Kitabı oku: «Petits princes et petites princesses : contes historiques dédiés à la jeunesse»

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Eugénie Foa

Petits princes et petites princesses : contes historiques dédiés à la jeunesse


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066305932

Table des matières

I.

II.

III.

IV.

V.

«A MARGUERITE LA BLANCHE.»

MADAME ISABELLE DE FRANCE OU LA REINE ENFANTINE.

I.

II.

III.

IV.

ANNE DE BRETAGNE

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

LOUISE DE LORRAINE.

I.

II.

III,

IV.

LOUIS XIV ENFANT

ANECDOTE

LE CHARBONNIER.

MARIE LECZINSKA ou LA CONSPIRATION

I

II.

III.

IV.

V.

VI.

MADAME LOUISE DE FRANCE

I.

II.

III.

IV.

LETTRE DE MADAME LOUISE A LA PRIEURE DU COUVENT DES CARMÉLITES DE COMPIÈGNE.

LETTRE DE MADAME ADÉLAÏDE.

LETTRE DE MADAME SOPHIE,

LE PETIT ROI CAPTIF

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.

IX.

X.

13e SIÈCLE.

I.

Table des matières

LA COMMUNION.

Le soleil dorait à peine les montagnes arides qui entourent la ville de Marseille; il s’élevait peu à peu sur ce beau ciel bleu de la Provence, tant chanté par les trouvères et les poëtes, lorsqu’une barque montée par deux hommes s’engagea dans le golfe que forme la mer dans la ville, et vint aborder au pied de l’escalier de l’antique et splendide palais des comtes de Provence.

L’un des deux hommes ramait; l’autre, debout et pensif, regardait la rive. Il était jeune; sa beauté fière, l’air de noblesse répandue dans toute sa personne, contrastaient avec la simplicité de son costume. Il portait sur le poing un faucon, selon la mode dans ce temps-là (on était au mois de juillet de l’année 1234); les princes et les grands se servaient de cet oiseau pour chasser. Cependant cet individu n’était ni un prince ni un fauconnier. Son vêtement de dessus, très-ample, espèce de simarre fort longue, était doublé et bordé d’une fourrure de couleur sombre qui retombait sur les épaules, de manière à les couvrir presque entièrement. Les bras passaient par les larges manches de ce vêtement; la tunique qu’il portait en dessous était assez décolletée pour qu’on pût voir la blancheur de sa chemise plissée et fermée autour de son cou, qu’elle laissait à découvert.

A peine cet étranger eut-il fait quelques pas sur les dalles de marbre qui s’étendaient de la mer au palais, qu’un des gardes qui veillaient aux alentours s’approcha, l’arme au bras, et lui demanda ce qu’il voulait.

«J’apporte, dit cet étranger, un faucon à la princesse Marguerite, fille du comte Béranger IV.»

Et en même temps il présenta au garde un papier marqué d’un sceau, devant lequel cet homme s’inclina respectueusement.

L’homme au faucon monta alors les larges degrés de marbre, entra sous le vestibule, le traversa et se dirigea vers les jardins en homme qui connaît parfaitement les détours de cet immense édifice. Arrivé dans les jardins, il cacha son oiseau dans l’ampleur d’une de ses manches, et, apercevant à quelque distance un bâtiment dont les croisées en ogives et les vitraux coloriés désignaient une chapelle, il marcha de ce côté. Quelques personnes en obstruaient l’entrée, et de l’intérieur de ce temple partaient des chants religieux et doux; c’étaient des voix de jeunes ailles. L’une de ces voix surtout, d’une pureté ravissante, atteignait le diapason le plus élevé ; les autres, sans être aussi puissantes, possédaient cette justesse de son et cette fraîcheur de jeunesse qui charment et séduisent.

«Quels accents délicieux! ne put s’empêcher-de dire l’étranger, essayant, mais en vain, de percer la foule.

— Qui chantera bien, si ce n’est la fille du comte de Provence et ses deux cousines, qui font aujourd’hui leur première communion?» dit une personne dont la réponse s’adaptait si juste à l’exclamation de l’étranger, qu’elle attira son attention. C’était une femme d’un certain âge; son jupon rayé marron et blanc, que dépassait un jupon bleu, les deux cependant si courts qu’ils laissaient à découvert ses deux jambes chaussées de bas rouges, son large chapeau de feutre noir bordé d’un galon d’or, désignaient une paysanne.

«Vous dites, ma mie, dit l’inconnu à cette femme, que c’est la jeune comtesse Marguerite de Provence dont les accents...

— Ou Marguerite de Bar, ou Marguerite de Ligny, interrompit la paysanne; ne vous ai-je pas dit qu’elles sont trois Marguerite, Marguerite la Brune, Marguerite la Blonde, Marguerite la Blanche, ou Brunette, Blanchette et Blondette, ainsi qu’elles se nomment elles-mêmes dans l’intimité ? Poussez un peu, mon jeune étranger... car, à votre chapel, je vois bien que vous n’êtes pas du pays; là, tournez à droite maintenant, et, dites-moi, les apercevez-vous?

— Je vois, dit l’étranger à son obligeante et rustique compagne, trois jeunes filles agenouillées... Tenez, avancez, vous aussi, vous qui me paraissez être du pays, et dites-moi laquelle est la fille du comte Béranger.

— Demandez-moi qui je suis, mon jeune étranger, répliqua la paysanne d’un ton si singulier, que l’inconnu la regarda pour s’assurer si c’était naïveté ou ironie, et je vous dirai que je me nomme Misé Millette, veuve de Jozé Marquet, batelier du port. Mais, quant à ce qui est de ces trois jeunesses qui communient là-bas... dame, je n’en sais pas. plus que vous. Cependant j’imagine qu’une princesse, ça doit être plus grand et plus beau qu’une paysanne... or la Marguerite que vous cherchez, m’est avis que c’est celle du milieu, dont les cheveux blonds dépassent son voile.»

Ici Misé Millette fut obligée de clore ses observations et ses suppositions, car l’étranger, se glissant de colonne en colonne jusqu’à celle qui se trouvait le plus près du maître-autel, était déjà trop loin d’elle pour l’entendre ou lui répondre.

Les chants continuèrent encore quelque temps, puis la cérémonie s’acheva; le prêtre quitta l’autel, les assistants se retirèrent peu à peu, se répandirent dans les jardins ou se rendirent au palais, et bientôt, de cette belle et brillante assemblée qui remplissait la chapelle, il ne resta que les trois communiantes. Elles avaient manifesté le désir de demeurer seules à prier jusqu’à l’heure du repas, et chacun s’était éloigné, respectant ce chaste et pieux désir.

L’inconnu seul, caché derrière une colonne, était demeuré dans la chapelle.

II.

Table des matières

LES TROIS MARGUERITE.

En examinant attentivement ces trois jeunes filles, on pouvait bien deviner laquelle se nommait Marguerite la Blonde, car la première de ce charmant trio possédait cette belle chevelure dorée. Marguerite la Brune, la seconde, brune de cheveux et de teint, méritait ce nom, et Marguerite la Blanche était bien surnommée ainsi, parce qu’à l’ébène des cheveux de la seconde elle joignait la blancheur de peau de la première. Mais laquelle était la fille du comte Béranger? Il était impossible de le dire; rien, aucun ornement particulier ne les distinguait l’une de l’autre. La mode n’était pas encore venue (elle ne vint que quelques années après et dura deux siècles) de porter les armoiries de sa famille brodées sur sa robe, de sorte que ces trois jeunes filles, habillées de simples robes blanches, montantes, collantes à la taille et très-amples par le bas, n’avaient qu’un seul signe de leur haute naissance, signe commun à toutes les trois: le voile, qui, au lieu de s’arrêter à l’épaule, comme le voile des bourgeoises, descendait jusqu’à terre, ainsi que le portaient les femmes et les filles des chevaliers. D’elles trois, deux, la Blonde et la Brune, étaient, chacune dans son genre, d’une beauté remarquable; la troisième, petite, maigre, assez mal faite, n’avait au premier aspect rien qui attirât l’attention, rien qui séduisit. Il fallait la regarder longtemps pour remarquer la perfection aristocratique de ses pieds et de ses mains, la grâce touchante et honnête répandue sur toute sa personne, la souplesse suave de sa frêle taille, et la mélancolique tristesse de son front et de son regard. Après avoir prié assez longtemps, bas et agenouillées, sur les marches de l’autel de la Vierge, elles se relevèrent toutes les trois ensemble, et, comme mues par le même sentiment, elles se tendirent la main en se la pressant d’une façon charmante; puis, traversant la nef, elles sortirent ensemble de la chapelle et furent s’asseoir sur un des bancs de pierre placés près du portique.

«Blanchette et Brunette, dit la blonde Marguerite, prenant la première la parole, je vous demande pardon si un mot de moi a pu, avant ce bienheureux jour, vous offenser; je vous le demande surtout pour ma jalousie, qui souvent me rend injuste envers vous deux.

— Moi aussi, Blondette et Blanchette, dit la brune Marguerite à son tour, je vous demande à l’une et à l’autre humblement pardon de mes fautes ou du mauvais exemple que je vous aurais donné.

