Kitabı oku: «Études et voyages: Paris, la Belgique, la Hollande»

Yazı tipi:

Fernand Lagarrigue

Études et voyages: Paris, la Belgique, la Hollande


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066329785

Table des matières

CHAPITRE PREMIER.

PARIS.

CHAPITRE SECOND.

CONCLUSION

CHAPITRE TROISIÈME

De Paris à Bruxelles

Bruxelles.

Excursion à travers les principales villes de la Belgique.

CHAPITRE QUATRIÈME

La Hollande.



CHAPITRE PREMIER.

Table des matières

Paris. — Arrivée à Paris. — Installation. — Promenade rapide à travers la rue Vivienne. — La Bourse. — Le Palais-Royal. — Le jardin et le château des Tuileries. — Le Louvre. — Rue de Rivoli. — Comédie française. — Théâtres. — La place de la Concorde. — Les Champs - Élysées. — La Madeleine. — L’Hôtel-de-Ville.

A peine a-t-il quitté les bancs de l’école, l’enfant qui ne connaît du monde que les réfectoires, la cour, les classes de son collège, est autorisé par sa famille qui s’assemble en grand conseil, à aller à Paris passer quelques semaines. Voir la capitale, vivre de cette vie hâtive, précipitée, où les émotions ne manquent pas, ni les surprises non plus, est son rêve de toutes les heures, de tous les instants, depuis que la Faculté, sur l’examen d’une version ou d’un discours latin, correct, sinon élégant, lui a délivré le diplôme de bachelier ès-lettres.

Quels souvenirs gardera sa mémoire du voyage qu’il va entreprendre? N’aurait-il pas, si jeune, escompté son avenir en voulant, pour acquérir une vaine instruction, connaître et jouir des frivoles plaisirs de la grande ville? Ne portera-t-il pas plus tard en dot à la fille pieuse qui lui donnera sa main, quelque chose de plus que l’héritage paternel? Réunira-t-il, enfin, toutes ces qualités précieuses et indispensables qui recommandent le citoyen et font pressentir un bon époux? Voilà, hélas! des questions importantes auxquelles nous n’avons pas mission de répondre ici.

Il ne sied peut-être pas à notre âge et à notre ignorante inexpérience, de venir traiter un sujet que d’autres plumes plus habiles et mieux exercées n’ont pas osé aborber encore. Qu’on nous désapprouve ou non, nous devons avouer franchement que les difficultés et les conséquences seules de ce travail utile et peut-être instructif, nous ont décidé à oublier notre faiblesse et nos vingt ans. Nous écrivons dans le but de rendre service à ceux qui nous consulteront. Que le lecteur apprenne quelque chose en feuilletant ces pages; que les hommes honnêtes et impartiaux rendent justice à nos efforts: s’il en est ainsi, nous nous croirons rétribués plus que nous osions le prétendre, quand nous avons eu la témérité de publier ces études et ces impresions de voyage.

Jeune comme ces naïfs écoliers dont nous parlions plus haut, c’est à eux que nous offrons notre travail. — Qu’ils nous suivent à travers Paris, la Belgique et la Hollande, nous noterons avec scrupule chacune des choses qu’ils doivent admirer, étudier; nous leur dirons aussi, tout bas, les scènes et les tableaux qu’ils doivent fuir et surtout les lieux dont il leur importe de ne pas franchir le seuil. Il est des spectacles qui compromettraient leur tranquillité et le calme parfait qui doit sans cesse régner dans leur cœur. Cela dit, entrons dans notre sujet pour n’en plus sortir.

PARIS.

Table des matières

Sitôt descendu du wagon, le voyageur se met en quête d’un logement commode et bien ajourné. Son unique ambition, en ce moment, est d’habiter le plus près des boulevards, rendez-vous habituel de la fashion parisienne, et bordés sur presque tout leur parcours des théâtres et des salles de bals les plus recherchés. — Les rues Vivienne, Richelieu, Laffitte, du Helder, de la Chaussée-d’Antin, noms déjà connus par les lecteurs des romans à la mode, l’emportent sur toutes les autres. Ne nous récrions pas contre cette prédilection bien naturelle, et que nous partageons peut-être. Nous ne citerons pas les principaux hôtels, classés pour la plupart dans les adresses des Guides-Chaix; jamais, nous l’avouons sans honte, nous ne sommes descendu dans aucun. — Les chambres d’hôtels nous rappellent toujours involontairement les grandes infirmeries, où chacun occupe une chaise et un lit à part, mais où personne ne peut se dire chez soi. — Dans un hôtel, on dépend d’abord des propriétaires, du concierge, et quelquefois encore de ses nombreux occupants. Un brouhaha continuel dans les couloirs, les salles de conversation et autres, vous représentent la fébrile animation des ports maritimes, des gares de chemin de fer. Si, par hasard, vous rentrez après minuit, la dame qui tire le cordon vous fait la moue le lendemain, et M. votre voisin de chambre se fâche contre vos mœurs désordonnées et non avouables. Vous payez presque aussi cher que si vous étiez locataire d’une petite maison de l’avenue de l’Impératrice, et il vous semble toujours, on ne sait pourquoi, que votre petit réduit, vous le tenez de la bienveillance désintéressée d’un hôte qui vous est inconnu.

Pour vivre à Paris, vivre commodément et n’avoir rien à changer à ses habitudes, il faut éviter ces guet-à-pens que nous tendent les affiches trompeuses et les belles annonces de la quatrième page des journaux. Les maisons meublées avoisinant les boulevards des Italiens et Montmartre, toutes d’un confortable à satisfaire les plus difficiles exigences, ne laissent rien à désirer sous ces rapports. — Une fois installé, vous êtes ici chez vous, bien chez vous. Vous n’avez pas à craindre des visites importunes. Il est telle maison où nous avons logé plusieurs mois, qui, moyennant 100 ou 120 fr., mettra à votre disposition un local richement disposé, à son premier étage. Le concierge aura pour vous les prévenances les plus raffinées, et vous accueillera à toute heure le sourire sur les lèvres. Ces considérations, infimes en apparence, ne sont pas à dédaigner de notre temps.

Nous ne laisserons pas ce sujet sans parler des erreurs que certains avancent sur ce chapitre. Ils prétendent qu’avec de semblables intentions, on court le risque de laisser à Paris plusieurs billets de mille francs. — Ces préventions contre les garnis des beaux quartiers sont à nos yeux souverainement ridicules, et ne peuvent parler ainsi que les ignorants en cette matière. — A notre premier voyage à Paris, conseillé par de craintes vaines, nous essayâmes des rues les moins larges, les moins connues, les plus éloignées du centre. Outre que nous végétions entre la boutique obscure d’un charbonnier, honnête Auvergnat, et d’une laide fille normande, dame de comptoir chez un marchand de beurre, ou peut-être même un débitant de vin sucré, tandis que sur notre tête un industriel, qui a saint Crépin pour patron, battait sans relâche une mesure à deux temps, irrégulière mais persistante, nous pouvons assurer que notre bourse ne trouva rien à gagner dans ce changement tout à notre désavantage. — A certaines époques, nous avons tenté de nouveau cette expérience; toujours les résultats nous ont appris, sans réplique, qu’il y avait, au contraire, intérêt pour l’étranger à se rapprocher des boulevards, et d’être logé dans une maison bien tenue, élégante et confortable.

Affolés par des souvenirs romanesques, il est, nous le savons, des têtes brûlantes qui, touchant pour la première fois de leur pied mal affermi le sol de la capitale, ambitionnent la faveur précieuse d’adorer les dieux badins et légers de l’Olympe, dans une pauvre petite mansarde enfumée du quartier latin, compris entre la rue Saint-Jacques et la rue de la Harpe. Ceux-là jetteraient leur chapeau au vent pour nouer une intrigue amoureuse dans les combles d’une maison de la rue de Vaugirard. Que notre expérience leur serve d’exemple à suivre: Les grisettes de Henri Mürger et d’Alfred de Musset n’existent plus; ce type est mort, le moule, brisé, a été recueilli par un antiquaire. La Mimi, la Bernerette de 1858 ont oublié la signification idéale de ce doux mot: amour; elles ne savent plus, aujourd’hui, que la valeur d’une pièce de 20 francs.

Les maisons meublées, dont nous avons parlé, ne disposent que très-rarement d’une table d’hôte pour leurs locataires. — Ceux-ci doivent chercher ailleurs à satisfaire les fréquentes nécessités que leur suggère leur appétit. Nous leur indiquerons, en passant, les restaurants Bonnefoy, Vachette, Désiré Beaurain, au boulevard Montmartre; les tavernes anglaises des rues Saint-Marc et Grange-Batelière. Les cafés les mieux achalandés servent aussi à la carte, à toute heure du jour, et leur excellente cuisine ne le cède en rien à celle des maisons les plus célèbres.

Nous avouerons naïvement que les tentantes devantures des Vatels à la mode: Véry, Véfour, les Provençaux, ont produit sur nous un effet tout autre à celui auquel nous nous attendions. Ces gros fruits qui, avant d’embellir le dessert des habitués, ont été labourés dans tous les sens par de bruyants volatiles affamés, cette odeur épaisse qui nous saisit à la gorge toutes les fois que nous nous arrêtons devant les belles glaces de Véfour, nous font concevoir une triste opinion des tables les plus recherchées de l’Europe entière. Moins de luxe, mais une rigidité plus sévère sur le chapitre de la propreté : il ne doit pas être difficile de trouver cela à Paris!

Pourvu d’un logement agréable, à peu de distance des boulevards, au centre de Paris, dans un quartier qui tient un peu des mœurs et des coutumes de l’aristocratique faubourg Saint-Germain et de la Chaussée-d’Antin, entreprenons nos longues excursions à travers ce labyrinthe de rues. Voici la rue Vivienne, traversons la large et dangereuse voie qui nous sépare de la rive gauche des boulevards, et, après avoir consommé un grog au café Véron, dirigeons-nous vers le palais de la Bourse, là-bas, sur cette belle place que vous traverserez souvent, si, comme nous, vous choisissez le théâtre du Vaudeville pour utiliser vos longues soirées d’hiver.

Il est bon de monter, une fois, le perron de la Bourse, pour examiner attentivement les précieuses grisailles d’Abel de Pujol et Meynier qui décorent le plafond intérieur, et savoir au juste à quelles extravagances peut nous pousser la soif de l’or: auri sacra famés. Voyez-vous dans un des coins de la salle principale cet homme de quarante ans? C’est M. Chose, un hardi spéculateur, pauvre hier, riche de 10 millions aujourd’hui. Cet autre, qui ne cause pas avec lui, mais qui l’observe piteusement, possédait un somptueux et coquet équipage à faire damner de dépit les lorettes les plus à la mode, dans un temps où Chose ne savait pas le matin où, le soir, il reposerait sa tête. Par la protection d’une chance qui a souvent de terribles caprices, Chose a acquis légalement la fortune de ce malheureux. Les rôles sont changés, il n’y a rien que cela! Le misérable d’hier est recherché par tous les seigneurs de l’endroit aujourd’hui; quant à l’autre, il est pauvre, il a payé intégralement ses pertes: c’est un misérable. Ainsi va le monde!...

La Bourse a été élevée sur l’emplacement occupé, dans un autre siècle, par le couvent des Filles Saint-Thomas. La rue qui porte ce nom est en face. Ce parallélogramme parfait a une longueur de soixante mètres sur une largeur de quarante-un. Soixante-six colonnes de l’ordre corinthien ornent son péristyle surmonté d’un entablement et d’un attique du meilleur goût. L’entablement forme autour de l’édifice une galerie couverte, très-commode en hiver au régiment nombreux des soldats qui savent mourir pour le 3 et le 4 0/0. N’oubliez pas de vous arrêter devant les statues de MM. Duret et Pradier, placées l’une à l’angle du nord-ouest, l’autre à celui du sud-est.

La visite du tribunal et de la Chambre de commerce ne pouvant nous intéresser aujourd’hui, suivons encore la rue Vivienne pour arriver au Palais-Royal.

Avant Richelieu, à l’endroit occupé aujourd’hui par ce palais, était jadis l’hôtel de Rambouillet et celui du connétable d’Armagnac. C’est en 1624 que lé Cardinal-ministre acquit cet emplacement, sur la demande qu’il avait adressée au roi, et qu’il fit construire un hôtel appelé dès son origine, hôtel Richelieu. L’humilité de cette petite façade primitive, l’orgueilleux désir qui parlait si haut à ce puissant, roi de France sans en porter le nom, l’espoir d’ouvrir ses salons à des hommes qui pourraient le servir dans ses projets et le favoriser dans ses vues, l’entraînèrent à appeler à son secours l’architecte Lemercier, et à lui demander les plans d’un palais encore sans rival. Les fossés furent vite comblés, les murs de la ville tombèrent sous l’ordre et la volonté du Cardinal, et les travaux poussés avec une activité sans pareille, étaient à peu près terminés en 1636.

Outre une chapelle, remarquable par la richesse de ses décorations, on admirait une galerie des hommes illustres dont Philippe de Champagne (ou Champaigne) avait peint, avec un goût exquis, la voûte élevée. Rien ne manquait à cette habitation royale, il y avait même un théâtre conçu dans de larges proportions sur lequel, en 1639, on représenta une pièce inédite, Mirame, tragédie assez médiocre écrite par Richelieu en collaboration avec Desmarets. La cour assistait à cette soirée, intéressante surtout par l’attrait de la nouveauté et le nom de l’un de ses auteurs.

Dans cette galerie des illustres dont nous venons de dire un mot, le Cardinal ne comptait que vingt-cinq personnages. La vingt-quatrième place était réservée au roi Louis XIII; quant à la vingt-cinquième, le Cardinal, en flatteur bien appris ne l’avait offerte à personne: c’était lui-même qui l’occupait!

De retour de sa fameuse expédition dans le midi de la France, que la catastrophe de Cinq-Mars a à jamais rendue mémorable, Richelieu, tristement couché dans sa chaise de voyage, rendit le dernier soupir dans son palais, le 4 décembre 1642. Par son testament il léguait au roi «son hôtel, ses diamants, son buffet d’argent ciselé, etc.» Le roi n’eut pas le temps de jouir des bénéfices de cet héritage: il mourut cinq mois après.

La reine-mère, Anne d’Autriche, prit possession du Palais-Cardinal, le 7 octobre 1643. Elle amenait avec elle ses deux enfants, Louis, âgé de cinq ans, Philippe d’Orléans, plus jeune encore. Celui qui bientôt devait monter sur le trône occupa la chambre de Richelieu, comme pour apprendre à connaître le mystère des intrigues de cour, et à toujours se tenir en garde contre l’orgueilleuse arrogance de ses courtisans.

C’est dans la grande galerie qu’on dressa le pepetit lit de Philippe; Anne d’Autriche ordonna que l’inscription, placée sur le fronton de l’entrée principale disparût; elle la fit remplacer par cette autre: PALAIS-ROYAL; nom qui, après plusieurs changements successifs, lui a été enfin rendu par l’empereur Napoléon III.

Le Palais-Royal devint la propriété exclusive du frère de Louis XIV, Philippe d’Orléans, quand celui-ci eut épousé Henriette d’Angleterre, fille de Charles Ier, princesse qui, quelques années auparant, l’avait habité avec sa mère. Ce ne fut qu’en 1692 qu’elle y entra en souveraine.

