Kitabı oku: «Les petits savants: Contes historiques dédiés à la jeunesse»
Eugénie Foa
Les petits savants: Contes historiques dédiés à la jeunesse

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066326845
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
MONTESQUIEU
LE PETIT PAYSAN DE LA BRÈDE
II
ROBERT POTHIER OU LE PROCÈS PERDU
I
II
III
BENJAMIN FRANKLIN OU LE PETIT IMPRIMEUR
I
II
III
IV
VAUCANSON
JACQUARD OU LE PETIT CANUT
I
II
III
IV
V
VI
GUILLAUME DUPUYTREN OU LA DETTE DE L’ÉTUDIANT
LE BON SUR LA POSTE
II
III
IV
V
GUILLAUME DUPUYTREN OU L’AVEUGLE DE CLERMONT
I
II
III
SEIZIÈME SIÈCLE
I
Table des matières
LE VOLEUR
Environ à une demi-journée de chemin de la ville de Toulouse, sur le versant d’un riant coteau dont les pieds fleuris se baignent dans les eaux de la Garonne, on voit encore les ruines d’un de ces antiques châteaux forts où les seigneurs suzerains se renfermaient jadis, et, de là, commandaient à toute une contrée. En 1534, où se passe l’histoire qui suit, ce château, fort endommagé par le temps, était debout cependant; ses tours géantes dominaient encore la contrée; et, quoiqu’on ne vît plus sur ses remparts des soldats bardés de fer, et que la herse demeurât baissée, ce château n’en était pas moins habité par une des plus anciennes familles de Toulouse: celle des seigneurs de Pibrac.
Comme pour faire contraste avec cette splendide et vaste demeure, à deux pas du château, sur le bord de l’eau, et ressemblant à une petite pierre détachée du manoir, était l’habitation d’un pauvre artisan, connu dans le pays sous le nom de Cujaus. Continuellement, et bien avant dans la nuit, le chant monotone de cet homme accompagnait le bruit encore plus monotone de son métier à foulon; une femme plus âgée que lui et un enfant étaient sa famille et sa seule société. Un soir de l’automne de l’année 1534, la journée avait été belle mais chaude, l’atmosphère lourde et épaisse faisait présager un orage. Déjà Madeleine, ainsi s’appelait la femme du foulon, était allée trois fois sur le seuil de la porte; elle semblait attendre impatiemment le retour d’un absent, lorsque, venant se rasseoir cette troisième fois auprès du métier de son mari, elle dit en soupirant:
— Jacques ne revient pas!
— Eh bien, lui répondit son mari en interrompant son chant, Jacques a quatorze ans, il est grand et fort comme moi, n’as-tu pas peur que le loup le croque?
— Mais où est-il?
— Au château, sans doute.
— Où passe-t-il ses journées? demanda encore la pauvre femme.
— Au château, sans doute, répondit encore l’insouciant mari.
— Au château, au château! dit Madeleine secouant la tête, en es-tu sûr?
— Où veux-tu qu’il soit? dit encore le foulon.
— Tiens, vois-tu, Cujaus, répliqua la femme en se levant et s’agitant, tu me fais mourir avec ton insouciance pour cet enfant: un garçon de quinze ans bientôt, qui n’est pas seulement en état de repasser, à lui seul, une pièce de drap sur le métier.
— Eh bien, dit le joyeux ouvrier en chantant sa réponse, ne suis-je pas là, moi, pour l’achever?
— Mais y seras-tu toujours?
— Dis donc, Madeleine, dis donc, répliqua vivement son mari, ai-je l’air de quelqu’un qui s’en va?
— On en a vu mourir de plus jeune que toi, Cujaus.
— Merci de la prévision, Madeleine! mais on en a vu mourir aussi de plus vieux.
— Ce qui prouve qu’on meurt à tout âge, Cujaus.
— Voilà un singulier sujet de conversation, et peu analogue à la gaieté habituelle du père Cujaus, dit en entrant un nouveau personnage. C’était une femme de soixante ans environ, mais grasse, fraîche, et dont le costume, bien qu’il appartint à la classe du peuple, était d’une richesse et d’une propreté remarquables.
— Quoi de nouveau? mademoiselle Cadette, dit le foulon en la saluant, tandis que sa femme approchait un escabeau sur lequel la visiteuse s’assit en répondant:
— Encore un couvert d’argent et deux petites cuillers qui ont disparu aujourd’hui.
— Pardon, mademoiselle Cadette, interrompit Madeleine qui, comme toutes les personnes vivement occupées d’une seule idée, ne peuvent souffrir entendre parler d’autre chose, — avez-vous vu Jacques?
— Votre fils, Madeleine, je ne l’ai même pas entrevu.
— Il n’est donc pas au château, mademoiselle Cadette?
— Non certes, Madeleine; mais, quelle idée? il n’y vient jamais au château, votre fils.
— Tu entends, Cujaus, dit Madeleine se croisant les bras en regardant son mari.
Celui-ci reprit:
— Eh bien, s’il n’est pas au château, il est ailleurs. Puis, se retournant vers la visiteuse, il ajouta: — Et vous ne soupçonnez personne de ces vols qui se commettent tous les jours au château?
— Non, dit avec une bonhomie pleine de crédulité la femme de charge, — car telles étaient les fonctions de Cadette au château, — il n’y a jamais que les domestiques qui volent; et comment soupçonner des gens qui, ainsi que moi, sont nés au château, qui sont aussi désolés que moi de ce qui se passe?
— Et que dit monseigneur, que dit madame la présidente? demanda Cujaus.
— Ils disent que ça n’est pas volé, que ça se retrouvera, que nous avons mal compté l’argenterie,
— Et monsieur l’aumônier? dit encore Cujaus.
— Ah! monsieur l’aumônier? répliqua Cadette, est ce que vous ne le connaissez pas, est-ce qu’il croit au mal, lui, le saint homme? Ah! Jésus! si on l’écoutait, il n’y aurait ni voleurs, ni assassins, ni méchants.