— C’est bien plutôt à moi à demander pardon, mes chères sœurs en Jésus-Christ, répliqua la blanche Marguerite, avec des larmes dans la voix et dans les yeux, moi, la plus injuste et la plus ingrate des trois.

— Toi! la meilleure des trois, répliquèrent Brunette et Blondette à la fois.

— Oui, la plus gâtée, dit Blanchette avec un de ces charmants sourires de bonté qui éclairent et embellissent n’importe quel visage.

— Voyons, pardonnons-nous et embrassons-nous,» dit gaiement la blonde Marguerite en ouvrant ses deux bras, dans lesquels se jetèrent les deux autres jeunes filles.

Après être restées un moment entrelacées et silencieuses, leurs bras s’écartèrent, mais leurs mains restèrent unies, et, se tenant ainsi, elles continuèrent leur douce causerie.

«Quel beau jour que celui d’aujourd’hui! dit avec un pieux enthousiasme celle qu’on appelait la blanche Marguerite, et comme on désirerait bien mourir pour monter, sainte, pure et absoute de tous péchés, dans le sein de Dieu!

— Oh! mourir! pas encore! se récria, en secouant sa jolie tête blonde, Marguerite la Blonde.

— A quinze ans, notre âge à toutes les trois, c’est bien trop tôt, ajouta Marguerite la Brune.

— Pour vous, oui, mes amies, fit observer tristement Marguerite la Blanche, — qui êtes belles, belles comme les anges du paradis; vous qui vous marierez peut-être, ainsi que moi, par politique, mais que vos époux aimeront parce que vous êtes belles d’abord, et que la beauté charme les yeux, et puis parce que vous êtes bonnes et que la bonté charme les cœurs... Mais, moi, laide et disgracieuse que je suis, quel mari jamais m’aimera?

— Enfant! dirent les deux autres jeunes filles avec affection et tendresse, — enfant, qui se croit laide parce qu’elle n’a pas grandi aussi vite que nous... et qui croit que les maris se prennent à la glu de la beauté, comme les petits oiseaux se prennent à la glu des petits bâtons blancs. Non, non, ajouta Marguerite la Blonde; ma mère me l’a assez répété, et elle est assez sage pour que je la croie, — l’homme qui veut se marier cherche bien moins la beauté que la bonté : l’une passe et attire peut-être; mais l’autre reste et attache, croyez-moi.

— La sagesse parle par ta bouche, ma petite Blondette, dit Blanchette en riant; mais laissons là notre beauté et les maris, les maris surtout, qui viendraient nous enlever à notre chère Provence, à Marseille ou Massilie, la capitale de l’ancienne Phocée, comme s’obstine toujours à la nommer ce vieux barde, Antoine Vidal, qui m’apprend l’histoire des mondes.

— Ce n’est pas l’histoire des mondes que je voudrais savoir, dit Brunette; mon monde à moi, mon univers, c’est Marseille. Qui me dira l’histoire de Marseille?

— Moi, si tu veux, répondit Blanchette, doucement et avec une grande simplicité.

— Oh! que ce serait aimable de ta part! insista Marguerite la Brune; dis-la-moi, Blanchette, je t’en prie, afin que ce soir, à la veillée, je la redise à ma mère, et qu’elle me donne un baiser pour ma science.

— Voici Blanchette qui va encore montrer son savoir, dit Marguerite la Blonde.

— A qui, petite jalouse? dit Brunette, nous sommes seules.

— Si cela déplaît à Blondette, parlons d’autre chose, dit Marguerite la Blanche avec bonté.

— Je suis et serai toujours une mauvaise, répliqua gentiment la blonde Marguerite; et, puisque Brunette désire l’histoire de Marseille, dis-nous-la, Blanchette; va, je t’écoute.

— Allons, et que ce soit ta punition, dit gaiement Marguerite la Blanche, se disposant à parler.

III.

Table des matières

L’ORIGINE DE MARSEILLE.

«C’est une charmante histoire, je vous l’assure, et très-naïve, dit Marguerite la Blanche. La France était autrefois la Gaule; elle fut envahie par plusieurs peuples, et, puisque Brunette veut que je ne parle que de la Provence, je me bornerai à ne lui nommer que les peuples qui vinrent s’établir ici, les Ligures.

«Ce golfe que la mer forme dans Marseille existait déjà de ce temps-là ; mais il n’y avait ni maisons ni chaumières: c’était une terre inculte et sauvage, qui dépendait d’un territoire situé à quelques lieues de là, et que j’ai bonne idée de supposer être la ville d’Aix; on l’appelait Ségobréges. Un roi régnait sur ce petit peuple; il s’appelait Nannus; et ce qui fait honneur aux mœurs de ce pays, et surtout à la sagesse et à la raison des jeunes filles de cette époque et de cette contrée, c’est que c’étaient elles qui se choisissaient un époux. Les parents bornaient leur autorité à rassembler au jour dit, dans un banquet, les jeunes hommes qu’ils supposaient pouvoir convenir à leur fille, et celle-ci formulait son choix en présentant à boire à l’un d’eux.

«Or, six cents ans avant Jésus-Christ, il y a, bien calculant, dix-huit cent trente-quatre ans de cela, un vaisseau phocéen aborda la côte alors inhabitée de la partie de la Provence où la mer creuse ce golfe. Protis, commandant ce vaisseau, descendit seul à terre, et s’avança à la découverte; il atteignit le territoire des Sallyes. Il n’avait pas fait quelques pas dans ce pays, qu’il vit une pauvre vieille que son âne venait de jeter à terre; il la releva, essaya de la placer sur sa bête; mais la vieille, ayant eu la jambe cassée dans sa chute, ne put s’y maintenir. Alors le jeune Phocéen la chargea sur ses épaules, et, la vieille ayant indiqué sa demeure, il l’y porta: c’était le palais du roi Nannus, chez lequel elle était presque comme un membre de la famille, puisqu’elle y avait nourri de son lait l’épouse du roi, la reine Mabb.

«Dans le trajet, cette femme lui apprit que, ce jour-là même, la jeune et belle Gyptis, fille du roi, devait se choisir un époux. A ce moment, et comme Protis, toujours chargé de son fardeau, approchait du palais du roi, il vit venir à lui une grande et belle jeune fille accompagnée de plusieurs servantes et serviteurs, qui, ayant vu de loin l’accident arrivé à la vieille nourrice, accouraient à son secours. Un échange de saluts eut lieu entre la fille du roi et le jeune Phocéen; puis, les serviteurs ayant débarrassé ce dernier de sa charge, il s’éloigna en rêvant à ce salut plein de grâce et à cet air à la fois majestueux, honnête et simple de la charmante Gyptis.

«Mais le roi, ayant appris que des étrangers avaient abordé dans son royaume, et mettant l’hospitalité au rang des vertus que doivent professer les rois et les grands, envoya inviter Protis et ses Grecs au repas des fiançailles de sa fille; ceux-ci vinrent. Au grand déplaisir de Protis, Gyptis ne parut pas au repas; mais, vers la fin, il la vit entrer. Elle tenait à la main une coupe pleine de vin. Après avoir jeté sur les convives de son père un regard rapide et doux, elle s’avança souriante et confuse vers Protis, auquel elle tendit sa coupe. Et, comme tous les jeunes hommes, furieux de se voir préférer un étranger, murmuraient, elle leur raconta, en rougissant de pudeur et de plaisir à la fois, la conduite de cet étranger envers une vieille femme.

«Celui qui honore la vieillesse et la faiblesse, ajout a-t-elle en finissant, ne peut être qu’un bon époux, un bon père, un bon roi.

— Voilà une singulière conclusion, interrompit Marguerite la Blonde, épouser un homme parce qu’il relève une vieille femme!

— Note, Blondette, fit observer la conteuse, qu’il donnait par cette action une preuve de bonté de cœur.

— Je vois, dit Marguerite la Brune, que Blondette ne se laissera pas prendre à cela.

— Certes, non, dit la blonde Marguerite; à la place de Gyptis, j’aurais choisi le plus grand seigneur de tous, le plus noble, le plus courageux, un roi, s’il y en avait eu un dans le nombre.

— Moi, j’aurais pris le plus beau, dit Brunette.

— Moi, mes cousines, j’aurais fait comme Cyptis, j’aurais choisi le meilleur. Du reste, le roi Nannus fut de mon avis, car il approuva avec transport le choix de sa fille: il accepta Protis pour gendre, et lui donna en dot les terres qui entouraient le golfe où il avait abordé. Protis y fit bâtir des maisons et y fonda la ville de Massalie, aujourd’hui nommée Marseille;... et... mon conte est fini,» ajouta Blanchette en rougissant et en se levant, car elle venait d’apercevoir, derrière le pilier sur lequel s’adossait le banc de pierre, le chapel d’un homme, et sous ce chapel deux grands yeux noirs qui la regardaient fixement.

IV.

Table des matières

LE FIANCÉ.

