Kitabı oku: «Mémoires d'un imbécile: écrits par lui-même»

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Eugène Noël

Mémoires d'un imbécile: écrits par lui-même


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066326616

Table des matières

PRÉFACE

CAUSERIE EN GUISE DE PRÉFACE

PREMIÈRE PARTIE

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.

IX.

X.

XI.

XII.

XIII.

XIV.

XV.

XVI.

XVII.

XVIII.

XIX.

XX.

XXI.

XXII.

XXIII.

XXIV.

XXV.

XXVI.

XXVII.

XXVIII.

XXIX.

XXX.

XXXI.

XXXII,

XXXIII.

XXXIV.

DEUXIÈME PARTIE

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.

IX.

X.

XI.

XII.

XIII.

XIV.

XV.

XVI.

XVII.

TROISIÈME PARTIE

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.

IX.

X.

XI.

XII.

XIII.

QUATRIÈME PARTIE

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.

IX.

X.

XI.

XII.

XIII.

XIV.

XV.

XVI.

XVII.

XVIII.

XIX.


A

MESSIEURS É. LITTRÉ ET G. WYROUBOFF

PRÉFACE

Table des matières

CAUSERIE EN GUISE DE PRÉFACE

Table des matières

Depuis beaucoup d’années, disciple de la philosophie positive, je l’ai trouvée bonne à bien des choses; aujourd’hui, je la trouve bonne même à mettre quelques mots en tête d’une aimable Nouvelle qui a paru dans la Revue dirigée par M. Wyrouboff et par moi. M. Noel réclamerait si je prétendais attacher une thèse à son œuvre; mais, à mon tour, je me reprocherais de perdre l’occasion de causer en philosophe et en vieillard autour d’une vie que l’auteur a représentée simple, tranquille, occupée, heureuse.

La philosophie positive est plus répandue que connue. Qu’on ne se récrie pas sur cet apparent paradoxe; je l’explique. Plusieurs de ses principes, de ses propositions, de ses apophthegmes, de ses dictons, sont passés dans le domaine commun. On en use, et bien souvent celui qui s’en sert ignore d’où ils proviennent. Ils appartiennent au premier occupant, et, même sous cette forme de fragments qui semblent sans lien, ils sont utiles à la raison publique. Mais la source en est dans le grand livre de M. Comte. J’ai contribué, dans ma mesure, à cette diffusion; et ici, recueillant mes souvenirs, j’aime à me rappeler et l’impression que le livre du maître produisit sur moi, quand pour la première fois je l’ouvris, et la part que dès-lors je me crus obligé, en conscience, de prendre à l’élaboration de la doctrine.

La vie, si elle est pour quelques-uns un roman bruyant et éclatant, est pour la plupart une humble nouvelle. Au début de la jeunesse, on cherche l’emploi de ce que l’on sait et de ce que l’on peut, de ses aptitudes et de son caractère. Cela trouvé ( quand on le trouve), on se case, on se marie, on travaille, on a des succès, des revers, on éprouve quelques joies, on pleure souvent; et puis, tout surpris, on s’aperçoit qu’on est vieux, très vieux, et que l’écheveau de la vie est bien près d’être dévidé. Quel vieillard n’a éprouvé cette surprise? Et quel, dans cette voie descendante, n’a été tenté de dire comme Voltaire octogénaire: «Quand j’étais à l’âge heureux de soixante-

» dix ans?»

L’histoire du personnage créé par M. Noel commence à la naissance et finit à la mort. On aime assez ce genre de récit, où, au lieu d’une action, on voit une existence se dérouler au milieu de circonstances qui la favorisent ou la contrarient. Enfant, jeune homme, il est, en apparence du moins, sans aptitudes bien déterminées, et surtout il n’a aucun goût pour rien de ce que sa famille désirerait de lui; mais il garde, comme un trésor qui fructifiera, une profonde impression de la campagne, où son enfance s’est passée. Pourtant, parmi les études et les professions qu’on lui propose, il en est une pour laquelle il se décide: c’est la médecine. Il n’en fera rien; mais là il touche à mainte connaissance, à maint côté de l’humanité , qui s’impriment profondément dans l’esprit et dans le cœur.

. J’en parle par expérience. Moi aussi, comme le personnage de M. Noel, j’ai étudié la médecine, sans en avoir jamais rien fait, ni comme titre, ni comme pratique. Et cependant je ne troquerais pas contre quoi que ce soit cette part de savoir que j’ai jadis conquise par un labeur persistant. Pour l’homme qui ne craint pas de compatir avec les lamentables misères de la nature humaine, soit qu’elle se montre pâle et défigurée sur la table d’amphithéâtre, ou que, dans un lit d’hôpital, elle demande secours contre la douleur et le danger, peu d’enseignements valent celui-là. J’ai touché à bien des points dans le domaine du savoir; aucun ne m’a désintéressé de la médecine, des recherches qu’elle poursuit et de la contemplation de cette pathologie, inévitable tourment des êtres vivants, sur laquelle il est si difficile et si beau de remporter de notables victoires.

Je viens de dire que je n’ai point pratiqué la médecine. En ceci, une rectification est à faire. J’ai, depuis près de trente ans, réalisé l’hoc crat in votis d’Horace: un petit jardin dans un petit village. Là, quand j’y vins, comment sut-on que je m’étais occupé de médecine, je l’ignore. Toujours est-il que les paysans mes voisins, quand ils tombèrent malades (et les idylles n’empêchent pas qu’on ne soit malade aux champs comme à la ville), réclamèrent mon secours. Faisant la médecine gratis, j’aurais eu une clientèle fort étendue; mais je circonscrivis sévèrement ma sphère d’action, et, prudent, dévoué, visitant plusieurs fois par jour mes malades qui étaient à ma porte, je rendis d’incontestables services. Plus tard, feu M. le docteur Daremberg, qui vint se fixer dans le même lieu et qui, comme moi, aima Hippocrate et son antique génie, s’associa à mon office; et plus d’une fois, sur la fin, nous avons exprimé le regret de n’avoir pas songé à rédiger la clinique de notre petit village, car il y eut des cas fort intéressants. Maintenant, la vieillesse m’a déchargé de ce service bénévole; mais j’y ai acquis l’amitié et la gratitude de mes voisins; et, pour parler comme le vieillard de La Fontaine,

Cela même est un fruit que je goûte aujourd’hui.

Pendant que je quittais la médecine pour des travaux tantôt imposés par les circonstances, tantôt entrepris de mon choix, le personnage de M. Noel, la quittant, lui aussi, rentrait dans sa chère campagne. Il devenait fermier. Le robuste travail de la terre est une des meilleures occupations que l’homme puisse avoir. En parlant de ce sol que les bras du laboureur fécondent, le poëte a dit: Justissima tellus. Peut-être y a-t-il un peu d’optimisme dans cette épithète. Du moins, la justice de la terre est parfois annulée par l’inclémence du ciel, ou par l’invasion d’animaux destructeurs, ou par la pullulation de parasites malfaisants; mais, en somme, elle paye les soins de l’homme; et la magnifique description que Buffon a tracée de la nature cultivée n’a pas un trait qui ne soit vrai et à sa place.

M. Noel a mis son récit au milieu des campagnes normandes si plantureuses. J’aime la Normandie, et je lui appartiens. Mon père naquit à Avranches, petite ville perchée sur une espèce de promontoire d’où, dominant un pays charmant qu’il faut voir quand les pommiers sont en fleurs, elle regarde en face d’elle l’abbaye du Mont-Saint-Michel et sa grève désolée. Grandiose est l’effet de cet antique et admirable édifice de granit, jeté en défi à une mer qui, deux fois par jour, vient l’entourer de son flot grondant. J’ai entendu conter dans la famille qu’un de nos aïeux, orfèvre comme ses pères et comme ses descendants, fut appelé à l’abbaye pour réparer un groupe en cuivre qui représentait Satan terrassé par l’archange Michel. Le bonhomme, examen fait, dit aux moines:

«Votre diable est bon, mais l’archange ne

» vaut rien.» Malheureusement il était huguenot; sa parole fut mal prise, on l’inquiéta, il eut peur et se convertit. Depuis ce temps-là, la famille est catholique. A quoi tiennent les conversions! A quoi tiennent les damnations! Sans la malencontreuse goguenarderie d’un aïeul, tous ces gens-là restaient huguenots et étaient damnés éternellement.