— Et ces deux pèlerins? demanda Madeleine.
— Qui n’avaient demandé à passer qu’une nuit au château, et qui y sont depuis six mois? répliqua Cadette; ils ne parlent ni français ni languedocien, on ne peut savoir ce qu’ils pensent.
— Et quelle langue peuvent-ils donc parler? dit Cujaus; est-ce qu’il y en a d’autres que le français pour les grands, et le languedocien pour le peuple?
— Pour un homme de votre âge, père Cujaus, vous n’en savez guère long, dit Cadette en riant. — Ne connaissez-vous donc point M. Pierre Bunel, qui venait au château trois fois la semaine, et qui, depuis quatre mois, n’a pas paru parce qu’il est malade? eh bien, il apprenait à M. Hubert le grec et le latin, avec le français et le languedocien; cela fait déjà quatre langues, sans compter le gascon que parle Jeantot, le valet de M. l’aumônier, qui est de Bordeaux, et le chinois, une langue que personne ne parle, mais qui existe, je crois, car le petit Guy, le second fils à madame la présidente, un diable, un démon, un enfant charmant, quoi! soutient qu’un des deux pèlerins ressemble au magot qui remue la tête sur la cheminée de monseigneur, et affirme qu’il doit parler chinois, ce qui serait, à bon compte, six langues.
— Je ne pensais pas qu’il y en eût autant? dit naïvement Cujaus. Et que font-ils au château, ces deux magots, comme les appelle M. Guy? ajouta le foulon.
— Est-ce que vous ne savez donc pas les usages du château, père Cujaus? lorsqu’il y entre quelqu’un, il n’en sort plus, dit Cadette. M. l’aumônier dit que ces voyageurs sont des hommes pieux. Monseigneur les fait jouer au trictrac le soir, et madame la présidente, qui veut que ses enfants deviennent savants, les paye très-chers, dit-on, pour qu’ils enseignent à MM. ses fils toutes les langues qu’ils savent.
— Chut! dit soudain Madeleine.
— L’orage? demanda Cadette en prêtant l’oreille.
— Chut donc, répéta Madeleine.
Et alors on entendit dans le lointain la voix joyeuse d’un enfant qui chantait:
Encore une de volée!
Encore une de volée!
Et, en prononçant ce dernier mot, un grand garçon de quatorze a quinze ans, mince, svelte, blond et rose, vint tomber d’un bond au milieu de la seule et unique pièce que contenait la chaumière.
— Est-ce une cuiller, petit Cujaus? lui demanda vivement Cadette.
— Je vous ai déjà dit, mademoiselle Cadette, dit le jeune garçon en prenant une mine sérieuse et grave, de m’appeler Cujas, et non Cujaus: cet u que vous ajoutez à mon nom sonne mal à l’oreille, je parierais que, primitivement, mes aïeux ne le prenaient pas.
— Quoi prendre? quel u? quels aïeux? demanda Madeleine. En vérité, mademoiselle Cadette, vous parliez tout à l’heure de six langues, je crois bien qu’il y en a sept, car Jacques en parle souvent une que je ne comprends pas.
— Moi, je voudrais bien savoir ce que Cujaus ou Cujas a volé, dit mademoiselle Cadette, prenant le jeune homme par le bras et le forçant à se retourner devant elle.
— Quelque chose qui n’appartenait à personne, répondit gaiement le fils du foulon.
— Tu as volé ! tu as volé ! lui cria sa mère.
— Allons donc, que veux-tu que l’enfant ait volé ? dit le père sans quitter son métier.
— De l’or? de l’argent? demanda la vieille gouvernante du château de Pibrac.
— Ni de l’or ni de l’argent, mademoiselle, c’est bien mieux, dit Jacques.
— Des bijoux? des effets? demanda encore mademoiselle Cadette.
— C’est encore bien mieux, dit de nouveau le petit Cujaus.
— Serait-ce de la nourriture? dans ce cas... dit la gouvernante en faisant un geste d’indifférence.
— De laquelle? demanda Jacques.
— Comment de laquelle? demanda Cadette à son tour.
— Ne savez-vous pas, mademoiselle Cadette, qu’il y en a de deux sortes, dit Jacques gravement: de la spirituelle et...
— Vous ne voyez donc pas que, depuis une heure, le petit drôle s’amuse à vos dépens? interrompit le père de Jacques.
— Mais, mon ami, il dit qu’il a volé, répliqua Madeleine l’angoisse peinte sur les traits.
— Oui, certes, dit Jacques en embrassant sa mère, mais quelque chose qui ne fait tort à personne, chère mère, comme qui dirait un coup de vent, des gouttes de pluie...
— C’est vrai, tu es mouillé, dit Madeleine lui palpant es cheveux.
— Il commence à pleuvoir, dit Jacques.
— Ah! mon Dieu! je vais être mouillée! s’écria mademoiselle Cadette en prenant congé de la famille du foulon et en sortant précipitamment de la chaumière.
— Et maintenant, mon cher enfant, dit Madeleine à son fils, m’expliqueras-tu ce que tu vas faire deux fois par jour au château, et comment il se fait que, y allant, personne ne t’y voie?
— C’est que je n’ai pas affaire à l’office, voilà tout.
— Mais...
— Eh! mon Dieu! femme, que t’importe! interrompit le foulon; cet enfant n’est-il donc pas assez grand et assez sage pour savoir ce qu’il a à faire; les Cujaus sont tous honnêtes de père en fils.
— Dites donc Cujas, mon père, interrompit Jacques.
— Cujas soit. Allons souper, dit le foulon en quittant son métier.
