Kitap dosya olarak indirilemez ancak uygulamamız üzerinden veya online olarak web sitemizden okunabilir.
Kitabı oku: «Mathilde», sayfa 61
CHAPITRE XII.
LE RÉVEIL
J'avais été souvent sur le point d'apprendre à M. de Rochegune quel était le mystérieux domino qu'il avait rencontré à l'Opéra; mais craignant d'agir légèrement, je voulus me réserver le temps de la réflexion.
Je connaissais le cœur et le caractère de M. de Rochegune; il devait éprouver pour Ursule autant de mépris que d'aversion; pourtant la séduction de cette femme était puissante… J'en avais des preuves fatales.
En amenant adroitement mon éloge, elle avait su d'abord se faire écouter favorablement de M. de Rochegune, lui plaire, l'intéresser, exciter vivement sa curiosité, l'entraîner. Je n'étais pas sûre d'effacer toutes ces impressions en lui nommant ma cousine; en ne la lui nommant pas, il oublierait peut-être cette mystérieuse entrevue.
Dans sa lettre à un ami inconnu, M. de Lancry parlait de la sombre tristesse qui accablait Ursule depuis quelque temps, du changement extraordinaire qui s'était opéré dans les habitudes de cette femme.
Elle, jusqu'alors si insouciante, si légère, était résolue, disait-il, à quitter le joyeux et brillant hôtel de Maran, et elle avait accompli cette résolution.
En rapprochant ces faits de l'aventure du bal de l'Opéra, je me demandai si une passion violente, impérieuse pour M. de Rochegune, qu'elle connaissait de vue, et dont tout le monde parlait, n'avait pas envahi l'âme d'Ursule…
Je me rappelais ce passage de son insolente lettre à mon mari, où elle lui peignait avec une si brûlante éloquence l'amour qu'elle devait peut-être ressentir un jour pour l'homme qui la dominerait despotiquement.
Enfin cette femme m'avait déjà frappée dans de bien chères affections; ne pouvait-elle pas persévérer dans sa haine et vouloir me frapper encore?
Je ne pouvais douter de M. de Rochegune, je ne me rabaissais pas par une fausse modestie; mais… je pressentais vaguement quelque nouveau malheur, quelque coup inattendu…
Je ne me trompais pas: ce malheur arriva, ce coup me fut porté… sinon par Ursule, du moins par son influence, comme si cette influence devait toujours m'être funeste.
Ce qui me reste à avouer est une analyse si délicate, d'une psychologie si déliée, qu'il m'a fallu bien longuement interroger mes souvenirs les plus intimes pour renouer ces fils presque insaisissables qui aboutissent cependant à l'un des plus importants, à l'un des plus douloureux incidents de ma vie.
Je me suis promis de tout dire, honteuses faiblesses ou lâches erreurs; je ne faillirai pas devant un aveu, si pénible qu'il soit, devant une explication, si étrange qu'elle paraisse.
Sait-on ce qui me frappa le plus dans l'entrevue d'Ursule et de M. de Rochegune? Sait-on ce qui me fit ressentir une commotion profonde, inconnue? Sait-on ce qui domina toutes mes pensées, ce qui me bouleversa tout à coup? Sait-on enfin ce qui causa la première rougeur qui me soit montée au front, la première honte qui me soit montée au cœur, qui me fit douter de moi, de mon courage, de ma vertu, de mes droits à la haute estime dont on m'entourait? Le sait-on?
…Ce fut le baiser qu'Ursule donna sur la main de M. de Rochegune…
Cela paraît fou, impossible; cela est misérable, je le sais, car à ce moment encore, où j'écris ces lignes dans la solitude, je baisse les yeux comme si mon trouble et ma confusion éclataient à tous les regards…
Oui… lorsque M. de Rochegune parla de ce baiser… mes joues s'empourprèrent, je ressentis comme un choc électrique; une émotion inconnue, à la fois ardente et douloureuse, me causa je ne sais quel frémissement de colère… tout mon sang reflua vers mon cœur… malgré moi, tandis que M. de Rochegune parlait… Mes regards ne purent se détacher de sa main… comme s'ils y eussent cherché avec angoisse la trace du baiser de flamme que lui avait donné Ursule.
