Kitabı oku: «Mathilde», sayfa 53
«Je songeais avec amertume que le prince et la princesse, habitués à une grande existence, souffraient peut-être des privations terribles à leur âge; pourtant, de leur part, jamais une plainte, jamais une parole amère contre le sort.
«Je ne pouvais m'empêcher d'en témoigner mon admiration à la princesse; elle me répondit avec une simplicité sublime.
«Ma chère Amélie, le secret de ce que vous appelez notre courageuse résignation est bien simple. Nous pensons que mon mari et moi nous aurions pu être séparés dans ces jours d'épreuve; nous songeons surtout à notre pauvre vieux roi et à ses enfants, et nous remercions Dieu de nous avoir épargné tant du chagrins dont il aurait pu nous éprouver.»
«Mathilde, je sais combien vous méritez d'intérêt de sympathie; je ne vous dirai pas de comparer vos affreux chagrins à ceux-là et d'imiter ce courage stoïque, mais je vous dirai encore: Venez, venez auprès de nous. C'est presque une consolation que d'avoir à aimer de pareilles gens; et puis enfin, dites, ma pauvre enfant, lorsque après vos journées de solitude désolée vous cherchez le sommeil, quel souvenir consolant pouvez-vous évoquer? Aucun. Si, au contraire, vous aviez eu sous les yeux une scène aussi touchante que celle que je viens de vous raconter, est-ce que vous ne vous sentiriez pas moins malheureuse? Pourquoi n'en serait-il pas des maladies de l'âme comme de celles du corps; si un air pur et salubre peut redonner la vie, pourquoi une âme blessée ne se retremperait-elle pas dans une atmosphère de sentiments élevés et généreux?
«Je sais que vous êtes bonne, bienfaisante; mais, par cela même que vous êtes modeste, vous ne vous appesantissez pas sur le bien que vous faites, et la charité n'est pas un adoucissement à vos chagrins.
«Encore une fois, venez avec nous, nous vous distrairons, car vous trouverez aussi chez moi cette aimable et spirituelle comtesse A. de Semur, ma cousine, esprit fin, souple, brillant, et surtout impitoyable à tout ce qui est bas, lâche ou traître. Elle aime, dit-on, le paradoxe à l'excès; savez-vous pourquoi? pour pouvoir exalter ce qu'il y a de généreux et d'élevé dans toutes les opinions, mais aussi pour pouvoir immoler sans pitié tout ce qu'elle y trouve de ridicule ou de méchant!
«Vous souvenez-vous, lors du votre première entrée dans le monde à un bal du matin chez madame l'ambassadrice d'Autriche, d'avoir remarqué une étrangère d'une incomparable beauté, lady Flora Fitz-Allan? Elle ne vous a pas oubliée, elle. Je la vois aussi beaucoup; elle me parle sans cesse de vous. Ce jour-là elle admirait encore l'expression candidement étonnée de votre ravissante figure, lorsqu'on vint lui dire que vous aviez l'esprit le plus caustique et le plus méchant du monde (c'était, vous me l'avez dit depuis, une des premières calomnies de mademoiselle de Maran). Lady Flora resta stupéfaite d'étonnement, presque de crainte, – me dit-elle, – en songeant avec chagrin qu'un aussi naïf et aussi délicieux visage que le vôtre pût servir de masque à tant de méchanceté. Vous pensez bien que je l'ai vite désabusée. Elle m'a remerciée avec effusion; il lui eût été douloureux de penser que la candeur, que la beauté des traits pouvaient être si trompeuses. Vous serez folle de lady Flora. Quant à lord Fitz-Allan c'est le type accompli du grand seigneur anglais, c'est la loyauté dans la dignité.
«Vous avez dû rencontrer quelquefois la marquise de Sérigny et sa fille la duchesse de Grandval. Sinon, pour les connaître, imaginez-vous la grâce la plus parfaite jointe à une exquise distinction de manières et à une élégance pour ainsi dire native; car dans cette maison, le charme, le bon goût et la dignité semblent l'apanage héréditaire des femmes: c'est leur loi salique, à elles.
