Kitabı oku: «Souvenirs entomologiques : études sur l'instinct et les moeurs des insectes»

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Jean-Henri Fabre

Souvenirs entomologiques : études sur l'instinct et les moeurs des insectes


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066326630

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVI

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

I

Table des matières

LE SISYPHE. — L’INSTINCT DE LA PATERNITÉ

Les devoirs de la paternité ne sont guère imposés qu’aux animaux supérieurs. L’oiseau y excelle; le vêtu de poils s’en acquitte honorablement. Plus bas, indifférence générale du père à l’égard de la famille. Bien peu d’insectes font exception à cette règle. Si tous sont d’une ardeur frénétique à procréer, presque tous aussi, la passion d’un instant satisfaite, rompent sur-le-champ les relations de ménage et se retirent, insoucieux de la nitée qui se tirera d’affaire comme elle pourra.

Cette froideur paternelle, odieuse dans les rangs élevés de l’animalité où la faiblesse des jeunes demande assistance prolongée, a ici pour excuse la robusticité du nouveau-né, qui, sans aide, sait cueillir ses bouchées, pourvu qu’il se trouve en lieu propice. Lorsqu’il suffit à la Piéride, pour la prospérité de sa race, de déposer ses œufs sur les feuilles d’un chou, à quoi bon la sollicitude d’un père? L’instinct botanique de la mère n’a pas besoin d’aide. A l’époque de la ponte, l’autre serait un importun. Qu’il s’en aille coqueter ailleurs; il troublerait la grave affaire.

La plupart des insectes pratiquent pareille éducation sommaire. Ils n’ont qu’à faire choix du réfectoire où s’établira la famille, aussitôt éclose, ou bien de l’emplacement qui permettra aux jeunes de trouver d’eux-mêmes les vivres à leur convenance. Nul besoin du père en ces divers cas. Après la noce, le désœuvré, désormais inutile, traîne donc quelques jours encore vie languissante et périt enfin sans avoir donné le moindre secours à l’installation des siens.

Les choses ne se passent pas toujours avec cette rudesse. Il est des tribus qui assurent une dot à leur famille, qui lui préparent d’avance le vivre et le couvert. L’hyménoptère, notamment, est maître dans l’industrie des celliers, des jarres, des outres où s’amasse la pâtée de miel destinée aux jeunes; il connaît à la perfection l’art des terriers où s’empile la venaison, nourriture des vermisseaux.

Or à cette œuvre énorme, tout à la fois de construction et d’approvisionnement, à ce labeur où se dépense la vie entière, la mère seule travaille, excédée de besogne, exténuée. Le père, grisé de soleil aux abords du chantier, regarde faire la vaillante, et se tient quitte de toute corvée lorsqu’il a quelque peu lutiné les voisines.

Que ne lui vient-il en aide? Ce serait le cas ou jamais. Que ne prend-il exemple sur le ménage des hirondelles, apportant l’une et l’autre sa paille, sa motte de mortier à l’édifice, son moucheron à la couvée? Il n’en fera rien, alléguant peut-être pour excuse sa faiblesse relative. Mauvaise raison: découper une rondelle de feuille, ratisser du coton sur une plante veloutée, cueillir une parcelle de ciment aux lieux fangeux, ce n’est pas là travail au-dessus de ses forces. Il pourrait très bien collaborer, au moins comme manœuvre, bon à cueillir ce que la mère, mieux entendue, mettrait en place. Le véritable motif de son inaction, c’est l’ineptie.

Chose étrange: l’hyménoptère, le mieux doué des insectes industrieux, ne connaît pas le travail paternel. Lui, en qui les exigences des jeunes sembleraient devoir développer de hautes aptitudes, il reste aussi borné qu’un papillon, dont la famille coûte si peu à établir. Le don de l’instinct échappe à nos prévisions les mieux fondées.

Il nous échappe si bien, qu’à notre extrême surprise se trouve, chez le manipulateur de fiente, la noble prérogative dont le mellifère est privé. Divers bousiers pratiquent les allégements du ménage et connaissent la puissance du travail à deux. Rappelons-nous le couple Géotrupe préparant de concert le patrimoine de la larve; remettons-nous en mémoire le père qui prête à sa compagne le concours de sa robuste presse dans la fabrication des boudins comprimés. Mœurs familiales superbes, bien étonnantes au milieu de l’isolement général.

A cet exemple, unique jusqu’ici, des recherches continuées dans cette voie me permettent aujourd’hui d’en adjoindre trois autres, d’intérêt non moindre; et tous les trois nous sont encore fournis par la corporation des bousiers. Je vais les exposer, mais en abrégeant, car bien des points répéteraient l’histoire du Scarabée sacré, du Copris espagnol et des autres.

Le premier nous vient du Sisyphe (Sisyphus Schœfferi Lin.), le plus petit et le plus zélé de nos rouleurs de pilules. Nul ne l’égale en vive prestesse, gauches culbutes et soudaines dégringolades sur des voies impossibles où son entêtement le ramène toujours. En souvenir de cette gymnastique effrénée, Latreille a donné à l’insecte le nom de Sisyphe, célébrité des antiques enfers. Le malheureux terriblement peine, ahane pour hisser au sommet d’une montagne un rocher énorme qui chaque fois lui échappe au moment d’atteindre la cime et revient au bas de la pente. Recommence, pauvre Sisyphe, recommence encore, recommence toujours: ton supplice ne se terminera que lorsque le bloc sera là-haut, solidement assis.

Sisyphus Schœfferi, grossi 2 fois environ.


Ce mythe me plaît. C’est un peu l’histoire de beaucoup d’entre nous, non odieux scélérats, dignes d’éternels tourments, mais gens de bien, laborieux, utiles au prochain. Un seul crime leur est à expier: la pauvreté. Un demi-siècle et plus, pour mon compte, j’ai laissé des lambeaux saignants aux angles de l’âpre montée; j’ai sué toutes mes moelles, tari mes veines, dépensé sans compter mes réserves d’énergie pour hisser là-haut, en lieu sûr, mon écrasant fardeau, le pain de chaque jour; et la miche à peine équilibrée, la voilà qui glisse, se précipite, s’abîme. Recommence, pauvre Sisyphe, recommence, jusqu’à ce que le bloc, retombant une dernière fois, te fracasse la tête et te délivre enfin.

Le Sisyphe des naturalistes ignore ces amertumes. Allègre, insoucieux des rampes escarpées, il trimbale son. bloc, tantôt pain à lui, tantôt pain de ses fils. Il est très rare ici; je ne serais jamais parvenu à me procurer le nombre de sujets convenable à mes desseins, sans un auxiliaire qu’il est opportun de présenter au lecteur, car il interviendra plus d’une fois dans ces récits.

C’est mon fils, petit Paul, garçonnet de sept ans. Assidu compagnon de mes chasses, il connaît comme pas un de son âge les secrets de la Cigale, du Criquet, du Grillon et surtout du Bousier, sa grande joie. A vingt pas de distance, son clair regard distingue, des amas fortuits, le vrai monceau des terriers; son oreille fine entend la subtile stridulation de la Sauterelle qui pour moi est silence. Il me prête sa vue, il me prête son ouïe; en échange, je lui livre l’idée, qu’il accueille attentif, en levant vers moi ses grands yeux bleus interrogateurs.

Oh! l’adorable chose que la première floraison intellectuelle; le bel âge que celui où la candide curiosité s’éveille, s’informant de tout! Donc petit Paul a sa volière où le Scarabée lui confectionne des poires; son jardinet, grand comme un mouchoir, où germent des haricots, déterrés souvent pour voir si la radicule s’allonge; sa plantation forestière où se dressent quatre chênes hauts d’un pan, munis encore sur le côté du gland nourricier à double mamelle. Cela fait diversion à l’aride grammaire, qui n’en marche pas plus mal.

Que de belles et bonnes choses l’histoire naturelle pourrait loger dans les têtes enfantines, si la science daignait se faire aimable avec les petits; si nos casernes universitaires s’avisaient d’adjoindre à l’étude morte des livres l’étude vivante des champs; si le lacet des programmes, chers aux bureaucrates, n’étranglait toute initiative de bonne volonté ! Petit Paul, mon ami, étudions autant que possible à la campagne, parmi les romarins et les arbousiers. Nous y gagnerons vigueur du corps et vigueur de l’esprit; nous y trouverons le beau et le vrai mieux que dans les bouquins.

Aujourd’hui le tableau noir chôme; c’est fête. On s’est levé matin en vue de l’expédition projetée, si matin qu’il te faut partir à jeun. Sois tranquille: l’appétit venu, on fera halte à l’ombre, et tu trouveras dans mon sac le viatique habituel, pomme et morceau de pain. Le mois de mai s’approche; le Sisyphe doit avoir paru. Il s’agit maintenant d’explorer, aux pieds de la montagne, les maigres pelouses où les troupeaux ont passé ; nous aurons à casser entre les doigts, une à une, les brioches du mouton cuites par le soleil et conservant encore un noyau de mie sous leur croûte. Nous y trouverons le Sisyphe, blotti et attendant là aubaine plus fraîche que fournira le pacage du soir.

Endoctriné sur ce secret que m’avaient révélé les trouvailles fortuites d’antan, petit Paul passe aussitôt maître dans l’art d’énucléer le crottin. Il y met tant de zèle, tant de flair des bons morceaux, qu’en un petit nombre de séances je suis approvisionné au delà de mes ambitions. Me voici possesseur de six couples de Sisyphes, richesse inouïe, sur laquelle j’étais bien loin de compter.

Leur éducation n’exige pas la volière. La cloche en toile métallique suffit, avec lit de sable et vivres de leur goût. Ils sont si petits, à peine un noyau de cerise! Curieux de forme malgré tout. Corps trapu, atténuant son arrière en ogive; pattes très longues, imitant, étalées, celles de l’araignée: les postérieures démesurées et courbes, excellentes pour enlacer, enserrer la pilule.

La pariade se fait vers le commencement de mai, à la surface du sol, parmi les reliefs du gâteau dont on vient de festoyer. Bientôt vient le moment d’établir la famille. D’un zèle égal, les deux conjoints prennent part à la fois au pétrissage, au charroi, à l’enfournement du pain des fils. Avec le couperet des pattes antérieures, un lopin de grosseur convenable est taillé dans le bloc mis à leur disposition. Père et mère, de concert, manipulent le morceau, le tapent à petits coups, le compriment, le façonnent en une bille du volume d’un gros pois.

Ainsi que cela se passe dans les ateliers du Scarabée, la configuration exactement ronde est obtenue sans l’intervention mécanique du roulis. Avant de changer de place, avant même d’être ébranlé sur son point d’appui, le lopin est modelé en sphère. Encore un géomètre versé dans la forme la mieux appropriée à la longue durée des conserves alimentaires.

La boule est bientôt prête. Il faut maintenant lui faire acquérir, par un véhément roulage, la croûte qui protégera la mie d’une évaporation trop prompte. La mère, reconnaissable à sa taille un peu plus forte, s’attelle à la place d’honneur, en avant. Les longues pattes postérieures sur le sol, les antérieures sur la bille, elle tire à elle en reculant. Le père pousse à l’arrière dans une position inverse, la tête en bas. C’est exactement la méthode du Scarabée, travaillant à deux, mais dans un autre but. L’attelage du Sisyphe véhicule la dot d’une larve; celui du grand pilulaire fait charroi pour un gueuleton que consommeront sous terre les deux associés de rencontre.

Voilà le couple parti, sans but déterminé, à travers les accidents quelconques du terrain, impossibles à éviter dans cette marche à reculons. Du reste, ces obstacles seraient-ils aperçus que le Sisyphe ne chercherait pas à les contourner, témoin son opiniâtreté à vouloir gravir le treillage de la cloche.

Entreprise rude, impraticable. S’agriffant des pattes postérieures aux mailles de la toile métallique, la mère tire à elle, entraîne le faix; puis elle enlace le globe, le tient suspendu. Le père, manquant d’appui, se cramponne à la pilule, s’y incruste pour ainsi dire, ajoute son poids à celui de la masse et laisse faire. L’effort est trop grand pour durer. La bille et l’incrusté, bloc unique, tombent. D’en haut, la mère regarde un instant, surprise, et tout aussitôt se laisse choir pour reprendre la pilule et recommencer l’essai de l’impossible escalade. Après chutes et rechutes, l’ascension est abandonnée.

Le charroi en plaine ne se fait pas non plus sans encombre. A tout instant, sur le monticule d’un gravier, la charge verse, et l’attelage culbute, gigote, le ventre en l’air. Ce n’est. rien, moins que rien. On se relève, on se remet en posture, toujours allègre. Ces dégringolades qui projettent si souvent le Sisyphe sur l’échiné ne donnent pas souci; on dirait même qu’elles sont recherchées. Ne faut-il pas mûrir la pilule, lui donner consistance? Et dans ces conditions heurts, chocs, chutes, cahots entrent dans le programme. Ce fol trimbalement dure des heures et des heures.

PL. I


Enfin la mère, jugeant la chose bonifiée à point, s’écarte un peu à la recherche d’un emplacement favorable. Le père garde, accroupi sur le trésor. Si l’absence de sa compagne se prolonge, il se distrait de ses ennuis en faisant rapidement tourner sa pilule entre ses jambes postérieures, dressées en l’air. Il jongle en quelque sorte avec la chère bille; il en éprouve la perfection sous les branches courbes de son compas. A le voir se trémousser dans cette joyeuse pose, qui mettrait en doute sa vive satisfaction du père de famille assuré de l’avenir des siens? C’est moi, semble-t-il dire, c’est moi qui l’ai pétri, ce pain mollet si rond; c’est moi qui l’ai boulangé pour mes fils. Et il exhausse, en vue de tous, ce magnifique certificat de laborieux.

Cependant la mère a fait choix de l’emplacement. Une dépression est creusée, simple amorce du terrier en projet. La pilule est amenée à proximité. Le père, gardien vigilant, ne s’en dessaisit pas, tandis que la mère fouille des pattes et du chaperon. Bientôt la fossette est suffisante pour recevoir la bille, chose sacrée dont le contact immédiat s’impose: l’insecte doit la sentir osciller en arrière, sur son dos, à l’abri des parasites, pour se décider à creuser plus avant. Il redoute ce qui pourrait arriver au petit pain abandonné sur le seuil du terrier jusqu’à l’achèvement de la demeure. Aphodies et moucherons ne manquent pas, qui s’en empareraient. Surveiller et se méfier est prudent.

La pilule est donc introduite, à demi incluse dans l’ébauche de cuvette. La mère, en dessous, enlace et tire; le père, en dessus, modère les secousses et prévient les éboulements. Tout va bien. La fouille est reprise, et la descente se continue, toujours avec la même prudence, l’un des Sisyphes entraînant la pièce, l’autre réglant la chute et déblayant ce qui pourrait gêner la manœuvre. Encore quelques efforts, et la pilule disparaît sous terre avec les deux mineurs. Ce qui suit ne peut être, un certain temps encore, que la répétition de ce que nous venons de voir. Attendons une demi-journée environ.

Si notre surveillance ne s’est pas lassée, nous verrons le père reparaître seul à la surface et se blottir dans le sable non loin du terrier. Retenue là-bas par des soins où son compagnon ne lui serait d’aucun secours, la mère retarde habituellement sa sortie jusqu’au lendemain. Enfin elle se montre. Le père sort de la cachette où il somnolait, et la rejoint. Le couple, de nouveau réuni, va au monceau de vivres, s’y restaure, puis y taille un second lopin, auquel tous les deux collaborent encore, tant pour le modelage que pour le charroi et la mise en silo.

Cette fidélité conjugale m’agrée. Est-elle bien la règle? Je n’oserais l’affirmer. Il doit y avoir là des volages qui, dans la mêlée sous un large gâteau, oublient la première boulangère dont ils ont été les mitrons, et se vouent au service d’une autre, rencontrée par hasard; il doit y avoir des ménages temporaires, divorçant après une simple pilule. N’importe: le peu que j’ai vu me donne haute estime des mœurs familiales du Sisyphe.

Résumons ces mœurs avant d’en venir au contenu du terrier. Tout autant que la mère, le père travaille à l’extraction et au modelage de la pièce qui sera la dot d’une larve; il prend part au charroi, avec un rôle secondaire il est vrai; il veille sur le pain lorsque la mère s’absente à la recherche du point où se creusera le caveau; il prête assistance aux travaux de fouille; il voiture au dehors les déblais de la crypte; enfin, pour couronner ces qualités, il est, dans une large mesure, fidèle à son épousée.

Le Scarabée nous montre quelques-uns de ces traits. Il pratique assez volontiers la manipulation de la pilule à deux, il connaît le charroi par double attelage en sens inverse. Mais, répétons-le, cette mutualité de services a pour mobile l’égoïsme: les deux collaborateurs travaillent et véhiculent la pièce à leur seule intention. C’est pour eux tourte de festin et rien autre. En son ouvrage concernant la famille, la mère Scarabée n’a pas d’auxiliaire. Seule elle conglobe sa sphère, l’extrait du tas, la roule à reculons, dans la posture renversée qu’adopte le mâle du couple Sisyphe; seule elle creuse le terrier, seule elle emmagasine. Oublieux de la pondeuse et de la nitée, l’autre sexe ne concourt en rien à l’exténuante besogne. Quelle différence avec le pilulaire nain!

Pilule du Sisyphe de Schœffer.


L’heure est venue de visiter le terrier. C’est, à une médiocre profondeur, une niche étroite, juste suffisante aux évolutions de la mère autour de son ouvrage. Par son exiguïté, le logis nous apprend que le père ne peut y prolonger son séjour. L’atelier prêt, il doit se retirer pour laisser à la modeleuse liberté de mouvements. Nous l’avons vu, en effet, remonter à la surface bien avant la mère.

Le contenu de la crypte consiste en une seule pièce, chef-d’œuvre de plastique. C’est une mignonne réduction de la poire du Scarabée, réduction qui, par sa petitesse, fait mieux valoir le poli des surfaces et la gracieuseté des courbures. Son grand diamètre oscille entre douze et dix-huit millimètres. L’art des bousiers a là son produit le plus élégant.

Mais cette perfection est de brève durée. Bientôt la gentille poire se couvre d’excroissances noueuses, noires, contournées, qui la déparent de leurs verrues. Une partie de la surface, intacte du reste, disparaît, voilée par un amas informe. L’origine de ces disgracieuses nodosités m’a tout d’abord dérouté. Je soupçonnais quelque végétation cryptogamique, quelque sphériacée, par exemple, reconnaissable à son encroûtement noir et mamelonné. La larve m’a tiré d’erreur.

C’est, comme de règle, un ver courbé en crochet, porteur sur le dos d’une ample poche ou gibbosité, signe d’un prompt fienteur. Comme celui du Scarabée, il excelle, en effet, à boucher les pertuis accidentels de sa coque avec un jet instantané de ciment stercoral, toujours en réserve dans la besace. Il pratique, en outre, un art de vermicellerie inconnu des pilulaires, sauf du Scarabée à large cou, qui d’ailleurs en fait rarement usage.

Les larves des divers bousiers utilisent les résidus digestifs à crépir de stuc leur loge, qui, par son ampleur, se prête à ce mode de débarras, sans qu’il soit nécessaire d’ouvrir des fenêtres momentanées par où s’expulsera l’ordure. Soit pour cause de large insuffisant, soit pour d’autres motifs qui m’échappent, la larve du Sisyphe, la part faite à l’enduit réglementaire de l’intérieur, évacue au dehors l’excédent de ses produits.

Suivons de près une poire lorsque la recluse est déjà grandelette. Un moment ou l’autre, il nous arrivera de voir un point quelconque de la surface s’humecter, se ramollir, s’amincir; puis, à travers l’écran sans consistance, un jet d’un vert sombre s’élèvera, s’affaissant sur lui-même, se tire-bouchonnant. Une verrue de plus est formée. Elle deviendra noire par la dessiccation.

