Kitabı oku: «Perdus dans la grande ville !»

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Fortuné Louis Méaulle

Perdus dans la grande ville !


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066326326

Table des matières

CHAPITRE I

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XV

CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVII

CHAPITRE XVIII

CHAPITRE XIX

CHAPITRE XX

CHAPITRE XXI

CHAPITRE XXII

CHAPITRE XXIII

CHAPITRE XXIV

CHAPITRE XXV

CHAPITRE XXVI

CHAPITRE XXVII


CHAPITRE I

Table des matières

LA DIPLOMATIE DE KERVEN

Bonvin, le peintre des intérieurs calmes et des jeux de lumière, aurait rendu merveilleusement la scène que je vais essayer de décrire.

A Leslen, village dépendant de Saint-Ideuc, par les premiers jours du mois d’avril, dans une salle assez vaste, éclairée par une seule croisée à petits carreaux irrisés de vert et de jaune, et d’où partaient des rayons d’or, une petite vieille allait et venait avec une vivacité extraordinaire. Elle portait une coiffe cancalaise bien blanche et très serrée sur son front jauni et ridé ; elle avait un corsage noir, une lourde jupe de futaine et, aux pieds, de gros sabots qui rythmaient d’un petit bruit sec sa marche sur les dalles de granit.

L’ameublement de cette pièce était bien simple: une table de chêne, un lit à deux étages, un dressoir rempli de vaisselle enluminée, deux chaises et un fauteuil de paille; n’oublions pas quelques images saintes, qui se détachaient sur un mur recrépi à la chaux.

Tout était propre, brillant, bien ordonné. Ce n’étaient pas des toiles d’araignées qui pendaient du plafond, mais de beaux épis de maïs aux jolis tons vieil or.

La petite vieille allait au milieu de tout cela, traversant les rayons de lumière, disparaissant dans l’ombre avec des aspects de féeries, comme la doyenne des fées légendaires.

«Il ne viendra donc pas! disait-elle en parlant haut, comme beaucoup de vieillards en ont l’habitude. Oh! le méchant enfant! Il est encore, j’en suis sûre, avec ce petit Kerven, ce vilain drôle qui fait le désespoir de son père et qu’on ne voit jamais à la messe. En voilà un qui finira mal! En attendant, il me change mon Yvonnec. Oui, je lui trouve un air rêveur à mon garçon. Il n’a plus ses jolies chansons sur les lèvres, rien ne l’amuse: la nuit, je l’entends se remuer si longtemps avant de s’endormir, que j’ai toujours envie de lui demander s’il est malade. Il est si beau, lui, si robuste, si brave! Il n’a pas son pareil pour traîner un filet; tous nos patrons le voudraient sur leurs barques. Oui; mais cela, je ne le veux pas. Non! tant que je serai sur cette terre, il ne s’embarquera pas. C’est assez d’un.»

Et en disant ces mots, elle avait un petit air qui n’était pas doux, la pauvre grand’mère!

Le père d’Yvon, son fils, était de ceux qui faisaient la saison de Terre-Neuve. Un jour il ne revint pas: le bateau s’était perdu corps et biens, avec d’autres barques, dans un coup de tempête.

L’enfant resta à sa charge, la mère s’étant remariée et ayant quitté le pays. Elle avait bien, en partant, promis d’aider la vieille, mais on n’entendit jamais plus parler d’elle.

La mère Jean, ou la mère Jeannic, comme on l’appelait dans le pays, possédait un peu de bien, et elle avait en outre une pension de six cents francs comme veuve d’un quartier maître de la marine. Avec cela et beaucoup d’économie, elle avait élevé son Yvon jusqu’à l’âge de treize ans; elle était persuadée de lui avoir donné une excellente éducation. Du reste, s’il ne savait pas très bien lire, si son écriture était restée incorrecte, personne dans le pays ne remmaillait un filet avec autant d’adresse et ne faisait les casiers avec autant de perfection; bref, les pêcheurs le citaient avec admiration à leurs enfants.

Tandis que ce petit Kerven, qu’est-ce que c’était que celui-là ? le fils du maître d’école, un brave homme certainement, mais qui ne ferait jamais un vrai gars de son enfant, cet être frêle, délicat, qu’on prendrait pour une fille avec ses petites mains, ses petits pieds, ses manières fines.

Quel travail pouvait-on lui demander? Ce n’était bon à rien, ni aux champs ni à la mer. Et pendant que dans sa pensée elle établissait avec orgueil ce parallèle, la vieille se pencha sur l’âtre, où chauffait depuis longtemps une soupe au poisson qu’elle devait trouver excellente; car chaque fois qu’elle y goûtait, elle repassait sa langue sur ses lèvres avec satisfaction.

Tout à coup la porte s’ouvrit, et dans l’encadrement de cette porte, sur ce fond que le soleil illumina soudain de lueurs d’apothéose, la robuste silhouette d’Yvon fit son apparition.

— Bonjour, grand’mère, dit-il avant d’entrer; ne gronde pas, ou je retourne d’où je viens.» Puis d’un ton câlin, avec un bon rire: «Veux-tu ne pas me gronder?

— C’est bon, viens, méchant gamin,» fit-elle, et elle mit la soupe sur la table.

«Tu trouves qu’il fait meilleur dehors que dedans, c’est de ton âge. D’où viens-tu?

— J’étais sur la falaise.

— Tout seul?

— Non, avec Kerven.»

A ce nom de Kerven la pauvre mère leva ses deux bras au ciel.

Yvon, habitué à ces démonstrations réprobatrices quand il s’agissait de son ami, continua:

«Nous étions à regarder une belle frégate qui vient de jeter l’ancre dans la baie; elle était si près de la falaise, qu’on entendait les commandements. Être marin de l’État, ce doit être beau!

— Veux-tu encore un peu de soupe?» dit la pauvre mère, qui n’aimait pas ce sujet de conversations, et avant qu’il eût pu répondre elle lui remplit de nouveau son assiette.

«Tu sais, lui dit-elle, on est venu pour des casiers; nous n’en avons plus et nous manquons la vente.

— C’est bon, grand’mère, on va en faire, mais... demain; aujourd’hui je voudrais retourner voir la frégate, on dit qu’elle repartira cette nuit, et puis Kerven m’attend.

— Kerven, Kerven! Il m’ennuie, ton Kerven! il est toujours là à te monter la tête; s’il aime tant la mer, il n’a qu’à se faire marin: en voilà un que je verrais partir avec plaisir!

«VEUX ENCORE UN PEU DE SOUPE?»


— Mais il n’aime pas la mer du tout; il a d’autres projets...

— Ah! et lesquels?

— Je te dirai cela plus tard, grand’mère.»

Et l’embrassant tendrement, il lui cria dans l’oreille: «C’est un mystère!» et il disparut.

— Vilain gamin! cria la vieille, moitié fâchée, moitié rieuse, me voilà sourde pour toute la journée.»

Yvon gagna la campagne en suivant un sentier qui passait derrière la maison, et qui par une pente très douce conduisait au sommet de la falaise. Le terrain, mélangé de sable et de terre grasse, était couvert d’une herbe jaunie, brûlée et, à cette heure, glissante; mais l’enfant, qui allait pieds nus, courait là-dessus avec facilité.

Yvon approchait de sa quinzième année. Grand déjà, le torse développé , l’ossature grosse, indice d’une solide charpente, il promettait d’être sous peu un matelot brave et robuste; car, en dépit des appréhensions, des projets, de la volonté de la pauvre grand’mère, Yvon serait marin.

Ces enfants du littoral, qui passent la moitié de leur vie dans l’eau salée, s’en imprégnant, en nourrissant leurs muscles, ne peuvent jamais s’arracher à cette mer, qui peut-être un jour les engloutira, mais qu’ils aiment comme la berceuse de leurs premiers sommeils.

Yvon sentait si bien que cet inéluctable n’était pour lui qu’une affaire de temps, qu’il ne songeait pas à contrarier sa vieille grand’mère, et tout simplement il «espérait », mot qui serait cruel s’il ne signifiait, en Bretagne, «attendre.»

Pour le moment, sans préoccupation, il marchait rapidement, les cheveux au vent. De temps en temps une alouette s’élevait près de lui, en poussant ce cri plaintif qui se change en un tireli joyeux sitôt qu’elle escalade le ciel. Une petite brise caressait les bruyères et les ajoncs couverts de fleurs.

Il rejoignit bientôt son camarade.

Kerven, par son physique du moins, justifiait le portrait qu’en avait tracé la grand’mère d’Yvon. C’était un enfant petit pour son âge, et dont les membres grêles paraissaient avoir été arrêtés dans leur développement.

Il eût été excessif de dire qu’il avait l’air sournois et méchant; mais, sur son visage pâle, au lieu de l’épanouissement insouciant et gai de l’enfance, se lisait l’inquiétude assombrie de quelqu’un mécontent de son sort.

Fils de l’instituteur du village, il avait quelque instruction. Peut-être avait-il mal compris les enseignements reçus, peut-être en tirait-il de fausses conséquences; mais, à mesure qu’il avançait en âge, il paraissait de plus en plus prendre en mépris et en aversion le milieu où il vivait, au grand désespoir de son père, qui vaguement le sentait envahi et troublé par de pernicieuses chimères.

Les deux amis, du lieu où ils se trouvaient, avaient une vue ravissante. La rade était sillonnée de bateaux de pêche qui allaient et venaient en tous sens, traînant leurs filets, tandis qu’au pied de la falaise un navire de guerre était à l’ancre; une flottille de canots évoluait autour de lui. Les deux enfants considéraient ce spectacle avec des impressions bien différentes.

Pendant que Kerven, dont aucun objet ne captivait spécialement le regard distrait, semblait ne suivre que le développement de ses pensées intérieures, Yvon, de ses yeux brillants d’admiration et d’enthousiasme, ne quittait pas le navire.

«Mais regarde donc, Kerven, dit-il enfin, regarde cette belle frégate.»


Le vaisseau qu’Yvon désignait sous le nom de frégate était une corvette qui dressait fièrement dans les airs ses trois mâts et son beaupré.

«Ah! si tu pouvais voir ce bateau courir sous ses voiles, tu comprendrais qu’il n’y a pas d’autre bonheur au monde que d’être marin! Ce sont ces bateaux-là qui font les beaux voyages. Mon grand-père était sur l’Uranie, et il a fait plusieurs fois le tour du monde.»

En disant cela, le pauvre Yvon avait les yeux agrandis et les narines dilatées: il était en arrêt devant ce joli vaisseau, comme un chien de chasse devant une perdrix.

«Oui, c’est joli, consentit enfin à répondre Kerven, et, prison pour prison, il vaut peut-être mieux en choisir une qui marche!»