«En hommes, vous verrez souvent chez moi M. l'ambassadeur de ***, l'un de mes bons et anciens amis, homme de grand cœur, de rare courage, d'excellent sens et de haute raison, qui a fait vaillamment la guerre et qui est simple et bon, parce qu'il est brave et énergique. Je vous prie de croire, ma chère enfant, que je ne vois pas absolument que des gens graves, vous savez combien j'aime les contrastes; aussi je vous promets la fleur des pois de ce temps-ci, un de mes neveux, Gaston de Senneville: il est impossible d'être plus joli, plus gracieux, plus parfaitement élevé et pourtant plus inoffensif, pour ne pas dire plus insignifiant. C'est un de ces charmants jeunes gens qui marchent en tête des adorateurs d'une femme à la mode, comme les chefs de chœur des tragédies antiques: aussi, moi qui ne suis plus femme à la mode, je m'étonnais de le voir si souvent chez moi; il m'a avoué qu'il m'aimait comme la meilleure parente du monde d'abord, et puisque ses habitudes chez moi lui donnaient une consistance, un reflet sérieux que son âge ne lui permettait pas d'espérer et qui lui faisait grand bien. Il a d'ailleurs le bon esprit de n'être nullement exclusif, et de montrer partout sa jolie figure et ses excellentes façons. Il va sans dire qu'il voit ce qu'on appelle la nouvelle cour: c'est lui qui nous tient au courant de tout ce qui se passe, dans cette société-là, où il y a, dit-il, quelques femmes charmantes, quoique assez étrangement élevées, et des hommes généralement inconcevables. Ces cailletages nous amusent beaucoup; et puis il est toujours bon que chaque maison ait quelqu'un des siens qui sacrifie au pouvoir du moment; on ne sait pas ce qui peut arriver: c'est un de nos principes de toujours tenir par un lien quelconque à ce qui est le gouvernement du jour.
«Mais, voyez un peu, je m'appesantis sur de pareils accessoires, et je ne vous parle pas longuement d'un de nos meilleurs amis, qui est presque l'âme de mes réunions. Je vous ai dit en courant que M. de Rochegune était de retour, sans plus vous donner de détails; je veux réparer cette omission. Je ne l'aurais jamais reconnu, tant le soleil d'Orient l'a hâlé. Après avoir combattu avec les Grecs contre les Turcs, il s'en est allé en curieux faire la guerre aux Circassiens avec les Russes. Il est impossible de conter avec plus de charme toutes ces campagnes vraiment merveilleuses. Il a acquis ce qui lui manquait, à mon avis, c'est une assurance, une fermeté, un entrain qui relèvent à sa vraie hauteur son caractère, que je trouvais trop beau pour être si timide et si réservé. Cet entrain, comme vous le pensez, a été bien douloureusement comprimé par la nouvelle de la mort funeste de M. de Mortagne. Nous causons souvent de cet excellent ami. M. de Rochegune a pour vous un intérêt profond, sincère. Tout le monde l'aime pour sa bonté, pour son esprit et pour sa loyauté chevaleresque. C'est vraiment un homme d'un courage moral extraordinaire; aucune considération n'arrête sa franchise; il dit et ose ce que personne ne dit et n'ose. La comtesse A. de Semur dit de lui avec beaucoup de justesse: Il est impossible d'être plus effrontément honnête homme. Il parle souvent à la chambre des pairs; sa parole incisive et âpre ne ménage ni amis ni ennemis lorsqu'il défend contre eux un des grands principes qu'il met au-dessus des hommes et des choses. Quoique jeune, on compte fort avec lui; car son influence égale son indépendance.
«Voici ma tâche à peu près remplie, ma chère Mathilde. J'ai essayé de vous peindre les personnes au milieu desquelles vous vivrez si vous le voulez, et qui vous attendent, non pour vous aimer, mais pour vous dire qu'elles vous aiment depuis longtemps.
«Croyez-moi, ma chère Mathilde; autant le monde est souvent méchant et calomnieux en général, autant une intimité choisie est bienveillante et dévouée pour les personnes qui la composent.
