Kitabı oku: «Les misères d'un fonctionnaire chinois»
Francisque Sarcey
Les misères d'un fonctionnaire chinois

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318659
Table des matières
LES MISÈRES D’UN FONCTIONNAIRE CHINOIS –CONTE CHINOIS–
COURTE PRÉFACE
I OU IL EST DÉCIDÉ QUE M. FO-HI FILS SERA MANDARIN
II LE JEUNE FO-HI ENTRE AU COLLÈGE
III CONVERSATION INSTRUCTIVE
IV LE JEUNFO-HI TERMINE GLORIEUSEMENT SES ÉTUDES
V OU LE ROI DE L’AVENIR EST EMBARRASSÉ
VI LE JEUNE FO-HI PASSE FONCTIONNAIRE
VI MAGNIFIQUES DÉBUTS DU JEUNE FO- HI
VIII AFFREUSE CATASTROPHE
IX ILLUSIONS PERDUES ET RETROUVÉES
X HISTOIRE DU VIEILLARD RAPÉ
XI BELLES RÉSOLUTIONS
XII A QUOI LE JEUNE FO-HI DUT DE NE POINT PERDRE LE POSTE OU IL AVAIT ÉTÉ MIS PAR ERREUR
XIII QUI SERA PLUS COURT QUE LE PRÉCÉDENT.
XIV LES SERMENTS
XV QUI N’EST QUE LA SUITE DU PRÉCÉDENT
XVI VÉHÉMENTE APOSTROPHE DU JEUNE FO-HI
XVII LE JEUNE FO-HI REVOIT SA FAMILLE
XVIII OU L’ON VOIT REPARAITRE LE VIEUX LI-JOULIN
XIX AVEC QUEL HOTE LE. VIEUX LI-JOULIN FIT CONNAISSANCE CHEZ LE PÈRE FO-HI
XX OU IL EST PROUVÉ QUE L’ENNUI EST UN FACHEUX COMPAGNON
XXI AMÈRES RÉFLEXIONS
XXII UN FONCTIOANAIRE HEREUX
XXIII ADONCQUE, ME MARIERAI-JE?
XXIV DERNIÈRE ETAPE ET TERRIBLES ÉPREUVES
XXV INTERVENTION MIRACULEUSE
ÉPILOGUE ET DÉCALOGUE
LE NOUVEAU SEIGNEUR DE VILLAGE
PRÉFACE
MESSIEURS DURAND PÈRE ET FILS
II UNE AGRÉABLE RENCONTRE
III UN PROCÈS DE CHASSE
IV M. WEBER ET MADEMOISELLE MARGUERITE
V LE MARIAGE DE M. WEBER ET L’ENTRÉE EN SCÈNE DE M. TRICHARD FILS
VI LETTRE DE FRÉDÉRIC A UN JOURNALISTE DE SES AMIS
VII M. TRICHARD IV
VIII UN PHILOSOPHE DE PETITE VILLE
IX ENCORE UNE HISTOIRE DE PROVINCE
X INCIDENTS MÉMORABLES
XI INTRIGUES SUR INTRIGUES
XII OU IL NE SERA PRESQUE PAS QUESTION DE POLITIQUE
XIII CONVERSATION EN CABRIOLET
XIV MESSIEURS LES PRÉFETS, SOUS-PRÉFETS ET AUTRES BIPÈDES DE L’ORDRE ADMINISTRATIF
XV LETTRE DE GROS-RENÉ, SECRÉTAIRE DE LA RÉDACTION DU «COURRIER» A M. FRÉDÉRIC DURAND.
XVI PROPOS DE GUERRE ET PROPOS D’AMOUR
XVII LES ÉLECTIONS
XVIII CONCLUSION
HENRI PERRIER
I MON AMI PERRIER
II LA CHEMISE VOLÉE
III LE DUEL
ÉPILOGUE
LES MISÈRES
D’UN
FONCTIONNAIRE CHINOIS
–LE NOUVEAU SEIGNEUR DE VILLAGE
–HENRI PERRIER–
PAR
FRANCISQUE SARCEY

PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
,
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3,UE AUBER, 3
1882
Droits de reproduction et de traduction réservés.
LES MISÈRES
D’UN FONCTIONNAIRE CHINOIS
–CONTE CHINOIS–
Table des matières
COURTE PRÉFACE
Table des matières
Cette histoire vient de Chine en droite ligne, comme les potiches et les magots qui ornent si agréablement nos cheminées. Un de nos plus braves officiers en a trouvé le manuscrit dans le pillage du palais impérial. Il l’a rapporté dans sa valise, comme une curiosité de ce beau pays. Il l’a communiqué à plusieurs sinologues, qui le lui ont tous traduit à livre ouvert, avec la plus grande facilité. Il est vrai qu’aucun d’eux n’y a lu la même histoire. Mais il ne faut pas s’arrêter à si peu de chose. Les savants qui apprennent le Chinois rue Richelieu sont sujets à ces petits désagréments. J’ai choisi de toutes ces traductions celle qui m’a paru la moins ennuyeuse, et je la donne au public.