Que s’est-il donc passé ? Dans la paroi de sa coque, la larve a ouvert une brèche temporaire; et, par le soupirail où reste encore un mince voile, elle a expulsé l’excès de ciment dont elle ne pouvait faire emploi chez elle. Elle a fienté à travers la muraille. La lucarne volontairement pratiquée ne trouble en rien la sécurité du ver, car elle est aussitôt bouchée, et de façon hermétique, avec la base du jet, que comprime un coup de truelle. Avec un bouchon si prestement mis en place, les vivres se conserveront frais malgré de fréquentes trouées à la panse de la poire. Nul risque de l’afflux de l’air sec.

La même pilule, avec déjections de la larve à travers la paroi.


Le Sisyphe paraît aussi au courant du péril auquel s’exposerait plus tard, en temps de canicule, sa poire si petite et si peu profondément enterrée. Il est très précoce. Il travaille en avril et mai, alors que l’atmosphère est clémente. Dès la première quinzaine de juillet, avant que soient venus les terribles jours caniculaires, sa famille rompt les coques et se met en recherche du monceau qui lui fournira le vivre et le couvert pendant la brûlante saison. Viendront après les courtes liesses de l’automne, la retraite sous terre pour la torpeur de l’hiver, le réveil printanier, et enfin, pour clore le cycle, la fête des pilules roulées.

Une observation encore sur le compte du Sisyphe. Mes six couples sous cloche métallique m’ont fourni cinquante-sept pilules peuplées. Ce recensement fait foi de neuf naissances en moyenne par ménage, nombre que le Scarabée sacré est loin d’atteindre. A quelle cause rapporter la florissante nitée? Je n’en vois qu’une: le père travaillant à l’égal de la mère. Des charges de famille qui excéderaient Les forces d’un seul ne sont pas trop lourdes, supportées à deux.

II

Table des matières

LE COPRIS LUNAIRE. — L’ONITIS BISON

Inférieur de taille au Copris espagnol et moins exigeant que lui en douceur de climat, le Copris lunaire (Copris lunaris Lin.) va nous confirmer le dire du Sisyphe sur le rôle du concours du père dans la prospérité de la famille. Nos pays n’ont pas son égal en bizarrerie des atours masculins. Corne sur le front ainsi que l’autre; au milieu du corselet, promontoire à double crénelure; aux épaules, pointe de hallebarde et profonde entaille en croissant. Le climat de la Provence et la parcimonie des vivres dans les garrigues du thym ne lui conviennent pas. Il lui faut des régions moins arides, à pâturages où les galettes bovines lui fournissent copieuse provende.

Copris lunaris.


Ne pouvant compter sur les rares sujets que l’on rencontre ici de loin en loin, j’ai peuplé ma volière avec des étrangers envoyés de Tournon par ma fille Aglaé. Le mois d’avril venu, elle se livra, sur ma demande, à d’infatigables recherches. Rarement tant de bouses de vache ont été soulevées du bout de l’ombrelle; rarement, avec telle affection, doigts délicats ont rompu les tourtes des pacages. Au nom de la science, merci à la vaillante!

Le succès répondit au zèle déployé. J’étais possesseur de six couples, immédiatement installés dans la volière où l’année précédente avait travaillé le Copris espagnol. Je sers le mets national, l’opulente fouace fournie par la vache de ma voisine. Aucun signe de nostalgie parmi les dépaysés, qui bravement se mettent à l’ouvrage sous le mystérieux couvert du gâteau.

Au milieu de juin, première fouille. Je suis ravi de ce que met à nu, petit à petit, ma lame de couteau, abattant la terre par tranches verticales. Dans le sable, chaque couple s’est creusé une salle superbe, comme jamais le Scarabée sacré ni le Copris espagnol ne m’en ont montré d’aussi spacieuse et d’aussi hardie en portée de voûte. Le grand axe mesure un décimètre et demi et au delà ; mais le plafond, très surbaissé, n’a guère que cinq à six centimètres de flèche.

Le contenu répond à l’exagération du logis. C’est une pièce digne des noces de Gamache, une tourte de l’ampleur de la main, d’épaisseur médiocre et de contour variable. J’en trouve d’ovalaires, de courbées en rein, d’étoilées en courtes digitations, d’allongées en langue de chat. Caprices de mitron que ces menus .détails. L’essentiel, l’immuable, c’est ceci: dans les: six boulangeries de ma volière, les deux sexes sont toujours présents à côté du monceau de pâte qui, malaxée suivant les règles, maintenant fermente et mûrit.

PL. II


Que prouve cette longue durée de la vie en ménage? Elle prouve que le père a pris part à l’excavation de la crypte, à l’emmagasinement des victuailles cueillies sur le seuil de la porte brassée par brassée, au pétrissage de tous les lopins en un bloc unique, mieux apte à se bonifier. Un encombrant désœuvré, un inutile, ne resterait pas là ; il remonterait à la surface. Le père est donc un collaborateur assidu. Son concours semble même devoir se prolonger encore. Nous verrons.

Bonnes bêtes, ma curiosité vient de troubler votre ménage; mais vous en étiez aux débuts, vous appendiez, comme on dit, la crémaillère. Peut-être est-il dans vos moyens de refaire ce que je viens de saccager. Essayons. L’établissement est remis en état avec des vivres frais. C’est à vous maintenant d’excaver de nouveaux terriers, d’y descendre de quoi remplacer le gâteau que je vous ai dérobé, et de subdiviser après le bloc, amélioré par le repos, en rations convenables aux besoins des larves. Le ferez-vous? Je l’espère.

Ma foi dans la persévérance des ménages éprouvés n’a pas été déçue. Un mois plus tard, au milieu de juillet, je me permets une seconde visite. Les celliers sont renouvelés, aussi spacieux qu’au début. En outre, ils sont à l’heure actuelle capitonnés d’un molleton de bouse sur le plancher et une partie des parois latérales. Les deux sexes sont encore présents; ils ne se quitteront qu’à la fin de l’éducation. Le père, moins bien doué en tendresse familiale, ou peut-être plus craintif, cherche à se dérobe? par le couloir de service à mesure que la lumière pénètre dans la demeure effractionnée; la mère ne bouge pas, accroupie sur ses chères pilules, pruneaux ovoïdes semblables à ceux du Copris espagnol, mais un peu moindres.

Connaissant la modeste collection de ce dernier, je suis tout surpris de ce que j’ai maintenant sous les yeux. Dans la même loge, je compte jusqu’à sept et huit ovoïdes, rangés l’un contre l’autre et dressant en haut leur bout mamelonné, à chambre d’éclosion. Malgré son ampleur, la salle est encombrée; à peine le large reste pour le service des deux surveillants. On dirait le nid d’un oiseau garni de ses œufs, sans place vide.

La comparaison s’impose. Que sont, en effet, les pilules du Copris? Ce sont des œufs d’un autre genre, où l’amas nutritif de l’albumen et du vitellus est remplacé par une boîte de conserves alimentaires. Ici le bousier rivalise avec l’oiseau, le dépasse même. Au lieu de puiser en lui, par le seul travail occulte de l’organisation, de quoi fournir au développement avancé du jeune, il fait acte d’industrie et alimente par artifice le vermisseau qui, sans autre secours, atteindra la forme adulte. Il ne connaît pas les longues fatigues de l’incubation; le soleil couve pour lui. Il n’a pas les continuels soucis de la becquée, qu’il prépare à l’avance et distribue en une seule fois. Il ne quitte jamais le nid. Sa surveillance est de tous les instants. Père et mère, vigilants gardiens, n’abandonnent la demeure que lorsque la famille est apte à sortir.

L’utilité du père est manifeste tant qu’il faut creuser un logis et amasser du bien; elle est moins évidente lorsque la mère taille sa miche en rations, façonne ses ovoïdes, les polit, les surveille. Est-ce que le galant participerait, lui aussi, à ce délicat travail, qui semble réservé aux tendresses féminines?

Sait-il, du tranchoir de la patte, détailler la fouace, en détacher le volume requis pour la subsistance d’une larve et arrondir la pièce en une sphère, ce qui abrégerait d’autant l’ouvrage, repris et perfectionné par la mère? Connaît-il l’art de calfeutrer les fissures, de réparer les brèches, de souder les crevasses, de ratisser les pilules et d’en extirper les végétations compromettantes? A-t-il pour la nitée les soins que prodigue la mère isolée dans les terriers du Copris espagnol? Ici les deux sexes sont ensemble. S’occupent-ils l’un et l’autre de l’éducation de la famille?

J’ai essayé d’obtenir la réponse en logeant un couple de Copris lunaires dans un bocal voilé d’un étui de carton, qui me permettait à volonté et rapidement le jour ou les ténèbres. Surpris à l’improviste, le mâle était juché sur les pilules presque aussi souvent que la femelle; mais, tandis que la mère bien des fois persistait dans ses méticuleuses occupations de nourricerie, polissage avec le plat de la patte et auscultation des pilules, lui, plus poltron et moins absorbé, se laissait choir, aussitôt le jour fait, et courait se blottir dans un recoin de l’amas. Nul moyen de le voir à l’ouvrage, tant il est prompt à fuir la lumière importune.

S’il a refusé de me montrer ses talents, sa présence sur le pinacle des ovoïdes à elle seule les trahit. Il n’était pas pour rien dans cette posture incommode, peu propice aux somnolences d’un désœuvré. Il surveillait donc comme sa compagne, il retouchait les points avariés, il écoutait à travers les parois des coques les progrès des nourrissons. Le peu que j’ai vu m’affirme que le père rivalise presque avec la mère dans les soins du ménage jusqu’à la finale émancipation de la famille.

A ce dévouement paternel, la race gagne en nombre. Dans le manoir du Copris espagnol, où la mère seule séjourne, se trouvent quatre nourrissons tout au plus, souvent deux ou trois, parfois un seul. Dans celui du Copris lunaire, où les deux sexes cohabitent et se viennent en aide, on en compte jusqu’à huit, le double de la plus forte population de l’autre. Le père laborieux a là magnifique témoignagne de son influence sur le sort de la maisonnée.

Outre le travail à deux, cette prospérité exige une condition sans laquelle le zèle du. couple ne saurait suffire. Avant tout, pour se donner famille nombreuse, il faut avoir de quoi la nourrir. Rappelons le mode d’approvisionnement des Copris en général. Ils ne. vont pas, à l’exemple des pilulaires, cueillir çà et là un butin qui se conglobe en sphère et se roule ensuite au terrier; ils s’établissent directement sous le monceau rencontré, et s’y taillent, sans quitter le seuil de la demeure, des brassées emmagasinées une par une jusqu’à suffisante récolte.

Le Copris espagnol exploite, du moins dans mon voisinage, le produit dur mouton. C’est de qualité supérieure, mais peu copieux, même lorsque le fournisseur est dans les meilleures dispositions intestinales. Aussi le tout est-il enfourné dans l’antre de l’insecte, qui désormais ne sort plus, retenu sous terre par les soins du ménage, n’y eût-il à surveiller qu’un seul nourrisson. Le chiche morceau ne peut habituellement fournir de la matière que pour deux ou trois larves. La famille est donc réduite, faute de vivres disponibles.

Le Copris lunaire travaille dans d’autres conditions. Son pays lui permet la tourte bovine, grenier d’abondance où l’insecte trouve, sans l’épuiser, de quoi subvenir aux besoins de lignée florissante. A cette prospérité concourt l’ampleur du logis, dont la voûte, exceptionnelle de hardiesse, peut abriter un nombre de pilules incompatible avec le terrier moins spacieux du Copris espagnol.

Faute de large à la maison et de huche bien garnie, ce dernier se modère dans le nombre des fils, parfois réduit à un seul. Serait-ce pauvreté des ovaires? Non. Dans une étude antérieure, j’ai montré qu’avec de la place libre et du pain sur la planche, la mère peut doubler, et au delà, l’habituelle nitée. J’ai dit comment aux trois ou quatre ovoïdes je substituais une miche pétrie de ma spatule. Par cet artifice, qui donnait du large dans l’étroite enceinte du bocal et fournissait nouvelle matière à modelage, j’ai obtenu de la pondeuse une famille totale de sept. Résultat superbe, mais bien inférieur à celui que me vaut l’expérimentation suivante, mieux conduite.

Cette fois, je soustrais les pilules à mesure, moins une, afin de ne pas trop décourager la mère par mes rapts. Ne trouvant sous la patte rien des produits antérieurs, elle se lasserait peut-être d’un travail sans résultat. Lorsque la miche, son ouvrage, a reçu emploi, je la remplace par une autre de ma façon. Je continue de la sorte, enlevant l’ovoïde qui vient de se parachever, et renouvelant, jusqu’à refus de l’insecte, le bloc alimentaire épuisé.

Cinq à six semaines, avec une patience inaltérable, l’éprouvée recommence et persiste à peupler sa loge toujours vide. Enfin arrivent les jours caniculaires, rude période qui suspend la vie par son excès de chaleur et d’aridité. Mes miches sont dédaignées, si scrupuleuse qu’en soit la confection. La mère, que la torpeur gagne, se refuse au travail. Elle s’ensevelit dans le sable, à la base de la dernière pilule, et attend là, immobile, l’ondée libératrice de septembre. La persévérante m’a légué treize ovoïdes, tous modelés à perfection, tous munis d’un œuf; treize, nombre inouï dans les fastes du Copris; treize, dix de plus que la ponte normale.

La preuve est faite: si le bousier cornu restreint sa famille dans des limites étroites, ce n’est nullement par misère ovarienne, mais par crainte de famine.

N’est-ce pas ainsi que les choses se passent en notre pays, menacé de la dépopulation, à ce que dit la statistique? L’employé, l’artisan, le fonctionnaire, l’ouvrier, le teneur de boutique à modeste négoce sont chez nous multitude, chaque jour s’accroissant; et tous, ayant à peine de quoi vivre, se gardent, autant que faire se peut, d’appeler autour de la table si mal garnie un surcroît de convives. Lorsque la miche fait défaut, le Copris n’a pas tort d’en venir presque au célibat. De quel droit jetterions-nous la pierre à ses imitateurs? De part et d’autre, c’est prudence. Mieux vaut l’isolement qu’un entourage de bouches affamées. Qui se sent l’épaule assez forte pour lutter contre sa misère personnelle recule effrayé devant la misère d’un foyer populeux.

Au bon vieux temps, le remueur de glèbe, le paysan, assise fondamentale de la nation, trouvait accroissement de richesse dans une famille nombreuse. Tous travaillaient et apportaient leur morceau de pain au frugal repas. Tandis que l’aîné guidait l’attelage de labour, le plus jeune, étrennant sa première culotte, conduisait à la mare la couvée de canetons.

Ces mœurs patriarcarles se font rares. Ainsi le veut le progrès. Certes oui, c’est un sort digne d’envie que de gigoter sur une double roue avec des gestes d’araignée au désespoir; mais le progrès a son revers de médaille: il amène le luxe, il crée des besoins dispendieux.

Dans mon village, la moindre fille de fabrique, gagnant ses vingt sous par jour, se met, le dimanche, des vessies bouffantes aux épaules et des aigrettes à la coiffure comme les grandes dames; elle a ombrelle à poignée d’ivoire, chignon rembourré, souliers vernis ornés de rosaces à jour ainsi que des dentelles. Ah! gardeuses de dindons, je n’ose, avec ma veste de toile, vous regarder passer devant ma porte, sur la grande route, qui est votre promenade de Longchamps. Vous m’humiliez de votre pimpante toilette.

De leur côté, les jeunes gens sont assidus au café, autrement luxueux que l’antique cabaret. Ils y trouvent vermouth, bitter, absinthe, amer Picon, enfin la collection entière des drogues abrutissantes. De tels goûts rendent la terre trop basse, la motte trop dure. Les recettes n’étant pas proportionnelles aux dépenses, on quitte les champs pour la ville, mieux favorable, s’imagine-t-on, au pécule. Hélas! ici pas plus que là-bas l’épargne n’est possible. L’atelier, que guettent en foule les occasions de dépense, enrichit moins encore que la charrue. Mais il est trop tard: le pli est pris, et l’on reste miséreux citadin, redoutant la famille.

Magnifique de climat, de fertilité, de position géographique, le pays cependant est envahi par une avalanche de cosmopolites, aigrefins, exploiteurs de tout acabit. Autrefoîs il tenta le Sidonien, coureur des mers; le Grec pacifique, nous apportant l’alphabet, la vigne, l’olivier; le Romain, rude dominateur qui nous a légué des brutalités bien difficiles à extirper. Sur cette riche proie se sont rués le Cimbre, le Teuton, le Vandale, le Goth, le Hun, le Burgonde, le Suève, l’Alain, le Franck, le Sarrasin, hordes venues des quatre vents du ciel. Et ce mélange hétéroclite se fondit, absorbé par la nation gauloise.

Aujourd’hui l’étranger lentement s’infiltre parmi nous. Une seconde invasion de barbares nous menace, pacifique il est vrai, troublante toutefois. Notre langage, fait de clarté et d’harmonie, deviendra-t-il jargon nébuleux, à raucités exotiques? Notre caractère généreux sera-t-il déshonoré par de rapaces mercantis? Le pays des pères cessera-t-il d’être une patrie pour devenir un caravansérail? C’est à craindre, si le vieux sang gaulois n’est plus de force à submerger encore une fois cette invasion.

Espérons qu’il en sera ainsi. Écoutons ce que nous enseigne le bousier cornu. Famille nombreuse exige des vivres. Mais le progrès amène de nouveaux besoins, coûteux à satisfaire; et nos revenus sont loin de suivre la même progression. N’ayant pas assez pour six, ni cinq, ni quatre, on vit à trois, à deux, ou même on reste seul. Avec de tels principes, une nation, de progrès en progrès, s’achemine au suicide.

PL. III


Revenons donc en arrière, élaguons nos besoins artificiels, fruits malsains d’une civilisation surchauffée; remettons en honneur la rustique sobriété de nos pères; restons aux champs, où nous trouverons, dans la glèbe, nourrice suffisante si nos désirs sont modérés. Alors, et seulement alors, refleurira la famille; alors, affranchi de la ville et de ses tentations, le paysan nous sauvera.

Le troisième bousier qui m’a révélé le don de l’instinct paternel est encore un étranger. Il me vient des environs de Montpellier. C’est l’Onitis Bison ou, suivant d’autres, le Bubas Bison. Entre les deux noms génériques je ne choisirai pas, les subtilités de la nomenclature m’étant indifférentes. Je garderai le terme spécifique de Bison, qui sonne bien comme le voulait Linné.

Onitis Bison.


Je fis autrefois sa connaissance dans la banlieue d’Ajaccio, parmi les safrans et les cyclamens, gracieuse floraison printanière sous le couvert des myrtes. Viens ici, que je t’admire vivant encore une fois, bel insecte qui me rappelles mes enthousiasmes des jeunes années, sur les bords du magnifique golfe, si riche en coquillages. J’étais loin de soupçonner alors que j’aurais un jour à te glorifier. Depuis, je ne t’avais plus revu: sois le bienvenu dans ma volière et apprends-nous quelque chose.

Tu es râblot, court de jambes, ramassé en un rectangle massif, signe de vigueur. Tu portes sur la tête deux brèves cornicules pareilles au croissant d’un bouvillon; tu prolonges ton corselet en une proue émoussée qu’accompagnent, l’une à droite, l’autre à gauche, deux élégantes fossettes. Ton aspect d’ensemble, tes atours masculins te rapprochent de la série coprinaire. Les entomologistes, en effet, te classent immédiatement après les Copris, bien loin des Géotrupes. Ton métier est-il d’accord avec la place que te donne la systématique? Que sais-tu faire?

Autant qu’un autre, j’admire le classificateur qui, étudiant sur le mort la bouche, la patte, l’antenne, arrive parfois à des rapprochements heureux et sait, par exemple, assembler en un même groupe le Scarabée et le Sisyphe, si différents d’aspect, si ressemblants de moeurs. Mais cette méthode, qui néglige les hautes manifestations de la vie pour scruter de minutieux détails cadavériques, trop souvent nous égare sur le réel talent de l’insecte, caractère de bien autre valeur qu’un article de plus ou de moins aux antennes. Le Bison, après bien d’autres, nous crie casse-cou. Voisin des Copris par sa structure, il est bien plus voisin des Géotrupes par son industrie. Comme ces derniers, il comprime des saucissons dans un moule cylindrique; comme ces derniers, il est doué de l’instinct paternel.