II
Table des matières
MYSTÈRE
Le lendemain de cette petite scène, une grande agitation régnait dans le château de Pibrac: tous les domestiques allaient et vènaient, ceux-ci portaient des paquets, ceux-là emballaient, d’autres chargeaient la voiture, attelaient des chevaux, ceux qui accompagnaient le président joignaient aux préparatifs du bagage de leur maître leurs préparatifs à eux, ceux qui restaient faisaient mille et une recommandations à ceux qui s’en allaient. Quant aux maîtres, réunis autour d’une table dans la salle principale du château, ils ne s’occupaient nullement de ce qui mettait les serviteurs en émoi. Il était dix heures du matin, l’on déjeunait: c’étaient monseigneur de Pibrac, un beau et noble vieillard de soixante-treize ans; le président du Faur, auquel ses quarante-cinq ans n’avaient rien fait perdre de sa beauté mâle et fière; en face d’eux une toute jeune femme, petite, mince, et si mignonne qu’elle avait plutôt l’air de la sœur que de la mère d’un jeune garçon de quinze ans placé près d’elle; puis, à côté du jeune garçon dont la pâleur maladive semblait affliger ceux qui le regardaient, un enfant de cinq ans, qui, à ce moment solennel du départ, paraissait assumer sur lui seul l’attention générale.
— Je ne suis qu’un cadet, disait-il, mais je veux être le savant de la famille, et comme maman aime les savants, elle m’aimera.
— Penses-tu donc avoir besoin de cela, mon petit Guy? lui demanda la jeune présidente.
— Quand on aime les gens, on cause avec eux, dit Guy.
— Eh bien... que faisons-nous? lui dit son grand-père.
— Vous ne causez pas, vous m’écoutez seulement, monseigneur, et voilà, dit l’enfant d’un ton boudeur.
— Qu’appelles-tu donc causer? lui demanda son père.
— Causer... causer... dit Guy en cherchant dans sa tête... c’est ce que vous faites avec les pèlerins.
— Guy est jaloux des pèlerins, dit le jeune homme malade en riant.
— Jaloux! jaloux! dit Guy en s’agitant... Eh bien, oui, j’en suis jaloux.
— Si on m’avait écouté, dit le président, il y a longtemps que ces gens-là auraient continué leur route au nord ou au sud de ce château.
— Mais, monsieur, lui fit observer sa jeune femme d’un ton qui, bien que respectueux, laissait deviner toute l’influence que cette jeune dame exerçait sur le cœur de son mari, en l’absence de M. Pierre Bunel, ne faut-il pas qu’ils continuent de diriger les études d’Hubert?
— Et puis, un, surtout...
— Qui joue parfaitement au trictrac, ajouta le seigneur de Pibrac.
— C’est une considération, monseigneur, dit le président en souriant.
— Non, riposta le vieillard susceptible; mais ce qui en est une, c’est que ces gens sont ici, et qu’on ne peut les mettre à la porte...
— A propos de ces pèlerins, dit la présidente, qui désirait, tout en parlant des pèlerins, changer la direction de la conversation, savez-vous ce qu’ils m’ont dit, et le nom que l’on donne depuis peu aux partisans soit de Luther, dont les opinions ont envahi l’Allemagne et qui commencent à pénétrer en France, soit de Calvin qui a modifié ces opinions?
— Des luthériens?... des calvinistes?... demanda le seigneur de Pibrac.
— Non; des protestants... répondit la présidente.
— Notre roi, François Ier, les fait brûler sous ce nom-là, dit le président.
— Je ne suis qu’une femme, répliqua la présidente, par conséquent une personne peu capable de juger la politique des rois ou celle des peuples, les guerres de religions et autres, mais je regrette seulement que les persécutions de notre roi aient forcé plusieurs savants, —Guy, ajouta-t-elle en riant, va encore m’accuser d’aimer les savants, — aient, dis-je, forcé plusieurs savants à quitter la France.
— Et cependant, madame ma bru, vous aimez François Ier, fit observer en souriant le vieux seigneur de Pibrac.
— Certes, oui, monseigneur, parce qu’il protége les lettres, répondit la jeune présidente. Vous le savez, et bien que vous me blâmiez maintes et maintes fois, j’estime les avantages du savoir autant que ceux de la naissance. François Ier a fondé le Collège de France; et par les conseils de son prédicateur Guillaume Parvi, et du célèbre Guillaume Budé, il a invité les savants de tous les pays à venir professer à Paris. Il leur donne à chacun, par an, deux cents écus d’or, avec la qualification de lecteurs royaux.
— Bien, mon amie, dit le président souriant à l’exaltation de sa femme, j’aime à vous voir approuver ce qui honorera à jamais le règne de François Ier.
— Qu’y a-t-il? demanda le seigneur de Pibrac, interrompant la conversation à la vue de mademoiselle Cadette qui parut dans la salle à manger, y jeta un coup d’œil, et se disposait à se retirer lorsque la voix de son maître la cloua à sa place.
— C’est Madeleine, la femme de Cujaus le foulon, qui cherche son fils, répondit cette femme; elle soutient l’avoir vu entrer au château, et comme aucun de nous ne-l’ a vu aux offices...
— Vous supposiez?... dit le seigneur... non... il n’est pas ici...
— Madeleine cherche toujours son fils, dit Guy... moi, je sais où il est.
— Eh bien, dis-le, lui dit sa mère.
— Non, j’ai donné ma parole, dit l’enfant avec un sérieux comique.
— Ta parole! la parole d’un enfant!, lui répliqua le président. — Je t’en délie, sors Madeleine de peine, dis où est Jacques.
— Monseigneur mon père, bien que cadet, je suis gentilhomme, n’est-ce pas? demanda Guy.
— Sans nul doute, mon petit-fils, lui répondit le seigneur de Pibrac.
— Eh bien, j’ai donné ma parole, et je la tiendrai... par ma gorge... comme dit monseigneur mon grand-papa.
Tous les convives se regardèrent avec étonnement, et la présidente tendit la main à son enfant, qui la prit et la baisa.
