserie où nous couchions tous trois; et au pied du lit, à des chevilles plantées dans le mur, pendaient quelques méchantes hardes. Du côté opposé, il y avait un mauvais cabinet tout troué par les vers, auquel il manquait un tiroir, et dont un pied pourri était remplacé par une pierre plate. Dans le fond, la maie où l'on serrait le chanteau; sous la maie, une tourtière à faire les millas, et, à côté, un sac de méteil à moitié plein, posé sur un bout de planche pour le garder de l'humidité de la terre. A l'entrée, près de la porte, était dressée l'échelle de meunier qui montait à la trappe du grenier, et, sous l'échelle, un pilo de bois pour la journée. Dans un autre coin était l'évier, dont le trou ne donnait guère de chaleur par ce temps de gel, et au milieu, une mauvaise table avec ses deux bancs. Aux poutres pendaient des épis de blé d'Espagne, quelques pelotons de fil, et c'était tout. La maison avait été pavée autrefois de petits cailloux, mais il y en avait la moitié toute dépavée, ce qui faisait des trous où l'on marchait sur la terre battue.

En ce temps dont je parle, je ne faisais guère attention à ça, étant né et ayant été élevé dans des baraques semblables; mais, depuis, j'ai pensé qu'il était un peu bien odieux que des chrétiens, comme on dit, fussent logés ainsi que des bêtes. Ou c'est le pire encore, c'est lorsque la famille est nombreuse, et que tous, père, mère, garçons et filles, petits et grands, logent dans la même chambre entassés dans deux ou trois lits, à trois ou quatre, en maladie comme en santé: tout ça n'est pas bien sain, ni convenable. Il n'est pas honnête, non plus que le père et la mère se dépouillent devant leurs enfants, les sœurs devant les frères. Et puis quand ces enfants prennent de l'âge, il n'est pas bonnement possible qu'ils ne s'aperçoivent pas de choses qu'ils ne devraient point voir, et ne surprennent des secrets qu'ils devraient ignorer.

Mais revenons: ma mère, me voyant tout de loisir et ne sachant que faire, coupa avec la serpe des petites bûchettes bien droites et me les donna:

—Tiens, fais des petites quilles, et tu t'en amuseras.

Je façonnai ces quilles de mon mieux, avec son couteau, et, ayant fini, je les plantai, et me mis à tirer dessus avec une pomme de terre bien ronde, en manière de boule.

Cependant, ce triste jour de Noël touchait à sa fin. Sur les quatre heures, mon père revint de Montignac; en entrant, il se secoua, car il était tout blanc, la neige tombant toujours, et posa son fusil dans le coin du foyer. Ensuite, ayant ôté son havresac, il en tira une paire de sabots jaunes, en bois de vergne, liés par un brin de vîme, et les posa à terre.

Ma mère mit le pied dans un sabot, et dit:

—Ils m'iront tout à fait bien. Et que te coûtent-ils?

—Douze sous… et six liards de clous pour les ferrer, ça fait treize sous et demi. J'ai vendu les oiseaux vingt-six sous, j'ai acheté un tortillon pour le Jacquou, ça fait qu'il me reste onze sous et deux liards: te les voilà.

Ma mère prit les sous et alla les mettre dans le tiroir du cabinet.

Alors, mon père, ayant pris le tortillon dans la poche de dessous de sa veste, me le donna. Je l'embrassai, et je me mis à manger ce gâteau de paysan, après en avoir porté un morceau à ma mère, qui ne le voulut pas:

—Non, mon petit, mange-le, toi.

Ah! quel bon tortillon! j'ai depuis tâté de la tourte aux prunes, et même, une fois, du massepain, mais je n'ai jamais rien mangé de meilleur que ce premier tortillon.

Mon père me regardait faire avec plaisir, tout heureux de ce que j'étais content, le pauvre homme! Puis il se leva, alla quérir dans le tiroir du cabinet un vieux marteau rouillé, et, revenant près du feu, se mit à ferrer les sabots. Lorsqu'il eut fini, il ôta les brides des vieux, et les posa aux neufs, après les avoir ajustées à la mesure du pied. Étant ainsi tout prêts, ma mère prit les sabots sur-le-champ, car elle n'avait autre chose à se mettre aux pieds.

Après ça, elle descendit de la crémaillère l'oule où cuisait pour le cochon, et, ayant vidé les pommes de terre dans le bac, les écrasa avec la pelle du foyer en y mêlant quelques poignées de farine de blé rouge. Puis, ayant laissé manger un peu notre chienne, elle porta cette baccade ou pâtée à notre porc qui, connaissant l'heure, geignait fort en cognant son nez sous la porte de son étable.

La nuit noire venue, le chalel fut allumé, et ma mère, en ayant fini avec le cochon, découvrit la tourtière où cuisait un ragoût de pommes de terre pour notre souper. Après l'avoir goûté, elle y ajouta quelques grains de sel, et mit sur la table trois assiettes et trois cuillers de fer rouillées quelque peu. De gobelets elle n'en mit que deux, pour la bonne raison que nous n'en avions pas davantage: moi, je buvais dans le sien. Après cela, elle alla tirer à boire dans le petit cellier attenant à la maison, et, étant rentrée, mit la tourtière sur la table. De ce temps, mon père, revenu de la grange où il avait été soigner les bœufs, avait tiré de la maie une grande tourte plate de pain de méteil, seigle et orge, avec des pommes de terre râpées, et, après avoir fait une croix sur la sole avec la pointe de son couteau, se mit à l'entamer. Mais c'était tout un travail: cette tourte était la dernière de la fournée faite il y avait près d'un mois, de manière qu'elle était dure en diable, un peu gelée peut-être, et criait fort sous le couteau, que mon père avait grand'peine à faire entrer. Enfin, à force, il en vint à bout; mais, en séparant le chanteau, il vit qu'il y avait dans la mie, par places, des moisissures toutes vertes.

—C'est bien trop de malheur! fit-il.

On dit: «blé d'un an, farine d'un mois, pain d'un jour»; mais ce dicton n'était pas à notre usage. Nous attendions toujours la moisson avec impatience, heureux lorsque nous pouvions aller jusque-là sans emprunter quelques mesures de seigle ou de baillarge; et pour le pain, nous ne le mangions jamais tendre: on en aurait trop mangé.

Si mon père se faisait tant de mauvais sang pour un peu de pain perdu, c'est qu'autrefois chez les pauvres on en était très ménager. Le pain, même très noir, dur et grossier, était une nourriture précieuse pour ceux qui vivaient en bonne partie de châtaignes, de pommes de terre et de bouillie de blé d'Espagne. Puis les gens se souvenaient des disettes fréquentes autrefois, et avaient ouï parler par leurs anciens de ces famines où les paysans mangeaient les herbes des chemins, comme des bêtes, et ils sentaient vivement le bonheur de ne pas manquer de ce pain sauveur. Aussi pour le paysan, ce pain, obtenu par tant de sueurs et de peines, avait quelque chose de sacré: de là ces recommandations incessantes aux petits droles de ne point le prodiguer.

Mon père resta un bon moment tout estomaqué, regardant fixement le pain gâté; mais qu'y faire?…

Il coupa donc trois morceaux de pain, ôtant à regret le plus moisi et le jetant à notre chienne, puis nous nous mîmes à souper. Il n'y avait pas grande différence entre notre ragoût et la pâtée du cochon: c'était toujours des pommes de terre cuites dans de l'eau; seulement, dans notre manger, il y avait un peu de graisse rance, gros comme une noix, et du sel.

Avec un souper comme ça, on ne s'attarde pas à table; pourtant nous y restâmes longtemps, car il fallait avoir de bonnes dents pour mâcher ce pain dur comme la pierre. Aussitôt que nous eûmes fini, ma mère me mena dehors, puis me mit au lit.

Ce mauvais temps de neige dura une dizaine de jours qui me semblèrent bien longs. C'est que ça n'est rien de bien plaisant que d'être enfermé toute une grande journée dans une maison comme la nôtre, noire et froide. Lorsqu'il fait beau, ça passe, on est tout le jour dehors sous le soleil, on ne rentre guère au logis que le soir pour souper et dormir, et ainsi on n'a pas le loisir de s'ennuyer. Mais par ce méchant temps, si je mettais le nez sur la porte, je ne voyais au loin que la neige et toujours de la neige. Personne aux champs, les gens étant au coin du feu, et les bêtes couchées sur la paillade, dans l'étable tiède. Cette solitude triste, cette campagne morte, sans un bruit, sans un mouvement, me faisaient frissonner autant que le froid: il me semblait que nous étions séparés du monde; et, de fait, dans ce lieu perdu, avec plus de deux pieds de neige partout, et des fois un brouillard épais venant jusqu'à notre porte, c'était bien la vérité. Pourtant, malgré ça, le matin, ayant donné à manger aux bœufs et aux brebis, mon père prenait son fusil et s'en allait avec notre chienne chercher un lièvre à la trace. Il en tua cinq ou six dans ces jours-là, car il était adroit chasseur et la chienne était bonne. Ça fut heureux; nous n'avions plus chez nous que les onze sous et demi rapportés le jour de la Noël. Mais il lui fallait se cacher pour vendre son gibier et aller au loin, à Thenon, au Bugue, à Montignac, son havresac sous sa blouse, à cause de nos messieurs de Nansac qui étaient très jaloux de la chasse. Ces quelques lièvres, donc, mirent un peu d'argent dans le tiroir du cabinet, quoiqu'on ne les achetât pas cher, car il ne fallait pas penser de les vendre au marché, mais les proposer aux aubergistes, qui profitaient de l'occasion et vous payaient dans les vingt-cinq sous un lièvre pesant six ou sept livres. Dans la journée, lorsqu'il était rentré, mon père faisait des paniers en vîme blanc, des rondelles pour atteler les bœufs, avec de la guidalbre ou liane, des cages en bois et autres menus ouvrages comme ça, pour avoir quelques sous. Ça m'amusait un peu de le voir faire et de m'essayer à tresser un panier comme lui.

Quoique notre pain fût bien noir, bien dur, nous l'eûmes fini tout de même avant la fonte des neiges. Le meunier de Bramefont ne pouvant pas venir nous rendre notre mouture, nous ne pouvions pas cuire, de manière qu'il nous fallut aller emprunter une tourte à la Mïon de Puymaigre, qui nous la prêta avec plaisir, car c'était une bonne femme, encore que, des fois, elle mouchât bien un peu fort ses droles lorsqu'ils avaient mal fait.

Pour le dire en passant, cette tourte n'a jamais été rendue à la Mïon. La coutume veut que l'emprunteur du pain ne le rende pas de son chef: c'est le prêteur qui doit venir le chercher, faisant semblant d'en avoir besoin. Mais la Mïon, par la suite, nous voyant dans la peine et le malheur, n'est jamais venue la demander.

Enfin, le dégel vint, et les terres grises, détrempées, reparurent, laissant voir les blés verts qui pointaient sur les sillons. Lorsque la terre fut un peu ressuyée, ma mère fit sortir les brebis, car la feuille que nous avions ramassée pour l'hiver était mangée et notre peu de regain était presque fini. Elle m'emmena avec elle, touchant nos bêtes, vers les coteaux pierreux des Grillières, où poussait une petite herbe fine qu'elles aimaient fort. C'était dans l'après-midi; un pâle soleil d'hiver éclairait tristement la terre dénudée, et un petit vent soufflait par moments, froid comme les neiges des monts d'Auvergne sur lesquels il avait passé. Mais, au prix du temps qu'il avait fait une dizaine de jours durant, c'était un beau jour. Ma mère et moi nous étions assis à l'abri du nord contre un de ces gros tas de pierres que nous appelons un cheyrou; elle, filant sa quenouille, et moi, m'amusant à faire de petites maisons, tandis que nos brebis paissaient tranquillement. Sur les trois heures, tandis que je mordais ferme dans un morceau de pain que ma mère avait porté, voici que nos brebis, effrayées par un chien, reviennent vers nous au galop et nous dépassent en menant grand bruit. S'étant levée pour les ramener, ma mère vit alors un garde de l'Herm, appelé Mascret, qui lui cria de s'arrêter. Lorsqu'il nous eut joints, sans aucune forme de salut, il lui dit de se rendre tout d'abord au château, où le régisseur voulait lui parler.

—Et que me veut-il de si pressé? fit ma mère.

—Ça, je n'en sais rien, mais il vous le dira bien.

Et le garde s'en alla.

Nous fûmes vers les brebis qui s'étaient plantées à deux cents pas, regardant toujours le chien qui les avait effrayées, puis, les chassant devant nous et descendant le coteau, nous revînmes à Combenègre, d'où ma mère repartit pour l'Herm, après avoir fermé les bêtes dans l'étable.

Lorsqu'elle fut de retour, à la nuit, mon père lui demanda:

—Et que te voulait-il, ce vieux coquin?…

—Ah! voilà… d'abord, il m'a reproché de n'avoir pas fait mes dévotions le soir de Noël, comme les autres, ni même toi, qui n'avais pas tant seulement été à la messe, ce dont les dames n'étaient pas du tout contentes, et l'avaient chargé de me le dire. Après ça, il m'a dit que tu braconnais toujours, de manière que M. le comte ne trouvait plus de lièvres devers Combenègre, et qu'il te faisait prévenir de cesser et de te défaire de notre chienne. Enfin, il a ajouté qu'il nous fallait totalement changer de conduite, sans quoi les messieurs nous mettraient dehors.

—Nous ne sommes pas bien embarrassés pour trouver une aussi mauvaise métairie! fit mon père. Et autrement, il ne t'a rien dit?

—Oh! si, toujours sa même chanson: que lui n'était pour rien dans tout ça; qu'il faisait la commission seulement. Au contraire, il nous portait beaucoup d'intérêt, et, si je voulais l'écouter, tout s'arrangerait: il nous mettrait dans la métairie des Fages, qui était bien bonne, et de plus il te donnerait du bois à couper dans la forêt, tous les hivers, où tu gagnerais des sous…

—C'est ça! et, du temps que je serais dans les bois, il viendrait voir un peu aux Fages si le bétail profitait!… Et que lui as-tu répondu?…

—Je lui ai répondu d'abord que, pour ce qui était de la communion, nous n'avions pas le temps d'aller nous confesser souvent, étant si loin; que c'était bon pour les gens de loisir, mais que, pour nous autres, c'était bien assez d'y aller une fois l'an. «Et puis, d'ailleurs, ai-je ajouté, si je vous écoutais, je ne pourrais pas même faire mes Pâques, car le curé ne voudrait pas me donner l'absolution.»

—Mais bête que tu es, a-t-il fait alors, est-ce qu'on a besoin de lui dire ça?

—Ah! la canaille! s'écria mon père; si jamais je le trouvais au milieu de la forêt, par là entre La Granval et le Cros-de-Mortier, il passerait un mauvais quart d'heure!

—Reste tranquille, il nous arriverait de la peine, dit ma mère; tu sais bien que pour ça, il n'y a pas de danger.

Mon père ne répliqua rien et se mit à regarder le feu.

A ce moment-là, moi, je ne comprenais pas grand-chose à cette conversation, et je mettais toute la colère de mon père sur le compte de la défense de chasser. Je savais bien, pour l'avoir ouï dire souvent chez nous, et à d'autres métayers du château, que M. Laborie était un homme dur, exigeant, injuste, qui trompait les pauvres gens tant qu'il pouvait, faisant sauter un louis d'or ou un écu, sur un compte de métayer, rapiant cinq sous à un misérable journalier, s'il ne pouvait faire davantage; et puis, comme on ajoutait toujours, grand «chenassier», terme dont la signification m'était inconnue alors, et que je croyais vouloir dire autant comme: grand coquin; mais c'était tout. Aujourd'hui, quand je pense à ce gueusard qui avait totalement englaudé la comtesse de Nansac en faisant le dévot, l'hypocrite, et qui était voleur, méchant, et «chenassier», comme disaient les gens, je ne puis m'empêcher de croire qu'il méritait ce qui est arrivé.

Environ quinze jours après cette conversation, tandis que ma mère triait des haricots pour mettre dans la soupe, voici venir M. Laborie à Combenègre. Il entra, fit: «Bonjour, bonjour», en m'avisant de côté, et demanda où était mon père.

—Il est à couper de la bruyère, répondit ma mère.

—Ou à braconner, plutôt! repartit-il. Et ces bœufs, est-ce qu'ils profitent?