Souvent, en me comparant à mon père et en reconnaissant combien je lui suis inférieur, j’ai regretté que les circonstances n’eussent pas été plus favorables à lui et, par compensation, moins à moi. Qu’est-il advenu? Il a passé inconnu, vieillissant dans un emploi obscur, après avoir parcouru, non sans naufrages, les mers de l’Inde et combattu contre les Anglais. Et moi, quelques travaux qui ne sont pas restés sans encouragement de la part du public, m’ouvrant les académies, m’ont placé avantageusement parmi les hommes de ma génération. Les succès tardifs (les miens l’ont été ) ont cela de particulier que, n’éveillant pas dans l’âme une ambition qui serait sans avenir, ils demeurent sereins, comme la vieillesse quand elle est sage.

Sage avant là vieillesse, l’homme de M. Noel, tout occupé de ce qui lui plaît le mieux, est engagé, sans réserve, dans la culture de ses champs. Les paysans, mes voisins, me le représentent sans peine: tous propriétaires, ils travaillent dur et se réjouissent d’une joie intime quand ils voient leurs grains lever heureusement, ou pendre, comme cette année, à leurs ceps plus de grappes qu’il n’y en a eu depuis bien longtemps. Sans doute, le gain, et un gain légitime, est ce qui les touche surtout; pourtant il est dans la croissance de ces riches végétaux un charme qui, tout obscur qu’il est, pénètre jusqu’aux moins sensibles natures. Les champs sont tour-à-tour si verts, si blancs, si rouges, si jaunes! Même à la fin de vie où je suis, et avec quelque philosophie que j’envisage le terme prochain de l’existence, je me prends à regretter de n’avoir pas quelques années de plus devant moi à voir verdoyer mes tilleuls et rougir mes pêchers.

Je n’entends rien à l’agriculture, et n’ai jamais ni tracé un sillon, ni conduit un attelage obéissant le long de ces grandes lignes brunes dont j’admire toujours la savante régularité ; mais je comprends qu’un homme appliqué, qui a des connaissances variées, puisqu’il a étudié la médecine, arrive non seulement à concevoir la subordination de l’art agricole à des principes qui émanent de plus haut, mais encore à entrevoir un règne de la science gouvernant les doctrines et les opinions.

L’empire pris désormais par les sciences sur tout le domaine industriel, où elles se font céder la place par le vieil empirisme, guide nécessaire des premières entreprises, n’est que le côté extérieur de leur puissance. Le côté intérieur réside dans la réalité effective dont elles sont les seules interprètes, et dans la généralité, transformable en philosophie, qu’elles atteignent par leur ensemble. Tout le savoir est là. Cela est sans conteste pour la mathématique, pour l’astronomie, pour la physique, pour la chimie, pour la biologie; cela est sans conteste même pour la sociologie; du moins, depuis l’œuvre décisive d’Auguste Comte, le nombre de ceux qui nient que l’évolution historique obéisse à des lois naturelles va sans cesse diminuant. Que reste-t-il donc en dehors? La théologie et la métaphysique. Mais la critique historique a victorieusement établi que tout ce que l’on raconte des êtres surnaturels est légendaire et mythique, et forme un chapitre du développement social, et non un chapitre des existences visibles et démontrées. Puis, de son côté, la critique expérimentale a établi que les conceptions métaphysiques sont purement subjectives, c’est-à-dire des vues de l’esprit, qui, toutes, doivent être contrôlées à posteriori, contrôle qui en détermine la valeur, l’admission, le rejet.

— Qu’elles restent dans leurs laboratoires et leurs amphithéâtres, ces sciences téméraires! s’écrient la théologie et la métaphysique; elles n’en doivent jamais sortir, incapables qu’elles sont, dans leur infirmité et leur terre-à-terre, de s’élever jusqu’aux sublimités des idées absolues et des choses divines. — Tout-à-l’heure je répondrai à cette objurgation; mais n’est-il pas curieux de voir la théologie et la métaphysique se retirer, ayant été durement échaudées, de tous les domaines particuliers du savoir, et ne se plus réserver que je ne sais quelle généralité qu’elles façonnent à leur gré ? Ah! il n’en était pas ainsi dans les temps où leur empire, alors légitime et utile, s’étendait sur toutes les conceptions. Les astres étaient des êtres divins qui réglaient les saisons, et la terre, une déesse qui donnait ou refusait ses trésors, selon la piété ou les offenses des mortels. Jéhovah ouvrait les cataractes du ciel pour en laisser tomber les eaux du déluge; puis il mettait son arc dans les nuées. Le tonnerre était la manifestation du courroux de la Divinité, qui lançait ses carreaux vengeurs. La nature était une personne qui ne faisait rien en vain; et, dans les étranges maladies qui affligent le système nerveux, c’était le démon qui prenait possession des pauvres patients; il est vrai qu’on l’en délogeait par un exorcisme. Toutes ces conceptions, autrefois effectives et reines des croyances et des actes, sont devenues de pures imaginations dues à un autre âge; et les miracles informes et mal venus que le cléricalisme suscite çà et là de nos jours ne leur rendront pas la vie qui les a quittées. J’ajoute que faire beaucoup de miracles est mauvais signe. A l’époque où le polythéisme commençait à être singulièrement menacé, aux premier et second siècles de l’ère chrétienne, jamais sa fécondité en ce genre ne fut aussi grande. Les chapelles de Lourdes étaient partout; les eaux de la Salette abondaient, et l’on ne pouvait faire un pas sans rencontrer un miraculé. Lucien s’en moquait. Le fait est que le polythéisme eut beau s’évertuer, il ne put prévaloir contre la nouvelle doctrine, qui, à son tour, après quinze cents ans de règne, s’évertue comme lui.

Mais est-il vrai que les sciences soient incapables de former un corps d’idées générales qui fournisse un solide fondement à la vie individuelle et sociale? A ce doute M. Comte a répondu en marchant, c’est-à-dire en traçant les linéaments essentiels d’une philosophie qui, établie entièrement sur les sciences, non seulement se pose en rivale de la théologie et de la métaphysique, mais encore revendique le ralliement de ces esprits et de ces cœurs, déserteurs incessants des doctrines traditionnelles. Je ne raconterai pas cette opération à la fois décisive et opportune, déjà racontée plus d’une fois; je préfère appeler l’attention sur la mutation qui s’effectue dans le mode de penser. C’est là, en effet, le gond sur lequel tournent les rénovations sociales. De théologique ou métaphysique, le mode de penser tend à devenir positif. Cette mutation, d’abord effet particulier de chaque science particulière, prend, en revêtant le caractère philosophique, le rôle de cause à son tour, et elle agit directement dans le sens que la raison moderne affectionne. De là, sa prise d’état dans le présent et sa force dans l’avenir.

Tout est filiation et, par conséquent, transaction au sein du monde social; et une transaction se fera entre l’esprit moderne et l’esprit ancien. Aujourd’hui même on peut contempler un cas bien remarquable de relativité dans ce domaine théologique où l’absolu, prétend régner en maître. L’Afrique en est le théâtre: tandis que le christianisme, soit catholique, soit protestant, essaie infructueusement de se propager parmi les populations qui en occupent le centre, au contraire, l’islamisme, animé, lui aussi, de l’ardeur posélytique, y fait les plus grandes conquêtes et convertit à sa loi les peuples et les princes: l’islamisme, religion moins savante que le christianisme et produit d’un milieu moins avancé. Semblablement, chez les peuples chrétiens, l’esprit positif n’en pénétrera pas également toutes les fractions; mais il prendra la direction de leurs affaires sociales et politiques, comme il a pris déjà la direction de leurs affaires industrielles, laissant à toutes les croyances, à toutes les imaginations, à toutes les aspirations un seul for, mais suffisant aux satisfactions demandées, le for soit de l’individu, soit d’une collection d’individus.