Se voyant découvert, l’étranger s’avança vers les trois jeunes filles; mais, avant qu’il eût pu les atteindre et leur faire agréer ses excuses sur son importune curiosité, pareilles à trois colombes que le moindre bruit effraye et fait fuir, elles avaient pris la volée à travers les jardins, et, s’enfonçant dans les allées touffues des sycomores et des platanes, elles disparurent bientôt aux yeux de l’étranger. Courant à perdre haleine, elles ne s’arrêtèrent qu’à la vue d’une grosse paysanne avec laquelle nous avons déjà fait connaissance, de Misé Millette, qui leur demanda, avec toute la familiarité d’une servante dévouée et fidèle (elle avait nourri de son lait l’une des trois Marguerite), où elles couraient ainsi effarées et craintives.

La brune Marguerite lui en dit le motif.

«Ainsi vous avez vu Louis IX! répondit Misé Millette.

— Comment, Louis IX! répétèrent les trois jeunes filles étonnées.

— Oui, Louis IX, le roi de France, le fils de Blanche de Castille, qui vient pour épouser ma nourrissonne, Marguerite de Provence, ma petite Blanchette, ajouta-t-elle en déposant un de ses gros baisers, nommés à bon droit baisers de nourrice, sur le front de Marguerite la Blanche.

— Eh quoi! Blanchette va devenir reine de France! s’écrièrent à la fois les deux autres Marguerite, mais sur un ton différent; — Marguerite la Brune avec le regret de quitter une amie, Marguerite la Blonde avec un accent prononcé de jalousie.

— Et comment sais-tu cela, nourrice? demanda la fille de Béranger IV.

— Est-ce que je ne sais pas tout? est-ce qu’on a des secrets pour moi au palais? Et si vous voulez être discrètes, mes petits anges, je vous dirai tout ce que je sais.

— Oh! Misé, je t’en prie! s’écrièrent à la fois deux des Marguerite, la Blonde et la Brune.

— Cousines, cousines, fit observer la fille du comte de Provence, nous venons à peine de communier et d’obtenir de Dieu la remise de nos péchés, que nous en commettons un nouveau, celui de la curiosité. Oh! c’est mal.

— Celui-ci, je le prends pour moi, petite sainte, répliqua la nourrice, qui brûlait d’envie de parler, car le roi Louis IX veut nous jouer un tour, et j’ai mis dans ma tête de Provençale que c’est lui qui aura le nez coupé, comme dit le proverbe. Sachez que ce beau sire veut y regarder à deux fois avant d’épouser ma nourrissonne; il veut l’épier, s’informer, réfléchir: ce n’est pas tant une princesse qu’il lui faut qu’une bonne femme, qu’une épouse sage et bien élevée. Or, à cette fin-là, il est arrivé ce matin incognito à Marseille; il s’est introduit dans le palais sous l’ingénieux prétexte d’offrir un faucon à la princesse; mais, avertie par mon fils aîné, qui était de garde ce matin, et qui a reconnu le sceau du roi de France dans le laisser-passer que lui a montré le faux fauconnier, je l’ai suivi à la piste, et je l’ai déjà découvert, lorsque ce matin il m’a demandé à la porte de la chapelle laquelle des trois Marguerite était Marguerite de Provence. Je ne lui ai pas positivement fait un mensonge, mais je lui ai laissé supposer que c’était mademoiselle de Bar.

— Moi! dit Marguerite la Blonde, rouge de plaisir. Et qu’a-t-il dit? m’a-t-il trouvée belle?

— Peut-on te trouver autrement? lui dit Marguerite de Provence avec une affectueuse conviction.

— Mais, au fait, qu’importe? répliqua mademoiselle de Bar d’un air d’ironie amère; ce soir, à la cour, lorsqu’il viendra, soit sous son nom, soit sous un nom supposé, il verra bien, à la couronne de comtesse que tu portes sur tes cheveux, que tu es la fille du comte de Provence, et son choix ne sera pas douteux... Car qu’importe que tu lui plaises ou que ce soit moi? une couronne de comtesse séduit toujours, et tu seras reine de France!

— Chère Blondette, dit Marguerite tristement, le titre de reine ne fait pas le bonheur; et si, avec sa couronne, Louis IX ne me donne pas son cœur, que m’importe la royauté ?

— Tu n’en sauras rien, dit sèchement mademoiselle de Bar.

— Pardonne-moi, surtout si tu veux m’aider, reprit Marguerite.

— Explique-toi, demanda mademoiselle de Bar.

— Louis IX, dit Marguerite, est ici incognito; il y vient chercher une épouse: nous sommes toutes les trois de bonne maison, de sang royal; l’alliance d’aucune de nous n’entacherait son écusson; qu’il choisisse donc. Ce soir, comme ce matin, que la même uniformité règne dans nos parures, ou, puisque, grâce à l’ingénieuse espièglerie de ma chère nourrice, il suppose que Blondette est la fille du comte Béranger, continuons son erreur: Blondette se parera ce soir de ma couronne de comtesse... Cela va-t-il?

— Cela va! dit vivement mademoiselle de Bar.

— Je dirai un mot à mon père, acheva Marguerite, afin qu’il ne dévoile pas nos projets. Cela lui sera facile: le roi de France étant ainsi incognito, il n’est pas obligé de lui parler.»

Tout en causant, les trois cousines s’étaient rapprochées du palais. Au moment d’y entrer et de se séparer, mademoiselle de Bar dit en hésitant à Marguerite de Provenc:

«Si... me croyant la fille de Béranger... Louis IX me trouvait belle... et demandait ma main...

— Ce serait toi qui serais reine de France,» lui répondit Marguerite en souriant agréablement et quittant ses cousines pour se rendre auprès de son père.

V.

Table des matières

LE FAUCON.

La cour de Raimond Béranger IV, comte de Provence, était alors la cour la plus spirituelle de l’Europe; le gai savoir y florissait dans toute sa naïveté première; les trouvères et les bardes s’y donnaient rendez-vous, et les femmes ne dédaignaient pas de quitter quelquefois le fuseau pour la lyre, l’aiguille pour la plume.

Ce soir-là, où mademoiselle de Bar parut ornée du bandeau de perles de Marguerite, jamais encore l’assemblée de Raimond n’avait été plus belle, plus brillante; jamais tant de gaieté et d’esprit n’avait animé plus de jeunes et charmants visages. Louis IX, élevé dans les camps et accoutumé à la sévère austérité de la cour de sa mère, émerveillé de ce qu’il voyait, de ce qu’il entendait, n’osait cependant mêler sa rude éducation guerrière aux grâces parfaites de ces courtisans aimables: il se tenait à l’écart, les yeux fixés sur les trois jeunes Marguerite, les observant attentivement toutes les trois, mais il n’adressait à aucune la parole.

Vers la fin de la soirée, et comme chacun prenait congé des trois cousines, un petit nain, venu depuis peu de Paris, et qui amusait la cour de Raimond Béranger par ses aimables saillies, s’approcha comme les autres des jeunes comtesses, et avec cette familiarité que l’on permettait alors aux bouffons et aux nains, il leur dit:

«Belles comtesses, je suis venu de loin pour vous épouser; mais, avant de faire un choix, je désirerais savoir ce qui se passe dans vos cervelles féminines, si tant est, toutefois, que les femmes en aient, ce dont plusieurs auteurs anciens ont longtemps douté. A cette fin, j’ai pris la liberté, gracieuses et nobles demoiselles, de vous dérober ce qui touchait de plus près à ce que je désire étudier en vous: à vous, Marguerite la Blonde, j’ai pris ce nœud rose; à vous, Marguerite la Blanche, ce nœud bleu; à vous, Marguerite la Brune, ce nœud bouton-d’or.»

En disant ces mots, le nain éleva en l’air les trois nœuds, les secoua, et, se glissant de jambes en jambes parmi les assistants, disparut au bruit des éclats de rire excités par son original discours.

Les trois cousines rirent comme les autres de cet incident et n’y apportèrent aucune attention, n’y devinèrent aucune conséquence.

Le lendemain, au lever du soleil, Marguerite de Provence, agenouillée dans sa chambre, adressait à Dieu ses prières d’ange, lorsqu’elle fut distraite dans sa dévotion par un léger frôlement d’ailes agitées contre les vitres de sa chambre; elle regarda et aperçut son ruban bleu qui flottait dans les airs. Étonnée de ce prodige, elle courut à sa croisée, l’ouvrit; aussitôt un oiseau entra dans sa chambre; c’était un faucon autour du cou duquel était passé son nœud de ruban bleu, dérobé la veille par le nain. La princesse prit l’oiseau qui se laissa saisir, elle dénoua le ruban, un papier tomba, et, comme dans sa surprise la princesse lâcha le faucon, celui-ci s’enfuit à tire-d’aile à travers la croisée ouverte.

La fille de Raimond Béranger ramassa machinalement ce papier; c’était un parchemin plié et scellé du sceau royal aux armes de France; sur le dessus était écrit:

«A MARGUERITE LA BLANCHE.»

Table des matières

Le cœur lui battit fortement. «Si Louis venait pour l’épouser, pensa-t-elle, pourquoi ne s’adressait-il pas à son père? et, si c’était un refus, était-ce à elle qu’il devait en faire l’affront?» Inquiète, émue, elle tournait et retournait ce billet en tout sens, lorsque sa nourrice, la grosse Misé Millette, vint, tout essoufflée, lui dire que son père la demandait de suite, de suite.