Vers le milieu de juin, je visite mon unique couple. Sous un copieux amas fourni par le mouton, bâille, librement ouverte dans toute son étendue, une galerie verticale du calibre du doigt et plongeant à un pan de profondeur. Le fond de ce puits se ramifie en cinq branches divergentes, occupées chacune par un boudin semblable à celui des Géofrupes, mais moins long, moins volumineux. La victuaille, à surface noueuse, grossièrement arrondie, est excavée d’une chambre d’éclosion au bout inférieur. C’est une petite loge ronde, enduite d’un suintement demi-fluide. L’œuf est ovalaire, blanc et relativement gros, ainsi qu’il est de règle parmi les bousiers.

Bref, le rustique ouvrage du Bison est à peu près la reproduction de celui du Géotrupe. Je suis déçu: je m’attendais à mieux. L’élégance de l’insecte semblait faire foi d’un art plus avancé, expert dans le modelage des poires, gourdes, billes, ovoïdes. Encore une fois, gardons-nous de juger des bêtes, pas plus que des gens, sur les apparences. La structure n’instruit pas du savoir-faire.

Je surprends le couple dans le carrefour où s’ouvrent les cinq culs-de-sac à boudin. L’accès de la lumière l’a immobilisé. Avant le trouble de mes fouilles, que faisaient-ils en ce point, les deux fidèles associés? Ils surveillaient les cinq logis, ils tassaient la dernière colonne de vivres, ils la complétaient en longueur par de nouveaux apports de matière, descendue de là-haut et puisée dans le monceau qui fait couverture au puits. Ils se préparaient peut-être à en creuser une sixième chambre, si ce n’est davantage, et à la meubler comme les autres.

Du moins je reconnais que les ascensions doivent être fréquentes du fond du puits au riche entrepôt de la surface, d’où se descendent, entre les pattes de l’un., les trousses de matière méthodiquement comprimées par l’autre au-dessus de l’œuf.

Le puits, en effet, est libre dans toute sa longueur. En outre, pour prévenir les éboulements que ne manquerait pas d’amener la fréquence des voyages, la paroi est revêtue de stuc d’un bout à l’autre. Cet enduit est fait de la même matière que les boudins et dépasse un millimètre d’épaisseur. Il est continu et assez régulier, sans avoir un fini trop dispendieux en soins. Il maintient en place la terre environnante, et si bien qu’on peut enlever, sans les déformer, de larges fragments du canal.

Les hameaux alpestres crépissent la face méridionale des habitations avec de la bouse de vache qui, desséchée au soleil d’été, deviendra le combustible d’hiver. Le Bison connaît cette méthode pastorale, mais il la pratique dans un autre but: il tapisse de bouse sa demeure pour l’empêcher de crouler.

Le père pourrait bien être chargé de ce travail dans les intervalles de repos que lui laisse la mère, occupée à la délicate confection de son boudin, assise par assise. Le Géotrupe, nouveau trait de ressemblance industrielle, nous a déjà montré pareil revêtement de consolidation, moins régulier, il est vrai, et moins complet.

Dépossédé par ma curiosité, le couple Bison s’est remis à l’ouvrage et m’a fourni, au milieu de juillet, trois autres boudins. Total: huit. Cette fois, je trouve mes deux captifs morts, l’un à la surface, l’autre dans le soi. Serait-ce un accident? Ou plutôt le Bison ferait-il exception à la longévité des Scarabées, des Copris et autres, qui voient leur descendance et convolent même en secondes noces le printemps d’après?.

J’incline pour le retour à la loi générale des insectes, pour la. vie courte à qui est refusé de voir la famille, car dans la volière, rien, que je sache, n’est survenu de fâcheux. Si mon soupçon est juste, pourquoi le Bison, voisin cependant du Copris à verte vieillesse, périt-il promptement comme la vulgaire majorité, une fois la famille établie? Encore une énigme sans réponse.

Aux longues descriptions de mâchoires et de palpes, fastidieuse lecture, est préférable ici le rapide croquis. Je pense donc en dire assez sur le compte de la larve si je mentionne sa courbure en crochet, sa besace dorsale, sa prestesse à fienter et son aptitude à tamponner les brèches du logis, caractères et talents de règle générale parmi les bousiers. En août, lorsque le boudin consommé dans sa partie centrale est devenu une sorte d’étui délabré, elle fait retraite vers le bout inférieur, et là s’isole du reste de la cavité par une enceinte sphérique dont la besace à mortier fournit les matériaux.

L’ouvrage, gracieuse bille équivalant en volume à une grosse cerise, est un chef-d’œuvre d’architecture stercorale, comparable à celui que nous a montré autrefois l’Onthophage taureau. De légères nodosités, disposées en séries concentriques et alternant ainsi que les tuiles d’une toiture, agrémentent l’objet d’un pôle à l’autre. Chacune d’elles doit correspondre à un coup de truelle mettant en place sa charge de mortier.

Dans l’ignorance de son origine, on prendrait la chose pour le noyau ciselé de quelque fruit exotique. Une sorte de grossier péricarpe complète l’illusion. C’est l’écorce du boudin qui cerne le bijou central, mais sans difficulté s’enlève ainsi que le brou se sépare de la noix. L’énucléation faite, on est tout surpris de trouver ce magnifique noyau sous la rustique enveloppe.

Telle est la chambre édifiée en vue de la métamorphose. La larve y passe l’hiver dans la torpeur. J’espérais obtenir l’insecte adulte dès le printemps. A mon extrême surprise, l’état larvaire s’est maintenu jusqu’en fin juillet. Une année environ est donc nécessaire à l’apparition de la nymphe.

Cette lente maturité m’étonne. Serait-ce la règle dans la liberté des champs? Je le pense, car dans la captivité de la volière, rien, que je sache, n’est survenu de nature à provoquer pareil retard. J’enregistre donc le résultat de mes artifices sans appréhension d’erreur: inerte dans son élégant et solide coffret, la larve de l’Onitis Bison met douze mois à se mûrir en nymphe, lorsque celle des autres bousiers se transforme en quelques semaines. Quant à dire, à soupçonner même la cause de cette étrange longévité, c’est détail à laisser dans les limbes de l’inexplicable.

Ramollie par les ondées de septembre, la coque stercorale, jusque-là dure ainsi qu’un noyau, cède sous la poussée du reclus, et l’insecte adulte monte à la lumière pour y vivre en liesse tant que le permet l’atmosphère tiède de l’arrière-saison. Aux premières fraîcheurs, il prend ses quartiers d’hiver en terre, puis reparaît au printemps et recommence le cycle de la vie.

III

Table des matières

L’ATAVISME

De cet exposé des faits il résulte que certains bousiers font exception à l’indifférence paternelle, loi générale dans le monde de l’insecte, et connaissent la collaboration du ménage. Le père, presque avec le même zèle que la mère, travaille à l’établissement de la famille. D’où vient à ces privilégiés un don qui touche presque à la morale?

On pourrait invoquer la coûteuse installation des jeunes. Du moment qu’il faut leur préparer un gîte et leur laisser de quoi vivre, n’est-il pas avantageux, dans l’intérêt de la race, que le père vienne en aide à la mère? Le travail à deux donnera le bien-être que refuserait le travail isolé, excédé dans ses forces. Raison excellente, mais contredite par les faits bien plus souvent qu’elle n’est affirmée.

Pourquoi le Sisyphe est-il père de famille laborieux lorsque le Scarabée vagabonde, oisif? Les deux pilulaires ont même industrie néanmoins, même méthode d’éducation. Pourquoi le Copris lunaire sait-il ce qu’ignore son proche allié le Copris espagnol? Le premier assiste sa compagne, jamais ne l’abandonne. Le second divorce de bonne heure et quitte le foyer nuptial avant que soient amassés et boulangés les vivres de la nitée. De part et d’autre cependant mêmes fortes dépenses en pilules ovoïdes qui, rangées dans le cellier, exigent longue surveillance. La parité des produits ferait croire à la parité des mœurs, et c’est une erreur.

Adressons-nous d’ailleurs à l’hyménoptère, le premier, sans contredit, des amasseurs d’héritage légué à la descendance. Que le bien thésaurisé à l’intention des fils soit un pot de miel ou une bourriche de gibier, au grand jamais le père n’y prend part. Il ne donne pas même un simple coup de balai s’il faut nettoyer le devant du logis. Ne rien faire est sa règle absolue. L’éducation de la famille, en certains cas très dispendieuse, n’a donc pas inspiré l’instinct de la paternité. La réponse, où la trouverons-nous?

Donnons plus d’ampleur à la question. Laissons la bête et occupons-nous un moment de l’homme. Nous avons nos instincts, dont quelques-uns prennent le nom de génie quand ils atteignent un degré de puissance qui fait cime dans la plaine des médiocrités. L’extraordinaire nous émerveille, surgissant des plates vulgarités; le point lumineux nous fascine, brillant dans les habituelles ténèbres. Nous admirons, et, ne comprenant pas d’où proviennent chez tel ou tel ces splendides floraisons, nous disons d’eux: «Ils ont la bosse.»

Un gardeur de chèvres se distrait en combinant des amas de petits cailloux. Il devient un calculateur effrayant de promptitude et de précision sans autre secours qu’un bref recueillement. Il nous épouvante du conflit des nombres énormes qui s’amalgament avec ordre dans son esprit, mais nous accablent nous-mêmes de leur seul énoncé, mêlée inextricable. Ce merveilleux jongleur arithmétique a l’instinct, le génie, la bosse du nombre.

Un second, à l’âge où la bille et la toupie font nos délices, oublie le jeu, se retire à l’écart des bruyants et écoute chanter en lui comme un écho de harpes célestes. Sa tête est une cathédrale pleine des résonances d’un orgue imaginaire. De riches sonorités, intime concert entendu de lui seul, le plongent dans le ravissement. Paix à ce prédestiné qui, un jour, avec ses combinaisons musicales, suscitera en nous de nobles émotions. Il a l’instinct, le génie, la bosse des sons.

Un troisième, bambin qui ne sait pas encore manger sa tartine sans se barbouiller de confitures, se complaît à façonner la glaise en figurines étonnantes de vérité en leur naïve gaucherie. De la pointe du couteau, il fait grimacer la racine de bruyère sous forme de masques plaisants; il travaille le buis à la ressemblance du mouton et du cheval; il burine sur la pierre tendre l’effigie de son chien. Laissons-le faire, et si le Ciel le seconde, il deviendra peut-être sculpteur renommé. Il a l’instinct, la bosse, le génie des formes.

Ainsi des autres dans chaque branche de l’activité humaine, arts et sciences, industrie et commerce, littérature et philosophie. Nous avons en nous, dès le début, le germe de ce qui nous distinguera de la vulgaire mêlée. Or cette caractéristique, d’où vient-elle? D’un ricochet d’atavisme, nous affirme-t-on. Une hérédité, tantôt directe, tantôt lointaine, nous la transmet, accrue, modifiée par le temps. Fouillez dans les archives de la famille, et vous remonterez à la source du génie, humble suintement d’abord, puis rivière et fleuve.

Quelles ténèbres derrière ce vocable, l’hérédité ! La science transcendante a essayé d’y projeter quelque lumière. Elle n’a réussi qu’à se créer un jargon barbare, laissant l’obscur encore plus obscur. Pour nous, avides de clarté, abandonnons à qui s’y complaît l’abstruse théorie, et bornons notre ambition aux faits observables, sans prétendre expliquer les arcanes du plasma. Notre méthode ne nous dévoilera certes pas l’origine des instincts; elle nous apprendra du moins où il est inutile d’aller la chercher.

En ce genre de recherches est indispensable un sujet connu à fond, jusque dans ses particularités intimes. Ce sujet, où le prendre? Il s’en trouverait en foule et de superbes s’il était possible de lire dans les replis secrets de la vie d’autrui; mais nul, en dehors de lui-même, ne peut sonder une existence, trop heureux encore si des souvenirs tenaces et des aptitudes méditatives donnent à ses coups de sonde précision convenable. Se mettre dans la peau d’un autre n’étant au pouvoir de personne, forcément, en ce problème, faut-il rester dans la sienne.

Le moi, je le sais très bien, est haïssable. On voudra bien l’excuser en faveur de l’étude entreprise. Je vais remplacer sur la sellette le Scarabée taciturne, m’interrogeant moi-même en toute simplicité d’âme, comme je le fais de la bête, et me demandant d’où dérive, parmi mes instincts, celui qui domine les autres.

Depuis que Darwin m’a octroyé le titre d’incomparable observateur, ce qualificatif m’est revenu bien des fois, un peu de-ci, un peu de-là, sans que je comprenne encore en quoi j’ai bien mérité. C’est si naturel, ce me semble, si à la portée de chacun, si entraînant que de s’intéresser à tout ce qui grouille autour de nous! Enfin passons, admettons que le compliment soit fondé.

Mon hésitation cesse s’il faut affirmer ma curiosité des choses de l’insecte. Oui, je me sens la bosse, l’instinct qui me pousse à la fréquentation de ce singulier monde; oui, je me reconnais bon à dépenser en de telles études un temps précieux, mieux employé à prévenir, si possible, la misère des vieux jours; oui, je me confesse passionné observateur de la bête. Cette propension caractéristique, à la fois tourment et délices de ma vie, comment s’est-elle développée? Et tout d’abord que doit-elle à l’atavisme?

Le populaire n’a pas d’histoire: jugulé par le présent, il ne peut songer à garder souvenir du passé. Ce seraient cependant archives instructives entre toutes, et réconfortantes et pieuses, que les paperasses de famille nous disant ce qu’ont été les nôtres, nous parlant de leurs patientes luttes contre l’âpre destinée, de leurs tenaces efforts pour édifier, grain de sable par grain de sable, ce que nous sommes aujourd’hui. En intérêt individuel, nulle histoire ne vaudrait celle-là. Mais par la force des choses, le foyer s’abandonne, et, la nichée envolée, le nid est méconnu.

Humble manœuvre dans la ruche des laborieux, je suis donc très pauvre en souvenirs de famille. Au deuxième échelon de l’ascendance, brusquement s’enténèbrent mes données. Je m’y arrêterai quelques instants pour deux motifs: m’informer d’abord de l’influence de l’atavisme, et puis laisser aux miens un feuillet de plus les concernant.

Je n’ai pas connu l’aïeul maternel. Le vénérable ancêtre était, m’a-t-on appris, huissier dans une des plus pauvres communes du Rouergue. Il grossoyait sur du papier timbré une orthographe primitive. Le galimart bien garni d’encre et de plumes, il allait instrumentant par monts et par vaux, d’un miséreux insolvable à un autre plus insolvable. Dans son milieu de chicane, ce lettré rudimentaire, aux prises avec les rudesses de la vie, n’accordait certes pas attention à l’insecte; tout au plus lui arrivait-il, le rencontrant, de l’écraser sous le talon. La bête inconnue, soupçonnée de malfaisance, ne méritait pas autre information.

De son côté, l’aïeule, hors de son ménage et de son chapelet, était plus étrangère encore à tout. L’alphabet était pour elle un grimoire bon à gâter la vue sans autre profit, quand on ne noircissait pas du papier à l’estampille de l’État. Qui donc, à son époque, parmi les petites gens, se souciait de savoir lire et écrire? Ce luxe était réservé au notaire, qui n’en abusait pas d’ailleurs.

L’insecte, est-il nécessaire de le dire, était le moindre de ses soucis. Lavant la salade à la fontaine, si parfois elle trouvait une chenille sur les feuilles de laitue, avec un soubresaut d’effroi elle rejetait au loin l’odieuse vermine, coupant court à des relations réputées dangereuses. Bref, pour les aïeux maternels l’insecte était créature d’intérêt nul, presque toujours objet répugnant qu’on n’aurait osé toucher du bout du doigt. A coup sûr ce n’est pas d’eux que le goût de la bête m’est venu.

J’ai sur les aïeux paternels documents plus précis, car leur verte longévité m’a permis de connaître l’un et l’autre. Gens de la terre et n’ayant jamais ouvert un livre de leur vie, tant leur brouille avec l’alphabet était profonde, ils cultivaient un maigre bien sur l’échiné granitique et froide du plateau rouergat. La maison, isolée parmi les genêts et les bruyères, sans voisin aucun bien loin à la ronde, de temps à autre visitée des loups, était pour eux l’orbe du monde. A part quelques villages des alentours, où les jours de foire se conduisaient les veaux, le reste n’était connu, et très vaguement, que par ouï-dire.

Dans cette sauvage solitude, les bas-fonds tourbeux, à fondrières tremblantes, d’où suintaient des eaux irisées, fournissaient herbage dru aux vaches, principale richesse. En été, sur les pentes à courte pelouse, parquaient nuit et jour les moutons, protégés contre la bête de rapine par une enceinte de claies soutenues avec des fourches. A mesure que l’herbe était tondue en un point, le parc était déplacé ailleurs. Au centre était la hutte roulante du pâtre, la cabane de paille. Deux molosses armés de colliers à pointes de clou répondaient de la tranquillité si le larron, le loup, survenait la nuit des bois voisins.

Matelassée d’une perpétuelle couche de bouse de vache où je m’enfonçais jusqu’aux genoux et coupée de flaques où miroitait le purin couleur café, la basse-cour avait, de son côté, population nombreuse. Là bondissaient les agneaux à sevrer, claironnaient les oies, grattait la poulaille et grognait la truie avec sa famille de porcelets appendus aux mamelles.

La rudesse du climat ne permettait pas le même essor à l’agriculture. En saison propice, on mettait le feu à quelque lande hérissée de genêts, et l’araire passait sur le sol fertilisé par les cendres de l’incendie. Ainsi s’obtenaient quelques arpents de seigle, d’avoine, de pommes de terre. Les meilleurs coins étaient réservés au chanvre, qui, fournissant aux quenouilles et aux fuseaux de la maison les matériaux de la toile, était pour la grand’mère la récolte privilégiée.

L’aïeul était donc avant tout un pasteur versé dans les choses de la vacherie et de la bergerie, mais d’une complète ignorance sur le reste. Quel ahurissement pour lui s’il eût appris que, dans le lointain, l’un des siens se passionnerait de ces bêtes de rien, auxquelles de sa vie il n’avait donné un regard! S’il eût deviné que ce fou c’était moi-même, marmot assis à table à ses côtés, quelle taloche sur ma pauvre nuque, quel regard foudroyant!

«Est-il permis de perdre son temps en ces balivernes!» eût-il tonné.

C’est qu’il ne plaisantait pas, le patriarche. Je vois toujours sa mine sérieuse; sa chevelure intonse, fréquemment ramenée d’un coup de pouce derrière l’oreille et déployant sur les épaules l’antique crinière gauloise. Je vois son petit tricorne, sa culotte courte bouclée aux genoux, ses sabots retentissants bourrés de paille. Ah! mais non, les jeux de l’enfance passés, il n’eût pas fait bon élever la sauterelle et déterrer le bousier dans son entourage.

L’aïeule, sainte femme, portait l’originale coiffure des montagnardes ruthénoises: grand disque de feutre noir, rigide comme une planche, orné au centre d’une forme haute d’un travers de doigt et guère plus large qu’un écu de six francs. Un ruban noir noué sous le menton maintenait en équilibre la gracieuse mais instable roue.

Les conserves de salaison, le chanvre, les poussins, le laitage, le beurre, la lessive, les soins de la marmaille, la pitance de la maisonnée résumaient le cercle des idées de la vaillante. Au flanc gauche la quenouille dressée, garnie d’étoupes; à la main droite le fuseau qui tournait sous un preste coup de pouce, de temps à autre mouillé de salive, elle allait infatigable, veillant au bon ordre du ménage.