Pour la première fois je m'aperçus… ou plutôt je me plus à remarquer que cette main était d'une beauté parfaite… Pour la première fois j'éprouvais un sentiment de jalousie cruelle dont je n'osais entrevoir ni la source ni les conséquences.
Tel puéril que soit ce ressentiment, il m'épouvantait comme symptôme.
Si mon amour avait été aussi pur, aussi éthéré qu'il le paraissait, ce baiser m'eût été presque indifférent. Cette nouvelle preuve du cynisme d'Ursule m'eût peut-être indignée… elle ne m'aurait jamais troublée…
Hélas! je ne veux pas dire que sans cette circonstance de l'entrevue de M. de Rochegune et d'Ursule, j'aurais pour toujours échappé à ces émotions.
Peut-être n'avais-je fait que devancer ce moment fatal où je devais reconnaître la vanité de mes nobles desseins, la faiblesse de mon caractère, l'irrésistible puissance d'un amour coupable… Mais, je le jure par tout ce que j'ai souffert, ce fut pour moi une cruelle révélation que celle-là.
Ceux qui ont longtemps, orgueilleusement compté sur eux-mêmes, sur la solidité, sur l'élévation de leurs principes, qui les mettait si fort au-dessus du vulgaire, ceux-là comprendront mon chagrin.
Je ne m'abusais pas. De même qu'il suffit d'une étincelle pour allumer un incendie, il suffit de cette impression pour m'éclairer tout à coup sur la nature de mon amour.
Quelle serait ma vie désormais?
Si j'étais assez courageuse pour résister à ce penchant ainsi devenu criminel, que de luttes, que de douleurs cachées, que de larmes brûlantes, honteuses, dévorées en silence!.. Quel supplice de chaque moment ne m'imposerait pas alors cette intimité jusque-là si facile! quelle contrainte! veiller, veiller sans cesse sur ce malheureux secret, qu'une inflexion de voix, qu'un regard pourraient trahir!
Flétrir, dénaturer par la crainte, par la réserve, cette affection jusqu'alors si confiante, si loyale et si sainte!..
Et puis, pour comble d'amertume et de misère, avoir été la première sans doute à profaner cet amour par la pensée… et le laisser soupçonner peut-être… Oh! non, non, – m'écriai-je, – plutôt mille fois la mort que ce dernier terme de l'abaissement…
Et si j'étais assez malheureuse pour succomber, non-seulement je justifiais l'abandon de mon mari, mais j'abusais ignominieusement de la plus vénérable protection.
Seule, abandonnée, brisée par le désespoir, en butte aux plus odieuses calomnies, des amis étaient venus à moi, m'avaient généreusement tendu la main, m'avaient défendue, entourée de soins, de dévouement; bien plus, prenant en pitié mes malheurs passés, voyant la préférence que j'accordais à un homme digne de moi, ces amis m'avaient dit: «Vous avez, bien souffert, votre cœur a été déchiré; mais courage, espérez des jours meilleurs; pour vous, si longtemps privée d'affections, ce n'est pas assez de la tendre amitié que nous vous témoignons: un sentiment plus vif, mais aussi pur qu'il est ardent, remplira votre vie; nous avons en vous et en l'homme que vous aimez une foi si entière, que nous prendrons avec fierté ce noble amour sous notre sauvegarde.»
Et moi, moi, indigne de ce rôle, unique peut-être dans les fastes du monde, je serais assez infâme pour abuser de cette sublime confiance! A l'abri de ces austères garanties, j'aurais la lâcheté de cacher un amour coupable!
Grand Dieu!.. ne serait-ce donc pas me rabaisser encore au-dessous d'Ursule? Elle a au moins maintenu l'effrayant courage de ses fautes; elle foule aux pieds les lois du monde, mais elle brave les vengeances du monde, tandis que moi j'y échapperais par l'hypocrisie la plus odieuse… Non! non, m'écriai-je encore, plutôt mille fois la mort que ce dernier terme d'abaissement!