Et qu’on ne croie pas que je veuille donner à la science un rôle excessif, et qui fasse taire les autres voix de la nature humaine. Sans doute, dans l’ordre intellectuel, il se rencontre quelques esprits à qui la recherche et la contemplation de la vérité dans la réalité des choses suffisent pour emplir la vie, comme, dans l’ordre moral, l’ascétisme et le monachisme ont attiré et attirent des âmes ou ardentes, ou malades, ou incomplètes, qui s’y sont abîmées. Mais ni à une aussi insuffisante nourriture, ni à une telle mutilation ne peut se résigner le monde social, tel qu’il résulte des conditions qui l’assujettissent et de l’évolution qui le développe. Il faut se conformer, sous l’empire de la science, au type qui, de bonne heure, s’est façonné par l’action des nécessités immanentes. Le bon et le beau, la morale et l’art ont grandi bien avant que le savoir eût fait de notables déterminations dans la constitution effective de l’univers. Leur prépondérance ne doit pas être diminuée; mais la science leur prépare le théâtre où, sous une forme rajeunie, ils continueront leur développement, théâtre différent de celui qu’avaient imaginé les aïeux; et cette différence comporte de nouvelles directions de conduite et de nouveaux buts d’existence.

De telles idées mettant chaque chose en sa place et chaque sentiment en son rôle, on aime à voir la Nouvelle de M. Noel représenter la famille dans sa régularité tranquille, dans sa satisfaction intime, dans sa transmission chérie. En notre temps, la famille a été violemment attaquée. Eh quoi! dira-t-on, n’est-il pas utile, juste, nécessaire de mettre à la refonte toutes les institutions du passé ? Et pourquoi la famille échapperait-elle à la rénovation générale? Sans doute, le libre examen a conquis le droit de tout soumettre à son contrôle, et ce n’est que grâce à cette indépendance illimitée qu’il a pu remplir pleinement la fonction à lui assignée par le moment révolutionnaire de l’évolution moderne. Mais toute critique a ses règles, et la critique sociologique doit avoir les siennes, méconnues tant que la sociologie elle-même est restée dans le vague d’imparfaites théories historiques. Une de ces règles est de distinguer, parmi les institutions, celles qui se développent pour s’asseoir et durer de celles qui ne sont que des organes plus ou moins transitoires; puis de reconnaître quelle est la marche du perfectionnement, et quels sont les degrés qui, définitivement acquis, ne doivent plus être remués. L’histoire montre que la famille, telle qu’elle est constituée, est relativement moderne, et qu’elle fut précédée par la promiscuité et la polygamie, qui ont toujours reparu sous une forme ou sous une autre dans les propositions prétendues rénovatrices. La famille monogame est un de ces termes acquis d’où l’on part et auxquels on ne touche pas.

Si la famille est cause de joies infinies, elle est aussi cause de beaucoup de douleurs. Il y a des larmes bien amères; mais je n’en connais pas de plus amères que celles qu’on répand pour la perte des siens. On perd les jeunes, on perd les vieux, et l’inique inclémence de la nature intervertit souvent les dates de la mort. Mais, même quand l’ordre de l’âge est suivi, ce n’est pas sans déchirement qu’on se sépare de ceux qui ont présidé au foyer domestique, qu’on se sépare d’une vieille mère qui nous a élevés. Dans la Nouvelle de M. Noel, on voit un fils, heureux de sa mère, passer avec elle une tranquille soirée, et, le lendemain, la trouver morte paisiblement dans son lit. J’ai compati à son chagrin, ayant eu aussi mon épreuve. Après une maladie que nous ne pûmes arrêter, ma mère se sépara de moi, disant: «Il faut aller retrouver les siens!» Elle avait été fille ardente et dévouée; compagne de son père dans la prison de Lyon, lors de l’insurrection de cette ville, en 1793, puis obligée de sortir lors de l’investissement par les républicains, elle recruta dans les montagnes du Vivarais quelques paysans, qu’elle mena à l’armée de Dubois-Crancé ; enfin, quand la ville fut prise, sur la nouvelle que son père avait succombé, elle voulut aller chercher ses restes, et eut l’indicible joie de l’apercevoir au haut d’un coteau, sain et sauf contre toute espérance. Ayant été telle pour son père, qu’on juge ce qu’elle fut pour son fils! Aussi, même à présent que j’ai dépassé les années qu’il lui fut donné d’atteindre, le deuil me ressaisit quand je pense à la dernière nuit, à la nuit de mort, et l’amertume me pénètre le cœur.

Depuis qu’une meilleure philosophie m’a enseigné à estimer grandement la tradition et la conservation, j’ai bien des fois regretté que, durant le moyen-âge, des familles bourgeoises n’aient pas songé à former de modestes registres où seraient consignés les principaux incidents de la vie domestique et qu’on se transmettrait tant que la famille durerait. Combien curieux seraient ceux de ces registres qui auraient atteint notre époque, quelque succinctes qu’en fussent les notices! Que de notions et d’expériences perdues, qui auraient été sauvées par un peu de soin et d’esprit de suite! Tant il est vrai qu’un grand et persévérant effort est nécessaire pour assurer la tradition, et que l’homme insouciant laisserait, abandonné à lui-même, s’effacer sa trace et celle de ses aïeux!

La philosophie positive, en cassant péremptoirement l’arrêt de condamnation que les théologies exclusives prononcent soit contre le présent, soit contre le passé, a rendu un éminent service à la tradition et à la moralité. Que faire, en effet, dans la tradition, que faire dans la morale de ces damnés et de ces damnants? La reconnaissance des descendants est due à tous ceux qui, quelles que fussent leurs religions ou leurs doctrines, ont contribué à promouvoir la civilisation, et qui, comme dit Virgile, vitam excoluere. En cet ordre grandiose d’idées, les seuls réprouvés sont ceux qui, animés de passions rétrogrades, ont nui à l’œuvre commune. Au rang des hommes les plus malfaisants en ce genre, M. Comte a mis l’empereur Napoléon Ier, par une juste indignation philosophique, que je n’appellerai pas prématurée; car je pense que l’arrêt sera ratifié par l’histoire, à mesure qu’elle s’éloignera des passions et des préjugés du moment.

Comme corollaire moral de cette imposante équité dans le passé à l’égard des générations mortes, je voudrais qu’une équité analogue s’établît dans le présent à l’égard des générations vivantes, du moins de la part de ceux qui ressentent l’influence de la philosophie positive. Un de mes excellents confrères de l’Académie des Inscriptions, qui ne partage en aucune façon mes opinions philosophiques, se plaignait à moi du mal que lui avaient fait de violentes attaques dirigées contre lui. Pour le réconforter, je lui représentai mon exemple: moi qui, assailli beaucoup plus que lui, n’avais opposé que le silence et l’impassibilité, et ne m’en étais pas plus mal trouvé. En effet, ces diatribes passionnées ne produisent pas toujours, il s’en faut, l’effet qu’un zèle aveugle s’en promet. Pourquoi, nous qui sommes instruits par notre philosophie à respecter le passé, ne nous imposerions-nous pas la loi de respecter le présent? Non que je prétende diminuer en rien la vigueur des polémiques; mais je me persuade que ces polémiques produiraient plus d’impression, si elles tenaient compte des situations, des convictions, des qualités de celui qu’elles combattent, et si, n’essayant pas de le diminuer en cachant ou en dénaturant ce qu’il vaut, elles dirigeaient tout l’effort sur les doctrines et ce qui s’y rattache en fait et en droit.

L’homme qui remplit la Nouvelle de M. Noel laisse, après une vie longue et utilement occupée, des champs bien cultivés et capables de payer largement la peine et l’industrie du travailleur. Dans cette satisfaction, il s’endort du dernier sommeil. Ce n’est pas, en effet, un vain sentiment qui nous touche quand nous avons la conscience de laisser après nous quelque chose qui porte notre marque, et que, placés de ce côté-ci du tombeau, nous considérons ce qui, de l’autre, prolongera, un peu plus, un peu moins, la durée de notre activité. A moi aussi, la vie a été longue et occupée; et, non sans une certaine complaisance, je jette le regard sur ces volumes que j’ai écrits, me figurant qu’après moi quelques mains les ouvriront et les feuilleteront. Ces perspectives sont tout l’avenir du grand âge.

Montaigne, avec sa verve habituelle, se moque du vieillard abécédaire qui continue l’écolage; ce sont ses expressions, Quelle que soit mon admiration pour la pensée et le style de l’auteur des Essais, je suis trop directement touché par cette apostrophe pour ne pas protester. Je me suis mis tard à la philosophie positive; c’est elle qui a fait de moi un vieillard abécédaire qui poursuit son écolage. Et je ne m’en repens pas. Loin de là, grâce à cette entrée tardive dans le domaine philosophique et à l’intérêt qu’il a suscité en moi, j’ai conservé dans la faculté d’apprendre une capacité quasi juvénile, si quelque chose de juvénile peut se trouver à près de soixante-quinze ans. J’apprends toujours, et mon histoire, bien que très près de sa fin, n’est pas tout-à-fait close. Dans mon horizon, désormais si étroit, rien ne me satisfait plus que d’y voir luire quelque aperçu, grand ou petit, qui étend ma vue et prolonge mon savoir.