Après avoir abrité ce couple heureux qui s’aimait sincèrement, et dont la séparation dernière troubla seule le bonheur, le Palais - Royal eut pour maître le duc d’Orléans, régent de la couronne. Voici ce que nous lisons dans Saint-Simon:

«Les soupers du Régent étaient toujours avec des compagnies fort étranges, avec ses maîtresses, quelquefois des filles de l’Opéra, souvent avec la duchesse de Berry, sa propre fille! — quelques dames de moyenne vertu et quelques gens sans nom, mais brillants par leur esprit et leur débauche. La chère y était exquise; les galanteries passées et présentes de la ville, les vieux contes, les disputes, rien ni personne n’y était épargné. On buvait beaucoup et du meilleur vin, et quand on avait fait du bruit et qu’on était bien ivre, on allait se coucher.»

Tous les détails que nous pourrions rapporter n’en apprendraient pas tant que ces quelques lignes du chroniqueur exact et impartial de la fin du XVIIe et des trente premières années du XVIIIe siècle. Saint-Simon est et sera toujours un conteur sans rival. On ne parle après lui que pour faire son éloge.

Sous la révolution de 1789, le Palais-Royal s’appela Palais-Egalité.

Napoléon Ier, consul, en fit le palais du Tribunat. En effet, cette chambre puissante à cette époque, y siégea de 1801 à 1807. On avait disposé pour ses séances une salle spéciale, dont on ne trouve plus de vestiges depuis 1827. — De 1807 à 1814 le palais resta désert. La Bourse et le Tribunal de commerce, établis sous l’Empire dans la grande salle du Tribunat, furent plus tard transférés ailleurs, comme nous l’avons déjà vu.

A l’époque de la Restauration, le duc d’Orléans, rentrant en possession des biens et domaines de sa royale famille, dépensa 12 millions de francs pour faire disparaître les traces qu’avaient laissées dans ce palais d’autres maîtres exilés. Les ruelles étroites formées par l’agglomération des boutiques de bois qui étaient groupées autour du Palais-Royal, disparurent complètement et firent place à de larges voies de communication, à des galeries bien aérées qui méritent de nos jours, à ces corps de bâtiments, une des premières places dans la description des monuments de Paris.

Certes, si nous n’avions pas à ménager l’espace dont nous disposons, nous pourrions facilement, aidés de nos souvenirs personnels et des récits qu’on a bien voulu nous faire, vous donner la primeur de certaines notes inédites qui ne manquent pas d’intérêt. Plus tard, peut-être, entreprendrons-nous ce travail de révision; pour aujourd’hui, je dois me contenter de vous inviter à venir vous reposer le soir des fatigues du jour sous la fraîcheur des tilleuls des square bordés d’allées qui s’étendent de la magnifique galerie d’Orléans, dite galerie vitrée, au café de la Rotonde. Vers six heures, une excellente musique militaire réjouit les alentours par de mélodieuses et entraînantes symphonies. La lorette qui s’était traîtreusement introduite ici, ne s’arrête plus au jardin du Palais-Royal; aussi, assis devant le Pavillon du café de la Rotonde, on peut aisément suivre les caprices de ses méditations ou de sa fantaisie, sans être persécuté par les séduisantes avances de ces femmes maudites.

Le jardin occupe un parallélogramme régulier de 230 mètres sur 100; au milieu, deux parterres embellis par un bassin circulaire à jet d’eau en gerbe, donne de la fraîcheur aux beaux arbustes disposés artistement. On y voit deux copies de Diane et de l’Apollon du Belvédère, une nymphe blessée par un serpent, de Nanteuil, un Enfant jouant avec une chèvre, par Lemaire; un Baigneur, par Despercieux. N’ayant pu obtenir l’autorisation de visiter l’intérieur du Palais, habité actuellement par le prince Jérôme, nous continuerons notre promenade, en passant par le jardin des Tuileries, où il faudra bien nous arrêter un moment pour rappeler son histoire. Tout ici-bas compte un passé ; qui peut se dire: j’aurai un avenir?

Le plus riche, le plus magnifique jardin qui soit au monde, c’est le jardin des Tuileries. Quelles impressions ne produisit pas sur nous la vue de cette grille aux traits dorés lors de notre premier voyage à Paris! Il nous semblait que notre esprit, empreint d’images fantastiques trompait nos yeux; ces merveilles nous éblouirent, et si les gamins qui jouaient sur les trottoirs ne nous avaient montré, par leurs joyeux «esbattements,» la réalité tout entière, nous nous serions cru dans le royaume d’Armide, ou, tout au moins, à la cour des sultans des Mille et une Nuits. Les voltigeurs de la garde, placés en sentinelles vigilantes, à chacune des portes du jardin, attristèrent cependant notre humeure d’ordinaire joyeuse. Pourquoi ces soldats? Quels sont donc les dangers qui menacent ces têtes si chères à nos cœurs et auxquelles nos suffrages unanimes ont confié les destinées de la France? La garde défend, et Napoléon III a-t-il besoin de défenseurs! Ne sommes-nous pas tous pour veiller sur cette vie si précieuse. Notre Empereur est notre maître, et, en sujets fidèles, notre premier devoir n’est-il pas de lui rendre en amour et en dévouement le faible tribut de reconnaissance que chacun des jours de son règne glorieux mérite à tant de titres? — Nous n’avions pas encore lu l’histoire des Tuileries, quand, dans notre primitive ignorance, nous ne pouvions pas comprendre la nécessité de cette précaution, aussi ancienne que notre pays, et dont nous reconnaissons malheureusement, tous les jours, la nécessité.

Le roi Henri IV ordonna que, pour embellir les abords du palais des Tuileries, un jardin conçu dans des proportions grandioses, s’étendît sur une longueur considérable au-devant de la façade principale. Dès le principe, il contenait un bois, un étang, une volière, une étroite orangerie, des parterres, une ménagerie, un labyrinthe et un théâtre. La scène d’un théâtre, n’est-ce pas là où s’étalent, aux feux de la rampe, les inextricables mystères du monde, et où nous apprenons, par les sujets qu’on y représente, à détester le vice, à aimer la vertu, enfin, à connaître et à juger les hommes à leur valeur exacte!...

Outre cela, il y avait encore une garenne, dont Louis XIII disposa en faveur de Renard, valet de chambre fin et dévoué du commandeur de Souvré. Renard s’engagea à défricher ces terres et à les couvrir de plantes rares et de fleurs recherchées. Satisfait des dispositions qu’il adopta, le roi permit à Renard d’ouvrir, dans le jardin, un cabaret qui ne tarda pas à gagner de la renommée, et dont parlaient avec éloge et considération les gentilshommes désordonnés qui menaient bon train l’existence, sous la minorité de Louis XIV.

En même temps que Lavau restaurait le Palais, Le Nôtre fut chargé de remanier ce qui avait été fait précédemment dans le jardin. Rien ne dut résister à la volonté aussi absolue qu’intelligente de l’architecte. On abattit plusieurs maisons étroitement situées sur les avenues; on alla même jusqu’à faire disparaître l’hôtel de Mlle de Guise, petite-nièce du cardinal de Lorraine. — Une pente de 1 mètre 75 centimètres, dans le sens de la largeur, fut habilement masquée par un talus imperceptible, et, de chaque côté, on établit une terrasse gracieuse qui ne contribuait pas peu à donner une élégance de plus à l’ensemble du jardin.

La Convention nationale décida que l’allée princicipale devait être élargie, et la terrasse des Feuillants, située à droite des Tuileries, replantée sur toute sa longueur. Dans chacun des massifs, on trouve encore une salle de verdure terminée par deux hémicycles de marbre blanc du plus charmant effet. Robespierre avait donc parfois d’excellentes idées. C’eût été, peut-être, un architecte de mérite?

L’empereur Napoléon 1er ne voulut pas passer sur le trône, sans laisser, dans ce jardin, des traces de son goût aussi épuré que délicat, et, comme il avait fait partout, il modifia les irrégularités du plan général. Le père d’un peuple ne doit pas tant seulement s’intéresser au bonheur et à la prospérité de son pays, il faut encore qu’il veille, avec un soin vigilant, à la conservation des propriétés et des édifices publics, pour marier ensemble l’utile à l’agréable.

La Restauration ne changea rien à ce qui avait été fait avant elle. On alla chercher, dans les ateliers des sculpteurs, des statues colossales, décorations indispensables aux allées longues et larges de ce jardin sans pareil. Le règne de Louis-Philippe fit beaucoup pour cette riche promenade. La terrasse située devant le pavillon de l’horloge fut remplacée par des plates-bandes, où fleurissent les plantes des premières graines. Ces sentiers, tenus avec un soin attentif, ne peuvent pas être visités en détail. L’entrée est réservée aux hôtes du palais.

Une barrière grillagée sépare ces allées étroites du reste du jardin. Ajoutons, pour être aussi complet que possible, que trois bassins, placés en droite ligne avec l’avenue des Champs-Elysées, décorent la partie la plus animée, et où s’arrêtent quelquefois les équipages de la cour. Le bassin central est le plus important par ses grandes proportions. C’est à peine si un enfant habile dans l’art de manier la fronde, peut, avec une pierre de petit appareil, franchir la prodigieuse distance qui le sépare de l’autre bord.

Énumérons maintenant les principaux ouvrages de sculpture qui peuplent cette promenade. Cela fait, nous irons parcourir rapidement les salles du château.

On se tromperait fort en croyant que ces nombreuses statues sont toutes des chefs-d’œuvre. Il y en a de plus ou moins bien réussies, comme partout ailleurs. Les unes se font remarquer par d’excellentes qualités, les autres ne mériteraient pas, par leurs défauts, d’être exposées aux yeux du public qui fréquente cette promenade. La nullité ne trouve-t-elle pas toujours, à force d’intrigues et de protection, une petite place sous le soleil? Et cette place, c’est souvent un artiste qui meurt de misère, qui y aurait droit!

Devant le château, sur le piédestal d’honneur, sont deux bronzes fondus par les frères Keller sur des modèles antiques: le Rémouleur et la Vénus accroupie, autrement nommée, quelquefois, la Vénus à la tortue. Vis-à-vis le pavillon de Flore, nous avons admiré une statue de marbre blanc due au ciseau habile de David (d’Angers), représentant les traits de Talma. On assure que cette image du grand acteur est très-ressemblante. Sur le devant du jardin particulier, on remarque encore un Faune flûteur, de l’immortel Coysevox, une Hamadryade du même; une Vénus à la Colombe, surtout, de Guillaume Coustou. — A chaque côté de l’entrée de la terrasse du bord de l’eau, sont accroupis deux lions, du célèbre Barye. Ces bronzes, aux proportions naturelles, sont, de l’avis des connaisseurs, deux vrais chefs-d’œuvre.

Autour du rond-point du bassin principal, deux morceaux précieux méritent toute l’attention des étrangers: Énée enlevant son père Anchise, et Lucrèce et Collatin, de Pierre Lepautre, artiste français du XVIIIe siècle, fils d’Antoine Lepautre, l’habile architecte qui construisit les deux ailes du château de Saint-Cloud, et que Monsieur, frère de Louis XIV, nomma son architecte particulier. N’oublions pas de mentionner un Prométhée, de Pradier, le Rhône et la Saône, de Coustou , et, enfin, les deux pilastres de l’entrée principale, ornés de deux groupes équestres dus à l’ébauchoir de Coysevox. Ces deux groupes sont indignes de leur auteur. — Remontons le jardin, et entrons, sans plus tarder, dans le palais des Tuileries.

L’emplacement sur lequel est situé le palais de Tuileries fut, d’après les chroniques, choisi par Louise de Savoie, mère de François Ier. La gracieuse mais étroite maison qu’on y bâtit d’abord, au lieu appelé les Sablonnières, et, plus communément, les Tuileries-Saint-Honoré, devint le petit séjour de la Reine-Mère, en raison même de son éloignement du Paris élégant et du Palais des Tournelles, où se tenait la cour. Les bâtiments primitifs et les terrains spacieux des Saisonnières furent achetés par François Ier au sieur Nicolas de Neuville de Villeroi, chevalier titulaire des finances et audiencier de France.

A peu de temps de là, le petit séjour passa en usufruit à Jean Thiercelin, maître d’hôtel du Dauphin. La Couronne ne rentra en possession de cette antique habitation royale qu’en 1564, alors que Catherine de Médicis, une autre Reine-Mère, son palais des Tournelles ayant été démoli, eut ridée de s’y établir, accompagnée de ses ministres et de ses courtisans. C’est à Philibert Delorme que fut confié le soin de construire, sur les bords du fleuve, un château de plaisance. Il se mit à l’œuvre la même année; Catherine mit à sa disposition les ouvriers les plus habiles, et malgré que le trésor eût eu déjà à souffrir de ses caprices inconsidérés, elle fit venir d’Italie les artistes les plus en renom.

Philibert Delorme éleva d’abord, au centre de ces nouvelles constructions, un pavillon grandiose surmonté d’un dôme, d’un contraste assez déplaisant avec l’architecture adoptée dans l’ensemble du château. Le rez-de-chaussée que chacun peut encore admirer à son aise, toutes les fois que l’Empereur est absent de Paris, était percé, dans le milieu, d’une porte à plein - cintre avec un fronton circulaire, remplacée, depuis, par une arcade élégante, qui donne passage de la cour extérieure au jardin. — A la place de la fenêtre du milieu, au premier étage, était un panneau-massif entouré de moulures et de chambranles à consoles, supportant une légère galerie et des écussons.

Comme encadrement, l’architecte avait établi, de chaque côté, deux pilastres composites à l’aplomb des colonnes du rez-de-chaussée, surmontées d’un entablement orné d’une frise légère. Sur chacun des quatre angles laissés vides par le retour de l’attique, était un campanile orné de sculptures et percé d’une fenêtre. C’est sous Henri IV que l’harmonie de ce pavillon fut détruite par Ducerceau, qui construisit le Pavillon de Flore et commença la galerie sur le quai. C’est lui aussi qui élargit les proportions du Pavillon de l’Horloge et qui substitua, plus tard, le toit quadrangulaire que nous voyons encore de nos jours, plus en rapport avec le reste du château, empreint de l’architecture des siècles anciens de l’histoire grecque.

Dans ses livres, que nous avons consultés, Philibert Delorme parle très-souvent de l’escalier qui occupait le pavilion du milieu. Cet escalier avait trois mètres de largeur, tournait, à droite, au premier étage, était bordé d’une rampe suspendue, et, sur son milieu, on avait ménagé un espace vide. Les pierres étaient toutes d’une forme particulière et coupées entre elles avec autant d’originalité que de justesse et de symétrie.

Lorsque Henri IV conçut, dans son vaste génie, le projet plus vaste encore, peut-être, de joindre le Louvre aux Tuileries, il existait, comme nous l’avons dit, du côté du Pavillon de Flore, une aile assez avancée qui montrait la place que devait occuper, plus tard, la galerie sur le quai. Ducerceau continua le travail commencé et espérait atteindre la galerie de jonction. Cette œuvre ne fut exécutée par lui que jusqu’au guichet de Lesdiguières. C’était à Thibaut Métézeau qu’était réservé le soin de terminer cette partie importante de cet immense édifice.