I
OU IL EST DÉCIDÉ QUE M. FO-HI FILS SERA MANDARIN
Table des matières
Madame Fo-hi reprit ses sens, et dit à son mari en-se rajustant:
–Qu’avez-vous fait là, mon ami? et que deviendrons-nous avec une troisième fille sur les bras?
–Une fille? reprit M. Fo-hi avec dignité. Vous ne savez ce que vous dites, ma femme. Pourquoi serait-ce une fille plutôt qu’un garçon?
–Parce que.
–Parce que, quoi?
–Parce que j’en suis sûre,
–Voilà pourtant comme les femmes raisonnent en Chine? Eh bien! moi, chère âme de mes yeux, je ne prétends pas être sûr du contraire. Le sage n’est jamais sûr de rien. Mais je crois que ce sera un garçon.
–Et sur quoi le croyez-vous?
–Je le crois sur ce que je le crois.
–C’est différent. Que le grand Changhti vous entende, mon ami. Un garçon ferait bien notre affaire. Nous sommes encore jeunes tous les deux; mais dans une vingtaine d’années nous commencerons à vieillir; le temps du repos sera proche. Nous quitterons alors le commerce, et notre fils nous succèdera, comme vous avez succédé vous-même à votre père.
–Mn fils commerçant! Mon fils vendre du riz, du poivre et de la cannelle! un descendant des Fo-i! y songez-vous, madame?
–E! pourquoi non? n’en avons-nous pas vendu toute notre vie? n’en vendons-nous pas encore? en sommes-nous moins heureux, s’il vous plaît? nous gagnons largement de quoi nous suffire, et nous mettons de côté tous les ans quelques taels pour la dot de nps filles. Nous jouissons dans le quartier de la considération que donne l’habitude de payer ses billets à l’échéance. Tout le monde m’y salue quand je passe. Nous ne connaissons que de braves gens, comme nous, qui viennent le soir nous demander une tasse de thé ou un verre de vin de riz. Nous n’avons rien à démêler avec personne; nous sommes indépendants, et quand nos comptes sont en règle et nos filles dans leur lit, il ne nous reste plus qu’à dormir sur les deux oreilles. Que voulez-vous de plus, je vous prie, pour votre fils
–Je veux que mon fils soit quelque chose.
–Nous ne sommes donc rien, nous?
–Vous l’avez dit, madame Fo-hi, nous ne sommes rien, dont j’enrage. M. le gouverneur donne des soirées toutes les semaines: nous a-t-il une seule fois priés d’y venir? Êtes-vous pourtant moins belle, moins fraîche, et avez-vous les pieds moins petits que les femmes qu’il invite? Quand l’empereur, fils du ciel, passera par notre ville, serons-nous admis d’un peu près à contempler son auguste visage? Avons-nous une place marquée dans les cérémonies publiques? J’ai un bonnet de soie jaune, vous savez s’il est magnifique, et ce qu’il m’a coûté. Ai-je le droit d’y mettre une boule de corail, ne fût-elle pas plus grosse qu’une noisette? Et comment peut-on vivre sans boule à son bonnet? J’entends que mon fils en ait une au sien. Il sera reçu chez M. le gouverneur, il sera gouverneur lui-même. Songez à cela, madame Fo-hi! Notre fils gouverneur, et causant avec les ministres, comme je cause avec vous! c’est bien autre chose que de peser du poivre!
Et M. Fo-hi enfonça glorieusement son foulard sur ses oreilles. Madame Fo-hi reprit, en branlant la tête:
–Ceux qui savent peser du poivre peuvent se passer des ministres. J’aime mieux être maîtresse chez moi que de faire antichambre chez eux.
–Ces raisonnements font pitié! Mon fils sera ministre, vous dis-je et c’est chez lui qu’on viendra faire antichambre.
Madame Fo-hi soupira et ne dit plus mot; car c’était une Chinoise de beaucoup de sens. Les deux époux ne tardèrent pas à s’endormir paralèllement sous leurs rideaux orange, semés d’oiseaux de paradis, et ils eurent des rêves bien différents dans cette nuit mémorable. Madame songea qu’un génie bienfaisant la transportait sur une haute montagne, qui se trouvait être une montagne d’excellent poivre. Elle la débitait à ses pratiques en éternuant d’une façon prodigieuse. Et cependant M. Fo-hi voyait distinctement un oiseau de paradis, coiffé d’un superbe bonnet jaune, autour duquel étincelaient des milliers de boules plus brillantes que le soleil. L’oiseau s’élevait en battant des ailes à une hauteur extraordinaire, et s’asseyait sur un fauteuil de mandarin, en croisant ses jambes l’une sur l’autre, avec un grand air de dignité. Il invitait par un geste gracieux M. Fo-hi à prendre place à côté de lui, et M. Fo-hi se levait déjà, dans un ravissement inexprimable, quand il fut éveillé par un éternuement de sa femme:
–Dieu vous bénisse, ma chère, lui dit-il d’un ton joyeux; mais les songes ne trompent jamais, et mon fils sera ministre.