Mes souvenirs me la montrent surtout dans les soirées de l’hiver, plus propice aux causeries de famille. L’heure du repas venue, grands et petits nous prenions place autour de la longue table, sur un double banc, planche de sapin à quatre chevilles boiteuses. Nous y trouvions chacun notre écuelle avec cuiller d’étain.

A l’extrême bout de la table restait en permanence, jusqu’à consommation, enveloppée d’un linge en toile fleurant bon la lessive, l’énorme miche de seigle, de l’ampleur d’une roue de voiture. D’un coup de tranchoir, le grand-père en détachait de quoi suffire aux besoins du moment; puis il subdivisait la pièce entre nous tous avec le couteau auquel seul il avait droit. A chacun maintenant de détailler son morceau, de le rompre entre les doigts et de garnir à sa guise son écuelle.

Venait alors le rôle de l’aïeule. Une marmite pansue chantait à gros bouillons sur la flamblée de l’âtre. Il s’en exhalait un savoureux fumet de raves et de lard. Armée d’un plongeon en fer étamé, la grand’mère y puisait, pour chacun de nous tour à tour, d’abord le bouillon, de quoi tremper le pain; puis, dominant l’écuelle comble, la part de raves et le morceau de jambon, mi-parti gras et maigre. A l’autre bout de la table était la cruche d’eau, laissée à la pleine discrétion des altérés. Ah! le bel appétit, le gai repas surtout quand un fromage blanc, produit de la maison, venait compléter le régal!

A côté de nous flambait l’énorme cheminée où, par les grands froids, se consumaient des troncs d’arbres entiers. Dans un angle de ce foyer monumental, verni par la suie, faisait saillie, à hauteur convenable, une lame d’ardoise, luminaire des veillées. On y brûlait des éclats de pin, choisis parmi les plus translucides, les mieux imprégnés de résine. Il en rayonnait dans la pièce une clarté rougeâtre, fuligineuse, qui économisait l’huile de noix du lampion à bec.

Les écuelles épuisées, la dernière miette de fromage cueillie, l’aïeule reprenait sa quenouille, au coin du feu, sur un escabeau. Nous, les petits, garçons et filles, accroupis sur les talons et tendant les mains vers la réjouissante flambée de genêts, nous faisions cercle autour d’elle, l’écoutant de toutes nos oreilles. Elle nous racontait des histoires, peu variées il est vrai, merveilleuses toutefois et bien accueillies, car le loup y intervenait souvent. Ce loup, héros de tant de récits qui nous donnaient la chair de poule, j’aurais bien voulu le voir. Le pâtre a toujours refusé de m’admettre de nuit dans sa hutte de paille, au milieu du parc.

Quand on avait assez parlé de l’odieuse bête, du dragon et de l’aspic, et que le luminaire à bûchettes résineuses jetait ses dernières rougeurs, on allait dormir de ce doux sommeil que donne le travail. Comme le plus jeune de la maisonnée, j’avais droit au matelas, un sac bourré de balle d’avoine. Mes camarades ne connaissaient que la paille.

Je vous dois beaucoup, chère aïeule; c’est sur vos genoux que j’ai trouvé consolation à mes premiers chagrins. Vous m’avez légué peut-être un peu de votre robusticité, un peu de votre amour du travail; mais certainement vous êtes étrangère, autant que l’aïeul, à ma passion de l’insecte.

Non moins y sont étrangers mes parents directs. Ma mère, absolument illettrée, n’ayant connu comme éducatrice que l’amère expérience d’une vie tourmentée, était tout l’opposé de ce que demandait l’éclosion de mes goûts. J’en mettrais la main sur le feu: ma caractéristique doit chercher ailleurs son origine.

La trouverai-je dans le père? Pas davantage. Laborieux et solidement bâti comme l’aïeul, l’excellent homme avait, en son jeune âge, fréquenté l’école. Il savait écrire, mais avec de grandes libertés non approuvées de l’orthographe; il savait lire et comprenait, pourvu qu’en difficultés littéraires le morceau ne fût pas supérieur aux historiettes d’almanach. Le premier de la lignée, il se laissa tenter par la ville. Mal lui en prit.

De maigre avoir, d’industrie bornée, vivotant Dieu sait comme, il connut tous les déboires du campagnard devenu citadin. Harcelé par la malechance, accablé sous le faix malgré toute sa bonne volonté, il était loin, bien loin de me lancer dans l’entomologie. Il avait d’autres soucis et plus directs et plus poignants. Quelques bonnes taloches quand il me voyait épingler un insecte sur un bouchon de liège, voilà tous les encouragements reçus. Peut-être avait-il raison.

La conclusion est formelle: rien dans l’atavisme n’explique mes goûts d’observateur. Je ne remonte pas assez haut, pourrait-on dire. Que trouverais-je donc par delà les aïeux où mes données s’arrêtent? Je le sais en partie. Je trouverais ascendance plus inculte encore, gens de la terre, laboureurs, semeurs de seigle, bouviers, tous, par la force même des choses, d’une complète nullité sur les délicatesses de l’observation.

Et cependant en moi, dès le bas âge, l’observateur, le curieux des choses commence à poindre. Pourquoi ne raconterais-je pas mes premières trouvailles? Elles sont. d’une extrême naïveté, bonnes toutefois à nous renseigner un peu sur l’éclosion des aptitudes.

J’avais de cinq à six ans. Pour alléger d’une bouche le pauvre ménage, on m’avait confié aux soins de l’aïeule, ainsi que je viens de le dire. Là, dans la solitude, au milieu des oies, des veaux et des moutons, s’éveillèrent mes premières lueurs intellectuelles. Ce qui précède est pour moi ténèbres impénétrables. Je nais à la vraie vie du moment que se lève l’intime aurore, suffisamment débrouillée des nuages de l’inconscient pour me laisser durable souvenir. Je me revois très bien, vêtu d’une robe de bure traînant crottée sur mes talons nus; je garde souvenance du mouchoir appendu à la ceinture avec un bout de ficelle, mouchoir souvent perdu et remplacé par le revers de la manche.

Un jour, les mains derrière le dos, me voilà, marmot pensif, tourné vers le soleil. L’éblouissante splendeur me fascine. Je suis la phalène attirée par la clarté de la lampe. Est-ce avec la bouche, est-ce avec les yeux que je jouis de la radieuse gloire?

Telle est la question de ma curiosité scientifique naissante. Lecteur, ne souriez pas: le futur observateur déjà s’exerce, expérimente. J’ouvre toute grande la bouche et je ferme les yeux. La gloire disparaît. J’ouvre les yeux et je ferme la bouche. La gloire reparaît. Je recommence. Même résultat. C’est fait: je sais pertinemment que je vois le soleil avec mes yeux. Oh! la belle trouvaille! Le soir, j’en fis part à la maisonnée. La grand’mère sourit tendrement de ma naïveté ; les autres s’en moquèrent. Ainsi va le monde.

Autre découverte. A la tombée de la nuit, au milieu des broussailles du voisinage, certain cliquetis attirait mon attention, sonnant très faible et très doux dans le silence du soir. Qui bruit de la sorte? Est-ce un oisillon qui pépie dans son nid? C’est à voir, et au plus vite. Il y a bien le loup, à cette heure sorti des bois, m’a-t-il été dit; allons tout de même, mais pas bien loin, rien que là, derrière ce fourré de genêts.

Longtemps je fais le guet, mais en vain. Au moindre bruit des broussailles ébranlées, le cliquetis cesse. Le lendemain je recommence, et le surlendemain. Cette fois mon tenace affût réussit. Paf! la main est lancée; je tiens le chanteur. Ce n’est pas un oiseau, c’est une sorte de sauterelle dont mes compagnons m’ont appris à savourer les cuissots, maigre dédommagement de mon embuscade prolongée. Le beau de l’affaire, ce n’est pas le double gigot à saveur d’écrevisse, c’est ce que je viens d’apprendre. Dès maintenant je sais, par observation, que les sauterelles chantent. Ma découverte ne fut pas divulguée, crainte de risée comme m’en avait valu mon histoire du soleil.

Oh! les belles fleurs qu’il y a là, dans un champ, tout à côté de la maison! Elles semblent me sourire de leur grand œil violet. Plus tard, à leur place, je vois des bouquets de grosses cerises rouges. J’y goûte. C’est mauvais, et de plus il n’y a pas de noyau. Que peuvent être ces cerises? Sur la fin de la saison, le grand-père vient avec une bêche bouleverser mon champ d’observation. Il sort de dessous terre, par corbeilles et par sacs, une sorte de racine ronde. L’objet m’est connu; il abonde à la maison; bien des fois j’en ai fait cuire dans les fourneaux d’écobuage. C’est la pomme de terre. Pour toujours prennent place en ma mémoire sa fleur violette et son fruit rouge.

L’œil toujours en éveil sur la bête et sur la plante, ainsi s’exerçait tout seul, sans y prendre garde, le futur observateur, marmouset de six ans. Il allait à la fleur, il allait à l’insecte comme la Piéride va au chou et la Vanesse au chardon. Il regardait, s’informait, invité par une curiosité dont l’atavisme ne connaissait pas le secret. Il y avait en lui le germe d’une aptitude inconnue de sa famille; il couvait une étincelle étrangère au foyer des ascendants. Ce rien, ce néant de fantaisie enfantine, que va-t-il devenir? Il s’éteindra sans doute si l’instruction n’intervient, l’alimentant par l’exemple, l’accroissant par l’exercice. Alors l’école expliquera ce que l’atavisme laisse inexplicable. C’est ce que nous allons examiner.

IV

Table des matières

MON ÉCOLE

Me voici de retour au village, à la maison paternelle. Avec les sept ans, l’heure est venue d’aller à l’école. Je ne pouvais rencontrer mieux; le maître est mon parrain. Comment appellerai-je la salle où je devais faire connaissance avec l’alphabet? Le terme juste ne se trouverait pas, car la pièce servait à tout. C’était à la fois école, cuisine, chambre à coucher, réfectoire, et par moments poulailler, porcherie. On ne songeait guère en ce temps-là aux palais scolaires; un misérable refuge suffisait.

De cette pièce, on montait à l’étage supérieur par une large échelle fixe. Sous l’échelle, un grand lit dans une alcôve de planches. Qu’y avait-il là-haut? Je ne l’ai jamais bien su. J’en voyais descendre par le maître tantôt une brassée de foin destinée à l’ânesse, tantôt un panier de pommes de terre que la ménagère versait dans le chaudron où se cuisait la pâtée des porcelets. Ce devait être un grenier, un entrepôt de provisions pour gens et bêtes. Ces deux pièces composaient toute l’habitation.

Revenons à celle d’en bas, l’école. Au midi, une fenêtre, la seule de la maison, fenêtre étroite et basse dont le cadre peut se toucher de la tête et des deux épaules à la fois. Cette ouverture ensoleillée est le seul point gai de la demeure; elle domine la majeure partie du village, étalé sur les pentes d’une vallée en entonnoir. Dans son embrasure est la petite table du maître.

La muraille d’en face est creusée d’une niche où reluit un seau de cuivre plein d’eau. Là, quand bon leur semble, avec une tasse laissée à leur portée, puisent les altérés. Dans le haut de la niche, sur quelques étagères, brille la vaisselle d’étain, plats, assiettes, gobelets, descendus de leur chapelle les seuls jours de grande fête.

Un peu partout, aux points où pénètre quelque clarté, sont emplâtrées contre les murs des images coloriées par grandes taches. Il y a là Notre-Dame des Sept-Douleurs, la divine mère désolée qui entr’ouvre son manteau bleu et met à découvert son cœur transpercé de sept glaives. Entre le soleil et la lune qui vous regardent avec de gros yeux ronds, il y a le Père éternel, dont la robe se ballonne comme gonflée par la tempête.

A droite de la fenêtre, dans l’embrasure, voici le Juif errant. Il a chapeau tricorne, grand tablier de cuir blanc, souliers ferrés et solide bâton. «Jamais on n’avait vu un homme aussi barbu», dit la complainte encadrant l’image. Le dessinateur n’a pas oublié ce détail: la barbe du vieillard s’étale en avalanche neigeuse sur le tablier et descend jusqu’aux genoux.

A gauche est Geneviève de Brabant, accompagnée de la biche. Dans les broussailles se dissimule le farouche Golo, un poignard à la main. Au-dessus est la mort de M. Crédit, occis par les mauvais payeurs sur le seuil de son cabaret; et cela se continue de la sorte, en sujets très variés, sur tous les points libres des quatre murailles.

J’étais émerveillé de ce musée, attirant le regard par ses larges plaques de rouge, de bleu, de jaune et de vert. Du reste, le maître n’avait pas monté sa collection dans le but de nous former l’esprit et le cœur. C’était là le moindre souci du brave homme. Artiste à sa manière, il avait orné la demeure d’après ses goûts, et nous profitions de l’embellissement.

Si le musée à un sou le tableau faisait mon bonheur toute l’année, une autre réjouissance de la salle m’attirait davantage en hiver, lors des grands froids et des neiges prolongées. Contre le mur du fond est la cheminée, un vrai monument pour les dimensions, comme celle de mon aïeule. Sa corniche voûtée occupe toute la largeur de la pièce, car l’énorme réduit a destination multiple.

Au milieu est le foyer, mais à droite et à gauche, à hauteur d’appui, s’ouvrent deux niches, moitié menuiserie, moitié maçonnerie. Chacune d’elles est un lit, avec matelas en écailles de blé vanné. Deux planches glissant dans des coulisses font office de volets et ferment la boîte si le dormeur veut s’isoler. Ce dortoir, abrité sous le manteau de la cheminée, fournit sa double couchette aux privilégiés de la maison, les deux pensionnaires. On doit être bien là dedans, la nuit, les volets fermés, quand la bise gronde à l’embouchure du noir canal et fait tourbillonner la neige.

Le reste est occupé par le foyer et ses accessoires: escabeaux à trois pieds, boîte au sel appendue contre le mur pour conserver son contenu sec, lourde pelle qu’il faut manier des deux mains, enfin soufflet pareil à celui où je gonflais mes joues dans la demeure du grand-père. Il consiste en un fort rameau de sapin, creusé de tout son long au fer rouge. A l’aide de ce canal, le souffle de la bouche est dirigé à distance sur le point qu’il s’agit de rallumer. Sur l’appui de deux pierres flambent le fagot de ramée fourni par le maître et la bûche que chacun de nous doit apporter le matin, s’il veut avoir droit au régal du foyer.

D’ailleurs le feu ne s’allumait pas précisément pour nous, mais avant tout pour chauffer une rangée de trois chaudrons où doucement se cuisinait la pâtée des porcelets, mélange de son et de pommes de terre. C’était là véritablement, malgré le tribut d’une bûche, la destination des flambées. Les deux pensionnaires aux meilleures places, sur leurs escabeaux, nous autres assis sur les talons, nous formions demi-cercle autour des grandes marmites, pleines jusqu’aux bords et lançant de petits jets de vapeur, avec des bruits de pouf, pouf, pouf.

Les plus hardis, quand les regards du maître étaient tournés ailleurs, piquaient de la pointe du couteau une pomme de terre cuite à point et l’adjoignaient à leur morceau de pain; car il faut dire que si dans mon école on travaillait peu, du moins on y mangeait beaucoup. C’était d’usage courant que de casser quelques noix et de grignoter son croûton tout en écrivant sa page ou en alignant ses chiffres.

Pour nous, les petits, à cette consolation d’étudier la bouche pleine, s’en ajoutaient par moments deux autres qui valaient bien la noix cassée. La porte du fond communiquait avec une basse-cour où la poule, entourée de sa famille de poussins, grattait le tas de fumier; où les porcelets, au nombre d’une douzaine, barbotaient dans leur auge de pierre. Cette porte s’ouvrait souvent pour des sorties dont nous abusions. Elle s’ouvrait, mais les malins d’entre nous se gardaient bien de la refermer.

Aussitôt les porcelets d’accourir, à la file l’un de l’autre, attirés par le fumet des pommes de terre bouillies. Le banc des jeunes, le mien, adossé contre le mur au-dessous du seau de cuivre où nous allions boire quand la noix nous avait altérés, était précisément sur leur passage. Ils arrivaient trottinant, grognant, la fine queue bouclée; ils nous frôlaient les jambes; de leur groin rose et frais, ils nous fouillaient le creux de la main pour y prendre un reste de croûton; de leurs petits yeux éveillés, ils nous interrogeaient pour savoir si nous n’avions pas dans les poches, à leur intention, quelque châtaigne sèche. La tournée finie, un peu de-ci, un peu de-là, ils regagnaient la basse-cour, amicalement chassés par le mouchoir du maître.

Puis venait la visite de la poule, nous amenant ses poussins veloutés de duvet. Chacun s’empressait d’émietter un peu de pain aux gentils visiteurs. On rivalisait d’empressement pour les attirer à soi et caresser du bout du doigt le mol poil follet de leur dos. Non, les distractions ne nous manquaient guère.

Que pouvions-nous apprendre à pareille école? Parlons d’abord des jeunes, dont je faisais partie. Chacun de nous avait, ou plutôt était censé avoir entre les mains un petit livre de deux sous, l’alphabet, imprimé sur papier gris. Cela débutait, sur la couverture, par un pigeon ou quelque chose d’approchant. Venait après une croix, suivie de la série des lettres. La page tournée, se présentait le terrible ba, be, bi, bo, bu, écueil du plus grand nombre. Ce redoutable feuillet franchi, nous étions censés savoir lire et admis parmi les grands.

Mais pour utiliser le petit livre, fallait-il au moins que le maître s’occupât un peu de nous et nous montrât de quelle manière il fallait s’y prendre. Le loisir manquait au brave homme, trop occupé par les grands. Le fameux alphabet à pigeon nous était imposé uniquement pour nous donner contenance d’écoliers. Nous devions le méditer sur notre banc, le déchiffrer à l’aide du voisin, si par hasard quelques lettres lui étaient connues. Nos méditations n’aboutissaient guère, à tout instant troublées par la visite aux pommes de terre des chaudrons, la dispute entre camarades pour une bille, l’invasion grognante des porcelets, l’arrivée des poussins. Ces distractions aidant, nous attendions avec patience que l’on nous fît sortir. C’était là notre travail le plus sérieux.

Les grands écrivaient. A eux le peu de lumière de la salle, devant l’étroite fenêtre où le Juif errant et le farouche Golo se faisaient vis-à-vis; à eux la grande et unique table entourée de bancs. L’école ne fournissant rien, pas même une goutte d’encre, chacun devait arriver avec son complet outillage. L’encrier d’alors, souvenir de l’antique galimart dont parle Rabelais, était un long étui de carton divisé en deux étages. Le compartiment supérieur recevait les plumes, venues de l’aile du dindon ou de l’oie et taillées avec le canif; l’inférieur contenait dans une petite fiole un peu d’encre obtenue avec de la suie délayée dans du vinaigre.

La grande occupation du maître était de tailler les plumes, travail délicat, non sans danger pour les doigts inexperts, puis de tracer en tête de la page blanche une ligne de barres, de lettres isolées, de mots, suivant la force de l’écolier. Cela fait, ayez l’œil sur le chef-d’œuvre qui va soudain embellir le modèle.

Par quelques flexions onduleuses du poignet, la main, appuyée sur le petit doigt, prépare, combine son élan. Tout à coup cette main part, vole, tourbillonne; et voilà que sous la ligne d’écriture se déroule une guirlande de boucles, de spirales et de tire-bouchons, encadrant un oiseau aux ailes déployées. Le tout, s’il vous plaît, à l’encre rouge, la seule digne de pareille plume. Petits et grands, nous restions ébahis devant ces merveilles. Le soir, aux veillées de famille, on repassait de main en main le chef-d’œuvre rapporté de l’école. «Quel homme, disait-on, quel homme qui d’un trait de plume vous fait un Saint-Esprit!»