Yvon le regarda avec stupeur. Il n’avait pas compris un mot: il comprenait rarement, du reste, les phrases prétentieuses de son compagnon, mais il ne l’en admirait que davantage. L’incompréhensible, c’est le sublime pour les naïfs.

Yvon se coucha sur le gazon, les yeux tournés vers la mer, tandis que Kerven, dédaigneux, laissait tomber quelques mots de temps en temps.

«Tu n’as donc pas assez de misère, mon pauvre Yvon, que tu penses encore à t’embarquer: crois-tu donc que tu serais plus heureux à bord de ce navire? Tu ne serais pourtant ni mieux vêtu ni mieux nourri qu’à cette heure, et quand tu aurais passé vingt ou trente ans de galère, on te jetterait comme retraite de quoi t’acheter un peu de pain, juste de quoi ne pas mourir de faim. Du pain! la belle affaire, est-ce qu’on en manque jamais? Non, non, vois-tu, ce n’est pas une vie, ce n’est pas un but, nous sommes jeunes, et l’avenir est à nous.

— L’avenir! répétait Yvon ahuri, qu’est-ce que c’est que ça?

— Je veux dire, mon pauvre Yvon, que si tu voulais m’écouter, nous partirions.

— Et où donc, mon Dieu, puisque grand’mère m’a dit que si je m’embarquais, elle en mourrait de chagrin?»

Pour Yvon, partir c’était s’en aller par mer vers les régions lointaines auxquelles il rêvait si souvent.

«Nous irions à Paris, à pied, dit froidement Kerven.

— A Paris! Qu’est-ce que tu veux que je fasse à Paris? J’ai été une fois à Rennes; eh bien! j’étouffais, perdu dans ces rues entourées de hautes maisons, d’où on ne voyait le ciel que comme s’il était très loin.

— Crois-tu donc le ciel plus près de toi ici? dit Kerven en riant.

— Mais beaucoup plus près: il me semble même parfois, quand le soir descend, que je marche dans le ciel, que j’y suis plongé.


— Mais c’est le brouillard qui t’enveloppe et te mouille, mon pauvre Yvon.

— C’est possible, dit l’enfant; mais je n’aime pas les villes.

— Tu ne veux donc pas devenir riche, célèbre; tu ne veux donc pas vivre enfin, voir des palais, des gens en riches toilettes, des équipages, des théâtres où l’on joue des pièces qui font rire, pleurer et trembler tout à la fois?

— Heu! heu!...

— Te souviens-tu de M. Corvin, qui est venu prendre des bains l’année dernière, et qui avait loué la maison de bois qu’ils appellent le chalet des ajoncs?

— Oui, eh bien?

— Il me racontait un jour qu’il était venu à Paris tout jeune, en sabots, avec cinq francs dans sa poche, et que maintenant il pouvait vivre sans rien faire et avoir des domestiques.

— Seigneur Jésus, fit Yvon, si nous avions des domestiques, qu’est-ce que nous en ferions?»

Kerven ne répondit rien: il se promenait, irrité d’avoir encore manqué son effet. Il entrait dans ses projets d’emmener Yvon. Il le voulait justement comme domestique pour porter les fardeaux, pour le défendre si on l’attaquait, pour partager le travail avec lui en lui laissant la plus forte part. Voilà longtemps déjà qu’il cherchait à éveiller chez lui la curiosité de voir Paris; mais il se heurtait toujours à la plus profonde indifférence.

Il enrageait, le petit homme! A quoi donc lui servait d’être plus intelligent que son camarade, plus instruit, s’il n’en pouvait faire ce qu’il voulait?

«Tiens, tiens, dit Yvon en lui prenant les mains, regarde, voilà l’état-major qui descend à terre.

— Qu’est-ce que ça te fait? tu n’en seras jamais, toi, de l’état-major.»

Et Kerven mit avec rage ses mains dans ses poches.

Yvon se leva, et, regardant son ami avec curiosité, il lui dit de sa bonne voix douce:

«Tu as donc bien envie d’aller à Paris?

— Si j’en ai envie! mais j’en mourrai si je n’y vais pas.».

Et en même temps que ce cri de convoitise sortait du cœur de Kerven, de grosses larmes coulaient de ses yeux.

Yvon, incapable, dans sa très simple et très bonne nature, de pénétrer les véritables sentiments de son camarade, ne vit que sa douleur et en fut touché.

Il en fut même étonné ; car si, lui, pour des raisons diverses, ne pouvait quitter le pays, il lui paraissait que rien n’empêchait Kerven de partir; au contraire.

Il se rappelait sur ce chapitre certains propos de sa grand’mère, dont il se fit de suite innocemment l’écho.

«Eh bien! mais..., si tu y tiens tant, il faut y aller à Paris: ton père ne s’y opposera pas. Peut-être même qu’il préférera encore te sentir au loin que de te voir passer tes journées sans travailler, comme tu le fais depuis quelque temps, où on ne rencontre que toi dans les rues du village.»

Après un moment d’apparente réflexion, Kerven reprit:

«Et à toi..., ça ne te ferait donc rien de me voir m’en aller?

— Je ne dis pas ça... Oh! non.

— Moi, je sens que j’aurais beaucoup de peine à te quitter; voilà pourquoi je voudrais t’emmener. Mon rêve était de ne jamais nous séparer; et, comme quelque chose me dit que j’arriverai à une haute position, je voudrais t’associer à mon succès, faire ton bonheur en même temps que le mien.

— Mon bonheur, répondit Yvon en souriant, mon bonheur, tiens, regarde...»

Et de la main il montrait la corvette, à ce moment dans tout le branle-bas de sa manœuvre.

«Mon bonheur serait là..., mais jamais dans les villes.»

Kerven eut un sourire un peu dédaigneux.

«Tu dis cela, parce que tu n’as jamais eu sous les yeux que des navires ou des champs; que tu n’as vu qu’une ville vieille et triste. Mais si tu étais à Paris, où il y a de tout, des palais, des jardins, des bois et même des bateaux à vapeur, tes idées changeraient vite. Nous vois-tu, toi, chef ouvrier dans une grande fabrique; moi, à la tête d’une maison de commerce, avec de l’argent dans nos poches, gagné sans fatigue, et du temps pour nous promener? C’est alors que tu connaîtras le bonheur et que tu me remercieras... Et puis, tu sais, rien ne t’empêcherait de revenir au pays plus tard avec une fortune comme M. Corvin et tant d’autres... Allons, c’est dit, tu viens.»

Yvon, ébranlé par le mirage de cette ville étonnante dans les rues de laquelle on pouvait rencontrer des forêts et des navires, répondit:

«Si cela peut te faire bien plaisir et si grand’mère y consent, ça m’est égal de t’accompagner; mais je te préviens, pas pour longtemps!...»

CHAPITRE II

Table des matières

LES BONS CONSEILS

Quand Yvon, rentré à la maison, se trouva en présence de la pauvre grand’mère, déjà si usée par l’âge et les chagrins, si débile, et à laquelle il allait faire tant de peine, il eut comme une révolte contre lui-même; mais il s’était engagé et ne voulait plus s’en dédire. Il était lâche vis-à-vis de Kerven. Certes, il eût agi plus librement avec tout autre camarade qu’avec le fils du maître d’école, par qui il se sentait dominé.

Quand ce dernier, pour vaincre ses scrupules ou le persuader, le regardait d’une certaine façon, il éprouvait quelque chose de singulier. C’était comme si Kerven eût marché sur lui. Allons, il fallait en finir. S’armant de tout son courage, il débita son petit discours d’une seule haleine:

«Grand’mère, je vais vous quitter pour un peu de temps, j’ai envie de voir du pays et...» Il s’arrêta, effrayé.

La pauvre Jeannic, en l’entendant parler de départ, était devenue si pâle, si tremblante, qu’elle avait été forcée, pour ne pas tomber, de s’appuyer sur la table de chêne.

«Eh bien, continue, mon enfant, fit la vieille, l’émotion dans les yeux et la colère dans la voix.

— Et j’ai pensé qu’un petit voyage à Paris ne vous déplairait pas trop, mais je vois bien...

— A Paris! s’écria joyeusement la vieille femme, changeant subitement de ton et d’allure, que ne le disais-tu tout de suite?... Ah! je respire, je croyais que tu voulais t’embarquer.

— Mais non, grand’mère, puisque je vous ai promis de ne pas aller sur mer, je tiendrai ma promesse; mais il me semble qu’un petit voyage me ferait grand bien.

— Et, tu irais seul... à Paris?

— Non, grand’mère, c’est avec Kerven que je partirais.

— Ce n’est pas le compagnon que je t’aurais souhaité ; il te sera plus gênant qu’utile; mais je ne discuterai pas ton compagnon, t’ayant déjà dit cent fois ce que j’en pensais. Souviens-toi seulement que tu pars pour peu de temps, que je suis bien vieille, et que si tu tardais trop, tu ne trouverais plus ta pauvre grand’mère. Ce serait bien mal de me laisser mourir seule, moi qui depuis ta naissance t’ai entouré de soins. Si la chose arrivait, tu te préparerais un grand remords pour toute ta vie.

— Ah! grand’mère, fit l’enfant tout ému en l’embrassant, vous savez bien que je vous aime de toutes mes forces. Non, je pars pour deux mois, et j’espère rapporter assez d’argent pour payer au retour bien des petites dettes qui nous tracassent.»

La bonne femme ne mit pas un instant en doute que son petit-fils ne gagnât beaucoup d’argent à Paris: un garçon qui faisait si bien les casiers de homards ne pouvait passer inaperçu dans la grande ville.

LA JEANNIC


— C’est convenu, mon Yvonnet, tu partiras demain matin; mais je veux voir Kerven et lui parler avant. Va le chercher.»

Et comme Yvon avait l’air inquiet, sachant les préventions assez justifiées de la vieille grand’mère contre son ami, et qu’il s’arrêtait indécis, la vieille femme ajouta:

«Va tranquille, ne crains pas de reproches; je veux seulement lui faire quelques recommandations à ton sujet. Je devine bien que c’est lui qui t’entraîne; mais, puisque j’ai consenti à ton voyage, je ne veux pas en gâter les débuts par des gronderies de vieille femme. Va!»

Yvon partit, pour revenir peu d’instants après avec son futur compagnon de route.

Kerven n’en menait pas large, comme on dit vulgairement. La Jeannic, en voyant sa mine confuse, ne put s’empêcher de sourire et de s’amuser quelques instants de son embarras.

Cet enfant, avec son aspect ennuyé, un peu farouche, avec des phrases prétentieuses, son indifférence pour les occupations, les amusements, les joies et les peines qui constituaient la vie dans ce village de pêcheurs, était devenu comme un être à part: on le regardait, dans son isolement volontaire, ainsi qu’un éternel étranger.