La princesse obéit; elle trouva le comte Raimond Béranger dans une grande colère.

«Le roi de France refuse votre main, lui dit-il, et a, en outre, l’audace de me demander un entretien particulier pour me déclarer un choix qu’il fait dans ma cour.

— Hélas! dit piteusement Marguerite en présentant à son père le parchemin cacheté, c’est aussi sans doute pour cela qu’il m’écrit, et il veut probablement épouser mademoiselle de Bar, qui est plus belle que moi.

— Choisir la beauté serait sottise et folie, répliqua le comte, prenant le parchemin et en brisant le scel, et je ne puis croire Louis IX, tant renommé pour sa sagesse, capable d’une pareille faiblesse d’esprit.»

Puis aussitôt, et comme il lisait en parlant il s’écria;

«Mais que signifie ceci? il vous refuse et vous demande! Écoutez, ma fille.

«Mademoiselle,

«Jusqu’à ce jour, je n’ai su que me battre et gouverner

«; je m’entends mal aux artifices d’un langage galant

«et flatteur; mais je crois que je saurai vite aimer si vous

«consentez à m’épouser.

«Louis.»

— Cela signifie, mon oncle, dit mademoiselle de Bar, qui avait suivi sa cousine sans qu’elle s’en aperçût; que je suis punie de ma sotte vanité, que Louis me refuse me croyant votre fille, et que la bonté de Marguerite l’emporte sur ma beauté.»

Marguerite de Provence, mariée le 27 mai 1234, à Louis IX, ne s’attacha qu’à faire le bonheur de son mari; aussi leur félicité à tous deux fut-elle complète. Elle accompagna Louis IX partout; ni les fatigues ni les dangers d’aucune espèce ne rebutaient cette épouse courageuse et aimante. Dans l’expédition d’Égypte, étant restée à Damiette lorsque le roi combattait plus loin, cette ville fut assiégée par les Sarrasins. Marguerite était enceinte; elle apprit que son mari était fait prisonnier; alors, perdant l’espoir qu’il pût la secourir, elle fit sortir toutes ses femmes de son appartement, et, se jetant aux genoux d’un vieux chevalier, serviteur dévoué du roi de France, elle lui dit qu’elle ne se relèverait pas qu’il ne lui eût accordé la grâce qu’elle sollicitait de son honneur.

Le vieux chevalier lui ayant donné sa parole, la reine ajouta en versant d’abondantes larmes:

«Seigneur, ce que je vous demande, sur la foi que vous m’avez engagée, c’est que, si Damiette est prise par les Sarrasins, vous me coupiez la tête, et ne me laissiez pas tomber entre les mains des Sarrasins.»

Sur quoi le digne serviteur d’une si noble reine répondit simplement:

«J’y pensais, madame.»

Trois jours après, elle donna le jour à un fils qui fut nommé Tristan, à cause du triste moment de sa naissance. Étant encore malade et alitée, elle entendit dire que la garnison voulait se rendre; elle manda auprès d’elle les principaux moteurs de cette résolution, et leur parla avec tant de douceur et de sagesse, qu’elle les fit renoncer à une détermination qui aurait entraîné avec elle la ruine des croisés.

A quelques jours de là, un serviteur fidèle de Louis IX réussit à pénétrer dans Damiette; il n’était porteur d’aucun parchemin, mais il remit à la reine, de la part du roi, une petite fleur rouge, qui, malgré la longueur de la route, était restée aussi fraîche que si elle venait d’éclore; ce mot seul était gravé sur l’oignon qui tenait la tige: «Espère.»

Cette fleur était inconnue à la reine, mais elle lui avait procuré une trop grande joie pour qu’elle ne la conservât pas toute sa vie. L’année suivante, rendue à son époux, à la liberté, à la tranquillité, à sa patrie, elle eut l’idée de mettre en terre l’oignon de cette fleur; alors elle la vit germer, grandir, et enfin donner de nouvelles fleurs rouges: la renoncule fut ainsi importée de Syrie en France.

Quant à Louis IX, fatigué de la guerre, maladif, ennuyé d’affaires, il voulait renoncer au monde et s’enfermer dans un monastère; il en fut détourné par Marguerite, qui lui fit observer, avec la justesse d’esprit qui distinguait cette femme vraiment remarquable, que Dieu ne mettait pas les rois sur terre pour leur repos à eux, mais bien pour veiller à celui de leurs sujets. Louis IX renonça à son projet. Après sa mort, qui eut lieu le 25 août 1270, Marguerite se retira dans le couvent des religieuses de Sainte-Claire qu’elle avait fondé au faubourg Saint-Marcel, et y mourut en 1293. Elle avait été mère de onze enfants.


ISABELLE DE FRANCE


Son cheval s’arrêta de lui même comme s’il eût atteint le but de sa course

MADAME ISABELLE DE FRANCE OU LA REINE ENFANTINE.

Table des matières

14e SIÈCLE.

I.

Table des matières

LE NÉCROM ANCIEN.

Par une belle et chaude matinée du mois de juillet 1395, plusieurs demoiselles se trouvaient réunies dans le préau de l’hôtel Saint-Pol à Paris. A l’or étincelant de leurs ceintures, aux riches atours qui les couvraient, et surtout à un certain mouvement de tête à la fois noble et doux, fier et gracieux, on devinait leur haute origine.

En effet elles étaient toutes filles des plus grands gentilshommes de France, et demoiselles d’honneur de la reine Isabeau de Bavière, femme de Charles VI.

Au milieu de cet essaim de jeunes filles, une d’elles se faisait remarquer beaucoup moins par son costume, qui différait fort peu de celui de ses compagnes, que par les. témoignages de respect que ces dernières lui rendaient.

Appuyée nonchalamment sur le bras de la plus âgée du troupeau, et qui toutefois ne paraissait pas avoir plus de vingt ans, cette jeune fille était triste et pensive. Ses regards distraits, parfois fixés sur l’herbe du pré comme pour y chercher la pâquerette fleurie, ou le trèfle à quatre, qui n’existe pas, ce qui, de tout temps, a fait dire que celui qui le trouvait trouvait le bonheur, ses regards, dis-je, se tournaient souvent involontairement vers les murs de l’hôtel Saint-Pol, comme si seulement alors elle en eût remarqué l’architecture gothique et bizarre. Cette jeune fille n’avait de l’enfance que ses formes grêles et mignonnes; son front possédait la réflexion de l’âge mûr.

«Qu’avez-vous donc aujourd’hui, madame Isabelle? lui demanda doucement la jeune dame d’honneur, serrant contre son sein la petite main qui s’appuyait sur son bras.

— Rien, je ne sais, ma chère de Courcy, répondit madame Isabelle lentement; je me sens triste, voilà tout.

— J’espère que ce n’est pas un pressentiment? dit madame de Courcy, dont la physionomie piquante exprimait depuis le matin une impatience, un désir de parler qu’elle déguisait mal.

— Et de quoi? demanda la jeune fille en levant sur sa compagne son regard bleu et limpide.

— Ah! c’est un secret, madame Isabelle.

— Un secret! tu as un secret pour moi, ma chère Éléonore, pour moi qui n’en ai jamais eu pour toi! dit la jeune enfant d’un ton de reproche.

— Ah! c’est que c’est un grand secret, madame Isabelle, et que, si madame Isabeau ou monsieur le roi, si même messieurs vos oncles les ducs de Bourgogne et de Berri, voire même votre oncle de Bourbon, venaient à savoir que je vous en ai parlé, je serais tancée vertement, madame Isabelle.

— Quand on veut être discrète, on ne commence pas par dire qu’on a un secret, madame de Courcy.

— C’est que celui-là ne devrait pas en être un pour vous, madame Isabelle; car, enfin, il me semble que c’est la personne qu’on marie qui devrait la première le savoir.

— Est-ce qu’on me marie?... est-ce qu’on pense à me marier? Mais je n’ai encore que huit ans, ma bonne Éléonore, s’écria la princesse toute saisie.

— Qu’importe, ma chère princesse? regarde-t-on à l’âge des filles des rois quand la politique exige qu’on les marie? Oh! vous serez un jour une grande dame, madame Isabelle.

— Tout le monde le dit, et je n’en serais pas fâchée, dit Isabelle en souriant. Du reste, je m’aperçois bien qu’il se manigance quelque chose au Louvre, où réside monseigneur mon père, ainsi qu’à l’hôtel Saint-Pol, où nous demeurons, madame ma mère et moi. Si la curiosité n’était pas un vilain défaut dont je devrais aller me confesser au père chapelain, je te dirais bien de m’instruire... Mais non, tais-toi, je ne veux rien savoir.»

Et la charmante enfant, quittant soudain le bras de sa dame d’honneur, se mit à courir vers l’endroit où elle avait laissé ses compagnes... Un nouveau personnage s’était depuis introduit dans le préau; à sa vue, Isabelle resta saisie.

C’était un homme d’une taille haute et fière; son costume étrange était celui que portaient les nécromanciens d’alors: un bonnet pointu couvrait sa tête; une large robe de laine brune garnie de fourrure enveloppait son corps; des sandales chaussaient ses pieds; une longue barbe blanche descendait jusqu’à sa ceinture.