É. LITTRÉ.

Août 1875.

PREMIÈRE PARTIE

Table des matières

I.

Table des matières

ORIGINE DE MON IMBÉCILLITÉ.

Je n’ai pas introduit la bêtise dans ma famille, elle y était avant moi. Quelques-uns de mes ascendants lui ont dû une sorte de célébrité, mais je n’ai pas eu personnellement le spectacle de cette bêtise. Mon père et ma mère étaient, au contraire, gens d’intelligence et de grande droiture. Mon père eut même un esprit très pénétrant, très fin, très vif, et j’ai regretté souvent de ne pas lui ressembler de ce côté-là. Je dis de ce côté-là, parce qu’après tout, j’ai bien hérité quelque petite chose de lui. Par exemple, mon père était un homme de très belle humeur, et, comme cette disposition ne vient pas tout entière de l’esprit, ainsi que j’en peux juger par moi-même, j’ai eu aussi ma part de gaîté.

Je vous dirai tout-à-l’heure mes gaîtés d’enfance; mais je dois auparavant vous parler de mon grand-père, ce qui, du reste, ne sera pas long. Je n’ai à vous en dire qu’un mot: le pauvre homme était bête à tel point, qu’au pays c’en était proverbial.

Ce célèbre bonhomme mourut avant ma naissance: je ne l’ai donc pas connu; mais il existe de lui un portrait que tout le monde s’accorde à trouver ressemblant.

Et ce portrait, c’est votre serviteur.

II.

Table des matières

EN QUELLE COMPAGNIE JE VINS AU MONDE.

On a toujours eu, dans notre famille, des ribambelles d’enfants: ma mère en avait eu dix-sept avant moi, et pourtant je ne fus pas le dernier.

Si j’étais devenu un personnage marquant, les biographes n’eussent failli à dire qu’on put prévoir, dès ma naissance, que je ferais mon chemin dans le monde, puisque j’y avais fait mon entrée en voiture. Je naquis, en effet, dans une voiture, ou plutôt dans une charrette, sur de la paille, entre un mouton et un veau. Voici dans quelles circonstances:

A vingt kilomètres de la ville où mon père exerçait son industrie, ma mère possédait une jolie ferme, de contenance moyenne, mais de très bon rapport. Cette ferme, depuis plus de cent ans, avait de père en fils son fermier, appelé Lagorgote. Les Lagorgote faisaient partie du domaine, comme les bâtiments et les arbres; ils y avaient même leurs racines bien autrement profondes et tenaces.

Ma mère, à qui mon père avait laissé la gérance de ce petit patrimoine, s’y était transportée pour affaires urgentes. Elle en revenait tranquille dans la voiture du fermier, lorsqu’un soubresaut un peu vif détermina inopinément mon apparition.

— Quel ouvrage! s’écria Lagorgote.

Mais ma mère, sans se troubler, le pria de continuer sa route. Lagorgote n’en resta pas moins effaré et tremblant. Son premier mot, chez nous, en apercevant mon père, fut encore:

— Quel ouvrage!

Si bien qu’en souvenir de cette aventure, mon père m’appela Quel ouvrage!

Ce nom me fut conservé jusqu’à l’âge de huit ou neuf ans; mais, vers ce temps-là , sans doute, il devint évident qu’il n’y avait pas tant à s’extasier sur mon compte, et l’on cessa de m’appeler ainsi.

J’ai dit que, dans la voiture du fermier Lagorgote, il y avait, au moment de ma naissance, un mouton et un veau. Les pauvres bêtes poussèrent un petit beuglement, un petit bêlement sympathiques, et, pleines d’attention, se serrèrent l’une contre l’autre, pour laisser plus de place à ma mère et à moi,

Ma mère m’a conté cela cent fois, et le ton d’amitié qu’elle y mettait pour ces complaisants témoins de ma naissance ne manqua pas de me faire prendre en grande affection les veaux, moutons et paysans..... A cette heure même, après tant d’années, je ne puis voir sans plaisir une charrette rustique transporter du bétail.

III.

Table des matières

LES PREMIERS SIGNES DE MON INCAPACITÉ.

Mes frères et mes sœurs n’avaient pas tous vécu, mais il en restait de quoi composer encore une rare famille; déjà deux de mes sœurs étaient mariées et mères lorsque je naquis, et j’eus des neveux plus âgés que moi. L’un de mes plus lointains souvenirs est celui d’une bataille où je fus par ces neveux, mes aînés de quelques mois, houspillé de la belle manière. Mais j’avais de grands torts, à ce qu’il paraît; je leur avais fait des grimaces parce qu’ils m’appelaient: «Mon oncle!» qualification dont j’étais effrayé, car j’avais déjà cette infirmité cérébrale de ne pouvoir me sentir affublé d’aucun titre. Et cette infirmité m’a fait beaucoup de tort dans ma vie.

Outre mes sœurs déjà mariées, il y avait un frère à l’Ecole Polytechnique, un autre à l’Ecole de Droit; d’autres étaient au collège en qualité d’externes, et les plus jeunes restaient à la maison. Tous ou presque tous ont su jouer un rôle en ce monde: l’administration, les sciences, les arts, la politique, l’industrie, le commerce, leur ont permis à tous de se faire «une position.» Notre nom a dû même à l’un d’eux de devenir très retentissant. Comment se fait-il que, seul de la famille, je sois resté obscur, obscur à tel point, que, pendant des années, j’ai vu plusieurs de mes frères ne pas même se souvenir de moi? Je ne m’en suis pris de ce fait qu’à mon incapacité native de supporter la vie dispendieuse et bruyante.

Ce ne furent pas eux qui s’éloignèrent de moi, c’est moi qui m’éloignai d’eux. Ils recherchaient l’éclat, le bruit, l’activité fiévreuse; Paris les attirait: tous ou presque tous s’y sont fixés, tandis que, pour moi, c’était trop déjà que la ville de province où nous étions nés. Mon attraction était ailleurs; je ne pensais qu’à retourner parmi les bestiaux, et, si quelque fée, comme aux anciens contes, fût apparue, me donnant le choix de conduire ou le char de l’Etat ou la carriole à veaux du père Lagorgote, j’eusse opté sans hésitation pour la chère carriole.

IV.

Table des matières

NOUVEAUX SYMPTOMES AFFLIGEANTS,

Malgré ces goûts champêtres, je fus mis, comme tous mes frères, au collège; je m’y ennuyai beaucoup et n’y appris pas grand’chose. Il est vrai qu’on n’exigeait pas beaucoup de moi, parce que de bonne heure mon incapacité avait frappé tout le monde. On ne me trouvait ni méchant ni vicieux; j’étais seulement un pauvre écolier «sans moyens.»

Mais c’est ici que j’ai à faire un aveu qui va vous surprendre: s’il eût été en mon pouvoir d’acquérir sans effort, sans travail, sans ennui, les «moyens» de mes frères et de mes camarades, je n’y eusse pas consenti; si quelqu’un, pendant mon sommeil, me les avait inculqués, j’eusse tout fait au réveil pour m’en débarrasser. Je me trouvais heureux dans mon état, heureux d’être «sans moyens.» Je soignais ma bêtise, je la cultivais, la nourrissais avec un plaisir d’autant plus vif et d’autant plus profond, qu’il était secret.

La maison que nous habitions était située à l’entrée de la ville, sur le bord de la route. Aux jours de marché, le matin, dès l’aube, passaient sous les fenêtres de ma petite chambre les voitures des paysans. A genoux sur mon lit, je les contemplais avec félicité. Tout le reste du jour, on pouvait me croire, et j’étais, en réalité, assis tranquillement sur les bancs du collège; mais, en imagination, j’étais à gambader et courir chez le père Lagorgote.

Bien que je fusse le seul de ses enfants sur lequel mon père ne fondât que peu d’espérances, je ne reçus jamais de lui aucun reproche.

On approchait des vacances, et j’étais au milieu de ma douzième année, lorsqu’un de mes frères, au collége, obtint le prix d’honneur. Ce fut dans la famille une inexprimable joie; pour fêter le triomphateur, il fut convenu que l’on irait, toute la maisonnée, passer huit jours à Paris. Mais mon père vit très bien que, pour moi, ce voyage était loin d’être le plus doux rêve.