Et, disant cela, il s'en fut à la grange. Ma mère me prit par la main et le suivit. Lorsqu'il eut vu les bœufs, M. Laborie fit sortir les brebis de l'étable et, tout en les regardant, il marmonnait entre ses dents, pensant que je n'y prenais garde:

—Eh bien! tu ne veux donc pas être raisonnable?… Voyons! Je te porterai un joli mouchoir de tête de Périgueux, dis?…

Ma mère ne lui ayant pas répondu, après avoir tourné, viré, M. Laborie s'en alla, disant toujours sur le même ton:

—Tu t'en repentiras! tu t'en repentiras!

Le surlendemain, tandis que nous mangions la soupe, vers le coup de neuf heures, la chienne gronda sous la table, et le garde Mascret, survenant, s'arrêta sur le pas de la porte:

—M. Laborie vous fait dire, par l'ordre de M. le comte, d'avoir à vous défaire de votre chienne, au premier jour; si on la trouve encore ici, il la fera tuer.

—Que le bon Dieu préserve M. le comte, et celui qui vous envoie, de commander ça!—dit mon père en serrant les poings et en regardant Mascret, les yeux pleins de colère;—et vous, n'en faites rien, sans quoi il arrivera un malheur!

—Pourtant, si on me le commande, il faudra bien que j'obéisse, dit le garde; à votre place, moi, je vendrais la chienne. M. le comte assure, que, d'après les anciennes lois, un paysan ne peut avoir de chien de chasse, qui n'aie le jarret coupé.

—C'est bon, fit mon père, rapportez-leur seulement ce que je vous ai dit.

Il y eut un moment de silence après le départ de Mascret, puis ma mère fit:

—Mon pauvre Martissou, le mieux, c'est de vendre la chienne, comme dit le garde; le notaire de Ladouze te l'a demandée plusieurs fois, mène-la-lui: il t'en donnera bien quatre ou cinq écus peut-être, puisqu'elle est bonne pour suivre le lièvre.

—Je ne veux pas la vendre! répondit mon père.

—Alors, mène-la chez ton cousin de Cendrieux: il te la gardera jusqu'à tant que nous partions d'ici, car nous ne pouvons plus y rester; il arriverait quelque chose.

—Femme, tu as raison, à ce coup, dit sourdement mon père: je l'y mènerai dimanche qui vient.

Le samedi, comme mon père liait les bœufs pour aller quérir de la bruyère, un individu à cheval, d'assez mauvaise figure, vint à Combenègre, entra dans la cour, et, s'adressant à mon père:

—C'est vous Martissou le Croquant, le métayer de M. de Nansac? dit-il.

—C'est moi.

—Alors, voilà un acte de sortie de la métairie.

Et il tendit un papier à mon père.

Lui, le prit, le déchira en mille morceaux et les jeta au nez de l'huissier.

—Tout ça se payera! dit l'autre en ricanant.

Et il s'en alla bon train, parce que mon père avait pris son aiguillon un peu brusquement, de manière qu'il semblait vouloir s'en servir plutôt pour en allonger un coup à l'huissier, que pour mener ses bœufs.

Depuis que nous avions reçu cet acte de sortie, et après que la chienne fut à Cendrieux, ma mère était plus tranquille. C'était l'affaire de quelques mois, et, à la Saint-Jean, nous quitterions cette mauvaise métairie où nous crevions de faim: surtout, nous ne serions plus exposés à quelque méchante affaire de la part de cette canaille de Laborie. Mais, quand un malheur est en chemin, il faut qu'il arrive: une nuit, nous entendîmes gratter à la porte avec de petits ginglements.

—C'est la chienne, fit mon père en allant ouvrir; j'avais pourtant bien dit à mon cousin de la fermer et de l'attacher pendant quelques jours.

La chienne entra, traînant un bout de corde qu'elle avait coupée avec ses dents, et sauta après mon père en aboyant joyeusement.

Ma mère ne dormit pas du reste de la nuit, tracassée de cette affaire-là, et comme sentant approcher un malheur. Le matin, sur les neuf heures, nous finissions de manger la soupe, quand tout à coup la chienne sortit en aboyant, et, une seconde après, nous entendîmes un coup de fusil, et quelques plombs vinrent ricocher contre la porte ouverte, jusque dans la maison, l'un desquels blessa ma mère au front, ce qui lui fit jeter un cri. Mon père, alors, saute sur son fusil, écarte ma mère qui veut l'arrêter, et court dehors. Devant lui il voit la chienne étendue, morte, le sang lui sortant par la gueule, et, à l'entrée de la cour, Laborie qui rendait au garde son fusil déchargé.

—Ah! canaille! tu ne feras plus de misère à personne!

Et, avant que l'autre ait songé à se sauver, il épaule son fusil et l'étend raide mort.

Tandis que Mascret, pâle et lui-même plus mort que vif, ne savait où il en était, ma mère survenait avec de grands cris.

—Ah! Martissou, qu'as-tu fait?

—C'est lui qui l'a cherché, répliqua mon père; ça devait de toute force arriver.

Du temps qu'aidée du garde ma mère accotait Laborie contre un tas de bruyère, pour lui porter secours, mais bien inutilement, mon père rentre dans la maison, prend ses souliers, son gros bonnet de laine, passe le havresac en sautoir, met dedans un morceau de pain, sa corne à poudre, son sac à grenaille, m'embrasse, sort, son fusil à la main, et tire vers la forêt.

Moi, je sortis aussi, ne voulant pas rester seul, et je fus rejoindre ma mère qui regardait piteusement ce corps étendu. Il était là, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte comme pour crier, les bras retombés le long du corps: on voyait qu'il avait eu conscience de sa mort. Le garde avait défait son gilet et déboutonné la chemise pour se rendre compte, et, au milieu de la poitrine, dans les poils rouges qui foisonnaient, le coup avait presque fait balle, et la blessure, horrible à voir, saignait.

Pendant ce temps Mascret courait vers l'Herm, et sur son chemin semait la nouvelle, en sorte que les gens arrivèrent bientôt. Le premier qui vint, ce fut l'homme à la Mïon de Puymaigre; il regarda tranquillement le mort et dit:

—Je plains Martissou et vous autres pour les conséquences; mais quant à ce gueux-là, je ne le plains point: il n'a que ce qu'il a mérité cent fois!

Et tous ceux qui vinrent, des paysans de par là, dirent de même: «Il ne l'a pas volé!» Ou bien: «C'est une canaille de moins!» Et autres oraisons de ce genre. Mais peu après survint, grand train, le comte de Nansac, à cheval, avec son piqueur, et dom Enjalbert qui, n'étant pas trop bon cavalier, s'accrochait à sa selle: alors tout le monde se tut. Le comte regarda le corps un instant, puis demanda à ma mère comment c'était arrivé. Après qu'elle eut dit que mon père avait tiré sur Laborie, fou de colère parce qu'un plomb l'avait blessée et que sa chienne avait été tuée, M. de Nansac regarda la pauvre bête étendue au milieu de la cour et, reportant ses yeux sur son défunt régisseur, ne dit plus rien. Sans doute, il comprenait bien que son ordre brutal de tuer notre chienne avait amené mort d'homme, et que la responsabilité de cette mort remontait jusqu'à lui; mais sur sa figure on n'y aurait rien connu. Il regardait le corps de Laborie froidement, comme il aurait regardé un loup porté bas par ses chiens. Au bout d'un moment, ses gens étant arrivés, il commanda de mettre le mort sur une civière qu'on avait été chercher, et tout le monde repartit.

Le lendemain, les gendarmes vinrent questionner ma mère sur la manière dont la chose s'était passée. Ils me faisaient grand'peur, ces gendarmes, avec leur sabre pendu à un baudrier jaune et le mousqueton attaché à la selle. C'était la première fois que j'en voyais, et tout, depuis leurs lourdes bottes jusqu'à leur grand chapeau bordé, me les faisait paraître extraordinairement à craindre. Aussi, tandis qu'ils étaient là, l'un à cheval sur le banc, interrogeant ma mère, l'autre debout, appuyé sur son sabre, je me faisais tout petit dans un coin. Après qu'elle leur eut tout raconté, le plus vieux fit:

—Tout ça, c'est bien, mais maintenant dites-nous où est votre homme.

—Je ne le sais pas, répondit ma mère, mais quand même je le saurais, vous pensez bien que je ne vous le dirais pas.

—Il pourrait vous en cuire! faites-y attention! Voyons, il est revenu ici cette nuit?

—Non.

—Pourtant, on nous l'a certifié.

—On vous a trompés, en ce cas.

Enfin, après avoir beaucoup tracassé ma mère, l'avoir pressée de questions, dans l'espoir qu'elle se couperait, et avoir tâché inutilement de l'effrayer, les gendarmes s'en furent, à mon grand contentement.

Le soir, sur les dix heures, un charbonnier que nous connaissions pour lui avoir quelquefois trempé la soupe chez nous, vint cogner à la porte. Ma mère s'étant vitement habillée lui ouvrit après qu'il se fut fait connaître, et lors il nous dit que mon père l'envoyait pour s'enquérir de la visite des gendarmes. Il ajouta qu'au reste il ne fallait pas s'inquiéter de lui, attendu qu'il était couché dans une cabane abandonnée, au plus épais des bois, dans un fond plein de ronces et d'ajoncs, entre la Foucaudie et le Lac-Viel, où le diable n'irait pas le chercher. Seulement, il avait besoin de sa limousine pour se couvrir la nuit.

Lui ayant donné la vieille limousine et la moitié d'une tourte de pain, ma mère chargea encore le charbonnier de beaucoup de bonnes paroles pour son homme, ensuite de quoi il s'en retourna.

Dans l'après-midi du jour suivant, les gens de la justice vinrent avec le comte de Nansac et des domestiques du château. Ils firent mettre Mascret et un autre dans l'endroit où il était avec Laborie, un autre encore à l'endroit d'où mon père avait tiré, comptèrent les pas et se remuèrent beaucoup dans la cour. Après ça, un vieux, qui avait une mauvaise figure d'homme, fit raconter à ma mère la manière dont ça s'était passé. Elle répéta ce qu'elle avait dit la veille aux gendarmes présents là avec ces messieurs, que c'était sur le coup de la colère, en la voyant blessée, elle, et sa chienne morte, que mon père avait tiré sur Laborie.

Tandis que ma mère parlait, le vieux tâchait de lui en faire dire plus qu'elle ne disait; mais elle se défendait bien. Lorsqu'elle eut fini, il essaya de lui faire avouer que dès longtemps mon père projetait ce coup; mais elle protesta que non, et s'en tint à ce qu'elle avait dit. Alors le vieux renard qui l'interrogeait, m'avisant dans un coin, fit signe à un gendarme:

—Amenez-moi cet enfant.

Lorsque je fus là, devant lui, et qu'il commença à me questionner d'un air dur, faisant la grosse voix, je compris bien, quoique tout jeune, que peut-être, sans le vouloir, je pourrais lâcher quelque chose de conséquence contre mon père, et, pour éviter ça, je me mis à geindre et à pleurer. Il eut beau m'interroger en français que je ne comprenais pas, en patois qu'il parlait comme ceux de Sarlat, me menacer de la prison, me montrer une pièce de quinze sous, rien n'y fit, je ne lui répondis qu'en pleurant. Voyant ça, il se leva mal content, disant:

—Cet enfant est imbécile!

Et, passant la porte de la maison, ils s'en furent tous.

Quelques jours après, nous sûmes que les gendarmes faisaient une battue dans la forêt, avec les gardes du château, le piqueur, et aussi des paysans réquisitionnés la veille. Mais justement un de ceux-là s'en fut trouver Jean, le charbonnier, et fit prévenir mon père, qui, en pleine nuit noire, alla se coucher dans le fenil de cet homme, sûr qu'on ne viendrait pas le trouver là.—Et, en effet, les gendarmes et tout ce monde se retirèrent à la nuit, sans avoir rien trouvé que force lièvres, un renard et deux loups qui se sauvèrent, bien étonnés de voir tant de gens à la fois.

Le surlendemain, sur la mi-nuit, ma mère ouït gratter doucement à la porte et se leva ouvrir. Moi, je dormais, et je ne m'éveillai qu'au matin parce que mon père, avant de repartir, m'embrassait bien fort. Ma mère, les yeux brillants, sortit, fit le tour des bâtiments et revint, disant:

—Il n'y a personne.

—Adieu donc, femme, dit mon père.

Et, prenant son fusil, il s'en alla.

Cette vie dans les bois dura quelques semaines. Tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, mon père ne couchait guère jamais deux nuits de suite au même endroit, dans la même cabane. Les gens des maisons écartées, des villages autour de la forêt, le connaissaient et savaient bien qu'il n'était pas un coquin: puis Laborie était si détesté dans le pays, que tout le monde comprenait que, dans le mouvement de la colère, mon père eût fait ce coup, et nul ne l'en blâmait. Aussi, quoique bien des gens l'eussent trouvé en allant de grand matin couper un faix de bois dans les taillis, ou en se rendant au guet la nuit, par un beau clair de lune, personne n'en disait rien. Au contraire, s'il avait besoin de vendre un lièvre ou de faire porter quelque chose de Thenon ou de Rouffignac, de la poudre à giboyer, de la grenaille, ou une chopine dans sa gourde, on lui faisait ses commissions; même, des fois, il y en avait qui lui disaient: «Martissou, viens souper chez nous; tu dormiras après dans un lit et ça te reposera, depuis le temps que tu l'as désaccoutumé.» Et il y allait, connaissant qu'il avait affaire à de braves gens.

Chez nous, il y venait bien, mais pas souvent, se méfiant que, de ce côté-là, on surveillait davantage. Et en effet, un matin, deux heures avant la pointe du jour, quatre gendarmes vinrent entourer la maison, croyant le surprendre, mais ils en furent pour leur chevauchée de nuit. Il ne se passait guère de jour, non plus, que Mascret et l'autre garde ne vinssent rôder par là; mais pour guetter autour de la maison après le soleil couché, ils n'osaient, sachant qu'il n'aurait pas fait bon rencontrer mon père. Je crois bien qu'ils auraient autant aimé tourner d'un autre côté, mais le comte, qui rageait froid de savoir mon père en liberté, les y forçait.

Ma mère, elle, ne vivait plus, la pauvre femme, étant toujours dans les transes, ne mangeant guère et ne dormant quasi plus, tant elle craignait que son Martissou ne fût pris. Elle se disait que, de force forcée, ça arriverait un jour, car d'espérer que jamais un mauvais hasard, ou la maladie, ou quelque canaille, peut-être, ne le ferait prendre, ça ne se pouvait bonnement. Et alors, la nuit, dans ses pensers pleins de fièvre, elle voyait la cour d'assises et la guillotine et gémissait longuement; si elle s'endormait de fatigue, elle en rêvait encore et se plaignait toujours.

Il y avait un mois, tout près, que mon père était dans les bois, lorsque le comte de Nansac fit dire par ses gardes dans les villages, autour de la forêt, qu'il donnerait deux louis d'or à celui qui le ferait prendre. Comme il se doutait que Jean le charbonnier voyait souvent «ce coquin de Martissou», et l'aidait à vivre, il lui en fit même proposer cinq.

—Écoutez, Mascret! répondit Jean au garde qui lui faisait la commission, je ne sais pas où est Martissou, mais quand même je le saurais, ça n'est pas pour cinq louis, ni pour vingt, ni pour cent que je le vendrais. Dites ça à votre monsieur, et ne venez plus me parler de telle canaillerie.

Malheureusement, tout le monde n'était pas solide honnête homme comme Jean, et il ne faut pas s'étonner que parmi tant de braves gens du pays il se soit trouvé un coquin. Quand je parle d'un, ça ne veut pas dire qu'il n'y eût par là, des individus capables d'un mauvais coup, et en ayant fait: ça serait faire mentir le proverbe qui dit que la Forêt Barade ne fut jamais sans loups ni sans voleurs. Mais ceux-là mêmes qui auraient volé sur les grands chemins étaient honnêtes à leur manière: détrousser un homme, passe; pour le vendre, non.

Mais enfin le traître s'est trouvé. Il y avait aux Maurezies un homme pauvre appelé Jansou qui, toute l'année déjà, travaillait comme journalier au château de l'Herm. Ce Jansou avait cinq enfants, petits tous, l'aîné ayant neuf ans, qui demeuraient avec leur mère dans une mauvaise baraque de maison affermée deux écus par an, tandis que lui, tout le long de la semaine, couchait dans une grange, là où il était occupé. Il ne venait pour l'ordinaire aux Maurezies que le samedi soir et s'en retournait au travail le lundi matin. Comme bien on pense, avec les douze sous par jour que gagnaient les ouvriers de terre en ce temps-là, il avait peine à entretenir le pain à ses droles, car le seigle était cher alors, et la baillarge et le méteil. De blé froment il n'en fallait pas parler, on n'en mangeait que dans les bonnes maisons. Pour le reste, les droles de Jansou étaient à la charité, habillés de morceaux de vieilles hardes toutes rapetassées, de mauvaises culottes en guenilles percées à montrer la peau, et tenues sur l'épaule par un bout de corde. Avec ça, les pieds nus toute l'année, et couchant dans un coin de la cahute sur une mauvaise paillasse bourrée de fougères.