«Chère enfant, je vous l'ai dit, j'avais commis des fautes, je l'avoue; mais on ne s'était pas borné à me les reprocher, on avait tout exagéré, jusqu'à la plus abominable calomnie. Il a fallu mon nom, ma famille, mes alliances, ma fortune, mon caractère, pour résister à ce déchaînement universel. Eh bien! depuis que je me suis retirée de ce monde bruyant, depuis que les années, le malheur, la raison, la religion m'ont donné une solidité de principes et une régularité que je n'avais pas, je n'ai trouvé autour de mol qu'indulgence, sympathie et intérêt.
«Je n'ai pas besoin de vous dire, en vous nommant les personnes que je vois habituellement, qu'elles composent l'élite de la meilleure compagnie, et que leur assiduité chez moi m'absout pour ainsi dire de tous mes torts passés: le prince et la princesse d'Héricourt, entre autres, sont de ces personnes dont la vie entière a été d'une pureté si éclatante, dont le caractère a une autorité si imposante, que de leur blâme ou de leur louange dépend l'accueil qu'on vous fait dans le monde. Le prince d'Héricourt, en un mot, représente tout ce qu'il y a d'honorable, de délicat, de courageux et d'élevé; quoiqu'il vive assez retiré, il faut le dire à la louange de la société, il a peut-être encore plus d'influence sur elle qu'il n'en avait avant les malheurs qui l'ont frappé, et qu'il supporte si noblement. Vous sentez donc combien je suis heureuse et fière de l'attachement que me porte ce couple vénérable.
«Et puis enfin, vous le dirai-je, ce qui remplit mon cœur de joie de reconnaissance, c'est qu'on aime Emma comme elle mérite d'être aimée.
«Il se peut qu'on sache le secret de sa naissance, quoiqu'elle passe pour une orpheline dont je me suis chargée; mais la délicate réserve dont on fait preuve à ce sujet m'est du moins un témoignage de tolérance bienveillante. Vous avez vu combien elle était belle, n'est-ce pas, mon Emma; eh bien! si l'orgueil maternel ne m'aveugle pas, elle est encore embellie! Et puis l'éducation qu'elle a reçue sous mes yeux au Sacré-Cœur a développé, a mûri toutes les excellentes dispositions qui étaient en elle. Deux ou trois fois par semaine je la garde le soir avec moi; tous mes amis en sont enchantés. Mais vous la verrez…
«Vous la verrez!.. Hélas! la verrez-vous, Mathilde? renoncerez-vous à cette vie solitaire et désolée où vous passez vos plus belles années? En vérité, pauvre enfant, on dirait que votre douloureuse retraite est une expiation… une expiation… mon Dieu! du mal qu'on vous a fait sans doute!
«Mais je me rassure; vous avez à cette heure de si graves raisons pour venir à Paris, qu'il y aurait de la folie à vous à hésiter. Par cela même que vous tenez beaucoup à Maran, il faut au moins vous mettre à même de le posséder.
«Je n'ose espérer que la dernière considération que je vais vous faire valoir puisse vous décider, mais enfin j'essaye.
«Vous savez que j'habite maintenant une maison de la rue de Lille. Au fond du jardin de cette maison existe un charmant pavillon qui était occupé par la marquise-douairière de Montal; elle l'a quitté, il est tout prêt. Voulez-vous le prendre? Je ne crois pas que votre maison soit plus considérable que la sienne; en tout cas, une partie de mes communs m'est complétement inutile, et je les mets à votre disposition. Le jardin est vaste; vous serez isolée lorsque vous le voudrez au fond de votre pavillon. Si vous ne désirez voir personne, vous ne verrez personne; mais au moins, moi et Emma, nous serons là, et croyez-moi, chère enfant, il est toujours consolant d'avoir auprès de soi des cœurs bons et dévoués.
«Mathilde, réfléchissez bien à ce que je vous propose. Je concevrais votre répugnance à venir à Paris pour y vivre seule: à votre âge, dans votre position, ce serait impossible. D'un autre côté, il ne faut pas songer à habiter avec votre tante, puisque votre indigne cousine demeure chez elle. Ma proposition satisfait donc aux convenances et vous laisse en même temps une complète liberté.