— Il faut pourtant, me dit-il, que tout le monde ait son contentement; qu’est-ce qui te ferait plaisir?

Je répondis que ce serait de passer les vacances chez le papa Lagorgote.

Cette faveur me fut accordée. Deux jours après, je quittais donc la ville, et j’arrivais à la ferme éperdu de bonheur.

V.

Table des matières

MA JOIE CHEZ LE FERMIER.

Ah! que l’on était bien, qu’on respirait bien, que l’on vivait bien aux champs, sous les vieux arbres, au bord de la rivière, dans les blés et les bois! et comme c’était gai, beau, vivant, vivifiant partout! tous les sens à la fois tenus en éveil par les sons, les parfums, la vue!

Mais l’impression profonde, l’impression d’adoration et de respect me vint moins encore des choses que des gens.

Lorsque tous les matins, au chant du coq, au lever du soleil, je voyais papa Lagorgote donner à tous ses ordres, surveiller, diriger, activer la moisson; lorsque je voyais les faucheux, sur un signe de sa main, enlever à la terre ses grains, ses fourrages, qu’on portait ensuite à la grange; quand, avec ça, je voyais au parc, à l’étable, aux écuries, aux porcheries, aux basses-cours, toutes ces bêtes qui lui donnaient leur laine, leur lait, leurs œufs, leur chair, le père Lagorgote devenait à mes yeux comme le maître du monde.

Un jour que je le vis ensemencer un champ, lançant son grain devant lui avec un geste plein d’ampleur et de majesté , je fus saisi d’une telle émotion, qu’il m’en est resté pour lui toute ma vie un respect que je n’eusse éprouvé (qu’on me le pardonne) pour aucun habitant des villes.

Le cher homme était, du reste, on ne peut plus digne d’estime: honnête et loyal en toutes choses, il avait, avec cela, une sérénité, un calme, une justesse d’esprit, qu’on peut retrouver chez d’autres paysans, mais qu’à la ville il me semble n’avoir remarqués au même degré chez personne.

J’avais entendu dire cent fois que les gens de la campagne étaient ignorants; mais un tel reproche ne pouvait évidemment s’appliquer au père Lagorgote: il savait labourer, façonner, ensemencer la terre; il savait recueillir les engrais, élever, soigner les bestiaux; il savait tailler, greffer, écussonner les arbres; je m’apercevais même qu’aux cas ordinaires il était un excellent légiste.

Je trouvais aussi que, tout en parlant mal ou plutôt tout en parlant bien la langue du village, il était amusant et instructif à entendre: original, plein de verve et de gaîté , il tenait des propos qu’on eût écoutés interminablement.

J’avais été pris par lui en grande affection, d’abord parce qu’il m’avait vu naître, ensuite parce qu’il me vit entrer dans ses goûts. Je n’étais peut-être pas apte à faire un avocat, un médecin, un homme de banque, un industriel, ni un commerçant; mais il n’y aurait pas à cela grand mal, disait-il à mon père, si je devenais un bon agriculteur.

Qu’on juge si j’étais heureux quand il parlait ainsi!

VI.

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SOTTISES DE GAMINS EN ATTENDANT MIEUX.

Je n’avais été jusque-là qu’un enfant renfermé en lui-même et d’apparence assez triste; je devins autre à la ferme, c’est-à-dire que j’y devins plus remuant et plus gai. Comme toujours chez les enfants, ma gaîté se manifesta par des espiègleries, — car je n’ai été un saint ni dans mon enfance, ni dans ma virilité.

J’avais pour camarades d’abord les petits Lagorgote, c’est-à-dire Gorgotin, qui avait treize ans, et Gorgotine, sa sœur, qui en avait neuf.

Mais, outre Gorgotin et Gorgotine, il y avait le vacher Désir, un gars de quatorze ans, qui peut-être n’eut jamais son pareil à grimper dans les arbres, dénicher les nids, monter à cheval, tendre des trébuchets, faire des ricochets, pêcher, barboter, nager, construire des radeaux, barrer les ruisseaux, tracer des canaux. Et comme il jouait du galoubet! quelles leçons en tous ces arts il nous donnait, à Gorgotin, à Gorgotine et à moi!

Ce vacher Désir était le fils d’une pauvre femme du pays, très honnête, et l’enfant lui-même était des mieux doués. Lagorgote et sa femme l’avaient recueilli dès l’âge de cinq ans, l’avaient envoyé à l’école de sept à treize ans, et maintenant on lui confiait la surveillance des vaches et toutes sortes de petits travaux, dont il s’acquittait avec intelligence. Honnête, affectueux, dévoué, de mœurs et d’habitudes irréprochables, il faisait, lui aussi, partie de la famille; mais c’était, quant au reste, le gamin des gamins.

Après lui, venait Gorgotin. Je dis après lui, parce que Désir était notre maître à tous, parce que, même à cause de son âge et de sa force, et de son amitié pour nous, il fut vingt fois notre protecteur contre les moqueries, les taquineries et même les coups des galopias du pays.

En voici un exemple:

La maman Lagorgote, un jour de fête, venait de lui faire cadeau d’un bel habillement de petit drap gris. Pour qu’il l’étrennât, nous étions allés, Gorgotin et moi, nous promener avec lui dans le village. Mais ne voilà-t-il pas qu’un malencontreux ramoneur, en son costume de ramoneur, tout noir et plein de suie, s’avisa de se moquer de nous. Le coup de poing que lui lança Désir ne se fit pas attendre... les deux gars s’empoignent, roulent à terre; nous réussissons pourtant, Gorgotin et moi, à les séparer; mais dans quel état se trouvaient le pantalon, la veste et le gilet du malheureux Désir! Gorgotin et moi n’étions pas beaucoup plus propres. Jugez de l’accueil que nous fit, au retour, la maman Lagorgote!

Gorgotine était naturellement plus tranquille que nous; mais parfois aussi nous l’entraînions dans le tourbillon de nos jeux, et la pauvre petite nous y servait en esclave innocente et soumise. C’était elle toujours que nous chargions de nos commissions les plus saugrenues.

Il y avait aussi dans la maison Mademoiselle Paméla, que Gorgotin, Désir et moi, nous abominions. Nous l’abominions, savez-vous pourquoi? parce qu’elle s’appelait Paméla, parce qu’elle avait deux grands yeux bêtes, écarquillés, parce qu’elle avait une jambe trop longue et les deux bras trop courts, et parce que Gorgotine était sans cesse occupée d’elle. Aussi prîmes-nous la résolution coupable de jeter à la rivière la douce demoiselle.

Mademoiselle Paméla était une poupée que Gorgotine, toute la journée, soignait, habillait, tripotait, dorlotait comme une véritable personne, vivante et très chère. Cette singerie de petite fille m’avait toujours crispé les nerfs, et je fus le véritable instigateur et organisateur du complot. J’en fus même aussi l’exécuteur.

Ayant trouvé Paméla seule, étendue sous un arbre près de la maison, je la glissai prestement sous mon bras, et, deux minutes plus tard, la pauvrette flottait et se balançait poétiquement sur les ondes.

Gorgotine, ne la retrouvant plus, chercha, pleura, se lamenta; mais on lui fit entendre que, sans doute, Paméla avait été emportée et croquée par le petit chien Lorient, qui déchirait, perdait tout au logis...

L’aventure paraissait oubliée, lorsque Gorgotine, quinze jours plus tard, se promenant au bord de la rivière, aperçut Paméla noyée, en lambeaux, presque pourrie, au fond de l’eau. Elle appelait Désir pour la repêcher; mais Désir n’était pas là, et c’est moi qui fus le sauveteur. Et quel sauveteur! Je me servis d’une fourche à fumier pour repêcher l’aimable naufragée, mais je lui fourrai l’instrument en pleine poitrine, et la malheureuse, au sortir de l’eau, n’avait plus forme humaine.