–C’est précisément pour cela qu’il doit être épicier, répondit madame.
Et la dispute recommença sur nouveaux frais. C’est une belle institution que le mariage.
II
LE JEUNE FO-HI ENTRE AU COLLÈGE
Table des matières
La naissance du garçon qu’ils attendaient combla de joie les deux époux. Quand il eut atteint le premier degré de la vie, à l’âge de dix ans, son père résolut de le mener à la forêt des pinceaux. C’est le nom que les Chinois, dans leur langue poétique, donnent à leurs collèges: Madame Fo-hi en avertit un bonze, à qui elle avait la bonne habitude de conter les affaires de son mari, en même temps que les siennes. Le bonze accourut tout échauffé, et dit:
–Que le Tao répande sur vous ses bénédictions! Vous êtes des imprudents. Votre fils est perdu si vous le conduisez à la forêt des pinceaux. Sous prétexte de lui apprendre le sanscrit et le prâkrit, on corrompra sa jeune âme, en y versant du poison. Les livres qu’on lui mettra entre les mains ont été composés il y a deux mille ans. Ils ne parlent donc point du vrai Dieu, qui n’existait pas encore. Ce sont des poésies abominables qui chantent les métamorphoses de Vichnou et les superstitions du culte des idoles. Elles donnent pour des modèles de piété ces fakirs ridicules, qui allaient tout nus.–
–Qui! tout nus! s’écria madame Fo-hi en rougissant.
–Oui, tout nus, reprit le bonze, et qui s’entonçaient des clous dans les cuisses, et qui se jetaient sous les roues du char de Jagernaut. Vous sentez aisément combien ces exemples sont contagieux! Confiez-moi votre fils; nous lui apprendrons un tout autre sanscrit et à bien meilleur compte. Nous l’élèverons dans la crainte du Tao et de ceux qui le représentent sur la terre. Nous en ferons un jeune homme selon notre cœur, qui s’abstiendra de viandes immondes, distribuera, par nos mains, d’abondantes aumônes, et ne se mettra jamais de clous dans les cuisses.
Le marchand répondit:
–Il n’y a pas grande apparence que cette envie lui prenne jamais. Cela pouvait être à la mode il y a deux mille ans. L’usage en est passé depuis trop longtemps pour qu’on y revienne aujourd’hui, et tous les livres du monde n’y feront rien. Je ne connais point les poètes dont vous parlez; mais leurs vers, si beaux qu’ils puissent être, ne persuaderont plus personne. Je n’ai pas d’inquiétude à cet égard, et vous êtes trop bon d’en prendre. Je vous confierais volontiers mon fils, si j’avais l’intention de le consacrer au culte du Tao; mais j’en veux faire un homme et non un bonze. Il vaut donc mieux qu’il soit élevé par des hommes, et qu’il apprenne dès à présent à vivre dans leur société. Il m’en coûtera ce qu’il pourra. J’ai bien l’honneur de vous saluer, et que Dieu vous assiste!
Le bonze resta seul avec madame Fo-hi.
–Hélas! s’écria-t-il, un tel aveuglement fait trembler. Malheureux Chinois! malheureuse Chine! C’est à vous, chère madame, de réparer les erreurs de votre mari, et d’appeler les bénédictions de Dieu sur votre fils, qui en aura besoin. Nos établissements sont pauvres. Sa Majesté, le fils du ciel, qui dépense beaucoup d’argent pour ses collèges, nous en donne aussi quelque peu pour soutenir la concurrence que nous leur faisons; mais cela ne nous suffit pas. Il faut que les âmes pieuses viennent à notre secours. Nous vivons de la charité publique.
–Tenez, dit madame Fo-hi, prenez et priez pour mon pauvre fils, mais n’en dites rien à mon mari; il me gronderait.
–Ne craignez rien, madame, je suis l’humble serviteur de celui qui a dit: «Que votre main gauche ignore toujours l’argent qu’a reçu votre main droite.»