Tel était pourtant l'avenir que m'avait fait une seule pensée, brûlante et rapide comme la foudre…
D'abord je me révoltai contre ces idées, je voulus les chasser de mon esprit; elles revinrent incessantes, implacables. Je ne pouvais m'empêcher de songer aux traits de M. de Rochegune, aux grâces de sa personne, moi qui jusqu'alors avais été indifférente, ou plutôt inattentive à ces avantages; moi qui n'avais admiré en lui que son caractère, que ses grandes qualités.
Encore à cette heure je suis à comprendre comment le léger incident que j'ai cité pouvait causer en moi un tel bouleversement; il fallait qu'à mon insu j'eusse depuis longtemps le germe de ces pensées, et qu'il n'attendît que le moment d'éclore…
Oh! je ne saurais dire mon effroi en contemplant l'avenir, mes sombres prévisions, mes vagues épouvantes!
Il faut tout avouer… hélas! dans mon désespoir, je regrettai d'être si haut placée dans l'opinion du monde! je ne pouvais en déchoir sans paraître doublement coupable.
Oui, quelquefois j'ambitionnais la condition commune; si j'avais failli à mes devoirs, le monde, disais-je, n'aurait pas été pour moi plus intolérant que pour tant d'autres femmes, l'odieuse conduite de mon mari m'eût encore excusée.
Que faire, me disais-je, que faire? Fuir… abandonner ce que j'aime… mais c'est m'isoler encore, mais c'est me vouer encore aux larmes, au désespoir… Non, non, je suis lasse de souffrir. Et puis quitter des amis si bons, si dévoués; et puis enfui le quitter, lui… car je l'aime… je sens que je l'aime avec passion… avec idolâtrie.
Hélas! en était-il donc de cet amour comme de tous les amours, dont l'irrésistible puissance se révèle aux premiers chagrins?..
Pour la première fois il me coûtait des larmes… pour la première fois j'en reconnaissais toute l'immensité…
…
J'attendais avec une anxiété cruelle le moment de vérifier si mes alarmes étaient fondées. Peut-être mon imagination avait-elle exagéré mes ressentiments.
Si, lors de ma première entrevue avec M. de Rochegune, je ne m'apercevais d'aucun changement dans mes impressions, je devais être rassurée.
Vers les six heures, je montai chez madame de Richeville. M. de Rochegune y dînait avec moi ce jour-là, et nous devions aller ensuite au concert.
– Eh bien! ma chère Mathilde, – me dit la duchesse, – vous avez profité de cette belle journée de froid pour aller faire vos emplettes. Que pense M. de Rochegune de ces bronzes anciens? il est si connaisseur, que j'aurais une foi aveugle dans son goût.
Pour la première fois je me sentis rougir en parlant de lui.
Je tâchai de répondre d'une voix ferme:
– Je ne suis pas sortie; j'ai eu un peu de migraine.
Madame de Richeville sourit, me menaça du doigt, et me dit:
– Oh! la paresseuse, elle se sera oubliée au coin de son feu à causer avec son ami, et les bronzes auront été sacrifiés.
– Mais non, je vous assure… je…
– Entre nous, vous avez bien raison; il est si difficile de s'arracher au charme d'une tendre causerie… Ah çà! j'espère que vous ne l'avez pas retenu trop tard?.. Le concert commence par une symphonie de Beethoven que je voudrais bien ne pas perdre.
– M. de Rochegune m'a quittée de très-bonne heure…
– Il fallait donc qu'il y eût quelque bien grand intérêt pour ne pas finir, selon son habitude, sa matinée avec vous… En vérité, ma chère Mathilde, quelquefois je crois rêver en pensant qu'une telle intimité existe entre une femme de vingt ans et un homme de trente sans que les médisants osent dire un seul mot, car le monde a cela de bon qu'il s'enthousiasme de tout ce qui est nouveau; aussi je ne répondrais pas que vos imitateurs ne fussent aussi heureux que vous… sans compter qu'il serait très-difficile de trouver deux personnes qui réunissent les garanties que vous et M. de Rochegune pouvez opposer aux calomnies ordinaires.
