Kitabı oku: «Mathilde», sayfa 56
«Que pensez-vous de tout ceci? répondez-moi, conseillez-moi, plaignez-moi.
«G. de Lancry.»
CHAPITRE VI.
RENCONTRE
Après la lecture de cette lettre, je ne sus ce qui l'emportait dans mon âme, de l'indignation, de la pitié ou du mépris pour M. de Lancry; si j'avais conservé quelque regret du passé ou quelque sentiment de haine contre mon mari, j'aurais été bien cruellement vengée ou désolée.
Je ne pus néanmoins m'empêcher de sourire avec amertume en songeant aux sacrifices que mon mari faisait pour une femme qui le méprisait, tandis qu'il m'avait traitée avec la dernière dureté lorsque j'étais venue lui demander de changer de place le chenil de ses chiens, et de m'accorder une modique somme pour une œuvre pieuse.
Ce qui me frappa aussi profondément dans cette lettre, ce fut l'espèce d'effroi, de faiblesse superstitieuse qui perçait dans les dernières lignes. Les âmes mauvaises, les esprits orgueilleux sont toujours portés à attribuer leurs excès ou leurs crimes à la fatalité, à une cause surnaturelle, plutôt que de l'attribuer à l'infirmité et à la perversité de leur nature.
Et puis enfin, dernier trait bien digne d'observation: cet homme, autrefois si brillant, si insolemment fat et heureux, si méprisant des larmes qu'il faisait répandre, si froidement égoïste, si blasé sur les adorations, se voyait, dans cet amour, aussi humble, aussi moqué, aussi ridiculisé qu'un tuteur de comédie; pourtant cet homme était jeune, beau, riche, spirituel! – En vérité la vengeance du ciel prend toutes les formes, – disais-je. – Quelle forme prendra-t-elle pour atteindre Ursule?
Je ne pouvais plus en douter, M. de Lancry marchait à grands pas vers sa ruine. Il ne lui restait plus que le prix de notre terre de Maran, que j'avais rachetée secrètement. La portion d'héritage de M. de Mortagne qui était tombée dans la communauté de biens allait aussi être engloutie. Si indifférente que je fusse aux questions d'argent depuis la mort de mon enfant, j'étais cruellement blessée de voir ma fortune personnelle servir à alimenter le luxe de mademoiselle du Maran et à satisfaire les caprices insensés de ma cousine.
Malheureusement, mon contrat de mariage était tel, que je ne pouvais en rien m'opposer aux folles prodigalités de mon mari. Ma feule ressource eût été dans un procès, dans une demande en séparation, mais pour rien au monde je n'aurais voulu descendre à ces extrémités et voir mon nom mêlé à de scandaleuses révélations; j'ai toujours eu la pudeur du chagrin: à peine j'avais confié les miens à madame de Richeville. Je ne pouvais songer à mettre le public dans la confidence de ces misères.
Je me résignai donc à supporter ce que je ne pouvais empêcher. La modestie de mes goûts et de mes habitudes me rendait d'ailleurs ce sacrifice moins pénible…
…
Les prévisions de madame de Richeville ne l'avaient pas trompée; ses soins, son amitié, la bienveillance des personnes que je voyais souvent chez elle effacèrent bientôt jusqu'aux dernières traces de mon ancienne tristesse; je jouis enfin d'un calme qui n'était pas de l'anéantissement, d'un repos qui n'était pas de la stupeur; si ce n'était pas le bonheur, c'était du moins la cessation absolue de la souffrance.
Cet état de transition me paraissait plein de charme; il ressemblait beaucoup à ce doux et léger engourdissement, à ce vague bien-être qui succède aux douloureuses maladies.
Une expérience due au hasard me prouva que ma guérison était complète.
Un jour je me promenais en voiture au bois de Boulogne avec madame de Richeville, je vis passer très-rapidement deux femmes à cheval accompagnées de plusieurs hommes: c'était Ursule, la princesse Ksernika, M. le duc de Versac, M. de Lancry, lord C. et deux ou trois autres personnes dont je ne sais pas les noms.