Toutes les demoiselles l’entouraient, et chacune, la main étendue vers lui, disait:

«Messire nécromancien, dites-nous notre bonne aventure, je vous prie.»

Mais lui, sans satisfaire à leurs désirs, leur demanda:

«Quelle est cette blonde jeune fille qui, à ma vue, a interrompu sa course joyeuse?

— C’est madame Isabelle de France, répondirent les demoiselles, la seconde fille de madame Isabeau.

— Mais, de grâce, messire nécromancien, dites-nous notre bonne aventure, je vous prie!»

Madame de Courcy venait de rejoindre Isabelle.

«Eh bien, pourquoi n’avancez-vous pas, madame? lui dit-elle, le nécromancien vous fait-il peur? Vous avez tort; ce sont tous gens âgés, et si savants, madame, qu’ils connaissent tout: le présent, le passé, l’avenir. Ils lisent dans les astres comme vous lisez dans votre missel; ils guérissent les maladies aussi bien que les meilleurs physiciens: moi, je vais le consulter pour ma mère, dont la vue se perd, et pour mon père, qui est en terre sainte... Vous, madame, ne voulez-vous point savoir un peu votre avenir?

— J’ai peur! répondit Isabelle, passant derrière sa dame d’honneur et n’examinant le nécromancien qu’à la dérobée.

— Quel enfantillage! voyons, avancez.»

Pendant ce colloque, le nécromancien, les yeux fixés sur Isabelle, cherchait à rompre cette chaîne mouvante de mains blanches qui s’opposaient à son passage.

«Le ciel accomplira le premier vœu que vous formerez, dit-il à l’une; — dans le plus beau de vos jours, souvent l’inquiétude vous tourmente et vous rend mélancolique. —Il faut surmonter tous les chagrins que vous pouvez avoir, disait-il à une autre. — Vous attendez des nouvelles qui ne tarderont pas à venir, ajoutait-il à une troisième. —Vous réussirez dans vos entreprises. — Il ne faut pas se lier à tout le monde. — Les plaisirs que vous éprouverez vous feront oublier les peines passées. — Vous aurez une heureuse vieillesse.»

Et, jetant au hasard sur chaque main cette kyrielle de prédictions qu’il est d’usage dans le monde nécromancien de débiter aux crédules, le savant personnage parvint à la main de madame de Courcy, qui venait d’ôter son gant pour la présenter nue au devin.

«Vous épouserez un étranger, lui dit-il.

— Je suis mariée, répondit-elle, étonnée de ce genre de prédiction.

— En secondes noces,» répliqua sévèrement le devin, comme s’il l’eût grondée d’avoir douté de son art.

Et il passa rapidement devant madame de Courcy pour venir se poser devant Isabelle, dardant au front de la jeune fille son regard brillant comme l’éclair et pénétrant comme le feu.

Bien qu’elle fût habituée par son haut rang à être le point de mire de tous les regards, celui-ci fit éprouver à la jeune princesse un malaise dont elle avait peine à se défendre; elle aurait voulu fuir, échapper à l’attraction de ces grands yeux bleus fixés sur elle comme une puissance infernale; mais le magnétisme de ce regard la clouait à sa place.

«Et vous, noble fille d’Isabeau de Bavière et de Charles VI, dit le devin en s’inclinant devant Isabelle, qui, rougissante et craintive, se tenait toujours derrière madame de Courcy, ne voulez-vous point que je soulève un peu le voile qui cache votre destinée?»

La voix du nécromancien s’était singulièrement adoucie en s’adressant à la princesse... Celle-ci hésitait; mais ses compagnes lui dirent:

«Oyez la science infinie de cet homme, madame; il a deviné votre origine au milieu de nous toutes.»

Le mystérieux inconnu restant toujours incliné devant Isabelle, la main de la jeune fille s’étendit machinalement vers lui. Elle sentit qu’il tremblait en la prenant.

«A main si mignonne il faudrait un sceptre, dit-il; à taille si frêle un manteau royal, à front si pur un diadème. Dites, madame, ajouta-t-il à voix basse et caresressante, vous plairait-il d’échanger votre joli chaperon rose contre une couronne de reine?

— Si cela plaisait à Dieu et à monseigneur mon père, répondit Isabelle avec ingénuité, je n’en serais pas marrie. »

Cette réponse eut d’abord l’air de transporter de joie le mystérieux inconnu; mais, comme si d’affreuses révélations eussent agité son sein, son visage se troubla, son front devint sombre, sa poitrine oppressée faisait entendre des soupirs saccadés, et ses grands yeux bleus, qui envahissaient toute la personne d’Isabelle, semblaient exprimer toutes les angoisses d’un danger inconnu, mais redouté.

L’émotion du nécromancien gagna tous les assistants; il se fit un silence morne au milieu de cette jeunesse un moment avant si bruyante, et, comme ne pouvant plus maîtriser sa pensée, le devin reprit:

«Et cependant quel dommage d’exposer une créature si angélique aux ennuis qui sont cachés sous la pourpre!... Pardonnez, madame Isabelle, si, malgré moi, des craintes qui me saisissent et qu’un pouvoir inconnu semble me révéler, me font mêler d’affreux présages à la prédiction que j’ai à vous faire. En ces temps de discordes et de mauvais vouloirs, il est telle couronne royale qui pourrait se changer en couronne d’épines... Oh! chère enfant, en acceptant la première, n’auriez-vous pas appréhension de la seconde?

— Que la volonté de Dieu soit faite, seigneur,» dit Isabelle, rassurée par la douceur de l’organe du nécromancien, par son ton à la fois respectueux et tendre, et surtout par sa grande barbe blanche, qui prêtait à son visage, comme à ses paroles, quelque chose de paternel et de consolant.

«Eh bien, madame, continua-t-il vivement, avant une heure, vous serez reine d’Angleterre!...»

Dans ce moment, un grand tumulte de voix et de chevaux troubla le calme qui régnait ordinairement dans la cour de l’hôtel Saint-Pol; ces mots: Le roi! le roi!... parvinrent jusqu’aux oreilles des demoiselles rassemblées dans le préau. La crainte d’être surprises avec un nécromancien les fit se disperser à l’instant.

Isabelle se disposait à les suivre; mais, d’un geste impérieux et doux, le magicien la retint à sa place.

II.

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LE PETIT BRACELET ROUGE.

Isabelle, demeurée seule dans le préau avec le nécromancien, allait lui demander compte de l’audace qu’il montrait à la retenir ainsi, lorsqu’elle le vit sortir de la manche de sa longue robe un petit bracelet de velours rouge, brodé d’or et semé de pierres précieuses, auquel pendait une relique représentant l’image de la sainte Vierge.

«Avant de vous quitter, madame, permettez-moi de vous offrir un talisman contre les maux que le destin vous prépare. Prenez ce bijou et cachez-le à tous les yeux, madame, dit-il en le lui présentant. Ce bracelet rouge a touché de saints tombeaux, il a été consacré par le sang d’un martyr. Le pieux ermite qui me l’a donné m’a dit qu’il garantirait de malencontres celui qui le porterait.

— Alors pourquoi vous en privez-vous, messire? lui dit naïvement la jeune fille; vous devez en avoir plus besoin que moi; que moi, fille de reine et destinée à être reine un jour.

— Hélas! pauvre enfant, les périls de la royauté dépassent souvent les misères d’une vie obscure et pauvre. Gardez ce talisman, madame; qu’il vous rappelle le nécromancien, qui peut-être viendra le réclamer un jour.»

Comme obéissant toujours à une puissance surnaturelle, qui n’était autre toutefois que celle du prestige attaché à la présence de ces mystérieux personnages, Isabelle prit le bracelet et l’attacha à son poignet. Mais, quand elle releva les yeux pour remercier le nécromancien, il avait disparu. La naïve princesse crut à un prodige. Elle serra avec effroi contre son sein le petit bracelet rouge donné par cet être extraordinaire, et, cherchant un appui contre sa frayeur, elle aperçut à la porte madame de Courcy, qui lui faisait signe de venir la rejoindre.

«Accourez vite, madame, lui dit-elle, c’est monseigneur le roi venu de son château du Louvre pour voir madame la reine. Il est accompagné d’une suite nombreuse; il a avec lui les ambassadeurs anglais. Venez vite, on vous demande.

— Et quel besoin a-t-on de moi?» demanda Isabelle, à qui le nom d’Anglais fit battre le cœur.

Sans lui répondre, madame de Courcy l’entraîna.

Bien malgré moi, mes jeunes lecteurs, et bien à contre-cœur, je vous assure, je suis obligée de vous parler un peu histoire. Toutefois rassurez-vous, ce ne sera pas long.