— C’est bien, mon Guy; mais, une autrefois, tu ne diras pas même que tu sais une chose que tu as juré de ne pas dire, c’est la moitié d’une indiscrétion.
— J’ai juré à Jacques de ne pas dire que je l’avais vu, mais je n’ai pas juré de ne pas dire que je le savais.
— C’est la même chose, lui dit sa mère.
— C’est que... dit mademoiselle Cadette en hésitant.
— Après? dit le président.
— C’est que, monseigneur, acheva la gouvernante, il se perd, s’égare, j’oserai même dire se vole, beaucoup de choses au château! et... la conduite de cet enfant...
— Que voulez-vous dire, Cadette, interrompit la présidente, soupçonnez-vous cet enfant?
— Il y a un proverbe qui dit, qui perd pèche! répondit respectueusement la gouvernante.
Le vieux seigneur de Pibrac se souleva à demi sur son fauteuil.
— C’est moi qui perds, mademoiselle, dit-il sévèrement, et je ne pèche pas. Je ne soupçonne pas, je ne veux pas qu’on soupçonne personne...
— Cependant, mon père, insinua doucement le président, — il y a des voleurs au château.
— Et j’ose dire, ajouta mademoiselle Cadette, enhardie par cette phrase de son maître, que la conduite du petit Cujaus est très-suspecte: il rôde toujours aux environs du château, il s’y faufile aussitôt qu’il présume qu’on ne le voit pas; et, une fois entré, il disparaît si promptement, qu’en vérité, n’était M. l’aumônier qui défend de croire aux revenants, aux esprits, aux sorciers, je croirais que ce petit est quelque chose d’approchant.
Guy partit d’un éclat de rire.
— Oh! Jacques! un sorcier! dit-il.
— Monsieur Guy ne croit à rien, n’a peur de rien, dit la gouvernante piquée de l’hilarité du petit de Pibrac.
— Je crois en Dieu! mademoiselle Cadette, dit Guy en rougissant, c’est pourquoi je n’ai peur de rien.
— Ça, c’est vrai, Guy n’a peur de rien, affirma Hubert, qui, semblable à toutes les personnes malades depuis l’enfance, parlait peu.
— Y a-t-il donc de nouveaux vols commis au château? demanda le président.
— Non, monseigneur.
— Alors de quoi vous plaignez-vous?
— Je me plains de ce que les voleurs sont au château, monseigneur.
— La preuve? demanda le président.
— Elle est claire, monseigneur: les vols se sont arrêtés depuis que je parle et que je me plains; si les voleurs étaient au dehors, ils ignoreraient cette circonstance, et les vols continueraient.
— C’est assez juste, dit le président... mais... parlez... que craignez-vous? qui soupçonnez-vous?
— Je défends qu’on soupçonne aucun de mes gens, dit le vieux seigneur de Pibrac d’un ton qui ne permettait aucune réplique.
— Moi, je défends les deux pèlerins, dit la présidente.
— Et moi, Jacques Cujaus, dit Guy.
— De sorte, dit le président en riant, qu’il ne reste plus aux soupçons de demoiselle Cadette, que monseigneur, la présidente et moi. Moi, je pars, je m’éloigne; en mon absence, je ne défends pas la surveillance... mais les faux rapports.
Dans ce moment le fouet du postillon ayant retenti dans la cour d’honneur, le président se leva, prit congé de son vieux père en lui baisant la main, embrassa la jeune femme, ses enfants, et monta en carrosse, escorté de plusieurs de ses gens à cheval. Il se rendait à l’ouverture du parlement de Toulouse.
III
Table des matières
LA CACHETTE
Nous qui n’avons pas, comme Guy du Faur de Pibrac, donné à Jacques Cujas notre parole d’être discret, nous allons le suivre, s’il vous plaît, et essayer de découvrir le mystère qui régnait dans la conduite du fils du foulon.
Depuis environ un an, deux fois par jour, à huit heures du matin et à une heure de l’après-dînée Jacques quittait furtivement la chaumière; quelque occupation que ses parents lui eussent donnée, que le travail fût ou non pressé, quel que fût l’attrait d’une récréation, Jacques s’esquivait si habilement, que ce n’était jamais que lorsqu’il avait disparu, que Madeleine s’écriait: — Où est donc l’enfant? — A quoi le père répondait:
— Il était là il n’y a qu’un instant.
— Mais il n’y est plus!
— Bast, il ne peut être loin; il sera allé se reposer ou regarder passer à cheval M. le fils aîné du président, ou causer avec quelque enfant de son âge. La jeunesse aime les distractions, et on ne peut forcer un jeune homme chez lequel la vie est dans toute sa séve, à rester assis calme, travaillant comme celui dont le sang s’est refroidi.
— Mais il ne t’aura pas toujours là pour lui gagner du pain, mon pauvre Cujaus... et alors, disait la prévoyante mère.
— Alors la nécessité fait loi, Madeleine, répondait le sage ouvrier.
Pendant que ses parents causaient ainsi, Jacques suivait, sans lever la tête au-dessus des arbustes qui l’entouraient, un petit sentier fleuri, étroit, tortueux, qui conduisait de chez lui au château. Là, au risque de se déchirer le corps, les mains ou le visage, il franchissait une haie d’églantier et d’aubépine, il se trouvait dans une allée de sycomores, si écartée des cours et des jardins, qu’il était bien rare que quelqu’un y passât. Ce jour-là, jour du départ du président, avant de se hasarder dans cette allée, Jacques écouta et regarda attentivement s’il était bien seul; n’entendant d’autre bruit que le gazouillement des oiseaux, ou le léger frémissement causé par la chute d’une feuille, Jacques se hasarda à poursuivre sa route; elle conduisait aux écuries; elles étaient vides. — Partant, pas de palefreniers pour entraver sa marche et lui demander d’où il venait, où il allait. Un moment, cependant, il eut un effroi très-grand de ne pouvoir entrer dans le château, car la poterne, qui était ordinairement toujours ouverte, lui parut fermée; mais, en approchant de plus près, il s’aperçut qu’elle n’était qu’entre-bâillée: alors il la poussa tout à fait, fit quelques pas avec beaucoup de précaution, sous les voûtes qui conduisaient, d’un côté aux offices, et de l’autre aux escaliers de service... Écoutant encore et n’entendant aucun bruit, puisque les gens de la maison étaient occupés du côté des cours extérieures, Jacques put se diriger sans danger vers l’escalier. Toutefois, usant d’une précaution qu’il prenait toujours, il sortit de la poche de sa veste un cerf-volant, dont il eut l’air, tout en montant l’escalier, d’assujettir la queue, — prêt à répondre, s’il rencontrait quelqu’un: «Je porte cela à M. Guy.» Il atteignit ainsi sans obstacle la porte d’une chambre dans laquelle il entra avec tant de hardiesse, qu’on voyait bien qu’il était sûr d’y être seul.