Ces paroles de madame de Richeville, qui la veille m'eussent été, comme toujours, très-agréables, m'embarrassèrent et me firent de nouveau rougir; heureusement pour moi, madame de Richeville changea le sujet de l'entretien, et ne s'aperçut pas de mon émotion.
– Ah! les hommes de cœur et d'honneur sont si rares! – reprit-elle, – je ne puis m'empêcher de faire cette réflexion quand je songe qu'un jour il faudra marier Emma…
– Qu'avez-vous à craindre, mon amie? que lui manque-t-il pour trouver un homme digne d'elle?
– Si l'amour maternel ne m'aveugle pas, il ne lui manque rien; mais, hélas! ma chère, mériter, est-ce obtenir?
– Pensez donc combien elle est belle et merveilleusement douée?
– Oui, mais sa naissance! – dit la duchesse en soupirant. – Je serai sans doute forcée de lui chercher un mari dans une classe au-dessous de la nôtre. Cette crainte ne vient pas de mon orgueil, mais de ma tendresse; il y a mille délicatesses de savoir-vivre pour ainsi dire traditionnelles et presque générales dans notre monde, qui se trouvent bien rarement ailleurs. Or, plus le caractère d'Emma se développe… plus je reconnais qu'il lui serait impossible de supporter certaines manières, certaines façons; oui… je suis presque fâchée qu'elle soit d'une susceptibilité si impressionnable; c'est une véritable sensitive… Mais puisque nous parlons de cette chère enfant… il faut que je vous dise une chose que je vous ai tue jusqu'ici.
Je regardai madame de Richeville avec étonnement.
– Probablement je me serai trompée, – reprit-elle, – puisque la remarque que j'ai faite ne vous a pas frappée… vous qu'elle intéresse particulièrement.
– Moi? Expliquez-vous, je vous en prie.
– Eh bien! – continua madame de Richeville avec une légère hésitation, – ne vous êtes-vous pas aperçue, depuis quelque temps, d'aucun changement dans la conduite d'Emma envers vous?
– Non, en vérité; ou plutôt si, si, il m'a semblé qu'elle redoublait de soins et de prévenances… Bien plus, j'avais oublié de vous parler de cet enfantillage qui prouve encore son tendre attachement: il y a huit à dix jours, la voyant rêveuse, comme elle l'est souvent maintenant: je lui dis: – Emma, à quoi pensez-vous?.. Je pense que je voudrais m'appeler Mathilde comme vous, – me répondit-elle. – Pourquoi cela? le nom d'Emma n'est-il pas charmant? —Oui, mais je préfère celui de Mathilde. – Mais encore, repris-je, pour quelle raison? —Je le préfère parce qu'il est le vôtre. Je crois qu'en effet cette chère enfant ressent cette préférence… puisqu'elle le dit, car cette âme angélique n'a jamais, je ne dirai pas menti, mais seulement hésité dans sa sincérité.
– Vous avez raison, Mathilde, je l'ai bien étudiée, la franchise est chez elle involontaire, spontanée, ce qui m'a expliqué beaucoup de ses bizarreries apparentes, oui: Emma sait si peu feindre, elle a un tel besoin d'expansion, qu'elle révèle ses idées à mesure qu'elles lui viennent, et sans savoir même le but où elles tendent. En un mot, cette chère enfant ressent pour ainsi dire tout haut, et la cause et la tendance de ses ressentiments lui échappent souvent… Quelquefois je crains que cette singulière disposition d'esprit ne soit une faiblesse de jugement…
– Pouvez-vous croire cela, lorsqu'au contraire Emma vous étonne, vous et nos amis, par sa prodigieuse facilité à tout apprendre, par la grâce charmante de ses réponses? Non, je trouve, moi, qui ai souvent, hélas! abusé de l'analyse, je trouve qu'il n'y a qu'une âme d'une pureté angélique, d'une candeur exquise, presque idéale, qui puisse dévoiler ainsi sans crainte et sans examen les impressions qu'elle reçoit… parce que son instinct lui dit que ses impressions ne peuvent être que nobles et généreuses. Vraiment ne trouvez-vous pas, au contraire, beaucoup de grandeur dans un esprit qui bien souvent dédaigne de se demander le pourquoi et le terme de ses pensées?