Louis XIV trouva les Tuileries dans cet état incomplet à son avènement sur le trône. Il chargea Louis Levau et son gendre, François d’Orblay, de régulariser ces constructions. Levau compléta le Pavillon de Bullant, situé au nord, construisit le pavillon Marsan et la courte galerie qui le rejoint au pavillon de Bullant. Il suivit, sans y rien changer, les dispositions que ses prédécesseurs avaient adoptées du côté de la rivière, et ne fut pas autre chose qu’un copiste servile, sans initiative; ses travaux ne sont empreints d’aucun cachet original.

Mais s’il ne pouvait prétendre à égaler ni Philibert Delorme ni Ducerceau, Levau, savant profond et entendu dans son art, corrigea le dôme circulaire du pavillon de l’Horloge, et fit un dôme carré d’une élégance moins banale et plus relevée. C’est à lui qu’on confia la distribution intérieure de tous les appartements des Tuileries, dont les peintures et les décorations sont dues au talent et à l’habileté de Banel, Cotella de Meaux, Nicolas de Loir, Girardon, Berthod Flamel, Francisque Millet, Nicolas Coypel, Noiret de Nancy, Hyacinthe Rigaud et Louis Lesambert. On avait représenté, dans presque tous les sujets qui ornaient les plafonds, Anne d’Autriche sous les traits de la déesse Minerve. Les flatteurs ne sont pas à l’abri de la loi commune, mais la flatterie est comme le phénix: elle renaît tous les cent ans de ses cendres!...

Ayant occupé sa jeunesse à vivre gaîment à Saint-Germain, au Palais-Royal et à Vincennes, Louis XIV se retira à Versailles, où, comme chacun le sait, des frivolités et des caprices le distraiyaient dans son ennui. L’homme vicieux et qui n’ose avouer à personne ses irritantes passions, aime toujours de n’avoir pour témoin que la belle nature; celle-ci ne manque pas de courtoisie et de sourires, sitôt que le plus petit rayon de soleil vient caresser son front serein comme l’espérance et les illusions de l’amour. Il essaya, néanmoins, de donner suite au projet de Henri IV, projet qui consistait à réunir le Louvre aux Tuileries. Quelques maisons et des jardins aussi improductifs que les plaines du Sahara, situés entre les deux palais, devinrent la propriété de l’Etat. C’est à cette époque qu’on résolut de masquer l’irrégularité qui existait dans leur parallélisme par un arc de triomphe qui s’éleverait en avant du pavillon central des Tuileries. Perrault dressa les plans de cet arc de triomphe; mais soit par cabale, soit par intrigue, on en confia aveuglément l’exécution à l’architecte Levau.

Louis XV, plus débauché encore que le royal époux de Mme de Maintenon, fixa, lui aussi, sa résidence à Versailles, et ses apparitions aux Tuileries furent si courtes et si rares, qu’il n’eut pas le temps de s’occuper des améliorations nécessaires à la conservation, à l’élégance, à l’amélioration des bâtiments du château.

C’est Napoléon qui, le premier, habita d’une façon stable et régulière ce magnifique palais; il dégagea le jardin, les allées des Feuillants et le pavillon Marsan, en faisant percer la rue de Rivoli. C’est à lui aussi que nous devons la cour intérieure, dite cour d’Honneur ou du Carrousel.

Sans les traces infâmes que lui laissèrent les insensés révolutionnaires de 1830, inconséquents insurgés de 1848, Louis-Philippe aurait trouvé les Tuileries a peu près telles que Napoléon les avait laissées quinze années auparavant. Ce roi, dont la France gardera longtemps un précieux et durable souvenir, grâce à son gouvernement aussi sage qu’éclairé, ne manqua pas de vite s’apercevoir de l’insuffisance de ce monument, et de l’inintelligente distribution intérieure. Le chef de la branche cadette, c’est M. Fontaine qui nous l’apprend dans son grand ouvrage sur les Tuileries, voulait non-seulement compléter la jonction des deux palais, mais encore élever de nouvelles Tuileries pour loger dans un même centre les ministères et les employés attachés à leur service. — Ce projet ne fut pas mis à exécution pour des motifs illusoires.

Un mot sur l’histoire des Tuileries:

Le 6 octobre 1789, la garde nationale et le peuple allèrent à Versailles chercher le roi et sa famille pour les conduire à Paris. Quelques jours auparavant une troupe de comédiens s’était installée dans le palais et réjouissait les curieux avides de spectacle par des représentations nocturnes, dont les pantomimes italiennes faisaient tous les frais. Les comédiens génois cédèrent la place au saint Louis du XVIIIe siècle, et tout le monde de s’écrier: «Nous ne manquerons plus jamais de pain, nous avons amené le boulanger, la boulangère et le petit mitron.» Toute la journée les alentours des Tuileries, les rues, les places, les jardins furent envahis par la foule qui prouvait, par ses fêtes et ses jeux, la satisfaction produite par le retour de Louis XVI au milieu de ses bons parisiens et cette promesse bienveillante du roi:» Je ferai désormais à Paris ma demeure habituelle!»

Le 19 du même mois, l’Assemblée constituante vint s’établir dans la capitale; elle siégea d’abord à l’archevêché attendant que le manège des Tuileries, habité depuis 1770 jusqu’en 1782 par la Comédie-Française, eût été mis en état de servir de local à ses séances .

Nous passons sans nous y arrêter sur les cent contes divers que des écrivains ingénieux, ou peut-être même en quête de nouvelles intéressantes et curieuses, ont imaginé pour amuser et distraire leurs lecteurs. L’épisode de l’armoire de fer n’est pas, sans doute, dénuée de tout fondement et nous pouvons y croire en partie, car elle eut pour conséquence la tentative d’enlèvement projetée par les officiers des grenadiers de service, anciens gardes-françaises, qui s’étaient introduits dans le palais sous prétexte de défendre le roi. Quelques mois après, un essai plus terrible par ses conséquences éclata, et le 20 juin couronna les complots révolutionnaires de ces huit cents gentilshommes dont l’histoire a conservé le nom et qu’elle appelle avec une impartiale sévérité : Les chevaliers du poignard.

Le pleuple déborda dans les Tuileries cinquante jours après.

Il y venait non pas pour se venger, mais pour immoler à sa rage féroce une noble victime dont le sang répandu sur le pas de l’échafaud de la place de la Concorde, est une infamante flétrissure, que tous nous portons sur notre front, et qui jamais ne s’effacera.

N’ayant pas à nous occuper des événements qui suivirent cette date mémorable (10 août), nous dirons, comme chacun le sait, que, le 10 mai 1793, le château des Tuileries devint le siège de la Convention nationale. Sur le lieu où s’élevait la salle des machines, on construisit une salle des séances improvisées. De l’avis de Prud’homme, c’était un parallélogramme étroit qui ressemblait, non à un sanctuaire des lois, à l’aréopage de la république, mais à une vaste école de droit à l’usage de quelques juristes. L’ancienne chapelle, qui fut convertie en temple de la liberté, séparait la chambre des séances des bureaux. C’est ici que durent se passer les plus terribles et les plus désolantes journées de cette époque. Dans ces salons richement décorés, chantaient, criaient, les hommes du pouvoir dont la tête superbe ne quittait jamais le bonnet rouge qui la surmontait. Du haut de ces fenêtres à l’élégante architecture, Robespierre, Marat, Danton assistaient aux supplices que les amis de la liberté et du progrès en toutes choses faisaient subir à l’ancienne noblesse et à la nouvelle bourgeoisie honnête et fidèle, à l’auguste Louis XVI, qui, au fond d’un noir cachot, attendait, ses lèvres attachées à un crucifix, les dernières volontés de ses juges inhumains et injustes.

A la Convention succéda le conseil des anciens; le conseil des Cinq-Cents siégeait dans le manège. Le 19 février 1800, Bonaparte, alors premier consul, vint s’y installer. La majeure partie de la grande galerie était réservée au conseil d’État; Cambacérès habitait l’hôtel d’Elbeuf, situé sur la place du Carrousel. On détruisit la salle de la Convention, les bâtiments qui bordaient la cour des Suisses, la cour Royale et la cour des Princes pour ouvrir une seule et vaste cour très-spacieuse, qui servit de champ de manœuvre militaire. Le Carrousel fut aussi considérablement agrandi. En même temps, on éleva à la gloire de l’armée française, dans l’axe du pavillon de l’Horloge, un arc de triomphe sur le dessin de MM. Perrier et Fontaine. La rue qui partait du Louvre passait sous cet arc de triomphe et venait aboutir aux Tuileries. C’était une nouvelle amélioration en faveur de la jonction de ces deux magnifiques palais, où l’on peut dire, que se fait l’histoire de France.

Les fêtes du mariage de Napoléon avec Marie-Louise et celles de la naissance du roi de Rome, semblaient présager de beaux jours à ce château, spectateur impassible des terribles événements dont, grâce à Dieu, le retour ne nous est pas promis. Mais 1814 vient de sonner! Voici encore un nouveau maître que le temps sur son aile rapide porte avec lui. Le 29 janvier, l’Empereur fait ses adieux à ses chers soldats, compagnons de ses victoires, de ses luttes, de ses vives et énergiques résistances. Deux mois après, l’Impératrice et son fils, dont la diplomatie devait trop vite disposer, quittent les Tuileries, et, le 3 mai, le roi Louis XVIII s’établit à leur place. Cette résidence... provisoire dura dix mois et demi (19 mai 1815).

Rentré le 20 mai au château, Napoléon l’abandonne le 12 juin pour aller prendre le commandement de l’armée à Waterloo. Le gouvernement provisoire en confie la jouissance à Fouché, le 23, et, enfin, le 8 juillet, Louis XVIII revient tout craintif prendre possession du palais, pour y régner neuf ans et y mourir sans gloire pour lui, et sans laisser un souvenir de quelque valeur, au pays qu’il a gouverné en paresseux.

Le passage de Charles X ne fut marqué par aucun changement digne d’être constaté. Il aimait peu d’entendre parler des réparations projetées par ses architectes, si bien que pour ne pas détruire un moment sa tranquillité ordinaire, il conserva le corridor en charpente légère que son frère avait fait construire, sur la terrasse, devant le jardin, pour se rendre, sans fatiguer ses jambes faibles et malades, de ses appartements à la chapelle et à la salle de spectacle.

Le 29 juillet 1830, après quelques heures d’un siège en miniature, le peuple s’empara de nouveau du palais et y rentra en vainqueur. Quatorze mois se passèrent sans que les Tuileries fussent habitées. Louis-Philippe devenu roi par l’assentiment unanime, craignant que la mauvaise influence de ce château ne contrariât la prospérité de son règne, continua d’habiter le Palais-Royal. Ce ne fut que le 16 octobre 1831 qu’il se décida à s’y établir définitivement, après avoir fait approprier l’intérieur aux nécessités de la résidence de sa nombreuse famille.

Voici ce que dit M. Julien Lemer dans les dernières pages de sa petite brochure sur les Tuileries .

«Dans ce château des Tuileries, vécut pendant plus de 16 années, cette famille qui a laissé d’impérissables souvenirs. Trois fois elle fut éprouvée par de terribles catastrophes; elle y porta le deuil de trois de ses membres: le duc d’Orléans, la princesse Marie, grande artiste et noble cœur, la sœur du roi, madame Adélaïde, jusqu’au jour où le reflux de la révolution la rejeta du palais où le flux l’avait apportée. Le 24 février 1848, les fils du peuple de 1830, les petits-fils du peuple du 10 août entrèrent aux Tuileries par le Carrousel, au moment où le roi en sortait par le jardin.

» Des scènes analogues à celles de 1830 se passèrent dans l’intérieur. Toutefois, on crut un instant avoir à craindre pour la conservation du monument, et, pour le sauver de toute mutilation, on eut l’idée de le consacrer à un HOSPICE DES INVALIDES CIVILS. Le bruit se répandit dans Paris qu’une véritable armée d’occupation s’était emparée du château et menaçait la tranquillité publique. Trois cents hommes armés y avaient en effet établi leur résidence; mais, loin de refuser d’en sortir, ils demandaient qu’un pouvoir régulier les déchargeât du dépôt dont ils avaient pris la garde; ils défilèrent en bon ordre devant l’état-major de la garde nationale qui s’installa à leur place.

» L’état-major de la garde nationale occupa à peu près seul les Tuileries pendant environ quatre années. En 1849, on fit dans les grandes salles l’exposition de peinture; mais de nombreuses réclamations s’élevèrent contre le choix de ces salons mal éclairés et distribués d’une façon peu commode pour la circulation d’un nombreux public. Un instant il fut question d’y transférer la bibliothèque de la rue Richelieu, mais le château était destiné à redevenir encore le théâtre des pompes officielles et des splendeurs gouvernementales.»

Le 25 janvier 1852, le président de la République inaugura le palais par un bal donné dans la salle des maréchaux; deux mois plus tard, le 29 mars, il y fit l’ouverture de la session du Corps législatif; enfin, au mois de mai, à l’occasion de la distribution des aigles, il y donna une grande fête dans cette jolie salle de spectacle, qui a été témoin du couronnement de Voltaire et de la première représentation du Barbier de Séville de Beaumarchais.

Depuis 1852, les fêtes de la cour se sont multipliées au château des Tuileries, résidence habituelle de l’Empereur, de l’Impératrice et du jeune Prince Impérial. Les pièces du premier étage que nous avons été admis à l’honneur de visiter, sont aménagées avec un luxe sévère du plus bel effet et qui imposerait par lui-même un sentiment de respect, si, en entrant dans ses admirables et vastes salles, on ne se rappelait tous les événements que nous venons de retracer au courant de la plume.

LE LOUVRE.

Après avoir sommairement parcouru l’histoire si variée des Tuileries, entrons dans le vieux palais du Louvre.

Bien que le nom de Louvre ait été officiellement prononcé pour la première fois en 1204, le palais qui, auparavant n’était qu’un château-fort, aux fortifications imprenables, était, dès le XIIIe siècle très-ancien, puisqu’on commença à s’occuper vers cette époque de le reconstruire. La fameuse et grosse tour du Louvre fut élevée sous le règne de Philippe-Auguste, selon M. Vitet, au milieu d’une cour carrée, qui existe encore, et sur laquelle nous avons souvent admiré l’ensemble gigantesque de ce magnifique monument.

Le Louvre, après la mort de Philippe-Auguste, fut abandonné jusqu’à saint Louis. Tout en embellissant le palais de la Cité et le château de Vincennes, Louis IX construisit dans l’aile occidentale du Louvre une vaste galerie à laquelle il donna son nom. Charles V remplaça la forteresse par un palais bien disposé ; rien ne fut changé à l’ancien périmètre, mais il l’exauça de cinq toises environ; il perça des fenêtres et y ajouta de nouvelles tours élevées et gracieuses. Raymond du Temple, architecte distingué, construisit sur l’ordre de Charles V et du côté d’une façade intérieure, un escalier en vis; les greniers, les chambres de dégagements ajoutés au palais du Louvre, furent reliés aux écuries et aux maisons de plaisance par des jardins un peu resserrés, mais qui faisaient un contraste avec les sombres murailles restées debout du vieux château des Carlovingiens. — C’est aux Tournelles, comme chacun sait, que vécurent, pendant leur passage à Paris, Louis XI, Charles VII, Louis XII et François Ier, à qui nous devons le Louvre moderne, et l’exécution des plans, peut-être confus, qu’il laissa en mourant à son fils Henri II.