III
CONVERSATION INSTRUCTIVE
Table des matières
M. Fo-hi avait pour voisin un vieux lettré, qui se nommait Li-joulin. C’était un philosophe très savant et très malin, qui usait sa vie à chercher le vrai, et qui le disait en riant, quand il croyait l’avoir trouvé. Il avait sur des sujets délicats des opinions très particulières, et se moquait ouvertement dans ses livres des préjugés et des sots. Il s’était fait par là une grande réputation et beaucoup d’ennemis. Il était mal vu de ceux qui l’avaient mal lu, et les gens qui pensaient bien le lisaient mal. Mais il ne s’en souciait guère; il méprisait les dignités et les places, et il trempait philosophiquement pour son dîner une croûte de pain sec dans un verre d’eau claire.
M. Fo-hi l’alla trouver, et lui dit:
–Je viens vous demander un conseil, voisin. J’ai un fils qui est très intelligent et d’un esprit au-dessus de son âge. Sa mère me presse de le mettre au collège, pour qu’il y étudie le sanscrit et autres belles choses qu’on y enseigne. Qu’en pensez-vous, vous qui êtes un savant?
–Répondez d’abord à ma question: quelle est votre fortune?
–Oh! ne vous inquiétez pas, voisin. On a de quoi payer. Il faudra peut-être se saigner un peu. Mais madame Fo-hi s’achètera une robe de moins. Je renverrai l’un de mes commis et je ferai sa besogne. J’ai encore bon pied, bon œil, et le cœur à l’ouvrage.
–J’en suis persuadé: aussi n’est-ce pas cela que je vous demande. Quelle fortune pouvez-vous donner à votre fils, le jour où il aura terminé ses études?
–Comment! quelle fortune?
–Oui; le sanscrit n’est un gagne-pain que pour ceux qui l’enseignent; j’ai mangé le pain qu’il gagne, et je ne le souhaite à personne.
–Mais on m’a toujours dit que le sanscrit mène à tout.
–On risque fort, en prenant un chemin qui mène partout, de n’arriver nulle part. Le sanscrit est l’ornement d’une grande fortune; ce n’est pas un moyen de la gagner. Il est fort difficile de tenir son rang dans la bonne compagnie, si l’on ne sait pas quelque peu cette vieille langue, et les choses dont on s’instruit en l’apprenant. Mais il est impossible d’y entrer sans gants frais, ni bottes vernies. Avez-vous de quoi lui acheter des bottes?
–Il aura une place.
–La place qu’il aura ne lui donnera que du pain, et le forcera d’avoir des bottes. L’empereur a trop de gens à son service pour les payer bien cher. Il leur donne juste de quoi ne pas mourir de faim; mais il exige d’eux, en revanche, qu’ils soient vêtus et logés comme des gens qui le représentent, à quelque degré que ce soit. Vous savez l’arithmétique, mon cher voisin, puisque vous êtes négociant. Que diriez-vous d’un fonds de commerce que vous achèteriez dix mille taëls, et qui vous en rapporterait cinq cents par année en occupant vos jours et vos nuits; ce serait une mauvaise affaire, n’est-ce pas? C’est précisément celle où vous vous engagez. L’éducation d’un jeune homme dure quatorze ou quinze ans, dont dix passés au collège, et trois ou quatre dans les écoles spéciales. Comptez un peu ce que vous aurez déboursé par chaque a; ajoutez à cette somme les intérêts composés, et vous aurez au bout de ce temps un assez joli capital, placé sur la tête de votre fils. Si vous le lui donniez en argent ou en terre à sa majorité, il partirait de là pour se créer une grande fortune et une position considérable. Vous le lui remettez en sanscrit; il obtient une place qui l’enchaîne du matin au soir, qui lui ferme tout espoir d’être jamais ni riche, ni indépendant, et dont le produit représente à peine l’intérêt du capital engagé. Cela est-il clair?
–Mais, cependant, dit l’épicier en se grattant l’oreille, M. le directeur du collège où j’ai conduit mon fils hier.
–Ah! vous avez mis votre fils au collège hier?
–Eh! sans doute!
–Vous avez fort bien fait, alors je vous conseille de l’y laisser.
–Je suis ravi que vous pensiez de la sorte. On m’avait bien dit que vous étiez un habile homme. Toutes les fois que vous aurez besoin de riz ou de sucre, venez chez nous; il y en aura pour vous d’excellent, et au plus juste prix.
IV
LE JEUNFO-HI TERMINE GLORIEUSEMENT SES
ÉTUDES
Table des matières
J’en suis fâché pour le héros de cette histoire, mais ce n’était ni un cancre ni un aigle. Il flottait entre les deux, plus près de l’un que de l’autre; laborieux d’ailleurs et docile, il était aimé de ses professeurs, qui disaient de lui qu’il était un élève distingué, parce qu’il n’avait rien qui le distinguât de ses camarades. Dans une classe de soixante élèves, il y en a toujours une quarantaine de distingués. Le jeune Fo-hi était l’un des quarante. Il apprit à la forêt des pinceaux, durant les neuf années qu’il y resta, tout ce qu’on y enseigne, c’est-à-dire fort peu de chose: quelques mots de prâkrit et de sanscrit étaient encore le plus clair de sa science. Son père le menait de temps en temps chez le vieux lettré, qui prenait plaisir à faire causer le petit bonhomme.