Que lisait-on dans mon école? — Tout au plus, en français, quelques morceaux d’histoire sainte. Le latin revenait plus souvent, pour nous apprendre à chanter à vêpres comme il se doit. Les plus avancés essayaient de déchiffrer le manuscrit, l’acte de vente, grimoire de quelque tabellion.

Et l’histoire, la géographie? — Nul n’entendit jamais parler de cela. Que nous importait que la terre fût ronde ou cubique! La difficulté de lui faire produire quelque chose n’en restait pas moins la même.

Et la grammaire? — Le maître s’en souciait fort peu, et nous encore moins. Substantif, indicatif, subjonctif et autres termes du jargon grammatical nous eussent bien surpris par leur nouveauté et par leur rébarbative tournure. La correction du langage écrit ou parlé devait s’apprendre par l’usage. Du reste, les scrupules sur ce point ne gênaient aucun de nous. A quoi bon tant raffiner lorsque, au sortir de l’école, on revient à son troupeau de moutons!

Et l’arithmétique? — Oui, on en faisait quelque peu, mais pas sous ce nom savant. On appelait cela le calcul. Écrire des nombres pas trop longs, les additionner, les retrancher l’un de l’autre, c’était travail assez courant. Le samedi soir, pour clore la semaine, il y avait branle-bas général de calcul. Le plus fort se levait, et d’une voix retentissante récitait la première douzaine du livret. Je dis douzaine, car alors, à cause de nos vieilles mesures duodécimales, l’usage était d’étendre jusqu’à douze la table de multiplication.

Le couplet fini, la classe entière, les petits compris, le reprenait en chœur avec un tel tapage que poussins et porcelets prenaient la fuite si, de fortune, ils se trouvaient là. Et cela durait ainsi jusqu’à douze fois douze, le chef de file entonnant la douzaine suivante, toute la classe la répétant aussi haut qu’elle pouvait donner de voix. De tout ce que nous enseignait l’école, le livret était ce qu’on savait le mieux, tant cette bruyante méthode finissait par marteler le nombre dans nos cervelles.

Ce n’est pas à dire que l’on devînt habile calculateur. Les plus experts aisément se perdaient au milieu des retenues d’une multiplication. Quant à la division, étaient bien rares ceux qui pouvaient s’élever jusque-là. En somme, pour résoudre le moindre problème, on avait recours à des combinaisons mentales bien plus qu’à l’intervention savante du chiffre.

Après tout, notre maître était un excellent homme à qui, pour bien mener l’école, il ne manquait qu’une chose, le temps. Il nous consacrait le peu de loisir que lui laissaient ses nombreuses fonctions.

Et d’abord il gérait les biens d’un propriétaire étranger au village, n’apparaissant que de loin en loin. Il avait sous sa surveillance un vieux château à quatre tours, devenues colombiers; il présidait à la rentrée des foins, à l’abatage des noix, à la cueillette des pommes, à la moisson des avoines. Pendant la belle saison, nous lui venions en aide.

L’école, bien fréquentée pendant l’hiver, était alors presque déserte. Restaient seuls, non utilisables encore aux travaux des champs, quelques enfants, parmi lesquels celui qui devait un jour mettre par écrit ces choses mémorables. La classe était alors plus gaie. Souvent elle se faisait sur le foin, sur la paille; plus souvent encore elle se passait à nettoyer le colombier, écraser les escargots sortis, par un temps pluvieux, de leurs forteresses, les hautes bordures de buis du jardin attenant au château.

Notre maître était barbier. De sa main légère, qui savait si bien embellir nos pages d’écriture d’un oiseau tire-bouchonné, il rasait les notabilités de l’endroit, le maire, le curé, le notaire. Notre maître était sonneur de cloches. Un mariage, un baptême, suspendaient la classe: il fallait carillonner. Une menace d’orage nous donnait vacances: il fallait mettre en branle la grosse cloche pour écarter la foudre et la grêle. Notre maître était chantre au lutrin. De sa voix puissante, il remplissait l’église quand il chantait à vêpres le Magnificat. Notre maître remontait et réglait l’horloge du village. C’était sa fonction d’honneur. Un coup d’œil donné au soleil pour s’informer à peu près de l’heure, il montait au clocher, ouvrait une grande cage de planches et se trouvait au milieu des rouages d’un grand tournebroche dont il était seul à connaître les secrets.

Avec telle école, tel maître, tels exemples, que deviendront mes goûts naissants, à peine indiqués? En ce milieu, ils doivent périr, étouffés pour toujours. Eh bien, non: le germe est vivace; il me travaille les veines et n’en sortira plus. Il trouve aliment partout, jusque sur la couverture de mon alphabet de deux sous. Il y a là une rustique image de pigeon que j’étudie, que je médite avec bien plus de zèle que je ne fais de l’A B C.

Son œil rond, cerclé d’une couronne de points, semble me sourire. Son aile, dont je compte une à une les plumes, me parle de l’essor là-haut, parmi les beaux nuages; elle me transporte au bois de hêtres dressant leurs troncs lisses sur un tapis de mousse d’où émergent des champignons blancs, pareils à des œufs laissés là par quelque poule vagabonde; elle me conduit aux cimes neigeuses où l’oiseau laisse l’empreinte étoilée de ses pattes rouges. Il est magnifique, mon ami le pigeon; il me console des amertumes cachées sous la couverture du livre. Grâce à lui, je suis bien sage sur mon banc, et j’attends sans trop d’impatience que l’on nous fasse sortir.

L’école en plein air a d’autres douceurs. Lorsque le maître nous mène écraser les escargots des bordures de buis, je ne remplis pas toujours scrupuleusement mon office d’exterminateur. Mon talon parfois hésite devant la poignée que je viens de cueillir. Ils sont si beaux! Jugez donc: il y en a de jaunes et de rosés, de blancs et de bruns, tous avec des rubans noirs qui tournent en spirale. Je remplis mes poches des mieux colorés, pour en jouir à mon aise.

Les jours de fenaison au pré du maître, j’entre en relations avec la grenouille qui, écorchée et mise au bout d’une gaule fendue, me sert d’appât, au bord du ruisselet, pour faire sortir l’écrevisse de ses caves. Je prends sur les aulnes l’Hoplie, splendide scarabée qui fait pâlir l’azur du ciel. Je récolte le narcisse et j’apprends à puiser, du bout de la langue, la gouttelette mielleuse qu’il faut aller chercher au fond de la corolle fendue. J’apprends aussi qu’un mal. de tête est la conséquence de ce régal trop prolongé. Ce malaise ne nuit en rien à mon admiration pour la superbe fleur blanche, portant collerette rouge à l’entrée de son entonnoir.

Lors de l’abatage des noix, les maigres pelouses me réservent les Criquets, déployant leurs ailes les uns en éventail bleu, les autres en éventail rouge. Ainsi la rustique école, même au cœur de l’hiver, fournissait continuel aliment à ma curiosité des choses. Nul besoin de guide et d’exemple; la passion de la bête et de la plante progressait d’elle-même.

Ce qui ne progressait pas, c’était la connaissance des lettres, bien négligées pour le pigeon. J’en étais là, toujours inexpert au revêche alphabet, lorsque mon père, par une inspiration fortuite, m’apporta de la ville ce qui devait me donner l’élan dans la voie de la lecture. Malgré son rôle considérable dans mon éveil intellectuel, l’acquisition n’était pas ruineuse, oh! non. C’était une grande image de six liards, coloriée et subdivisée en compartiments où des animaux de toute sorte enseignaient la série des lettres par les initiales de leur nom.

Où caser le précieux tableau? Il y avait précisément à la maison, dans la pièce réservée aux enfants, une petite fenêtre pareille à celle de l’école, comme cette dernière ouverte au fond d’une sorte de niche, et comme elle donnant vue sur l’ensemble du village. L’une à droite, l’autre à gauche du château à colombiers, les deux s’équivalaient sur les hauteurs de l’entonnoir de la vallée. Je ne pouvais jouir de la fenêtre de l’école que de loin en loin, lorsque le maître quittait sa petite table; j’avais à ma disposition la seconde tant que je voulais. J’y faisais de longues stations, assis sur une planchette encastrée dans l’embrasure.

On avait là coup d’œil superbe. J’y voyais les confins du monde, c’est-à-dire les collines qui barraient l’horizon, sauf une trouée vaporeuse par où, sous les vernes et les saules, s’écoulait le ruisseau aux écrevisses. Là-haut, hérissant les crêtes et touchant le ciel, quelques chênes battus par la bise; au delà, plus rien, l’inconnu plein de mystère.

Au fond de la cuve, l’église avec ses trois cloches et son cadran de l’horloge. Un peu plus haut, la grande place, où, d’un bassin à l’autre, sous l’abri d’une ample voûte, bruissait une source aménagée en fontaine. De ma fenêtre s’entendaient le caquet des laveuses, les coups de battoir, les grincements des chaudrons écurés avec du sable et du vinaigre. Sur les pentes, des maisonnettes clairsemées, avec jardinets en étages, soutenus par des murs branlants, faisant ventre sous la poussée des terres. Ici et là des ruelles en pente très rapide où les bosselures du roc formaient pavé naturel. Dans ces périlleux couloirs, le mulet, aux sabots fermes pourtant, n’eût osé s’engager avec sa charge de ramée.

Là-bas, hors du village, à mi-hauteur des collines, le grand tilleul archiséculaire, le Tel, comme nous l’appelions, dont les flancs excavés par les siècles étaient, dans nos jeux, la cachette favorite. Les jours de foire, son immense frondaison versait l’ombre sur les troupeaux de bœufs et de moutons.

En ce jour solennel, unique dans l’an, quelques idées me venaient du dehors; j’apprenais que le monde ne finissait pas avec ma conque de collines. Je voyais arriver à dos de mulet et dans des outres en peau de bouc le vin du cabaretier. J’assistais, sur la grande place, à l’ouverture des jarres pleines de poires cuites, à l’étalage des corbeilles de raisins, fruit à peine connu, objet d’ardentes convoitises. J’admirais le tourniquet qui, pour un sou, suivant le point où s’arrêtait son aiguille sur la rangée circulaire de clous, faisait gagner tantôt un caniche rose en sucre d’orge, tantôt une fiole ronde d’anis praliné, tantôt et plus souvent rien du tout.

A terre, sur une toile grise, s’exposaient les rouleaux d’indienne, à fleurettes rouges, tentation des filles. Non loin s’élevait le monceau de sabots en bois de hêtre, de toupies et de flûtes en buis. Les gardiens de moutons y choisissaient leurs instruments, les essayaient en soufflant quelques notes naïves. Que de nouveautés pour moi, que de choses à voir en ce monde! Mais ce temps de merveilles était de courte durée. Le soir, après quelques bourrades au cabaret, tout était fini. Pour un an, le village rentrait dans le silence.

Ne nous attardons pas à ces souvenirs de l’aube de la vie. Il s’agit de la fameuse image apportée de la ville. Où la caserai-je pour en jouir comme il convient? Et, parbleu, on l’emplâtrera contre l’embrasure de ma fenêtre. La niche, avec le. siège de sa planchette, deviendra cellule d’étude; j’y pourrai alterner le regard du gros tilleul aux bêtes de mon alphabet. Ainsi fut fait.

Maintenant à nous deux, ma précieuse image. Cela débutait par l’âne, la sainte bête. Son nom, à grosse initiale, m’apprenait la lettre A. Le bœuf m’enseignait le B, le canard m’instruisait du C, le dindon faisait sonner le D. Ainsi des autres. Quelques compartiments, il est vrai, manquaient de clarté. J’étais en froideur avec l’hippopotame, le kamichi, le zébu, qui prétendaient me faire dire H, K et Z. Ces animaux étrangers, ne donnant pas à l’abstraction de la lettre l’appui d’une réalité connue, me firent hésiter quelque temps sur leurs récalcitrantes consonnes.

N’importe: le père intervenant dans les cas difficiles, les progrès furent rapides au point qu’en peu de jours je pouvais feuilleter avec fruit mon petit livre à pigeon, jusque-là indéchiffrable. J’étais initié, je savais épeler. Mes parents étaient émerveillés. Ce progrès inattendu, aujourd’hui je me l’explique. L’image révélatrice, me mettant en société des bêtes, concordait avec mes instincts. Si l’animal n’a pas tenu à mon égard ses promesses, je lui dois du moins de m’avoir appris à lire. Par d’autres voies j’y serais parvenu sans doute, mais non avec cette rapidité et cet agrément. Vive la bête!

Une seconde fois, la chance me favorise. Comme récompense de mes progrès, on me donne les fables de La Fontaine, livre de vingt sous, très riche en images, petites il est vrai, très incorrectes, délicieuses toutefois. Il y a là le corbeau, le renard, le loup, la pie, la grenouille, le lapin, l’âne, le chien, le chat, tous personnages de ma connaissance. Ah! le superbe livre, si bien dans mes goûts avec ses maigres figures où la bête agit, parle. Quant à comprendre ce qui est dit là dedans, c’est une autre affaire. Va toujours, mon garçon, assemble des syllabes qui ne te disent rien encore; plus tard elles te parleront, et La Fontaine restera pour toujours ton ami.

J’ai dix ans et je suis au collège de Rodez. Mes fonctions de clergeon dans la chapelle de l’établissement universitaire me valent la gratuité de l’externat. Nous sommes quatre à surplis blanc, à calotte et soutane rouges. Le plus jeune de la corporation, je suis là comme simple figurant. Je fais nombre, et c’est à peu près tout, ne sachant jamais au juste quand il faut agiter la clochette et déplacer le missel. Des tremblements me prennent lorsque, venus deux de ce côté-ci, deux de ce côté-là, nous nous assemblons, avec génuflexion, au milieu du chœur, pour entonner, à la fin de l’office, le Domine, salvum fac regem. Confessons-le: muet de timidité, je laissais faire les autres.

Néanmoins j’étais bien vu, car, en classe, je faisais bonne figure pour le thème et la version. En ce milieu latinisant et grécisant, il était question de Procas, roi des Albains, et de ses deux fils, Numitor et Amulius. On parlait de Cynégire, l’homme aux fortes mâchoires, qui, les deux mains perdues à la bataille, happait encore et retenait avec les dents une galère persane. On racontait le Phénicien Cadmus, qui sema des dents de dragon en guise de fèves et recueillit de son semis une armée de soudards, s’entre-tuant à mesure qu’ils sortaient de terre. Seul, survécut à la tuerie un dur à cuire, fils apparemment de la grosse molaire du fond.

M’eût-on entretenu des choses de la lune, je n’aurais pas été plus ahuri. Je me dédommageais avec la bête, qui était loin d’être oubliée au milieu de cette fantasmagorie de héros et de demi-dieux. Tout en faisant honneur aux exploits de Cadmus et de Cynégire, je ne manquais guère, le dimanche et le jeudi, d’aller m’informer si la primevère, le jaune coucou, faisait son apparition dans les prés; si la linotte couvait sur les genévriers; si le hanneton tombait dru des peupliers secoués. Ainsi, toujours plus vif, s’entretenait le feu sacré.

D’un échelon à l’autre, j’en étais à Virgile, tout épris de Mélibée, Corydon, Ménalque, Damétas et les autres. Les polissonneries des bergers antiques fort heureusement passaient inaperçues, et il y avait, dans le cadre où se mouvaient les personnages, des détails exquis sur l’abeille, la cigale, la tourterelle, la corneille, la chèvre, le cytise. C’était vrai régal que ces choses des champs dites en vers sonores; aussi le poète latin a-t-il laissé tenace impression en mes souvenirs classiques.

Puis brusquement adieu les études, adieu Tityre et Ménalque. La malechance s’abat sur nous, implacable. Le pain menace de manquer à la maison. Et maintenant, petit, à la grâce de Dieu; traîne tes grègues un peu partout, et gagne comme tu le pourras tes deux sous de pommes de terre frites. La vie va devenir géhenne abominable. Passons vite.

Dans ce lamentable désarroi, l’amour de l’insecte devait sombrer. Nullement. Il aurait persisté sur le radeau de la Méduse. Le souvenir me reste de certain hanneton des pins rencontré pour la première fois. Ses panaches antennaires, son élégant semis de taches blanches sur fond marron, furent un rayon de soleil dans les noires misères de la journée.

Abrégeons. La bonne fortune, qui n’abandonne jamais les vaillants, m’amène à l’école normale primaire de Vaucluse, où je trouve pâtée assurée: châtaignes sèches et pois chiches. Le directeur, homme à vues généreuses, a bientôt confiance dans le sujet qui vient de lui arriver. Il me laisse agir à peu près à ma guise, pourvu que soient satisfaits les programmes de l’école, très modestes alors.

Frotté d’un peu de latin et d’orthographe, j’ai quelque avance sur mes condisciples. J’en profite pour débrouiller mes vagues connaissances de la plante et de la bête. Tandis qu’autour de moi s’épluche une dictée, à grands renforts de dictionnaire, j’examine, dans le mystère de mon bureau, le fruit du laurier-rose, la coque du muflier, le dard de la guêpe, l’élytre du carabe.

Avec cet avant-goût des sciences naturelles, glané vaille que vaille, à la dérobée, je sortis de l’école plus passionné que jamais d’insectes et de fleurs. Et cependant il fallait y renoncer. Le gagne-pain de l’avenir, l’instruction à compléter largement, l’exigeait de façon impérieuse. Qu’entreprendre pour m’élever au-dessus de l’école primaire, nourrissant à peine alors son personnel? L’histoire naturelle ne pouvait me conduire à rien. L’enseignement de cette époque la tenait à l’écart, comme indigne de s’associer au latin et au grec. Les mathématiques me restaient, très simples d’outillage: un tableau noir, un bâton de craie, quelques livres.

Je me lance donc à corps perdu dans les sections coniques, les différentielles et les intégrales. Rude escrime s’il en fût, sans guide, sans conseil, seul, face à face des jours et des jours devant l’abstruse difficulté, que ma tenace méditation dépouillait enfin de ses ténèbres. Vinrent après les sciences physiques, étudiées de la même manière, avec un laboratoire impossible, ouvrage de mon industrie.

Je laisse à penser ce que, dans cette lutte acharnée, devenait la science favorite. Je me morigénais à la moindre velléité d’émancipation, crainte de me laisser séduire par quelque gramen nouveau, quelque coléoptère inconnu. Je me faisais violence. Mes livres d’histoire naturelle étaient condamnés à l’oubli, relégués au fond d’une malle.

Bref, on m’envoie enseigner la physique et la chimie au collège d’Ajaccio. Cette fois la tentation est trop forte. La mer pleine de merveilles, la plage où le flot jette de si beaux coquillages, le maquis à myrtes, arbousiers et lentisques, tout ce paradis de superbe nature lutte avec trop d’avantages contre le cosinus. Je succombe. Deux parts sont faites de mes loisirs. L’une, la plus forte, revient aux mathématiques, base de mon avenir universitaire suivant mes projets; l’autre se dépense timidement en herborisations, en recherches des choses de la mer. Quel pays, quelles magnifiques études à faire, si, non obsédé par l’x et par l’y, je m’étais adonné sans réserve à mes penchants!

Nous sommes le fétu de paille, jouet des vents. Nous croyons aller vers un but volontairement choisi; la destinée nous pousse vers un autre. Les mathématiques, préoccupation outrée de ma jeunesse, m’ont à peine servi; et la bête, dont je me privais autant qu’il était en mon pouvoir, console mes vieilles années. Je n’en garde pas néanmoins rancune au cosinus, que je tiens toujours en haute estime. S’il m’a fait pâlir autrefois, il m’a toujours valu et me vaut encore quelques bonnes distractions sur l’oreiller, lorsque le sommeil tarde à venir.

Sur ces entrefaites, vint à Ajaccio un botaniste avignonnais de grande réputation, Requien, qui, un carton bourré de papier gris sous le bras, herborisait depuis longtemps à travers la Corse, aplatissant, desséchant et distribuant à ses amis. Nous eûmes bientôt fait connaissance. En mes heures de liberté, je l’accompagnais dans ses courses botaniques, et jamais le maître n’eut disciple plus attentif.