A la nouvelle de l’arrivée prochaine de Charles-Quint dans la capitale de la France, l’idée vint à Francois Ier d’abattre et de réédifier le palais de ses ancêtres. Quelques heures d’observation lui suffirent pour comprendre que ce palais tomberait bientôt en ruine, et qu’il ne fallait pas laisser empirer la situation. Le plan de Serlio fut rejeté et celui de Pierre Lescot eut la préférence. Les travaux commencèrent en 1541 et, par respect pour Philippe-Auguste, on conserva sans y rien changer, les solides fondements sur lesquels repose encore de nos jours, la partie du Louvre qui s’étend du côté du pavillon de l’Horloge au Musée.

A la mort de François 1er, en 1547, les constructions sortaient à peine de terre, et le projet n’était pas définitivement arrêté. Sous Henri II, l’architecte habile termina l’aile de l’Ouest et conduisit jusqu’aux deux tiers celle du Midi. — Catherine de Médicis, ayant résolu d’abandonner le triste et incommode château des bords de la Seine, vint habiter la partie de l’ancien Louvre que la pioche des ouvriers n’avait pas eu le temps de démolir. L’aile du Nord et celle de l’Est, encore debout, obtinrent quelques légères réparations. On joignit le château-fort aux galeries commencées par François Ier et son fils, et la reine-mère campa deux ans dans cette étrange demeure. Voulant se donner un palais digne d’elle et de son nom, elle demanda à l’Italie un architecte que Sauvai appelle Chambiche, pour lui confier l’exécution du bâtiment qui s’avance vers le quai.

Charles IX et Henri III ne firent rien de remarquable et passèrent sur le trône sans avoir même le temps de modifier les irrégularités de ce qui avait été fait précédemment. Il était réservé au grand Henri IV. de changer toutes les dispositions défectueuses que des artistes sans expérience ou incapables de concevoir un tel projet avaient adoptées du consentement unanime.

Durcerceau, homme d’un savoir profond, fut choisi par le roi pour doter la ville de Paris d’un palais sans rival. Toujours fidèle aux dieux qu’il adorait, celui-ci ne tint aucun compte des plans de son prédécesseur et il s’empressa de substituer aux fines colonnettes les lourds et épais pilastres corinthiens du pavillon de Flore et de la galerie qui s’étend de ce pavillon au guichet de Lesdiguières. Ayant quitté brusquement la France à quelque temps de là, le peintre du roi, Etienne Dupeyrac, acquit sa succession, et puis ensuite, ce fut Thibault Métézéau.

C’est à Dupeyrac et Métézéau que nous devons la galerie qui part du guichet du Carroussel et finit au Musée. Nons n’y trouvons rien de bien digne d’être décrit.

Henri IV fut assez heureux pour voir cette grande construction terminée. Mais néanmoins, malgré les bonnes intentions de chacun, l’ensemble ne présentait pas un tout homogène et uniforme. Les styles architecturaux étaient indifféremment mêlés. Lemercier, attaché au service du cardinal de Richelieu, démolit sans pitié la façade du nord et de l’est pour mettre à nu l’œuvre de Pierre Lescot, car, à cette époque, tout le monde parlait avec respect de ses connaissances. Entreprenant, mais d’une rare inconstance, Lemercier présenta un dessin à Richelieu par lequel il s’appuyait surtout sur les réparations et les changements à faire. Son projet manquait d’originalité et tombait dans le commun.

Passons, sans nous y arrêter, sur les années qui nous séparent de l’avènement de Louis XIV, ce glorieux représentant de la monarchie, et arrivons aux architectes Louis Devaux et François Debay, qui, en 1660, furent chargés de réaliser la pensée toujours présente à l’esprit clairvoyant du roi.

La tour de Charles V disparut, et, sur l’emplacement de l’hôtel du connétable de Bourbon, sur celui des hôtels d’Aumont, de Créquy, de Longueville, de la Force et de Villequiers, le peuple salua les premières assises de la façade qui longe la Seine.

Vis-à-vis Saint-Germain-l’Auxerrois, on éleva cette splendide colonnade, œuvre enviée par toutes les capitales rivales, et due à la féconde imagination du médecin Claude Perrault. Les colonnes appartiennent à l’ordre corinthien; la façade a 167 mètres sur 28; la cymaise du fronton se compose de deux pierres uniques de 18 mètres de long sur 2m 50 de large; le bas-relief du fronton contient quatorze figures de 3 mètres de proportion, représentant Minerve, la Victoire et les Muses chantant les louanges de Louis XIV. Le bas-relief qu’on remarque sur la porte du milieu est de Cartelier; c’est une Renommée sur un char distribuant des couronnes.

Mais, dégoûté du Louvre par les interminables lenteurs de ses architectes, Louis XIV s’occupa désormais spécialement de Versailles, où, du reste, il avait toujours eu le projet de fixer sa résidence, car ses nombreuses amours avaient besoin d’un asile sûr et tranquille pour captiver son impatience naturelle et la bouillante précipitation dont déjà il avait donné des preuves en maintes circonstances. La colonnade terminée, il fallait cependant exhausser la façade de la même aile qui donne sur la cour, pour que les deux côtés fussent en harmonie et d’un coup d’œil satisfaisant. Ces améliorations terminées, les ouvriers rentrèrent dans leurs pénates, et le roi ne revint que très-rarement à Paris. Après plus de cinquante années, les travaux furent repris en février 1755. Pour mettre à niveau les façades du midi, de l’est et du nord, l’architecte Gabriel compléta celle du bord de l’eau et termina les trois étages que Perrault avait élevés sur la cour. Louis XVI aurait sans doute marqué son passage au Louvre si la Révolution ne l’avait forcé à renoncer à son projet; mais Napoléon 1er, à peine au pouvoir, décréta l’achèvement définitif de ce palais et sa réunion aux Tuileries. Les deux plus célèbres artistes de cette époque, Percier et Fontaine, chargés de cette tâche aussi importante que difficile, se mirent à l’œuvre en 1803, quoique, selon eux, dit M. L. Vitet, pour être bien mariés, ces deux palais avaient absolument besoin de faire ménage à part.

Jusqu’en 1814, les constructions marchèrent lentement. La galerie de la rue de Rivoli fut cependant poussée avec activité. De ce côté, elle s’étendit du pavillon de Marsan jusqu’à la rue de Rohan; mais les travaux projetés vis-à-vis le Musée n’avaient leur place marquée que par un amas de ruines.

La Restauration et Charles X laissèrent l’extérieur tel qu’ils l’avaient trouvé. Charles X se contenta d’orner l’intérieur de riches décorations, créa le Musée qui porte encore son nom, et bâtit deux mesquines travées au septentrion.

Le gouvernement de 1830 arrivait avec l’intention bien arrêtée d’achever cette gigantesque entreprise. Mais le projet de Louis-Philippe ne se réalisa point, et les hommes de février 1848, qui, eux aussi, voulaient s’essayer vers le même but afin de donner à la république un Palais du peuple, ne laissèrent ici, comme en tout autre endroit, de souvenirs durables. 11 était réservé à l’empereur Napoléon III, qui veut rendre son règne aussi immortel que le souvenir de son dévouement pour la France en des temps difficiles; il était réservé, dis-je, au souverain qu’une pensée de progrès dirige sans cesse, et qui restera toujours présent à notre mémoire, de réunir le Louvre aux Tuileries, et de donner aux constructions commencées par grand nombre de ses prédécesseurs, un relief et une élégance qui en font d’admirables chefs - d’oeuvre, dont chaque pierre restera dans les siècles futurs pour consacrer la gloire de son règne et l’incontestable supériorité artistique d’une époque que les immobiles et les retardataires décrient parce qu’il ne leur est pas permis de la comprendre.

Nous garderons le silence le plus complet sur le nouveau Louvre; laissons parler M. Théophile Gautier, passé maître dans l’art de la critique et de l’appréciation consciencieuse:

«Derrière l’immense enchevêtrement d’échafaudages dont la complication et la hauteur font penser à une Babel réussie, dit-il, le nouveau Louvre s’élève avec une rapidité qui tient de l’enchantement . Déjà, à travers les poutres et les escaliers montés et descendus par un peuple de travailleurs, on devine vaguement les profils du gigantesque édifice, plus grand que les palais tant vantés de Ninive, de Palmyre et de Rome.

» Ce qui semblait impossible s’accomplit sous l’impulsion toute-puissante d’une volonté suprême; l’encre de Chine est à peine séchée sur le plan de l’architecte, que les pierres se taillent, se mettent en place et réalisent un rêve que l’on a regardé longtemps comme chimérique, à moins de consacrer des siècles à son exécution. Un coin du nouveau Louvre est fini!

» Là commence le Louvre de Napoléon III, comme au pavillon de Lesdiguières finit le Louvre de Henri II. Une autre architecture succède aux frontons alternativement cintrés et triangulaires de Louis XIV. On n’a pas cherché à adoucir la transition, mais plutôt à la faire oublier par un contraste brusque qui occupe et distrait l’œil. Une raison de parallélisme motivait d’ailleurs ce pavillon, dont le pendant se trouve de l’autre côté de la place, à une assez grande distance, toutefois, pour qu’il suffise de la symétrie générale sans reproduction identique des détails.

» La variété dans l’unité est le caractère de toute bonne architecture. Le promeneur, dont le regard guette sur la ligne opposée des toits du Louvre un équivalent de l’élégant clocheton du pavillon Lesdiguières, est satisfait, et, s’il approche, il n’a pas l’ennui de rencontrer une contre-partie et en quelque sorte un surmoulage d’un objet déjà vu.

» Un comble écimé, surmonté d’un clocheton à jour, côtoyé de deux cheminées monumentales, historié d’une N couronnée et dorée, coiffe le pavillon, rompt heureusement la ligne horizontale du toit, et, sur son autre face, fait perspective au bout de la rue de Richelieu.

» Dans le fronton sont couchées, affrontées à l’écusson de l’Empire, deux statues allégoriques ailées, représentant l’Intelligence et le Travail, dont l’une défoule le plan du Louvre et l’autre tient une corne d’abondance. Auprès des deux figures sont placés divers attributs relatifs à l’architecture et à la sculpture, tels que ciseaux, maillets, équerres et aplombs.

» Plus bas, en dehors du groupe, assise dans ses ailes sur la volute d’un œil-de-bœuf qui coupe en deux le fronton de l’étage inférieur, une autre statue, d’un aspect noble et tranquille, s’appuie sur un sceptre et forme, avec les deux figures supérieures, une sorte de trinité sculpturée: c’est la France.

» Le mur où elle s’adosse est semé d’N et d’abeilles d’or. Les chapiteaux composites des colonnes et des zones d’arabesques qui marquent les étages répètent, parmi les acanthes et les entrelacements, le chiffre impérial, motif heureux, habilement imité de la façade du bord de l’eau, où l’H s’entremêle aux inépuisables fantaisies de la plus délicate ornementation.

» Napoléon III signe cette page du Louvre comme Henri II avait signé l’autre. Ce n’est pas la première fois, d’ailleurs, que le glorieux monogramme s’inscrit sur le monument.

» Trois ordres superposés s’appliquent à la façade; le premier, de piliers toscans à bossage en pointe de diamants; le second, de piliers corinthiens cannelés; le troisième, de colonnes composites. Au-dessus de l’arcade de la baie qui mène de la place du Carrousel à la rue de Richelieu, une tablette de marbre noir porte, écrits en lettres d’or, ces mots: Pavillon de Rohan.

» Un balcon de serrurerie capricieusement ouvragé, que Biscornette ne désavouerait pas, règne devant la fenêtre somptueusement encadrée du premier étage.

» Dans les tympans de l’arcade s’arrangent gracieusement deux nymphes, Victoires ou Renommées, d’une élégance qui rappelle Jean Goujon; des guirlandes de fleurs et de fruits, des trophées, des groupes de petits génies, profitant de chaque espace vide, complètent un ensemble de décorations auquel l’on pourrait peut-être reprocher un peu trop de richesse, si l’intention de l’architecte et des artistes n’avait été de faire un bijou de ce morceau, qui devait être découvert le premier.

» Quatre mois ont suffi pour bâtir, sculpter et ciseler ce délicieux pavillon, et, certes, la précipitation ne s’est fait sentir nulle part; le défaut serait plutôt l’extrême fini.

» Les trois statues du fronton, dues au ciseau de M. Dieboldt, ont la sérénité douce et gracieuse qui caractérise le talent de cet artiste. Leurs poses nobles et naturelles s’accommodent, sans effort, aux exigences de l’architecture. Elles sont à la fois vraies et décoratives, qualités difficiles à réunir.

» M. Dieboldt a fait aussi deux groupes d’enfant et d’attributs. Les figures des tympans de l’arcade du rez-de-chaussée, de M. Poitevin, sont très-jolies; si le temps avait passé son pouce dessus et les avait dorées de sa rouille, elles s’encastreraient aisément dans quelque portail de la renaissance.

» Maintenant, pourquoi ne nommerions-nous pas les ornemanistes qui ont exécuté ces fines arabesques, ces chapiteaux délicatement fouillés, ces guirlandes de fruits, ces groupes d’enfants?

» Il y a quelques jours, devant la merveilleuse façade en ruine du palais d’Othon Henri, à Heidelberg, nous cherchions en vain les noms des artistes inconnus qui ont élevé ce rêve de fée, qui semble aujourd’hui, au milieu des nappes de lierre et des touffes de fleurs sauvages, une création spontanée de la solitude; et nous regrettions de ne pouvoir suspendre notre admiration à quelque mémoire humble ou illustre.

» Aussi dirons-nous que les sculptures d’ornement de l’ordre du premier étage ont été faites par M. Knecht, celles de l’ordre composite du second étage par M. Hurpin; que MM. Désiré Hayon et Chambard ont sculpté les trophées et les panoplies, et MM. Carpaux et Gruyère, les deux groupes d’enfants représentant l’un la Navigation, l’autre l’Agriculture.

» L’aspect du pavillon est gai, riche, heureux. Sa blancheur charme et surprend. L’on n’est pas accoutumé à voir des chefs-d’œuvre neufs, et l’on ne réfléchit pas que les monuments admirés n’ont pas toujours eu la brune patine des siècles.

» Puisque nous voilà sur la place du Carrousel, essayons de deviner, à travers la forêt touffue des échafaudages, quelle sera la forme de la construction achevée. Dès à présent on peut la comprendre, tellement les travaux ont été menés avec activité.

» M. Visconti, saisi par la mort au début de ce gigantesque travail, le plus grand dont un architecte ait été chargé, n’a eu que le temps de tracer le plan d’ensemble, d’assurer les lignes générales.

» A lui l’honneur de la conception première; à M. Lefuel, son continuateur, le mérite des améliorations successives amenées par une étude approfondie, l’appropriation plus exacte des parties de l’édifice à leurs futurs emplois, l’invention perpétuelle des détails, le choix judicieux des ornements, toute une création dans la création même de Visconti.