–Mon fils sera un jour quelque chose, disait le père avec orgueil.
–Il vaudrait mieux qu’il fût quelqu’un, murmurait le vieux lettré.
Il constatait, en l’interrogeant, que ce futur savant n’avait pas un goût fort vif pour ses études. Il est vrai qu’il n’avait pas non plus pour elles une répugnance très prononcée. On lui disait de traduire du sanscrit en chinois et du chinois en sanscrit; il obéissait avec la parfaite indifférence du commis de son père quand, sur l’ordre du patron, il versait des pruneaux dans un tonneau de riz.
–Quel admirable épicier eût fait ce jeune imbécile! pensait le vieux Li-joulin. Encore une vocation manquée!
L’année vint enfin où le fils de Fo-hi dut passer son dernier examen, son examen de sortie, par-devant un tribunal de lettrés. Ses professeurs lui mirent entre les mains un gros livre, où un ami de la jeunesse et de la science avait entassé dans un fort bel ordre tout ce que les hommes ont dit, fait et su, depuis qu’il y a des hommes sur la terre; il l’apprit bravement par cœur, d’un bout à l’autre, car il avait une fort belle mémoire. Il étonna ses juges par la facilité et la netteté de ses réponses. Il reçut cette palme verte dont un célèbre Chinois a dit si élégamment:
«Elle croît sur le seuil des forêts de pinceaux, et ne se laisse cueillir que par ceux qui ont appris les mots magiques; ils s’avancent ensuite dans la vie, armés de ce talisman, et toutes les portes s’ouvrent devant eux. Ce sont les rois de l’avenir.»
Le jeune Fo-hi s’en alla donc chez son père, la tête haute, comme doit la porter un roi de l’avenir, et lui annonça cette grande nouvelle. Le bonhomme en pleura de joie; il ordonna un festin magnifique, où il invita ses parents et ses amis, sans oublier le vieux Li-joulin. Tout le monde y but à la santé du jeune roi de l’avenir, et lui prédit les destinées les plus brillantes. L’avenir paraît toujours d’une jolie couleur, quand on le regarde au travers d’un bon vin qui brille.
Vers minuit, il n’y eut plus que le vieux Li-joulin que fût en état de savoir ce qu’il disait; aussi ne disait-il rien. Il s’esquiva, en souriant dans sa barbe. Le roi de l’avenir eut une forte indigestion, et ce fut l’un des plus beaux jours de sa vie.
V
OU LE ROI DE L’AVENIR EST EMBARRASSÉ
Table des matières
–Et que me conseillez-vous de faire maintenant? dit un jour le jeune Fo-hi au vieux Li-joulin. Toutes les carrières me sont ouvertes; laquelle dois-je choisir?
–La carrière de l’épicerie, répondit le philosophe.
–Moi, épicier? allons donc!
–C’est l’état de votre père, jeune homme.
–Mon père ne savait pas un mot de la langue sanscrite. A quoi me servirait-il d’avoir perdu dix ans à l’apprendre?
–A savoir jouir de votre fortune quand vous l’aurez gagnée.
Le roi de l’avenir pinça les lèvres avec un air de dédain, et jugea que le bonhomme radotait; au sortir de là, il rencontra un de ses anciens camarades, qui le mena dans sa chambre, une jolie chambre où pendaient plusieurs pipes à fumer l’opium. Cette chambre et ces pipes décidèrent de la vocation du jeune Fo-hi. Son camarade étudiait les lois.
–Je veux étudier les lois, dit-il à son père en rentrant.
Madame Fo-hi prit la parole, et dit que ce seraient encore trois ans, pour le moins, de grosses dépensés, sans compter qu’après ces trois années de nouvelles études, il n’était pas du tout sûr qu’on ne fût point obligé à des sacrifices plus grands encore. Elle ajouta que ses deux filles étaient en âge d’être mariées, et qu’il fallait songer à les établir. Les deux sœurs écoutaient à la porte; c’étaient de bonnes filles, quoiqu’elles fussent un peu trop curieuses, mais on n’est pas parfait, comme dit le sage Confucius; elles entrèrent au milieu de la conversation, elles déclarèrent toutes deux qu’elles n’étaient pas pressées, qu’elles sauraient bien attendre que leur frère fût arrivé à la gloire; qu’elles tenaient d’ailleurs à être épousées, non pour leur dot, mais pour elle-mêmes; c’est un préjugé des jeunes Chinoises. Il fut abondamment pleuré ce soir-là dans la famille de Fo-h; et après beaucoup d’embrassements et de larmes on y décida que le roi de l’avenir recevrait une pension de son père.