C'est à ce Jansou que, d'après l'ordre du comte, le maître valet, qui remplaçait Laborie pour le moment, s'adressa. Le pauvre diable fit bien tout d'abord quelques difficultés, disant qu'il ne savait du tout où était Martissou; mais, lorsque l'autre l'eut menacé de ne plus lui donner de travail et lui eut parlé de deux louis d'or, qu'il pouvait gagner facilement en le faisant guetter par son drole l'aîné, il dit qu'il le ferait.

Ce drole, qui avait ses neuf ans, ainsi que je viens de le dire, était fin comme une belette, rusé comme un renard et méchant comme une guenon. Avec ça, il connaissait la forêt comme celui qui la courait toute l'année, dénichant les oiseaux, cherchant des manches de fouet dans les houx, et faisant des commissions pour les bûcherons et les charbonniers. Plusieurs fois il avait trouvé mon père et l'avait épié par curiosité maligne, mais sans pouvoir découvrir où était son gîte habituel, ce qui était difficile, au surplus, car il en changeait souvent, comme je l'ai dit.

Dans ce moment, le carnaval était proche, et, quoique d'ordinaire on s'en réjouisse, ma mère le voyait arriver avec crainte, sachant bien que son Martissou voudrait le faire en notre compagnie, et appréhendant qu'on ne profitât de l'occasion pour le prendre. Aussi lui manda-t-elle, par Jean, de ne pas venir ce soir-là, qu'il valait mieux attendre au lendemain, attendu que, le jour des Cendres, on ne se douterait de rien.

Le drole de Jansou, à qui son père avait fait le mot, pensant aussi que Martissou voudrait fêter le carnaval chez lui, s'était caché, le soir du mardi gras, dans les taillis près du carrefour de l'Homme-Mort, pour l'épier. A la nuit tombante, il l'ouït venir du fond des bois, et fut bien étonné lorsqu'il vit qu'il prenait le chemin de La Granval, au lieu de celui qui l'aurait mené à Combenègre. L'ayant suivi de loin, pieds nus, sans faire de bruit, il le vit entrer dans la maison où on l'avait convié.

C'était chez de braves gens à leur aise qui étaient fermiers dans le bien de famille du curé de Fanlac. La veille, la femme, peinée en pensant que le pauvre Martissou n'oserait pas aller chez lui, et ferait carnaval au profond des fourrés avec quelque morceau de pain, l'avait fait engager par son homme.

Aussitôt que la porte fut refermée, le drole s'en galopa prévenir son père, qui courut au château prévenir que Martissou était chez le Rey, de La Granval. Sur le coup, un homme à cheval part grand train avertir les gendarmes, qui laissent là leur souper et viennent en grande hâte.

A une centaine de pas de La Granval, ils donnent leurs chevaux à Jansou qui les attendait, et, à petit bruit, aidés des gardes de l'Herm, cernent la maison. Il était sur les onze heures du soir, tous ceux qui étaient là avaient bien festoyé et ils chantaient en trinquant avec du vin cuit, lorsque deux gendarmes poussèrent la porte brusquement et entrèrent.

Ce fut une grande surprise, comme on pense. Tandis que chacun s'écriait, mon père court à son fusil qu'il avait posé dans un coin; mais il se trouva qu'on l'avait ôté et mis sur un lit à cause d'un petit drole qui voulait s'en amuser. Alors il se lance vers la fenêtre et l'enjambe malgré les deux gendarmes qui le voulaient retenir, et tombe dans les mains des deux autres qui la gardaient. En un rien de temps, il fut enchaîné les mains derrière le dos, tandis que la femme du Rey pleurait et se lamentait, disant d'une voix bien piteuse:

—Oh! mon pauvre Martissou! c'est moi qui en suis la cause; pardonnez-moi, je croyais bien faire!

—Non, non, Catissou, vous êtes une bonne femme et les vôtres sont de braves gens, mais j'ai été vendu par quelque canaille. Adieu à tous, et merci! cria-t-il comme on l'emmenait.

En arrivant à l'endroit où étaient les chevaux, mon père vit Jansou qui les tenait.

—Ah! c'est toi qui m'as vendu, gueusard!… Si jamais je sors, tu es sûr de ton affaire!

Là-dessus, les gendarmes lui attachèrent au cou une corde, que l'un d'eux tenait en main; puis, étant remontés à cheval, ils mirent le prisonnier entre eux et l'emmenèrent.

Cette canaillerie ne porta pas bonheur à Jansou. Une fois qu'il eut ses deux louis, lui qui n'en avait jamais vu, il se crut riche. Mais ils ne durèrent pas longtemps, car le nouveau régisseur du château mit des métayers dans les domaines tenus en réserve, de manière qu'il n'y eut plus d'ouvrage pour lui. Dans le pays, personne ne se souciait de le faire travailler, à cause de sa méchante action, et ainsi, bientôt ayant mangé les deux louis, lui et les siens prirent le bissac et disparurent. Encore aujourd'hui de ces côtés, lorsqu'on veut parler d'un homme à qui il ne faut pas se fier, on dit: «traître comme Jansou.»

Pour moi, c'est une canaille, sans doute; mais je trouve ceux qui, par argent et menaces, lui ont fait faire cette coquinerie, cent fois plus misérables que lui.

II

Table des matières

Ce qui doit arriver arrive. En apprenant l'arrestation de son homme, ma mère eut un profond soupir, comme si elle se mourait:

—O mon pauvre Martissou!

Moi, je me mis à pleurer, et, tout le jour, nous restâmes tous deux bien tristes et dolents. Elle était assise sur un petit banc, les mains jointes sur ses genoux, regardant fixement devant elle sans rien dire. Par moments, une pensée plus grièvement pénible lui faisait échapper une plainte:

—Mon pauvre homme, que vas-tu devenir? Le soir, comme elle n'avait pas songé à faire de soupe, la pauvre femme me coupa un morceau de pain que je mangeai lentement, après quoi nous fûmes nous coucher.

Nous n'étions pas au bout de nos peines. Le lendemain, le maître valet du château vint dire à ma mère qu'à cette heure elle ne pouvait plus faire marcher la métairie toute seule, et que par ainsi il fallait nous en aller tout de suite, pour laisser la maison à celui qui nous remplaçait, à cause du travail en retard depuis deux mois tantôt.

Quoi faire? où aller? nous ne savions. En cherchant bien dans sa tête, ma mère vint à penser à un homme de Saint-Geyrac qui avait dans la forêt une tuilière, ou tuilerie, abandonnée depuis longtemps, où peut-être nous pourrions nous mettre, s'il le voulait. Le lendemain matin, de bonne heure, ma mère fit tomber du foin du fenil, en donna aux bœufs, et en laissa un tas pour le leur mettre dans la crèche à midi. Puis, ayant jeté un peu de regain aux brebis, elle rentra à la maison, me coupa un morceau de pain pour ma journée et, m'ayant embrassé, s'en alla vers l'homme de la tuilière en me recommandant bien de ne pas m'écarter.

Il n'y avait pas de danger à ça: où aurais-je été?

Bientôt je sortis de la maison et je m'assis, sur une pierre, devant la porte. Je restai là de longues heures, pensant à mon pauvre père, maintenant fermé dans une prison, et, de temps en temps, le pleurer me prenait. Quelle triste journée je passai là, ayant en face de moi les coteaux pelés des Grillières, où pas un arbre n'apparaissait, et, tout autour des bâtiments, les terres de la métairie environnées de grandes landes grises, au-delà desquelles, du côté du nord et du couchant, étaient les bois profonds. Par moment, fatigué d'être assis et de contempler cet horizon brumeux et désolé comme l'avenir que j'entrevoyais confusément dans mes idées d'enfant, je me levais et je faisais le tour de la maison, ou bien j'allais voir les bœufs, qui ruminaient tranquillement sur leur paillade et se dressaient en me voyant entrer. Je leur donnais quelques fourchées de foin, et je m'en retournais, épiant au loin sur les chemins si ma mère revenait. Dans leur étable, les brebis bêlaient, ayant faim, et, de temps à autre, je leur jetais une petite brassée de regain pour leur faire prendre patience.

Et je me rasseyais, regardant fixement la place où était tombé Laborie, qu'il me semblait voir encore, avec sa bouche ouverte, ses yeux épouvantés et la plaie sanglante de sa poitrine.

Sur les cinq heures, nos quatre poules revinrent des terres où elles avaient été picorer, et, après s'être un peu épouillées, se décidèrent à monter une à une la petite échelle de leur poulailler. Le jour baissait, et je commençais à m'inquiéter de ne pas voir arriver ma mère, lorsque pourtant mon oreille, habituée par la vie de plein air à ouïr de loin, reconnut son pas précipité venant du côté du couchant. Enfin elle arriva, harassée de fatigue, essoufflée, car elle s'était hâtée beaucoup, à cause de moi. Je courus à sa rencontre, et elle m'embrassa bien fort, comme si elle avait cru m'avoir perdu; puis nous entrâmes tous deux dans la maison noire.

En fouillant sous les cendres du foyer, ma mère trouva une braise, et finit par allumer le chalel à force de souffler. Puis, ayant fait du feu, elle pela un oignon, le coupa en petits morceaux, et mit la poêle sur le feu, avec un peu de graisse, la moitié d'une pleine cuiller: c'était tout ce qui restait à la maison. L'oignon étant frit, elle remplit la poêle d'eau, tailla le pain dans la soupière, et, lorsque l'eau eut pris le boût, elle la versa dessus. Ordinairement, chez les pauvres gens de nos pays, on mettait une pincée de poivre sur la soupe pour lui donner un peu de goût, mais nous n'en avions plus. Dire que ce méchant bouillon sur de mauvais pain noir faisait quelque chose de bon, ça ne se peut; mais c'était chaud, et ça valait encore mieux que du pain tout sec ou une pomme de terre froide; ayant mangé notre soupe, nous nous mîmes au lit.

L'homme de Saint-Geyrac avait dit à ma mère qu'elle pouvait aller demeurer à la tuilière, qu'il ne lui demandait rien, mais que la maison était en mauvais état. Avant de partir, il nous fallut prendre un homme pour faire l'estimation du cheptel avec le nouveau régisseur de l'Herm. L'estimation faite, ma mère comptait qu'il nous devait revenir dans les dix écus; mais lorsqu'elle fut pour régler, il se trouva que c'était le contraire, que nous autres redevions une quarantaine de francs, comme le lui dit l'autre. Laborie nous avait marqué un demi-sac de blé dont ma mère n'avait aucune connaissance; il n'avait pas porté en compte tout le prix d'un cochon que nous avions vendu à Thenon, et, de plus, il avait omis d'inscrire l'argent de trois brebis que mon père lui avait remis. Il nous fallut donc quitter Combenègre soi-disant dans les dettes des messieurs.

Ce fut un rude coup pour ma pauvre mère. Nous n'avions qu'une trentaine de sous à la maison, un chanteau de six ou sept livres, quelque peu de pommes de terre et un fond de sac de farine de blé d'Espagne qui pesait bien dans les quinze livres: il n'y avait pas pour aller loin avec ça.

L'homme de la Mïon vint le lendemain avec sa charrette pour emporter nos affaires. Tout ça n'était pas lourd pour les bœufs: notre mauvais lit, le méchant cabinet, la table, les bancs, la maie, la barrique à piquette, une marmite, une oule, une tourtière, la poêle, un seau de bois et d'autres petites choses, comme la lanterne et la salière de bois. Tout ce misérable mobilier ne valait pas les quarante francs que nous étions censés redevoir aux messieurs de Nansac, par la canaillerie de ce Laborie qui nous faisait du mal jusqu'après sa mort.

La charrette prit d'abord le mauvais chemin qui allait vers le Lac-Viel, chemin pierreux où le chargement était fort secoué. L'homme de la Mïon avait apporté du foin pour faire manger ses bœufs, et ma mère m'avait assis dessus, derrière la charrette qu'elle suivait. Tandis que nous passions aux Bessèdes, deux femmes tenant leurs petits droles par la main, et un vieux assis sur une souche, nous regardaient passer. Dans les yeux de ceux d'âge, on sentait la compassion de nous voir nous en aller comme ça, seuls désormais, sans le père.

Tous ces pays maintenant sont pleins de chemins et de routes. On en a fait une de Thenon à Rouffignac, qui longe la forêt et la traverse sur la moitié de sa longueur; une autre qui la coupe en biais venant de Fossemagne et allant s'embrancher sur celle de Thenon, près de la Cabane, et encore une troisième, plus vers le couchant, qui vient du côté de Milhac-d'Auberoche et joint aussi la route de Thenon à Rouffignac, entre Balou et Meyrignac: on peut donc passer la forêt facilement. Mais, en ce temps dont je parle, elle était bien plus grande qu'aujourd'hui, car depuis quatre-vingts ans on a beaucoup défriché, et il n'y avait lors de marqués que deux mauvais grands chemins longeant les lisières, que l'eau ravinait l'hiver et noyait dans les fonds, ou des sentiers sous bois fréquentés par les charbonniers et les braconniers. Peu après avoir dépassé les Bessèdes, l'homme de la Mïon quitta le chemin que nous suivions pour en prendre un autre. Pour dire la vérité, ça n'était pas un vrai chemin, mais un de ces passages tracés dans les bois par les roues des charrettes qui enlèvent les brasses dans les coupes. L'hiver, lorsque des endroits devenaient trop mauvais, on prenait à droite ou à gauche, et ainsi se traçaient de nouveaux passages dans toutes les directions, pistes douteuses qui s'entrecroisaient dans les landes et les bois. Dans les creux nous trouvions des fois des flaques d'eau jaunâtre qu'il fallait éviter, et, tantôt après, des ornières profondes d'un côté, et des bosses de l'autre qui faisaient pencher fortement la charrette, et causaient des ressauts violents lorsque le chemin redevenait brusquement plainier.

Nous marchions lentement, comme on peut aller avec des bœufs dans des chemins pareils. Le temps était gris et brumeux; il semblait que nous nous enfoncions dans le brouillard. L'homme de la Mïon s'en allait devant, appelant ses bœufs, les encourageant de la voix, et parfois les piquant de l'aiguillon. On voyait qu'il connaissait bien la forêt: rarement il hésitait pour prendre une sente qui coupait à droite celle que nous suivions, ou une autre qui, bifurquant d'abord insensiblement, finissait par s'en écarter tout à fait. Pourtant, dans des endroits où s'entrecroisaient de ces pistes effacées, il s'arrêtait quelquefois un instant, regardait autour de lui, s'orientait, et prenait sans se tromper la bonne direction. Cependant il nous dit qu'il n'avait pas été à la tuilière depuis une dizaine d'années de ça. Mais nous autres paysans, habitués à voyager de jour et de nuit dans des pays sans chemins, nous nous reconnaissons bien partout où nous avons passé une fois.

Il y en a d'aucuns peut-être qui seraient curieux de savoir pourquoi je dis toujours: «l'homme de la Mïon.» Voici: c'est que je ne l'ai jamais ouï nommer autrement chez nous. Je crois bien que sa femme l'appelait Pierre, mais, comme c'était elle qui portait culottes, tout le monde disait «l'homme de la Mïon».

Sur les deux heures, après avoir traversé un taillis, la charrette déboucha dans une grande clairière entourée de bois. Au milieu, était la tuilière ou ce qui en restait. De loin, c'étaient des toitures à moitié écrasées, noircies par le temps, mais, de près, c'était un amas de ruines. Les hangars effondrés montraient encore quelques piliers de bois à demi pourris, supportant une partie de charpente où se voyaient quelques restes de la couverture de tuiles, à côté d'autres parties où les lattes brisées l'avaient laissé s'affaisser. Le four où l'on cuisait la brique et la tuile s'était écroulé, et, sur ses ruines, des érables poussaient des jets robustes. La maison n'était pas tout à fait en aussi mauvais état, mais de guère ne s'en fallait. Elle était bâtie en bois, en briques et en torchis; le tout maçonné avec de la terre grasse. Par l'effet du temps et des hivers, les murs s'étaient effrités, écaillés, déjetés comme ces pauvres vieux qu'on rencontre devers chez nous, courbés, tordus par la misère, le travail et les ans.