«Asseyez-vous, monsieur Kerven, dit la vieille femme en enflant un peu sa voix; vous avez le temps d’être debout, puisque vous voulez marcher jusqu’à Paris. C’est un bien long voyage pour des petits pieds comme les vôtres, mais vous emmenez peut-être Yvon pour vous porter.»

Puis, s’adressant à son petit-fils, elle lui dit:

«Va reporter les filets que tu as raccommodés, et n’oublie pas de faire tes adieux à tes pratiques; ne te presse pas, j’ai à causer avec monsieur.»

En sortant, Yvon fit un geste de prière, en montrant du doigt Kerven, qui regrettait presque d’être venu.

«Sois tranquille,» dit la grand’mère, et elle se mit à rire. Puis à Kerven:

«Ainsi, vous allez quitter votre père, courir le monde; et vous trouvez bon d’emmener mon petit-fils?» Et sur un geste de l’enfant: «Hé bien! je le veux bien, ça ne me contrarie pas.»


Kerven ne s’attendait pas à voir la conversation prendre cette tournure, et pour la première fois depuis son arrivée il leva les yeux sur la Jeannic.

«Voilà la chose, continua celle-ci. Je ne veux pas que mon Yvon se fasse matelot; mes rêves ne sont faits que de tempêtes et de navires brisés, et j’espère qu’en voyant d’autres outils que des bateaux, qu’en vivant avec des hommes qui ne sont pas des marins, il en viendra à prendre du goût pour une autre profession. Vous allez partir, soit; mais voici maintenant ce que je tenais surtout à vous dire, et je fais ici un appel à votre honnêteté, monsieur Kerven. Je n’ai aucun titre pour vous faire des remontrances, ni pour vous demander les raisons qui vous guident, mais vous n’allez plus à l’église.»

Et comme l’enfant rougissait, elle continua d’une voix moins sévère:

«Mon Yvon, vous le savez, a l’habitude de m’y accompagner chaque dimanche, et chaque dimanche, vous entendez bien, il continuera à entendre la messe partout où il sera: Vous allez me promettre que vous ne vous moquerez jamais de lui, et, si l’envie vous en venait, vous songeriez à la vieille grand’mère qui, en vous confiant son petit-fils, vous a adressé cette suprême prière, de lui laisser suivre une ancienne coutume qui est et restera toujours la bonne. Croyez-moi, monsieur Kerven, consulter Dieu de temps en temps n’est pas mauvais pour apprendre à vivre avec les hommes.»

En disant cela, la pauvre vieille femme était comme transfigurée. Elle avait la voix si douce, si persuasive en ce moment, que le cœur de l’enfant, desséché par l’orgueil, s’attendrit, et ce fut presque les larmes aux yeux qu’il répondit:

«Je vous promets de laisser Yvon vivre à sa guise. Jamais je ne dirai un mot pour combattre les bons conseils que vous lui avez donnés, ou changer les habitudes qu’il a prises près de vous, la Jeannic, qui êtes respectée dans le pays comme une ancienne ayant toujours fait honnêtement son devoir.

— Oui, mon enfant, et je m’en vante, répondit la Jeannic. Ah! ça n’a pas toujours été facile, avec mes faibles ressources, de mener à bien la tâche que Dieu m’avait donnée: eh bien! je n’ai jamais eu de défaillance, parce que je ne me suis jamais sentie seule; quelqu’ un veillait sur moi, et ce quelqu’un c’est Dieu. Or je ne veux pas que cet appui manque à Yvon; et si je le vois partir sans inquiétude, c’est que j’en ai fait un bon chrétien.»

En ce moment Yvon rentrait, la figure rouge, les yeux brillants, heureux maintenant qu’il savait pouvoir voyager, voir du pays, sans trop déplaire à sa grand’mère.

«Eh bien! la mère, dit-il en entrant, vous ne l’avez pas mangé le pauvre Kerven!»

Ce fut Kerven qui répondit lui-même.

«Non, mon cher Yvon.» Et, se tournant vers la vieille Jeannic, il lui dit:

«Permettez-moi de vous embrasser et de vous répéter que vous serez contente de moi.»

Il s’en alla tout rêveur, et quand il passa devant la petite église, sans se rendre compte de ce qu’il faisait, par un mouvement impulsif il retira son chapeau.

«Dis donc, grand’mère, fit Yvon, il me semble tout attendri, mon camarade; qu’est-ce que tu as bien pu lui dire? car il n’est pas facile à émouvoir.

— C’est un enfant à qui il a manqué une mère; il vaut peut-être mieux que je ne me le figurais. Voyons, que vas-tu emporter? C’est que tu n’as rien pour t’habiller à la ville!»

Elle regarda sa paire de souliers. Quoique achetée depuis longtemps, elle était encore presque neuve, Yvon ne se chaussant que le dimanche. Sa garde-robe se composait de deux tricots en état, d’une veste et de deux culottes.

Oh! ces culottes d’enfants pauvres à la campagne, quel poème de travail et d’industrie! Depuis combien de temps le drap primitif, celui de la première culotte, était-il disparu, la Jeannic n’aurait pu le dire. A force d’y mettre des pièces, de la rallonger, de l’élargir, il ne restait plus un fil de celle qu’avait vendue le marchand. Yvon en avait deux ainsi; il pourrait donc en changer quand il irait dans le monde.

La pauvre femme était assez mélancolique devant le bagage de son enfant.


Elle n’avait jamais prévu, du reste, qu’il aurait un jour la fantaisie d’aller à Paris, et la pensée de voir son bel Yvon faire ses débuts dans la grande ville avec si peu d’éclat, n’était pas sans la mortifier un peu.

«Mais bah! dit-elle après un moment de réflexion, on m’a dit qu’il y avait là-bas des magasins dans lesquels on trouvait des vêtements tout faits et pour toutes les tailles... Eh bien! avec le premier argent que tu gagneras, tu te feras aussi beau que tu voudras. En somme, pour la route, tu n’as pas besoin de vêtements neufs.»

Ayant ainsi trouvé arrangement à tout, la vieille grand’mère ouvrit le seul tiroir qui fermait à clef dans la maison; il formait l’un des compartiments d’un placard construit dans la muraille et qu’on ouvrait rarement: c’était comme une sorte de reliquaire. Yvon y jeta un regard presque respectueux. Il vit une belle coiffe qui avait été une coiffure de mariée, quelques lettres, celles du défunt fils, son père, quelques bijoux aux formes anciennes et enfin quatre pièces d’or, les seules économies que la pauvre vieille femme eût jamais pu réunir.

Elle prit deux de ces pièces d’une main tremblante et les remit à Yvon, qui ne voulait absolument pas les recevoir.

«Mais je n’en veux pas, s’écriait-il en se défendant, qu’est-ce que j’en ferais de votre argent? Croyez-vous qu’avec ces deux bras-là j’aie besoin de quelque chose?

— Prends, insistait-elle, heureuse de voir le courage de son enfant, prends; si tu ne trouves pas à les dépenser, eh bien! tu me rapporteras quelque chose en souvenir de la grande ville. Puis il faut tout prévoir, tu peux être malade. Je ne veux pas non plus que tu voyages comme un gueux. Je sais bien qu’à Paris tu n’auras besoin de rien, mais avant d’y être!...»

Yvon, puisque la vieille le voulait absolument, prit les deux pièces et les fit coudre dans l’intérieur de sa ceinture, fermement décidé, du reste, à n’y jamais toucher.

«Je ne veux pas vous contrarier, grand’mère, disait-il, mais vous avez bien tort de vous priver; enfin, vous verrez à mon retour qu’ils auront fait des petits, vos jaunets.

— Tant mieux, mon enfant, tant mieux! travaille, réussis!» Et la figure de la bonne vieille était presque joyeuse.

Yvon n’y comprenait rien; lui qui s’attendait à des pleurs, à des reproches, il se trouvait en face d’une femme qui cachait à peine son plaisir de ce départ.

Il se souvenait d’un jour où il avait demandé à sa grand’mère de le laisser partir pour un voyage d’un mois à bord d’un bateau au cabotage. Grand Dieu! de quelle façon différente elle l’avait reçu! Avec quelles supplications et quels torrents de larmes elle avait empêché ce voyage! On l’aimait donc moins qu’autrefois. Quelques larmes au départ faisaient partie de son programme: on lui faisait tort de quelque chose.

Aussi ce fut avec une certaine amertume qu’il dit à sa grand’mère:

«Allons, je vois avec plaisir que vous vous faites une raison. J’avoue que je craignais de vous faire de la peine, mais il paraît que je me trompais.»

La vieille alors, se jetant à son cou, lui dit en le couvrant de baisers:

«Oui, je te vois partir avec plaisir; je sens que tu m’aimeras davantage là-bas qu’ici; tu penseras plus à moi et tu comprendras mieux pourquoi je t’éloignais du métier de marin. Quand tu seras devenu un bon ouvrier et que tu gagneras de l’argent, tu me remercieras d’avoir contrarié tes coups de tête.»

L’enfant eut alors un sourire que la pauvre mère ne vit point, et qui voulait dire: Comme vous me connaissez peu!

Puis, ayant fait un paquet de tout ce qu’il voulait emporter, il le mit dans un coin et dit: «Me voilà paré.»

Une explication d’un caractère bien différent avait lieu à la même heure chez les Kerven.

Le père et le fils ne faisaient pas ce qu’on nomme un bon ménage.

Le père, homme d’un grand bon sens, avait deviné de bonne heure chez son fils une ambition disproportionnée avec ses facultés et ses moyens d’action; aussi, n’ayant pas de fortune, était-il rempli d’inquiétude pour l’avenir de cet enfant.

Qu’en ferait-il?...

Resté faible, après une première enfance constamment maladive, il ne fallait pas songer pour lui à des professions exigeant des muscles et une santé solide.

Le maître d’école eut un moment d’espoir quand, ayant apprécié l’intelligence de son fils, il le vit assidu, laborieux, devenir le modèle de la classe, et même, disons-le, le seul élève qui lui fit honneur.

«Eh bien, pensa-t-il, il me succédera; ma destinée, en somme, n’a pas été si malheureuse.»

En effet, bien qu’issu d’une race de paysans, le vieux Kerven, comme son fils, était né chétif, impropre comme lui aux durs travaux physiques; mais lui n’avait pas rougi de son origine, il n’avait pas pris prétexte de sa faiblesse pour aspirer à des destinées supérieures.

Il s’était, dès les premiers ans, accommodé de son sort, n’avait désiré que les satisfactions possibles. Il avait cherché à se rendre utile par des travaux compatibles avec ses forces, sachant que dans toutes les conditions tout laborieux se fait sa place, que chaque effort trouve sa récompense.