Le jeune Fo-hi fit les plus belles promesses du monde, et il faut dire à sa louange qu’il les tint, dans la mesure de ses forces. Ce n’était point un méchant garçon, ni même un paresseux, c’était un esprit médiocre, qui suivait tout doucement l’ornière qu’on lui avait tracée; il allait d’un mouvement machinal, sans regarder ni à droite ni gauche, où le poussait le vent du hasard. Il y a plus qu’on ne croit d’esprits ainsi faits, et, comme l’a fort bien dit un des plus grands philosophes de la Chine, l’homme n’est ni ange ni bête.
Le jeune Fo-hi ne se perdit donc point, durant ces trois années d’études libres. Il ne perdit que l’argent de son père. Il passa honorablement tous ses examens, conquit tous ses grades, et reçut enfin de belles lettres patentes, signées du ministre, contre-signées de l’empereur, par lesquelles il était autorisé à mettre un bouton de cristal à son bonnet. Ce jour paya monsieur Fo-hi père de tous ses sacrifices. Madame Fo-hi se laissa éblouir elle-même à l’éclat de ce bouton; elle oublia que durant trois années elle s’était levée à quatre heures du matin, et avait fait l’ouvrage de deux domestiques. On fit solennellement encadrer les lettres patentes, et on les exposa à l’endroit le plus apparent de la maison. La vue de ce cadre consola singulièrement les deux jeunes filles, qui ne laissaient pas que d’avoir eu quelques nuits inquiètes.
Le grand Tao prit leur ennui en pitié, et leur envoya des maris. Pé-ka-o demanda l’aînée en mariage; c’était un brave homme, à ligure joviale, robuste d’épaules, et dont le rire s’entendait au loin. Il était laboureur de son état et possédait une ferme, qu’il faisait valoir lui-même. On lui avoua qu’il n’y avait pas de dot à prétendre; il ne fit point la grimace, et répliqua sur-le-champ qu’une bonne femme de ménage était le premier des trésors dans une ferme, et que mademoiselle Fo-hi était assez riche de ses charmes et de ses vertus. Le compliment n’était peut-être ni très nouveau, ni bien galamment tourné, mais il partait du cœur; il était dit de cet air de franchise et de bonne humeur qui persuade; il suffisait d’ailleurs que ce fût un compliment, mademoiselle Fo-hi sourit et agréa celui qui le faisait. 1
La seconde sœur n’avait guère qu’un an de moins que son aînée; ce mariage prochain lui donna des idées. Elle alla trouver son père, elle lui déclara qu’elle aimait Chi-kan-go, et qu’elle épouserait Chi-kan-go.
––Eh quoi! s’écria monsieur Fo-hi au comble de l’étonnement, mon commis de magasin! Je ne puis pourtant pas lui jeter ma fille à la tête. Encore faudrait-il qu’il me la demandât.
–Il n’osera jamais. Vous êtes si imposant, mon père!
–Mais sais-tu s’il t’aime, seulement? Est-ce que le drôle aurait eu la hardiesse de te le dire?
–Lui, mon père! il n’ose pas même me regarder.
–Eh bien, alors!
La cadette sourit, comme avait fait sa coeur mais d’un air infiniment plus malicieux. Elle s’assit sur les genoux de son père, et lui passa les bras autour du cou.
–Tu l’associeras à ton commerce, nous resterons toujours près de toi, tu vieilliras au milieu de te enfants et, s’il plaît à Dieu, de tes petits-enfants, nous serons tous heureux, car nous serons tous ensemble.
–Allonss! fais-le venir, dit M. Fo-hi, qui voyait déjà ses petits-enfants lui grimper aux jambes en lui criant: Bon papa, bon papa!
Chi-kan-go se présenta devant son patron, tremblant comme une feuille d’érable, et rouge comme une pivoine. Il était fort timide de son naturel, mais ce n’en était pas moins un rude travailleur. M. Fo-hi lui trouvait du bon sens, et bon sens vaut mieux qu’esprit dans le commerce.
Les deux noces furent célébrées le même jour.
M. le docteur daigna les honorer de son bouton de cristal. Il était bien un peu humilié des beaux-frères que lui donnaient ses sœurs, mais, réflexion faite, il en avait pris son parti. Il s’était dit qu’un jour il les tirerait de ces métiers infimes, et les élèverait, par son crédit et son influence, à des positions plus dignes de lui. Il serait leur protecteur, et cette idée flatteuse le réconciliait avec la bassesse de leur condition présente. Il tourna même, en l’honneur des deux mariées, quatre ou cinq couplets de circonstance qui parurent admirables, et que nous supprimons. ici, parce qu’ils feraient peut-être moins de plaisir au lecteur qu’il n’en firent à M. Fo-hi. Madame Fo-hi pleura de tout son cœur quand on les chanta; elle pleura le soir encore quand il fallut livrer ses filles à leurs maris, elle se remit à pleurer le léndemain matin en s’éveillant. Les larmes ont cela de merveilleux qu’elles soulagent les bonheurs extrêmes comme les grands chagrins.