Des graines apportées par le vent avaient germé çà et là, dans les trous et les fentes des murs; pourpiers sauvages, artichauts de murailles, scolopendres et perce-murs. La tuilée couverte de mousse sur laquelle pointait une herbe fine comme des aiguilles, avec quelques touffes de joubarbe çà et là, tenait encore, excepté à un bout où elle s'était écrasée. A travers ce trou grand comme un drap de lit, on voyait, soutenus par une panne, des chevrons sur lesquels étaient encore cloués des morceaux de lattes. Autour de la maison et de la tuilière, tout était plein de débris de tuiles, de briques et de décombres entassés sur lesquels poussaient, gourmandes, ces plantes rustiques qui foisonnent dans les lieux abandonnés et sur le bord des vieux chemins où l'on ne passe plus. Là se serraient, drues et vivaces, des menthes à l'âcre odeur, des carottes sauvages, des choux-d'âne, des morelles, des mauves, des chardons à tête ronde que nous appelons des peignes, et vingt espèces encore. Plus au loin dans la clairière, les fouilles pour l'extraction des terres avaient laissé des trous où l'eau verdâtre croupissait, et des amoncellements pareils à de grandes tombes sur lesquels çà et là de maigres ajoncs avaient poussé, rares dans la mauvaise terre. Tout cet ensemble avait un aspect de ruine et de désolation qui serrait le cœur. On eût dit un vieux champ de bataille abandonné après l'enfouissement précipité des morts.

En embrassant d'un regard toutes ces tristes choses, ma mère eut un petit frisson, un triboulement comme nous disons, et ses yeux se reportèrent sur moi. Mais, comme c'était une femme de grand cœur, elle entra fermement dans la maison où je la suivis, tandis que l'homme de la Mïon défaisait la corde du chargement.

Quelle maison! Celle de Combenègre était bien nue, bien noire, bien triste, mais c'était une maison bourgeoise en comparaison de celle-ci. Lorsque la porte fut poussée, qui ne tenait plus que par un gond, elle se montra dans tout son délabrement. Aux murs, par endroits, une crevasse laissait voir le jour extérieur, ou donnait passage à une plante qui perçait de dehors. Le foyer était grossièrement construit à la façon de ceux des cabanes qu'on fait dans les terres. Point de grenier; en haut dans un coin, sur les solives, des planches brutes, mises là pour sécher et oubliées, faisaient une espèce de plancher mal joint, juste à peu près pour abriter un lit. Partout ailleurs on voyait la tuilée, et, dans le coin découvert, le ciel. Par ce trou, les pluies d'hiver avaient fait un petit bourbier dans la terre battue.

Ayant contemplé ça sans rien dire, ma mère ressortit pour aider l'homme à décharger le mobilier. Pour le faire plus aisément, lui se coula entre les bœufs et souleva le timon, tandis qu'elle ôtait la cheville de fer qui passait dans les rondelles, et appelait les bœufs. L'homme alors posa doucement le timon à terre et sur ce timon ainsi incliné, aidé de ma mère, il fit glisser tout bellement le châlit, le cabinet et le reste. Moi, pendant ce temps, je portai la brassée de foin devant les bœufs. Lorsque tout fut placé dans la maison, ma mère tira d'un panier le chanteau plié dans une touaille, puis le posa sur la table avec la salière et un oignon qu'elle prit dans la tirette. Après ça, elle voulut remplir de piquette le pichet, mais le peu qui restait dans la barrique, à force d'avoir été secoué, était comme de la boue: elle sortit donc pour aller chercher de l'eau. Dans ce temps l'homme de la Mïon fit une frotte, et, assis sur le banc, mangeait lentement, coupant le pain à taillons et croquant l'oignon trempé dans le sel, à petites tranches.

Ayant achevé, il ferma son couteau, but la moitié d'un gobelet d'eau et se leva. Ma mère lui aida à atteler les bœufs; il prit son aiguillon, répondit aux remerciements que ça n'était rien, nous donna le bonsoir, et, reprenant son chemin, traversa lentement la clairière et disparut dans les bois.

Lorsque nous fûmes seuls, ma mère me prit et m'embrassa longuement, me serrant par reprises contre sa poitrine. Ce moment de peine un peu passé, elle se mit à faire le lit et finit d'arranger du mieux possible notre pauvre mobilier. Cela fait, nous allâmes chercher du bois. Aux alentours il n'en manquait pas, et nous en eûmes bientôt assemblé un bon tas. Sous les hangars, il y avait des débris de charpente qui nous servirent bien aussi. Mais ça n'était pas une affaire commode que de faire du feu. En ce temps-là, les allumettes chimiques étaient inconnues, du moins dans nos pays, et nous conservions le feu sous la cendre, ordinairement. Quelquefois, lorsqu'il se trouvait éteint, il fallait en aller quérir dans un vieux sabot, chez les voisins qui en donnaient de bonne grâce, à charge de revanche. Il n'y avait que les aubergistes, dans les bourgades, qui le refusaient les jours de fête ou de foire, parce que ça portait malheur. Quelquefois il fallait courir assez loin, comme nous autres qui allions chez la Mïon de Puymaigre; mais ici nous ne connaissions ni le pays, ni les voisins. Heureusement, il y avait dans le tiroir du cabinet des pierres à fusil que mon père ramassait lorsqu'il en trouvait et taillait pour s'en servir au besoin. Ma mère en prit une, et à force de battre contre avec la lame de son couteau fermé, elle finit par mettre le feu à un morceau de vieille chiffe bien éparpillée. Cette pincée mise dans une poignée de mousse sèche, ramassée sur le bois mort, lui communiqua le feu, et bientôt, avec des feuilles mortes, des herbes et des brindilles, en soufflant ferme, la flamme brilla dans l'âtre.

Le feu ainsi allumé, il fallut aller à l'eau. En cherchant bien dans les environs, nous trouvâmes l'ancienne fontaine dont se servaient les tuiliers. Pour dire vrai, c'était une mauvaise fontaine suintant un peu l'hiver, et, l'été, gardant seulement l'eau des pluies. Elle ne différait guère du trou où ma mère avait pris l'eau pour faire boire l'homme à la Mïon, étant pour lors demi-comblée et pleine de joncs qui sortaient de l'eau blanchâtre. Impossible d'y puiser de l'eau avec la seille: il nous fallut la remplir avec le pichet. Revenus à la cahute, ma mère garnit l'oule de pommes de terre, et la mit sur le feu pour notre souper.

Le soir, après avoir mangé deux ou trois pommes de terre à l'étouffée avec un peu de sel, lorsqu'il fut question de nous coucher, ma mère vit qu'il n'y avait jamais eu de serrure ou de verrou à la porte. On la fermait de dedans à l'ancienne manière avec une barre qui, entrant dans deux trous de chaque côté du mur, maintenait le battant. Voyant ça, ma mère tailla avec la serpe un bout de bois de longueur, l'ajusta bien, et ainsi ferma solidement, après quoi nous allâmes au lit.

Je crois bien qu'elle ne dormit guère de la nuit, bourrelée par l'idée de mon pauvre père, prisonnier à Périgueux, que la guillotine ou les galères attendaient. Pour moi, qui ne voyais pas toutes les conséquences de ce qu'il avait fait, après avoir un peu regardé les étoiles qu'on apercevait du lit, par le trou de la toiture, je m'endormis lourdement.

Outre ses chagrins par rapport à mon père, ma mère se tourmentait aussi en pensant à moi et à ce que nous allions devenir. Les riches, lorsqu'ils ont des peines, peuvent y songer à leur aise et se donner tout entiers à leur douleur; mais les pauvres ne le peuvent point. Il leur faut avant tout affaner pour vivre, et gagner le pain des petits enfants. Au malheur qui les frappe vient s'ajouter celui de la pauvreté qui ne leur laisse pas même le loisir de pleurer; aussi, nous autres paysans, sommes-nous, pour l'ordinaire, sobres de larmes. On ne nous voit guère rire bien fort non plus, n'ayant pas souvent sujet de le faire; nous rions comme saint Médard, du bout des lèvres, nous souvenant du proverbe: «Trop rire fait pleurer.»

Dès le lendemain, ma mère s'inquiéta de trouver du travail. Après avoir mangé un peu, nous partîmes pour le Jarripigier, où l'homme de la Mïon lui avait dit que peut-être elle trouverait des journées chez un nommé Maly, qui avait des terres à faire valoir et employait souvent des journaliers. Après avoir marché longtemps, nous voici chez ce Maly, qui n'était pas là. Mais sa femme nous dit qu'il n'avait besoin de personne pour le moment, et il fallut donc nous en retourner. En passant par les villages sur la lisière de la forêt, ma mère demandait aux gens où elle pourrait avoir du travail. Aux Lucaux, un vieux qui se chauffait au soleil, le long d'un mur, nous dit qu'à Puypautier, chez un riche paysan appelé Géral, elle pourrait trouver quelques journées pour travailler aux vignes ou sarcler les blés. Arrivés dans le village, un drole nous fit voir une grande vieille maison où justement Géral était en ce moment. Lorsque, sur sa demande, ma mère lui eut dit qu'elle était la femme de Martissou, de Combenègre, la servante qui était là fit: «Oh! Sainte Vierge!» en nous regardant d'un air pas trop engageant. Mais Géral, l'ayant fait taire, dit à ma mère qu'il lui donnerait huit sous par jour, et qu'elle pourrait venir dès le lendemain.

Lors elle le remercia, et lui répondit que, ne pouvant m'abandonner seul à la tuilière au milieu des bois, elle le priait, si ça ne le dérangeait pas, de me laisser venir, et qu'il la payerait moins, en ce que je serais nourri aussi.

—Eh bien! amène ton drole, dit le vieux Géral, qui n'avait pas l'air d'un mauvais homme; et, au lieu de huit sous, je t'en donnerai cinq.

Le lendemain donc, nous fûmes de bonne heure à Puypautier, et, tandis que ma mère ramassait les sarments dans les vignes avec une autre femme, moi, je m'amusais par là, avec la drole de la servante à Géral, qui gardait la chèvre et les oies et s'appelait Lina.

A neuf heures, la mère de Lina nous appela tous pour déjeuner. Il y avait sur la table un grand plat vert où fumait une bonne soupe avec des pommes de terre et des haricots dessus en quantité. Il y avait longtemps que je n'en avais mangé d'aussi bonne, et, sans doute, les autres la trouvaient à leur goût aussi, car Géral, son domestique, l'autre femme et la servante, tout le monde y revint, moins ma mère que le chagrin empêchait de manger beaucoup. Cette servante coupait le farci, comme on dit, chez Géral qui était un vieux garçon; et, quoique je sache bien qu'elle seule fit renvoyer ma mère, on ne peut lui ôter ceci, que sa soupe était bonne: c'est bien vrai que, dans la maison, il y avait tout ce qu'il fallait pour ça.

Tout en déjeunant, Géral encourageait ma mère et lui disait que, Laborie étant connu de tout le monde comme un mauvais homme, ou, pour mieux dire, un coquin, mon père serait peut-être acquitté. Mais elle secouait la tête tristement.

—Voyez-vous, Géral, il y a des gens trop riches contre nous et qui ont le bras long: les messieurs de Nansac feront tout ce qu'ils pourront pour le faire condamner.

—C'est bien ça, firent les autres.

—En tout cas, ma pauvre, reprit Géral, il te faut manger pour te soutenir; autrement, tu te rendrais malade, et alors que deviendrait ton drole?…

—Vous avez bien raison, répondait ma mère en s'efforçant de manger à contre-cœur.

Ce que c'est que les enfants! j'aimais bien mon père, pour sûr, mais à l'âge que j'avais on se laisse distraire aisément. Tout le long du jour, j'étais avec Lina, par les chemins bordés de haies épaisses de ronces, de sureaux et de buissons noirs, contre lesquelles la chèvre se dressait parfois pour brouter. Tandis que les oies paissaient l'herbe courte sur les bords du chemin, je les regardais faire curieusement. Lorsqu'elles étaient saoules, elles se mettaient sur le ventre, et, de temps en temps, piaulaient entre elles, comme si elles se fussent dit leurs idées. De vrai, lorsqu'on voit ces bêtes, et tant d'autres d'ailleurs, avoir un cri particulier, un son de voix différent, une manière tout autre de jaser, dans des occasions diverses, on ne peut pas s'empêcher de croire qu'elles se comprennent. Ainsi, lorsque le gros jars de Lina, tranquille, les pattes repliées sous lui, la tête haute, l'œil brillant, faisait tout doucement à ses oies reposant autour de lui: «Piau, Piau, Piau», il me semblait qu'il leur disait: il fait bon ici, le jabot plein. Et, lorsqu'une oie répondait sur le même ton: «Piau, Piau, Piau», je me pensais qu'elle devait dire: «Oui, il fait bon ici.» Puis, quand venait dans le chemin un chien étranger, ou quelqu'un qui n'était pas du village, le mâle le signalait de loin par un cri perçant comme un appel de clairon, en se dressant sur ses pattes, imité aussitôt par toutes les oies qui répétaient son cri, comme pour dire: «Nous avons compris!» Et alors, il leur disait quelque chose comme: «Il faut se retirer»; à quoi elles répondaient brièvement: «Oui», et se mettaient en marche vers la basse-cour, lui à l'arrière-garde, l'œil et l'ouïe attentifs, sérieux comme un âne qui boit dans un seau, avec la plume qui le bridait en lui traversant les nasières.

Je disais ça quelquefois à Lina, mais elle se moquait de moi en riant, et disait que j'étais aussi innocent que les oies, de croire des choses comme ça; mais ça n'était pas de méchanceté et ne m'empêchait point de l'affectionner beaucoup et de l'embrasser souvent.

Une douzaine de jours se passèrent ainsi à m'amuser avec Lina, lorsqu'un soir, après souper, Géral donna à ma mère les sous de ses journées, et lui dit qu'il n'avait plus besoin d'elle pour le moment. Il était un peu honteux en disant ça, comme quelqu'un qui ment; et, en effet, il y avait encore du travail assez. Mais, à ce que nous dit l'autre femme qui travaillait avec ma mère, la servante lui faisait tant de train à cause d'elle que, pour avoir la paix, il la renvoya. Ayant reçu deux pièces de trente sous, ma mère les noua dans le coin de son mouchoir, remercia Géral, et puis nous nous en fûmes tristement, elle inquiète de l'avenir, moi désolé de quitter Lina.

Le lendemain, il fallut recommencer à courir les villages autour de la forêt pour chercher des journées. Mais lorsque, le soir venu, nous fûmes de retour à la tuilière sans avoir rien trouvé, j'étais bien las, tellement que ma mère se désolait, ne sachant comment faire, me laisser seul, ou me traîner toute une journée après elle. Moi, le matin, la voyant en cette peine, je lui dis que j'étais reposé et que je marcherais bien. Là-dessus, nous voilà en route, cheminant doucement, nous arrêtant de temps en temps, elle me portant quelquefois, malgré que je ne voulusse pas. Cela dura trois ou quatre jours comme ça, pendant lesquels nous ne profitions guère, nous crevant à chercher inutilement du travail et n'ayant plus le bon ordinaire de chez Géral, lorsqu'un soir, en passant à la Grimaudie, un homme nous dit que le maire de Bars nous mandait d'y aller sans faute le lendemain.

Nous voici donc partis le matin, et, sur les neuf heures, nous arrivions dans l'endroit. Une femme qui épouillait son drole devant la porte, écachant les poux sur un soufflet, nous montra la maison. Ayant cogné, ma mère ouvrit la porte lorsqu'une grosse voix nous eut crié d'entrer.

Un chien courant, maigre comme un pic, qui dormait devant le feu, se lança sur nous en aboyant.

—Tirez! tirez! lui cria la même voix rude, sans pouvoir le faire taire.

Dans le coin du feu, sur un fauteuil paillé, il y avait, les coudes sur ses genoux, une vieille, très vieille, à la tête branlante, qui pouvait avoir cent ans, et nous regardait par côté d'un œil mort. Lui, le maire, était là aussi, dans sa cuisine, un pied sur un banc, attachant un éperon à son soulier, car c'était un mardi, et il allait partir pour le marché de Thenon.

Lorsqu'il eut attaché son éperon, il jeta un grand coup de pied au chien, qui jappait toujours, et le fit se cacher sous la table. Ma mère lui ayant alors expliqué qu'elle venait céans sur son commandement, il lui dit brusquement:

—Alors, c'est toi la femme de Martissou?

—Oui bien, notre monsieur.