» Le terrain sur lequel ont été bâtis, à plusieurs reprises et à diverses époques, les différents tronçons du Louvre, qu’il s’agit de relier ensemble et de rattacher aux Tuileries, offre de sensibles différences de niveau, dont les anciens constructeurs, insoucieux de l’effet général, ne se sont pas préoccupés.

» Il fallait, à tout prix, atténuer et masquer ces inégalités fâcheuses. C’est ce qu’on a fait avec beaucoup d’art, en rompant les lignes architecturales et en divisant le terrain en grandes proportions planes ou déclives.

» Ainsi, des Tuileries aux pavillons Rohan et Lesdiguières, ou, pour parler plus exactement, jusqu’aux angles des bâtiments encore enveloppés de charpentes, qui font saillie sur les espaces vagues, autrefois occupés par les rues du Doyenné, des Orties, de l’hôtel de Nantes et la rue de Rohan, le terrain descendra par une pente régulière et parfaitement de plein jalon, puis s’aplanira entre les nouvelles constructions, pour se relever du côté du vieux Louvre, qui fait face à l’arc de triomphe du Carrousel.

» L’espace vide sera rempli par deux squares entourés de grilles, soutenues par des hermès sculptés, et contenant chacun, au milieu de feuillages et de verdures, une statue équestre: l’une de Louis XIV, l’autre de Napoléon Ier. Une voie pour les piétons et les voitures, et traversant les deux pavillons centraux, les séparera. Vues du Carrousel, ces squares ne sembleront former qu’une seule masse verte. Ce sera pour l’œil un repos, pour l’architecture un repoussoir favorable, et aussi un moyen de dissimuler les défauts de parallélisme.

» Quelques arbres, mêlés aux monuments, en varient heureusement les lignes, et l’on a pu remarquer l’effet pittoresque que produisent, de l’autre côté de la rivière, les peupliers et les saules des bains Vigier, sur l’aile du Louvre qui aboutit au pavillon de Flore. Cette place s’appellera la place Napoléon III.

» Les bâtiments qui doivent l’entourer sont déjà montés jusqu’aux combles, et dans un état assez avancé pour juger de l’aspect qu’ils présenteront.

» Six pavillons, d’un style analogue à celui du pavillon central de la cour de l’ancien Louvre, trois à droite, trois à gauche, sont reliés entre eux par des corps de bâtiment, d’une architecture imitée de la face extérieure de cette même cour, qu’on apercevra au fond, au-delà des squares. Des surfaces tranquilles et sobres d’ornements, ménagées sur les parois, laissent leur valeur à la richesse de la corniche et à la sculpture des pavillons.

» Une galerie, formant terrasse de plain-pied avec le premier étage, et soutenue par des colonnes corinthiennes, règne tout autour de la place en passant à travers le rez-de-chaussée des pavillons, depuis l’aile de la rue de Rivoli jusqu’à l’aile du bord de l’eau. Sous ces arcades, les promeneurs ou les passants pourront s’abriter de la pluie et du soleil, et, par les temps les plus mauvais, franchir ce vaste espace à pied sec.

» Cette galerie ou ce portique, car c’est plutôt son nom, n’a d’égal comme grandeur que la colonnade du Bernin, autour de la place de Saint-Pierre de Rome. Il s’applique, en saillie, aux façades intermédiaires des six pavillons, et soutient, par sa projection bien accusée, des lignes qui, sans cela, eussent pu paraître pauvres.

» Au-dessus du chapiteau de chaque colonne s’élève une console à demi engagée dans la balustrade, et destinée à servir de socle à la statue de quelque nomme illustre ou utile, ce qui fera une sorte de panathénée des gloires de la France. Cette splendide décoration aura pour fond les parties les moins ornées de l’architecture, combinaison heureuse, qui évite à la fois la nudité et la surcharge.

» Les deux pavillons, faisant symétrie avec celui du vieux Louvre, seront ornés, à leur étage supérieur, de quatre groupes couplés de cariatides colossales soutenant un fronton sculpté. Leurs combles s’arrondiront en dôme à quatre pans, tandis que les toits des autres se couperont à angles droits.

» Une galerie à balustrade, entrecoupée de trophées et de groupes, régnera tout autour et formera la ligne extrême des corps de bâtiment. Les toits en retraite et les cheminées ne devront guère s’apercevoir d’en bas.

» Cette même partie contiendra, outre les salles pour l’exposition de peinture et de sculpture, la salle des Etats, des logements d’officiers de la couronne, un manège, des écuries et autres dépendances.

» L’autre partie sera occupée par le ministère d’Etat, le ministère de l’Intérieur, la bibliothèque du Louvre, reportée de l’endroit où elle est maintenant au pavillon central, dont le second étage sera consacré, d’après la bienveillante volonté de l’Empereur, à une exposition perpétuelle de tableaux et d’objets d’art, ayant pour but d’en faciliter la vente, et de mettre le public et les artistes en contact.

» En écrivant cet article, nous songions à la longue liste de rois, qui ont mis la main à ce Louvre interminable que nous verrons fini: François Ier, Henri II, Henri III, Catherine de Médicis, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, Pierre Lescot, Ducerceau, Cambiche, Dupérac, Lemercier, Lebrun, Levau, Claude Perrault, MM. Mercier et Fontaine, toute une dynastie de talents; et nous nous disions avec orgueil qu’un seul règne le terminerait.»

La barrière du Trône et celle de l’Etoile, séparées par une distance de près de 8 kilom., sont reliées l’une à l’autre par les rues de Rivoli et du Faubourg Saint-Antoine. La rue de Rivoli, jusqu’en 1851, partait de la place de la Concorde pour finir à la rue de l’Echelle. C’est sur ce terrain qu’avant 1802 on voyait encore les anciennes écuries du roi, la cour du Manège et les couvents des Capucins, des Feuillants et de l’Assomption. En 1851, on la continua jusqu’à la place Birague, pour livrer cette importante partie de cette large voie cinq ans après.

La régularité des lignes a fait disparaître les rues Saint-Nicaise, de Chartres, Saint-Thomas-du-Louvre, Froidmanteau, Pierre Lescot. Les monuments que l’on rencontre à son extrémité et quelques pas avant de prendre le nom du quartier qu’elle traverse, sont la caserne Napoléon, l’Hôtel-de-Ville, la Tour Saint-Jacques de la Boucherie. Mais passons à la rue de Richelieu.

Après que Richelieu se fut installé dans son palais, il fit démolir le mur de Paris jusqu’à la rue du Rempart. La porte Saint-Honoré abattue se retrouva quelques mois après à la hauteur de la rue de la Concorde; c’est sur l’emplacement de cette porte détruite qu’il ouvrit une rue nouvelle. Sous le régime révolutionnaire, la rue Richelieu changea son nom contre celui de rue de la Loi. Après l’avénement de Napoléon, les principaux théâtres: les Français, l’Opéra, Feydeau et Favart habitèrent ce quartier aristocratique. Il avait encore un établissement très en réputation et qui a augmenté sa célébrité : je veux parler de la maison de jeu de Frascati.

La fontaine Molière, élevée en 1844, vis-à-vis la petite chambre où notre grand comique est mort le 17 février 1673, est peu éloignée de la Bibliothèque impériale. Cette fontaine a été un hommage tardif rendu au génie le plus vraiment français que nous puissions revendiquer, et cela sur l’idée d’un des plus merveilleux interprètes de ses œuvres.

Voici ce qu’en raconte M. Antony Béraud:

«Une de ces pensées qui ne viennent qu’aux cœurs vraiment artistes, un de ces faits qui glorifient le nom auquel ils se rattachent, sont un titre qui, à défaut de tous autres, suffirait pour honorer à jamais la mémoire de Régnier: nous voulons parler de l’hommage qu’à sa voix la nation a enfin rendu à Molière. Voici dans quelle circonstance, toute simple et toute naturelle, mais qui, par cette raison même, n’est pas sans quelque intérêt, vint à éclore dans l’esprit de Régnier celte pensée d’un monument à Molière.

Régnier et Provost rentraient chez eux après une répétition. Arrivés au carrefour formé par la rue de Richelieu, la rue Traversière (aujourd’hui rue de la Fontaine-Molière), et celles du Hasard et Villedo, Régnier remarqua qu’on avait commencé à démolir une maison récemment acquise par la ville de Paris, rue de Richelieu. Sur cet emplacement resté libre, il était question d’ériger une fontaine qui remplacerait celle de la rue Traversière.

— Sais-tu, dit Régnier à Provost, quelle statue on va placer sur la nouvelle fontaine?

— Non.

— Eh bien! c’est une nymphe. Depuis longtemps l’on s’étonne et l’on se plaint que la France n’ait pas élevé un monument à l’immortel génie qui, aux yeux de l’Europe, est notre plus grande gloire littéraire. Jamais emplacement pourrait-il être mieux choisi pour lui ériger une statue que celui-ci, dans le double voisinage de la maison où il est mort, et du Théâtre-Français où il revit tous les soirs? Les anciens avaient coutume de placer les statues de leurs grands hommes auprès des monuments d’utilité publique. C’est ce qu’on a fait récemment pour Cuvier: pourquoi n’en ferait-on pas autant pour Molière?

— Ton idée est magnifique! s’écria Provost, et il faut la mettre sur-le-champ à exécution. Écris à M. de Rambuteau, et envoie-lui tout bonnement ta lettre par la poste.

— Ma lettre sera comme non avenue... on ne me répondra pas.

— On te répondra, je le parie! Ecris, te dis-je, au préfet de la Seine.

Régnier, encouragé par son ami, écrivit dès le soir même, en indiquant, comme moyen d’exécution, une souscription nationale... Huit jours après, le 14 mars 1838, il recevait la visite de l’architecte Visconti et une réponse de M. de Rambuteau:

«Je m’associe de vœu et d’intention, écrivait le préfet, à un pareil projet, et, autant que personne du monde, je me réjouirais de voir la ville de Paris rendre enfin à Molière le même hommage que d’autres villes de France ont déjà rendu à Montaigne, à Pascal, à Corneille, à Racine, à Bossuet et à Fénelon. Aussi n’hésiterai-je pas à en faire l’objet d’une proposition au conseil municipal, avec la confiance que les hommes honorables qui y siègent, fidèles interprètes des sympathies de leurs concitoyens, accueilleront favorablement l’idée de payer un juste tribut d’admiration à l’un des plus beaux génies de la France, et, peut-être, à la plus grande des illustrations parisiennes.»

Inutile de dire que le projet reçut l’assentiment unanime et que, grâce aux talents réunis de Visconti, de Seurre et de Pradier, cette statue de Molière est un véritable chef-d’œuvre digne de celui dont il nous montre les traits et l’agréable physionomie.

C’est le roi Jean qui a fondé la Bibliothèque impériale. Charles V réunit 910 volumes et les fit placer dans la tour du Louvre, où il allait quelquefois lui-même travailler. Un riche Anglais, le duc de Bedford, en devint acquéreur sous Charles VI, et elle fut transportée à Londres par ses soins. Louis XI, Charles VIII et Louis XII s’occupèrent très-sérieusement de payer à leurs concitoyens la dette que leurs prédécesseurs avaient laissée, et malgré les divers déplacements que la Bibliothèque dut subir, avant François Ier on comptait plus de 25,000 volumes. Ce dernier l’enrichit de manuscrits grecs et orientaux. Henri IV ajouta à cette précieuse collection celle que Catherine de Médicis lui avait laissée. Du Collége de Clermont, on la transféra rue de la Harpe. Louis XIII rendit alors l’ordonnance qui obligeait tous les libraires à déposer deux exemplaires des ouvrages publiés par eux. Elle posséda bientôt 11,000 imprimés et 6,000 manuscrits de plus qu’auparavant. Le ministre de Louis XIV, Colbert, la plaça dans une maison voisine de son hôtel, situé rue Vivienne. Mais en 1721, les bibliothèques de Dupuy, de Baluze, Gaignères, de Brienne, du comte de Béthune, de Loménie, de Dufresne et de Fouquet, ayant rendu le local insuffisant (car elle possédait 70,000 volumes), le régent l’établit dans son local actuel, grande dépendance du palais Mazarin. D’après M. Théophile Lavallée, si expert en ces matières, le total de ses richesses est inconnu et s’élève peut-être à un million de livres imprimés, à 80,000 manuscrits, à 1,500,000 estampes, à 100,000 médailles, outre une multitude d’antiquités et d’objets précieux, provenant des trésors de Saint-Denis, de Sainte-Geneviève, de Saint-Germain-des-Prés, etc.

Un large escalier de pierre, orné d’inscriptions antiques en relief de la muraille, conduit aux principales salles. La Bibliothèque est divisée en quatre départements: les livres imprimés, les manuscrits, les médailles et les estampes, cartes et plans.

Dans le salon, on trouve une statue de Louis XVIII, de peu de valeur, et que le Parnasse français en bronze, donné par Titon du Tillet, laisse bien loin après lui. Ce groupe représente l’image réduite de nos principaux écrivains, assis sur le mont sacré, chacun à la place qu’il occupe d’après l’appréciation impartiale de la postérité. On voit aussi, dans cette galerie transversale, l’imitation réduite des pyramides de Djizzeh, les bustes de Jérôme et de Paul Bignon qui, nous a-t-on dit, étaient bibliothécaires de leur vivant, et le bassin où fut baptisé Clovis.

Parmi les bouquins précieux (cette expression est ici prise en bonne part) que possède la bibliothèque, on cite un psautier imprimé à Mayence six ans après la découverte de l’imprimerie (1456), et la Bible de Mazarin, portant le même millésime.

Parmi les nombreux manuscrits, on trouve divers papyrus intéressants; les tablettes de cire, état des dépenses sous Philippe le Bel; le Télémaque, écrit de la main de Fénelon; un Koran; l’original des Pensées de Pascal, et la liste des victimes de Robespierre, catalogue de trois cents pages, que nous n’avons certainement pas eu le courage de parcourir.

C’est au rez-de-chaussée qu’on remarque le monument astronomique connu sous le nom de zodiaque de Dendérah.

Avant de nous diriger d’un autre côté, puisque la Comédie-Française s’est si bien recommandée à notre attention par la louable spontanéité d’un de ses pensionnaires, lisons sur sa façade, et en parcourant ses mille corridors, quelques pages de son histoire.