«Je suis devenue tout à fait vieille femme. Vous savez que lorsque je l'ai voulu, j'ai toujours fait compter avec moi; je puis donc vous être un très-bon chaperon… grâce à cette espèce de communauté d'habitation.
«Encore un mot, Mathilde. Je ne vous aurais jamais proposé de venir me rejoindre si je n'avais tellement établi et affermi ma nouvelle position dans le monde, que vous puissiez trouver auprès de moi aide et protection… Si le choix, si la sûreté et surtout si l'autorité de mes relations ne me mettaient pas désormais à l'abri de toute calomnie, je n'aurais pas osé me charger auprès de vous d'un rôle presque maternel… Vous me comprenez, n'est-ce pas? chère enfant… Cet aveu ne doit pas vous étonner; je vous en ai fait d'autres plus humiliants pour ma vanité.
«Croyez-moi donc; si je vous dis: «Venez à moi,» c'est que vous pouvez y venir avec confiance et sécurité.
«Emma entre à l'instant chez moi; elle me prie de la rappeler à votre souvenir, de vous dire qu'elle a bien souvent songé à vous et que, sans vous connaître beaucoup, elle vous aime autant que vous m'aimez.
«Ce sont ses propres paroles. Elles sont trop douces à mon cœur pour que je ne vous les répète pas en vous disant encore: venez, venez… vous êtes aussi aimée qu'impatiemment attendue.
«Mille amitiés bien tendres.
«Verneuil de Richeville.»
CHAPITRE III.
ROUVRAY
La lecture de cette lettre produisit sur moi un effet décisif.
Sauf en ce qui concernait la question d'intérêt relative à l'acquisition de Maran, madame de Richeville ne faisait pourtant que résumer la correspondance qu'elle avait entretenue avec moi depuis deux ans, mais les larmes me vinrent aux yeux en lisant le dernier passage de sa lettre dans lequel elle semblait insister sur l'espèce de réhabilitation qu'elle devait à son changement de conduite, afin de me bien convaincre qu'elle était digne du rôle presque maternel qu'elle s'offrait à remplir auprès de moi. Lors même que mon voyage à Paris n'eût pas été autrement nécessité, j'aurais, je crois, profité des offres de madame de Richeville seulement pour ne pas la blesser par un refus qu'elle aurait pu défavorablement interpréter.
J'avoue aussi que la séduisante peinture de l'intimité dans laquelle elle vivait avec des personnes dont j'avais toujours entendu vanter l'esprit et le caractère entra pour quelque chose dans ma résolution. Au moment de commencer une vie nouvelle, j'éprouvais cependant quelques regrets d'abandonner ces lieux où j'avais tant souffert: j'avais fini par trouver une sorte de torpeur bienfaisante comme le sommeil dans l'engourdissement qui avait succédé à mes agitations… Savais-je ce que me réservait l'avenir?
La crainte de rencontrer à Paris mon mari ou Ursule n'avait été pour rien dans ma détermination de vivre solitaire. J'éprouvais pour M. de Lancry une indifférence méprisante, pour ma cousine une aversion profonde; mais j'avais assez la conscience de ma dignité pour être certaine qu'à leur rencontre et malgré leur effronterie, mon front ne pâlirait pas.
Du moment où mon mari m'avait abandonnée, je m'étais regardée comme à jamais séparée de lui, sinon de droit, du moins de fait; cette position embarrassante pour une jeune femme, et ma répugnance à vivre seule à Paris avaient contribué à prolonger mon séjour à Maran. Madame de Richeville, en me proposant de demeurer presque chez elle, levait tous mes scrupules.
Je prévins Blondeau que nous quittions Maran pour aller à Paris habiter avec la duchesse. Elle pleura de joie et fit à la hâte tous mes préparatifs de voyage dans la crainte de me voir changer de résolution.
Je quittai Maran à la fin de l'automne.