—Cela étant, il te faudra te rendre à Périgueux d'aujourd'hui en quinze, sans faute: on va juger ton homme. Voilà l'assignation! ajouta-t-il en prenant un papier dans une tirette.

—Mon Dieu, comment ferons-nous? disait ma mère sur le chemin, en nous en retournant.

Et en effet, sur les trois francs que lui avait donnés Géral, il avait fallu acheter une tourte de pain, de sorte qu'il ne nous restait presque rien. Moi, voyant combien elle se tourmentait à cause de ça, je me faisais du mauvais sang de ne pouvoir lui aider, lorsqu'un matin, rôdant par là sur la lisière de la forêt, je trouvai dans un sentier un lièvre étendu, tué la veille d'un coup de fusil sur l'échine, car la blessure était toute fraîche. Je le ramassai, et m'en courus à la maison, tout content de le porter à ma mère. Comme il n'était pas possible de savoir qui l'avait tué, elle le vendit, le mardi d'après, à Thenon, avec nos deux poules que nous avions eues en partage à Combenègre, afin de faire un peu d'argent pour notre voyage.

Le jour arrivé qu'il nous fallait partir, nous avions dans un fond de bas, attaché avec un bout de gros fil, un peu plus de trois francs en sous et en liards. Ma mère mit le reste du chanteau dans le havresac de mon père, que le Rey nous avait rendu avec son couteau, le passa sur son épaule en bandoulière, prit un bâton d'épine, et nous partîmes après avoir attaché la porte à un gros clou avec une corde pour la tenir fermée.

Nous n'étions pas trop bien habillés pour nous montrer en ville. Ma mère avait un mauvais cotillon de droguet, une brassière d'étoffe brune toute rapiécée, un mouchoir de coton à carreaux jaunes et rouges sur la tête, des chausses de laine brune et des sabots. Moi, j'avais aussi des sabots aux pieds, puis un bonnet et des bas tricotés, un pantalon trop court, pareil au cotillon de ma mère, bien usé, et une veste faite d'un vieux sans-culotte de mon père.

Il y en a sans doute qui demanderont ce que c'est qu'un sans-culotte.

Eh bien! ça n'est pas autre chose que la carmagnole du temps de la Révolution, sorte de veste assez courte et à petit collet, droit comme ceux des vestes des soldats. Dans nos pays, ce vêtement des bons patriotes a pris, je ne sais pourquoi, le nom de ceux qui le portaient.

Reprenons.

Notre chemin était de traverser la forêt en allant vers le Lac-Gendre, et nous prîmes cette direction, après nous être déchaussés pour cheminer plus à l'aise sur les sentiers des bois. Du Lac-Gendre, nous fûmes passer à la Triderie, puis à Bonneval, et enfin à Fossemagne, où nous trouvâmes la grande route de Lyon à Bordeaux, achevée depuis peu.

A la sortie de Fossemagne, ma mère me fit asseoir sur le rebord du fossé pour me reposer un peu. Une demi-heure après, nous voilà repartis, marchant doucement en suivant l'accotement de la route, moins dur pour les pieds que le milieu de la chaussée. La pauvre femme, bourrelée par l'idée de ce qui attendait mon père, ne parlait guère, me disant seulement quelques paroles d'encouragement, et me prenant des fois par la main pour m'aider un peu. Nous ne rencontrions presque personne sur la route; quelquefois un homme cheminant à pied, portant sur l'épaule, avec son bâton, un petit paquet plié dans un mouchoir; ou bien un voyageur sur un fort roussin, le manteau bouclé sur les fontes de sa selle, qui laissaient voir les crosses de ses pistolets; et derrière, attaché au troussequin, un portemanteau de cuir, fermé par une chaînette avec un cadenas. De voitures, on n'en voyait pas comme aujourd'hui sur les routes: les gens richissimes seuls en avaient. A une petite demi-lieue de Saint-Crépin, nous entrâmes dans un boqueteau de chênes pour faire halte. Ma mère me donna un morceau de pain que je mangeai avec appétit, tout sec et noir qu'il était; après quoi, m'étendant sur l'herbe, je m'endormis profondément.

Lorsque je me réveillai, le soleil avait tourné du côté du couchant, et je vis ma mère assise contre moi. Me voyant réveillé, elle se leva, me tendit la main, et après m'être un peu étiré, je me levai aussi pour repartir.

En passant à Saint-Crépin, je bus à une fontaine qui coulait dans un bac de pierre, près du relais de poste, et, m'étant ainsi bien rafraîchi, je continuai à marcher vaillamment, m'efforçant un peu pour faire voir à ma mère que je n'étais pas trop fatigué. Et c'est la vérité que je ne l'étais pas trop; seulement, les pieds me cuisaient un peu, car ce n'était plus la même chose de marcher nu-pieds sur une route chauffée par le soleil ou sur la terre fraîche des sentiers sous bois.

Il était soleil entrant lorsque nous fûmes à Saint-Pierre, car j'avais dormi longtemps dans le bois. Ayant remis nos chausses et nos sabots, après avoir suivi le bourg qui n'était pas bien grand alors, ni encore, ma mère avisa une maison vieille et pauvre d'apparence, où, dans un trou du mur, on avait planté pour enseigne une branche de pin, et, la porte étant ouverte, elle entra.

Une bonne vieille avec une coiffe à barbes, un fichu à carreaux croisé sur sa poitrine, et un devantal ou tablier de cotonnade rouge, assise sur une chaise, filait sa quenouille de laine près de la table. A la salutation de ma mère elle répondit par une franche parole:

—Bonsoir, bonsoir, braves gens!…

Interrogée si elle pouvait nous donner un peu de soupe et nous faire coucher, elle répondit que oui, mais que, comme elle n'avait plus qu'un lit, l'autre ayant été saisi pour payer les rats de cave, il nous faudrait coucher dans le fenil.

—Oh! dit ma mère, nous dormirons bien dans le foin.

—Eh bien! donc, approchez-vous du feu, reprit la vieille.

Et lorsque nous fûmes assis, comme on est curieux dans les petits endroits, principalement les femmes, la vieille se mit à questionner ma mère, tournant autour du pot, pour savoir où nous allions et à quelle occasion. Tant elle avait l'air d'une brave femme que ma mère lui raconta tout par le menu, les misères qu'on nous avait faites, les canailleries de Laborie, et comment mon père avait tiré sur ce régisseur des messieurs de Nansac, eux et lui l'ayant poussé à bout, jusqu'à lui venir tuer la chienne dans la cour.

—Ah! les canailles! s'écria la vieille. Il y en a bien par ici qui en feraient autant! ajouta-t-elle en posant sa quenouille. Avant la Révolution, il n'y a pas de gueuseries qu'ils ne nous aient faites. Et depuis qu'ils sont revenus, ils recommencent, surtout depuis quelque temps!

Elle se leva brusquement, là-dessus, alla fermer la porte et alluma la lampe:

—Voyez-vous, pauvre femme, dit-elle, ces nobles sont toujours les mêmes, faisant les maîtres, orgueilleux comme des coqs d'Inde et durs pour les pauvres gens. Mais quand l'autre reviendra, il se souviendra qu'ils l'ont trahi, et il les jettera à la porte…

—L'autre? fit ma mère.

—Eh! oui… Poléon, qu'ils ont envoyé à cinq cent mille lieues, par delà les mers, dans une île déserte.

Ma mère avait bien ouï parler quelquefois, le dimanche, devant l'église, d'un certain Napoléon, qui était empereur, et qui avait tant bataillé que beaucoup de conscrits du Périgord étaient restés par là-bas, dans des pays inconnus; mais du côté de la Forêt Barade, on n'était pas bien au courant, et elle répondit simplement:

—Alors, il est fort à désirer qu'il revienne tôt, puisque c'est un ami des pauvres gens, car nous sommes trop malheureux!

Moi, tout en écoutant ces propos, assis sur le saloir dans le coin du feu, je regardais cette maison bien pauvre en vérité. Le lit de la vieille était dans un coin, garanti de la poussière du grenier par un ciel et des rideaux de même étoffe, jadis bleus avec des dessins, et maintenant tout fanés. Ce lit coustoyé de chaises, dont aucunes dépaillées, était encombré, au pied, de vieilles hardes. Dans le coin opposé, il y avait la place vide du lit qu'on lui avait fait vendre. Au milieu, la table avec un banc. Contre le mur, en face de la porte, était une mauvaise maie, où la bonne femme serrait le pain et autres affaires depuis que son cabinet était vendu. Une cocotte et une marmite étaient sous la maie, une soupière et des assiettes dessus, et avec la seille dans l'évier, c'était à peu près tout: on voyait que les gens du roi avaient passé par là.

Cependant, l'heure du souper approchant, la vieille alla quérir des branches de fagots dans l'en-bas qui communiquait avec la cuisine, raviva le feu devant lequel cuisaient déjà des haricots, et pendit à la crémaillère son autre marmite où il y avait du bouillon. Cela fait, elle débarrassa le couvercle de la maie, en maudissant ces bougres de gabelous qui lui avaient fait vendre son vaisselier si commode, prit dedans une tourte entamée et commença à tailler la soupe avec un taillant, engin plus facile que la serpe dont nous nous servions chez nous.

—Nous souperons, dit-elle, mais que Duclaud soit arrivé.

—Vous attendez quelqu'un? fit ma mère.

—Oui, c'est un brave garçon qui vend du fil, des aiguilles, du ruban, des boutons, des crochets, des images comme celles qui sont là,—ajouta-t-elle en montrant des gravures grossières passées en couleur—et d'autres petites affaires encore… Tu peux bien aller les voir, les images,—me dit la vieille;—ça t'amusera en attendant le souper… Il passe presque tous les mois, pour aller dans la contrée de Thenon,—reprit-elle;—je pense qu'il viendra ce soir, c'est son jour.

Je me mis à regarder les images clouées au mur. Il y avait entre autres le malheureux Juif errant avec son bâton et ses longues jambes, symbole du pauvre peuple déshérité qui n'a ni feu ni lieu; ensuite Jeannot et Colin, histoire instructive, surtout en ce temps-ci où tant de gens se vont perdre dans les villes. Puis le fameux Crédit, mort, étendu à terre, tué par de mauvais payeurs qui s'enfuient, et, à côté, une oie tenant une bourse dans son bec, avec cette inscription, qu'alors je ne savais pas lire: Mon oie fait tout;—triste et désolante sentence pour les pauvres gens.

Tandis que j'examinais curieusement ces images, on frappa trois coups de bâton à la porte.

—C'est Duclaud, fit la vieille en allant ouvrir.

Lui, nous voyant, sembla hésiter; mais elle l'encouragea:

—Vous pouvez entrer… C'est une brave femme et son drole.

Alors, il entra. C'était un fort garçon à la figure brune, aux cheveux crépus, coiffé d'une casquette de peau de fouine, vêtu d'une blouse de cotonnade grise rayée, et chaussé de gros souliers ferrés. Il pliait sous le poids d'une balle qu'il portait à l'aide d'une large bricole de cuir.

—Salut, la compagnie! dit-il en posant son gros bâton contre la porte.

Puis il se débarrassa de sa balle en la plaçant sur deux chaises que la vieille avait vitement arrangées à l'exprès.

—Vous êtes fatigué, mon pauvre Duclaud, lui dit-elle; tournez-vous un peu vers le feu; nous allons souper dans une petite minute.

—Ça n'est pas pour dire, Minette, mais je souperai avec plaisir: depuis Razac, vous pensez, le déjeuner a eu le temps de couler.

La soupe trempée, on se mit à table, et la vieille servit à chacun une assiette comble de bonne soupe aux choux et aux haricots. Je fus étonné de voir Duclaud manger la soupe avec sa cuiller et sa fourchette en même temps. Chez nous on ne connaissait pas cette mode, pour la bonne raison que nous n'avions pas de fourchettes. Lorsque nous soupions d'un ragoût de pommes de terre ou de haricots, on le mangeait avec des cuillers. Pour la viande, on se servait du couteau et des doigts; mais ça n'arrivait qu'une fois l'an, au carnaval.

Duclaud ayant fini sa soupe, prit la pinte et nous versa à tous du vin dans notre assiette. Lui-même remplit la sienne jusqu'aux bords de telle manière qu'un petit canard s'y serait noyé: on voyait qu'il était dans la maison comme chez lui et ne se gênait pas. Ce vin était un petit vinochet du pays, qui ne valait pas celui de la côte de Jaures, à Saint-Léon-sur-Vézère; mais nous autres qui ne buvions que de la mauvaise piquette, gâtée souvent, pendant trois ou quatre mois, et, le reste de l'année, de l'eau, nous le trouvions bien bon. Après avoir bu, le porte-balle nous offrit de la soupe encore, et, personne n'en voulant plus, il s'en servit une autre pleine assiette, après quoi il fit un second copieux «chabrol», comme nous appelons le coup du médecin, bu dans l'assiette avec un reste de bouillon.

Pendant ce temps, la Minette avait tiré les mongettes ou haricots dans un saladier et les posa sur la table. Ma mère se leva alors, disant qu'elle n'avait plus faim; mais la brave vieille, qui se doutait qu'elle disait ça parce qu'elle craignait la dépense, la fit rasseoir:

—Il vous faut manger tout de même pour avoir des forces, dit-elle; mangez, mangez, pauvre femme, autrement vous ne pourriez pas finir d'arriver à Périgueux.

Tandis que nous mangions, la Minette conta l'affaire de mon père à Duclaud, et lui demanda ce qu'il en pensait.

—Que voulez-vous que je vous dise? fit-il. Si les juges et les jurés étaient des gens pareils à moi, eux voyant comme cet homme a été poussé à bout par ce coquin de régisseur et les messieurs, il s'en tirerait avec un an de prison ou six mois. Mais, voyez-vous, ceux du jury, c'est des bourgeois, des riches, qui, encore qu'ils soient honnêtes, penchent plutôt pour ceux de leur bord. Pourtant il y a des hommes justes partout, et il n'en faudrait qu'un ou deux pour entraîner les autres; souvent ça arrive ainsi, il ne vous faut pas désespérer… Ah! ajouta-t-il, que ceux-là mériteraient d'être punis, qui commandent des injustices et des méchancetés sans se donner garde des malheurs qui en peuvent advenir!

Le soir, après souper, Duclaud tira du fond de sa balle des petits paquets et diverses affaires qu'il mit dans une grande poche de dessous sa blouse et sortit. Depuis, je me suis pensé qu'il faisait peut-être bien quelque peu la contrebande de tabac et de poudre.

Le moment de se coucher venu, la vieille Minette dit que, réflexion faite, Duclaud devant coucher dans le fenil, ma mère et moi coucherions dans son lit, qui était assez large pour trois, surtout que je n'étais pas bien gros, ce qui fut fait. Sans doute, le colporteur rentra par la porte de l'en-bas, qui donnait dehors, et monta dans le grenier à foin: je ne le revis plus.

Le lendemain, de bonne heure, la Minette fit chauffer de la soupe et nous la fit manger. Lorsqu'il fut question de compter, elle dit à ma mère qu'elle aurait assez besoin de son argent à Périgueux où tout était cher; qu'elle payerait en repassant s'il lui en restait. Ma mère la remercia bien, mais lui dit que ça lui ferait de la peine de s'en aller comme ça sans payer; joint à ça qu'elle ne savait pas comment il en adviendrait, et si nous repasserions par Saint-Pierre.

—Alors, dit la vieille, puisque c'est ainsi, vous me devez dix sous.

Ma mère connut bien qu'elle ménageait beaucoup; elle lui donna les dix sous en l'accertainant qu'elle se souviendrait toujours d'elle, et de sa bonté pour nous autres.

La Minette fit aller ses bras et dit:

—Il faut bien que les pauvres s'entr'aident! Puis elles s'embrassèrent fort, ma mère et elle, et nous partîmes garnis de beaucoup de souhaits de bonne chance, qui comme tant d'autres ne servirent de rien.

De bonne heure, donc, nous revoilà sur la grande route déserte. Il faisait bon marcher; le soleil se levait, fondant une petite brume qui montait dans l'air et disparaissait. Derrière nous les coqs de Saint-Pierre chantaient fort, ce qui, avec le brouillard s'élevant, présageait la pluie. Les oiselets voletaient, se poursuivant dans les haies aux buissons fleuris, au pied desquelles pointaient dans l'herbe des petites pervenches et des fleurs de mars, autrement des violettes. La rosée séchait dans les prés reverdis, et, sur le haut des coteaux, travaillés jusqu'à mi-hauteur, les taillis commençaient à prendre les verdoisons claires du printemps. J'étais bien reposé, bien repu, et sans la triste cause qui nous mouvait, c'eût été un plaisir de voyager ainsi.