En 1791, les Variétés amusantes, dont nous avons eu l’occasion de parler quelques pages plus haut (PALAIS-ROYAL), devinrent le théâtre de la Liberté, le théâtre de la République en 1793; en 1799, le Théâtre-Français y fut enfin transféré. Les acteurs qui composaient cette excellente troupe avaient appartenu aux compagnies qui desservaient les scènes de la rue de l’Ancienne-Comédie, Guénégaud, de l’ancien hôtel de Condé, Feydeau, etc. On remarquait au commencement de ce siècle Fleury, Saint-Prix, Michot, Baptiste aîné, Baptiste cadet, qui se sont retirés de 1818 à 1828, et Talma, mort, dans toute la splendeur de ce talent extraordinaire qui recommande son nom à la postérité, le 19 octobre 1826. Bien que le passé nous laisse des vides à jamais regrettables, car nous sommes obligé de reconnaître notre impuissance à les combler, on peut citer parmi les artistes qui desservent ce théâtre, certaines intelligences qui tiennent encore sur la tête de l’art tragique et dramatique une belle et riche couronne. A leur tête, n’oublions pas Samson, comique fin, judicieux; Provost, financier, au jeu nerveux, naturel; Geffroy, correct, mais trop recherché peut-être; Régnier, ce comédien d’une verve qui ne tarit pas, gai sans tomber dans la plaisanterie de mauvais goût; Monrose, dans l’esprit duquel la réputation de son père semble laisser quelques déceptions; Mlle Augustine Brohan, cette femme aussi charmante que belle, aussi spirituelle au théâtre que dans ses proverbes ou dans les articles légers qu’elle a écrits; sa sœur, Madeleine, jeune, intelligente, à la diction pure, élégante et facile; Mme Arnould-Plessy, l’indispensable interprète de Marivaux et de tous les auteurs amoureux, malins, qui ont accès à la Comédie-Française.

Nous passons sous silence les diverses impressions que nous avons éprouvées en assistant aux représentations des théâtres impériaux et des nombreuses troupes parisiennes. Cependant, nous devons engager tous ceux qui, comme nous, étrangers à Paris, vont de temps en temps prendre leurs vacances dans la capitale, à ne pas manquer leurs visites aux artistes de talent qu’ici chaque scène peut montrer avec un orgueil facile à comprendre et à pardonner. Les plaisirs les moins frivoles sont, sans contredit, ceux auxquels on participe en assistant à une représentation théâtrale. Non-seulement le cœur et l’instruction y trouvent leur compte, mais en écoutant les ouvrages des auteurs célèbres dans lesquels il est rare de ne pas trouver quelques conseils dont on puisse faire profit, on évite bien des déceptions dans le monde, on apprend d’utiles leçons qui, mises en pratique, ne laissent pas sans nous être utiles.

A Paris, surtout, il est toujours dangereux de passer ses soirées dans le désœuvrement et l’isolement. Notre principe, à nous, est d’utiliser le mieux qu’il nous est possible les heures qui suivent les occupations de la journée. Et certes ne vaut-il pas mieux applaudir Meyerbeer ou Rossini, Molière ou Sedaine, MM. Octave Feuillet, Alexandre Dumas fils ou Emile Augier et Jules Sandeau, que toutes ces ballerines qui, dans les bals ou ailleurs, étalent des charmes frelatés pour nous séduire et quelquefois nous perdre sans retour!.....

Revenons sur nos pas; descendons la rue de Rivoli: voici la place de la Concorde.

Après qu’elle eut fait construire son petit château des Tuileries, Marie de Médicis ordonna qu’une promenade ombragée par une triple rangée d’arbres fut artistement dessinée devant sa nouvelle demeure. On l’appela le Cours-la-Reine, qui devint bientôt le rendez-vous des courtisans et des dames d’honneur. En 1670, tous les terrains qui étaient en culture jusqu’au faubourg Saint-Honoré, une fois acquis par l’État, entrèrent dans les clôtures de ce parc grandiose; mais on leur laissa leur aspect pittoresque, leurs gazons inégaux, les petits sentiers qui allaient se perdre dans les parties les moins fréquentées. Comme elle n’était ouverte qu’aux favoris de Louis XIV, cette promenade, qui occupait une si grande étendue, manquait d’animation, et il était rare même d’y rencontrer quelques rêveurs attirés vers elle par la bienfaisante fraîcheur de ses ombrages, la solitude de ses allées, le gracieux et original effet de ses sites. Louis XV voulut, en 1748, qu’on éleva sa statue votée, pour la forme, par la ville de Paris «sur l’emplacement situé entre le fossé qui termine le jardin des Tuileries, l’ancienne porte et le faubourg Saint-Honoré, les allées de l’ancien et du nouveau Cours et le quai qui borde la Seine. Cette statue, modelée par Bouchardon et fondue d’un seul jet, avait quatorze pieds de proportion; elle reposait sur un piédestal en marbre blanc de vingt-et-un pieds de haut sur quatorze de long et huit de large; à ses angles, on voyait quatre figures colossales en bronze, représentant la Force, la Paix, la Prudence et la Justice. Pigale avait exécuté les fantaisies et les accessoires de ce piédestal. — La place n’avait pu être encore inaugurée quand fut célébré le mariage du Dauphin avec Marie-Antoinette, et déjà son martyrologe était ouvert: cent trente-huit personnes y périrent écrasées par la foule.

Neuf années plus tard, la Révolution arriva, et ce malheur, inopinément survenu au milieu de cette place en un jour de réjouissances publiques, devait se perpétuer longtemps encore en des jours d’opprobre et de deuil pour la, France entière.

Au 14 juillet, les gardes-françaises en chassèrent les troupes royales qui venaient d’y camper; le 10 août, les derniers Suisses échappés comme par miracle des Tuileries, s’y firent courageusement tuer en combattant pour le droit, la justice et l’honneur. Le lendemain, tout fut converti en un immense et horrible massacre. La statue de Louis XV roula dans le sang des amis du roi, et, au milieu de la place, on dressa la pâle image de dame Liberté, assise et coiffée du trop célèbre bonnet phrygien. Le 23 du même mois, le conseil général de la Commune autorisa d’infâmes sicaires à installer la guillotine sur l’emplacement qu’il avait naguère adopté pour l’érection de la statue d’un roi qu’il bafouait aujourd’hui, et dès-lors commencent les fastes de cette boucherie humaine dont le souvenir seul nous fait verser des larmes.

Oh! que la Révolution eût laissé de belles, de sublimes pages dans l’histoire, si ces pages n’étaient souillées du sang pur de ses innocentes victimes! Que nous serions fiers de ces ancêtres de 1789 s’ils ne s’étaient hâtés d’arriver à 1792! Abattre les préjugés, c’est bien; renverser l’arbre de l’orgueil et des fausses prérogatives, c’est mieux encore 1 Mettre le feu aux parchemins qui veulent en imposer, bravo, bravo! Mais se servir du glaive dont Dieu seul peut disposer, mais envoyer devant le tribunal de l’éternité tous ces hommes que la voix de la raison et l’éclat de la lumière auraient sans doute mis de notre côté, c’est là toujours une accusation terrible qui condamne à notre haine vengeresse les insensés assassins qui se sont rendus coupables de tous ces crimes.

Oui, nobles et rois faisaient peser lourdement les chaînes de l’esclavage sur la tête du peuple! Qu’était-ce alors que le travail, que l’honnêteté, la sagesse de cette plèbe intelligence et si féconde depuis en hommes de mérite? Qu’était-ce qu’un bon père de famille sous la domination puissante, accablante de prétendus seigneurs qui, parce que la tour de la féodalité défendait leurs sottises et leur arrogance, se croyaient alors autorisés à commettre les actes les plus inconséquents?

Ainsi qu’il est aisé de le comprendre, nous ne cherchons pas à amoindrir les fautes ni de l’un ni de l’autre côté ; ces fautes, pesées dans une balance, donneraient entre elles les mêmes résultats. — La nation française voulait être libre, elle voulait vivre et non pas se voir lâchement étouffée par une autorité fictive. — Niveler les positions, égaliser les caractères, donner à tous le droit de parler et de se faire entendre, certes c’était là un but très-méritant.

La victime la plus digne de nos regrets comme de nos prières, Louis XVI, comprenait les élans et les aspirations populaires. Qui sait? peut-être les aurait-il même encouragés si son entourage ne lui eût pas fait peur et ne l’eût condamné à mourir de cette mort résignée et terrible qui émût longtemps encore après l’événement, ceux-là même qui y avaient joué les principaux rôles.

Dès l’aurore du gouvernement révolutionnaire, la place prit le nom de la Révolution, et, en 1795, les chevaux de Marly , œuvre de Coustou le jeune, que l’on a laissés toujours à l’entrée de la grande allée, servirent à sa décoration du côté nord.

Une fois la Restauration arrivée, on songea à ériger, au milieu d’elle, un monument expiatoire à la mémoire du fils de saint Louis. La première pierre fut posée le 3 mai 1826. On parlait même de donner à cette place le nom de Place Louis XVI. Malheureusement tous ces projets échouèrent pour ne plus être repris.

Le roi Louis-Philippe y fit transporter, en 1836, l’obélisqué de Louqsor, et cette fois enfin elle reprit tout de bon le nom de Place de la Concorde, qu’elle n’a pas perdu depuis. C’est l’habile M. Hittorf qui fit daller et macadamiser le sol; il éleva le piédestal de l’obélisque, construisit deux fontaines d’un travail très-soigné et remarquables surtout par le gracieux effet qu’elles produisent quoique entourées de monuments, de promenades capables de les écraser et de les faire oublier aux yeux des étrangers. Il n’en est rien néanmoins: c’est là le plus bel éloge que l’on puisse donner à l’artiste qui en est l’auteur et dont le nom nous échappe.

N’oublions pas de mentionner les huit statues colossales posées sur des blocs de pierre très-élevés et représentant nos principales villes de province. Ces sujets allégoriques nous ont semblé, pour la plupart, traités supérieurement, mais non pas toutefois à l’abri d’une critique raisonnée et sérieuse.

Le soir, cette immense place, une des plus belles du monde par son étendue et ses charmantes décorations, toutes de bon goût, est éclairée par une lumière brillante qui jaillit de cent quarante-six becs de gaz.

L’allée principale des Champs-Elysées, sans contredit la plus belle avenue de la capitale, se termine par la barrière de l’Étoile. — Mais si vos jambes demandent grâce, pendez-vous à mon bras, et avant d’arriver à l’arc de triomphe, n’oublions pas d’examiner tout ce qui nous entoure.

Ce qui surtout contribue à rendre cette promenade admirable et unique dans son genre, ce sont les riches hôtels nouvellement construits des deux côtés. Les plantations, étouffées dans leurs racines par l’asphalte, et peut-être aussi par la prodigieuse hauteur des maisons voisines, sont maigres et chétives. Tous les insectes semblent s’être donnés rendez-vous sur leurs feuilles pâles et presque sèches au printemps. Le système d’arrosage, si digne d’éloges à Paris, est aussi bien appliqué aux Champs-Elysées que partout ailleurs; mais ses résultats, en dépit des soins les plus minutieux de ceux qui en sont chargés, restent toujours négatifs. A maintes reprises, on a voulu remédier à cet état de choses, et jamais il n’a été possible d’obtenir une solution satisfaisante.

Nous n’avons pas à écrire l’histoire des Champs-Elysées; nous en avons dit quelques mots dans les pages précédentes, en parlant de la place de la Concorde. Leur étendue est de deux kilomètres; le soir, ils sont éclairés par une multitude de candélabres pas assez élégants pour en faire l’objet d’une mention particulière, surtout quand, étrangers à Paris, on est naturellement attiré par ses souvenirs à les comparer à ceux de la place de la Concorde. Mais si la décoration de cette longue et belle avenue est trop mesquine en temps ordinaire, le 15 août, le jour de la fête toujours impatiemment attendu d’un bout de l’empire à l’autre, elle présente, en revanche, un coup œœil féerique. Des chevaux de Marly jusqu’à la barrière, ce ne sont que verres de couleurs, oriflammes livrés aux caprices des vents, lustres factices, ou plutôt énormes boules de feu d’une clarté plus brillante que le diamant, et dont les derniers reflets vont se perdre sous les portiques de l’arc de triomphe de l’Etoile.

Dans les premiers jours du mois d’avril, les courses de Longchamp égayent et animent cette promenade. Les beaux équipages s’y montrent aussi fréquemment, car c’est par les Champs-Elysées qu’il est seulement possible de se rendre au bois de Boulogne.

A l’ancien grand carré, qu’on appelle aussi le rond-point, est le vaste palais de l’Industrie. Ce serait, j’imagine, vouloir aligner des mots les uns à la suite des autres, sans but et sans nécessité, que de s’arrêter dans ses diverses salles. Un de nos confrères, dont la réputation ne reste pas à faire, a publié chez notre intelligent éditeur, une étude très-remarquable sur ce sujet . Nous y renvoyons donc le lecteur.

Plus haut, au carré Marigny, se trouve le Cirque de l’Impératrice. Ses représentations n’ont lieu que pendant sept mois de l’année. Directeurs et écuyers déménagent au mois d’octobre pour continuer leurs exercices au Cirque Napoléon, situé au boulevard du Temple.

En 1857, le jardin d’hiver, administré par une société de capitalistes, était encore très-florissant. Il n’était pas rare d’y rencontrer une société convenable et toujours décente. La rotonde, habitée par d’intrépides Célarius et de gracieuses jeunes filles, était d’une disposition aussi intelligente que somptueuse. Plus loin, les massifs de plantes exotiques, que de petites lumières cachées dans le feuillage semblaient faire revivre tous les soirs, et qui mêlaient leur ramage au bruit argentin des microscopiques fontaines, heureusement placées dans les coins les plus sombres, étaient sans cesse visitées par une foule qui allait toujours en grossissant. Mais la spéculation est venue un beau matin abattre ce frais jardin d’hiver, et je ne puis maintenant vous montrer que la place qu’il occupa pendant un rêve trop court.

Ubi Troja fuit!

Voici Mabille, le Château des fleurs. De l’autre côté, l’immortel Guignol avec ses immortelles et toujours jeunes marionnettes. Plus loin beuglent, pleurent, soupirent les malheureux et piètres chanteurs des cafés Morel et des Ambassadeurs. Laissons passer ces chèvres poussives attelées, Dieu sait comment, à une calèche de quelques centimètres de hauteur; et saluons, de loin, l’hôtel de M. Emile de Girardin, de Mme de Montijo, du Prince Napoléon, pour arriver plus vite à l’Arc-de-Triomphe. Ne m’en veuillez pas si je ne dis mot sur l’Hippodrome; il nous faudrait marcher encore jusqu’à moitié route de Saint-Cloud, et, ma foi, c’est trop loin.

L’arc de triomphe de l’Etoile est le plus colossal monument de ce genre que je connaisse; voilà qui ne doit pas vous étonner, car il n’en existe pas conçu dans de plus larges proportions. Il fut commencé sur les dessins de Chalgrin, et c’est le 15 août 1806 qu’on en posa la première pierre. Lors du retour de l’île d’Elbe, les travaux durent être abandonnés. Ils furent repris en 1823, et l’on songea alors à retracer, sur la pierre, les traits des héros de la fameuse expédition d’Espagne. Son édification ne marchait pas bien vite, puisque reprise enfin en 1832, sous la direction de M. Blouet, elle ne put être complètement achevée qu’en 1836. La hauteur de l’Arc-de-Triomphe est de 50 mètres, sa largeur de 45, son épaisseur enfin de 25. De sa situation sur l’éminence qui domine tout le quartier bas de Paris et la riante campagne des environs, il tire un caractère particulier qui en impose. Sur ses quatre faces, on a sculpté l’histoire de la France de 1792 à 1814; des bas-reliefs, qui demanderaient une étude d’autant d’heures qu’il y a de personnages (et le. nombre en est grand!), représentent les principaux événements de nos grandes victoires, remportées sur le champ de bataille. Sur les faces intérieures sont inscrits, en grosses lettres, le nom de nos généraux et de nos jours glorieux. C’est donc là le récit fidèle de la première période de la politique française au XIXe siècle.