Effectivement, la chambre était solitaire. C’était une grande pièce, si grande, que, bien qu’elle fût garnie de meubles, elle paraissait à peine habitée. Un grand lit au fond, une immense armoire en bois de noyer, une table à pieds tors, une chaise à haut dossier, du temps du roi Dagobert, et quelques sièges de bois garnissaient à peine les murailles dénudées. Outre la porte par laquelle Jacques était entré, il y en avait deux autres: l’une s’ouvrait dans les appartements de la présidente, l’autre communiquait à la chambre occupée par mademoiselle Cadette. Bien que la présidente, en mère sage et prudente, exigeât que ses fils couchassent seuls et sans éprouver de peur dans une pièce séparée, on n’avait pas moins disposé autour de cette pièce tout ce qui pouvait rassurer sa sollicitude maternelle. Ainsi Hubert couchait entre la chambre de son père et celle de son précepteur; Guy, entre la chambre de sa mère et celle de sa gouvernante.
La première chose que fit Jacques en entrant dans cette chambre fut de s’approcher de la table, d’y prendre une grande feuille de papier blanc, un crayon, puis il se glissa sous le lit, dont les pieds assez élevés lui permettaient de se tenir à l’aise; il se coucha sur le ventre, s’appuya sur un coude, plaça la feuille de papier sous son visage, la maintint à l’aide de sa main gauche, et de la droite prit son crayon.
Il resta environ une demi-heure ainsi, sans bouger, et, impatienté, il se hasarda à dire:
— Ah çà ! on ne prend donc pas de leçons aujourd’ hui?
Comme il achevait le dernier mot, la porte de l’escalier s’ouvrit, et deux hommes en costume de pèlerin parurent. Puis, comme si ces deux hommes eussent entendu la demande que Jacques s’était faite à lui-même, l’un dit à l’autre:
— On ne prend pas de leçons aujourd’hui.
— Alors asseyons-nous et causons, répondit celui qui n’avait pas encore parlé.
— Ici? demanda le premier pèlerin.
— C’est l’endroit le plus convenable et le moins dangereux, dit le second. Tout le monde, maîtres, serviteurs et enfants, sont occupés au départ du président; la présidente a donné vacance pour aujourd’hui; donc il n’y a aucun risque que quelqu’un vienne de ce côté ; du reste, si tu le veux, Georges, et pour plus de sûreté, visitons partout.
— Va, Paolo, dit Georges, c’est plus prudent.
Paolo se dirigea vers la chambre de Cadette, n’y jeta qu’un coup d’œil, en tira la porte qu’il ferma aux verrous, alla à l’appartement de la présidente, en fit autant, puis alla aussi fermer la porte de l’escalier et revint s’asseoir auprès de son compagnon.
— Personne, dit-il; j’en étais sur. Nous pouvons causer de nos affaires en toute sûreté.
— Si on écoutait aux portes? fit observer Georges.
— On a bien raison de dire que tous les coquins sont lâches, répliqua Paolo.
— Pas tous, puisque tu ne l’es pas, Paolo, dit Georges; du reste, ici ce n’est pas lâcheté, c’est prudence!
— Parlons latin ou grec, répliqua Paolo impatienté ; de cette manière, celui qui nous écoutera sera le plus attrapé.
— Et tu penses que personne ici... dit Georges...
— Qui? demanda Paolo répondant à la phrase non achevée de Georges; — ce n’est pas notre élève, le jeune Hubert; il a bien fait de naître marquis et riche, c’est un pauvre sire; — ce n’est pas le petit Guy, bien qu’à tout prendre on dirait qu’il a retenu pour lui seul l’esprit de tous les Pibrac passés, présents et futurs; ce n’est pas la présidente; elle adore les savants comme les Indiens adorent le soleil, sans les comprendre; — c’est encore moins le vieux seigneur, qui tient à honneur de ne pas seulement savoir lire. — Quant aux valets, tu ne les supposes pas, j’imagine, capables de penser qu’il existe une autre langue que le languedocien; le français n’est même pour eux qu’à l’état de question... donc causons latin.
Voyant qu’il n’allait pas y avoir de leçons, Jacques se repentit et regretta sa course et ses transes pour arriver sous le lit. Puis le naïf et candide enfant éprouva un remords de ce que sa position le mettait à même de surprendre une conversation qu’il semblait à ceux qui la tenaient si important de cacher. «Je tâcherai de ne pas entendre, — se dit-il, je penserai à autre chose.» Le mot coquins, dont ils se gratifièrent l’un et l’autre, commença cependant à lui ôter les remords. — Il se dit: «Que vais-je donc entendre?» Quant à la précaution prise par ces pèlerins de parler latin, cela l’inquiéta peu; depuis un an que tous les jours, à double reprise, Jacques se cachait pour écouter les leçons de latin et de grec données d’abord par Pierre Bunel, quelquefois par le président, puis depuis quelques mois par ces deux hommes, le fils du foulon en avait tellement profité, qu’il était bien sûr de ne pas en perdre un mot. Il n’avait plus qu’une peur, c’était d’être vu, et se faisait aussi petit que possible sous le lit; mais les deux pèlerins, assurés qu’ils se croyaient que tous les gens de la maison étaient retenus autour du président, bornèrent leurs recherches à celles qu’ils avaient faites dans les deux pièces adjacentes, et Paolo commença.