Pour consoler Gorgotine, nous proposâmes de faire à la poupée un bel enterrement. L’offre fut acceptée. Vous dire les folies que nous imaginâmes pour cet enterrement ne serait pas possible. Il fallait un corbillard digne de la défunte: deux citrouilles en fournirent les matériaux. L’une de ces citrouilles, creusée et taillée artistement, forma le corps de la voiture funèbre; avec la peau de l’autre on fit les roues et tous les accessoires. Paméla y fut déposée sur un lit de roses, et, doucement traînée par Lorient, qu’on avait, à cet effet, richement harnaché , elle fut conduite au dernier gîte avec chants et procession. Et quels chants! Désir, en tête du cortége, jouait mélancoliquement de son galoubet, Gorgotine, moitié pleurant, moitié riant, prenait part à la solennité. Mais quels ne furent pas son étonnement et sa colère, lorsqu’à l’endroit où nous avions déposé si solennellement la chère poupée, elle vit, le lendemain, se dresser une croix sur laquelle on lisait:

Sous cette croix gît Paméla,

Personne pleine d’innocence.

Quelle chance de la voir là !

Quelle chance!

VII.

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RETOUR A LA VILLE

Lagorgote avait été tout près de se fâcher; mais, en présence du quatrain qui précède, il rit et se calma; tant il est vrai que, même au village, on est sensible aux beaux vers.

Les vacances malheureusement approchaient de leur terme, et je dus, un matin, remonter avec Lagorgote dans sa voiture à veaux, pour retourner à la ville.

J’eusse été inconsolable de quitter la ferme sans le désir très vif que j’avais de revoir ma mère, mon père et mes sœurs. Quant à Messieurs mes frères, j’avais hâte de les entendre parler de leur voyage, espérant bien aussi leur parler du mien, et persuadé que, dans mes récits, j’aurais sur eux l’avantage; car il ne me venait pas en tête qu’ils eussent pu rien voir à Paris de plus beau que la ferme de Lagorgote.

Mais, sur ce point, mon imbécillité ne tarda de m’être révélée.

Mes frères étaient revenus de Paris avec tant d’aplomb, avec un tel air de suffisance; ils avaient d’ailleurs des manières si polies, tandis que moi, j’étais devenu si rustique, si simple et si benêt, que j’en fus décontenancé.

Ils parlaient, parlaient avec d’interminables éloges des palais, des jardins, des monuments, des rues; mais l’enthousiasme était à son comble quand ils en venaient au chapitre théâtres. Ils m’en racontaient les merveilles, m’en décrivaient les décors (paysages, campagnes et forêts magnifiques). Il est vrai que ce qu’ils avaient vu en imitation et en peinture, moi, je l’avais eu dans la réalité ; mais, pour rien au monde, je n’eusse osé en faire la réflexion tout haut. Mes sœurs me vantaient, pleines d’émotion, les concerts qu’elles avaient entendus. Comment leur dire, ô mon Dieu! que j’avais appris d’un vacher à jouer du galoubet? C’eût été me couvrir d’un ridicule éternel.

Un autre trait me condamna tout-à-fait au silence:

Mes frères avaient fait la connaissance du fils d’un député influent, et qui peut-être, disaient-ils, allait devenir ministre. Ce fils de député était un garçon de quinze ans, dont on parlait avec un tel enthousiasme, que je n’osai souffler mot de Gorgotin ni de Gorgotine, et bien moins encore du pauvre Désir, mon maître de musique.

Je voyais bien, d’ailleurs, que tout le monde me trouvait, sans le dire, plus niais encore que par le passé , et vraiment j’étais en cela de l’avis de tout le monde; mais je l’ai déjà dit, le sentiment de cette infériorité ne m’attristait pas. Je me trouvais bien d’être ainsi.

Je repris ma vie silencieuse au collége. Le monotone établissement ne me paraissait d’ailleurs ni plus ni moins triste que les années précédentes. Ma plus vive préoccupation était de savoir si je pourrais passer à la ferme les autres vacances. J’en eusse acheté la permission au prix des plus grands sacrifices; aussi faisais-je de mon mieux pour contenter mon père. Ma conduite fut bonne; mais je continuai d’être dans les derniers aux compositions, tant ma cervelle était réfractaire à toutes les leçons. J’eus pourtant d’assez bonnes places en arithmétique. Désir, qui calculait très bien, m’avait donné du goût pour ce genre d’étude, et je tenais à ne lui être inférieur en rien; je m’étais promis, si je retournais à la ferme, d’en revenir son égal, même en l’art de jouer du galoubet.

VIII.

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LE JEUNE ARTHUR.

Les écoliers ont une manière à eux de diviser l’année, basée sur ces deux dates solennelles: grandes vacances et vacances de Pâques.

Les vacances de Pâques amenèrent pour nous, cette année-là, un événement d’importance. J’ai parlé du jeune Parisien dont mes frères avaient fait la connaissance. Eh bien! il nous fut annoncé que M. Arthur (c’était son nom) viendrait passer sa semaine de congé chez nous.

Recevoir un Parisien, c’était en province une chose rare alors, car on voyageait peu, et l’invention des chemins de fer n’était pas même encore au rang des choses rêvées; qui l’eût annoncée eût passé pour un fou.

Je me rappelle les rires, les exclamations d’incrédulité qui accueillirent, quelques années plus tard, la nouvelle que quelqu’un avait eu la pensée de faire traîner par une machine à vapeur des voitures placées sur des rails en fer ou en bois. Les gens d’esprit furent unanimes à déclarer impossible une telle entreprise. Je n’étais qu’un enfant «sans moyens,» mais j’eus un tel désir que l’invention fût possible, qu’en vérité, je me la figurai telle.

Mais revenons à notre jeune Arthur, pour lequel, huit jours à l’avance; on faisait des préparatifs; car ma mère et mes sœurs se faisaient une affaire de cette réception d’un bambin de quinze ans. Il est vrai que ce bambin était fils d’un orateur politique très en vue. D’ailleurs, je l’ai dit, on ne voyait pas en province des Parisiens tous les jours, et n’en recevait pas chez soi qui voulait.

Le jeune Arthur nous arriva donc un soir par la diligence.

Aux éloges incessants que l’on faisait de lui, je m’étais figuré un superbe gaillard, brillant et vigoureux; mais voilà que M. Arthur était un petit être pâle, fluet, fragile, myope, ne voyant à dix pas..... Sa figure eût pu être agréable, mais l’habitude du lorgnon l’avait rendue grimaçante.

Quant à de l’esprit, il en avait; mais il en eût eu davantage si son babil, quoique amusant, n’eût été un babil d’emprunt. Il est vrai que, même à travers tout cela, on sentait le bon garçon. Plusieurs choses en lui cependant me blessaient: l’absence de laisser-aller, de spontanéité, de candeur. Je ne dis rien de mon appréciation à personne, mais je plaçai dans mon estime l’ami de mes frères bien au-dessous de mes amis à moi, Désir et Gorgotin.

Je fus mis cependant à une rude épreuve. Arthur jouait de la clarinette, et même il en jouait avec talent, avec goût, comme quelqu’un qui a reçu d’excellentes leçons; mais, sans entamer là-dessus aucune discussion avec personne, je continuai à ne trouver, pour moi, rien de comparable au galoubet de mon ami Désir: tant sont indestructibles les impressions premières! En voulez-vous la preuve? J’ai la certitude aujourd’hui que le galoubet n’est qu’un pauvre instrument, j’ai la certitude que Désir n’était et n’est encore (qu’il me le pardonne! ) qu’un pauvre musicien; eh bien! même en sachant cela, rien n’est capable de me remuer le cœur comme d’entendre au loin, le soir, dans la vallée, résonner le cher instrument. Dans le plus sombre exil, un air de galoubet m’eût rendu la patrie; la clarinette, jamais.

Disons, pour terminer ce chapitre, qu’on promena partout le jeune Parisien; qu’il vit, avec mes frères, les curiosités de la ville, mais que rien ne semblait l’intéresser beaucoup, parce que rien, à ses yeux, n’était comparable à Paris, parce que, volontiers, il eût trouvé le ciel moins brillant en province qu’au Palais-Royal.

Il avait une grande politesse, mais cette politesse était froide et me tint à distance; il en fut tout autrement de mes frères, qui prirent pour lui beaucoup d’amitié.

Sa visite n’en eut pas moins sur mon esprit une influence décisive; elle fut cause que, de plus en plus, je m’attachai à la campagne, à la ferme, aux amis que j’y avais laissés, et que j’espérais tant y revoir aux grandes vacances.

IX.

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UNE LEÇON BIEN COMPRISE.

Mais les grandes vacances arrivèrent, et je ne revis pas mes amis, je ne revis pas la ferme, et voici quelle en fut la cause malheureuse.