Puis un protecteur était venu, qui, remarquant son esprit ouvert, lui avait fait donner de l’instruction et l’avait poussé vers l’enseignement.

Cette situation, qui semblait le relever socialement, l’avait laissé sans orgueil. Il n’en avait vu que les devoirs et s’était efforcé de les remplir avec zèle et modestie.

Aussi espérait-il trouver pour ses derniers jours une consolation en son fils; mais l’enfant, après la mort de sa mère, enlevée de bonne heure, avait été élevé un peu à l’aventure au point de vue moral; son intelligence avait été peut-être trop cultivée au détriment de son âme, et ses premiers succès à l’école n’éveillèrent en lui qu’une vanité présomptueuse.

Plus tard, gâté par les compliments, Jean Kerven rêva un théâtre plus vaste pour ses triomphes; et son père, trop indulgent, flatté du reste, comme tous les pères, lui fit passer à Rennes des examens pour obtenir une bourse au collège.

L’enfant fit de son mieux, mais échoua. On ne pouvait songer à tenter, l’année suivante, une deuxième épreuve; les ressources manquaient.

Dès lors Jean s’aigrit. Considérant son avenir comme compromis, sinon perdu, par le manque de quelques sous, son cœur se laissa aller à l’envie et à la haine.

Il passa par des crises de découragement, de dégoût, de tristesse, détourné du travail, usant ses journées en flâneries vagues qui désespéraient son père.

Chose étrange! son ambition grandissait à mesure que paraissaient devenir plus problématiques les moyens de la satisfaire.

Dans son imagination déréglée les projets les plus baroques s’entassèrent, et c’est alors qu’il eut cette idée du voyage à Paris pour y tenter la fortune.

Restait à obtenir le concours d’Yvon, précieux auxiliaire, et le consentement de son père.

Ce jour-là donc, en quittant son camarade, il était revenu dans l’humble salle à manger de l’instituteur; et, avec ce sérieux qui le rendait si énigmatique, i] avait demandé à son père quelques moments d’entretien.

«Que veux-tu encore? demanda le maître d’école en se mettant sur la défensive.

— Mon père, dit Jean, je viens vous prier de vouloir bien me permettre d’aller passer quelques mois à Paris. Je sais que mon oisiveté vous afflige, et je veux tenter de faire quelque chose.

— Mais, malheureux enfant, dit le pauvre Kerven, je n’ai pas d’argent, tu le sais bien: notre séjour à Rennes, si court qu’il ait été, a absorbé toutes mes économies. Ce voyage ne me déplairait pas si je pouvais y subvenir, mais tu connais mes ressources.

— Je ne vous demande rien que la permission de m’absenter quelques mois. Si je réussis, et je réussirai, continua-t-il avec fierté, j’aurai eu la joie de vous faire revenir sur la mauvaise opinion que vous avez de moi. Si je ne réussis pas, eh bien, je reprendrai et j’achèverai mes études, pour me mettre à même de continuer, dans ce coin oublié, l’œuvre que vous avez faite si modestement; mais je veux avant tenter quelque chose. Que voulez-vous, mon père! votre abnégation m’épouvante.

— Mais tu ne sais pas vers quelle misère tu t’achemines, enfant. Enfin, tu pourras toujours revenir près de moi.»

Puis, comme l’avait fait la grand’mère d’Yvon, il prit deux pièces d’or, les seules qui lui restaient sans doute, et les glissa dans les mains de son fils, qui les accepta, tout en promettant de les lui rendre au centuple.

«Et tu pars seul?

— Non, Yvon, le fils de la Jeannic, part avec moi.

— Y songes-tu, malheureux enfant! Tu entraînes, dans ton égoïsme, le seul soutien d’une pauvre femme.

— Elle m’en remercie, au contraire.

— Et comment cela?

— Yvon aussi est un ambitieux à sa manière. Eh! mon Dieu! quel est l’enfant ayant un peu de cœur qui ne caresse une chimère? Celle d’Yvon serait d’être marin. C’est le grand désespoir de sa grand’mère. Aussi a-t-elle accueilli avec joie cette diversion à l’ambition de son enfant. Elle espère qu’ainsi il abandonnera, pour quelques temps du moins, l’idée de ce métier que la pauvre bonne femme considère comme le plus périlleux de tous, non sans raison, hélas! Vous savez que le père d’Yvon est mort en mer, et vous n’ignorez pas qu’il n’est pas une famille dans ce village qui, en vingt ans, n’ait perdu l’un des siens dans un naufrage. Et puis, ajouta le jeune Kerven avec quelque amertume, la mère Jeannic est moins incrédule que vous; elle est certaine que son petit-fils réussira là-bas.


— Que veux-tu, mon enfant, la mère Jeannic est une simple femme, toute à son idée fixe, et qui ignore comme les choses vont en dehors de notre village. Moi qui sais mieux, je me demande si les périls qui menacent les marins ne sont pas moins effrayants que les dangers que vous allez courir dans les villes: il y a tant de sortes de naufrages! Crois-tu que je n’aimerais pas mieux apprendre ta mort, que de te savoir riche dans un métier malhonnête ou dans une industrie douteuse?

— M’en croyez-vous capable, mon père?

— Je ne sais, dit l’honnête professeur.

— Je n’ai pas sur la conscience une seule action malhonnête.

— Tu as des lâchetés, tu rougis de notre médiocrité. L’adversité fortifie les grands cœurs, dit-on, c’est possible; mais elle accable les petits, et je frémis en te voyant rêver la fortune sans travail, sans lutte: car, je le vois depuis longtemps, l’argent est ta seule préoccupation.

— Eh bien! oui, je veux être riche. Non pas par tous les moyens, mon père, comme vous paraissez le craindre, mais par mon travail.

— Laissons cela, mon enfant, et fais–moi grâce de tes discours. Va, tu n’as aucun programme, aucune ligne de conduite; tu as senti qu’il y a des gens riches et des gens pauvres, et tu veux être du côté des riches à tout prix. Soit! j’attendrai; mais souviens-toi que si tu reviens un jour, que ce soit la tête haute, ou je n’aurai plus de fils! Je ne sais si le diable te tente...

— Je n’ai jamais vu le diable, mon père, et vous ne m’avez jamais beaucoup parlé de Dieu; mais je vous promets de rester honnête; et si la tentation de voler me prenait jamais, je penserais aussitôt au pauvre maître d’école de Binnic, à ses trente ans passés dans la même école sans un moment de découragement, sans un mot de plainte ni de regrets, et je resterais toujours le digne fils du plus honnête des hommes.»

CHAPITRE III

Table des matières

PREMIÈRE JOURNÉE DE VOYAGE

Les voilà partis!

Ils avaient décidé de suivre la côte et d’aller à Paris par la Normandie.

Ils ont devant eux maintenant un grand ruban de chemin, qui, côtoyant la falaise, les conduira à Cancale.

Kerven marche la tête haute: la facilité avec laquelle il a surmonté les premières difficultés lui semble un présage des succès futurs. Il regarde droit devant lui, comme s’il suivait un astre conducteur, un labarum indiquant la route. Aucun regret du reste de ce qu’il quitte, aucun souvenir du passé, de ce passé qui n’est même pas encore hier.

Yvon, lui, se retourne souvent. A-t-il donc oublié son cœur au village?

Toutefois, comme il ne s’est pas embarrassé d’un bagage de pensées ambitieuses, il marche dégagé, de son pas indifférent et tranquille, avec une chanson aux lèvres, une jolie chanson que sa grand’mère, qui était de Paimpol, chantait avec les paroles bretonnes:

Ma mammick, ma manna, na ouoroch ket!

Biskoos tra ker bras n’ambec gwelet .

Ma mère, ma petite mère, vous ne savez pas:

Je n’avais jamais rien vu de si beau!

Quand ils furent au sommet de la côte, Yvon se laissa dépasser par son camarade et, jetant un dernier regard sur Binnic, qu’il quittait pour longtemps peut-être, il resta quelques instants en contemplation; il chercha des yeux la maisonnette de sa grand’mère, perdue au milieu d’un amas de maisons de pêcheurs. En face de lui s’étendait à une immense distance la mer, miroitante sous un soleil déjà dans tout son éclat; la mer qui, basse à cette heure, avait laissé en s’en allant une infinité de petits lacs, qui étaient comme autant de plaques d’argent encadrées dans le vert des varechs ou le brun des roches.

Yvon fit quelques pas lentement, comme alourdi par un regret, et se retourna de nouveau. Derrière un accident de terrain, les maisons avaient disparu, semblant s’être enfoncées en terre; seule une tour était encore visible, nettement dessinée sur le bleu du ciel.

C’était le clocher du village.

L’enfant demeura longtemps à contempler ce phare protecteur, puis il fit le signe de la croix et rejoignit en courant son compagnon.

Celui-ci ne s’était pas retourné une seule fois.

C’était décidément un esprit fort.

A-T-IL DONC OUBLIÉ SON CŒUR AU VILLAGE?


«En combien de temps serons-nous à Cancale? demanda Yvon.

— Mais, ce soir, cette nuit, sois tranquille; nous mangerons en route.

— Nous n’aurons pas besoin d’acheter grand’chose, tout au plus un peu de cidre, du pain; car j’ai un poulet froid et des galettes de sarrasin.

— Tu as cela, toi?

— Oui, c’est grand’mère qui m’a fait cette surprise, ce matin; la bonne vieille aura passé une partie de la nuit à nous préparer ce festin.

— Quelle excellente femme, la Jeannic! Il n’y en a pas deux comme cela sur terre.

— Ça, c’est vrai, dit Yvon avec enthousiasme; mais aussi comme elle est aimée! Tu sais que si elle n’avait pas voulu me laisser partir, je serais resté au village: je ne peux pas lui faire de chagrin.»

Kerven resta un instant pensif, puis:

«Elle ne m’aime pas, moi, avoue-le.

— Pas trop, dit Yvon en hochant les épaules, et cependant ce matin, en m’embrassant, elle m’a dit: «Kerven et toi, vous serez dans toutes mes prières.» Ça t’est bien égal ça, hein!

— Mais non, dit gravement Kerven en regardant Yvon dans les yeux, non, ça ne m’est pas égal les prières de ta grand’mère: c’est comme si une sainte veillait sur nous.

— C’est vrai, dit tranquillement Yvon, grand’mère c’est une sainte.» Puis il ajouta, pour rendre sans doute à Kerven son compliment:

«Ton père aussi, c’est un brave homme, bien respecté dans le pays.

— Oui, mais ce n’est pas la même chose, fit Kerven; mon père s’adresse toujours à la raison, et ta grand’mère vous parle au cœur.»

A ce moment, les deux enfants firent une rencontre; ils virent venir à eux une fillette de sept à huit ans, qui, pieds nus, une baguette à la main, conduisait un troupeau de dindons.