IV
Table des matières
LE COMPLOT
— Il y a six mois, dit-il, que toi et moi, Georges, nous arrivàmes dans ce château, et, tu te le rappelles, mon premier mot, fut: Il y a quelque chose à faire ici.
— Oui, dit Georges, mais le moyen: une armée de valets, tous vrais serviteurs, c’est-à-dire, alertes et dévoués.
— Tout vient à qui sait attendre, interrompit Paolo; ce fut la réponse que je fis à cette observation que tu m’adressas alors. Grâce à la pénétration dont le ciel a doué les gens de mon pays et à cette devise qui m’a toujours guidé dans toutes les situations de ma vie, nous voici aujourd’hui au but de nos désirs. Tu reviens de Cette; tout est-il prêt pour notre embarquement?
— Tout, répondit Georges. Le patron du navire qui doit nous transporter à Boston ne mettra à la voile que dans huit jours; notre passage est arrêté, nous sommes à ses yeux deux jeunes gens de famille qui fuyons des tuteurs tyrans, cruels et avares; ainsi l’argent ou les bijoux qu’il nous verra ne l’étonneront nullement... Songe, Paolo, qu’ici à côté la présidente a un coffre plein de pierreries; j’ai entendu le vieux seigneur dire un jour qu’il y en avait pour plus d’un million, sans compter l’autre coffret, qui est rempli d’or.
— Eh bien, avisons au moyen de nous les procurer, interrompit Paolo.
— Voilà le difficile, dit Georges.
— Voilà le facile, répondit Paolo. Écoute: le président emmène avec lui tout ce qu’il y a d’hommes forts et jeunes dans ce château; il ne reste que des vieillards et des femmes dont nous aurons aisément raison. Pour un observateur comme moi, aucune circonstance n’est indifférente ni négligée, les actions les plus simples en apparence deviennent des circonstances graves. Ainsi les gens de la maison ont tous l’habitude de laisser, en se couchant, la clef en dehors de leur porte; le vieux Pibrac a le même système: un tour de clef, et les voilà tous prisonniers. La présidente, Parisienne de naissance, a conservé de son pays l’habitude de se coucher tard; elle ne garde près d’elle que la vieille Cadette. Une fois tout le monde sous clef, nous entrons dans la chambre de la susdite vieille, qui, sans méfiance aucune, laisse aussi la clef en dehors; nous la traversons pour nous rendre ici, et cette immense armoire, ajouta Paolo en allant ouvrir l’armoire en bois de noyer dans l’intérieur de laquelle étaient suspendues les robes de soies et de cour de la présidente..... et cette immense armoire nous recélera jusqu’au moment où le sommeil nous laissera la présidente sans défense.
— Oui, dit Georges, qui avait écouté ce plan avec la plus grande attention. — Mais si elle se réveille, si elle crie, si elle sonne...
— Tu m’y fais penser; attends-moi.
Cela dit, Paolo se dirigea vers la chambre de la présidente, y entra, et revint un moment ensuite, tenant à la main un riche cordon de sonnette dont il fit une boule, qu’il jeta sous le lit à côté de Jacques.
— Quant aux cris... je m’en moque! ajouta-t-il avec un accent qui fit frissonner Jacques dans sa cachette et lui donna comme une rage d’en sortir, de sauter au cou de ces infâmes pèlerins et de les étrangler. Mais la réflexion vint à cet enfant assez à temps pour lui faire voir qu’il n’était pas le plus fort, que la ruse était ici nécessaire, qu’il fallait l’opposer à la duplicité de ces monstres. Le pauvre Jacques, suant à grosses gouttes, se mit donc à chercher dans sa tête les moyens de déjouer cet affreux complot.
Un moment après, et sans que Jacques, si troublé, entendit sortir les pèlerins, il se trouva seul; ces hommes avaient disparu.
V
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LA GRANDE ARMOIRE
— Que faire, mon Dieu! que faire? se disait Jacques se tourmentant sous le lit... Oh! les monstres! ajoutait-il un moment après en essuyant la sueur qui coulait de son front... Voler, assassiner ceux qui leur ont donné l’hospitalité, ceux qui, depuis six mois, les nourrissent, les accablent de leurs bienfaits!... Mais que faire?... que faire?... répétait-il en frissonnant et brûlant tour à tour. Oh! mon Dieu!... crier... appeler... aller les dénoncer?... Qui me croira?... quelle preuve donner de ce que j’avancerai?... jusqu’à ce cordon de sonnette qui est là, près de moi, et qui m’accusera plutôt qu’eux!... Si je dis qu’il a été coupé par eux, on ne me croira pas... on se moquera de moi, on me bafouera, on me chassera peut-être, et cette nuit ou une autre ils commettront leur affreux attentat. — 0 mon Dieu, qui êtes aux cieux, ajouta cet enfant en priant du fond du cœur, — mon Dieu qui donnez la force aux faibles, l’esprit au plus simple, aidez-moi, venez à mon secours. Conseillez-moi, oh! inspirez-moi, pour sauver madame la présidente, si bonne, si humaine, si saintement chrétienne; inspirez-moi, inspirez-moi!
En achevant cette touchante prière à Celui qui peut tout, Jacques allait probablement sortir de la cachette, lorsque des pas qu’il entendit près de lui le forcèrent à rentrer précipitamment sa tête, qu’il avait déjà avancée.
C’était la présidente, en compagnie de ses deux enfants et de la gouvernante, mademoiselle Cadette.
— A-t-on trouvé Jacques? demanda la présidente en entrant.