Je passais forcément devant Rouvray; je ne savais si je devais m'y arrêter ou non pour voir madame Sécherin; je n'avais eu aucune nouvelle d'elle ou de son fils depuis le jour fatal où elle était venue à Maran annoncer à Ursule que mon cousin, indigné de sa conduite, se séparait d'elle pour toujours.
Je redoutais cette visite; elle pouvait rouvrir et chez moi et chez ces malheureux des plaies peut-être cicatrisées. D'un autre côté, je n'aurais pas voulu paraître indifférente aux chagrins de cet homme si honnête et si bon. Au milieu de ces hésitations, j'arrivai presque en vue de la fabrique de M. Sécherin. J'ordonnai aux postillons d'aller au pas, voulant me ménager encore quelques minutes de réflexion, lorsque tout à coup je vis M. Sécherin sortir d'un chemin creux qui aboutissait à la grande route.
Il m'aperçut, il s'arrêta, me regarda quelques instants d'un air hagard; puis cachant sa figure dans ses mains, il regagna brusquement le chemin d'où il venait de sortir.
M. Sécherin était cruellement changé; il m'avait reconnue, et je ne pouvais me dispenser d'entrer chez sa mère: je me fis conduire à sa maison. Blondeau m'attendit avec ma voiture au bout de l'allée de tilleuls où jadis j'avais rencontré Ursule.
Je m'avançai seule, vivement frappée de l'état d'incurie dans lequel était le jardin autrefois tenu avec tant de soin et de recherche: des herbes parasites envahissaient les allées; les vieux arbres, autrefois symétriquement taillés, n'étant plus émondés, cachaient la rue de la Loire et ses riantes perspectives; on n'apercevait aucun vestige de fleurs dans les quinconces abandonnés, les feuilles mortes bruissaient sous mes pas; le ciel gris et pluvieux d'une matinée d'automne jetait un sombre voile sur ce tableau déjà si triste.
Au fond de l'allée de charmille où j'avais surpris les premiers aveux de Gontran à Ursule, je vis le groupe de figures en pierre peinte à demi détruit. Sous le vestibule, je trouvai l'une des deux servantes que j'avais déjà vues à Rouvray; elle me dit que madame Sécherin était dans le salon.
Je traversai l'antichambre et la salle à manger: il y faisait un froid glacial; les carreaux du sol, autrefois soigneusement rougis et cirés, étaient verdâtres et suintaient l'humidité. Tout semblait dégradé, délaissé. Quel changement dans les habitudes de madame Sécherin, que j'avais vue toujours si rigoureuse sur l'accomplissement des devoirs domestiques, si jalouse de la minutieuse propreté de sa demeure!
Les portes étaient ouvertes, mes pas peu bruyants; j'arrivai dans le salon sans que madame Sécherin m'entendît. Elle était assise à son rouet, et portait comme toujours une robe noire et un bavolet de toile blanche. Son vieux perroquet gris, engourdi par le froid, sommeillait sur son bâton. A travers les vitres des fenêtres, ternies par le brouillard, on voyait quelques sarments de vigne agités par le vent et dépouillés de feuilles; ils se balançaient çà et là, pendant à la treille négligée. Deux tisons noircis brûlaient lentement au milieu des cendres du foyer. Les housses des meubles et les rideaux, autrefois d'une blancheur de neige, étaient jaunis par la fumée. Enfin cette habitation, jadis d'une splendeur de propreté qui atteignait au luxe, montrait partout la funèbre et sordide insouciance de la vieillesse, qui semblait dire: – A quoi bon tant de soins pour si peu de jours?
En me rappelant l'animation, la gaieté que la présence d'une femme jeune et belle avait pendant quelque temps apportées dans cette demeure, je frissonnai… Si M. Sécherin conservait le souvenir d'Ursule; si, malgré les irréparables torts de sa femme, il comparait le présent au passé, sa vie devait être bien cruelle.
Le cœur me battait si fort que je restai immobile à la porte du salon.