– Oui, vous avez raison, vous me rassurez; votre cœur la devine; vous l'aimez comme une sœur, et la pauvre enfant vous a voué les mêmes sentiments; vous ne sauriez croire l'espèce de culte qu'elle a pour vous. Elle m'a priée de la laisser vous imiter, c'est-à-dire se coiffer elle-même et de la même manière que vous; cela ne m'a pas surprise, votre coiffure vous sied à merveille. Elle m'a aussi demandé d'être mise comme vous, autant que cela pouvait s'accorder avec sa position de jeune personne.
– Chère Emma! elle m'aime tant! vous l'avez habituée à s'exagérer si follement ce que vous appelez mes avantages, que, dans sa naïveté, elle ne croit pouvoir mieux me prouver son admiration qu'en m'imitant.
– Vous avez peut-être raison, ma chère Mathilde; pourtant il y a une chose qui m'a frappée.. c'est…
A ce moment Emma entra dans le salon…
Madame de Richeville me fit signe de rester attentive.
CHAPITRE XIII.
LE CONCERT
Emma s'approcha de madame de Richeville, qui la baisa au front… puis, selon son habitude, après avoir embrassé sa mère, elle vint vers moi; mais tout à coup elle s'arrêta comme frappée d'une réflexion subite; son charmant visage et son cou d'albâtre se colorèrent d'un rose vif; elle attacha un moment sur moi ses grands yeux avec une expression indéfinissable, puis les abaissa sous leurs longues paupières, tandis que sa figure se nuançait d'un carmin plus vif encore.
Sa mère me fit un signe comme pour me dire d'examiner Emma.
Celle-ci, après un moment de silence, posa ses deux mains sur son cœur, et dit avec un accent de candeur charmante:
– Mon Dieu! comme mon cœur bat encore… – et elle ajouta en regardant sa mère:
– Je ne sais pourquoi je ne puis maintenant m'empêcher de rougir en voyant madame de Lancry; je me sens si émue que j'hésite un moment avant que de l'embrasser.
Et, comme si elle eût triomphé d'une lutte intérieure, qui se peignit par une sorte de contraction de ses traits, elle me sauta au cou en me disant avec une grâce enchanteresse:
– Ah! heureusement cela passe… mais pendant un moment cela fait bien mal.
Madame de Richeville me jeta un nouveau coup d'œil, et dit à Emma:
– Mais enfin, mon enfant, qu'éprouvez-vous? pourquoi ce mouvement?
– Je ne sais, – reprit-elle en secouant sa jolie tête d'un air d'innocence angélique; – j'arrive toute joyeuse; mais tout à coup, à l'aspect de madame de Lancry, mon cœur bat, se serre douloureusement… Mais cette impression s'évanouit bien vite, et tout mon bonheur revient en l'embrassant.
Et Emma m'embrassa de nouveau.
– Et depuis quand, chère enfant, éprouvez-vous cela? – lui dis-je en pressant ses mains dans les miennes.
– Je ne sais; cela est venu peu à peu. Et ce que je ne comprends pas, c'est que chaque jour ma peine et mon plaisir augmentent. Et encore, non, – ajouta-t-elle en ayant l'air de s'interroger, – non… c'est plus que du plaisir que j'éprouve après l'instant de peine que votre présence m'a causée…
– Qu'est-ce donc? – lui demanda sa mère comme moi intéressée au dernier point.
– C'est, – dit-elle en hésitant, – c'est comme la conscience d'une bonne action que j'aurais faite… c'est comme si j'avais triomphé d'une méchante pensée.
– Mais cette pensée méchante… quelle est-elle? lui dis-je.
– Je ne sais, je crois que je n'en ai jamais eu, – me répondit-elle; – mais il me semble que cela doit faire le même mal.
Madame de Richeville et moi nous nous regardâmes en silence.
On annonça successivement madame de Semur, le duc et la duchesse de Grandval.
La conversation se généralisa, on n'attendait plus que M. de Rochegune.