Le roi d’Angleterre venait de perdre sa femme Anne de Bohême, et, désirant faire la paix avec le roi de France, il résolut de demander en mariage madame Isabelle, fille aînée de Charles VI. Or on vit arriver à Paris, au mois de juillet 1395, pour proposer ce mariage, une brillante ambassade composée de plus de cinq cents personnes, et ayant à leur tête l’archevêque de Dublin, le comte de Rutland, amiral, et le comte de Northampton, maréchal d’Angleterre. Le roi les reçut avec une grande magnificence, les défraya, leur donnant deux cents écus par jour pour leur dépense, et les recevant souvent à sa table, ce que les princes imitaient, en les admettant aussi à la leur. Cependant le roi ne décidait rien; il lui peinait d’accorder sa fille à un prince qui était encore son ennemi. Mais le chancelier de France, messire Arnaud de Corbie, homme sage, habile et prévoyant s’il en fut, dit, selon les chroniques du temps, au roi et à ses oncles, les ducs de Bourgogne, de Berri, d’Anjou et de Bourbon:

«Messeigneurs, il faut entrer dans la maison par la

«bonne porte. Or ce roi Richard témoigne bien, en demandant

«à s’allier à nous par mariage, qu’il porte un

«véritable amour au royaume de France et à nous. Son

«oncle, messire Thomas de Glocester, est entièrement

«contraire à sa volonté. Rien ne peut briser sa résistance

«à la paix, et vous avez vu que les pourparlers d’Amiens

«et de Lélinghen n’ont amené qu’une trêve seulement.

«Mais, lorsque le roi d’Angleterre sera ainsi lié, il aura

«beaucoup plus de force contre le duc de Glocester. Recevons

«donc bien ses demandes et ses propositions, faisons

«tant que ses ambassadeurs s’en aillent contents de

«nous.»

Les oncles du roi se mirent de l’avis de messire Arnaud de Corbie, surtout le duc de Bourgogne, à cause de son comté de Flandre, à qui la guerre pouvait causer de grands dommages. Alors on permit aux ambassadeurs d’être présentés à la reine et à ses enfants, qui habitaient l’hôtel Saint-Pol.

C’était pour assister à cette présentation que madame de Courcy était venue chercher Isabelle. Celle-ci se plaça aussi près qu’elle put du siège de la reine, et, tout en serrant par-dessus la manche de sa robe le petit bracelet de velours rouge qui froissait légèrement son bras, elle réussit à prendre assez de calme pour assister dignement aux événements qui allaient se passer.

D’abord les ambassadeurs offrirent leur respect à la reine, puis ils s’avancèrent vers madame Isabelle. Le comte de Northampton, mettant un genou en terre, lui dit:

«Madame, s’il plaît à Dieu, vous serez notre dame et notre reine.

— Messire, répondit la jeune fille sans s’étonner, car elle voyait la prédiction du nécromancien s’accomplir, s’il plaît à Dieu et à monseigneur mon père que je sois reine d’Angleterre, je le serai volontiers, car il m’a été dit que je serais une grande dame.»

Puis, offrant sa gentille petite main à ce grand et roide seigneur, elle le fit lever et le conduisit gracieusement vers la reine.

«Madame ma mère, lui dit-elle, avez-vous ouï la belle proposition de ces messieurs, et y donnez-vous votre consentement?

— Certes oui, répondit Isabeau, dont la figure un peu durement belle s’adoucissait toujours à l’aspect de sa fille, et vous voilà une grande dame, ma fille, et l’égale de votre mère.

— Égale peut-être de rang, répondit Isabelle en portant la main de sa mère à sa bouche, mais toujours sujette par le cœur.

— Ce sera une noble et excellente dame, se dirent les ambassadeurs entre eux.

— Oh! je suis bien contente, ma chère Éléonore, dit la princesse se penchant à l’oreille de madame de Courcy, je vais être reine d’Angleterre.»

Et, comme ses yeux parcouraient ravis le cercle des ambassadeurs anglais, tout à coup ils s’arrêtèrent fixes et presque avec effroi sur l’un de ces seigneurs.

Aucune marque distinctive ne révélait son rang, mais sa figure jeune et douce offrait quelques-uns des traits du nécromancien. Il possédait surtout son regard, ce regard imposant, calme et si pénétrant, que la princesse ne pouvait le voir se diriger sur elle sans se sentir toute troublée. Elle ferma les yeux comme pour se soustraire à cette puissance inconnue qui la faisait au même instant brûler et froidir; mais, quand elle les rouvrit, elle eut beau chercher ce chevalier, il n’était plus là.

Troublée par cette vision, la jeune princesse ne revint à elle que pour ainsi dire réveillée par la voix du roi son père, qui commandait, pour le lendemain, une chasse à laquelle il conviait tous les seigneurs anglais.

«Vous en serez, madame Isabelle, dit-il à sa fille avec gaieté, je nomme le noble comte de Northampton votre chevalier.»

A ces mots, la figure sérieuse et dure de l’ambassadeur anglais s’abaissa roidement devant la gracieuse princesse, et murmura quelques mots comme de remercîment. Puis, s’approchant du roi et de la reine, il prit congé de Leurs Majestés.

Alors le cortége des Anglais défila lentement devant la famille royale; mais en vain Isabelle chercha parmi tous ces jeunes et beaux seigneurs celui dont le regard la troublai si fort, elle ne l’aperçut pas. Le dernier avait disparu, qu’elle cherchait encore.

III.

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LA CHASSE AU SANGLIER.

De joyeuses fanfares avaient réveillé, au soleil levant, les nobles habitantes de l’hôtel Saint-Pol, et la cour était remplie de superbes coursiers qui piaffaient, impatients, en attendant les cavaliers ou les amazones qui devaient les monter. Bientôt le roi, les princes ses oncles, et les ambassadeurs, se montrèrent prêts à partir; alors la reine, ses enfants et ses dames et écuyers parurent sur le perron.

Deux haquenées, blanches comme la neige, furent amenées à madame Isabeau et à madame Isabelle. Au moment où cette dernière sautait sur la selle, elle crut remarquer, dans celui qui lui présenta le genou pour l’aider à monter, le même seigneur anglais dont le regard avait une si profonde expression. Mais sans doute elle s’était trompée, car, une fois en selle, elle jeta les yeux sur son écuyer; la vision avait encore disparu: à sa place, elle n’aperçut, debout près de sa haquenée, suivant chacun de ses mouvements, les épiant presque, que la longue et triste figure du comte de Northampton. La naïve et superstitieuse enfant serra son petit bracelet rouge avec dépit, et comme pour conjurer tout mauvais présage.

La journée était superbe. Le cortége partit en ordre de Paris; la plus sévère étiquette en avait ordonné l’arrangement; mais, lorsqu’on fut arrivé dans la forêt, la chasse s’anima, l’harmonie se rompit peu à peu, et Isabelle ne tarda pas à se trouver en compagnie seulement du grave comte de Northampton et de quelques vieilles dames de la suite de la reine. Quel cortége pour une jeune et joyeuse enfant! En vain elle appelait de ses vœux madame de Courcy, sa bonne et indulgente Éléonore; en vain voulait-elle faire presser le pas à sa monture pour la rejoindre, elle ou quelques autres des demoiselles de la reine: son cérémonieux voisin se penchait aussitôt à l’arçon de sa selle s’enquérait de ce qu’elle désirait, l’engageait à modérer l’ardeur de son coursier, étant, lui, comte de Northampton, ambassadeur du roi d’Angleterre, responsable des dangers que pouvait courir sa future reine.

Le comte répétait pour la vingtième fois son observation avec le même ton grave, la même inflexion de voix creuse, le même geste compassé, lorsque soudain un sanglier traqué par les chiens se jeta à la traverse des chevaux et du discours de l’ambassadeur anglais, et répandit l’effroi dans la troupe.

Soit qu’Isabelle eût eu peur, et que, par un brusque coup d’éperon, elle eût forcé son cheval à se cabrer, soit que le cheval eût été effrayé par le sanglier, ou soit encore que la jeune fille eût voulu profiter du désordre répandu dans son cortége pour s’éloigner de son roide chevalier et rejoindre le gros de la société, sa haquenée, lancée par elle au galop, ne tarda pas à prendre le mors aux dents.

Emportée à travers les allées et contre-allées de la forêt avec une vélocité incroyable, Isabelle eut toutes les peines du monde à se tenir en selle. A chaque nouvel élan elle se sentait désarçonnée, près d’être jetée à terre et brisée contre les pierres ou les arbres du chemin; mais son petit bracelet rouge qu’elle sentait toujours à son bras soutenait ses forces: l’idée qu’avec lui il ne pouvait pas exister de danger lui donnait non-seulement du courage, mais de la présence d’esprit, qui en sert bien souvent, si elle ne double pas celui que l’on a. Elle arriva ainsi, sans malencontre dans un endroit solitaire de la forêt, où son cheval s’arrêta de lui-même, comme s’il eût atteint le but de sa. course.

Le premier besoin d’Isabelle fut de respirer, car le vent qui s’engouffrait dans sa poitrine, à chaque soubresaut du cheval, l’avait oppressée; puis elle se mit à réparer le désordre de ses vêtements, occasionné par la rapidité de sa course. Ce soin rempli, elle examina le lieu où elle se trouvait: c’était une solitude sombre et sauvage; la main de l’homme ne se voyait nulle part; le chêne gigantesque y déployait à son aise ses branchages touffus; l’herbe, que n’avait encore ployée aucune trace humaine, s’y élevait verte et serrée; les fleurs des champs, mêlées aux fraises rouges des bois, y réjouissaient la vue, en même temps que leur parfum embaumait l’air; la fauvette et le rossignol semblaient fêter cet endroit en y faisant entendre leurs plus joyeux ramages.