«Mais c’est Jeannine, dit Yvon.

— Yvon! fit la petite, et le fils du maître d’école! Où allez-vous si matin?»

Et tous trois restèrent au milieu du chemin, noyés dans la poussière que les dindons soulevaient autour d’eux.

«Mais nous allons à Paris, cria Yvon en riant; viens-tu avec nous?

— Je voudrais bien, répondit la petite, mais ce sera pour plus tard.

— As-tu des commissions? dit Yvon.

— Pourquoi pas?

— Eh bien, dis-les, et foi de Breton! je les ferai.

— Tu ne te rappelles donc pas, dit la petite, que j’ai un frère à Paris, Pierre, qui a été à l’école avec toi? Il est maintenant cocher à la Grande Compagnie des voitures. Quand on lui écrit, on met comme ça: Pierre Longal, cocher à la Grande Compagnie des voitures, et ça arrive.

— Très bien,» dit sérieusement l’enfant, et Yvon, avec sa grosse encolure d’hercule et son rire d’enfant, prit la fillette à bout de bras et l’embrassa en disant: «C’est pour ton frère!»

Et ils continuèrent leur chemin.

«Pierre Longal, répétait en lui-même Kerven, qui avait assisté en spectateur indifférent à cette scène, je m’en souviens très bien, j’étais tout petit, et lui doit être tout à fait un homme à présent.» Il ajouta avec résolution, après quelques instants de silence: «Il a trouvé de l’ouvrage tout de suite, lui, là-bas, et il n’est pas revenu et il ne reviendra pas. Nous non plus, va! nous ne reviendrons pas.

— Oh! moi, fit Yvon, je reviendrai dans deux mois, comme je l’ai promis à grand’mère, et puis, vois-tu, j’y vais pour toi, à Paris; ne crois pas un seul instant que j’y trouve mon affaire. Moi, vois-tu, c’est dans le sang, il me faut la mer.

— Oui, oui, c’est convenu, dit Kerven en souriant; je la connais, ta chanson: tiens, sois heureux, la revoilà, la mer!»

En effet, à travers un rideau d’arbres, au bout d’un sentier, on voyait une grande tache verte.

«Oui, dit Yvon, elle n’est même pas bonne au large, et pourtant ici nous n’avons pas un souffle d’air.» Puis regardant le ciel: «Ça se gâte, vois-tu, il y aura de la tempête cette nuit.

— Ça nous est bien égal, dit Kerven, je sais où nous coucherons. L’institutrice de Cancale, une vieille amie de mon père, nous hébergera. Bon gîte, bonne table et gais convives, voilà pour ce soir, nous verrons demain! Puis, mon petit Yvon, tu ne te doutes pas que ton compagnon de voyage est un Crésus!»


Et en disant cela, il tapait sur sa poche, d’où sortait un joli petit bruit d’or; puis, tirant délicatement du bout des doigts les deux louis du père Kerven, il les promena plusieurs fois sous le nez d’Yvon, qui se contenta modestement de le féliciter sans parler de son propre magot.

«Tu vois que nous ne sommes pas à la merci des événements, dit Kerven avec fatuité, et que nous pourrons choisir notre ouvrage. Nous avons de l’or et la clef des champs.

ILS TRAVERSAIENT DES VERGERS QUI PROMETTAIENT UNE RUDE BESOGNE AUX PRESSOIRS


— Quand nous serons à Cancale, reprit Yvon, nous pourrions bien aller jusqu’au mont Saint-Michel: on dit que c’est si beau!

— Dame! c’est une grande église sur un rocher, c’est un monument qui attire beaucoup de monde; je ne l’ai pas vu non plus, nous irons si tu veux.»

Ils allaient toujours. Ils traversaient des vergers qui promettaient une rude besogne aux pressoirs. La chaleur était devenue accablante, Kerven était tout en sueur; il ne voulait pas se plaindre sitôt, mais il commençait à souffrir, le pauvre petit, vêtu qu’il était comme à la ville, tandis qu’Yvon, lui, portait plutôt ses vêtements sur son bras que sur son dos; il n’avait sur le corps que sa culotte, un tricot, et rien aux pieds.

«Ouf! fit Kerven, à la fin n’en pouvant plus, mais cachant sa défaite sous une raison plausible, j’ai faim.

— Déjà ? dit Yvon.

— Ma foi, oui! et voilà un endroit charmant pour y dresser notre tente.»

Et il montrait de la main un joli bouquet d’arbres, qui, très près les uns des autres, offraient aux voyageurs de l’ombre et de la fraîcheur.

«Nous ne trouverons jamais mieux pour déjeuner et nous reposer, ajouta-t-il, et je vais acheter du cidre à la maison qui est là-bas. Pendant ce temps, mets le couvert.»

Quand Yvon fut seul, il étala la serviette qui contenait les victuailles, et disposa le tout de son mieux; c’était, comme il l’avait annoncé, un poulet et des galettes de blé noir.

Kerven revint bientôt avec ses emplettes; outre une bouteille de cidre, il avait pris des œufs durs et du fromage; de plus il avait emprunté deux bols.

«Voilà un fameux repas, dit Yvon, qui debout contemplait l’aspect qu’offrait la réunion de tous ces mets.

— Attends, attends,» dit Kerven, et il alla cueillir quelques tiges de genêt fleuri qu’il planta sur le poulet et le fromage en disant: «Tiens, regarde, c’est comme à une noce; il ne nous manque que la musique.»

A peine achevait-il ces mots, qu’un nouveau personnage fit son apparition. C’était un grand vieillard aux longs cheveux blancs; il portait une veste de bure ornée de boutons de métal, un gilet breton sur une culotte noire et des guêtres de toile blanche; il avait à sa boutonnière un bouquet de roses.

«Voilà la musique, les enfants, dit le vieux ménétrier en brandissant son violon; je me rendais à un mariage au hameau de Ploëven, quand j’ai entendu votre demande, et en avant la musique!»

Et pendant que nos deux voyageurs mangeaient avec l’appétit de leur âge, le violoneux leur jouait de vieux airs tristes, bien tristes, mais nos deux enfants y trouvaient le plus grand plaisir; c’était de la gaieté bretonne.

Une tasse de cidre et une pièce de vingt sous récompensèrent le musicien, qui s’en alla content, et nos deux enfants, satisfaits de cette vie de grands seigneurs, finirent leur repas dans une douce causerie.

«Et ce sera toujours comme ça, dit Kerven, qui avait payé le violon; quand nous aurons gagné de l’argent, nous ferons de bons repas.»

Yvon ne resta pas longtemps à la conversation; quand il eut fini de manger, il se laissa glisser sur le dos et s’endormit profondément. Kerven le regarda dormir, et il murmurait à part lui: «C’est bien cela, ces natures grossières!» Puis il pensa à l’avenir, qui lui apparaissait tout en rose; il lui semblait que Paris attendait son arrivée, pour donner un nouvel essor à son industrie.

«ET CE SERA TOUJOURS COMME ÇA, «DIT KERVEN


Hélas! c’était Yvon qui dormait, mais c’était Kerven qui rêvait!

Ils avaient donné deux heures au repas, ils reprirent leur chemin, bien reposés et pleins de gaieté.

A mesure qu’ils approchaient de Cancale, le temps devenait plus mauvais. Ainsi que l’avait prédit Yvon, la tempête se formait. Le ciel s’était assombri, et le vent qui venait de la mer soufflait avec rage.

«Encore une fichue nuit, dit Yvon, pour ceux qui sont en mer!»

On entendait très bien déjà le bruit des vagues qui déferlaient au bas de la côte.

«Aussi, dit Kerven, j’aime mieux, par un temps pareil, une belle route comme celle-ci que le pont d’un navire. D’abord moi, vois-tu, la mer, ça me rend malade; aussi c’est jugé, je n’insiste pas.

— Ah! mon pauvre Kerven, tu ignoreras toujours la plus grande joie qu’un homme puisse éprouver. Se sentir emporté sur la vague par...» Yvon s’interrompit; il venait d’entendre le bruit d’un coup de canon que lui apportait le vent du large.

«As-tu entendu? reprit-il.

— Oui, dit Kerven, c’est le flot qui monte en mugissant contre les rochers.

— Écoute, écoute,» dit Yvon, qui lui saisit le bras et le força à rester attentif.

Un autre coup de canon éclata sur la mer au milieu de l’orage.

Yvon était fort pâle; Kerven, ne comprenant pas, ne pouvait partager l’émotion du petit matelot.

«Qu’as-tu, dit-il, et en quoi le bruit du canon peut-il t’émouvoir à ce point?

— Écoute encore,» continua Yvon très bas.

Et une troisième détonation déchira l’air; puis il ajouta en se signant:


«Là-bas, sur cette mer en furie, il y a des malheureux qui appellent au secours; viens vite.»

Et, entraînant Kerven, ils dévalèrent par un petit sentier qui aboutissait à la grève.

Il y avait déjà sur les bords de la mer une foule de gens qui, sous l’émotion du drame qui s’accomplissait au large, allaient et venaient dans un état de surexcitation extrême. Des exclamations partaient de toutes les poitrines, et tous faisaient les propositions les plus diverses.

Un homme surtout, un pêcheur, se démenait au milieu des autres avec des gestes énergiques. Nos deux enfants le voyaient montrer la mer de ses larges mains; puis, s’étant approchés, ils l’entendirent crier d’une voix tonnante:

«Je vous dis qu’il n’y a rien à faire; ils sont perdus, et aller au secours de ce navire sur une mer démontée comme celle-ci serait une folie sans utilité. Nous n’avons pas ici le canot de sauvetage de Cancale, et nous ne serions pas à cent mètres d’ici, que nos barques couleraient à pic sous la montagne d’eau qui les couvrirait.»

Et il montrait la mer, qui, dans le crépuscule, n’était qu’une lueur blanche à peine visible, mais dont la voix était terrible. C’était le bruit des vagues qui s’abîmaient les unes sur les autres, dans un écrasement d’écume.

Un éclair brilla au large, et un coup de canon se fit entendre, appel suprême aux hommes ou dernier adieu à la terre.

«Alors nous ne tenterons rien?» dit un vieux pêcheur.

Personne ne répondit à cet appel, fait du reste sans grande conviction.

«Si on essayait pourtant? dit Yvon en s’avançant tout à coup; vous avez une barque solide, vous!

— Irais-tu, toi, gamin? fit le pêcheur.

— Oui, sans hésiter, répondit Yvon.

— Eh bien! si je trouve cinq gars comme toi, je me risque et mon bateau aussi.