Examinant plus attentivement la figure pâle et austère de madame Sécherin, je fus étonnée de l'innombrable quantité de rides profondes que le chagrin avait creusées sur ses traits. Par deux fois, le mouvement mesuré de son rouet se ralentit peu à peu comme le pendule d'une horloge qui s'arrête graduellement; elle pencha légèrement sa tête sur sa poitrine; ses yeux fixes et éraillés regardaient sans voir; une de ces larmes si rares chez les vieillards mouilla sa paupière ardente et rougie; puis, faisant un brusque mouvement comme si elle se fût éveillée en sursaut, et voulant échapper sans doute à de sinistres réflexions, elle se remit à tourner son rouet avec une vivacité fébrile.
Pour ne pas rester plus longtemps inaperçue, j'agitai la clef dans la serrure.
Madame Sécherin releva la tête, me vit, repoussa du pied son rouet bien loin d'elle et me tendit les bras sans me dire une parole.
Je baisai ses mains vénérables, et je m'assis près d'elle.
Au bout d'un silence de quelques minutes, elle s'écria avec explosion:
– Ah! je suis bien malheureuse! la plus malheureuse des créatures… mais n'en dites rien à mon fils… il ne le sait pas!
– Je viens de le rencontrer, – lui dis-je, – il m'a paru bien changé.
– Le pauvre enfant n'est plus reconnaissable… le chagrin le tue… il pense encore à cette infâme… – se hâta-t-elle de me dire d'un air presque farouche. Puis elle ajouta avec amertume:
– Elle ne lui a fait que du mal pourtant… tandis que moi, moi, mon Dieu! je l'ai toujours aimé comme le fils de mes entrailles… oui, et pourtant il pense encore à elle… il y pense plus qu'à moi peut-être! répéta-t-elle.
– J'espère que vous vous trompez, – lui dis-je. – Sans doute mon cousin est plus absorbé par la douleur d'avoir été indignement trompé que par le souvenir de…
– Ne prononcez pas ce nom détesté! – s'écria-t-elle en m'interrompant avec violence. – Ne le prononcez pas! par pitié… Vous voulez me consoler, mais je ne m'abuse pas. – Non, non, ce n'est pas de l'indignation qu'éprouve mon fils… L'indignation éclate, tempête, cherche avec qui maudire ceux qui l'ont causée… Enfin après l'indignation vient le mépris, et, plus tard, l'oubli… Eh bien! le malheureux n'a pas oublié… n'a rien oublié.
– Attendez, attendez… encore. Mon cousin en est déjà au mépris sans doute, bientôt viendra l'oubli… Croyez-moi, s'il est profondément chagrin… c'est que, dans une âme généreuse, le mépris est cruel.
Madame Sécherin secoua tristement la tête, et me dit:
– Hélas! vous vous méprenez! Plût au ciel qu'il eût du dédain pour elle… Mais je l'ai deviné.
– Que dites-vous?
– La vérité… je l'ai deviné, vous dis-je; aussi il a honte, il me fuit… il s'isole… Pendant les premiers temps de son chagrin, j'ai compris que mon fils voulût être seul. Je me disais que, par tendresse pour moi, il ne voulait pas me laisser voir ce qu'il souffrait. Car vous ne savez pas ce que c'était que son chagrin…
– Il a donc beaucoup souffert?