Un peu après avoir dépassé Sainte-Marie, nous allons rencontrer deux joyeux garçons qui cheminaient en se dandinant un peu et chantaient à plein gosier. Ils étaient habillés de velours noir, ceinturés de rouge et avaient des havresacs de soldats sur le dos. Des casquettes de velours noir aussi les coiffaient sur le côté crânement; à leurs oreilles pendaient des anneaux d'or, et ils tenaient à la main de grandes cannes enrubannées qu'ils maniaient dextrement, faisant, avec, des moulinets superbes. Ils nous saluèrent jovialement en passant, et nous nous demandions qui pouvaient être ces gens-là; mais depuis j'ai compris que c'étaient des compagnons du tour de France.

Nous allions arriver à Saint-Laurent, lorsque la pluie nous attrapa, petite pluie fine qui mouillait, et embrumait les prés où serpentait lentement le Manoir. Çà et là, dans les endroits bas, le ruisseau faisait des rosières où nichaient les poules d'eau, et ailleurs se perdait dans des nauves pour ressortir un peu plus loin, toujours lentement, lentement, comme s'il avait regret d'aller se perdre dans l'Ille.

Nous avions laissé le château du Lieu-Dieu sur notre droite, quand voici derrière nous un grand bruit de grelots. Nous retournant alors, nous apercevons une grande belle voiture attelée de quatre chevaux avec deux postillons en grandes bottes, culotte jaune, gilet rouge, habit bleu de roi, plaque au bras et chapeau de cuir ciré. Je me plantai par curiosité pour voir passer cette voiture, et ma mère en fit autant pour m'attendre. Lorsqu'elle fut là, je vis à travers les grands carreaux de vitre le comte de Nansac, la comtesse et leur fille aînée. Sur le siège de devant était le garde Mascret, et, derrière, un domestique avec une chambrière. Ma mère regarda les messieurs d'un œil fiché, les mâchoires serrées, les sourcils froncés, et, moi, je sentis en mon cœur s'élever un violent mouvement de haine. Eux, nous voyant ainsi, mal vêtus, mouillés, pataugeant pieds nus dans la terre détrempée, détournèrent les yeux d'un air froid, méprisant, et la voiture passa, rapide, en nous éclaboussant de quelques gouttes de boue liquide.

Arrivés à Lesparrat, j'aperçus la belle plaine de l'Ille, et la rivière aux eaux vertes, bordée de peupliers, qui coule au-dessous du château du Petit-Change. En quittant le vallon étroit du Manoir enserré entre des coteaux arides aux terres grisâtres, aux arbres chétifs, il me sembla arriver dans un autre pays. Mais lorsque, après avoir monté la petite côte du Pigeonnier, je vis Périgueux au loin, avec ses maisons étagées sur le puy Saint-Front, et, tout en haut, montant dans le ciel, le vieux clocher roussi par le soleil de dix siècles, ce fut bien autre chose. Je n'avais encore vu que le petit bourg de Rouffignac, et je ne pouvais m'imaginer un tel entassement de maisons, quoique je n'en visse qu'une partie. La hâte d'arriver me donna des jambes, et, de ce moment, je ne sentis plus la fatigue.

Après avoir longé le jardin de Monplaisir, nous allons traverser le faubourg de Tournepiche ou, autrement, des Barris. Ayant longé l'ancien couvent des Récollets, qui est maintenant l'École normale, nous arrivons sur le Pont-Vieux, aux arches ogivales, défendu jadis par une tour à huit pans dont les fondements se voient encore.

Jamais pluie de printemps ne passa pour un mauvais temps, dit le proverbe; pourtant celle-ci nous avait mouillés; mais, à cette heure, elle avait cessé et je n'y pensais plus, curieux de tout ce que je voyais. Tout le long de la rivière, à droite et à gauche, des vieilles maisons, qui semblaient descendre du Puy Saint-Front, venaient se mirer dans les eaux. En amont du pont, c'était, au coin de la rue du Port-de-Graule, avec sa façade tournée vers l'Ille, une grande ancienne maison en pierre de taille, superbe avec ses mâchicoulis travaillés, ses larges baies et ses hauts toits pointus. Ensuite, la belle maison Lambert avec ses trois étages de galeries donnant sur la rivière, soutenues par de jolis piliers sculptés; et plus loin se dressait fièrement, dominant la rive, la tour de la Barbecane, avec sa plate-forme crénelée, ses mâchicoulis et ses meurtrières pour couleuvrines et arquebuses: belle relique de l'ancienne enceinte de la ville, que des massacres ont rasée depuis. Un peu plus loin, les rochers à pic de l'Arsault se dressaient fièrement.

En aval du pont, c'était le vieux moulin fortifié de Saint-Front, tout sombre, curieux à voir avec ses murailles épaisses, ses baies étroites, ses appentis moitié bois moitié pierre, maintenus par des jambes de force, ou collés à ses murs comme des nids d'hirondelles. Sous ses arches sombres, les eaux de l'écluse, divisées par des éperons de pierre, allaient s'engouffrer lentement. Plus loin, c'était une maison étrange, avec une galerie en forme de dunette, plantée sur un massif de maçonnerie, qui s'avançait dans l'eau en angle effilé comme un éperon de galère: on eût dit une nef du moyen âge, avec son château d'avant, à l'ancre dans la rivière. Tout au fond, les grands arbres feuillus du jardin de la Préfecture se reflétaient sur les eaux. Et par en haut, comme du côté d'en bas, entre ces points principaux, c'était une foule de maisons dévalées vers la rivière, en désordre, comme un troupeau de brebis, et s'y baignant les pieds: vieilles maisons aux pignons bizarres avec des pots à passereaux, aux balcons de bois historiés, aux étages en saillie soutenus par d'énormes corbeaux de pierre, aux fenêtres étroites ou à meneaux, avec des basilics dans de vieilles soupières ébréchées, ou des résédas dans des marmites percées; maisons aux louviers étranges qui semblaient épier sur la rivière. Quelques-unes de ces maisons, baticolées en torchis avec des cadres de charpente, cahutes informes, lézardées, écaillées, tordues et déjetées de vieillesse, comme de pauvres bonnes femmes, se penchaient sur l'Ille où elles semblaient se précipiter. D'autres à côté ayant perdu leur aplomb, comme des femmes saoules, s'appuyaient sur la maison plus proche ou se soutenaient par des béquilles énormes faisant contrefort. D'autres encore, en pierre de taille, solidement construites, quelques-unes sur des restes des anciens remparts, réfléchissaient dans les eaux claires leurs assises roussies par le soleil, leurs baies irrégulières, leurs galeries couvertes, leurs toits d'ardoises aigus, leurs chatonnières triangulaires, leurs cheminées massives fumant sous un chapeau pointu. Toutes ces maisons dissemblables, cossues ou minables, variées d'aspect, chacune ayant son architecture, ses matériaux, ses ornements, ses verrues, son gabarit propres, se pressaient sur le bord de l'Ille, curieuses de se mirer dedans. Les unes avançaient sur les eaux où plongeaient leurs piliers de pierre; d'autres se reculaient, comme craignant de se mouiller les pieds, et poussaient jusqu'à la rivière leurs massives terrasses aux lourds balustres; d'autres enfin se haussaient d'un étage par-dessus le toit de leur voisine, pour voir couler l'Ille et contempler sur l'autre rive les prairies bordées de peupliers où séchait le linge des lavandières aux battoirs bruyants. Çà et là, sur une terrasse, un jardinet grand comme la main; au pied d'un mur, un saule pleureur retombant sur l'eau, et à des portes donnant sur la rivière étaient amarrés des bateaux: gabares de pêcheurs ou de teinturiers. Tout cet ensemble de constructions bizarres, irrégulières, entassées en désordre; tout cet amas de pignons, de galeries, d'escaliers extérieurs, d'appentis, d'auvents écaillés d'ardoises, de baies larges ou étroites, de piliers, de poutres entre-croisées, de corbeaux de pierre, de jambes de force, d'étages surplombants, de balcons de bois, de lucarnes, de toits pointus ou plats, bleus ou rouges, de cheminées étranges, de girouettes rouillées,—tout cela s'étalait au soleil en un fouillis enchevêtré où se jouaient les ombres sur des teintes bleuâtres, vertes, rousses, bistrées, grisâtres, où, parmi des hardes étendues, piquait comme un coquelicot quelque jupon rouge séchant à une fenêtre: ça n'est pas pour dire, mais c'était plus beau qu'aujourd'hui.

Après que j'eus regardé ça un bon moment, planté à l'entrée du pont, étourdi par le bruit des eaux tombant de l'écluse, ma mère me tira par la main, et nous voici montant la rue qui allait à la place du Greffe; rue roide, pavée de gros cailloux de rivière, rouges, que la pluie du matin faisait reluire au soleil. De chaque côté, c'était des boutiques à ouverture ronde ou en ogive, ou en anse de panier, sans devantures, avec une coupée, sombres à l'intérieur; mauvais regrats où pendillaient des chandelles de résine, chétives boutiques où l'on vendait de la faïence ou des sabots, ou du vin à pot et à pinte; petits ateliers où travaillaient des cloutiers, des chaisiers dont le tour ronflait, des savetiers tirant le ligneul, des lanterniers tapant sur le fer-blanc avec un maillet de bois. Tous ces gens de métier levaient la tête, oyant nos sabots sur le pavé, et avaient l'air de se dire: «D'où diable sortent donc ceux-ci?» Puis, en haut, sur la place et collées aux grands murs noirs de Saint-Front, c'étaient de petites baraquettes en planches, de pauvres échoppes en torchis, des logettes en parpaing, où étaient installées des marchandes de fruits secs, de légumes, de pigeons, et des bouchères à la cheville.

Arrivés devant le porche du greffe, nous nous arrêtâmes, la tête en l'air, contemplant le vieux monument et son clocher à colonnettes, éclairé par le soleil, autour duquel les martinets tourbillonnaient avec des cris aigus. Puis ma mère, abaissant la tête, vit devant le portail une marchande de cierges, et eut la pensée d'en faire brûler un à l'intention de mon père, et l'ayant acheté, six liards, elle entra dans la cathédrale, où je la suivis.

Quelle grandeur superbe! Que je me trouvais petit sous ces coupoles suspendues dans les airs! Dans la chapelle de l'Herm je n'avais éprouvé qu'un vif sentiment de curiosité; dans l'église de Rouffignac, encore, je me sentais à l'aise; mais dans ce vieux Saint-Front aux piliers géants noircis par le temps, aux murs verdis par l'humidité, qui avaient vu passer sans fléchir dix siècles d'événements, c'était bien autre chose. Moi, petit enfant, ignorant et faible, je me sentais perdu dans l'immensité du monument, écrasé par sa masse, et à ce moment je ressentis quelque chose comme une impression de terreur religieuse, qui s'augmentait à mesure que nous cheminions dans l'église déserte, sur les grandes dalles qui renvoyaient aux voûtes le bruit de nos sabots. Dans un coin ma mère aperçut sur un piédestal massif une statue de la Vierge et se dirigea de ce côté. Autant qu'il m'en souvienne, c'était une très vieille statue de pierre assez naïvement taillée; pourtant l'imagier avait su donner à la figure de la mère du Christ une expression de tendre pitié, d'infinie bonté. Devant la Vierge était disposé une sorte d'if à pointes de fer, où en ce moment achevait de se consumer un cierge de pauvre comme le nôtre. Ayant allumé le sien, ma mère le ficha sur une pointe, et, se mettant à genoux, elle pria en patois, ne sachant parler français, suppliant la vierge Marie comme si elle eût été là présente.

Et sa prière peut se tourner ainsi:

«Je vous salue, Mère très gracieuse, le bon Dieu est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus le fruit de votre ventre est béni aussi.

»Sainte Vierge, je suis une pauvre femme qui tant seulement ne sait pas vous parler comme il faut. Mais vous qui connaissez tout, vous me comprendrez bien tout de même. Ayez pitié de moi, sainte Vierge! Quelquefois j'ai bien oublié de vous prier, mais, vous savez, les pauvres gens n'ont pas toujours le temps. Ayez pitié de nous autres, sainte Vierge, et sauvez mon pauvre Martissou! Il n'est pas mauvais homme, ni coquin, il est seulement un peu vif. S'il a fait ce méchant coup, on l'y a poussé, sainte Vierge! Ce Laborie était une canaille, de toutes les manières, vous le savez bien, sainte Vierge! Ce qui a fini de faire perdre patience à mon pauvre homme, c'est qu'il savait de longtemps que ce gueux m'attaquait toujours: il l'avait ouï un jour de dedans le fenil.

»Ah! sainte bonne Vierge! je vous en prie en grâce, sauvez mon pauvre Martissou! Je vous bénirai tous les jours de ma vie, sainte Vierge! et avant de m'en retourner, je vous ferai brûler une chandelle dix fois plus grande que celle-ci; faites-le, sainte Vierge! faites-le!»

Tandis que ma mère priait ainsi à demi-voix avec un accent piteux, moi, je m'essuyais les yeux. Ayant achevé, elle fit un grand signe de croix, reprit son bâton par terre, et nous sortîmes.

Sous le porche, ma mère demanda à la femme qui nous avait vendu le cierge où étaient les prisons.

—Là, tout près, dit la femme: vous n'avez qu'à monter devant vous la rue de la Clarté; au bout, vous tournerez à droite; une fois sur le Coderc, vous avez les prisons tout en face.

En arrivant sur la place, bordée à cette époque de maisons anciennes, dans le genre de celle du coin de la rue Limogeane, nous vîmes dans le fond, sur l'emplacement où est maintenant la halle, l'ancien Hôtel de Ville, où étaient les prisons depuis la Révolution. On dit, par dérision: «gracieux comme une porte de prison», et on dit vrai. Celle-ci ne faisait pas mentir le proverbe: solidement ferrée et renforcée de clous, avec un guichet étroitement grillagé, elle avait un aspect sinistre, comme si elle gardait la mémoire de tous les condamnés qui en avaient passé le seuil pour aller aux galères ou à l'échafaud.

Ma mère souleva le lourd marteau de fer qui retomba avec un bruit sourd. Un pas accompagné d'un cliquetis de clefs se fit entendre, et le guichet s'ouvrit.

—Qu'est-ce que vous voulez? dit une voix dure.

—Voir mon homme, répondit ma mère.

—Et qui est celui-là, votre homme?

—C'est Martissou, de Combenègre.

—Ah! l'assassin de Laborie… Eh bien! vous ne pouvez pas le voir sans permission; mais son avocat est avec lui en ce moment: attendez-le quand il sortira.

Et le guichet se referma.

Ma mère s'assit sur le montoir de pierre près de la porte, et moi, curieux, je reculai de quelques pas pour regarder ce vieil Hôtel de Ville qui avait vu passer tant de générations. C'était un assemblage de bâtiments irréguliers, inégaux, solidement construits pour résister à un coup de main. D'un côté un large et massif corps de logis percé de baies grillées, haut de trois étages et terminé en terrasse crénelée. De l'autre, une sorte de pavillon carré plus étroit, avec une toiture pointue. Entre ces deux bâtiments, dans une construction moins haute surmontée d'un mâchicoulis, s'ouvrait la porte dont j'ai parlé, qui, par une voûte, conduisait à une petite cour intérieure. Autour de cette cour, et attenants au reste de l'édifice, étaient accolés d'autres bâtiments, quelques-uns ajoutés après coup. Le tout était dominé par la tour carrée du beffroi, haute, à créneaux, avec des gargouilles aux angles et un toit très aigu surmonté d'une girouette.

Tandis que je regardais tout ça, la porte se rouvrit et un jeune monsieur dit à ma mère:

—C'est vous qui êtes la femme de Martin Ferral?

—Oui, notre monsieur, pour vous servir, si j'en étais capable, dit ma mère en se levant.

—Vous ne pouvez pas voir votre homme en ce moment, pauvre femme; mais c'est demain qu'il passe aux assises, vous le verrez. Je suis son avocat,—continua-t-il,—venez un peu chez moi, j'ai besoin de vous parler.