— Allons, les amis! cria Yvon de sa voix chaude et entraînante, il y a peut-être à quelques cents brasses de nous des malheureux qui se meurent, des femmes, des enfants, des gens du pays peut-être, et qu’il faudrait sauver. Hein! qu’en dites-vous? ça vaut bien quelques coups d’aviron. Où est ton bateau, l’ancien, que nous sautions dedans?»

Et la barque, ayant été poussée au large par vingt bras vigoureux, fut en un instant garnie de rameurs.

Yvon avait tenu sa promesse, il avait sauté le premier dans la barque.

Kerven, qui n’était pas de la partie, était resté spectateur ému de cette scène. Tout s’était passé si vite du reste, qu’il n’avait pas eu le temps de donner un conseil ou d’essayer d’arrêter Yvon.

«Voilà, disait-il philosophiquement, un enfant qui, pour ne pas contrarier sa grand’mère, reste des mois à contempler la mer avec envie sans naviguer, et à l’instant où il s’en éloigne pour l’oublier, il s’embarque en pleine tempête... Pauvre Jeannic! si tu pouvais te douter de ce qui se passe ici!»

La barque, déjà loin, n’était plus qu’un point noir dans une pâleur d’écume.

CHAPITRE IV

Table des matières

TROP TARD

Dans le vent, dans l’embrun, soulevée par d’immenses vagues qui la laissent retomber, la barque, montée par sept vaillants matelots, est maintenant en pleine mer.

Ils sont là, les héros, avec quelques planches sous leurs pieds, au milieu d’une mer en furie, courant les plus grands dangers: et cela volontairement, sans songer à une récompense quelconque.

De tous les dévouements de l’homme, le plus admirable est celui du sauveteur marin; en ce sens que, modeste et désintéressé , voulu et continuel, il est dégagé de tout élément étranger à l’héroïsme pur.

Ici, aucun des sentiments artificiels: enthousiasme, compassion nerveuse, amour de la gloire, qui, en de certaines circonstances, nous poussent par un élan momentané, à nous sacrifier pour les autres.

Expliquons-nous. Sur les champs de bataille, l’hospitalier qui relève les blessés, partage dans une certaine mesure l’excitation dont est transporté le combattant. Comme ce dernier, il perd la notion du réel, et après l’inévitable défaillance première, marche, court, se précipite; au surplus, souvent son acte n’est pas absolument volontaire, il obéit à ses ordres.

Dans les villes que traverse un fleuve, dont les rues sont encombrées de voitures, qu’un homme se jette à l’eau ou se précipite sous les pieds des chevaux pour sauver une créature en péril, cet homme, de qui nous ne diminuons pas le courage, est entouré d’une foule dont les cris d’effroi ont ému, électrisé son âme, plus accessible que d’autres âmes à la pitié, à l’exaltation: et c’est dans l’apothéose d’un triomphateur qu’il accomplit son sauvetage, aussi périlleux soit-il.

Qu’un coup de grisou éclate, emprisonnant de malheureux mineurs: aussitôt les survivants de la catastrophe, les ouvriers du voisinage se mettent à l’œuvre, descendent dans le gouffre, bravant et la terre mouvante qui de plus en plus s’ébranle, et le gaz meurtrier qui flotte encore dans les galeries bouleversées.

C’est que parmi les victimes se trouvent un père, un frère, des amis, qu’il faut sauver à tout prix. Puis, au bord des fosses, les femmes, les enfants se lamentent, appelant les leurs. Le sauvetage, en dehors de la solidarité du métier, de la communauté de danger, est fait encore d’entraînement, de camaraderie, d’attachement à des proches.

Mais quand, sur une grève perdue, dans l’horreur d’une nuit de tempête, alors que le vent et la mer, prenant des voix surnaturelles, semblent être l’appel sinistre de la mort; quand, à un signal d’alarme lointain et anonyme, quelques hommes qu’aucune loi humaine ne contraint, que personne ne voit, que personne n’applaudira, s’élancent, intrépides, sur une barque fragile au secours de gens qu’ils ne connaissent pas, il n’est plus question alors d’orgueil ni d’aucuns des mesquins stimulants de notre misérable humanité.

Il faut à ces hommes, que n’attend aucune récompense terrestre, ou qui du moins ne s’en préoccupent pas; il faut une inspiration supérieure, et c’est dans sa foi que le marin la puise, dans cette doctrine chrétienne dont un des principes, la charité, est l’expression la plus élevée et la plus pure du dévouement.

Yvon est un enfant encore, et pour la première fois il se trouve dans un danger réel: toute la vérité lui apparaît.

Il n’a pas peur, non, certes; il ne regrette pas son mouvement généreux; mais l’air humide et froid de la nuit, les paquets de mer qui ont inondé ses vêtements comme ceux de ses camarades, ont affaibli son énergie. Il sent ses membres glacés, engourdis; il a la perception exacte de sa situation périlleuse, il se laisse aller et ferme les yeux. A ce moment, une vague plus grosse que les autres s’abat sur l’embarcation, la couche et la remplit d’eau en s’écrasant.

«Encore une semblable, pense-t-il, et c’est fait de nous!» Il cherche à ouvrir ses yeux, qui sont devenus brûlants sous l’action de l’eau de mer, et il voit alors, tel un troupeau noir, des vagues qui s’avancent, montant les unes sur les autres, comme impatientes d’en finir avec ces hommes qui osent les braver.

Le bateau piquait dans la mer, puis filait avec une vitesse d’oiseau en plein vol.

Tenant la barre, le patron était debout, la main solide, l’œil attentif, et, sous sa ferme et adroite impulsion, la barque se relevait sur la vague, dont une partie se brisait à l’avant et les inondait; sans ses cloisons étanches, la barque eût infailliblement sombré.

Yvon remarqua avec effroi que le vieux pêcheur avait hissé une voile et un foc.

«Pour Dieu, cria-t-il, baissez la voile: un foc est bien assez!

— Mouche-toi, morveux! fit le patron. Tu as voulu en tâter, laisse-moi tranquille!»

Puis, après avoir regardé longuement devant lui, il acheva sa pensée en murmurant:

«Et nous arriverons encore trop tard. Hardi, les amis!

— Hardi!» répètent les matelots.

Et, tenant dans leurs poings les énormes avirons, ils se penchent et se relèvent d’un mouvement régulier, avec un redoublement d’efforts pour augmenter la vitesse.

La barque bondissait au milieu des vagues.

Yvon, voyant le calme de ses compagnons, résolut d’avoir la même bravoure; il rassembla tout son courage et, pour se réchauffer, se mit, lui aussi, à tirer sur son aviron de toutes ses forces. Mais, sous les avalanches répétées des vagues, l’embarcation s’emplissait d’eau, et deux hommes s’occupaient sans relâche à la vider avec de vieux seaux. Parfois, dans leur position penchée, perdant l’équilibre sous le roulis, ils roulaient dans les jambes de leurs camarades. Héroïque indifférence du danger, le croirait-on? C’est avec un éclat de rire qu’ils se relevaient et reprenaient leur difficile besogne.

Soudain un long cri d’effroi et de rage s’échappa de toutes les poitrines.

Yvon sentit le sang s’arrêter dans ses veines, et, levant les yeux pour voir la cause de cette terreur, il vit distinctement, car la mer était phosphorescente, la silhouette d’un grand navire. Des rayons lunaires qui par intervalles se glissaient à travers les nuages déchirés par l’ouragan, permettaient de suivre scène par scène un épouvantable spectacle.

DES CRÉATURES HUMAINES AFFOLÉES SE PRÉCIPITAIENT SUR LES CORDAGES


Sur le pont du navire, des créatures humaines, affolées, se précipitaient sur les cordages qui retenaient les embarcations, s’y accrochaient pêle-mêle dans le plus grand désordre, paralysant l’action de quelques matelots qui voulaient diriger la manœuvre.

Presque aussitôt Yvon entendit un cri lamentable, un hurlement, composé de toutes les épouvantes humaines, qui domina un instant le bruit de la tempête et s’éteignit dans le fracas de la mer.

Le navire s’engloutissait, et, de l’abîme entr’ouvert, une trombe d’eau, colossal «geyser» , jaillit et retomba en flocon d’écume.

Puis rien!... plus rien que des débris tourbillonnant dans le remous d’une mer qui reprenait son niveau.

«Nagez, nagez à culer,» cria le patron.

Il descendit la voile, ne conservant que le foc. Il fouillait des yeux tout ce qui passait près de lui; tout à coup, se baissant, il saisit une masse humaine surnageant à fleur d’eau. Deux hommes vinrent à son secours, et ils jetèrent dans le canot une femme évanouie.

Hélas! ce fut tout. Des passagers, de l’équipage, une seule victime fut arrachée à la mort.

Puis ils revinrent à terre, vent arrière, et en moins d’une heure ils étaient à leur point de départ.

La population du village, tout entière sur la grève, attendait anxieusement le retour des sauveteurs.

Kerven se précipita au-devant d’Yvon, le serra dans ses bras en criant, des larmes dans la voix:

«Ah! te voilà, mon camarade! Mon Dieu! que j’ai eu peur! je ne croyais plus te revoir.»

Yvon avait bien de la peine à se tenir debout; il était ruisselant d’eau, étourdi par le bruit de la tempête, encore tout ému de cette terrible vision. Le vieux matelot qui avait conduit l’embarcation le prit sous le bras et l’emmena chez lui en lui disant doucement:

«Viens, mon pauvre enfant; tu es un brave compagnon, mais c’est beaucoup pour un début.»

Kerven les suivit.

Quand ils arrivèrent dans la demeure du patron de la barque, ils trouvèrent un feu réjouissant, récemment allumé dans l’âtre, des verres sur la table; et quelques minutes après, sans que le maître de la maison eût donné un ordre quelconque, sa femme apportait un saladier de vin chaud. Elle ne dit pas un mot à son mari; — c’était, paraît-il, chose assez ordinaire que son exploit de la nuit; — mais elle regarda Yvon avec un intérêt attendri.

«Ce petit était avec toi? demanda-t-elle au matelot.

— Oui.

— Pauvre enfant! dit la vieille; as-tu remarqué qu’il a l’âge de notre petit Louis? Comment as-tu pu consentir à l’emmener?

— Je l’ai emmené, répondit le vieillard d’un ton farouche, comme j’aurais voulu qu’on emmenât mon fils dans un cas pareil.»

La vieille haussa les épaules. Maternellement elle aida Yvon à quitter ses vêtements, qui étaient collés sur son corps. Elle lui en donna d’autres à peu près de sa taille, en lui disant bien doucement:

«Ce sont ceux de mon fils; il a ton âge et il est marin comme toi. Pauvre Louis! il fait campagne à cette heure; que Dieu veille sur lui!»

Le patron pendant ce temps était assis sur une chaise, le dos au feu, presque dans la cheminée, et ses vêtements fumaient.