Ma cousine montait avec sa grâce et sa hardiesse habituelles une jument, Stella, qui nous avait appartenu. Notre voiture allait au pas. Ursule et mon mari me reconnurent parfaitement; ma cousine, avec une rare effronterie, me montra M. de Lancry d'un regard moqueur… Mon mari rougit beaucoup et n'eut pas l'air de m'apercevoir.
Cette cavalcade passa.
Madame de Richeville m'observait avec anxiété…
Mon cœur se serra; mais cette impression s'effaça rapidement…
En retournant à Paris nous vîmes Ursule, la princesse Ksernika et le duc de Versac revenir du bois de Boulogne dans une charmante calèche à quatre chevaux menés en Daumont. Les gens portaient la livrée de mademoiselle de Maran. M. de Lancry suivait de près en tilbury. A cette nouvelle épreuve, madame de Richeville me regarda encore… Je souris.
– Allons, – me dit-elle, – vous êtes complétement guérie.
C'était un mardi, autant que je puis m'en souvenir.
Je venais de prendre ce jour de loge aux Bouffons avec madame de Richeville; elle avait offert une place à la princesse et au prince d'Héricourt. Nous étions arrivés depuis quelque temps, lorsque, par un singulier hasard, Ursule et mademoiselle de Maran, accompagnées de M. le duc de Versac, entrèrent bientôt après dans une loge du même rang que la nôtre.
J'avais prié madame de Richeville, malgré ses refus, de se mettre sur le devant à côté de la princesse d'Héricourt; presque cachée dans l'ombre, je pus donc sans être vue observer la scène suivante.
Ma cousine était, selon son habitude, mise avec la plus parfaite simplicité; elle portait une robe blanche, une écharpe de gaz très-légère semblait entourer d'un brouillard neigeux ses charmantes épaules, qui aux grandes lumières avaient l'éclat et le poli du marbre; deux camélias cerise gracieusement posés dans ses beaux cheveux bruns, dont les boucles ondulaient jusque sur son sein, à son corsage un bouquet de fleurs pareilles à la coiffure, telle était sa parure.
La jalousie ne m'avait jamais aveuglée, je trouvai Ursule peut-être encore plus jolie qu'autrefois; ses traits, son maintien, avaient pris une nuance de dignité ou plutôt de hauteur qui balançait la hardiesse de son regard et la liberté de ses paroles: car elle était, disait-on, quelquefois avec les hommes d'une incroyable licence de langage.
Mademoiselle de Maran, toujours fidèle à sa robe carmélite, à son tour de cheveux noirs et à son bonnet garni de soucis, me parut très-vieillie, très-changée; ses yeux seulement avaient conservé leur vivacité vipérine, et brillaient sous ses épais sourcils gris.
Pendant l'entr'acte la loge de mademoiselle de Maran fut continuellement remplie de visiteurs appartenant à ce qu'il y avait de plus élégant dans la meilleure compagnie.
Je vis alors Ursule dans tout l'éclat de son triomphe et de ses succès. Elle avait dit qu'elle voulait être… et qu'elle serait la femme la plus à la mode de Paris. Elle avait réussi, et semblait vraiment née pour le rôle qu'elle jouait.
Le feu de ses regards, ses gestes animés, mais toujours charmants, ses éclats de rire doux et frais, son grand air quelquefois quitté pour de petites mines agaçantes ou moqueuses, tout annonçait en elle une longue habitude de chercher à plaire et à être remarquée.
Parmi les hommes qui vinrent saluer Ursule je vis M. Gaston de Senneville, la fleur des pois de ce temps-là, comme disait sa tante madame de Richeville. Ma cousine parut l'accueillir avec une distinction particulière, pendant qu'un autre visiteur plus grave, M. le chargé d'affaires de Saxe, je crois, causait avec mademoiselle de Maran.