–Eh! mon garçon, dit M. Fo-hi père à son fils en lui frappant sur l’épaule, voilà tes deux sœurs établies. A ton tour, maintenant. Le gouvernement te doit une place, puisqu’il t’a donné de l’éducation. Nous allons la lui demander.
La lune de miel des deux jeunes ménages brilla doucement sur les longues et inutiles démarches de l’épicier solliciteur, et en adoucit l’amertume. Il se tourna d’abord vers le chef de la verge d’airain, qui exerce en Chine les mêmes fonctions que le ministre de la justice en France. Il le combla en quelques mois de pétitions et de placets. Il y en avait de toutes sortes, les uns polis et dignes, d’autres légèrement étonnés, d’autres suppliants et pathétiques. On s’adressait tantôt à la raison du ministre, et tantôt à son cœur. Souvent on rappelait les services que la famille des Fo-hi avait rendus de père en fils à la patrie en vendant du poivre, et leur dévouement qui ne s’était jamais démenti pour l’empereur et son auguste épouse. On vantait les mérites du candidat et sa bonne éducation, et l’argent qu’elle avait coûté. D’autres fois on s’apitoyait sur le sort d’un jeune homme dont les belles facultés ne trouvaient pas d’emploi et qui n’avait d’espoir qu’en la munificence du ministre.
Le ministre ne répondait pas à ces pétitions, qui eussent attendri des tigres. Il avait d’autres affaires sans doute. L’épicier ne se décourageait point. Parmi ses pratiques, qu’il appelait des clients, il comptait des personnages assez haut placés, il les fatigua de visites; quelques-uns apostillèrent ces placets, qui n’en furent pas mieux reçus. D’autres lui promirent de faire des démarches, et le signalèrent à leurs domestiques pour qu’on lui fermât la porte s’il s’avisait de revenir. Le pauvre homme, qui avait jusqu’alors vécu libre, gras et rond, dont le nez fleurissait de santé et de joie, devenait maigre et jaune. Ce nez brillant, ce nez épanoui s’allongeait tristement et penchait vers la tombe. Il négligeait sa boutique; il avait des accès de mauvaise humeur contre sa femme, contre son fils, contre tout le monde et surtout contre les ministres, dont il parlait avec une inquiétante liberté d’appréciation.
–Je ne sais en vérité pourquoi nous les payons si cher, disait-il au vieux Li-joulin dans un jour d’épanchement. Ils ne font point la besogne du pays, et mon fils est sur le pavé. Ce garçon-là m’a coûté les yeux de la tête, il me mange encore de l’argent gros comme lui; il est recommandé par tout le monde, j’ai mis en mouvement toutes les personnes que je connaissais, et quelques-unes même que je ne connaissais pas. Un mandarin de première classe, qui s’intéresse à lui parce qu’il a été au collège avec son neveu, a bien voulu parler pour lui; c’est comme s’il avait chanté. Le ministre lui a fait de belles promesses, mais tout cela est de l’eau bénite de cour: pas plus de nomination que sur ma main. Si je pouvais arriver jusqu’à l’empereur, je lui en conterais long.
Le vieux lettré aurait eu beau jeu à répondre: Je vous l’avais bien dit; mais c’était un philosophe indulgent; il savait que cette phrase n’a jamais guéri de rien.
–Et quelle place voudriez-vous pour votre fils?
–N’importe laquelle et n’importe où, s’écria M. Fo-hi. Une fois le pied à l’étrier, mon fils arrivera, j’en suis sûr.
–Eh bien! je vais demander pour vous et pour lui la protection de ma vieille femme de ménage.
L’épicier ouvrit de grands yeux et crut qu’on se moquait. Mais le vieux lettré parlait fort sérieusement. La femme de ménage fut mandée, et on– lui conta l’affaire.
–J’essayerai, dit-elle modestement.
Elle avait pour amie intime une vieille balayeuse dont le fils, soldat aux gardes de Sa Majesté, était l’amant d’une cousine de la femme de chambre qui coiffait tous les matins l’illustre épouse d’un ministre. Huit jours après, le jeune Fo-hi recevait une grande lettre, revêtue du sceau impérial. Il la décacheta en tremblant.
–J’ai une place! s’écria-t-il après avoir lu.
–Il a une place! répéta le père.
–Il a une place! il a une place! répéta toute la maison.
Et les voisins, et les voisines s’en mêlèrent, et ce ne fut bientôt qu’un cri par la boutique et jusque dans la rue:
–Il a une place! il a une place!