Puisque vous me pressez de vous accompagner à l’église de la Madeleine et à l’Hôtel-de-Ville, veuillez, mon jeune ami, prendre place dans cette voiture, dont le cocher, au facies rubicon, sollicite notre course; et redescendons les Champs-ELYSÉENS, comme dit mon confrère le vicomte de Charny, en fumant un londrés de la civette.

La rue Royale, qui part de la place de la Concorde, occupe la place des anciens remparts et de la porte Saint-Honoré. Au n° 6 mourut, en 1817, une femme charmante âgée de cinquante-deux ans; et au 13, en 1817 aussi, un littérateur plus orgueilleux et plus infatué de son peu de savoir, que spirituel et facile à lire: cette femme, c’est Mme de Staël; ce gros bonnet de la littérature farinacée de l’Empire, M. Suard.

L’église de la Madeleine, quoique projetée à l’époque où la place Louis XV reçut les plus grands développements, ne fut commencée qu’en 1764. Constant d’Ivry avait fait approuver, par le roi, un plan gigantesque. Les colonnes sortaient à peine de terre quand l’heure de la révolution sonna, avec un bruit effrayant, à l’horloge des Tuileries. A son arrivée au trône de Charlemagne, Napoléon ordonna de faire de l’église en voie d’exécution un temple de la Gloire, qu’il voulait dédier aux soldats de la grande armée. Les constructions déjà exécutées étaient comprises dans la pensée que Vignon soumit à l’Empereur; mais le chef de l’État étant partout, sauf à Paris, on s’occupa peu de la réalisation du désir qu’il avait émis, et la Restauration surprit ces travaux si embrouillés par la négligence des architectes. Le nouveau gouvernement resta trop longtemps à se décider, pour savoir ce qu’il devait faire du monument commencé. Louis-Philippe n’hérita pas heureusement de la paresse de Louis XVIII et de Charles X, et il confia à Havé cet amalgame de pierres, de chaux et de briques, d’où devait sortir, en 1842, cette église au perron si élégant, que l’on baptisa du nom de l’église de la Madeleine.

La Madeleine est la plus remarquable imitation de l’art antique que nous possédions. Ce monument est, dans ses moindres détails, un chef-d’œuvre de correction et de style. Sa façade est grandiose. Lemaire, qui en est l’auteur, a représenté sur le fronton une des scènes les plus attendrissantes de la vie de la pécheresse qu’un éclair de piété ramena à la religion et à son Dieu. Sa colonnade est sublime, ses proportions admirables et elles laissent bien loin après elle tout ce qui a été fait dans ce genre. Mais entrons dans l’église, sans oublier les portes principales, en fer repoussé, œuvre très-estimée de M. Truquéty .

Pour peu qu’on ne se laisse pas éblouir par l’éclat des dorures, l’élégance déplacée de l’ameublement, on se sentira blessé dans ses pures croyances de chrétien par la magnificence trop mondaine de cet asile de la prière et du recueillement. Depuis qu’il nous a été permis de comprendre et de sentir, de raisonner et de faire comprendre aux autres par des preuves basées sur la vérité et le bon sens, nous sommes à nous demander où veulent en venir ceux qui s’ingénient du matin au soir à donner à nos églises, déjà si imposantes par leurs proportions matérielles, les indignes caractères d’une époque aussi mobile dans ses principes que dans ses croyances. Ce qu’il faut à Dieu, ce qu’il demande, ce qu’il préfère à toutes ces futilités, c’est une vive et sincère ferveur au fond de l’âme. Jésus est né dans une misérable crèche à Béthléem; il est mort crucifié entre deux larrons. Assurément, Dieu par sa toute puissance, aussi infinie que le temps, aussi grande que les admirables merveilles de la création, n’avaient qu’à vouloir pour donner à la mission qu’il avait confiée à son fils un commencement et une fin plus dignes du rédempteur des hommes. Aimer Dieu dans une salle surchargée d’inutiles prestiges, l’aimer dans un temple pauvre et dépourvu de ces décorations trop souvent funestes à notre imaginatien ardente, n’est-ce donc pas la même chose? Mais, ne pouvant pas remédier à de pareils errements, examinons les pièces rares et curieuses qu’on a rassemblées dans cette église.

Il était au dessus du talent le plus exercé de n’importe quel artiste d’approprier la forme carrée de ce temple grec aux convenances nécessitées par le culte catholique. La Madeleine ne possède qu’une seule nef, divisée dans sa longueur par trois travées assez étroites dont la voute a été divisée en une infinité de cassons. Des colonnes réunies séparent les travées; les chapelles latérales sont indiquées par un petit ordre ionique convenablement traité et présentant de belles parties. Le maître-autel est relégué dans une travée qui ne diffère en rien des autres. On est charmé, il est vrai, par l’ensemble des délicates dispositions, tant des dorures, des statues, que des orgues renfermées dans de riches buffets. Tout cela paraît coquet, mignon, gracieux. Mais est-on aussi satisfait quand on étudie chacun de ces détails séparément. Ici c’est le genre grec, le genre romain; plus loin, voici le style quasi-renaissance!...

M. Marochetti a sculpté sur la table du maître-autel une Assomption en marbre blanc à laquelle on s’accorde assez généralement à trouver de grandes qualités. Quant à moi, je préfère la scène très-compliquée de M. Ziégler, cachée comme à dessein dans l’arrière partie du chœur. Dans cette composition, l’artiste a représenté la patronne de l’église aux pieds du Christ entouré des apôtres et des évangélistes. Clovis, Godefroy de Bouillon, Constantin, Barberousse, Jeanne-d’Arc, Raphaël, Dante et Napoléon entourent ce sujet des plus intéressants. Cette peinture est soignée, il y a surtout la tête de la Madeleine d’une expression fort bien réussie. Couderc, MM. A. de Pujol, L. Cogniet, Schnetz, Bouchot et Signol ont reproduit certains épisodes de la conversion de cette pécheresse; les grisailles de M. A. de Pujol sont dignes du pinceau de celui que la voûte de la Bourse a à jamais rendu célèbre.

Si nous avons passé sans en rien dire devant les belles statues de MM. Rude, Pradier et Foyatier, qui ornent le péristyle, c’est qu’il nous a semblé inutile de les recommander à l’attention des visiteurs.

Autour de cet édifice, et sans en descendre le perron, d’une conception large et hardie, se trouvent quatorze statues. L’action du temps n’est pas sans nuire à la parfaite conservation qu’on a toujours le droit d’exiger pour les œuvres d’art. La sainte Christine, de M. Walcher, est un des meilleurs morceaux de cette galerie.

a L’histoire de l’Hôtel-de-Ville serait l’histoire même de la France,» dit le savant chercheur, M. Th. Lavallée. Veuillez donc, mon bienveillant ami, me permettre de continuer encore ma promenade. Si vous ne m’accompagnez pas aujourd’hui, demain, je l’espère, vous rouvrirez peut-être ce livre .

Une fois arrivé devant la façade principale de l’Hôtel-de-Ville, je vais vous dire en quelques lignes ce que mes souvenirs et mes notes de la bibliothèque impériale m’ont appris sur la place de Grève.

D’où vient son nom d’abord? Dans l’origine ce n’était qu’une grève abandonnée, souvent couverte par les eaux du fleuve qui l’avoisine. Vers la fin du XIIIe siècle, le lit de la Seine fut considérablement élargi, d’après les volontés des bourgeois au pouvoir, et ils établirent leur parlouer, ou parloir, dans la maison dite aux piliers. C’est de cette époque que date la trop grande célébrité de cette place. Qu’elle serait longue la liste de ces nobles et innocentes victimes mortes sur le bûcher ou sur son échafaud! Qu’elles tortures n’ont pas tourmenté les membres des infortunés qui, sur l’imputation de fautes dont ils ne s’étaient pas rendus coupables, étaient condamnés au dernier et terrible supplice.

Sous ce sable que mes pieds foulent craintivement, n’allons-nous pas trouver encore les restes oubliés de Jean de Montaigu (1409), le connétable de Saint-Pol (1475), Jacques de Pavans (1525), Louis de Berquin (1529), Barthélemy Milon (1535), Anne Dubourg (1559), La Mole, Coconas (1574), Montgommery (1574), Montmorency, Bouteville, des Chapelles (1627), le maréchal de Marillac (1632), la marquise de Brinvilliers (1676), le comte de Horn (1720), Cartouche (1721), Damiens (1757), Lally (1766), Favras (1790), Fouquier-Tinville! — Demerville, Arena, Topino, Cerracchi, Georges Cadoudal, Tolleron, Louvel ne se réveilleront-ils pas? «Si tous les cris, dit Charles Nodier, que le désespoir y a poussés sous la barre et sous la hache, dans les étreintes de la corde et dans les flammes des bûchers, pouvaient se confondre en un seul, il serait entendu de la France entière.»

Que de sombres événements ont pris pour théâtre cette immense arène! que de pleurs et que de sourires, que de chagrins et que de joies! Ah! certes les jours heureux dont nous jouissons, maintenant que la civilisation, de concert avec la politique de l’Empire, ont réuni leurs efforts puissants pour hâter le progrès dans tous les milieux de la société, nous ont coûtés des sacrifices de toutes sortes. Pour s’en convaincre, il ne suffit pas d’exalter sa situation présente; il faut étudier et comprendre les accablements et les douleurs du passé !...

Depuis que Dieu nous a donné pour réparateur celui qui porte le nom le plus héroïque, le plus prestigieux des temps modernes, le calme est tout-à-fait rétabli sur la place de Grève. Si elle a conservé sa primitive désignation, c’est que depuis un siècle elle est encore le lieu de rassemblement des ouvriers sans ouvrage.

Le régime municipal de la ville de Paris remonte aux nautes, corporation de marchands par eux établie dans les temps les plus éloignés. Au XIIe siècle elle devint la hanse parisienne. En 1258, le chef de cette corporation prit le titre de prévôt des marchands, et ses compagnons celui d’échevins. Les échevins étaient au nombre de quatre; plus tard on leur adjoignit vingt-six conseillers qui, dans les élections et dans les assemblées, avaient voix délibérative. Le désintéressement de ces honorables et riches citoyens fut constamment au-dessus de tous les éloges. Presque tous consacraient les revenus de leur charge à l’embellissement de la ville. Ils se seraient cru deshonorés s’ils n’avaient été attentifs aux réclamations qui leur étaient adressées, et s’ils ne s’étaient sans cesse occupés, tant de l’amélioration des rues, des places, des promenades, que de remédier de leur mieux à la misère du peuple qui les avait élus. Les plus célèbres des prévôts sont: Etienne Barbette, Jean Gautiers, Etienne Marcel, Jean Desmarets, Michel Lallier, Jean Bureau, Auguste de Thou, Lachapelle Marteau, François Miron, Jean Scarron, Claude Lepelletier, Etienne Turgot, Jérôme Bignon, Lamichodière, Caumartin, Flesselles.

Jusqu’au 14 juillet 1789, l’ancienne municipalité n’eût à subir aucune modification dans sa nature. La loi du 21 mai 1790 créa une administration nouvelle, composée d’un maire, d’un conseil municipal et d’un conseil général; mais son existence fut de courte durée. La révolution du 10 août créa la puissance souveraine de la fameuse Commune de Paris, puissance qui dura jusqu’au 9 thermidor. D’autres combinaisons compliquèrent les rouages administratifs; ce qu’une révolution avait embrouillé, une autre révolution devait le modifier en le corrigeant. Le 20 juillet, la Préfecture de la Seine fut rétablie, et depuis, deux préfets, l’un de la Seine, l’autre chargé de la police, combinent leurs efforts pour maintenir l’ordre et la bonne exécution des lois dans la capitale. Le premier de ces deux fonctionnaires est aidé dans sa tâche par une commission municipale, que le gouvernement renouvelle à des époques périodiques.

Sous le règne de François Ier, on établit les bases de l’Hôtel que nous voyons aujourd’hui. Une fête splendide consacra la date du 15 juillet 1533. Dominique de Corne donna les dessins géométriques de cet édifice qui, en 1560, n’avait qu’un étage. Les guerres civiles retardèrent la continuation des travaux. Ils furent repris en 1605, sous la direction de Durcerceau, aidé de la collaboration et des secours de François Miron, prévôt des marchands. Vers l’année 1628, on en célébra avec pompe l’inauguration. Il présentait une seule façade régulière et surmontée de deux tourelles à campanile. L’œuvre de Pierre Biard, la statue d’Henri IV, était déjà à la place où nous la voyons encore. La cour intérieure, entourée de portiques, avait à son milieu la statue de Louis XIV, médiocre ébauche de Coysevox. L’unique salle qui méritât une visite était celle du Trône, où étaient reçus les souverains et les princes des puissances amies, que des nécessités de politique ou des raisons de santé amenaient à Paris. Elle était ornée des tableaux de Largillière, de Troy, de Porbus, représentant des cérémonies royales et municipales. Dans cette salle, la Commune du 10 août s’installa pour diriger l’attaque des Tuileries; c’est là aussi que Robespierre se fracassa la tête d’un coup de pistolet.

L’Hôpital du Saint-Esprit, le bureau des pauvres, l’église Saint-Jean en Grève ayant été démolis en 1801, on fit servir les terrains déblayés à l’agrandissement de l’Hôtel-de-Ville. Malgré ces réparations, il était encore insuffisant pour les services administratifs, puisque plusieurs bureaux avaient dû se loger dans des maisons voisines. Aussi, en 1836, la rue du Martroy et plusieurs autres, expropriées pour cause d’utilité publique, permirent à l’architecte de prolonger la façade primitive, au moyen de deux ailes bâties dans le même style. Trois faces furent ajoutées à celle qui existait, et comptant avec raison tant sur les libéralités du gouvernement que sur les sacrifices que la ville allait s’imposer, on termina dans quelques années un palais d’une parfaite harmonie dans tout son ensemble, de forme rectangulaire, ayant 180 mètres de long sur 80 de large. Sa position, sur les bords de la Seine, en face de l’Ile de la Cité, est vraiment unique et rend sa masse encore plus imposante. Dans l’intérieur on admire avec ébahissement, outre la salle du Trône, qu’on a su réparer avec discrétion, celle des Arcades, de l’Empereur, le Salon Jaune et Bleu, la Grande-Galerie des Fêtes, où les lustres, les colonnes, les dorures sont à profusion; les deux Salons des Arts, la Salle des Cariatides, celle de la Paix, les deux Salons des Prévôts, dont les murs sont garnis des bustes des prévôts de Paris, depuis Evreux jusqu’à Trudaine. Ces diverses salles occupent un espace de plus d’un kilomètre de long. Les peintures à fresque y abondent: Schopin, MM. Ingres, H. Lehmann, Cabanel, Landelle, E. Delacroix, Müller, J. Flandrin, Léon Cogniet et tutti quanti ont rendu cet Hôtel le rival des plus sérieux que puissent craindre et envier les palais les plus richement décorés de l’Europe.