Plusieurs fois M. de Senneville prit familièrement la lorgnette d'Ursule, lui parla à voix basse, rit aux éclats avec elle, se pencha pour regarder quelques personnes qu'elle lui désignait sans doute, enfin il affecta ce petit manége d'intimité que les jeunes gens sont toujours enchantés d'afficher lorsqu'il s'agit d'une femme à la mode.
De son côté, ma cousine redoubla de coquetterie; voulant lui faire sentir le parfum du colossal bouquet qu'elle portait à la main, elle se pencha en arrière et cambra sa jolie taille en se retournant à demi vers M de Senneville, qui parut nécessairement aspirer avec délices l'odeur embaumée de ces belles fleurs. Quoique cette préférence ne fût pas rigoureusement de bon goût de la part d'Ursule, j'avoue qu'il était impossible de mettre dans ce mouvement plus de charme et de grâce provocante.
Par hasard, presque en cet instant je jetai les yeux sur une loge placée en face de celle de mademoiselle de Maran, et je vis à travers la lucarne ouverte la figure pâle et contractée de mon mari.
Placé dans le corridor, il épiait sans doute Ursule, dont l'attitude et les manières devaient singulièrement exciter sa jalousie.
Au bout de quelques instants, M. de Lancry disparut et vint à son tour saluer mademoiselle de Maran. Étant beaucoup plus jeune que le chargé d'affaires de Saxe, M. de Senneville fut obligé de céder sa place à mon mari; ce qu'il fit non sans avoir en riant pris quelques fleurs au bouquet d'Ursule, et en avoir triomphalement orné sa boutonnière. M. de Lancry semblait au supplice; il échangea quelques mots avec mademoiselle de Maran.
Après le départ de M. de Senneville, Ursule avait brusquement repris sa lorgnette d'un air contrarié; sans donner un regard à M. de Lancry, elle lorgnait impitoyablement tous les points de la salle. Par deux fois mon mari lui parla, elle ne l'entendit pas ou feignit de ne pas l'entendre; il fallut qu'il lui touchât légèrement le bras pour qu'elle parût s'apercevoir de sa présence. Elle lui donna la main avec distraction, lui répondit à peine quelques mots et se remit à lorgner.
M. de Lancry ne put réprimer un mouvement d'impatience et de colère, et se remit à causer avec le chargé d'affaires de Saxe et avec mademoiselle de Maran.
Le matin, grâce à la rapidité de la course d'Ursule, j'avais à peine entrevu M. de Lancry. Je le regardai plus à loisir: sa figure amaigrie, fatiguée, révélait les chagrins, les jalousies que sa lettre m'avait fait connaître; ce n'était plus comme autrefois un homme brillant et léger parce qu'il n'aimait pas, moqueur et hardi parce qu'il était sûr de plaire et de dominer: il était alors sombre et inquiet, humble et résigné, parce qu'il aimait passionnément et qu'on le raillait à son tour.
Lorsque Ursule fut fatiguée de lorgner, M. de Lancry lui adressa de nouveau la parole, mais cette fois avec une sorte de timidité triste. Je connaissais assez la physionomie de cette femme pour voir, à son port impérieux, au sourire railleur qui releva le coin de ses lèvres, pour voir, dis-je, qu'elle répondait par des sarcasmes aux reproches indirects de mon mari. Enfin M. de Versac rentra. La toile se leva, cette scène qui paraissait si pénible à M. de Lancry cessa aux premiers accords de l'orchestre.
Un violent ressentiment d'indignation me traversa le cœur en songeant à l'affreux désespoir dans lequel M. Sécherin, insensible aux pieuses consolations maternelles, consumait solitairement ses jours pendant que sa femme, riante, heureuse, se livrait effrontément à son penchant pour la galanterie et pour les plaisirs.
J'avais fait toutes ces observations du fond de la loge où j'étais pour ainsi dire cachée.
Madame de Richeville et la princesse, devinant les pensées qui devaient m'agiter à la vue d'Ursule, avaient constamment causé ensemble pour ne pas me distraire.
Le prince était sorti, je pus donc me livrer à de pénibles réflexions.