Il arriva bientôt.
Après avoir serré la main de madame de Richeville, il vint à moi; involontairement et contre mon habitude, mon premier mouvement fut de refuser la main qu'il me tendait. Voyant son étonnement, je me hâtai de la lui donner…
Je ne sais s'il la trouva brûlante ou glacée, je ne sais s'il s'aperçut de ma rougeur et du léger tressaillement qui m'agitait, je ne sais s'il devina l'émotion dont j'étais navrée; mais il garda ma main dans la sienne une seconde de plus peut-être qu'il n'était convenable de la garder, je la retirai brusquement.
– Comment vous trouvez-vous? votre migraine est-elle passée? – me dit-il avec intérêt.
– Je vous remercie mille fois, monsieur; je souffre toujours un peu.
Ma réponse causa un nouvel étonnement à M. de Rochegune; notre familiarité était si ouvertement avouée dans le très-petit cercle de madame de Richeville, que je ne lui disais jamais monsieur. Il ne me disait non plus jamais madame.
Pour la première fois, je fus confuse de cette preuve d'intimité. On annonça à la duchesse qu'elle était servie; M. de Grandval offrit son bras à madame de Richeville, comme étant plus âgé que M. de Rochegune; celui-ci m'offrit le sien, je lui dis tout bas presque d'un ton de reproche:
– Et madame de Semur?
Il était trop tard; madame de Semur, passant devant nous, avait pris gaiement le bras d'Emma.
Maintenant que je me rappelle une à une toutes ces maladresses, ou plutôt tous ces aveux involontaires, je ne puis que les attribuer à mon trouble cruel, à mon manque absolu de dissimulation. Sans me croire coupable, j'avais déjà perdu la sérénité de ma conscience; je répugnais à jouir des doux priviléges dont je me sentais alors moins digne.
Si la réflexion ne m'eût pas bien vite convaincue de la portée de mes imprudences, l'expression des traits de M. de Rochegune, l'inflexion de sa voix (il était placé à côté de moi à table), m'en eussent avertie.
– Mon Dieu, qu'avez-vous donc depuis tantôt? – me dit-il d'un ton doux et triste…
Ces paroles me rappelant à moi-même, pour la première fois je compris la nécessité de feindre; à tout hasard, quitte à trouver plus tard le moyen de justifier ma réponse, je répondis en souriant à M. de Rochegune:
– Je n'ai rien, c'est un enfantillage que je vous expliquerai; et puis je souffre encore un peu de ma migraine, mais je sens que cela va se passer…
Rassuré par ces mots, M. de Rochegune se mêla à la conversation avec son entrain ordinaire; je me remis tout à fait.
Ce qui me parut seulement singulier, ce fut de rencontrer plusieurs fois le regard d'Emma qui semblait vouloir lire jusqu'au fond de ma pensée.
D'abord, je soutins ce regard en souriant; mais sa physionomie resta impassible comme un masque de marbre, et son coup d'œil devint d'une fixité si pénétrante, que je finis par en ressentir du malaise et par l'éviter.
Je fus sur le point de faiblir encore, croyant follement qu'Emma devinait les pensées qui m'agitaient; mais par un nouvel effort, par un nouvel élan de volonté, je m'élevai au-dessus de ces préoccupations.
Puis, à ce mouvement de contrainte succéda je ne sais quel entraînement auquel je ne pus résister: au lieu d'avoir honte de l'émotion que j'éprouvais auprès de M. de Rochegune, je m'y livrai aveuglément, et je sentis sur mes joues une légère chaleur fébrile; ma réserve se dissipa complétement, je devins très-causante, et plusieurs fois madame de Richeville et nos amis s'exclamèrent sur ma gaieté, qui m'étonnait moi-même.
Le dîner fut très-amusant. Presque aussitôt nous partîmes pour le concert; j'acceptai, cette fois, très-bravement le bras de M. de Rochegune.
Je pris une résolution violente, je voulais faire une épreuve décisive pendant cette soirée tout entière passée auprès de M. de Rochegune; je ne changeai rien à mes habitudes de familiarité. Je ne voulais me refuser à aucune des nouvelles impressions que je pourrais éprouver près de lui.