Le calme de ces lieux, si différent du bruit de la ville, auquel Isabelle était accoutumée, répandit dans son âme cette paresseuse langueur qui fait que les membres se détendent d’eux-mêmes et cherchent le repos. Pliée en deux sur sa haquenée, qui broutait tranquillement l’herbe dont les épis venaient d’eux-mêmes s’offrir à sa bouche, la jeune fille rêvait, elle pensait à son mariage, à ce roi Richard auquel elle allait jurer soumission et fidélité, à ce roi qu’elle ne connaissait pas et dont elle n’avait même jamais vu le portrait. Depuis la veille, vingt fois elle aurait voulu questionner sur lui ses compagnes, et, chaque fois, comme une crainte pudique l’en avait empêchée. Puis elle cessait de penser à son royal fiancé pour s’abandonner en enfant gâtée au charme de la solitude où elle se trouvait, pour écouter le rossignol et respirer avec délices les émanations enivrantes qui l’enveloppaient.

Le pas d’un cheval qui s’approchait la tira désagréablement de sa rêverie; ce ne pouvait être que celui du cérémonieux chevalier auquel son père l’avait confiée. Elle tourna la tête avec dépit de ce côté ; mais, bien que le cavalier fût encore loin, elle ne reconnut ni l’encolure du vieil Anglais ni celle de son long cheval: c’était un très-jeune homme monté sur un élégant coursier. Ce cavalier portait le costume des écuyers de l’ambassadeur; mais sa bonne grâce prêtait à ce costume un charme que les autres écuyers n’avaient pas. Sa figure, qui ne lui apparaissait encore qu’imparfaitement, rappela à la princesse ces portraits d’anges blonds que madame Valentine, sa tante, avait apportés de Milan, et qu’elle conservait dans son oratoire.

En entrant dans le bosquet, le cavalier mit pied à terre; et, découvrant respectueusement sa tête, il leva sur la princesse des yeux qui la fixèrent à sa place.

C’était encore sa vision: ces yeux avaient l’expression mystérieuse du regard du nécromancien; ils avaient la douceur magique du regard du seigneur inconnu et de l’écuyer du matin. Isabelle chercha son bracelet rouge et le serra avec émotion.

«Madame, dit l’inconnu, et sa voix avait la douceur de ses traits, nombre de seigneurs chevauchent après vous dans la forêt; les uns cherchent leur princesse de France, les autres leur future reine d’Angleterre; puisque c’est moi qui, le premier, ai eu le bonheur de vous retrouver, accordez-moi l’honneur de vous remettre en votre route.»

Isabelle salua pour réponse, et, reprenant les guides de sa haquenée, elle sortit du bocage, non toutefois sans jeter un coup d’œil de regret sur la solitude charmante qu’elle quittait.

Le jeune écuyer s’élança sur son cheval; et, mesurant son pas sur celui de la monture de la princesse, ils chevauchèrent un moment en silence sous les grands arbres.

Isabelle ne parlait pas, non qu’elle fût intimidée par sa position, elle avait trop la conscience de son haut rang et de sa dignité de princesse pour craindre de se trouver seule avec un inconnu au beau milieu d’une forêt: c’était peut-être aussi cette même fierté superbe qui lui faisait garder le silence.

L’inconnu le rompit le premier.

«N’avez-vous point eu frayeur, madame, de la course précipitée de votre beau coursier? Bien que je ne fisse pas partie du cortége, mes yeux ne vous ont pas quittée depuis le commencement de la chasse...»

Et, voyant que la princesse ne répondait pas, il reprit:

«N’aurez-vous pas regret, madame, de quitter ce tant beau pays de France?

— Je ne sais, milord, répondit Isabelle; depuis hier tant d’événements se succèdent dans mon existence, que j’en suis encore tout étourdie, et n’ai vraiment pas eu le temps de réfléchir.

— Quoi! pas même à ce roi Richard, votre heureux fiancé ?

— C’est peut-être sa pensée qui me préoccupe à ce point,» dit Isabelle.

Puis elle reprit avec cet abandon d’enfant qui s’alliait si bien à ses traits mignons et charmants:

«Vous le connaissez, milord, le roi Richard; est-il bon?

— On le dit, madame.

— Et... est-il beau?

— On le dit encore, madame.

— Tant mieux, dit Isabelle étourdiment; il me fera moins peur.»

Le jeune cavalier sourit.

«Ainsi, reprit-il à voix basse, et comme s’il eût craint que d’autres n’entendissent son discours, bien qu’il fût seul dans la forêt avec la princesse; ainsi, madame, vous irez vers lui sans ennui? Votre cœur, si jeune, ne laissera à la cour de France rien qu’il doive regretter?

— Et monseigneur mon père, milord, et madame ma mère, et ma chère Éléonore, madame de Courcy?

— Et voilà tout?... demanda l’inconnu.

— Je le crois, milord, dit Isabelle avec candeur, et cependant je n’oserais l’affirmer, car, au moment de s’éloigner pour toujours, les objets indifférents, mais qui nous entourent, prennent à nos yeux un caractère tout particulier; ainsi, depuis hier, il me semble que j’aime davantage toutes mes demoiselles.

— Et, parmi tous ces jeunes lords anglais, dites, madame, n’en avez-vous remarqué aucun auquel vous souhaiteriez que votre royal époux ressemblât?»

Isabelle comprima un éclat de rire en répondant:

«Ce ne serait, pas, à coup sûr, au comte de Northampton.

— Le voici au détour de cette allée,» dit l’inconnu, désignant du doigt un groupe de seigneurs qui s’avançaient vers eux; et, piquant des deux, il disparut par un petit sentier avant qu’Isabelle eût pu deviner son intention de la quitter.

La jeune princesse rejoignit la chasse toute soucieuse; la curiosité lui harcelait le cœur; elle aurait voulu savoir quel était ce jeune Anglais, qui parlait français comme un Français. A ses manières polies, ainsi qu’à son ton dégagé, ce ne pouvait être qu’un seigneur d’importance; mais pourquoi se tenait-il éloigné d’un lieu où, sans nul doute, son rang lui permettait de figurer? Elle eut beau interroger tous les visages qui l’entouraient, aucun ne lui présentait l’image de cet inconnu, aucun ne possédait ce regard si fier et si doux à la fois.

Quelques jours après, les ambassadeurs anglais retournèrent en Angleterre avec une réponse favorable et la promesse qu’on leur conduirait la princesse au printemps prochain.

IV.

Table des matières

CALAIS.

Au commencement du mois de mars 1396, madame de Courcy entra un matin inopinément dans la chambre d’Isabelle, et trouva cette jeune princesse assise sur son lit, à demi vêtue et plongée dans des réflexions dont ne l’arracha qu’avec peine la voix d’Éléonore.

«Grande nouvelle! madame Isabelle, lui dit-elle, n’apportant que peu d’attention à la tristesse répandue sur les traits de la princesse; les ambassadeurs d’Angleterre viennent d’arriver à Paris. Il paraît que votre royal fiancé est pressé d’achever cette union: il a envoyé, avec l’ambassade, ses deux oncles, les ducs de Lancastre et de Glocester. Ils sont munis d’une procuration dont voici à peu près la teneur. J’étais auprès de madame la reine quand monseigneur le roi est venu lui en donner connaissance.»

Et, comme Isabelle, les yeux distraitement fixés sur la jeune dame d’honneur, avait l’air d’écouter, celle-ci continua:

«Pour faire cesser la cruelle effusion du sang humain et les innombrables désordres de la guerre; pour parvenir plus tôt à un bon traité de paix; pour rendre le repos, non-seulement aux royaumes, terres, seigneuries et sujets des deux partis, mais aussi à toute la chrétienté ; pour le bien et l’union de l’Église catholique; pour la confusion des infidèles, ennemis de la foi chrétienne, Richard, roi d’Angleterre, a donné pouvoir de conclure son mariage avec madame Isabelle, fille aînée de son cousin le roi de France. Les ambassadeurs sont aussi autorisés à contracter les fiançailles par parole de futur, et le mariage par parole de présent, de la manière la plus convenable et la mieux séante, ainsi qu’à accepter le consentement de ladite dame.

«De son côté, le roi de France, votre père, a donné sa procuration aux ducs de Bourgogne et de Berri, dans laquelle se trouvent exposés les mêmes motifs et désirs d’alliance et de paix entre les deux royaumes. Votre dot est ainsi réglée: vous voyez que je n’ignore rien, ma chère princesse: on vous donne huit cent mille francs, dont trois cent mille francs payables sur-le-champ, cent mille francs du moment où vous irez habiter avec le roi d’Angleterre, puis cent autres mille francs d’année en année. Il est aussi stipulé que les enfants provenant de ce mariage ne pourraient prétendre à aucun droit à la couronne de France; et, de plus, il a été convenu que monseigneur votre père serait tenu de vous habiller, vous parer de joyaux et vous faire conduire et accompagner à ses dépens, honorablement et selon votre condition, jusqu’à Calais, où le roi d’Angleterre doit vous recevoir. Le contrat se signe ce soir, la noce se fait demain. Permettez que je sois la première à rendre hommage à la reine d’Angleterre, ajouta madame de Courcy en s’agenouillant, moitié riante, moitié cérémonieuse, devant la jeune fille, et prenant la main de la princesse qu’elle porta à ses lèvres.