Cette soirée ne fut pas vaine pour moi; elle me prouva que je ne ressentais plus pour M. de Lancry que la pitié mêlée de dédain que j'aurai ressentie pour un étranger qui se fut trouvé dans cette position fausse et honteuse.
Peu à peu mes idées se rassérénèrent.
Ce que devait souffrir M. de Lancry me rappela tout ce que j'avais souffert. Je bénis le ciel de m'avoir délivrée de ces horribles anxiétés en tarissant en moi la source de tout amour, car je voyais la garantie de mon bonheur à venir dans l'impossibilité où je me croyais d'éprouver jamais ce sentiment.
…
Peu de jours avant mon arrivée à Paris, M. de Rochegune était parti pour une de ses terres où quelques affaires l'appelaient. Il en revint peu de temps après la rencontre que j'avais faite de ma cousine aux Italiens.
Le souvenir de M. de Rochegune était resté dans ma pensée intimement lié à celui de M. de Mortagne. Gravement dévoué pour moi, d'un caractère sérieux, d'une philanthropie éclairée, ou lui témoignait généralement tant de déférence que, malgré sa jeunesse, je m'étais habituée à le considérer comme un homme d'un âge mûr, car il en avait les qualités solides et sûres.
Au fort de mes malheurs, encore sous le charme de mon mari, et songeant que j'aurais pu épouser M. de Rochegune, je m'étais avoué presque à ma honte que je n'aurais jamais pu l'aimer d'amour, tant son austère bonté prévalait alors de peu sur les grâces séduisantes de M. de Lancry.
Madame de Richeville, en me parlant quelquefois de M. de Rochegune, m'avait dit que depuis son retour d'Orient il avait pris dans le monde une attitude ferme et hardie, en tout digne de l'indépendance et la noblesse de son caractère, au lieu de s'effacer, comme autrefois, dans une froide réserve. Impatiente de revoir M. de Rochegune, autant par affectueux souvenir que par curiosité, je fus enchantée d'apprendre son retour à Paris.
Un soir, vers les dix heures, traversant une petite galerie vitrée que j'avais fait construire pour pouvoir communiquer de mon pavillon à la maison de madame de Richeville, j'arrivai chez elle.
Je ne sais pourquoi il y a des salons privilégiés, dont l'arrangement, dont les proportions invitent à la causerie et à l'intimité. Celui de madame de Richeville était de ce nombre; j'y ai passé de si douces soirées que je ne puis résister au plaisir d'en donner une esquisse: l'aspect des lieux qu'on a aimés semble augmenter encore la réalité des souvenirs.
Une première pièce ornée de bons et anciens tableaux conduisait au salon où madame de Richeville se tenait habituellement, salon tendu de damas vert, étoffe commune à la tenture, aux rideaux, aux portières et aux meubles de bois doré, sculptés dans le meilleur goût du siècle de Louis XIV.
Au coin de la cheminée était une large causeuse que madame de Richeville partageait ce soir-là avec le prince d'Héricourt, grand et beau vieillard à cheveux blancs, d'une figure pleine de noblesse, de calme et de sérénité; de l'autre coté de la cheminée était la princesse d'Héricourt. Son pâle et doux visage exprimait à la fois la dignité et la plus angélique mansuétude; elle portait ses cheveux gris bouclés sous son bonnet avec une sorte de coquetterie de vieillesse. Tout en causant avec madame de Semur, cette bonne princesse ne pouvait s'empêcher de regarder quelquefois le prince d'Héricourt avec une sorte de sollicitude tendre et satisfaite.
J'étais toujours émue à la vue de ces deux vieillards, qui avaient traversé d'un pas ferme tant d'époques désastreuses en s'appuyant l'un sur l'autre, et arrivaient au terme de leur longue carrière le front haut, le sourire aux lèvres et les yeux au ciel.
Madame de Semur, assise à côté de la princesse, offrait avec elle un contraste frappant: c'était une femme de quarante ans à peine, dont la physionomie, à la fois noble et piquante, semblait résoudre un problème insoluble: allier le plus grand air du monde aux mobiles vivacités de l'esprit le plus pétillant et le plus imprévu. Enfin, près de la table à thé placée entre les deux fenêtres de ce salon, Emma travaillait à sa tapisserie.