Il prit un verre rempli de vin brûlant et le but d’un trait.

«Tu n’es pas du pays, dit-il à Yvon, d’où viens-tu?»

Yvon lui raconta son histoire sans en omettre un détail; et, quand il eut fini, le vieux pêcheur, se tournant vers Kerven, lui dit d’une voix sévère:

«Quelle idée avez-vous d’emmener cet enfant à la ville, et que voulez-vous qu’il y fasse? C’est un bon marin, ce petit gars, il faut nous le laisser.

— Comme je vous l’ai dit, Monsieur, dit Yvon, grand’mère ne veut pas que j’aille en mer, elle en mourrait, elle me l’a dit, et je ne veux pas lui faire de peine.»

Rien ne saurait rendre le regard indéfinissable que la vieille femme jeta à son mari, quand elle entendit les paroles d’Yvon. Kerven, qui lisait dans les yeux de la vieille femme, se disait à part lui: Comme je comprends que les femmes haïssent la mer à l’égal de la guerre!

«Bah! reprit le vieillard, répondant à l’observation muette de sa femme qu’il avait parfaitement saisie, ce n’est, vois-tu bien, que du temps perdu; l’enfant sera marin un peu plus tard, voilà tout.

— Oh! oui, Monsieur,» répondit naïvement Yvon.

La pauvre femme fit le signe de la croix en murmurant:

«Mais c’est donc comme une folie qui les prend en naissant! Et toi, dit-elle à Kerven, veux-tu être aussi marin?

— Oh! non, fit Kerven avec énergie, ce n’est pas mon affaire, et je n’ai encore rien vu qui m’en donne l’envie.»

Il fut convenu que les deux enfants coucheraient dans la maison du pêcheur. On leur fit un lit par terre, assez près du feu, et ils ne tardèrent pas à s’endormir profondément.

Pendant que la vieille femme entretenait le feu pour sécher les vêtements des deux enfants, le pêcheur sortit. La naufragée qu’ils avaient recueillie avait été portée au poste des douaniers, où il y avait une boîte de secours, et il désirait savoir de ses nouvelles.


La pluie n’avait pas cessé de tomber, et le bruit que faisait la mer non encore apaisée était aussi effrayant qu’au début de la tempête. Le pêcheur marcha pendant une demi-heure environ, pour gravir la falaise au haut de laquelle étaient les cabanes des douaniers.

La naufragée était couchée sur un lit de camp, enveloppée de couvertures chaudes; une femme du pays, que l’on avait appelée pour la soigner, lui faisait prendre en ce moment une boisson tiède et lui soutenait la tête. La figure de la pauvre malade, fort pâle, était encadrée de longs cheveux blonds qui roulaient sur ses épaules. Elle n’était revenue à elle que depuis peu d’instants; aux premières questions qui lui furent adressées, elle dit que lorsqu’on l’avait saisie, elle se sentait entraînée en tournant dans une sorte d’entonnoir, et qu’elle avait perdu connaissance quand, en la retirant de l’eau, on lui avait violemment heurté la tête contre le bordage de la barque. Puis le délire s’empara d’elle, et le pêcheur ne put rien savoir, si ce n’est qu’ils étaient cent passagers à bord, que le navire allait à Saint-Brieuc et qu’il s’appelait le Jean-Marie, capitaine Husson.

Le pêcheur s’en revint chez lui, épouvanté de penser que tant de malheureux étaient maintenant roulés au fond de la mer, et que la vague en ce moment les promenait et les semait au hasard sur la grève, qui, dans quelques heures, au lever du jour, en serait couverte.

Et il la regardait, cette mer méchante, et il lui montrait le poing; et il lui crachait les mots les plus rudes qu’il pouvait trouver dans son vocabulaire assez riche en épithètes sonores.

Quand il rentra chez lui, il trouva sa femme filant sa quenouille, dans un coin de l’âtre, éclairée seulement par la lueur que projetaient quelques sarments achevant de brûler.

«Eh bien! fit-elle.

— Eh bien! la femme s’en tirera, on est allé chercher le médecin à Cancale.

— Sais-tu s’ils étaient beaucoup de monde, dans ce navire?

— A peu près cent trente, avec l’équipage, grommela-t-il.

— Mon Dieu! mon Dieu!» fit la vieille femme, écoutant avec terreur le vent qui soufflait en secouant les fenêtres de la maison, pendant qu’au loin on entendait mugir l’Océan.

Le pêcheur s’assit sous le manteau de la cheminée en face de sa compagne. Il prit sa pipe, la bourra fortement et resta dans une attitude méditative, sans même songer à l’allumer.

«Où est notre petit, à cette heure? dit la pauvre mère.

— Ah! parbleu, répondit le pêcheur en secouant ses pensées, qui étaient peut-être aussi tristes que celles de sa femme, crois-tu que cette tempête s’étende sur toute la terre? Notre fils à cette heure est dans la mer des Indes; tu sais qu’à cette époque le temps est toujours beau par là, le ciel est toujours bleu.

— Oui, murmurait la vieille, ce matin aussi le ciel était bleu, la mer était calme; mais, ce soir...

— Je ne comprends pas comment ce navire a pu s’enfoncer si vite, dit le matelot en l’interrompant; il se sera ouvert sur les rochers. Les passagers, effrayés, trop nombreux, auront entravé les manœuvres de sauvetage.»

Yvon, qui s’était réveillé au son de leurs voix, quoiqu’ ils parlassent fort bas, regardait ces deux êtres qu’une faible lueur éclairait à peine. L’homme pouvait avoir cinquante ans. Sa figure, hâlée par le soleil et par l’eau de mer, semblait toujours impassible, presque ennuyée; il ne portait pas de barbe, et ses cheveux étaient rares.

La femme paraissait plus vieille que lui, quoique de quinze ans plus jeune. Elle était sèche et maigre; ses cheveux tout blancs laissaient passer sous sa coiffe noire deux jolis bandeaux plats, qui s’arrondissaient sur les tempes.

Elle lui rappelait sa grand’mère au pauvre enfant, et il se disait:

«On n’est jamais malheureux sur terre; il y a toujours de braves gens pour vous recueillir. Nous nous en irons ainsi d’étapes en étapes, et à Paris...»

Puis il laissa retomber sa tête sur son bras et se rendormit.

Il rêva qu’une foule de grand’mères l’attendaient à Paris, pour le soigner et le dorloter..... .........................................................................

Quand les deux enfants se reveillèrent, il faisait grand jour déjà ; le bruit de la mer venait toujours jusqu’à eux, et le vent soufflait encore au large.

Ils trouvèrent leurs vêtements bien secs et firent leurs préparatifs de départ.

«Adieu, Madame,» fit Yvon en embrassant la vieille femme, qui le regardait avec bonheur, et qui, peu conséquente avec elle-même, en dépit de sa haine pour la mer, ne faisait aucune attention à Kerven, parce qu’il ne voulait pas être marin.

Puis les deux enfants demandèrent au pêcheur si la pauvre naufragée allait mieux.

«Elle en reviendra; mais dire que nous n’avons sauvé qu’une personne sur cent trente!

— Et quel est le nom du navire? dit Yvon.

— Le Jean-Marie, capitaine Husson,» répondit le vieux pêcheur.

Et sur l’échange d’une vigoureuse poignée de main, nos deux amis partirent.

CHAPITRE V

Table des matières

LE «JEAN-MARIE», CAPITAINE HUSSON

Ils reprirent alors le sentier des douaniers, qui suivait toutes les découpures de la côte.

Le temps était devenu brumeux, avec une forte brise de l’ouest; la mer n’était pas encore remise de sa colère de la nuit et grondait toujours.

Déjà les barques de pêche sortaient, ouvrant leurs voiles, comme les oiseaux de mer ouvrent leurs ailes.

Encore étourdi, le jeune Yvon ne disait pas grand’chose; il était pâle et rêveur. Kerven, lui, regardait son compagnon avec une sorte de respect: le petit matelot, le pêcheur de moules, le remmailleur de filets lui apparaissait sous un jour tout nouveau; la supériorité qu’il se plaisait à se donner sur son ami lui semblait en ce moment bien mince.

«Je ne suis pas un lâche, se disait-il; mais je n’aurais pas fait cette nuit ce que j’ai vu faire à Yvon.»

Ils étaient à huit kilomètres de Cancale; c’était une marche de trois heures pour des écoliers. Yvon n’avait pas encore très bien repris son équilibre; mais, à mesure qu’il marchait, sa tête devenait moins lourde, et sa bonne humeur lui revenait.

Le temps s’arrangeait, et la journée donnerait peut-être plus qu’elle ne promettait; aussi la gaieté revenait aux enfants: Yvon reprenait la chanson de sa grand’mère, pendant que Kerven sifflait pour son propre compte un vieux Noël breton:

N’euz den, ma map, braoc’h Koulskoude,

chantait Yvon, et de son côté Kerven sifflait l’air de la jolie ballade:

Adieu, clocher de mon pays, clocher de ma paroisse, adieu!


Le chemin qu’ils parcouraient était charmant, à cette heure matinale. La végétation en était si verte, si luxuriante, que, sans les hirondelles de mer, qui à quelques pas d’eux quittaient leurs nids en poussant leur petit cri plaintif, ils ne se seraient pas cru si près de l’Océan.

ILS SE TROUVÈRENT BIENTOT AU MILIEU D’UN VÉRITABLE PATURAGE


La route se mit à descendre, traversant des herbages, et ils se trouvèrent bientôt au milieu d’un véritable pâturage, où des bœufs, des moutons, des chevaux, jusqu’à des chèvres, allaient et venaient de la falaise à la grève, broutant une végétation saline, qui s’avançait par taches jusqu’à la mer. Puis tout à coup le paysage changea; ils eurent à gravir de grandes dunes de sable d’un aspect triste et monotone; les rochers succédèrent aux dunes, et enfin un vallon boisé s’offrit à leurs yeux.

Quand ils eurent atteint le sommet de cette petite montagne, Yvon s’arrêta ébloui. Une grande joie l’envahit. Avec ses yeux de marin, il vit sur un îlot une masse confuse de pierres, clochetons ou aiguilles de récifs, qu’il signala sans hésitation à Kerven comme étant le mont Saint-Michel.

Il ne connaissait le vieux monastère que par la description des voyageurs, mais il le devinait, il le reconnaissait.

«Hein! comme ça doit être beau!» dit-il.

Quand ses yeux quittèrent le mont, ils s’arrêtèrent sur les célèbres rochers de Cancale, géants noirs qui se dressent au milieu des flots, et qu’on ne peut jamais visiter à pied sec; et, à mesure qu’ils avançaient, c’était à chaque pas, devant le déroulement du panorama, un étonnement nouveau, qui arrachait à Yvon des cris d’admiration.