— Non, madame, et si j’osais... dit Cadette.
— Parlez, lui dit sa maîtresse.
— J’interdirais la porte du château à ce vaurien; car...
— Je ne veux pas qu’on dise du mal de Jacques, dit Guy interrompant la gouvernante... il me fait des cerfs-volants qui volent tout seuls.
— Et il fait comme les cerfs-volants, dit Cadette; il vole, lui aussi, mais d’une autre manière.
— Cadette, c’est mal de soupçonner cet enfant, dit la présidente d’un ton sévère; son père est un honnête homme, et le fils d’un honnête homme ne peut être un fripon.
Que devint Jacques en entendant et l’accusation que d’abord il n’avait pas comprise, et la défense qui lui avait fait comprendre l’accusation? D’un bond il allait sortir de sa cachette, lorsqu’il sentit aussitôt que c’était se perdre, et que sa position sous le lit motivait tous les soupçons de dame Cadette. Dans sa naïve dévotion, il pria Dieu de le rendre invisible, et Dieu l’exauça sans doute, car la journée se passa sans que ni Hubert ni Guy, qui ne quittèrent pas cette chambre, aperçussent le suspect.
La nuit vint que Jacques n’avait encore rien imaginé, et il se désolait. Le moment approchait; déjà de l’endroit où il était caché il avait assisté au coucher de Guy, il avait entendu le tendre baiser que sa mère avait déposé sur le front de son enfant, et ces douces paroles: «Dors bien, cher ange, et que demain se lève beau et riant pour toi. — Demain, pensa l’enfant du foulon, se lèvera peut-être sur le cercueil de cette bonne mère et sur celui de cet enfant!» Puis Jacques avait entendu le vieux seigneur de Pibrac se retirer dans son appartement et en pousser simplement la porte, sans prendre aucune précaution de sûreté, puis les domestiques se retirer un à un, la présidente entrer dans la chambre avec Cadette, et tout bruit cesser peu à peu dans l’intérieur du château.
Alors, à la lueur d’une veilleuse qu’on tenait toute la nuit allumée dans la chambre du jeune de Pibrac, Jacques vit, sans entendre même leur souffle et leur respiration, les deux pèlerins entrer dans la chambre où il était, s’approcher de l’armoire, l’ouvrir en faisant tourner la clef si légèrement, que rien ne put troubler la sécurité des deux femmes, dont l’une déshabillait l’autre en causant à haute voix, s’introduire dans l’intérieur de l’armoire, et rapprocher tout contre la porte, qu’ils laissèrent entre-bâillée pour leur livrer passage.
Les deux hommes étaient à peine blottis derrière les robes, qu’une circonstance à laquelle ni eux ni Jacques n’avaient songé, et qui faillit accélérer le moment de la perte de la présidente, se présenta: demoiselle Cadette parut, un flambeau d’une main et une robe de l’autre; elle posa le flambeau sur la table et s’approchait de l’armoire pour aller y suspendre le vêtement de sa maîtresse, lorsque Jacques la prévint par une résolution subite: Jacques était à l’armoire avant Cadette, l’avait fermée et en retirait la clef, comme Cadette l’aperçut.
Au cri que cette femme poussa, la présidente accourut; mais Jacques avait disparu.
VI
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JACQUES CUJAS
— Qu’est-ce? demanda la présidente, à la vue de Cadette tout émue, pâle, et les yeux fixés sur la porte de la chambre laissée ouverte par le fuyard.
— Jacques!... Jacques!... Je le disais bien, madame, que Jacques était le voleur.
— Et qu’a-t-il volé ? demanda la présidente...
Mais Cadette était si effrayée, si troublée, qu’elle ne pouvait trouver les expressions pour s’expliquer; avant qu’elle eût repris ses sens, un valet parut.
— Madame la présidente me demande? dit-il.
— Qui vous l’a dit? demanda la jeune femme.
— Jacques, le fils du foulon, dit cet homme.
La présidente allait demander comment Jacques se trouvait au château à pareille heure et réveillait ses gens, lorsqu’un autre domestique parut comme le premier et dit:
— Madame la présidente me demande?
— Qui vous l’a dit? demanda encore la présidente au comble de l’étonnement.
— Jacques, le fils du foulon, répondit aussi cet homme.
Puis, au même instant et successivement, tous les domestiques accoururent, faisant tous la même question: «Madame la présidente me demande?» et tous répondaient à ces mots si naturels: «Qui vous l’a dit?» par ceux-ci: «Jacques, le fils du foulon.»
Le vieux seigneur de Pibrac arriva ensuite; il était suivi par Jacques, portant un flambeau allumé.
— On dit que vous me priez de passer chez vous, ma bru? dit le vieillard.
— Encore Jacques, probablement! s’écria la présidente.
— Précisément, dit le vieillard.
— M’expliqueras-tu... dit la présidente, s’adressant au petit foulon, qui comptait tranquillement son monde et qui, voyant qu’il ne manquait aucun des habitants restés au château, prit alors la parole.
— Tout, madame la présidente. Et d’abord, dit-il en se mettant à deux genoux au milieu de la chambre, je viens humblement demander pardon à vous, madame la présidente, à monseigneur, et à vous aussi, messieurs les jeunes seigneurs, d’avoir osé, sans permission, assister aux leçons que ces jeunes seigneurs prenaient soit avec maître Pierre Bunel, soit avec monsieur le président, soit même avec les pèlerins.
— Assister?... quand?... comment?... où ?... demanda Hubert du Faur.
— Là... dit Jacques, indiquant du doigt le dessous du lit, où Guy, assis et réveillé, écoutait et regardait ce qui se passait sans rien comprendre
— Là ! répétèrent les assistants étonnés.
— Et j’y étais encore aujourd’hui, ajouta Jacques; et si j’ai mérité l’épithète de voleur, dont m’a gratifié damoiselle Cadette, c’est qu’effectivement je volais, mais des leçons de grec et de latin, et je ne pensais pas faire mal, je vous assure.