Pour achever ce tableau, qu'on l'éclaire de plusieurs lampes de porcelaine de Chine dont la trop vive lumière, affaiblie par des abat-jour, fait çà et là briller, dans le clair-obscur, l'or des boiseries blanches, les cadres des tableaux, les bronzes des meubles, les peintures des vases de Sèvres ou les vives couleurs des fleurs qu'ils contiennent; qu'on fasse jouer les joyeuses lueurs du foyer sur d'épais tapis amarante; qu'on parfume légèrement ce salon, bien clos et bien chaud, d'essence de bouquet, odeur anglaise que madame de Richeville aimait beaucoup, et que je ne puis encore sentir, à cette heure, sans que ce temps déjà si lointain surgisse tout à coup à ma pensée (certains parfums et certaines mélodies doublent chez moi la puissance des souvenirs), et l'on pourra se faire une idée du plus charmant asile qui ait jamais été ouvert aux longues et douces causeries d'une société intime et choisie.
CHAPITRE VII.
LE RECIT
Lorsque j'entrai dans le salon, Emma se leva pour m'offrir ce qu'elle appelait mon fauteuil; c'était une petite bergère assez basse, car cette chère enfant avait remarqué que je choisissais ce siége de préférence. Je la baisai au front pour la remercier de cette prévenance, et je serrai affectueusement la main du prince d'Héricourt.
– Qu'il est dommage que vous arriviez si tard, ma chère Mathilde, me dit Mme de Richeville, le prince nous racontait une des vaillantes prouesses d'un de nos amis. Cela vous eût bien intéressée.
– Et de qui s'agit-il donc? demandai-je.
– De M. de Rochegune, dit Mme de Semur, c'est un vrai Cid: il mérite d'avoir sa place dans le romancero moderne.
– Allons, allons, dit le prince en souriant avec bonté. Au risque de passer pour un radoteur, je vais recommencer l'histoire de mon Cid pour Mme de Lancry; elle m'en saura gré.
– Et moi aussi, – dit madame de Semur. – Tout à l'heure, j'ai été émue malgré moi. Cette fois-ci, je serai sur mes gardes, et je pourrai me moquer de votre héros, car il n'y a rien de plus insupportable que d'avoir autant à admirer.
– L'entendez-vous?.. – dit en souriant madame de Richeville à la princesse. – Et elle niera encore qu'elle adore le paradoxe!
– Mais c'est tout simple, – reprit madame de Semur. – Quand on sort de ces enthousiasmes-là, on a l'air de bourgeois qui reviennent de la cour. Ainsi, prince, soyez assez bon pour recommencer le récit de ce beau trait, afin que je puisse en rire à mon aise.
– Je me joins à madame de Semur pour vous prier de raconter de nouveau cette belle action, – dis-je au prince, – bien certaine d'ailleurs que cette complaisance vous coûtera peu… les hommes à bonnes fortunes sont toujours si heureux, dit-on, de parler de galanterie!
– Oh! je comprends, – me dit le prince en souriant, – je comprends… Vous m'adressez de charmants compliments pour m'empêcher de dire tout ce que je pense de vous… Mais que j'en trouve l'occasion, et je serai inexorable; vous aurez beau flatter mon orgueil, je ne ménagerai pas votre modestie… Mais, puisque vous le désirez, je recommence le récit que je faisais à ces dames.
– Vous savez peut-être, mesdames, – dit le prince d'Héricourt, – que Rochegune se battit si bien pour la cause des Grecs, qu'il fut nommé colonel d'un de leurs trois régiments de cavalerie; régiment que d'ailleurs il avait créé et équipé à ses frais, et auquel, par une touchante pensée d'amitié, il avait donné l'uniforme des hussards dont M. de Mortagne avait fait partie sous l'empire. Cet uniforme était, je crois, blanc et or, à collet bleu. Si j'insiste sur ce détail, c'est pour vous préparer à une autre marque de souvenir non moins touchante et d'une portée véritablement belle et grande… que vous serez bien forcée d'admirer, madame, – dit le prince à madame de Semur, – et d'admirer sans regrets.