– S'il a souffert!.. Mais je l'ai vu des jours, entendez-vous?.. des jours entiers, des nuits entières, couché sur son lit, pleurant à chaudes larmes, et ne s'interrompant de sangloter que pour se livrer à des accès de rage insensée, et pousser des cris, des rugissements de douleur et de désespoir, qu'il n'étouffait qu'en mordant ses draps avec fureur… Je le vois encore, mon Dieu! les bras étendus, les mains crispées… ne connaissant pas ma voix, et, dans son délire, appelant cette femme… l'appelant… la misérable! tandis qu'il ne faisait pas attention à moi, qui étais là… qui priais… qui pleurais… O mon Dieu! que de nuits j'ai passées ainsi agenouillée à son chevet tout trempé de ses larmes et des miennes, craignant qu'il ne perdît la raison dans un de ces accès de rage!.. Avec quelle angoisse j'attendais qu'il me reconnût!.. Alors… – dit la malheureuse mère en portant son mouchoir à ses yeux; – alors, comme il est bon et sensible comme un enfant… quand il revenait à lui, il m'embrassait, il me demandait pardon de m'affliger, de ne pouvoir vaincre sa douleur… Aussi, dans les premiers temps, je ne me désespérais pas… si quelquefois il me répondait avec humeur ou avec impatience quand je lui reprochais son découragement, je me disais: Plus tard il me reviendra… Je faisais de mon mieux pour tâcher de le consoler, pour le calmer, pour le distraire; mais je ne réussissais pas… Je lui faisais faire les plats qu'il aimait, il ne mangeait pas. J'avais demandé à la ville des livres bien intéressants; malgré la faiblesse de ma vue, je lui faisais la lecture… il ne m'écoutait pas… Je voulus attirer ici quelques-uns de ses amis; il les reçut si mal qu'ils n'osèrent plus revenir. Malgré mon âge, je lui ai proposé de nous en aller voyager; il a refusé. Quoique cette maison soit sacrée pour moi, et que je veuille y mourir comme mon mari y est mort, craignant que ces lieux ne lui rappelassent trop de mauvais souvenirs, je lui ai proposé d'habiter ailleurs, qu'importait cela… il a refusé… toujours refusé, comme il refuse tout ce que sa mère lui offre, – ajouta-t-elle avec amertume.
Il y avait une si profonde douleur dans ces plaintes naïves, j'entrevoyais pour madame Sécherin une vie si malheureuse en songeant aux insurmontables regrets de son fils, que je ne pus que prendre la main de cette pauvre mère entre les miennes en attachant sur elle un regard désolé.
– Je patientais toujours, – reprit-elle; – je me disais: Les regrets que lui laisse cette horrible femme ne pourront pas durer… Je priais le bon Dieu de toucher mon fils de sa grâce et de le ramener à moi… Je fis dire des messes à sa patronne… Hélas! tout fut inutile… tout… Plus j'allais, plus je voyais que je n'étais plus rien… que je ne pouvais plus rien pour mon fils, – ajouta-t-elle d'une voix entrecoupée de sanglots; – mais je n'osais rien lui en dire: il était déjà si malheureux! j'attendais toujours… Quelquefois, pour me contenter, il prenait un air moins triste… Une fois le malheureux enfant voulut sourire… Je fondis en larmes, tant son triste et doux sourire était navré, et je me promis bien de ne plus le contraindre ainsi… Devant Dieu, qui m'entend, je vous le jure, jamais je ne lui ai reproché son chagrin; seulement… peu à peu cela m'a découragée, accablée… Le voyant insouciant de tout, je suis devenue comme lui, insouciante de tout… j'ai laissé aller les choses comme elles ont voulu aller, dans cette maison… Tout est négligé, l'herbe pousse partout dans le jardin, comme elle poussera bientôt sur la fosse d'une pauvre vieille femme qui n'est plus bonne à rien sur la terre, puisqu'elle ne peut pas consoler son fils…
Cet abattement contrastait si fort avec la fermeté un peu âpre que j'avais toujours vue à madame Sécherin, que je fus effrayée. Cet affaiblissement moral présageait sans doute un grand affaiblissement physique. J'essayai de la rassurer en lui citant mon exemple.
– Sans doute, – lui dis-je, – ces deux années ont dû vous sembler cruellement longues; mais songez que toute douleur finit par s'user… Plus les regrets de votre fils ont été violents, plus le terme de sa délivrance approche à son insu. Moi aussi, bonne mère, j'ai beaucoup souffert; j'ai non-seulement perdu l'homme à qui j'avais voué ma vie entière, mais j'ai perdu mon enfant et avec lui la seule chance de bonheur que je pusse encore espérer… Eh bien! à d'affreux déchirements a succédé le calme… Calme triste, il est vrai, mais qui est presque du bonheur, si je le compare à tout ce que j'ai ressenti… Courage donc, bonne mère… courage… vous touchez peut-être au terme de vos peines… Comme votre fils, je suis victime de cette femme… Un mépris glacial a remplacé ma haine… L'heure n'est pas loin où votre fils éprouvera comme moi…
Madame Sécherin secoua tristement la tête et me répondit, hélas! je dois l'avouer, avec un bon sens qui m'effraya:
– Ce n'est pas la même chose… Votre mari était de votre condition… C'était pour vous un homme ni au-dessus ni au-dessous de ceux que vous aviez l'habitude de voir… Cela vous manque moins à vous, tandis que mon pauvre enfant n'avait jamais connu de femme qui, en apparence du moins, pût être comparée à cette misérable.