Une fois bien convaincue que mes craintes étaient fondées, je prendrais fermement une détermination.
Nous arrivâmes au concert.
J'étais placée au premier rang, entre madame de Richeville et madame de Grandval; les hommes de notre société étaient derrière nous.
Je ne sais si mes émotions, combattues, refoulées, jointes à l'espèce d'irritation nerveuse dans laquelle je me trouvais, me prédisposèrent mieux que jamais aux jouissances de la musique; mais j'éprouvai d'ineffables ravissements, et mon âme enivrée se noya dans les flots d'harmonie qui me transportaient.
Je me souviens surtout d'un moment où, par une bizarre coïncidence, tout concourut à m'exalter encore.
Rubini chantait délicieusement son air de la Somnambule; madame de Richeville, par un mouvement d'admiration involontaire, m'avait saisi la main en me disant:
– Mon Dieu! que cela est sublime!..
Derrière moi était placé M. de Rochegune. Il s'était un peu avancé pour mieux entendre Rubini; son souffle léger effleurait mon épaule nue et courait dans les boucles de mes cheveux, que je sentais tressaillir… enfin, en écoutant ces chants si adorablement passionnés, j'aspirais le parfum pénétrant d'un magnifique bouquet de roses et de stéphanotis, don chéri d'une main bien chère.
Non, non, de ma vie je n'oublierai ce moment de bonheur si complet… Avoir à ses côtés sa meilleure amie, sentir près de soi l'homme que l'on adore, être bercée par des accents enchanteurs en s'enivrant de la senteur embaumée des fleurs qu'un amant vous a données… n'est-ce pas absorber l'ivresse du plaisir par tous les sens?
Je ne reculerai devant aucun aveu, je l'ai dit:
Je reconnus avec une sorte de voluptueuse angoisse que jusqu'alors je n'avais rien ressenti de semblable. Jamais la présence de M. de Rochegune ne m'avait aussi violemment agitée, aussi délicieusement émue. Je reconnus enfin que le changement qui s'était opéré dans mon amour, changement si coupable qu'il fût, donnait à toutes mes impressions, naguère si douces et si sereines, je ne sais quel mordant à la fois amer et brûlant qui me charmait et m'épouvantait à la fois…
Enfin à ce moment, moi toujours si peu glorieuse, je me sentis orgueilleusement belle. Il fallut que ma physionomie me trahît, car, après le morceau de Rubini, m'étant, ainsi que madame de Richeville retournée du côté de M. de Rochegune, la duchesse me contempla un instant en silence, puis elle dit à voix basse à notre ami:
– Mais regardez donc Mathilde… jamais je ne l'ai vue aussi jolie.
Lui, attacha ses yeux sur les miens d'un air à la fois étonné… ravi; il tressaillit légèrement et par un signe de tête expressif témoigna qu'il partageait l'admiration de madame de Richeville.
– Vraiment! – dis-je tout bas à celle-ci, – vous me trouvez jolie?.. Eh bien! je serais ravie que cela fût, ajoutai-je en regardant fixement M. de Rochegune; – je n'aurais jamais été plus heureuse d'être belle.
M. de Rochegune me regarda aussi fixement pendant une seconde.
Il est impossible de dire la puissance électrique de ce regard, qui remua jusqu'aux dernières fibres de mon cœur… Dans un espace qui échappe à la pensée, je ressentis des enivrements, des défaillances, des extases, des épouvantes qui m'arrachèrent au présent, au passé, à l'avenir… Enfin dans ce regard d'une seconde qui répondait au mien… je vis s'allumer tout à coup les feux de la passion la plus ardente…
Le concert continua.
M. de Rochegune retomba comme accablé en appuyant son front dans ses deux mains. Plusieurs fois je détournai un peu la tête pour l'apercevoir; il était toujours dans la même position.
Le concert terminé, on convint de prendre le thé chez moi. J'y invitai quelques personnes de notre société que je rencontrai au concert.
Je revenais en voiture avec madame de Richeville, Emma et M. de Rochegune. Celui-ci fut taciturne, préoccupé.