– Nous verrons, nous verrons, car je vous écoute, prince, je vous en avertis, avec toutes sortes d'ombrageuses défiances; on juge un avocat par la cause qu'il défend.
– Tâchons donc de gagner la nôtre, – dit le prince en riant; et il reprit: – L'indépendance de la Grèce proclamée et assurée, Rochegune fit un voyage en Russie; c'était au moment de la guerre de cette puissance contre les Circassiens. Curieux d'assister à ces opérations, parfaitement accueilli par l'empereur, il fit en curieux, ou plutôt en volontaire, la campagne du Caucase. Grièvement blessé dans une charge de cavalerie à laquelle il prit une part brillante, il eut de plus son cheval tué sous lui. Rochegune, épuisé par le sang qu'il perdait, ne put se dégager, et resta sans connaissance sur le champ de bataille. Lorsqu'il revint à lui, ce fut un moment terrible: il se trouvait seul au milieu d'un steppe immense et solitaire, que la lune éclairait de sa pâle clarté; la neige tombait lentement; il était déjà à moitié enseveli sous une couche glacée, lorsqu'il sortit de son évanouissement.
– C'est affreux, – dit madame de Richeville. – Ce désert couvert de neige lui fit l'effet d'un immense linceul… M. de Rochegune m'a dit que telle fut la première réflexion qui lui vint, car il m'a déjà raconté cette circonstance en m'apprenant comment il avait été blessé, mais en me cachant la suite de cette aventure romanesque.
– Je le crois bien, – dit la princesse; – elle était trop honorable pour lui.
– Et je l'ai sue, moi, – dit le prince, – pas plus tard qu'hier, par un aide de camp de l'empereur. Cet officier a fait cette guerre avec Rochegune, et c'est de lui que je tiens tous ces détails. Notre ami se trouva donc seul, la nuit, au milieu d'une solitude profonde, paralysé par le froid et par sa blessure, et ayant à peine la force de se débarrasser de la neige qui s'amoncelait sur lui; enfin il entendit au loin le sourd piétinement d'une troupe de cavalerie; ignorant si elle était amie ou ennemie, mais préférant la mort à son horrible position, il appela de toutes ses forces quelques cavaliers éclaireurs qui par bonheur passèrent près de lui; ils l'entendirent, s'approchèrent: il fut sauvé. Ces cavaliers appartenaient à un corps de cosaques du Don que le mouvement de la bataille avait placé momentanément à l'arrière-garde de l'armée; ces cosaques irréguliers, aussi farouches que leurs chevaux sauvages, obéissaient aveuglément au vieil hetman qui les commandait. Rochegune fut conduit à ce chef de horde, qui le prit en croupe après avoir pansé ses blessures. Cet hetman était, me dit l'aide de camp, une espèce de patriarche guerrier, d'un courage et d'une physionomie dignes de l'antiquité. Rochegune lui devait la vie; il contracta de ce jour avec lui une amitié de frère d'armes, quitta l'état-major de l'armée où il aurait enduré beaucoup moins de privations, et partagea désormais l'existence aventureuse et pénible des cavaliers de l'hetman, qui servaient d'éclaireurs et d'enfants perdus à l'armée, ne reposaient jamais sous une tente, couchaient sur la terre ou sur la neige. Ce n'est pas tout: ils couraient d'autant plus de dangers qu'ils faisaient une guerre sans merci, presque sans prisonniers, n'accordant ni ne demandant de quartier aux Tartares, qui, comme eux, massacraient femmes, enfants, vieillards.