— Quelle gaieté ! quelle joie! dit Isabelle tristement; et elle dit qu’elle m’aime!

— Oh! quand vous ai-je donné le droit d’en douter, madame? reprit Éléonore d’un ton de doux reproche.

— Aujourd’hui, ingrate, où tu te réjouis de me quitter.

— Mais je ne vous quitte pas, madame Isabelle, je vous suis à la cour de votre royal époux.

— Puisses-tu y aller seule!

— Comment! que dites-vous?

— La vérité, Éléonore; ce mariage me tue!... Écoute, oh! j’ai si peur de ce roi Richard!

— Chassez ces inquiétudes, chère princesse, croyez-moi; le roi votre père consentirait-il à ce mariage s’il ne devait être aussi heureux pour vous qu’il est utile au bien de l’État? Allons, laissez-vous parer, laissez relever vos beaux cheveux blonds, et vous mettre en état de recevoir dignement ces nobles ambassadeurs de votre royal époux.»

Isabelle se tut et se prêta volontiers à toutes les fantaisies de toilette que la jeune dame d’honneur inventait pour la faire belle, à quoi la beauté naturelle de madame Isabelle aidait merveilleusement. Puis elle la mena triomphante dans l’appartement de la reine, où le contrat se passa. Les noces eurent lieu le lendemain. Pour la pompe et les superfluités, elles furent magnifiques: les rois et les princes s’envoyèrent de merveilleux présents; mais il fut décidé que la remise d’Isabelle à son époux n’aurait lieu que lorsque le trousseau serait achevé... Alors le roi de France devrait se rendre à Saint-Omer avec la princesse, pendant que, de son côté, le roi d’Angleterre viendrait l’attendre à Calais.

Tout étant ainsi convenu, la France et l’Angleterre rivalisèrent de luxe, d’élégance; ce fut une lutte d’ouvriers à qui perfectionnerait les plus riches pièces d’orfévrerie, les plus brillants bijoux, les plus merveilleuses étoiles. Toutefois, malgré le zèle des orfévres et des brodeurs, les préparatifs se prolongèrent jusqu’au mois d’octobre, où Richard, lassé d’attendre, partit le premier pour Calais, ce qu’il fit savoir à Charles VI. Mais celui-ci, qui voulait suivre la procession le jour de la fête de saint Denis, patron de la France, retarda encore de quelques jours.

Ce ne fut que le 14 octobre, après avoir fait ses dévotions à Notre-Dame et à Saint-Denis, que la jeune reine d’Angleterre, le roi et la reine de France, se mirent en route. Leur suite était nombreuse et illustre. Entre autres grands personnages, on y voyait le duc de Bretagne, qui était venu à Paris pour célébrer les fiançailles de son fils avec madame Jeanne de France, seconde fille du roi.

Sur la limite des deux États, entre Calais et Ardres, on avait dressé deux camps: celui du roi de France était composé de cent vingt tentes en charpentes et en draperie; celui du roi d’Angleterre ne lui cédait en aucune manière. Le 27 octobre, les deux rois s’étant rendus chacun dans leur camp, les ducs de Lancastre, de Glocester et le comte de Rutland vinrent prendre les ordres du roi de France sur les cérémonies qu’il fallait observer, sur les habillements qu’il fallait porter. Le roi les reçut gracieusement et leur donna à chacun un diamant. Pendant que cette scène se passait, une autre du même genre avait lieu dans le camp d’Angleterre: c’étaient les ducs de Bourbon, de Berry et de Bourgogne qui remplissaient le même message auprès du roi d’Angleterre. Celui-ci répondit:

«Que la paix et l’amitié ne se prouvaient point par des robes magnifiques; qu’il ne fallait pas de cérémonies pour une entrevue toute cordiale.»

Un pieu avait été planté à distance égale des deux camps. Or, le 28 au matin, à la même heure, les deux rois sortirent chacun de leur tente. Le roi de France était suivi de quatre cents chevaliers, les premiers du royaume, et précédé de son cousin, le comte d’Harcourt, portant l’épée de France et remplissant l’office de connétable en l’absence du comte d’Eu, parti pour la croisade . Arrivé à une certaine distance du pieu, il descendit de cheval, et, ses chevaliers ayant aussi mis pied à terre, il leur dit:

«Mes bons amis, je vous prie de ne point me faire repentir du choix que j’ai fait de vous pour m’accompagner; comportez-vous bien selon mon ordonnance et votre devoir. »

Le roi d’Angleterre avait, de son côté, observé les mêmes formalités. Charles VI était vêtu d’une robe courte qui ne lui venait qu’aux genoux et d’un simple chaperon de velours. Le roi Richard portait sa robe plus longue, mais moins ornée.

Les deux rois, s’apercevant, se mirent à marcher l’un au-devant de l’autre jusqu’à ce qu’ils se fussent rencontrés. Là, en présence de toute leur suite, qui avait mis genou en terre, ils se prirent la main et s’embrassèrent cordialement; puis ils résolurent qu’en ce lieu, et en mémoire d’une si touchante union, il serait élevé une chapelle à Notre-Dame de la Paix.

Alors les ducs de Lancastre et de Glocester s’avancèrent vers le roi de France et lui offrirent un drageoir plein d’épices, ainsi qu’une coupe de vin, en même temps que les duc de Bourgogne et de Berri en présentaient autant au roi d’Angleterre. Puis les deux rois se firent à chacun des présents: Charles VI offrit à Richard une tasse d’orfévrerie à mettre la bière, et un pot à l’eau; et celui-ci, à son tour, présenta au roi de France un flacon et une aiguière.

Un grand mouvement se faisait remarquer dans le camp des Français: c’était un nombre infini de litières, de chariots dorés, de chevaux superbement harnachés qui se mettaient en marche, et s’avançaient vers les deux rois: on ne voyait que guirlandes d’or, perles, diamants, qui reluisaient au soleil. Madame Isabelle, montée sur une belle haquenée blanche, s’avançait en tête, les yeux baissés et le visage pâle. Sa robe, toute brodée de fleurs de lis, descendait jusqu’ à ses pieds; sa tête charmante semblait plier sous le poids d’une couronne d’or, à laquelle était attaché un voile court à franges d’or, que le vent du matin faisait flotter gracieusement sur son cou de cygne.

Lorsque sa haquenée s’arrêta, les ducs de Bourgogne et de Berri allèrent à la princesse et lui offrirent la main pour descendre. Aussitôt qu’elle eut mis pied à terre, les duchesses de Lancastre et de Glocester, accompagnées de plusieurs dames anglaises, s’avancèrent et lui firent leur révérence. La jeune reine la leur rendit; puis, conduite toujours par ses oncles, elle marcha vers le roi d’Angleterre, devant lequel elle s’agenouilla.

«Mon fils, dit le roi de France au roi Richard, c’est ma fille: je vous l’avais promise, je vous la donne et vous la laisse; promettez-moi de l’aimer comme votre femme.

—Je vous le promets de grand cœur, mon père, dit Richard prenant la main d’Isabelle pour l’engager à se relever; et vous, madame, ajouta-t-il, promettez-vous de m’aimer comme votre époux?»

Isabelle se laissa relever; mais, gardant toujours ses yeux baissés desquels de grosses larmes tombaient, elle ne répondit point.

«Regardez-moi, Isabelle, dit Richard, la voix si caressante, que la jeune reine, émue déjà de cette voix qu’elle croyait reconnaître, leva lentement les yeux, et demeura saisie en retrouvant dans le roi Richard le nécromancien et l’inconnu dé la forêt!

— Oh! mon petit bracelet rouge! dit-elle presque avec une joie d’enfant, vous m’avez bien porté bonheur!»

En vue des deux camps et du roi de France qui examinait cet à parte d’un air inquiet, Richard prit sa jeune femme dans ses bras et l’embrassa tendrement.

Le reste, chers lecteurs, est plus triste: Isabelle prit congé de son père et de ses oncles, les larmes aux yeux; et, sans être suivie d’autres dames françaises que de la dame de Courcy, elle fut remise aux duchesses de Lancastre et de Glocester. On la plaça dans une litière, et elle partit pour Calais.

Quatre ans après, Henri de Lancastre montait sur le trône d’Angleterre sous le nom de Henri IV, et madame Isabelle de France, ramenée à Calais avec les mêmes honneurs royaux qui l’y avaient accompagnée, rentrait en France seule et en habit de deuil: Richard Il venait de mourir empoisonné dans la tour de Londres, par l’ordre de Henri.

Et cependant elle n’avait pas perdu son petit bracelet de velours rouge!

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Türler ve etiketler

Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
17 ocak 2025
Hacim:
215 s. 10 illüstrasyon
ISBN:
4064066305932
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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