— Continue, mon petit, lui dit le vieux seigneur de Pibrac.
Jacques reprit: — J’étais donc encore là ce matin lorsque les deux pèlerins sont venus... non pour donner des leçons... mais sans doute pour que moi, pauvre petit vermisseau, je leur en donnasse une... Madame la présidente, oh! que vous avez raison d’aimer les savants! Je crois bien que c’est en vous entendant apprécier le savoir que le désir m’a pris de... devenir... quelque chose... J’ai beaucoup écouté les leçons données aux jeunes seigneurs, je les ai retenues... et, si je ne parle pas latin comme maître Pierre Bunel, je le comprends néanmoins assez pour que le sens des phrases ne m’échappe pas; et ici, monseigneur, ici, madame, ajouta Jacques en se relevant et montrant le dessous du lit, — ici, ce matin, j’ai entendu le plus infâme, le plus affreux complot... j’en tremble et j’en sue encore d’horreur et d’épouvante! Oui, madame la présidente, oui, monseigneur, ces monstres, ces damnés de pèlerins, complotaient d’assassiner madame la présidente, de lui voler ses bijoux, et d’aller s’embarquer à Cette. Oh! quand j’ai eu tout entendu, malgré ma frayeur extrême, j’ai commencé à remercier Dieu de m’avoir donné le désir et la persévérance d’apprendre le latin; je l’ai remercié de m’avoir donné assez de conception pour l’apprendre de cette manière; puis je l’ai tant prié, tant et tant, qu’enfin il a permis que je déjouasse le complot de ces hommes. Ils avaient coupé le cordon de la sonnette pour empêcher madame la présidente d’appeler. Ils devaient renfermer tous les domestiques dans leurs chambres, ainsi que monseigneur de Pibrac, puis venir se cacher dans cette grande armoire!
— Ah! bonne sainte Vierge! s’écria Cadette, et moi qui allais y serrer la robe de madame!
— Jugez de ma frayeur quand j’ai deviné votre projet! lui dit Jacques.
— Ces coquins sont donc là ? dit le vieux seigneur sortant à demi son épée du fourreau et s’approchant de l’armoire.
— Oui, certes, monseigneur, et voici la clef, lui dit Jacques; mais prenez garde, ajouta-t-il tout bas, les drôles sont armés.
— Je m’en moque, dit le vieux seigneur avec toute l’énergie de sa jeunesse passée, les coquins sont toujours des lâches!
Disant ces mots, il prit lui-même de la main de Jacques la clef de l’armoire, l’ouvrit, et, suivant son pronostic, il y trouva les deux pèlerins pâles, tremblants et à moitié morts de peur; les misérables se jetèrent à genoux et demandèrent grâce.
— Pas de grâce pour les coupables, dit monseigneur de Pibrac, les faisant garrotter par ses gens et surveillant lui-même cette exécution. — Qu’on les renferme dans la prison du château, dit-il, et que demain on les conduise à Toulouse pour y être jugés. Cela dit, et les pèlerins emmenés par les domestiques, il chercha des yeux Cujas pour le complimenter et le remercier, lorsqu’il vit le pauvre enfant pâle et respirant à peine.
— Qu’as-tu? lui cria-t-il.
— Je ne sais, dit Jacques cherchant un appui, que les bras de la présidente lui offrirent. — L’émotion, je crois, ou possible la faim... Je n’avais pas déjeuné ce matin lorsque je suis venu me mettre sous le lit, et depuis...
Ce ne fut qu’un cri: «Vite à souper!» La charmante présidente voulut elle-même présider à ce qu’il ne lui manquât rien; elle lui versait à boire, elle lui coupait son pain, entremêlant de caresses ces soins presque maternels, lui essuyant elle-même le front et passant ses jolis doigts de duchesse dans les cheveux de l’enfant; puis tout à coup la présidente s’écria:
— Ah! mon Dieu! et Pierre Bunel qui n’est pas rétabli! Qui donnera donc des leçons de latin et de grec à mes enfants?
— Jacques Cujas, ce me semble, répondit le seigneur de Pibrac; m’est avis qu’il en sait assez pour cela. Qu’en dis-tu, mon garçon? Le logement au château, la table, le titre de précepteur et cent écus par an! Puis, instituteur de mes petits-enfants, tu seras encore élève des autres maîtres que je leur donnerai... Voyons, cela te va-t-il?
— Vous voulez donc me faire mourir de joie! dit Jacques pleurant et riant à la fois.
— Pour le quart d’heure, dit Cadette, m’est avis que ce petit Cujaus ferait bien d’aller consoler son père et sa mère.
— Cujas, et non Cujaus! fut toute la réponse de Jacques en passant devant la vieille gouvernante pour se retirer.
Cujas, dit l’histoire, mes jeunes lecteurs, apprit seul le grec et le latin. Il fut précepteur des enfants du président du Faur. Ce Guy, que je viens de vous montrer tout enfant, fut depuis le fameux Pibrac .
Cujas fut un des plus grands jurisconsultes qui eussent alors existé. Il recouvra et mit au jour une partie du code Théodosien. «Cujas, dit d’Aguesseau, a mieux parlé la langue du droit qu’aucun moderne et peut-être bien qu’aucun ancien.»
Les honneurs ne lui manquèrent pas: Charles IX le fit conseiller honoraire au parlement de Grenoble; il reçut de Henri III des faveurs et des récompenses. Sa fidélité pour Henri IV fut inébranlable. Les chagrins que lui causèrent les maux qui affligèrent sa patrie pendant les troubles de la Ligue hâtèrent sa mort: elle eut lieu à Bourges, le 4 octobre 1590; il avait soixante et onze ans. Il a produit un nombre très-considérable d’ouvrages de droit qui sont encore aujourd’hui très-estimés des légistes.
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