– Pardon, prince, si je vous interromps, – dit en riant madame de Semur; – mais j'étais bien sûre qu'en entendant une seconde fois les hauts faits de votre protégé, je trouverais de quoi ne plus l'admirer autant… Voyez un peu! par goût pour les aventures, il va s'allier à une troupe de bandits et d'assassins… et il reste témoin de leurs atrocités… par reconnaissance!.. Le prince se mit à rire et répondit:
– Et c'est justement, madame, à propos de ces atrocités dont M. de Rochegune est témoin, que votre admiration pour lui sera vivement excitée.
– Comment?
– Cela tient du prodige…
– Alors, prince, arrivons donc vite à cette fin que nous ignorons aussi bien que madame de Lancry, car c'est ici que vous vous êtes arrêté tout à l'heure.
Le prince reprit:
– Rochegune, bien décidé à n'abandonner son hetman que lorsqu'il lui aurait rendu un service égal à celui qu'il en avait reçu, n'attendit pas longtemps l'occasion de s'acquitter dignement. J'oubliais de vous dire que l'hetman avait deux fils qui servaient comme simples cavaliers dans sa troupe; il les aimait comme un loup aime ses petits, les lançait sans sourciller au milieu des plus grands dangers, et puis, l'action finie, il les étreignait sur sa poitrine avec une sorte de joie sauvage et des rugissements de bête fauve. L'intrépidité naturelle à Rochegune, l'affection que lui témoignait l'hetman dont il partageait vaillamment les dangers et les privations, lui acquirent bientôt une grande influence sur ces hordes. Une reconnaissance d'avant-postes, composée de quelques cavaliers parmi lesquels étaient les deux fils de l'hetman, tomba dans une embuscade placée au bord d'un torrent. Presque tous les cosaques furent massacrés, et les eaux apportèrent au camp de l'hetman ceux des cadavres qui n'étaient pas brisés parmi les rochers.
– Ah! c'est horrible, s'écria madame de Semur; – on dirait une page de roman moderne, le timide essai d'une jeune fille de lettres qui s'essaie en rougissant…
– Écoutez alors la péripétie, – reprit le prince. – En apprenant ce malheur, le vieil hetman reste stupéfait, inerte. A ce moment, un aide de camp du feld-maréchal (l'officier russe dont je vous ai parlé) accourt ordonner à l'hetman de se porter avec sa masse de cavaliers sur un point qu'il désigne. L'hetman fait machinalement un signe de tête… Plein de confiance dans ce vieux soldat, et pressé de porter d'autres ordres, l'aide de camp ne croit pas nécessaire de s'assurer par lui-même de l'exécution de la manœuvre qu'il est venu commander; il se dirige au galop sur un autre point. Rochegune sait bien la guerre; quoique jeune, il la fait depuis longtemps. Comprenant l'importance de ce mouvement qui doit être exécuté avec la rapidité de la foudre, il reste stupéfait de l'immobilité de l'hetman, il lui parle, il lui rappelle l'ordre qu'il vient de recevoir… il n'en peut tirer une parole. Chaque minute de retard compromettait le salut de l'armée et la vie de l'hetman, car son inaction méritait la mort. Pour le tirer de l'anéantissement où l'avait plongé la nouvelle du massacre de ses deux fils, Rochegune prit un parti désespéré et dit à l'hetman: —A cheval… à cheval… Le vieillard le regarde et secoue la tête. —C'est pour retrouver tes fils!– s'écrie notre ami… Un éclair brille dans les yeux du vieillard. —Mes fils!– s'écrie-t-il, —où sont-ils?—Suis-moi… tu les trouveras!– dit Rochegune, et il saute à cheval en se dirigeant vers le point indiqué par l'aide de camp: —Mes fils… mes fils!– s'écrie le vieillard en sautant à cheval à son tour pour atteindre Rochegune qui gagnait du terrain. Les cosaques se pressent sur les traces de leur hetman: cette masse de cavalerie s'ébranle; Rochegune la guide et la précède, suivi de près par le vieil hetman criant toujours: —Mes fils… mes fils!—Suis-moi!– répondait Rochegune. Les lignes ennemies sont en vue. Rochegune les montre à l'hetman en lui disant: —Tes fils sont là. Le vieillard pousse un cri de rage et fond sur l'ennemi; une horrible mêlée s'engage; une fois au milieu du feu, l'hetman revient à lui. Rochegune, qui ne le quitte pas, lui explique en deux mots ce qui arrive. Le vieillard, reprenant son sang-froid, combat avec sa valeur accoutumée. Par un miraculeux hasard, Rochegune, en chargeant un gros de cavaliers circassiens qui opéraient lentement leur retraite, les culbuta et les força d'abandonner dans leur fuite un cheval de bât sur lequel étaient garrottés les deux prisonniers…
– Les deux fils du vieil hetman! – s'écria madame de Richeville. – Quel bonheur!..