A vrai dire, Requien n’était pas un savant, mais un passionné collectionneur. S’il fallait dire le nom et la distribution géographique d’une plante, bien peu se seraient sentis capables de rivaliser avec lui. Brin d’herbe, coussinet de mousse, croûte de lichen, filament d’algue, tout lui était connu. A l’instant la dénomination scientifique venait. Quelle sûreté de mémoire, quel ordre de classement dans l’amas énorme des choses vues! J’en étais stupéfait. En botanique, je dois beaucoup à Requien. Si la mort lui en eût laissé le temps, je lui devrais sans doute bien davantage, car c’était un cœur généreux, largement ouvert aux tribulations des novices.

L’an d’après, je connus Moquin-Tandon, avec lequel, grâce à Requien, j’avais déjà échangé quelques lettres botaniques. L’illustre professeur de Toulouse venait étudier sur les lieux la flore qu’il se proposait de décrire d’après les herbiers. A son arrivée, toutes les chambres de l’hôtel étant retenues pour les membres du conseil général convoqué, je lui offris le gîte et le vivre: lit improvisé dans une pièce donnant sur la mer; service de murène, de turbot et d’oursins, menu vulgaire en ce pays de cocagne, mais de haut intérêt pour le naturaliste, à cause de sa nouveauté. Mon offre cordiale le tenta; il se laissa gagner; et nous voilà, pour une quinzaine, la course botanique aux environs terminée, devisant à table de omni re scibili.

Avec Moquin-Tandon se faisaient jour en moi de nouvelles perspectives. Ce n’était plus ici le nomenclateur à mémoire infaillible, mais le naturaliste aux larges idées; le philosophe, qui monte des petits détails aux grands aperçus; le littérateur, le poète qui sait, sur la vérité nue, jeter le magique manteau de la parole imagée. Jamais plus je n’assisterai à pareille fêté intellectuelle. «Laissez là vos mathématiques, me disait-il; personne ne prendra intérêt à vos formules. Venez à la bête, à la plante; et si vous avez, comme il me le semble, quelque ardeur dans les veines, vous trouverez qui vous écoutera.»

Une expédition fut faite dans le centre de l’île, au monte Renoso, qui m’était déjà familier. Je fis récolter au savant l’Immortelle des frimas (Helichrysum frigidum), admirable nappe d’argent; l’Herbe des mouflons, erba muvrone, comme disent les Corses (Armeria multiceps); la Reine-Marguerite cotonneuse (Leucanthemum tomentosum), qui, vêtue d’ouate, frissonne à côté des neiges; et tant d’autres raretés, délices du botaniste. Moquin-Tandon jubilait. De mon côté, bien mieux que l’Immortelle des frimas, sa parole, sa verve m’attiraient, me gagnaient. En descendant de la froide cime, ma résolution était prise: les mathématiques seraient abandonnées.

La veille de son départ: «Vous vous occupez de coquillages, me dit-il; c’est quelque chose, mais ce n’est pas assez. Il faut surtout s’informer de la bête. Je vais vous montrer comment cela se pratique.» Et, armé de ciseaux fins empruntés à la corbeille de couture du ménage, muni de deux aiguilles à la hâte emmanchées d’un bout de sarment, il me montra, dans l’eau d’une assiette profonde, l’anatomie d’un escargot. A mesure venaient l’explication et le croquis des organes étalés. Telle est la seule et mémorable leçon d’histoire naturelle que j’aie jamais reçue en ma vie.

Il est temps de conclure. Je m’interrogeais sur l’instinct, ne pouvant interroger le Scarabée taciturne. Autant qu’il m’est possible de lire en moi, je réponds: «Dès le bas âge, dès le premier éveil intellectuel, j’ai la propension aux choses de la nature; pour en revenir au terme topique, j’ai la bosse de l’observation.»

Après les détails donnés sur mes ascendants, il serait dérisoire d’invoquer ici l’atavisme comme explication du fait. Nul ne se risquerait non plus à faire intervenir la parole et l’exemple des maîtres. D’éducation scientifique, moisson des écoles, il n’y en a pas absolument. Je ne suis jamais entré dans une salle de faculté que pour y subir le toisé des examens. Sans maîtres, sans guides, souvent sans livres, en dépit de la misère, le terrible étouffoir, je vais de l’avant, je persiste, je tiens tête aux épreuves, si bien que l’indomptable bosse finit par épancher son maigre contenu. Oh! oui, bien maigre, mais peut-être de quelque valeur si les circonstances lui fussent venues en aide. J’étais né animalier. Pourquoi et comment? Pas de réponse.

Nous avons ainsi, les uns et les autres, dans des directions diverses et à des degrés plus ou moins élevés, des caractéristiques qui nous marquent d’un sceau spécial, caractéristique d’origine insondable. Elles sont parce qu’elles sont, et nul n’en sait davantage. Ce don ne se transmet pas: l’homme de talent a pour fils un imbécile. Il ne s’acquiert pas non plus, mais se perfectionne par l’exercice. Qui ne l’a pas en germe dans ses veines ne le possédera jamais, malgré tous les soins d’une éducation en serre chaude.

Ce qui prend le nom d’instinct lorsqu’on parle de l’animal est l’analogue du génie. C’est, de part et d’autre, une cime au-dessus des vulgaires platitudes. Le premier se transmet, immuable et d’égale mesure pour toute la série d’une espèce; il est permanent, général, en cela bien différent du génie, non transmissible et changeant de l’un à l’autre. Héritage inviolable de la famille, l’instinct échoit à tous, sans distinction. Là cesse la différence. Indépendant des structures similaires, il éclate comme le génie, ici ou ailleurs, sans aucun motif appréciable. Rien ne peut le faire prévoir, rien dans l’organisation ne l’explique. Interrogés sur ce point, les Bousiers et les autres, chacun en son genre de talent, nous répondraient, si nous pouvions les comprendre:

«L’instinct est le génie de la bête.»

V

Table des matières

LES BOUSIERS DES PAMPAS

Courir le monde, terres et mers, d’un pôle à l’autre; interroger la vie sous tous les climats dans l’infinie variété de ses manifestations, voilà certes, pour qui sait voir, chance superbe; voilà le magnifique rêve de mes jeunes années, alors que Robinson faisait mes délices. Aux illusions roses, si riches de voyages, ont promptement succédé les réalités maussades et casanières. Les jungles de l’Inde, les forêts vierges du Brésil, les hautes cimes des Andes, aimées du condor, se sont réduites, comme champ d’exploration, à un carré de cailloux enclos de quatre murs.

Le Ciel me garde de m’en plaindre. La moisson des idées n’impose pas expéditions lointaines. Jean-Jacques herborisait dans le bouquet de mouron servi à son serin; Bernardin de Saint-Pierre découvrait un monde sur un fraisier venu par hasard en un coin de sa fenêtre; Xavier de Maistre, usant d’un fauteuil en guise de berline, entreprenait autour de sa chambre un voyage des plus célèbres.

Cette façon de voir du pays est dans mes moyens, abstraction faite de la berline, trop difficile à conduire à travers les broussailles. Je fais et cent fois refais le périple de l’enclos, par petites étapes; je stationne chez l’un, chez l’autre; patiemment j’interroge, et de loin en loin j’obtiens quelque lambeau de réponse.

La moindre bourgade m’y est devenue familière; j’y connais toute brindille où perche la Mante religieuse; tout buisson où doucement stridule le pâle Grillon d’Italie dans le calme des nuits estivales; toute herbe vêtue d’ouate que ratisse l’Anthidie, manufacturier en sachets de coton; tout fourré de lilas exploité par la Mégachile, coupeuse de feuilles.

Anthidie diadème, grossie 1 fois 1/2.


Si le cabotage dans les coins et recoins du jardin ne suffit pas, un voyage au long cours me fournit ample tribut. Je double le cap des haies voisines, et, à quelque cent mètres, j’entre en relations avec le Scarabée sacré, le Capricorne, le Géotrupe, le Copris, le Dectique, le Grillon, la Sauterelle verte, enfin avec une foule de peuplades dont l’histoire développée épuiserait une vie humaine. Certes, j’en ai bien assez, j’en ai trop avec mes proches voisins, sans aller pérégriner en des régions lointaines.

Et puis, d’ailleurs, courir le monde, disperser son attention sur une foule de sujets, ce n’est pas observer. L’entomologiste qui voyage peut piquer dans ses boîtes de nombreuses espèces, joie du nomenclateur et du collectionneur; mais faire récolte de documents circonstanciés, c’est tout autre chose. Juif errant de la science, il n’a pas le loisir de s’arrêter. Lorsque, pour étudier tels et tels faits, un séjour prolongé serait nécessaire, l’étape suivante le presse. N’allons pas lui demander l’impossible en de telles conditions. Qu’il épingle sur des tablettes de liège, qu’il macère dans des bocaux de tafia, et qu’il laisse aux sédentaires l’observation patiente, dispendieuse en temps.

Ainsi s’explique l’extrême pénurie de l’histoire en dehors des arides signalements du nomenclateur. Nous accablant de son nombre, l’insecte exotique garde presque toujours le secret de ses mœurs. Il conviendrait cependant de comparer ce qui se passe sous nos yeux avec ce qui se passe ailleurs; il serait excellent de voir de quelle manière, dans une même corporation de travailleurs, varie l’instinct fondamental lorsque varient les conditions climatériques.

Alors le regret des voyages me revient, plus vain aujourd’hui que jamais, à moins de trouver place sur le tapis dont nous parlent les Mille et une nuits, ce fameux tapis où il suffit de s’asseoir pour être transporté où bon nous semble. Oh! le merveilleux véhicule, bien préférable à la berline de Xavier de Maistre! Pourvu que j’y trouve un tout petit coin avec billet d’aller et de retour!

Je le trouve en effet. Cette fortune inespérée, je la dois à un frère des Écoles chrétiennes, au frère Judulien, du collège de la Salle à Buenos-Aires. Sa modestie s’offenserait des éloges que lui doit son obligé. Disons seulement que, sur mes indications, ses yeux remplacent les miens. Il cherche, il trouve, il observe, il m’envoie ses notes et ses trouvailles. J’observe, je cherche, je trouve avec lui par correspondance.

C’est fait: grâce à l’excellent collaborateur, j’ai place sur le tapis enchanté ; et me voici dans les pampas de la République Argentine, désireux de mettre en parallèle l’industrie des Bousiers sérignanais avec celle de leurs émules dans l’autre hémisphère.

Phanæus splendidulus.


Début superbe! Le hasard des rencontres me vaut d’abord le Phanée splendide (Phanæus splendidulus), qui associe les rutilances du cuivre au vert éclatant de l’émeraude. On est tout surpris de voir pareil bijou charger sa hotte d’ordures. C’est la gemme dans le fumier. Le mâle s’excave le corselet d’une large échancrure et se met aux épaules des ailerons tranchants; il s’implante sur le front une corne qui rivalise avec celle du Copris espagnol. Aussi riche d’éclat métallique, sa compagne n’a pas de bizarres atours, apanage exclusif de la coquetterie masculine chez les Bousiers de la Plata comme chez les nôtres.

Or que sait-il faire, le splendide étranger? Précisément ce que fait ici le Copris lunaire. Établi comme lui sous une galette bovine, il pétrit sous terre des pains ovoïdes. Rien n’est oublié : panse ronde de plus grand volume et de moindre surface; écorce durcie préservant d’une dessiccation trop prompte; mamelon terminal où se loge l’œuf dans une chambre d’éclosion; au bout du mamelon, clôture en tampon de feutre qui permet l’accès de l’air nécessaire au germe.

Tout cela, je l’ai vu ici, et je le revois là-bas, presque à l’autre bout du monde. La vie, régie par une immuable logique, se répète dans ses œuvres, le vrai d’une latitude ne pouvant être le faux d’une autre. Nous allons chercher bien loin spectacle nouveau pour nos méditations; nous l’avons sous les yeux, inépuisable, entre les murs de notre enclos.

Établi sous la somptueuse tourte du bœuf, le Phanée devrait, ce semble, en tirer riche parti et peupler son terrier de plusieurs ovoïdes, à l’exemple du Copris lunaire. Il n’en fait rien, préférant errer d’une trouvaille à l’autre et prélevant sur chacune de quoi modeler une seule pilule qui se confie isolée à l’incubation de la terre. L’économie ne lui est pas imposée, même lorsqu’il travaille le produit du mouton loin des herbages de Buenos-Aires.

Pilule du Phanée splendide.


Cela tiendrait-il à ce que le bijou des pampas ignore la collaboration paternelle? Je n’ose insister, car le Copris espagnol me donnerait un démenti; il me montrerait la mère occupée seule de l’établissement de la famille et peuplant tout de même son unique silo de pilules multiples. A chacun son lot d’usages, dont le secret nous échappe.

Ces deux-ci, le Mégathope bicolore et le Mégathope intermédiaire, ont quelques rapports d’aspect avec le Scarabée sacré, dont ils remplacent la couleur d’ébène par du noir bleui. Le premier fait en outre reluire sur son corselet de superbes reflets cuivrés. Avec leurs longues pattes, leur chaperon à dentelures rayonnantes, leurs élytres déprimés, ils sont des réductions, maigrement réussies, du célèbre pilulaire.

Ils en partagent aussi le talent. L’ouvrage de l’un et de l’autre est encore une sorte de poire, mais d’art plus ingénu, à col presque conique, sans gracieuses inflexions. Comme élégance, cela ne vaut pas le travail du Scarabée. En considération de l’outillage, dégagé de jeu et apte à l’enlacement, j’attendais mieux des deux modeleurs. N’importe: l’œuvre des Mégathopes est conforme à l’art fondamental des autres pilulaires.

Bolbites onitoïde, grossi 1 fois 1/2.


Ce quatrième, le Bolbites onitoïde, nous dédommage de répétitions qui élargissent, il est vrai, le champ du problème, mais ne nous apprennent rien de nouveau. C’est un bel insecte, à costume métallique, vert ou rouge cuivreux, suivant l’incidence de la lumière. Sa configuration quadrangulaire, ses longues pattes antérieures dentelées le rapprochent de nos Onitis.

Avec lui, la corporation des Bousiers se révèle sous un aspect bien inattendu. Nous connaissons des pétrisseurs de pains mollets; en voici maintenant qui, pour mieux conserver leur miche à l’état frais, inventent la céramique, se font potiers et travaillent l’argile dont ils enveloppent le manger des larves. Avant ma ménagère, avant nous tous, ils savaient, au moyen d’une jarre pansue, préserver les vivres de la dessiccation pendant les ardeurs de l’été.

L’ouvrage du Bolbites est un ovoïde, peu différent comme forme de celui des Copris; mais voici où éclate l’ingéniosité de la bête américaine. Sur l’amas intérieur, l’habituel gâteau de bouse, fourni par la vache ou le mouton, est appliquée une couche argileuse, bien homogène et continue, qui fait poterie solide, imperméable à l’évaporation.

Le pot de terre est exactement rempli par son contenu, sans le moindre intervalle sur la ligne de jonction. Ce détail nous dit la méthode de l’ouvrier. La jarre est fabriquée sur les provisions comme moule. L’ovoïde nutritif obtenu suivant les us de la boulangerie courante, et l’œuf déposé dans sa chambre d’éclosion, le Bolbites cueille l’argile voisine par brassées et l’applique, la comprime sur la pièce alimentaire. Quand l’ouvrage est terminé, lissé à point avec une patience que rien ne lasse, le minuscule pot, obtenu par application de morceaux, semble fait au tour et rivalise de régularité avec les nôtres.

Pilule du Mégathope intermédiaire.


Dans le mamelon terminal de l’ovoïde est ménagée, comme de règle, la chambre d’éclosion, où repose l’œuf. Comment se fera la respiration du germe et de la jeune larve sous ce revêtement argileux qui intercepte l’accès de l’air?

N’ayez crainte: le potier est très bien au courant de l’affaire. Il se garde bien de clore le haut avec la terre grasse qui lui a fourni la paroi. A quelque distance du sommet du mamelon, l’argile cesse d’intervenir et fait place à des parcelles ligneuses, à de menus débris de fourrage non digéré qui, rangés l’un sur l’autre avec un certain ordre, forment au-dessus de l’œuf comme la toiture en chaume d’une paillote. A travers ce grossier écran, le va-et-vient de l’air est assuré.

Section longitudinale de la pilule du Bolbites onitoïde, montrant la chambre d’éclosion, le feutre respiratoire et l’enveloppe d’argile.


On se prend à réfléchir devant cet enduit de glaise protecteur des vivres frais, et devant ce soupirail bouché d’une botte de paille, qui laisse libre accès à l’air tout en défendant l’entrée. Éternelle question si on ne s’élève pas au-dessus du terre-à-terre: comment l’insecte a-t-il acquis un art aussi judicieux?

Nul ne manque à ces deux lois: sécurité du ver et facile aération; nul, pas même celui-ci, dont le talent nous ouvre un nouvel horizon. C’est le Gromphas de Lacordaire.

Que ce nom rébarbatif de Gromphas, la vieille truie, ne nous donne pas une fausse idée de l’insecte. C’est, au contraire, comme le précédent, un élégant bousier, d’un bronzé obscur, trapu, carré de tournure comme notre Onitis Bison, dont il a presque la taille. Il en a aussi l’industrie, du moins dans l’ensemble de l’ouvrage.

Son terrier se ramifie en un petit nombre de loges cylindriques, demeures d’autant de larves. Pour chacune les vivres consistent en un aggloméré de bouse de vache, d’un pouce environ de hauteur. La matière, soigneusement tassée, remplit le cul-de-sac, ainsi que le ferait une pâte molle refoulée dans un moule. Jusque-là l’ouvrage est pareil à celui de l’Onitis Bison; mais la similitude ne va pas plus loin et fait place à des différences profondes, étranges, sans rapport avec ce que nous montrent les bousiers de nos pays.

En effet, nos mouleurs de saucisses, Onitis et Géotrupes, placent l’œuf à l’extrémité inférieure de leur cylindre, dans une loge ronde ménagée au sein même de la masse alimentaire. Leur émule des pampas adopte une méthode tout opposée: il place l’œuf au-dessus des vivres, à l’extrémité supérieure de la saucisse. Pour s’alimenter, le ver n’a pas à remonter; il doit, au contraire, descendre.

Il y a mieux: l’œuf ne repose pas immédiatement sur les vivres; il est installé dans une chambre argileuse dont la paroi mesure une paire de millimètres d’épaisseur. Cette paroi fait hermétique couvercle à la colonne nutritive, se courbe en godet, puis se relève et s’infléchit en voûte de plafond.

Le germe est de la sorte enclos dans une boîte minérale, sans rapport avec le magasin aux vivres, rigoureusement fermé. De ses premiers coups de dent, le nouveau-né doit rompre les scellés, effractionner le plancher argileux et y pratiquer une trappe qui l’achemine au gâteau sous-jacent.

Rude début pour la débile mandibule, bien que la matière à forer soit une fine argile. Les autres vers mordent immédiatement sur le pain tendre qui de partout les enveloppe; celui-ci, au sortir de l’œuf, doit faire brèche à travers une muraille avant de prendre réfection.

A quoi bon ces obstacles? Ils ont, je n’en doute pas, leur raison d’être. Si le ver naît au fond d’une marmite close, s’il doit mâcher la brique pour atteindre le garde-manger, certaines conditions de prospérité assurément l’exigent. Mais lesquelles? Les reconnaître exigerait des études sur les lieux; et, comme documents, je ne possède que quelques nids, choses mortes, d’interrogation difficultueuse. Voici cependant ce qu’il est possible d’entrevoir.

Une loge du Gromphas de Lacordaire.


Le terrier du Gromphas est peu profond; ses gâteaux, menus cylindres, y sont très exposés à l’aride. Là-bas, comme ici, la dessiccation des vivres est péril mortel. Pour conjurer ce danger, rien de plus sensé que d’enfermer les victuailles dans des vases exactement clos.