Et il nous mena dans sa chambre, qui était au deuxième étage dans une maison de la rue de la Sagesse, au no 11, là où il y a encore une jolie porte ancienne avec des pilastres et des ornements sculptés. Ayant monté l'escalier en colimaçon logé dans une tour à huit pans, le monsieur nous fit entrer chez lui, et, nous ayant fait asseoir, commença à questionner ma mère sur beaucoup de choses, et, à mesure qu'elle répondait, il écrivait. Il lui demanda notamment si ces propositions que lui faisait Laborie avaient été entendues de quelqu'un, et elle lui répondit que non, que nul, sinon mon père, bien par hasard, ne les avait ouïes, parce que cet homme était rusé et hypocrite; mais qu'il était au su de tout le monde qu'il attaquait les femmes jeunes qui étaient sous sa main, comme les métayères, ou celles qui allaient en journée au château. Ça se savait, parce qu'en babillant au four, ou au ruisseau en lavant la lessive, les femmes se le racontaient, du moins celles qui ne l'avaient pas écouté, comme la Mïon de Puymaigre.

—Bon, dit l'avocat, je l'ai fait citer comme témoin, avec d'autres.

Lorsqu'il eut fini ses questions, il expliqua à ma mère ce qu'il fallait dire devant la Cour et comment; qu'elle devait narrer tout au long les poursuites malhonnêtes de Laborie, et raconter une par une toutes les misères qu'il leur avait faites et fait faire, à cause de ses refus de l'écouter. Il lui recommanda bien de dire, ce qui était la vérité, que mon père était fou de rage et qu'il n'avait tiré sur Laborie qu'en le voyant rendre au garde le fusil avec lequel il l'avait blessée au front, et puis tué sa chienne.

Lorsque nous fûmes pour nous en aller, l'avocat demanda à ma mère où nous étions logés, et, après qu'elle lui eut répondu ne savoir encore où nous gîterions, venant seulement d'arriver, il prit son chapeau et nous emmena dans une petite auberge, dans la rue de la Miséricorde. Après nous avoir recommandés à la bourgeoise, il dit à ma mère de ne pas manquer d'être à dix heures au tribunal, le lendemain; et, comme elle lui demandait s'il avait bon espoir, il fit un geste et dit:

—Tout ce qui est entre les mains des hommes est incertain; mais le mieux est d'espérer jusqu'à la fin.

III

Table des matières

Le lendemain, à l'heure dite, nous étions devant le bâtiment de l'ancien Présidial, qu'on appelait encore de ce nom et qui était sur la place du Coderc, juste en face des prisons, à l'endroit où est aujourd'hui le numéro 8. De la porte d'entrée, on passait sous une voûte qui aboutissait à une petite cour noire et entourée de grands murs. Tandis que nous attendions dans cette cour, parlant avec des gens de chez nous cités comme témoins, voici que des pas lourds, éperonnés, sonnent sous la voûte, et mon père arrive, les mains enchaînées, escorté de trois gendarmes. Ma mère poussa un cri terrible, et ils eurent beau faire, les gendarmes, elle se jeta sur son homme, le prit à plein corps et l'embrassa fort en criant et en se lamentant, pendant que moi, je le tenais par une jambe en pleurant.

—Allons, allons, disaient les gendarmes, c'est assez, c'est assez, vous le verrez après.

—Donne-moi le drole, dit mon père. Alors ma mère, me prenant à deux mains, me haussa jusqu'à son col, que je serrai de toute ma force dans mes petits bras.

—Mon pauvre Jacquou! mon pauvre Jacquou! faisait mon père en m'embrassant.

Enfin, il fallut nous séparer, moitié de gré, moitié de force, tirés en arrière par les gendarmes, qui emmenèrent leur prisonnier.

Après avoir attendu longtemps, lorsqu'un huissier appela ma mère, nous entrâmes dans une haute salle longue, voûtée à nervures, et faiblement éclairée par deux fenêtres en ogive donnant sur une cour. Dans le fond, sur une estrade fermée par une barrière de bois, il y avait trois juges assis devant une grande table couverte d'un tapis vert et encombrée de papiers. Celui du milieu avait une robe rouge, qui donnait des idées sinistres; les deux autres étaient enrobés de noir, et tous trois portaient lunettes. De chaque côté de l'estrade étaient assis, devant des tables plus petites, le procureur et le greffier. Au mur, dans le fond, au-dessus des juges, un grand tableau représentant Jésus-Christ en croix, tout ruisselant de sang.

Puis les jurés, les avocats, les gendarmes, l'accusé, le public: c'était à peu près la même disposition qu'aujourd'hui; seulement, maintenant, juges, jurés, avocats, tout ce monde porte la barbe ou la moustache, tandis qu'alors tous étaient bien rasés, moins les gendarmes.

Pendant que ma mère déposait, un monsieur répétait en français ce qu'elle avait dit en patois. Moi, je n'y faisais pas grande attention, occupé que j'étais à regarder mon père qui me regardait aussi; mais, à un moment, dans l'affection qu'elle y mettait, ma mère haussa fort la voix, et, me retournant, je vis que tout le monde considérait cette grande femme bien faite sous ses méchants vêtements, qui avait une belle figure, des cheveux noirs et deux yeux qui brillaient tandis qu'elle parlait pour son homme.

Lorsqu'elle eut fini, le procureur du roi se leva et fit son réquisitoire avec de grands gestes et des éclats de voix qui résonnaient sous la voûte. Je ne comprenais pas tout ce qu'il disait; pourtant il me semblait qu'il tâchait de faire entendre aux douze messieurs du jury que de longtemps mon père avait l'idée d'assassiner Laborie. Ce qui le prouvait, à son dire, c'était le propos tenu à Mascret quelque temps auparavant qu'il ferait un malheur si on tuait sa chienne, et cela étant, il méritait la mort.

On doit penser en quel état nous étions, ma mère et moi, en entendant ce procureur parler de mort. Pour mon père, il n'avait pas l'air de l'écouter, et son regard fiché sur nous semblait dire: «Que deviendront ma femme et mon pauvre drole si je suis condamné?…»

Le procureur ayant terminé, notre avocat se leva et plaida pour mon père. Il fit voir, par tous les témoignages entendus, quel gueux c'était que Laborie; il représenta toutes les misères qu'il nous avait faites, appuya surtout sur les propositions malhonnêtes dont il poursuivait sans cesse ma mère, et enfin montra clairement que c'était par un coup de colère que mon père avait tué ce mauvais homme, et non par dessein pourpensé. Bref, il dit tout ce qu'il était possible pour le tirer de là, mais il ne réussit qu'à sauver sa tête: mon père fut condamné à vingt ans de galères.

Lorsque le président prononça l'arrêt, un murmure sourd courut dans le public, et nous autres, ma mère et moi, nous nous mîmes à gémir et à nous lamenter en tendant les bras vers le pauvre homme que les gendarmes emmenaient. Et parmi tout ce monde qui s'écoulait, j'ouïs le comte de Nansac dire à Mascret:

—Nous en voilà débarrassés! il crèvera au bagne.

Le surlendemain, l'avocat, ayant eu une permission, nous mena voir mon père. Quels tristes moments nous passâmes dans cette geôle! Je coule là-dessus, car, après tant d'années, ça me fait mal encore d'y penser.

En sortant, la mort dans l'âme, ma mère demanda à l'avocat s'il n'y avait aucun moyen de faire quelque peu gracier mon père ou de faire casser la sentence.

—Non, pauvre femme, dit-il: en se conduisant bien là-bas, il pourrait avoir quelque diminution de peine; mais, ayant contre lui le comte de Nansac, il n'y faut pas trop compter. Pour ce qui est de faire casser l'arrêt, je ne vois pas de motifs, et d'ailleurs, y en eût-il, je ne conseillerais pas à votre homme de se pourvoir, parce qu'il pourrait y perdre: il ne s'en est fallu de rien qu'il fût condamné à perpétuité.

»Restez encore ici,—ajouta-t-il en nous quittant,—je tâcherai de vous le faire voir une autre fois.

Après la condamnation de mon père, ma mère, ayant perdu toute espérance, ne mangeait ni ne dormait. Une petite fièvre sourde lui faisait briller les yeux et rougir les joues, et cette fièvre fut en augmentant de manière que le troisième jour elle resta au lit, tandis que moi je regardais à travers les vitres les tuilées noircies des maisons d'en face, où quelquefois passait lentement un chat qui bientôt disparaissait dans une chatonnière. Pourtant, le lendemain, ma mère se leva, et nous allâmes par les rues, nous promenant lentement, elle me tenant par la main, et revenant toujours vers la prison, comme si de regarder les murailles derrière lesquelles mon père était enfermé, ça nous faisait du bien.

En d'autres temps, j'aurais été envieux de voir la ville, mais pour lors, la peine m'ôtait toute idée de m'intéresser à tant de choses si nouvelles pour moi. Les gens, dans les rues, sur le pas des portes ou des boutiques, nous dévisageaient curieusement, connaissant bien à notre air et à notre accoutrement que nous étions sortis de quelque partie des plus sauvages du Périgord: de la Double, ou des landes du Nontronnais, ou de la Forêt Barade, comme il était vrai.

Dans l'après-dîner du cinquième jour, nous remontions la rue Taillefer, allant vers Saint-Front, regardant machinalement les boutiques des pharmaciens, des liquoristes, des épiciers, des bouchers, des chapeliers, des marchands de parapluies, dont elle était pleine en ce temps, lorsqu'en arrivant sur la place de la Clautre nous vîmes un gros rassemblement.

Au milieu de la place, à l'endroit où l'on montait la guillotine, il y avait un petit échafaud de quatre ou cinq pieds de haut, du milieu duquel sortait un fort poteau qui supportait un petit banc. Sur ce petit banc un homme était assis, les mains enchaînées, attaché au poteau par un carcan de fer qui lui serrait le cou; et cet homme, c'était mon père! Debout sur l'échafaud le bourreau attendait, et, autour, quatre gendarmes, le sabre nu, montaient la garde et maintenaient la foule à distance. Ma mère, voyant son Martissou en cette triste posture, fit un gémissement douloureux et se mit à pleurer dans son tablier, tandis que moi, saisi de terreur, je m'attachai à son cotillon en pleurant aussi sans bruit. Devant nous, un individu lisait à haute voix l'écriteau attaché au-dessus de la tête du malheureux exposé au carcan:

«Martin Ferral, dit le Croquant, de Combenègre, commune de Rouffignac, condamné à vingt ans de travaux forcés pour meurtre.»

Nous restâmes là un gros moment, cachés derrière les curieux et pleurant en silence. Par instant, lorsque les gens se remuaient, j'entrevoyais le bourreau qui avait l'air de s'ennuyer d'être là, et regardait l'heure à une grosse montre d'argent qu'il tirait du gousset de sa culotte par une courte chaîne garnie d'affiquets. En le rencontrant dans la rue sans le connaître, on n'aurait jamais dit que ce fût celui qui guillotinait, tant il avait une bonne figure. Et puis, il était bien habillé, et, selon le dicton, «brave comme un bourreau qui fait ses Pâques», avec sa grande lévite bleu de roi, tombant sur des bottes à revers, sa haute cravate de mousseline et son petit chapeau tuyau de poêle. Enfin, tant nous attendîmes qu'au clocher de Saint-Front sonnèrent les quatre heures. Alors le bourreau tira une clef de sa poche, ouvrit le cadenas du carcan de fer qui tenait mon père par le cou, et, le prenant par le bras, le mena jusqu'au bas de l'escalier de l'échafaud, et le remit aux gendarmes qui l'emmenèrent. Nous autres suivions à petite distance, le regardant s'en aller la tête haute, l'air assuré, entre les quatre gendarmes. Quoique, sur le pas des portes et des boutiques, les gens le dévisageassent curieusement, je suis bien sûr qu'il ne cillait pas tant seulement les yeux. Nous, c'était différent, nous avions la contenance triste, la figure désolée, les yeux mouillés que nous essuyions d'un revers de main, et ceux qui nous voyaient passer disaient entre eux:

—Ça doit être sa femme et son drole.

Cette nuit-là, je dormis mal. La tête pleine de mauvais rêves, je me réveillais des fois en sursaut et je me serrais contre ma mère, qui, elle, la pauvre femme, ne dormait pas du tout, et, pour me tranquilliser, me prenait et m'embrassait longuement. Lorsque vint le jour, elle se leva, et, me laissant sommeiller, alla s'asseoir près de la fenêtre, regardant sans rien voir, perdue dans son chagrin. Ainsi je la vis sur la chaise, lorsqu'à sept heures j'ouvris les yeux, les bras allongés, les mains jointes, la tête penchée, le regard fiché sur le plancher. De la rue montaient les cris des marchands de tortillons et de châtaignes, ce qui acheva de m'éveiller. Ma mère m'ayant habillé, nous sortîmes, pensant revoir mon père ce jour-là, comme son avocat nous l'avait fait espérer: aussi, nous allâmes droit à la prison où il nous avait dit de l'attendre. En chemin, ma mère acheta pour deux liards de châtaignes sèches qui n'étaient guère bonnes, car la saison était passée, et nous fûmes nous asseoir contre cette terrible porte ferrée. Cependant que nous étions là, moi prenant les châtaignes, une à une, dans la poche du tablier de ma mère, elle songeant tristement, voici qu'une grande voiture à caisse noire, longue, en forme de fourgon couvert et percée seulement sur les côtés de petits fenestrous grands comme la main et grillés de fer, s'arrêta devant la prison. Un homme en descendit, en uniforme gris, avec un briquet pendu à une buffleterie blanche, et s'en fut frapper à la porte de la prison qui s'ouvrit et se referma sur lui.

Aussitôt arrivèrent des enfants, des curieux, des gens de loisir, qui s'attroupèrent autour de la voiture, disant entre eux:

—Voilà la galérienne qui va emmener ceux qui ont été condamnés dernièrement.

Nous nous étions levés transis, ma mère et moi, oyant ça, lorsque la porte se rouvrit, et l'homme au briquet en sortit, précédant un gendarme après lequel venaient trois hommes enchaînés, dont le dernier était mon père; un autre gendarme les suivait. L'homme gris ouvrit derrière la voiture une petite porte pleine, solidement ferrée, et fit monter les condamnés. En voyant ainsi partir mon père, sans nous être fait les adieux, nous autres jetions les hauts cris en pleurant; mais lui, quoique poussé par les gendarmes, se retourna et cria à ma mère:

—Du courage, femme! pense au drole!

Là-dessus, un gendarme monta derrière lui, la porte fut refermée à clef, l'autre gendarme se mit devant avec l'homme en gris, et le postillon enleva ses trois chevaux qui partirent au grand trot.

Pendant un moment, nous restâmes là, tout étourdis, comme innocents, nous lamentant, sans faire attention aux badauds qui s'étaient assemblés autour de nous. Pourtant, j'ouïs un homme en tablier de cuir qui disait:

—Moi, je l'ai vu juger, celui-là, et sur ma foi il vaut cent fois mieux que celui qu'il a tué… Quant à ceux-là qui l'ont poussé à bout, ils sont plus coupables que lui! Ah! il y a quelque vingtaine d'années, on les aurait mis à la raison!

Étant allés chez l'avocat, il fut bien étonné d'apprendre que mon père était parti, car on lui avait assuré que la galérienne ne devait passer que le lendemain. Mais, soit qu'on l'eût trompé à l'exprès, ou bien qu'elle eût avancé d'un jour, c'était fini, il fallait se faire une raison, comme il nous dit. Après qu'il nous eût réconfortés de bonnes paroles, et un peu consolés en nous promettant de nous donner des nouvelles de mon père, ma mère le remercia bien fort de tout ce qu'il avait fait pour sauver son pauvre homme, et aussi de toutes ses bontés pour nous. Et comme elle ajoutait que, n'ayant rien, elle était totalement incapable de le récompenser de ses peines, il lui répondit:

—Je ne prends rien aux pauvres gens; ainsi ne vous tracassez pas pour cela.

Là-dessus, ma mère lui demanda son nom, l'assurant que, l'un et l'autre, nous lui serions reconnaissants jusqu'à la mort.

—Mon nom est Vidal-Fongrave, dit-il; je suis content de n'avoir pas obligé des ingrats; mais il ne faut rien exagérer: je n'ai fait que mon devoir d'homme et d'avocat.

Ayant quitté M. Fongrave, ma mère se décida à partir tout de suite, vu que nous n'avions plus de motif de rester à Périgueux, et qu'il était encore de bonne heure. Auparavant nous fûmes à l'auberge, où elle demanda à la bourgeoise ce que nous devions, en tremblant de n'avoir pas assez d'argent; mais l'autre lui répondit:

—Vous ne me devez rien du tout, brave femme; M. Fongrave a tout payé à l'avance; et même, tenez, il m'a chargée de vous remettre ça.

Et elle lui tendit un écu de cent sous plié dans du papier.