– Justement, madame – reprit le prince; – ils étaient criblés de blessures; l'ennemi les avait seuls épargnés lors de l'embuscade, et les gardait en otage. Vous concevez la joie de Rochegune en ramenant ces deux enfants à leur père. Celui-ci, à cette vue, croisa ses deux bras sur sa poitrine, mit un genou en terre et baisa pieusement la main de Rochegune. Pour apprécier la signification de cet acte, il faut savoir qu'il n'y a qu'à l'empereur que ces chefs de hordes rendent un pareil hommage, et puis, chez ces peuples sauvages, il est inouï qu'un vieillard se soit jamais agenouillé devant un jeune homme. «Je t'avais sauvé la vie, tu m'as sauvé l'honneur, – dit le vieillard; —je devrais donc te sauver encore une fois la vie pour être quitte envers ici; tu me rends encore mes fils: que faire pour m'acquitter?» – Voici les propres paroles de notre ami, telles que me les a rapportées l'aide de camp qui était venu complimenter l'hetman sur la charge brillante de ses cosaques: – «Toi et tes fils, – dit Rochegune, —jurez-moi d'épargner désormais les femmes et les enfants ou les vieillards qui vous tomberont sous la main, et de leur dire Vivez au nom de…» – Ici le prince s'interrompit.
– Au nom de qui? – nous écriâmes-nous…
Le prince sourit et dit:
– Ceci n'est pas mon secret; qu'il vous suffise de savoir que l'hetman et ses enfants firent et tinrent ce serment. Le nom qu'avait prononcé Rochegune fut si peu oublié dans cette horde, m'a dit l'officier russe qui a terminé cette campagne, que l'an passé, à la fin de la guerre, il était pour l'hetman aussi sacré que le serment qu'il avait fait à notre intrépide et généreux compatriote…
– Ceci est digne des beaux jours de la chevalerie errante, – s'écria madame de Semur, – et pour compléter le roman… ce nom est certainement celui d'une farouche beauté que…
– Permettez-moi de vous interrompre, – dit le prince d'un air sérieux, – pour vous affirmer que ce nom méritait… et mérite toujours d'être prononcé avec autant d'intérêt que de respect; je vous abandonne notre cher chevalier criant, mais je vous demande grâce pour ce nom mystérieux… que vous connaissez…
– Que je connais… – s'écria madame de Semur.
– Oui, madame, et que vous avez dit vingt fois, car c'est celui d'une personne que vous aimez… enfin c'est un nom qui mérite à tous égards de servir de symbole à une action généreuse, et Rochegune ne pouvait rendre un plus digne hommage à la personne qui porte ce nom…
– Ah! prince, que vous êtes cruel! – s'écria madame de Richeville, – dites-nous-le donc?
– Cela m'est impossible, madame; vous approuverez vous même mon silence… quand vous en saurez la cause… je ne veux pas enlever à Rochegune le plaisir de vous l'apprendre.
– Mais avant qu'il ne vienne, il y a de quoi mourir de curiosité, – dit madame de Semur. – Voyons, prince, laissez-vous attendrir. Pour vous décider, je vous déclare très-sérieusement que je trouve admirable la conduite de M. de Rochegune; son moyen de rappeler l'hetman à lui-même en lui disant: «Suivez-moi, je sais où sont vos fils…» ne pouvait venir que d'un esprit généreux qui sait combien les affections profondes ont de retentissement dans le cœur.