Eh bien, le récipient est creusé dans une terre imperméable, très fine, homogène, sans un gravier, sans un atome de sable. Avec l’opercule que lui forme le fond de la chambre ronde où l’œuf est logé, cette cavité devient une urne dont le contenu est pour longtemps à l’abri de la dessiccation, même sous un soleil brûlant. Si tardive que soit l’éclosion, le nouveau-né, trouvant le couvercle, aura sous la dent des vivres aussi frais que s’ils dataient du jour même.

Le silo d’argile, avec rigoureux opercule, est un excellent procédé, comme la conservation des fourrages n’en a pas de meilleur dans notre agronomie; mais il a un inconvénient: pour atteindre l’amas alimentaire, le vermisseau doit d’abord s’ouvrir un passage à travers le plancher de sa chambre. Au lieu de la bouillie réclamée par son débile estomac, il trouve, au début, de la brique à mâcher.

L’âpre besogne serait épargnée si l’œuf reposait directement sur les vivres, à l’intérieur même de l’étui. Notre logique fait ici fausse voie; elle oublie un point essentiel, que l’insecte se garde bien de méconnaître. Le germe respire. Son évolution a besoin d’air; et dans l’urne en terre grasse, à clôture parfaite, l’accès de l’air est impossible. C’est au dehors du pot que le vermisseau doit naître.

D’accord. Mais sous le rapport de la respiration l’œuf ne gagne rien à se trouver renfermé, au-dessus des vivres, dans un coffret d’argile tout aussi imperméable que la jarre elle-même. Examinons la chose de plus près, et satisfaisante réponse viendra.

La chambre d’éclosion a sa paroi soigneusement lissée à l’intérieur. La mère, avec des soins méticuleux, lui a donné le poli du stuc. Seule, la voûte est rugueuse, l’outil constructeur travaillant du dehors et ne pouvant atteindre, pour l’égaliser, la face interne du couvercle. De plus, au centre de ce plafond courbe, à bosselures, un étroit pertuis est ménagé. Voilà le soupirail d’aération, qui permet les échanges gazeux entre l’atmosphère de la boîte et celle du dehors.

Libre en plein, cette ouverture serait périlleuse: quelque ravageur en profiterait pour pénétrer dans le coffret. La mère prévoit le danger. Elle obstrue le pertuis respiratoire avec un tampon d’effilochures de bouse, obturateur éminemment perméable. C’est l’exacte répétition de ce que nous montrent les divers modeleurs au sommet de leurs gourdes, poires et calebasses. Tous, pour aérer l’œuf dans une enceinte imperméable, connaissent le délicat secret du bouchon de feutre.

Ton nom n’est pas beau, gentil bousier des pampas, mais ton industrie est bien remarquable. Parmi tes compatriotes, j’en connais cependant qui te dépassent en ingéniosité. Tel est le Phanée Milon, magnifique insecte, en entier d’un noir bleuâtre.

Phanée Milon.


Le corselet du mâle s’avance en promontoire. Sur la tête, large et courte corne aplatie, terminée par un trident. La femelle remplace cette parure par de simples replis. Tous les deux ont à l’avant du chaperon une double pointe, instrument de fouille à coup sûr, scalpel aussi de dépècement. Par sa configuration trapue, robuste, quadrangulaire, l’insecte rappelle l’Onitis Olivieri, l’une des raretés des environs de Montpellier.

Si la ressemblance des formes entraînait la parité des industries, on devrait attribuer, sans hésitation, au Phanée Milon des saucisses analogues à celles de l’Onitis Bison, ou mieux de gros et courts boudins comme en fabrique l’Onitis d’Olivier Ah! le mauvais guide que la structure quand il s’agit des instincts. Le bousier à échine carrée et à courtes pattes excelle dans l’art des gourdes. Le Scarabée sacré n’en fournit pas de plus correctes et surtout de plus volumineuses.

L’insecte trapu m’étonne par l’élégance de son œuvre. C’est d’une géométrie irréprochable: moins élancé de col, associant néanmoins la grâce à la force. Le modèle en semble pris sur quelque calebasse d’Indien, d’autant mieux que le goulot bâille et que la panse est gravée d’un élégant guillochis, empreinte des tarses de l’insecte. On dirait un bidon défendu par une armure de vannerie. Cela peut atteindre et même dépasser la grosseur d’un œuf de poule.

Ouvrage très curieux et d’une rare perfection, vu surtout la gauche et massive carrure de l’ouvrier. Non, encore une fois, l’outil ne fait pas l’artiste, pas plus chez les bousiers que chez nous. Pour guider le modeleur, il y a mieux que l’outillage: il y a ce que j’appelais tantôt la bosse, le génie de la bête.

Le Phanée Milon se rit du difficile. Il fait bien mieux: il se rit de nos classifications. Qui dit bousier, dit fervent ami de la bouse. Lui n’en fait cas ni pour son usage, ni pour celui des siens. Il lui faut la sanie des cadavres. C’est sous les carcasses de volaille, de chien, de chat, qu’on le rencontre, en compagnie des croque-morts attitrés. La gourde dont je donne le dessin gisait en terre sous les restes d’un hibou.

Explique qui voudra cette association des appétits du Nécrophore avec les talents du Scarabée. Quant à moi, j’y renonce, déconcerté par des goûts qu’il ne serait au pouvoir de personne de soupçonner d’après l’aspect seul de l’insecte.

OUVRAGE DU PHANÉE MILON

A, la pièce entière, grandeur naturelle.


Je connais dans mon voisinage un bousier, un seul, exploiteur lui aussi des ruines cadavériques. C’est l’Onthophagus ovatus Lin., hôte fréquent des taupes mortes et des lapins crevés. Mais le croque-mort nain ne dédaigne pas pour cela la matière stercorale; il y festoie comme les autres Onthophages. Peut-être y a-t-il ici double régime: pour l’insecte adulte, la brioche; pour la larve, les hautes épices des chairs faisandées.

Semblables faits se retrouvent ailleurs avec d’autres goûts. L’hyménoptère prédateur s’abreuve de miel puisé au fond des corolles; il nourrit les siens de venaison. Le gibier d’abord, et puis le sucre pour le même estomac. Faut-il qu’elle change en route, cette poche à digérer! Après tout, pas plus que la nôtre, dédaigneuse sur le tard de ce qui la régalait en sa jeunesse.

B, La même ouverte, montrant la pilule de charcuterie, la calebasse d’argile, la chambre de l’œuf et la cheminée d’aération.


Examinons plus à fond l’ouvrage du Phanée Milon. Les calebasses me sont parvenues dans un état de complète dessiccation. La dureté en est presque celle de la pierre; la coloration vire au chocolat clair. Pas plus à l’intérieur qu’à la surface, la loupe n’y découvre la moindre parcelle ligneuse, certificat d’un résidu d’herbages. L’étrange bousier n’utilise donc pas les galettes bovines, ni rien de similaire; il manipule des produits d’autre nature, assez difficiles à préciser tout d’abord.

Agité près de l’oreille, l’objet sonne un peu, comme le ferait la coque d’un fruit sec dont l’amande serait libre. Y aurait-il là dedans la larve ratatinée par la dessiccation? Y aurait-il l’insecte mort? Je m’y attendais et je me trompais. Il y avait bien mieux que cela pour notre instruction.

De la pointe du couteau, j’éventre avec ménagement la gourde. Sous une paroi homogène, dont l’épaisseur atteint jusqu’à deux centimètres dans le plus volumineux de mes trois spécimens, est enchâssé un noyau sphérique qui remplit exactement la cavité, mais sans adhérence nulle part avec l’enceinte. Le peu de jeu libre de ce noyau me rend compte des chocs que j’entendais en agitant la pièce.

Pour la coloration et l’aspect général de sa masse, le noyau ne diffère pas de l’enveloppe. Mais cassons-le, épluchons-en les ruines. J’y reconnais de menus fragments d’os, des flocons de duvet, des lanières de peau, des lambeaux de chair, le tout noyé dans une pâte terreuse, semblable à du chocolat.

Mise sur un charbon ardent, cette pâte, triée à la loupe et privée de ses parcelles cadavériques, noircit beaucoup, se couvre de boursouflures brillantes et lance des jets de cette âcre fumée où se reconnaissent si bien les matières animales brûlées. Toute la masse du noyau est donc fortement imprégnée de sanie.

Traitée de la même façon, l’enveloppe noircit également, mais moins bien; elle fume à peine; elle ne se couvre pas de boursouflures d’un noir de jais; enfin elle ne contient nulle part des lambeaux cadavériques pareils à ceux du noyau central. Dans l’un et l’autre cas, le résidu de la calcination est une fine argile rougeâtre.

Cette sommaire analyse nous renseigne sur la cuisine du Phanée Milon. Le mets servi à la larve est une sorte de vol-au-vent. Le godiveau consiste en un hachis de tout ce que les deux scalpels du chaperon et les coutelas dentelés des pattes antérieures ont pu détacher du cadavre: bourre et duvet, osselets concassés, bandelettes de chair et de peau. Dure maintenant comme brique, la liaison de ce salmis était au début une gelée de fine argile toute saturée du jus de la corruption. Enfin la caisse en pâte feuilletée de nos vol-au-vent est ici représentée par une enveloppe de la même argile, moins riche que l’autre en extrait de viande.

Le pâtissier donne à sa pièce élégante tournure; il l’embellit de rosaces, de torsades, de méridiens en côtes de melon. Le Phanée n’est pas étranger à cette esthétique culinaire. De la caisse de son vol-au-vent, il fait superbe gourde, ornementée d’un guillochis d’empreintes digitales.

L’enveloppe, croûte ingrate, trop peu imprégnée d’extrait sapide, n’est pas destinée, cela se devine, à la consommation. Que sur le tard, quand est venue la robusticité stomacale, non rebutée par un mets grossier, la larve ratisse un peu la paroi de sa pâtisserie, c’est possible; mais dans son ensemble, jusqu’à la sortie de l’insecte adulte, la calebasse reste intacte, au début sauvegarde de la fraîcheur du godiveau, en tout temps coffre protecteur du reclus.

Au-dessus du pâté froid, tout à la base du col de la gourde, est ménagée une loge ronde à paroi d’argile, continuation de la paroi générale. Un plancher assez épais de la même matière la sépare de la soute aux vivres. C’est la chambre d’éclosion. Là est pondu l’œuf, que je retrouve en place, mais desséché ; là éclôt le vermisseau, qui, pour atteindre la pilule nourricière, doit, au préalable, ouvrir une trappe à travers la cloison séparant les deux étages.

C’est, en somme, avec une architecture d’un autre style, l’édifice du Gromphas. Le ver naît dans un coffret qui surmonte l’amas nourricier, mais ne communique pas avec lui. La larve naissante doit, en temps opportun, percer elle-même le couvercle du pot à conserves. Plus tard, en effet, quand le ver est sur le godiveau, on trouve le plancher foré d’un orifice juste suffisant au passage.

Enveloppé de partout d’un épais revêtement de poterie, le fricandeau se conserve frais aussi longtemps que peut l’exiger la lenteur de l’éclosion, détail qui m’est inconnu; dans sa cellule, également d’argile, l’œuf repose en sécurité. Parfait; jusque-là tout est pour le mieux. Le Phanée Milon connaît à fond les secrets de la fortification et le péril des vivres trop tôt évaporés. Restent les exigences respiratoires du germe.

Pour y satisfaire, l’insecte n’est pas moins bien inspiré. Le col de la calebasse est percé, suivant son axe, d’un canalicule où s’engagerait tout au plus la plus fine des pailles. A l’intérieur, ce pertuis s’ouvre au sommet du dôme de la chambre d’éclosion; à l’extérieur, au bout du mamelon, il bâille en une embouchure évasée. Voilà la cheminée d’aération, protégée contre les intrus par son extrême étroitesse et par des grains de poussière qui l’obstruent un peu sans la boucher. C’est tout naïvement merveilleux, disais-je. Avais-je tort? Si pareil édifice est un résultat fortuit, il faut convenir que l’aveugle hasard est doué d’une singulière clairvoyance.

OUVRAGE DU PHANÉE MILON

La plus volumineuse des gourdes observées, grandeur naturelle.


Comment fait l’insecte lourdaud pour mener à bien construction si délicate et si complexe? Explorant les pampas avec les yeux d’un intermédiaire, je n’ai pour guide en cette question que la structure de l’ouvrage, structure d’où peut se déduire, sans grande erreur, la méthode de l’ouvrier. Je conçois donc ainsi la marche du travail.

Un petit cadavre est rencontré, dont les suintements ont ramolli la glaise sous-jacente. L’insecte rassemble plus ou moins de cette glaise, suivant la richesse du filon. Ici pas de limites précises. Si la matière plastique abonde, le collecteur la prodigue, le coffre aux vivres n’en sera que plus solide. Alors s’obtiennent des calebasses démesurées, dépassant l’œuf de poule en volume et formées d’une enceinte d’une paire de centimètres d’épaisseur. Mais, excédant les forces du modeleur, pareille masse se manipule mal et garde, dans sa configuration, la gaucherie d’un travail trop difficultueux. Si la matière est rare, l’insecte borne sa récolte au strict nécessaire; et alors, mieux libre dans ses mouvements, il obtient gourde superbe de régularité.

La glaise est probablement d’abord pétrie en boule, puis excavée en une ample coupe, très épaisse, par la pression des pattes antérieures et le labeur du chaperon. Ainsi se comportent le Copris et le Scarabée, préparant, au sommet de leur pilule ronde, le godet où doit se pondre l’œuf avant la manipulation finale de l’ovoïde ou de la poire.

En cette première besogne, le Phanée est simplement potier. Pourvu qu’elle soit plastique, toute argile lui suffit, si maigrement que l’imprègnent les sucs écoulés du cadavre.

Maintenant il se fait charcutier. De ses coutelas à dentelures, il taille, il scie quelques menus lambeaux de la bête pourrie; il arrache, il découpe ce qu’il juge convenir le mieux au festin de la larve. Il rassemble tous ces débris et les amalgame avec de la glaise choisie dans les points où la sanie abonde. Le tout, savamment malaxé, devient une boule obtenue sur place, sans roulement, ainsi que se prépare le globe des autres pilulaires. Ajoutons que cette boule, ration calculée sur les besoins de la larve, est de volume à peu près constant, n’importe la grosseur de la calebasse finale.

Voilà le godiveau prêt. Il est mis en place dans le bol d’argile, largement ouvert. Déposé sans compression, le mets restera libre, dépourvu de toute adhérence avec son enveloppe. Alors se reprend le travail de céramique.

L’insecte presse les grosses lèvres de la coupe argileuse, les lamine et les applique sur la préparation de charcuterie, qui finit par être enveloppée, au sommet, d’une mince paroi, partout ailleurs d’une épaisse couche. Sur la paroi du sommet, proportionnée à la faiblesse du vermisseau qui doit plus tard la trouer au moment d’atteindre les vivres, un fort bourrelet circulaire est laissé. Manipulé à son tour, ce bourrelet se convertit en un creux demi-sphérique, où l’œuf est aussitôt pondu.

Le travail s’achève en laminant et rapprochant les bords du petit cratère, qui se ferme et devient la chambre d’éclosion. C’est ici surtout qu’une délicate dextérité s’impose. En même temps que se façonne le mamelon de la gourde, il faut, tout en comprimant la matière, laisser suivant l’axe le canalicule qui sera la cheminée d’aération.

Cet étroit pertuis, qu’une pression mal calculée pourrait irrémédiablement obturer, me paraît d’une difficulté extrême. Le plus habile de nos potiers n’en viendrait pas à bout sans l’appui d’une aiguille, qu’il retirerait après. L’insecte, sorte d’automate articulé, obtient son canal à travers le massif mamelon de la gourde sans même y songer. S’il y songeait, il ne réussirait pas.

La calebasse est confectionnée, il reste à l’embellir. C’est œuvre de patientes retouches qui perfectionnent les courbures et laissent sur la glaise molle un pointillage d’empreintes analogues à celles que le potier des temps préhistoriques distribuait sur ses jarres pansues avec le bout du pouce.

Voilà qui est fini. Sous un autre cadavre on recommencera, car pour chaque terrier une calebasse et pas plus, ainsi que le Scarabée sacré le fait de ses poires.

Encore un de ces artistes des pampas. Tout noir et de la taille de nos plus gros Onthophages, auxquels il ressemble beaucoup par la configuration générale, le Coprobie à deux épines est, lui aussi, un exploiteur des cadavres, sinon toujours pour lui, du moins pour sa famille.

Ouvrage du Coprobie à deux épines.


Il innove d’originale façon dans l’art des pilules. Son ouvrage, semé, comme le précédent, d’empreintes digitales, est la gourde du pèlerin, gourde à double panse. Des deux] étages, joints par un col assez nettement étranglé, le supérieur est moindre et contient l’œuf dans une loge d’éclosion; l’intérieur, de plus grand volume, est l’amas de vivres.

Imaginons que la petite poire du Sisyphe renfle sa chambre d’éclosion en un globule légèrement moindre que la sphère de l’autre extrémité ; supposons entre les deux nodosités une sorte de gorge de poulie largement évasée, et nous aurons, à très peu près, pour la forme et les dimensions, l’ouvrage du Coprobie.

Mise sur un charbon ardent, la matière de cette gourde à panse double noircit, se couvre de pustules brillantes pareilles à des perles de jais, répand un fumet de substance animale grillée et laisse pour résidu une argile rouge. Elle est donc formée de glaise et de sanie. En outre, dans la pâte sont clairsemés de menus débris cadavériques. Au petit bout est l’œuf, dans une chambre à plafond très poreux, comme l’exige l’accès de l’air.

Le petit croque-mort a pour lui mieux que sa double andouillette. Comme l’Onitis Bison, le Sisyphe, le Copris lunaire, il connaît la collaboration paternelle. Dans chaque terrier plusieurs berceaux, et toujours père et mère présents. Que font-ils là, les deux inséparables? Ils surveillent la nitée, ils maintiennent en bon état, par d’assidues retouches, les mesquines andouillettes si menacées de crevasses et de dessiccation.

Le tapis enchanté qui m’a permis une excursion aux pampas ne me fournit rien autre digne d’être noté. D’ailleurs le nouveau monde est pauvre en pilulaires; il ne vaut pas le Sénégal et la région du haut Nil, paradis des Copris et des Scarabées. Nous lui devons néanmoins un renseignement précieux: la série que le langage vulgaire désigne sous le nom de Bousiers se partage en deux corporations, l’une exploitant la bouse, et l’autre le cadavre.

A de bien rares exceptions près, cette dernière n’a pas de représentants dans nos pays. J’ai cité le petit Onthophage ové comme un amateur de putrilages cadavériques, et mes souvenirs ne me rappellent aucun autre exemple similaire. Il faut aller dans l’autre monde pour trouver des goûts pareils.

Y aurait-il eu schisme chez les primitifs assainisseurs, qui, adonnés d’abord à la même industrie, se seraient partagé plus tard la mission hygiénique, les uns ensevelissant l’ordure de l’intestin, les autres l’ordure de la mort? La fréquence relative de telle ou telle autre provende aurait-elle amené la formation de deux corps de métier?

Ce n’est pas admissible. La mort est inséparable de la vie; partout où se rencontre un cadavre se trouvent aussi, çà et là disséminés, les déchets digestifs de l’animal vivant; et le pilulaire n’est pas difficile sur la provenance de ces résidus. La disette n’est donc pour rien dans le schisme si, en effet, le vrai bousier s’est fait croque-mort, ou bien si le croque-mort s’est fait vrai bousier. De tout temps, pour l’un comme pour l’autre, n’ont manqué les matériaux à exploiter.

Rien, ni la rareté des vivres, ni le climat, ni les saisons renversées, n’expliquerait cette étrange divergence. Forcément faut-il y voir des spécialités originelles, des goûts non acquis, mais imposés dès le début. Et ce qui les imposait, ce n’est nullement la structure.