—Mon Dieu! fit ma mère les larmes aux yeux, il y a encore de braves gens dans le monde!… Dites à M. Fongrave, je vous prie en grâce, que je ne l'ai pas assez remercié tout à l'heure, mais que tous les jours de ma vie, en me rappelant le malheur de mon pauvre homme, je penserai à sa bonté!

—Ah! dit la femme, c'est un bien brave jeune monsieur! Et, sans vouloir faire du tort aux autres avocats, je crois qu'il n'y en a guère comme lui!

Au sortir de l'auberge, ayant gagné la place du Greffe, nous redescendîmes vers le faubourg des Barris, et un instant après, nous étions dans la campagne, sur la grande route.

Ma mère, me tenant par la main pour m'aider, marchait le petit pas. Par moment, elle soupirait fort, comme si elle eût reçu un mauvais coup, en songeant à la rude vie de galère qu'allait mener mon père là-bas: où? nous ne savions. Pourtant, si elle était triste à la mort, elle était moins angoissée qu'en venant, car la terrible image de la guillotine avait disparu de son imagination; mais il lui restait l'épouvantable pensée de son pauvre Martissou séparé d'elle à tout jamais, et crevant au bagne, comme avait dit le comte de Nansac, de chagrin et de misère, sous le bâton des argousins.

A Saint-Laurent-du-Manoir, proche un bouchon, une grosse charrette de roulage, attelée de quatre forts chevaux, était arrêtée. Nous avions dépassé l'endroit de deux ou trois cents pas, quand derrière nous se fit entendre le bruit des grelots que les chevaux avaient à leur collier. Celui qui les conduisait était un grand gaillard avec une blouse roulière, la pipe à la bouche, qui faisait claquer son fouet à tour de bras, tandis que, sur la bâche, un petit chien loulou blanc courait d'un bout à l'autre de la carriole en jappant. Aussitôt que l'équipage nous eut rejoints, l'homme nous accosta sans façon et demanda à ma mère où nous allions; sur sa réponse, il lui dit:

—Moi, je vais souper à Thenon, ce soir: je vais vous faire porter; vous avez l'air bien las, pauvres!

Et sans attendre le consentement de ma mère, il arrêta ses chevaux et me logea dans une grande panière suspendue sous la charrette, où il y avait de la paille et sa limousine. Je me couchai là, et bientôt, bercé par le mouvement, je m'endormis.

Lorsque je me réveillai, le soleil baissait, allongeant sur la route les ombres de l'équipage, et celle du roulier qui marchait à la hauteur de la croupe de son limonier. En cherchant ma mère des yeux, je vis ses lourds sabots se balançant sous le porte-faignant où elle était assise. Nous approchions lors de Fossemagne, et, ma mère voulant descendre, le roulier lui dit que de s'engager dans les bois avec la nuit qui allait venir, ça n'était pas bien à propos; qu'il nous valait mieux venir jusqu'à Thenon où il nous ferait souper et coucher. Mais ma mère le remercia bien, et lui répondit qu'ayant une bonne heure et demie de jour encore, nous avions le temps d'arriver chez nous.

—Comme vous voudrez, brave femme, dit-il alors en arrêtant ses chevaux.

Ma mère l'ayant derechef remercié de son obligeance qui nous avait rendu bien service, il dit que ça n'était rien, nous donna le bonsoir, fit claquer son fouet, cria:

—Hue!…

Et les chevaux repartirent, démarrant avec effort leur lourde charge.

Nous refîmes à rebours le chemin que nous avions fait quelques jours auparavant pour aller à Périgueux; bien reposés, grâce à ce brave garçon de roulier, nous marchions d'un bon pas, mesuré tout de même sur mes petites jambes. Sur son épaule, ma mère portait, percée avec son bâton, une tourte de cinq livres qu'elle avait achetée à Périgueux avant de partir. Au Lac-Gendre, les métayers, qui nous avaient vus à l'aller nous demandèrent comment ça s'était passé, et, sur la réponse de ma mère, la femme s'écria:

—Sainte bonne Vierge! c'est-il possible!

Puis elle nous convia à entrer, disant que nous mangerions la soupe avec eux; mais, pour dire le vrai, je crois que ça n'était pas une invitation bien franche, car elle n'insista guère, lorsque ma mère s'excusa, disant que nous n'avions que juste le temps d'arriver avant la nuit. Ayant échangé nos: «A Dieu sois», les quittant, nous entrâmes en pleine forêt.

Le soleil éclairait encore un peu la cime des grands arbres, mais l'ombre se faisait sous les taillis épais, et au loin, dans les fonds, une petite brume flottait légère. La fraîcheur du soir commençait à tomber; de tous côtés advolaient vers la forêt les pies venant de picorer aux champs, et, dans les baliveaux où elles se venaient enjucher, elles jacassaient le diable avant de s'endormir, comme c'est leur coutume.

Lorsque nous fûmes dans ce petit vallon qui vient du Grand-Bonnet, passe sous La Granval et descend vers Saint-Geyrac, le soleil tomba tout à fait derrière l'horizon des bois, et le crépuscule s'étendit sur la forêt, assombrissant les coteaux boisés, et, autour de nous, les coupes de châtaigniers. En même temps l'Angélus du soir tinta assez loin devant nous, au clocher de Bars, et bientôt, sur main droite, plus faiblement, à celui de Rouffignac. Ma mère alors me reprit par la main et pressa le pas; malgré ça, il était nuit close lorsque nous fûmes à la tuilière.

La porte était toujours fermée au moyen du bout de corde qui y avait été mis en partant; lorsqu'il fut défait, nous entrâmes. Rien ne semblait dérangé dans la cahute, mais, revenant de Périgueux où nous avions vu de belles maisons et de jolies boutiques, elle nous parut plus misérable qu'auparavant; joint à ça, que l'idée de mon père nous aurait fait trouver triste la plus belle demeure. Je dis que rien n'était dérangé dans la maison; pourtant, lorsque ma mère eut allumé une chandelle de résine au moyen de la pierre à fusil et d'une allumette soufrée, elle vit sur la terre battue la trace de gros souliers ferrés: qui pouvait être venu? pour quoi faire? des voleurs? et quoi voler? Enfin, ne sachant comment expliquer ça, ma mère mit la barre à la porte, après quoi, ayant mangé un morceau de pain, nous fûmes nous coucher.

Dès le jour ensuivant, malgré tout son chagrin, la pauvre femme s'inquiéta de trouver des journées. De retourner chez Géral, il n'y fallait point songer, à cause de la servante qui «coupait le farci» chez lui, comme on dit de celles qui font les maîtresses; moi, je le regrettais fort à cause de Lina. Dans ce pays par là, il y avait plus de métayers et de petits biens que de bons propriétaires employant des journaliers. A l'autre bout de la forêt, vers Saint-Geyrac, c'était la terre de l'Herm, dont il ne pouvait être question. Du côté de Rouffignac, en deçà, il y avait Tourtel qui appartenait à M. de Baronnat, qui, à ce que j'ai ouï dire depuis, était un ancien juge du parlement de Grenoble; au-delà, il y avait le château du Cheylard, où elle aurait encore pu trouver quelques journées maintenant que le travail sortait; mais ces endroits étaient trop loin de la tuilière. A force de chercher, ma mère trouva à s'employer chez un homme de Marancé dont l'aîné était parti s'enrôler, car, en ce moment, on ne tirait plus au sort depuis la chute de Napoléon. Cet homme donc, ayant besoin de quelqu'un pour l'aider, car sa femme ne pouvait guère, ayant toujours un nourrisson au col et cinq ou six autres droles autour de ses cotillons, prit ma mère à raison de six sous par jour et nourrie. Mais lorsqu'elle voulut parler de m'amener, comme chez Géral, il lui dit roidement qu'il y avait bien assez de droles chez lui pour le faire enrager, qu'il y en avait même trop, et qu'ainsi il n'en voulait pas davantage.

Ma mère se désolant de ça, je lui dis de ne pas se faire de mauvais sang en raison de moi; que je resterais très bien seul à la tuilière, sans avoir peur. Malgré ça, elle n'en était pas plus contente; mais ainsi qu'on dit communément: «Besoin fait vieille trotter»; les pauvres gens ne font pas souvent à leur fantaisie, et il lui fallut se résigner.

Tous les matins donc, à la pique du jour, elle s'en allait à Marancé, qui était à environ trois quarts d'heure de chemin; moi, je restais seul. Le premier jour, je ne bougeai guère de la maison et des environs, mais je m'ennuyai vite d'être ainsi casanier, et je me risquai dans la forêt. Des loups, je n'en avais pas peur, sachant bien qu'en cette saison où ils trouvent à manger des chiens, des moutons, des oies, de la poulaille, ils ne sont pas à craindre pour les gens, et dorment dans le fort sur leur liteau lorsqu'ils sont repus, ou sinon, vont rôder au loin autour des troupeaux. D'ailleurs, j'avais dans ma poche le couteau de mon père attaché au bout d'une ficelle, et, avec un bâton accourci à ma taille, ça me donnait de la hardiesse. Pour les voleurs, on disait bien qu'il s'en cachait dans la forêt, mais je n'y pensais point: c'est un souci dont les pauvres sont exempts; malheureusement, il leur en reste assez d'autres.

Dans les temps anciens, à ce qu'il paraît, la forêt était beaucoup plus vaste et considérable que maintenant, car elle s'étendait sur les paroisses de Fossemagne, de Milhac, de Saint-Geyrac, de Cendrieux, de Ladouze, de Mortemart, de Rouffignac, de Bars, et venait jusqu'aux portes de Thenon. Encore à cette époque où j'étais petit drole, quoique moins grande qu'autrefois, elle était cependant bien plus étendue qu'aujourd'hui, car on a beaucoup défriché depuis. Elle se divisait, ainsi qu'aujourd'hui, en plusieurs cantons, ayant un nom particulier: forêt de l'Herm, forêt du Lac-Gendre, forêt de La Granval; mais, lorsqu'on parlait de tous ces bois qui se tenaient, on disait, comme on dit encore: «la Forêt Barade», qui vaut autrement à dire comme «la Forêt Fermée», parce qu'elle dépendait des seigneurs de Thenon, de la Mothe, de l'Herm, qui défendaient d'y mener les troupeaux.

Les bois n'étaient pas en trop bon état partout, au temps où nous étions à la tuilière: on y avait mis le feu autrefois à quelques places, et puis l'ancien noble à qui presque toutes ces forêts appartenaient à la Révolution, s'étant ruiné, disait-on, avait fait couper les futaies, avancé des coupes et, finalement, avait vendu la plus grande partie de ses bois pour un morceau de pain. Malgré ça, on y trouvait encore, quelques années après, des taillis épais et de beaux arbres dans les endroits difficiles à exploiter. Il y avait aussi, dans les endroits écartés, dans les fonceaux perdus, des fourrés drus, d'ajoncs, de genêts, de brandes, de bruyères, entremêlés de ronces et de fougères qui semblaient de petits arbres. C'est dans ces fourrés impénétrables que les sangliers, appelés en patois porcs-singlars, avaient leur bauge, d'où ils sortaient la nuit pour aller fouir les champs de raves ou de pommes de terre autour des villages. On ne les voyait guère de jour, sinon lorsqu'ils étaient chassés par la meute du comte; ou bien c'était une laie traversant une clairière, au loin, suivie de ses petits trottinant après elle.

Deux chemins coupaient la forêt: le grand chemin royal de Bordeaux à Brives ou, autrement, de Limoges à Bergerac, qui passait à l'Herm, à la Croix-de-Ruchard où s'embranchait un chemin venant de Rouffignac, et ensuite allait, toujours en plein bois, jusqu'au Jarripigier, pour de là gagner Thenon. L'autre était le grand chemin de traverse d'Angoulême à Sarlat qui, venant de Milhac-d'Auberoche, passait près du Lac-Nègre, au Lac-Gendre, et, à un quart de lieue de Las Motras, allait croiser le chemin de Bordeaux à Brives et se dirigeait vers Auriac, en passant sur la gauche de Bars.

Ces chemins n'étaient pas tenus comme les routes d'aujourd'hui. C'étaient, du moins les deux premiers, de grandes voies larges de quarante et quarante-huit pieds, comme ça se voit encore à des tronçons qui restent, lorsque les riverains n'ont pas empiété. Elles montaient tout bonnement dans les montées, descendaient dans les descentes, sans remblais ni déblais, gazonnées par places, ravinées par d'autres, et s'en allaient directement où elles devaient aller, sans chercher de détours, tristes et grandioses entre les immenses bois noirs qui les bordaient. Quelquefois, en voyant, l'espace d'une demi-lieue, ces routes s'allonger tout droit, jusqu'en haut d'une côte, sans un voyageur, sans un passant, pierreuses, arides ou verdissantes, défoncées, envahies çà et là par les herbes sauvages ou des bruyères rases, il semblait que sur cette voie déserte, ruinée, allaient apparaître, escortés par des cavaliers de la maréchaussée prévôtale, les mulets du fisc portant les écus de la taille et de la gabelle dans les coffres du Roy. Ailleurs, dans une combe sauvage, traversée par la route, c'était un fond d'aspect sinistre, humide l'été, dont l'hiver faisait une fondrière, loin de toute habitation, en plein bois, entouré de halliers épais: lorsque tombait la nuit, on se prenait à regarder autour de soi, comme si des voleurs de grand chemin étaient prêts à sortir des taillis sombres. Outre ces grands chemins, il y avait des pistes tracées par les charrettes qui enlevaient les brasses de bois, pistes qui s'effaçaient après l'exploitation des coupes, et des petits sentiers de braconniers qui s'enfonçaient dans les fourrés, serpentaient sous les taillis, suivaient les combes, contournaient les coteaux, ou s'entrecroisaient à leur cime où était un poste pour le lièvre.

On ne rencontrait guère jamais personne dans les bois. Quelquefois, le soir, on apercevait un paysan en bonnet de coton bleu, du foin dans ses sabots l'hiver, pieds nus l'été, cachant la batterie de son fusil sous sa veste déchirée, qui s'enfonçait dans les taillis, et allait au clair de lune se poster à l'orée d'une clairière, pour guetter le lièvre sortant de son fort et allant au gagnage; ou bien, sur une cafourche hantée par les loups, attendre, caché derrière une touffe de genêts, la bête à l'oreille pointue qui, au milieu de la nuit, vient hurler sinistrement en levant le museau vers la lune. Dans la journée, de loin en loin, on trouvait sur ces petits chemins un garde-bois, sa plaque au bras, venant donner de la bruyère à couper, ou du bois à faire; et, plus rarement encore, une file de cinq à six mulets portant du charbon pour la forge des Eyzies.

Ainsi que tous les enfants de par chez nous, je grimpais comme un écureuil. Des fois, lorsque je trouvais un grand arbre sur la cime d'une haute butte, je montais jusqu'au faîte, et je regardais l'immensité des bois qui s'étendaient à perte de vue sur les plateaux, les croupes et les creux ravinés. Çà et là, dans une éclaircie, une maison isolée sur la lisière de la forêt, un clocher pointu au-dessus des masses sombres des bois, ou la fumée d'une charbonnière, flottant lourdement comme une brume épaisse dans les combes et les fonds. De tous côtés, presque, les puys, les coteaux et les vallons s'enchevêtraient et s'étageaient pour gagner les plateaux du haut Périgord, tandis qu'au midi, dans le lointain, au-delà de la Vézère, les grandes collines du Périgord noir fermaient l'horizon bleuâtre. Autour de moi, nul bruit: quelquefois seulement, le battement d'ailes d'un oiseau effarouché, ou le passage, dans le fourré, d'un renard cheminant la queue traînante. Au loin, c'était le jappement clair d'un chien labri sur la voie du lièvre, ou la corne d'appel de quelque chasseur huchant ses briquets, ou bien encore une vache bramant lamentablement après son veau, livré au boucher de Thenon.

Puis, quand venait le midi, l'angélus tintait à tous les clochers d'alentour, Fossemagne, Thenon, Bars, Rouffignac, Saint-Geyrac, Milhac-d'Auberoche, et la musique de toutes ces cloches aux sonorités variées s'épandait sur la forêt silencieuse. Je restais là, enjuché sur mon arbre, rêvant à ces choses vagues qui passent dans les têtes d'enfants, aspirant les senteurs agrestes qui montaient de la forêt, vaste herbier de plantes sauvages chauffé par le soleil, écoutant le coucou chanter au fond des bois, et, plus au loin, un autre lui répondre, comme un écho affaibli. D'autres fois, c'était un geai miauleur, qui s'était appris à imiter les chats, autour des maisons, à la saison des cerises, et qui s'envolait bientôt en m'apercevant.

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Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
10 ekim 2024
Hacim:
380 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066076672
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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