La distribution des prix allait avoir lieu, lorsqu’un de mes frères, qui venait d’achever sa rhétorique, tomba malade et mourut en quelques jours.

Je n’insisterai pas, lecteur, sur cet événement: vous avez eu vos peines, il est inutile d’y en ajouter d’autres. Je dois vous dire pourtant que celui de mes frères qui venait de mourir était un des bons élèves de sa classe; il obtint, en effet, à la distribution des prix, les principales nominations; mais ce triomphe ne devait être, à dix-sept ans, qu’un triomphe posthume.

La mort inopinée de ce garçon plein de vie, intelligent et laborieux, jeta mon père dans un accablement silencieux qui me surprit et m’émut, plus même que ne le firent les larmes de ma mère.

A quel point nous avons été chers à nos parents, nous ne l’apprenons qu’en ayant, à notre tour, des enfants. Cependant je commençai de comprendre jusqu’où allait pour les siens l’affection de mon père. D’ailleurs, j’avais moi-même, et nous avions tous du chagrin de la mort de ce frère..... Je sus ainsi combien sont profonds les attachements de famille. J’avais fermé l’oreille, dans mon enfance, à bien des leçons, mais celle-ci fut entendue et comprise.

Ma mère, deux ou trois jours après la catastrophe, nous recommanda de ne faire aucun projet de sortie pour les vacances qui allaient commencer, parce qu’elle tenait, nous dit-elle, à nous voir chaque jour réunis autour de notre père.

X.

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UNE BONNE VISITE.

J’eus pourtant, dans ces tristes vacances, un jour de grande joie. Lagorgote, un matin, arriva chez mon père. J’appris par lui que tout allait bien à la ferme; je le questionnai sur les gens, sur les bêtes; mais, lorsqu’il partit, combien j’eus le cœur gros de ne le pouvoir suivre! Je le chargeai de compliments pour toute la famille; je l’accompagnai jusqu’à son auberge, où je le vis monter dans la chère carriole. J’embrassai Coco, le petit cheval bai sur lequel j’avais pris, avec Désir, mes premières leçons d’équitation, et tout bas je lui recommandai, au doux animal, de saluer pour moi bien amicalement la Noire et la Barrée, mes vaches favorites.

Cette entrevue avec le fermier eut pour moi le meilleur résultat; je repris mes rêves de campagne et retrouvai quelque plaisir à vivre.

Mon père, de son côté, s’était remis au travail, et nous vîmes enfin un peu de gaîté reparaître sur son visage.

XI.

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L’INDUSTRIE PATERNELLE.

Ai-je dit quelle était la profession de mon père? Je ne le crois pas; il est utile pourtant que vous le sachiez.

Fils d’un serrurier de campagne et. serrurier lui-même, il était venu s’établir dans la ville où nous habitions; c’est là , d’ailleurs, qu’il avait terminé son apprentissage; car, s’il s’en fût tenu à son bonhomme de père, jamais il n’eût su le métier, parce que le grand-père lui-même, assez entendu aux serrures, n’eût pas été capable de construire un tourne-broche. Ce vieux grand-père ignorant était celui dont j’ai parlé , avec lequel, paraît-il, j’ai tant de ressemblance.

Mon père devint, au contraire, fort habile et succéda plus tard à son patron, dont il épousa la fille unique.

C’était le temps où commencèrent à paraître les mécaniques à filer. Mon père, appelé à réparer quelques-unes de ces machines, ne tarda pas d’en saisir la construction; il y apporta même quelques perfectionnements, se mit à en fabriquer lui-même et peu à peu se vit à la tête d’un and atelier.

Du reste, le travail était pour lui un bonheur; il y retrouvait la serénité, l’enjouement. C’était plaisir de le voir à ses machines, qu’il travaillait à monter pièce à pièce de ses propres mains.

Et puis il aimait le fer. Le bruit du fer, l’odeur du fer le charmaient. Il nous avait construit en fer tout un mobilier de sa façon. Il sut, à toutes choses, appliquer la serrurerie et la quincaillerie. Et, dans tout cela, que d’objets ingénieux! que de recherches! que d’invention! et quelle joie à chaque difficulté vaincue! Ai-je besoin de dire qu’il adorait sa profession? Travailler le fer était, à ses yeux, le premier des arts, le fer étant, disait-il, la base de tout, puisque l’agriculture même, sans lui, ne serait pas possible.

Eh bien! comment cela s’est-il fait? Je ne le saurais dire; mais pas un de ses fils ne continua cette profession, pas un même ne parut y songer. Mes frères avaient tous la cervelle à Paris, et moi je l’avais aux champs. Je dois ajouter encore ce détail: mon père, en sa qualité de mécanicien, aimait à s’occuper même de la mécanique céleste, et nous reçûmes tous de lui nos premières leçons d’astronomie. Il nous avait construit une fort jolie machine, à l’aide de laquelle il nous expliquait le système planétaire. J’avais quelque aptitude, je l’ai dit, pour les mathématiques et la géométrie. Ces notions d’astronomie furent donc pour moi un très bon complément et comme une suite naturelle à la seule étude qui, jusque-là, m’eût été possible.

XII.

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TOUT VA MIEUX.

L’année suivante fut la meilleure que j’aie eue au collège. On commença de nous y enseigner quelques éléments de physique, et je pris goût à cet enseignement, à tel point qu’à la fin de l’année, j’obtins un second prix.

Si, de ce côté, je m’intéressai davantage à l’étude, je fus aussi moins sauvage avec mes camarades. Je pris part à leurs jeux, comme je ne l’avais pas encore fait, et fus bientôt parmi les plus forts aux barres, à la balle, à la sauterelle; cependant je causais toujours peu, parce que, sur trop de choses, nous n’aurions pu nous entendre: ils avaient dans la tète des idées, des théories, des systèmes, et je n’y avais, moi, que bestiaux et paysans.

Je tâchais de cacher, sur ce point, mon infériorité.

Mais, aux barres, à la balle, à la sauterelle, au cheval fondu, au père Larillon, je reprenais avantage, ça me suffisait.

A la fin de l’année, le prix de physique fit grand plaisir à mon père, et cela me valut (jugez de ma joie! ) d’être envoyé pour toutes les vacances à la ferme.

XIII.

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NOUVEAU SÉJOUR AUX CHAMPS.

Je la revis, cette ferme bien-aimée! En deux ans, tout y avait changé , tout s’y était embelli: les arbres avaient plus d’ampleur, les bosquets plus d’ombrage. Et puis, ô prodige! ô surprise! les génisses étaient maintenant vaches, et les poulains chevaux.

Désir était devenu presque un homme: il commençait à faucher, et même, quelquefois déjà , il avait conduit la charrue.

Gorgotin et Gorgotine avaient aussi beaucoup grandi; mais ne voilà-t-il pas que le malheureux Gorgotin s’était mis en tête de devenir un homme de plume! Lagorgote avait longtemps résisté à ce projet; mais, frappé de son idée, le pauvre garçon se montrait tellement impropre aux travaux des champs, qu’il fallut le placer, en qualité de petit clerc, chez l’huissier du village. Désir avait essayé, lui aussi, de le détourner de son projet, mais sans y réussir.

Gorgotin n’apparaissait donc plus à la ferme que le matin, le soir et les jours de fête.

Gorgotine, qui avait maintenant onze ans, aidait sa mère au ménage et ne gaminait plus avec les garçons; je vis aussi, avec un malin plaisir, que Mademoiselle Paméla n’avait point été remplacée, et que notre petite algarade d’il y a deux ans avait décidémeut mis fin au régime de la poupée.

Il ne me restait donc plus à la ferme d’autre compagnon quotidien que Désir; mais, pendant deux mois, je ne le quittai pas, prenant part à tous ses travaux: aux champs, à la grange, aux écuries, aux bergeries, et, ma foi! ne m’en tirant pas trop mal. A la fin des vacances, j’eusse pu faire un bon valet de ferme, et croyez que j’étais fier de ma capacité. Ce baccalauréat rustique, à mon avis, vaut bien l’autre, et même, en ce temps-là, je vous l’eusse bellement déclaré préférable. Je devais être, pour beaucoup de gens, un objet d’étonnement et de pitié ; mais j’avais là-dessus une philosophie rare: je n’y pensais pas. J’allais droit devant moi, guidé par mon instinct et mes goûts; ou plutôt, je n’allais pas, je restais, je m’attachais de cœur aux lieux où je trouvais ma vie, prenant racine, moi aussi, sur le domaine des Lagorgote.