Puis, recouvrant un éclair de son ancienne énergie, madame Sécherin s'écria:
– Mais cette infâme, dans son affreux orgueil, aura donc deviné juste en me prédisant, avec son audace de Lucifer, qu'on n'oubliait pas une femme comme elle, que mon fils la regretterait toujours; qu'il la pleurerait avec des larmes de sang!.. O mon Dieu, mon Dieu!.. ta volonté est impénétrable… Il faut avoir bien de la foi pour ne pas désespérer de ta justice… Il faut bien aimer son enfant pour l'aimer encore quand l'amour qu'on lui porte est aussi inutile…
Madame Sécherin revenait sur cette pensée, qui lui semblait douloureuse; je tâchai de l'en distraire.
– Ne croyez pas cela, – lui dis-je. – Sans vous, sans vos soins assidus, la vie de votre fils lui serait mille fois plus affreuse encore.
– Comment cela pourrait-il être? Il ne regretterait pas cette, femme plus qu'il ne la regrette! – reprit madame Sécherin avec une sombre opiniâtreté. – Oui, car s'il n'était pas si malheureux, je dirais qu'il est un mauvais fils, un ingrat…
– Ah! madame…
– Je dirais qu'il ne reste auprès de moi que par respect humain, et parce que, dans le premier moment de sa colère, il a juré sur la mémoire de son père de ne jamais pardonner à cette criminelle… Oh! j'ai bien souffert sans rien dire… Depuis deux ans… j'ai bien enduré… Autrefois il croyait à la vertu de cette femme; je comprenais, à la rigueur, qu'il me la préférât… mais après ce qui s'est passé… qu'elle lui tienne encore autant au cœur… tenez… il faut que je le dise à la fin… cela m'indigne… cela m'offense…
– Vous vous méprenez peut-être, – lui dis-je; – l'on peut éprouver longtemps de la colère, de la haine contre ceux qui vous ont trompé, sans pour cela subir encore leur influence. Les cœurs généreux sont surtout susceptibles de ces profonds ressentiments, la trahison leur est d'autant plus cuisante que leur confiance a été plus aveugle…
– Bénie soit toujours votre venue, – me dit madame Sécherin en essuyant ses yeux, – j'ai pu vous dire ce que je n'ai dit à personne, car depuis deux ans mon cœur s'emplit d'amertume. Fasse le ciel qu'il ne déborde pas, et que mon fils ne sache jamais le mal qu'il me fait!.. Pourtant, il se pourra bien que j'éclate à la fin! il pourra venir un moment où je ne saurai plus me contenir.
– Ah! gardez-vous en bien, – m'écriai-je, – quelle serait votre vie, mon Dieu, et la sienne!
– C'est que je me lasse à la fin, non pas de me sacrifier pour lui; non… le peu de jours qui me restent lui appartiennent, mais je me lasse de le voir souffrir comme s'il était seul et abandonné de tous. Je me lasse de voir que le honteux souvenir d'une infâme étouffe dans le cœur de mon fils la reconnaissance qu'il me doit. Enfin… dites! dites! – s'écria-t-elle avec un redoublement de violence et de douleur, – n'est-ce pas terrible de voir son enfant mourir à petit feu et de ne pouvoir pas le sauver… quand c'est pour cela que Dieu vous a laissée sur la terre!
Cette conversation rapide me montra que l'existence de M. Sécherin et de sa mère était encore plus horrible que je ne l'avais soupçonnée.