Je mettrais au défi le plus habile de dire, avant de l’avoir appris expérimentalement et d’après le seul aspect de l’insecte, à quel genre d’industrie se livre, par exemple, le Phanée Milon. Se rappelant les Onitis, de tournure à peu près pareille et manipulateurs de matière stercorale, il verra dans l’étranger un autre manipulateur de bouse. Il aurait tort: l’analyse du vol-au-vent vient de nous l’apprendre.

La configuration ne fait pas le véritable bousier. J’ai dans mes boîtes, venu de Cayenne, un magnifique insecte que la nomenclature appelle Phaneus festivus, le brillant en habit de fête, charmant, gracieux, superbe à voir. Comme il mérite bien son nom! Il est d’un rouge métallique où miroitent les feux du rubis. Il fait contraste à cette splendide joaillerie en semant son corselet de larges taches d’un noir profond.

Sous ton soleil torride, quel est ton métier, rutilante escarboucle? As-tu les goûts bucoliques de ton rival en parure, le Phanée splendide? Serais-tu un équarrisseur, un ouvrier en charcuterie putride comme le Phanée Milon? Vainement je te regarde et je t’admire: ton outillage ne m’apprend rien. Qui ne t’a pas vu au travail est dans l’impuissance de dire ta profession. Je m’en rapporte aux maîtres de bonne foi, aux savants qui savent dire: je ne sais pas. De nos temps, ils sont rares, mais enfin il y en a, moins empressés que les autres dans la lutte sans scrupule qui fait les parvenus.

De ce voyage aux pampas se déduit une conclusion de quelque portée. Voici dans l’autre hémisphère, avec des saisons renversées, un climat différent, des conditions biologiques dissemblables, une série de vrais bousiers dont les moeurs, l’industrie répètent, en ce qu’elles ont d’essentiel, les mœurs et l’industrie des nôtres. Des études prolongées, et non faites, comme les miennes, par procuration, augmenteraient largement la liste des travailleurs similaires.

Et ce n’est pas seulement dans les plaines herbues de la Plata que les modeleurs de bouse procèdent suivant les principes usités ici; on peut affirmer, sans crainte d’erreur, que les superbes Copris de l’Éthiopie, que les gros Scarabées du Sénégal travaillent exactement comme les nôtres.

Même parité industrielle chez les autres séries entomologiques, si éloigné que soit leur pays. Mes lectures me renseignent sur un Pélopée de Sumatra, fervent chasseur d’araignées comme le nôtre, constructeur de cellules en boue à l’intérieur des habitations, et passionné, lui aussi, pour les tentures flottantes des rideaux de fenêtre, mobile appui de ses nids. Elles m’apprennent qu’une Scolie de Madagascar sert à chacun de ses vers le corpulent lardon d’une larve d’Orycte, de même que nos Scolies nourrissent leur famille avec des proies d’organisation voisine, à système nerveux très concentré, telles que larves de Cétoine, d’Anoxie et même d’Orycte.

Elles m’informent qu’au Texas un Pepsis, puissant giboyeur voisin des Calicurgues, donne la chasse à une redoutable Tarentule et rivalise d’audace avec notre Calicurgue annelé, poignardant la Lycose à ventre noir.

Elles me disent que des Sphex sahariens, émules de notre Sphex à ceintures blanches, opèrent des Criquets. Bornons là ces citations, aisées à multiplier.

Rien de commode comme l’influence des milieux pour faire varier l’animal au gré de nos théories. C’est vague, élastique, peu compromettant de précision; cela jette sur l’inexplicable un semblant d’explication. Mais est-elle aussi puissante qu’on le dit, cette influence?

Qu’elle modifie un peu la taille, le pelage, la coloration, les accessoires de l’extérieur, accordé. Aller plus loin serait faire mentir les faits. Si les milieux deviennent trop exigeants, l’animal proteste contre les violences endurées et succombe plutôt que de changer. S’ils procèdent avec douceur, l’éprouvé s’en accommode tant bien que mal, mais invinciblement se refuse à cesser d’être ce qu’il est. Vivre conforme au moule d’où l’on est sorti, ou bien périr: il n’y a pas d’autre alternative.

L’instinct, caractéristique supérieure, n’est pas moins rebelle aux injonctions des ambiances que peuvent l’être les organes, serviteurs de son activité. D’innombrables corps de métier se partagent l’ouvrage du monde entomologique; et tout membre de l’une de ces corporations est soumis à des règles que ne font fléchir ni le climat, ni la latitude, ni les troubles plus graves du régime.

Voyez les bousiers des pampas. A l’autre bout du monde, dans leurs immenses pacages inondés, si différents de nos maigres pelouses, ils suivent, sans variation notable, les méthodes de leurs confrères provençaux. Un profond changement de milieu n’altère en rien l’industrie fondamentale du groupe.

Les vivres disponibles ne l’altèrent pas davantage. L’aliment d’aujourd’hui est surtout la matière bovine. Mais le bœuf est, dans le pays, un nouveau venu, importé par la conquête espagnole. Que consommaient, que pétrissaient les Mégathopes, le Bolbites, le Phanée splendide, avant l’arrivée du fournisseur actuel? Le lama, hôte des plateaux élevés, ne pouvait alimenter les stercoraires confinés dans la plaine. Aux temps antiques, le nourricier était peut-être le monstrueux Megatherium, usine à bouse d’incomparable richesse.

Et des produits de la bête colosse, dont il ne reste plus que de rares carcasses, les modeleurs ont passé aux produits du mouton et du bœuf, sans modifier leurs ovoïdes et leurs gourdes, de même que notre Scarabée, sans cesser d’être fidèle à sa poire, accepte la tourte de la vache lorsqu’il lui manque le morceau préféré, la brioche du mouton.

Au midi comme au nord, aux antipodes comme ici, tout Copris façonne des ovoïdes avec l’œuf au petit bout; tout Scarabée pétrit des poires ou des gourdes, avec chambre d’éclosion dans le col; mais, suivant les temps et les lieux, la matière travaillée peut varier beaucoup, fournie par le Megatherium, le bœuf, le cheval, le mouton, l’homme et bien d’autres.

N’allons pas de cette diversité conclure aux changements de l’instinct: ce serait voir la paille et négliger la poutre. L’industrie des Mégachiles, par exemple, consiste à fabriquer des outres avec des morceaux de feuilles; celle des Anthidies cotonniers, à fouler des sacs d’ouate avec la bourre de certains végétaux. Que les pièces soient découpées sur les feuilles de tel arbuste ou de tel autre, au besoin sur les pétales de quelque fleur; que l’ouate soit récoltée ici ou là, suivant le hasard des rencontres, l’industrie ne change pas dans ce qu’elle a d’essentiel.

Ainsi ne change pas l’art du bousier, s’approvisionnant de matières dans tel ou tel autre filon. En vérité, voilà l’instinct immuable, voilà le bloc que n’ébranleront pas nos théories.

Et pourquoi changerait-il, cet instinct, si logique en son ouvrage? Où pourrait-il trouver, le fortuit aidant, combinaison meilleure? En dépit d’un outillage changeant d’un genre à l’autre, il inspire à tout bousier modeleur la configuration globulaire, édifice fondamental à peine altéré par la mise en place de l’œuf.

Dès le début, sans compas, sans roulement mécanique, sans déplacer la pièce sur sa base, tous obtiennent la sphère, le solide d’exécution délicate, supérieurement propice au bien-être du ver. Au bloc informe, exempt de soins, tous préfèrent le globe, amoureusement travaillé, dispendieux en manipulations; le globe, la forme par excellence, la mieux apte à la conservation de l’énergie, qu’il s’agisse d’un soleil ou d’un berceau de bousiers.

Lorsque Mac-Leay donna au Scarabée le nom d’Héliocanthare, Escarbot du soleil, qu’avait-il en vue? Les dentelures rayonnantes du chaperon, les ébats de l’insecte sous la vive lumière? Ne se remémorait-il pas plutôt le symbole de l’Égypte, le Scarabée qui, au fronton des temples, dresse au ciel, en guise de pilule, une sphère de vermillon, image du soleil?

Le rapprochement entre les grands corps de l’univers et l’humble bille de l’insecte ne répugnait pas aux penseurs des bords du Nil. Pour eux, la suprême splendeur trouvait son effigie dans l’extrême abjection. Avaient-ils bien tort?

Non, car l’œuvre du pilulaire pose grave question à qui sait réfléchir. Elle nous met dans cette alternative: ou bien faire au crâne aplati du bousier l’insigne honneur d’avoir résolu lui-même le problème géométrique des conserves; ou bien recourir à une harmonie régissant l’ensemble des choses sous l’œil d’une Intelligence qui, sachant tout, a tout prévu.

VI

Table des matières

LA COLORATION

Phaneus splendidulus, le brillant, le splendide; ainsi dit la nomenclature officielle pour désigner le plus beau coprinaire des pampas. La dénomination n’a rien d’exagéré. Associant le feu des gemmes à l’éclat des métaux, l’insecte, suivant l’incidence de la lumière, rayonne les reflets verts de l’émeraude et les éclairs du cuivre rouge. Le fouilleur d’ordure ferait honneur aux écrins du joaillier.

Du reste, nos bousiers, en général modestes de costume, sont enclins eux aussi aux décorations de haut luxe. Tel Onthophage se pare du corselet de bronze florentin, tel autre se met du grenat sur les élytres. Noir au-dessus, le Géotrupe hypocrite a le dessous en pyrite cuivreuse; noir également dans toute la partie exposée au grand jour, le Géotrupe stercoraire a la face ventrale d’un superbe violet améthyste.

Géotrupe hypocrite.


Bien d’autres séries, de mœurs très diverses, Carabes, Cétoines, Buprestes, Chrysomèles, égalent et même dépassent en bijouterie les magnifiques bousiers. Parfois des splendeurs se rencontrent comme n’oserait s’en figurer l’imagination d’un lapidaire. L’Hoplie azurée, hôte des aulnes et des osiers sur le bord des ruisselets des montagnes, est d’un bleu merveilleux, plus doux au regard, plus tendre que l’azur du ciel. On ne trouverait parure équivalente que sur la gorge de certains colibris et sur l’aile de quelques papillons des pays équatoriaux.

Pour se décorer ainsi, dans quelle Golconde l’insecte trouve-t-il ses gemmes. Dans quels placers puise-t-il ses pépites? Oh! le beau problème que celui de l’élytre d’un Bupreste! La chimie des couleurs aurait là ravissante moisson; mais la difficulté paraît grande, à tel point que la science ne peut encore dire le pourquoi du plus humble costume. La réponse viendra dans un avenir lointain, si toutefois elle arrive jamais complète, car le laboratoire de la vie pourrait bien se réserver des secrets interdits à nos cornues. Pour le moment, peut-être apporterai-je un grain de sable au futur édifice en relatant le peu que j’ai vu.

L’observation fondamentale date de bien loin. M’occupant alors des hyménoptères déprédateurs, je suivais, de l’œuf au cocon, leur évolution larvaire. Prenons un exemple dans mes notes, qui embrassent la presque totalité des giboyeurs de ma région. Je choisis la larve du Sphex à ailés jaunes, qui, avec sa taille avantageuse, nous instruira aisément.

Sous la peau transparente de la larve, éclose depuis peu et consommant son premier grillon, ne tardent pas à se montrer de fines ponctuations blanches, qui gagnent rapidement en nombre et en volume et finissent par envahir tout le corps, les deux ou trois premiers segments exceptés. En ouvrant le ver, nous reconnaîtrons que ces ponctuations sont une dépendance de la nappe adipeuse, dont elles forment une bonne partie; car, bien loin d’être semées uniquement à la surface, elles pénètrent dans toute son épaisseur, et en si grand nombre que les pinces ne peuvent saisir une parcelle de ce tissu sans en cueillir quelques-unes.

Parfaitement visibles sans le secours d’une loupe, ces macules énigmatiques réclament le microscope quand on veut les étudier en détail. On reconnaît alors que le tissu adipeux se compose de deux sortes d’utricules: les uns, teintés de jaune clair et transparents, sont remplis de gouttelettes huileuses; les autres, opaques et d’un blanc amylacé, sont gonflés d’une pulviscule à grains très fins, qui s’étale en traînée nuageuse lorsque, sur le porte-objet, l’utricule qui la contient vient à être rompu. Groupés pêle-mêle, sans aucun ordre apparent, les deux genres de sachets ont même forme, même volume. Les premiers appartiennent aux réserves nutritives, au tissu gras proprement dit; les seconds forment les ponctuations blanches dont l’étude va nous occuper un instant.

L’inspection microscopique nous apprend que le contenu des cellules blanches se compose de granulations très fines, opaques, insolubles dans Peau et plus denses que ce liquide. L’essai des réactifs chimiques sur le porte-objet démontre que l’acide azotique dissout ces granulations avec effervescence et sans le moindre résidu, lors même qu’elles sont encore renfermées dans leurs utricules. Au contraire, les vraies cellules grasses n’éprouvent aucune attaque de la part de cet acide; elles virent seulement un peu plus au jaune.

Profitons de cette propriété pour opérer plus en grand. Le tissu adipeux extrait de plusieurs larves est traité par l’acide azotique. L’effervescence est aussi vive que si la réaction avait lieu sur un morceau de craie. Quand elle est apaisée, il flotte des grumeaux jaunes, aisément séparables et provenant des matières grasses ainsi que des membranes cellulaires. Il reste un liquide limpide contenant en dissolution les granules blancs.

L’énigme de ces granules se présentait pour la première fois; aucune donnée de mes prédécesseurs en physiologie et anatomie ne pouvait me guider; aussi ma joie fut vive d’arriver, après quelques hésitations, au trait caractéristique.

Dans une petite capsule en porcelaine, placée sur les cendres chaudes, la dissolution est évaporée. Sur le résidu, je verse quelques gouttes d’ammoniaque, ou tout simplement de l’eau. Aussitôt apparaît une superbe couleur carminée. Le problème est résolu: la matière colorante qui vient de se former est de la murexide, et par conséquent la substance poudreuse qui gonfle les cellules blanches n’est autre que de l’acide urique, ou plus exactement de l’urate d’ammoniaque.

Un fait physiologique de cette importance ne saurait être isolé. Effectivement, depuis cette expérience fondamentale j’ai reconnu les granulations uriques dans le tissu adipeux des larves de tous les hyménoptères prédateurs de nos contrées, ainsi que chez les apiaires au moment de la nymphose. Je les ai observées en bien d’autres insectes, soit à l’état larvaire, soit à l’état parfait; mais nul n’égale sous ce rapport le ver de l’hyménoptère giboyeur, tout tigré de points blancs. Je crois en entrevoir le motif.

Considérons deux larves vivant de proie, celle du Sphex et celle de l’Hydrophile. L’acide urique, produit inévitable des transformations vitales, ou bien l’un de ses analogues, doit se former chez l’une et chez l’autre. Cependant la larve de l’Hydrophile n’en montre pas d’accumulé dans sa nappe adipeuse, et celle du Sphex en est encombrée.

Pour cette dernière, la voie des excrétions solides ne fonctionne pas encore; l’appareil digestif, clos dans sa portion terminale par un étranglement, ne rejette rien du tout. Les produits uriques, ne pouvant s’écouler au dehors à mesure qu’ils se forment, faute d’une issue ouverte, s’accumulent donc dans la masse adipeuse, qui sert ainsi d’entrepôt commun aux résidus du travail organique actuel et aux matériaux plastiques du travail futur. Ici quelque chose se passe d’analogue à ce que nous montrent les animaux supérieurs après l’ablation des reins: l’urée, contenue d’abord en quantité insensible dans le sang, s’y accumule et devient manifeste quand ses voies d’élimination lui sont enlevées.

Dans la larve de l’Hydrophile, au contraire, l’issue des excrétions étant libre dès l’origine, le départ des produits urinaires a lieu à mesure que ces substances se forment, et le tissu adipeux n’en recèle plus en dépôt. Mais pendant le profond travail de la métamorphose, toute excrétion devenant impossible, l’acide urique doit s’amasser et s’amasse en effet dans le corps adipeux des diverses larves.

Il serait hors de propos, malgré son importance, de poursuivre plus loin le problème des résidus uriques. Notre sujet est la coloration. Revenons-y avec les données que nous a fournies le Sphex. Sa larve, presque hyaline, a la teinte neutre de l’albumine non coagulée. Sous sa fine peau translucide, rien de coloré, sauf la longue poche digestive que gonfle et assombrit de vineux la bouillie des grillons consommés. Mais sur ce fond vitreux, indécis, nettement se détachent par myriades les cellules uriques d’un blanc opaque, et de ce pointillé résulte une ébauche de costume non dépourvu d’élégance. C’est très modeste, mais enfin c’est quelque chose.

Avec la bouillie urinaire dont ne peut se débarrasser son intestin, la larve trouve le moyen de s’embellir un peu. Les Anthidies nous ont appris comment, dans leurs sachets d’ouate, ils font de la bijouterie avec leurs immondices. La robe constellée de granules d’albâtre est invention non moins ingénieuse.

Se faire beau à peu de frais, en utilisant ses propres ruines, est une méthode fort usitée même chez les insectes doués cependant de tout ce qu’il faut pour évacuer les décombres. Si les larves des hyménoptères prédateurs se tigrent d’acide urique, ne pouvant faire autrement, il ne manque pas d’industrieux qui savent se créer superbe costume en conservant leurs déchets, malgré leurs égouts libres. En vue d’embellissement, ils amassent, ils thésaurisent les scories que les autres se hâtent d’expulser. De l’abjection ils font parure.

De ce nombre est le Dectique à front blanc (Decticus albifrons Fab.), le plus gros porteur de sabre de la faune provençale. Magnifique insecte que ce locustien, à large face éburnéenne, à ventre replet d’un blanc crémeux, à longues ailes mouchetées de brun. En juillet, époque du costume nuptial, ouvrons-le sous l’eau.

Dectique à front blanc.


Le tissu adipeux, abondant et d’un blanc jaunâtre, est formé de dentelles à mailles irrégulières, largement anastomosées. C’est un réseau tubulaire gonflé de matière poudreuse qui se condense en macules punctiformes d’un blanc crayeux et se détache très nettement sur un fond hyalin. Écrasée dans une goutte d’eau, une parcelle de cette toile donne un nuage laiteux où le microscope voit flotter une infinité d’atomes opaques sans y découvrir le moindre orbe huileux, indice de matières grasses.

Nous voici encore en présence de l’urate d’ammoniaque. Traité par l’acide azotique, le tissu adipeux du Dectique fait une effervescence comparable à celle de la craie et donne assez de murexide pour colorer en carmin un plein verre d’eau. Étrange corps adipeux que cet amas de dentelles gorgées d’acide urique sans vestige de matières grasses! Que ferait l’insecte de réserves nutritives, lui qui touche à sa fin, l’époque des noces venue? Affranchi des économies pour l’avenir, il n’a qu’à dépenser allégrement le peu de jours qui lui restent, il n’a qu’à se faire beau pour la suprême fête.

Il convertit donc en usine de peinture ce qui d’abord était magasin d’épargnes nutritives; et de sa bouillie urique, semblable à de la craie, il se badigeonne largement le ventre, qui devient d’un blanc crémeux; il s’enduit le front, la face, les joues, qui prennent l’aspect du vieil ivoire. Toutes ces parties, en effet, immédiatement sous le derme translucide, sont revêtues d’une couche de pigment convertible en murexide et identique de nature avec la poussière blanche de la dentelle adipeuse.

La chimie biologique n’a guère d’expérience aussi simple et aussi frappante que cette analyse des atours du Dectique. A qui n’aurait pas sous la main le curieux locustien, ami des régions chaudes, je recommanderai l’Éphippigère des vignes, beaucoup plus répandue. Sa face ventrale, elle aussi d’un blanc crémeux, doit pareillement sa couleur à un badigeon urique. Dans la série des sauterelles, bien d’autres espèces de moindre taille et d’expertise plus délicate nous présenteraient, à des degrés divers, les mêmes résultats.

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Türler ve etiketler

Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
451 s. 69 illüstrasyon
ISBN:
4064066326630
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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