XIV.

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UN VOYAGE D’EXPLORATION LOINTAINE.

Cependant, Désir et moi, un soir, après avoir, à notre cœur content, joué du galoubet, nous fûmes atteints de la fantaisie, non pas de nous enraciner, mais de prendre vol et de faire ensemble un voyage. Nous n’avions jamais vu la mer, la ferme n’en était pourtant éloignée que de vingt-six kilomètres ( on disait en ce temps-là six lieues et demie). Nous résolûmes de nous y transporter à pied, un dimanche, et d’y emmener avec nous Gorgotin; mais Lagorgote, informé de notre projet, nous conseilla de prendre la carriole.

— En trois petites heures, avec Coco, vous ferez le trajet, nous dit-il; ça vous permettra de vous promener un peu là-bas, d’y rester plus longtemps et de rentrer plus tôt.

Mais il nous fut enjoint que pas un autre que Désir ne conduirait la carriole, ne soignerait Coco et ne dirigerait l’expédition. Et puis, nous devions être rentrés avant la nuit.

Le lecteur nous voit-il tous les trois en route, assis dans la chère carriole, sur la même planchette: Désir à droite, tenant le fouet et les rênes; Gorgotin au milieu et moi à sa gauche, seize ans, quinze ans, quatorze ans, libres, gais, radieux comme l’aurore qui nous éclairait! Nous avions tout préparé dès l’aube, et le soleil n’était pas levé, que déjà nous filions...

On était aux premiers jours de septembre, et le temps s’annonçait admirable. Au froid un peu vif du matin succédait un beau soleil, qui doucement nous échauffait et nous égayait. D’ailleurs, en nous éloignant de la ferme, tout devenait pour nous sujet de surprise, d’admiration, d’interrogations mutuelles. Qu’était-ce que ceci? Qu’était-ce que cela? Quels singuliers peuples! Un peu plus, et je vous le dis, nous nous fussions crus les explorateurs de régions inconnues.

Le petit port de mer, but de notre voyage, nous fit pousser de bien autres exclamations. Nous prîmes pour des Troglodytes, pour des Topinambours, pour des Samoyèdes, pour des races encore plus étranges, les premiers marins que nous aperçûmes. Ils avaient des boucles d’oreilles! Jamais nous n’avions entendu parler de pareil ornement à des oreilles d’homme ailleurs que chez les sauvages. Nous eussions ri, si les bonnes et loyales figures de ces marins n’avaient tout de suite éveillé notre sympathie.

Si les marins nous avaient étonnés, jugez de l’impression que put nous causer la vue de la mer! Un poëte, un romancier essaieraient de vous la décrire; quant à moi, je m’en garderai bien, ne croyant pas la chose possible, même avec du talent; que serait-ce donc de moi, qui n’en ai pas, si je m’imposais sottement une telle tâche?

Nous eûmes le spectacle de la marée montante et d’une mer agitée; cela n’empêcha pas que Désir, qui nageait très bien, ne voulût se baigner, et, ma foi! quoique moins bons nageurs que lui, nous nous décidâmes à l’imiter; nous avions, d’ailleurs, sous les yeux l’exemple d’une vingtaine de baigneurs de même âge que nous, et nous goûtâmes pour la première fois les voluptés de la mer.

Nous avions laissé Coco dans une petite auberge, à l’intérieur de la ville; nous y allâmes dîner. Jamais aucun de nous n’avait eu pareil appétit. Nous retournâmes au bord de la mer passer une couple d’heures à recueillir des cailloux, des varechs. des coquillages et toutes sortes de curiosités inconnues, entre autres des orties de mer (Méduses), dont nous ne pouvions, à notre grande surprise, déterminer la nature.

Notre voyage fut, au retour, aussi joyeux qu’à l’aller et ne donna lieu à aucune aventure extraordinaire. Mais ce voyage au bord de la mer eut une influence féconde sur notre vie, à Désir et à moi, et voilà pourquoi je vous l’ai raconté.

Souvenez-vous seulement des orties de mer!

XV.

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ÉCOLAGE MUTUEL.

J’avais trois semaines encore à rester à la ferme; j’y continuai gaîment mes apprentissages avec Désir. Mais il arriva une chose à laquelle nous n’avions point pensé : pendant qu’il me formait si bien aux travaux rustiques, moi, de mon côté , sans y prendre garde, je fis dans un autre sens son éducation.

Cela commença un matin, dans la rivière où nous étions à barboter ensemble: à propos de ce fait rappelé par Désir, qu’un caillou au-dessous de l’eau semble moins lourd qu’au-dessus, je lui expliquai que, dans l’eau, tout objet pèse en moins le poids du liquide dont il tient la place.

Un autre jour, pendant un orage, mes explications du tonnerre firent sur son esprit une si forte impression, qu’il continua plusieurs soirs à m’interroger sur le même sujet. Je mis dans mes réponses un tel ordre, une telle clarté , les accompagnant de quelques expériences faciles; je savais si bien toutes ces choses, qui venaient de me valoir un prix; j’avais, d’ailleurs, un élève si attentif et si intelligent, que le résultat de ces leçons dépassa ce qu’on eût pu prévoir.

Désir m’avoua plus tard que souvent il avait passé une partie des nuits sans dormir, tant il avait à cœur de comprendre et de retenir des choses si nouvelles pour lui.

Aussi, les vacances finies, lorsque je partis. il me dit:

— Tu es heureux de retourner au collége!

Et moi, je répondis:

— Tu es heureux de rester à la ferme!

Peut-être semblera-t-il que nous avions raison tous les deux.

XVI.

Table des matières

L’EXAMEN.

Il me fallut passer encore deux années au collége, car je devais être reçu bachelier: mon père y tenait; et j’y parvins en effet, mais je n’y parvins qu’après deux examens manqués. La préparation de ces malheureux examens me causa un cassement de tête qui eût pu me rendre fou; il ne m’en advint, je crois, qu’une recrudescence légère d’incapacité...

Du reste, j’étais, sur plusieurs points, d’une faiblesse désespérante, et je n’eusse été reçu ni au troisième, ni au quatrième examen, si mes bonnes réponses en mathématiques et en physique, et si ma bonne conduite n’eussent rendu pour moi les examinateurs bienveillants. J’eus en littérature, en rhétorique, en philosophie, des réponses restées proverbiales et qui, je crois, à cette heure, sont encore citées comme traits exceptionnels d’imbécillité.

Toutefois, durant ces deux années, j’avais augmenté mon petit avoir scientifique d’une étude qui n’entrait point alors dans le programme du baccalauréat. J’avais commencé d’apprendre la chimie, et, pour cela, je n’avais eu qu’à suivre un cours public que faisait le dimanche, dans notre ville, un excellent professeur.

Mais j’avais en tête une bien autre étude, dont je parlerai tout-à-l’heure.

XVII.

Table des matières

CONTINUATION DE L’ÉCOLAGE MUTUEL.

Peut-être le lecteur désire-t-il savoir si, dans ces deux années, je retournai à la ferme? Certainement, et ce qui s’y était commencé aux deux vacances dont j’ai rendu compte se continua aux deux vacances suivantes. Désir continua de m’initier aux travaux agricoles, et moi je lui continuai mon petit enseignement. Je pus même ajouter à mes explications des phénomènes physiques quelques éléments de chimie, et Désir comprit parfaitement sinon le détail, du moins la portée de ces sciences. Sans doute il eût été incapable de subir un examen, mais il avait retenu de ces leçons ce que retient tout bon esprit pour se donner une idée des lois de l’univers. Je dois même ajouter qu’en garçon entendu, il sut plus tard tirer de ses connaissances plusieurs applications utiles.

J’avais élargi, je l’ai dit, le cercle de mon enseignement à Désir; lui de même à mon égard. Le goût pour l’histoire naturelle que déjà m’avaient vaguement inspiré les orties de mer me revint plus fort, sous l’influence des leçons de Désir. Il était grand éleveur d’abeilles, en ayant lui-même en sa possession plusieurs ruches, dont il tirait chaque année, en moyenne, pour deux cents francs de miel. Il avait, d’ailleurs, parfaitement observé les mœurs de ces ingénieux insectes, et me les fit observer à moi-même, ainsi que leurs métamorphoses, depuis l’état d’œuf et de couvain jusqu’à l’état d’insecte parfait.

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Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
161 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
4064066326616
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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