Je demandai à Emma si la musique lui avait fait plaisir.
– Non, elle m'a fait mal… J'ai beaucoup souffert, – me dit-elle doucement; – j'ai eu toutes les peines du monde à ne pas pleurer: il m'a semblé que les chants se transformaient pour moi en une harmonie d'une tristesse navrante.
Nous arrivâmes chez moi.
En passant devant une glace, je fus frappée de l'expression de mon visage. Pourquoi n'avouerais-je pas cette lueur de vanité?
Ainsi que me l'avait dit madame de Richeville, je me trouvais beaucoup plus jolie qu'à l'ordinaire… Je me souviens que je portais une robe de moire bleu de ciel très-pâle, garnie de dentelles et de nœuds de rubans roses; des camélias de la même couleur étaient placés dans mes cheveux blonds, dont les longues boucles descendaient presque sur mes épaules.
Fendant ce moment rapide où je me contemplai avec une sorte de complaisance, il me sembla que ma taille était plus souple, mes yeux plus brillants, mon teint plus transparent, mes lèvres plus vermeilles, ma démarche plus décidée; je me sentais comme animée, dominée par une force supérieure: c'étaient en moi des rayonnements, des espérances de bonheur qui arrivaient à l'idéal lorsque je rencontrais le regard amoureux et inquiet de M. de Rochegune.
Je me plaisais à admirer sa noble physionomie si mâle et si hardie; je m'étonnais de n'avoir pas jusqu'alors assez remarqué combien il était beau de cette beauté fière qui est aux hommes ce que la grâce est aux femmes; chacun de ses regards m'arrivait au cœur et me bouleversait.
Oh! non, non, je ne pouvais plus me tromper, cette fatale expérimentation me dévoila toute l'étendue, toute la profondeur de ce ressentiment passionné.
Cette soirée passa comme un songe; chose singulière! malgré mes préoccupations, je fis à merveille les honneurs de chez moi; en me quittant, madame de Richeville m'embrassa et me dit:
– Je vais vous répéter pour votre esprit ce que je vous ai dit pour votre visage, il n'a jamais été plus charmant que ce soir.
Malgré ma tendre affection pour madame de Richeville, je désirais de la voir sortir, je sentais la force factice qui m'avait jusqu'alors soutenue m'abandonner.
A peine la duchesse m'avait-elle quittée, qu'épuisée par les émotions de la journée, je me sentis défaillir; bientôt je tombai presque sans connaissance entre les bras de ma pauvre Blondeau.
L'épreuve que j'avais voulu tenter ne me laissa aucun doute. L'amour pur, héroïque, était un rêve, une chimère…
Ma faiblesse, l'ardeur de la jeunesse avaient-elles fait évanouir ces admirables illusions? ou bien un tel amour est-il une de ces dangereuses utopies, un de ces funestes mirages qui cachent un abîme? Je ne savais…
D'autres femmes que moi avaient-elles su garder un juste et prudent équilibre entre la froideur et l'entraînement? Était-il des caractères assez fermes des vertus assez hautes, pour étouffer jusqu'au timide et secret désir? Je l'ignore…
L'amour platonique enfin était-il possible entre deux jeunes gens qui s'aiment avec tous les chaleureux instincts de leur âge? Je l'espérais, je le croyais; j'aimais mieux douter de moi que de douter des autres et de porter atteinte à une idéalité morale et consolante…
Ce qui m'effrayait, c'était la rapidité avec laquelle les mauvaises idées envahissaient mon âme; c'était de voir quels pâles reflets elles jetaient déjà sur le calme attachement qui, la veille encore, suffisait à mon cœur.
Alors comme il me semblait terne et glacé! avec quelle barbare ingratitude je dédaignais déjà les jours passés où j'avais goûté de si nobles jouissances!
Ce brusque changement était et est encore un problème pour moi.
J'aurais oublié mes devoirs pour M. de Rochegune, – me disais-je, que ses paroles ne seraient pas plus tendres, ses prévenances plus charmantes, ses soins plus délicats, ses empressements plus vifs.