«Tiens! disait-il, le mont Saint-Michel, comme on le voit bien maintenant! Et cette petite montagne là-bas, cela doit être le mont Dol.»

Puis il distinguait plus loin le clocher d’Avranches, le phare de Granville. Ah! combien ce paysage était admirable et réjouissant pour les yeux et le cœur! et qu’est-ce que Kerven pouvait avoir la prétention de lui montrer de plus beau?

Pauvre Kerven! à force de monter et de descendre, il se sentait bien fatigué ; aussi fut-il forcé de s’appuyer au bras d’Yvon pour arriver au bas du sentier qui aboutissait à la Houle. Ce fut une bien autre affaire, et quel singulier appui que ce garçon qui se démenait sans repos!


Était-ce raisonnable de se ménager si peu! Et Kerven se demandait quel besoin avait son camarade de le secouer ainsi pour lui faire admirer quoi? une silhouette d’église perdue dans la brume, des cailloux prétentieux qui prenaient un bain de pieds. Pourquoi se fatiguer à regarder des clochers si éloignés, qu’ils ressemblaient à des nuages?


Le port de Cancale est situé à un kilomètre du bourg, à la Houle, village assez important, habité seulement par les pêcheurs. Rien de plus singulier que ces demeures construites en galets et en granit, d’un aspect assez triste, où, pendant de longues journées, on ne voit que de vieilles femmes, de vieux hommes et de jeunes enfants, tout ce qui est en état de travailler se trouvant en mer, à la pêche aux huîtres, ou sur la grève à nettoyer les parcs.


Je ne sais pas de plus curieux spectacle que celui du retour des barques. La baie en est alors couverte; elles arrivent toutes avec la même allure, sous leurs belles voiles rouges passées au tannin, fières, coquettes, rapides; puis tout à coup elles s’arrêtent à deux cents, trois cents mètres du rivage. On voit alors les pêcheurs vider à la mer le produit de leur pêche, certains qu’ils sont de jeter les huîtres qu’ils rapportent dans l’enclos qui leur appartient. Et de fait, grâce à des points de repère que trouve tout de suite leur coup d’œil sûr, jamais une erreur n’est commise. Puis, quand la mer s’est retirée, une population de femmes et d’enfants accourent voir, estimer, discuter le résultat de la pêche.

A la traversée de l’unique rue du village, nos deux voyageurs ne remarquèrent rien de nouveau pour eux: c’était à peu de chose près ce qu’ils voyaient depuis leur enfance. Yvon s’en réjouissait cependant, tandis que Kerven, pressé d’arriver à Paris, trouvait qu’ils avaient déjà beaucoup perdu de temps, et qu’il serait préférable sous tous les rapports de prendre un peu le chemin de fer. Yvon, à cette proposition, fut pour la première fois d’un avis contraire:

«Nous avons dit que nous irions au mont Saint-Michel, allons au mont Saint-Michel; mais d’abord chez qui me conduis-tu?

— Mais chez Mme Morel, répondit Kerven; c’est une amie de mon père, institutrice à Cancale, et nous devons être à ce pays, ou pas loin.

— Nous allons le demander,» fit Yvon.

Ils se trouvaient en ce moment devant une charmante maisonnette, propre comme une maison anglaise.

Yvon, qui était partout chez lui, dans le monde de la mer, poussa la porte qui était entr’ouverte. Il entra, suivi de Kerven, qui mit le chapeau à la main devant la maîtresse du logis.

C’était une jeune femme, jolie à la façon de la plupart des Bretonnes, c’est-à-dire qu’elle avait de beaux yeux intelligents et très doux, une grande bouche et le teint hâlé. Ses cheveux devaient être blonds; mais on en voyait si peu, cachés qu’ils étaient par la coiffe du pays. Au moment où les enfants entrèrent, la jeune femme, montée sur un escabeau, était occupée à fixer à la fenêtre des rideaux de mousseline blanche.

Le logis était bien tenu, coquet même avec un petit air de fête et de gaieté : des fleurs étaient sur la cheminée; évidemment on attendait quelqu’un de bien cher dans cette demeure!

«Bonjour, Madame, dit Yvon, ne vous dérangez pas.

— Bonjour, fit celle-ci sans se retourner, qu’est-ce qu’il y a pour vous servir?

— Nous voudrions savoir si nous sommes à Cancale ou si nous en sommes encore éloignés.

— Cancale est au bout du chemin, mes enfants, à dix minutes d’ici; le pays que vous traversez en ce moment, c’est la Houle.

— C’est donc fête à la Houle, dit Yvon les yeux railleurs, que vous parez votre maison, comme si c’était le jour de Pâques ou comme si vous attendiez des jeunes mariés?

—Voyez-vous le petit curieux!» dit la jeune femme en sautant à bas de son escabeau; puis, d’un ton plus sérieux:

«Je n’aurai jamais une plus belle occasion de parer mon logis, monsieur le questionneur: j’attends ce soir ou demain mon mari, qui revient après vingt mois de mer. Il doit être à Saint-Brieuc en ce moment.

— Sur quel navire était-il? demanda Yvon en fixant la jeune femme.

— Attendez, dit-elle en réfléchissant quelques instants; il m’a écrit qu’il ne revenait pas sur son bâtiment, mais sur un petit transport dont le nom est...» Elle hésita un instant: «le Jean-Marie.

— Capitaine Husson? s’écria Yvon, pâle et tremblant.

— Comment sais-tu cela?» dit la femme en le regardant avec un commencement de frayeur.

Kerven vint au secours d’Yvon, qui, atterré, ne savait plus que dire.

«BONJOUR,» FIT CELLE-CI SANS SE RETOURNER


— Nous sommes de Saint-Brieuc, fit-il, et nous connaissons le navire dont vous parlez.

— Ah! que tu m’as fait peur, méchant gamin! dit la pauvre femme en regardant Yvon, des larmes dans les yeux et le sourire aux lèvres.

— Adieu, Madame, merci!» fit Yvon en balbutiant.

Il souffrait horriblement, le pauvre petit, devant ces apprêts de fête, et, tirant Kerven par le pan de son paletot, il l’emmena bien vite hors de la maison.

Les enfants restèrent la journée et la nuit à Cancale, bien soignés par la vieille institutrice.

Le lendemain était un dimanche: ils allèrent à l’église de la paroisse; elle était pleine de monde, les hommes au bas de l’église et les femmes réunies dans la nef. Le soleil, qui glissait au travers des vitraux de couleur, jetait sur les coiffes blanches et sur les mains jointes de jolies lueurs roses, bleues, vertes, si bien que toutes ces femmes semblaient occupées à tisser un arc-en-ciel.

Yvon regardait tous ces visages: il cherchait qui...? l’aimable femme qu’il avait vue à la Houle. Tout à coup les yeux de l’enfant se croisèrent avec ceux de la malheureuse, et elle lui adressa un sourire triste, plein d’inquiétude; mais il était évident qu’elle ne savait rien encore. Yvon pria Dieu de tout son cœur de donner à cette affligée le courage et la force quand lui parviendrait l’affreuse nouvelle.

Le lendemain ils firent connaître leur intention de partir. La bonne institutrice eût désiré les garder quelques jours encore; mais Kerven avait une telle hâte d’arriver à Paris, que toutes les sollicitations le laissèrent inébranlable.

Les deux enfants quittèrent donc cette maison hospitalière et suivirent machinalement une rue, sans savoir exactement où ce chemin les conduirait.

Peu à peu les maisons s’espacèrent, devinrent plus rares, et comme ils passaient devant la dernière, déjà éloignée du bourg, et qu’une branche de houx, suspendue au-dessus de la porte, indiquait être une auberge, ils en virent sortir deux hommes qu’à leur mise, à l’arc-boutement de leurs jambes, au balancement de leurs épaules, on reconnaissait pour des marins.

L’un, le plus âgé, calme et sérieux, paraissait fortement chapitrer l’autre, dont le teint allumé, la démarche chancelante, trahissaient une journée de dimanche passée à boire.

«Ainsi tu ne veux pas venir? demandait le vieux.

— Peux pas, patron!

— Peux pas! Si tu avais passé la nuit dans ton lit, comme un bon chrétien et un honnête homme, tu serais dispos pour la besogne, ce matin. Tu savais pourtant bien que nous avions affaire: aller prendre en mer, dans les barques qui comptent sur nous, le poisson que les camarades s’éreintent à pêcher depuis deux jours. Et ce poisson, les expéditaires l’attendent pour l’envoyer à Paris. J’avais promis, et par ta faute je vais manquer à ma parole!...

— Peux pas!...

— C’est ça, tu vas faire le lundi! Ah! elle est jolie, ta conduite! Tu crois donc qu’on peut vivre ainsi sans travailler! Tu ne sais donc pas combien est sacré un engagement! Tiens, tu n’es pas un homme, tu n’es pas un matelot!»

Longtemps il continua sur ce ton; mais il ne tira de son camarade, un aide habituel sans doute pour son travail de pêche, que le décourageant: «Peux pas!»

LE DIMANCHE A CANCALE


A la fin, exaspéré, d’une bourrade il fit tournoyer l’ivrogne, qui, en titubant, regagna l’auberge.

Les enfants, qui marchaient sur les pas des deux hommes, avaient écouté cette conversation, et ils entendirent le marin murmurer à part lui:

«Et les autres qui attendent! Une si belle affaire pourtant! mais tout seul, c’est impossible!»

Une idée germait dans la cervelle d’Yvon. Il se planta devant le matelot.

«Eh! patron, il y aurait peut-être moyen.

— Qu’est-ce que tu veux, moussaillon? dit le matelot, qui avait toisé l’enfant et avait trouvé qu’il sentait l’eau salée.

— Je veux que..., si vous vouliez, on pourrait peut-être vous donner un coup de main.

— Toi?

— Mais oui, que faudrait-il faire?

— Voilà, tu es du métier, hein! Tu vas comprendre. Les barques pêchent au large; il s’agit d’aller avec mon bateau transborder le poisson et le rapporter à terre. Voyons tes bras? Oui, c’est musclé. Et tu n’as pas peur, n’est-ce pas?»

Puis avisant Kerven:

«Et celui-là en est-il aussi? Hum!

— Certainement que j’en suis,» répondit Kerven, qui venait de prendre une résolution subite.

Les pourparlers avaient été trop rapides pour qu’il lui fût possible d’empêcher son ami de s’engager dans cette nouvelle aventure maritime, et, par honte de son inaction lors du sauvetage, aussi bien que pour montrer qu’il ne le cédait pas à Yvon en courage, il voulait en être, comme il disait.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
295 s. 92 illüstrasyon
ISBN:
4064066326326
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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