Bien que cette description de l’admirable capitale qui nous attire vers elle où que nous soyons, bien que ces notes écrites au courant de la plume et sans prétention donnent prise à la critique la moins acerbe et la moins chicaneuse, si vous vous sentez satisfait par ces premières études incomplètes, traînés par deux fringants chevaux, nous vous accompagnerons dans la seconde partie de votre voyage. Entrons dans les rues étroites de la cité, c’est là que nous trouverons d’abord l’Eglise métropolitaine, Notre-Dame. Dans quelques pages, c’est-à-dire après quelques heures d’un examen rapide, je vous désignerai chaque pont par son nom spécial, et nous franchirons enfin le fleuve qui nous sépare du Luxembourg, du Jardin des Plantes, du Châtelet, du théâtre de l’Odéon, de l’Institut, etc., et des principaux quais de Paris. Si j’oublie quelques-unes des merveilles de Paris ne m’en veuillez pas, cher compagnon. Paris est peuplé de merveilles, et ce serait être d’une prétention qui aurait le droit de me nuire dans votre estime, que de vous promettre une histoire détaillée. Mon seul désir est de vous intéresser en vous racontant tout ce qu’une ingrate mémoire a pu retenir.

CHAPITRE SECOND.

Table des matières

La Cité. — Notre-Dame. — Les ponts. — Les quais. — Les rues de la rive gauche. — L’Institut de France. — Les Invalides. — Le château et le jardin du Luxembourg. — Le théâtre de l’Odéon. — L’Ecole de Médecine. — La Faculté de Droit. — Saint-Etienne-du-Mont. — Sainte-Geneviève. — Saint-Sulpice. — Le Jardin-des-Plantes. — L’Entrepôt des vins. — Bercy.

Je trouve dans le Misopogon, de l’empereur Julien, le passage suivant qui me semble digne d’être cité : «Ma chère Lutèce est bâtie au milieu d’un fleuve, sur une petite île que deux ponts de pierre rattachent de chaque côté au continent. L’eau en est excellente à boire. Le climat de Lutèce est doux et tempéré, peut-être à cause de la proximité de la mer, et les vignes y sont de bonne qualité et en grand nombre.» Cette île de la Cité dont l’empereur romain parle dans son livre (Misopogon, c’est-à-dire Ennemi de la barbe), mesure une étendue de plus 200,000 mètres carrés de superficie. — Son histoire est digne d’attention, car jusqu’au XIIIe siècle, Paris ne s’étendait pas plus loin. — Il y a à peine soixante ans que l’île formée par les deux bras de la Seine, comptait encore cinquante-deux rues, six impasses, trois places, vingt-une églises ou chapelles, deux couvents outre l’Hôtel-Dieu, les Enfants trouvés, le Palais avec ses dépendances, le cloître Notre-Dame, et la Cathédrale. Depuis que par de sages prévisions on travaille à la rectification des quartiers sales et mal bâtis, ces coupe-gorges ont disparu comme par magie, et aujourd’hui l’air et la lumière ont fait disparaître cet ancien refuge de voleurs et de mendiants.

L’église Notre-Dame n’est pas aussi ancienne qu’on le croit communément. — Dans le IVe siècle du christianisme, sous Valentinien 1er (365), une église épiscopale fut fondée sous l’invocation de Saint-Etienne, premier martyr. Mais après que Clovis, le premier roi chrétien, eut choisi Paris pour sa capitale, cet édifice devint insuffisant, et il fallut s’occuper de suite d’en élever un autre qu’on dédia à la sainte Vierge. — Ces deux cathédrales se partagèrent l’adoration et les prières des fidèles jusqu’au Xe siècle. Menaçant ruine, l’évêque Auschéric, encouragé dans ses projets par les libéralités de Charles-le-Simple, ordonna une complète restauration qui ne précéda que de quelque temps la réunion de ces deux églises l’une à l’autre, projet exécuté, en 1161, parles soins de Maurice de Sully, le soixante-douzième prélat. Mais on ne put réussir à approprier convenablement pour le service du culte et l’empressement des fidèles ces temples toujours trop étroits et qui, par leur intérieur incommode, réfroidissaient le zèle religieux des paroissiens.

C’est à ce même Maurice de Sully que revient l’honneur d’avoir posé la première pierre de la Cathédrale actuelle. Le pape Alexandre III, alors réfugié en France, assistait à cette cérémonie, et touché jusqu’aux larmes par les cantiques d’amour que cette foule enthousiaste chantait pieusement, il appela sur elle les bénédictions et les grâces du ciel, les mains étendues vers l’image de Dieu.

Le chœur et une partie de la nef étaient terminés au commencement du XIIIe siècle. La façade principale date de cette époque, mais je me refuse à croire qu’elle fût embellie de tous ses accessoires avant 1223, date de la mort de Philippe-Auguste.

Renaud de Corbeil fit commencer le 12 février 1257, le portail latéral du côté du midi. C’est l’architecte Jean de Chelles, ainsi que l’atteste une inscription latine parfaitement conservée, qui se chargea de ce travail, une merveille sous le rapport du fini et de la netteté.

Les chapelles qui entourent le chœur remontent au XIVe siècle; elles durent être exécutées sur des plans primitifs. Quant à celles de la nef elles sont plus anciennes, et ont été fondées par des familles pieuses ou des corporations. L’église de Notre-Dame, immense par ses proportions grandioses et son étendue, a 130 mètres de long sur 48 de large et 35 de hauteur. Les deux tours, ce motif à de trop fréquents suicides, ont chacune 68 mètres d’élévation. Jusqu’en 1847, certains conteurs avançaient très positivement que la métropolitaine était établie sur pilotis; les recherches qui ont été faites, cette même année, ne laissèrent plus de doute sur ce point, que les historiens d’un autre âge n’auraient sans doute pas manqué de nous signaler si cette supposition avait eu quelques apparences de vérité.

Malgré les inévitables lenteurs qui retardèrent pendant trois siècles la célébration des saints offices dans ses murs, la Cathédrale de Paris ne laisse rien à reprendre sous le rapport de l’homogénéité ; elle est une des plus admirables réfutations de l’époque de renaissance qui vint confondre et mêler entr’eux, un peu plus lard, les arts architecturaux. Depuis, que de vaines tentatives n’ont-elle pas été essayées pour renverser de son trône ce genre gothique, si sévère, et en même temps si gracieux? Tantôt ça été des conceptions bâtardes, d’autrefois des contrefaçons triviales, ampoulées et grossièrement hardies des gracieuses et originales constructions du moyen âge.

Un grand peintre, un érudit, admirateur de ces époques de foi et de croyances sincères, écrit ceci sur cette admirable cathédrale, si bien faite pour inspirer l’imagination ardente des hommes de goût: «Il est, à coup sûr, peu de plus belles pages architecturales que cette façade, où successivement et à la fois, les trois portails creusés en ogive, le cordon brodé et dentelé des vingt-huit niches royales, l’immense rosace centrale flanquée de ses deux fenêtres latérales, comme le prêtre du diacre et du sous-diacre, la haute et frêle galerie d’arcades à trèfle qui porte une lourde plate-forme sur ses fines colonnettes; enfin les deux noires et massives tours avec leurs auvents d’ardoises, parties harmonieuses d’un tout magnifique, superposées en étages gigantesques, se développent à l’œil, en foule et sans trouble, avec leurs innombrables détails de statuaire, de sculpture et de ciselure, ralliés puissamment à la tranquille grandeur de l’ensemble; vaste symphonie en pierre, pour ainsi dire, œuvre colossale d’un homme et d’un peuple, tout ensemble une et complexe, comme les iliades et les romanceros dont elle est sœur; produit prodigieux de la cotisation de toutes les forces d’une époque, où sur chaque pierre on voit jaillir en cent façons la fantaisie de l’ouvrier, disciplinée parle génie de l’artiste; sorte de création humaine, en un mot, puissante et féconde comme la création divine, dont elle semble avoir dérobé le double caractère: variété, éternité .»

Les ardents révolutionnaires qui, depuis que le monde est monde, croient toujours ne pouvoir pas établir leur gouvernement illusoire, sans renverser les chefs-d’œuvre, — la plus grande gloire de nos pères, — avaient dégradé cette façade dans les journées néfastes de l’an II de la République française. Les niches pratiquées au dessous des trois portails attendaient les vingt-huit statues des premiers rois de France, depuis Childebert jusqu’à Philippe-Auguste; la grande rosace laissait voir des vitraux fendus et très gravement endommagés; les élégantes gargouilles des étages supérieurs avaient été abattues ou brisées par le milieu, de telle sorte que la pluie du ciel, qui dégouttait insensiblement sur chaque pierre un peu en relief, laissait l’humidité dans l’église et des taches noires du plus mauvais effet, tant au dedans qu’au dehors. MM. Viollet-Leduc et Lassus ont été chargés de la restauration générale de cet édifice. A part des modifications d’un goût qui n’est pas le nôtre, il est juste de reconnaître le mérite dont ces Messieurs ont donné des preuves éclatantes dans ces importants et difficiles travaux. Concilier les aspirations endémiques au XIXe siècle avec les dispositions primitives qu’il fallait respecter tout en respectant aussi les scrupules et les conditions sans lesquels il n’y aurait pas eu d’harmonie dans l’ensemble, certes le talent de ces architectes jouait une partie très chanceuse; mais, nous avons plaisir à le constater, ils sont sortis victorieux de cette épreuve; aussi, en méritant la reconnaissance des Parisiens, ils ont gagné pour leur nom une réputation qui se conservera avec l’histoire de la Cité.

L’intérieur de Notre-Dame en impose tout d’un coup. On se sent pris d’une respectueuse curiosité une fois qu’on a pénétré sous ces voûtes si hardies, dans ces nefs immenses. Toutefois, il est honteux pour celui qui s’en est rendu coupable d’avoir ordonné le badigeonnage des longs côtés de l’église. Cette couche de jaune d’œuf légèrement battu avec de l’huile ou du plâtre présente un effet que chacun de mes lecteurs n’aura pas de peine à deviner. Le sanctuaire, surchargé d’ornements en marbre grisâtre qui rappellent trop les décorations du Versailles de Louis XIV, est trop scrupuleusement en rapport avec les murs dégradés par un peintre de village aux gages de quelque abbé qui prenait pour l’idéal de l’art les fresques rougeâtres du réfectoire de son séminaire.

Les deux collatérales de la nef du milieu se rejoignent au chœur et lui servent de ceinture. Quarante-cinq chapelles, toutes éclairées par des vitraux dont les couleurs vives, mais douces, répandent une lumière délicate sur le marbre des autels, sont rangées autour de l’église et séparées entr’elles par des transeps.

Les vingt-six stalles, en bois artistement travaillé, que nous pûmes observer tout à notre aise après avoir satisfait au règlement (c’est-à-dire une fois qu’une pièce de 1 fr. nous eut acquis les bonnes grâces d’un rat d’église), présentent de curieux détails rendus avec un rare bonheur. Du reste, ces boiseries, qui se terminent par une chaire archiépiscopale en cul-de-lampe, sont avec la Piéta, de Coustou aîné, ce qui attira le plus notre attention. Il y a bien encore des groupes d’anges en bronze, des arabesques qui encadrent de grandes toiles, mais la valeur de ces œuvres largement conçues est chose très contestable et que je n’essayerai pas de démontrer pour éviter toute interprétation malveillante.

Le bas-relief du maître autel, primitivement destiné au couvent des Capucines, et dont nous regrettons de ne pas connaître le nom de l’auteur, représente le Christ au tombeau. Ce sujet a été très remarquablement traité par l’artiste; rien n’est plus parfait de correction. Il y a aussi tout près de la grille un autre bas-relief, signé Jean Ravy et Jean Bouteiller, qui ne le cède en rien à celui du maître-autel. Il représente une Fuite en Égypte,

Comme on le voit, les chefs-d’œuvre en peinture ne brillent à Notre-Dame que par leur absence. — Cette pauvreté de tableaux n’a pas lieu de surprendre, car aujourd’hui ceux qui savent se servir du pinceau et broyer les couleurs semblent avoir contracté un engagement formel avec la philosophie de notre époque qui oublie la voix de Dieu pour flatter les goûts grossiers de la populace, et se mettre au gage des passions qui ressortent des sens.

Puisqu’il n’est pas encore permis à celui qui vient visiter l’église métropolitaine d’entrer dans la sacristie sans donner une rétribution au Cerbère qui en garde la porte, continuons notre voyage, nous réservant pour une autre fois la contemplation des riches ornements qu’on tient enfermés dans les vieilles armoires de la fabrique. — N’est-il pas assez qu’au théâtre on paye le droit d’applaudir M. Scribe et faut-il encore pour passer dans une galerie d’un musée des antiques acheter aussi le droit de voir sans toucher?..

Nous n’avons pas à décrire ici les bords charmants du fleuve rapide, qui fait de Paris, en le divisant, deux villes distinctes, et aussi différentes par les mœurs, les goûts, les usages de leurs habitants que si l’une était au nord et l’autre au midi de la France. Sur la rive droite, tout est d’une richesse qui touche un peu à la prodigalité ; les objets de fantaisie sont marqués à des chiffres quelquefois fabuleux, et, le dirai-je? il n’est pas rare d’avoir affaire à des boutiquiers hautains et dédaigneux, parce qu’une réputation, souvent mal acquise, attire dans leurs magasins des chalands trop crédules et faciles à la tentation. De l’autre côté de l’eau, sur la rive gauche, au contraire, nous avons trouvé plus d’affabilité, de franchise et de bonne foi. — Le commerce s’y contente de bénéfices raisonnables, et ne paraît pas aussi pressé d’arriver à la fortune pour se retirer dans ses terres. — Dans les maisons particulières, le confortable est moins somptueux, les exigeances de l’étiquette passent pour manies ridicules et des précautions inutiles de la part de personnes bien élevées, c’est pour cela aussi qu’on n’en fait ici aucun cas, et ce n’est pas nous qui nous en plaindrons, car rien n’est plus naturel que de laisser voir dans les relations sociales les qualités et les défauts qui nous sont propres, et que l’affectation la mieux déguisée trahit souvent dès qu’on veut la mettre en cause.

De même qu’il convient d’établir une différence entre le parisien du quartier du Palais-Royal et celui qui travaille ses douze heures par jour sur les hauteurs bruyantes de la rue de Seine ou de la rue du Bac, je dois faire remarquer le calme un peu maussade des quais de la Conférence, des Tuileries, du Louvre, de la Mégisserie, etc., qui contraste étrangement avec la continuelle animation des quais de la rive gauche.

Ces longues et belles promenades, que j’avourai franchement n’avoir jamais parcourues d’un bout à l’autre, présentent un caractère d’originalité particulier à notre capitale. Il est vrai que les fleuves du Rhône et de la Saône traversent aussi dans les murs de Lyon, mais ces larges cours d’eau divisent en quartiers étroits cette belle ville, et nuisent par cela même à l’effet général, qui, bien que pittoresque, n’en est pas moins un peu monotone et désagréable. — La Seine, au contraire, tout en ne décrivant pas une ligne parfaitement droite, présente le soir, grâce à sa régularité, un effet féerique; et cette prodigieuse ligne de maisons, éclairée par un million de lumières, suffirait à elle seule pour faire de Paris la plus incroyable merveille de notre temps.

Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.

Türler ve etiketler

Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
321 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
4064066329785
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
İndirme biçimi:

Benzer kitaplar