VI
LE JEUNE FO-HI PASSE FONCTIONNAIRE
Table des matières
–Et quelle place? demanda-t-on après la première explosion de joie.
La place n’avait rien de bien brillant; elle n’était assurément pas digne des hautes facultés du jeune Fo-hi, mais il faut bien commencer par quelque chose.
On sait que les Chinois entretiennent leurs routes, comme nous faisons, en les couvrant d’une couche de cailloux, qu’ils écrasent sous la pression d’un rouleau. Ils ont inventé le macadam, comme ils ont inventé la boussole et la poudre à canon. Des ouvriers spéciaux sont échelonnés de distance en distance, le long du chemin; ils n’ont d’autre occupation que de casser de gros blocs de pierre et de les débiter en menus morceaux qu’ils ramassent en tas et disposent sur le bord de la route. La forme et la dimension de ces tas ont été réglées, de temps immémorial, par le fondateur de la vingt-deuxième dynastie, en qui Dieu avait mis son esprit de sagesse. Deux ou trois mille ans après, l’incomparable Se-ï-ho se couvrit de gloire en déterminant le nombre des morceaux dont se devaient composer ces tas de cailloux. Il le fixa à3,333, parce que trois est un nombre sacré, et qu’en l’additionnant trois fois avec lui-même ont obtient le nombre neuf, qui est celui des sphères célestes et des vertus du Tout-Puissant. Ce règlement dura sept siècles et demi, jusqu’au règne du sage Fisch-tonkan, dont le nom est si célèbre par toute la terre. Ce grand monarque prit un nouvel arrêté par lequel, tout en rendant justice aux vues élevées et droites de son prédécesseur, il déclarait que le règlement fait par lui témoignait d’une superstition grossière, et n’était plus en rapport avec les idées de la Chine. Il prenait un juste milieu entre les aveugles partisans de la routine, qui voulaient qu’on s’en tînt au chiffre consacré, et les novateurs téméraires qui demandaient qu’on l’abaissât à trois mille, et l’arrêtait à3,300. Il se flattait que cette réforme si désirée, si nécessaire, serait définitive. Cent cinquante ans plus tard, l’élève de Confucius, l’immortel Ka-o-li, fit une nouvelle révolution dans les tas de cailloux; il décida que le nombre des morceaux ne devait jamais passer trois mille, et que ce nombre seul pouvait faire le bonheur de la Chine. Quelques esprits mécontents grondèrent tout bas, mais la nation reconnaissante décerna tout d’une voix à Ka-o-li le surnom, qu’il avait si bien mérité, de Père de la patrie.
Je ne parle que pour mémoire d’une infinité de règlements qui prescrivaient, les uns, que les cailloux fussent ronds, pour ne pas blesser les chevaux, les autres, qu’ils fussent aiguisés par le bout, pour donner plus de prise au rouleau. On peut consulter aux archives impériales cet ensemble d’arrêtés, qui ne forme pas moins de dix-huit volumes, et qui restera comme un des plus beaux monuments de la sagesse chinoise.
On comprend que l’entretien des routes doive mettre en mouvement une armée d’ouvriers et de fonctionnaires. Outre le casseur de pierres, qui est au dernier degré de cette échelle hiérarchique, mais qui n’est regardé que comme un manœuvre, et parfaitement méprisé comme tel, il y a le maître jaugeur, qui dispose les tas de cailloux dans la forme voulue, le contrôleur, qui les examine et qui les compte, le vérificateur, qui les recompte, l’inspecteur, qui surveille ces divers agents, et l’administrateur en chef, qui dirige tout, après avoir pris les ordres du ministre, qui en réfère à l’empereur. Les tas de pierres sont l’ornement de la Chine et font son orgueil, mais ils lui coûtent bon, comme dit Panurge dans un livre de piété écrit par un bonze célèbre. Le casseur de pierres travaille tout le jour et gagne à peine de quoi mangerr; le maître jaugeur fait un peu moins et gagne un peu plus, et cela va toujours ainsi jusqu’à l’administrateur en chef, qui reçoit d’assez gros appointements pour se croiser les bras.
De si bonnes places sont fort courues, comme on le pense bien. L’empereur en a multiplié le nombre sans pouvoir encore satisfaire les désirs de ses sujets. Il y a presque autant de maîtres jaugeurs en Chine que de tas de cailloux, mais les candidats sont plus nombreux que les étoiles du ciel. Le gouvernement a voulu faire quelque chose pour eux, il a créé des places de surnuméraires. Les surnuméraires sont des gens à qui l’on dit: «Prenez patience, la première place vacante sera pour vous, attendez»; et qui serrent en attendant la boucle de leur robe. Et comme cela ne suffisait point encore, on a décidé qu’il y aurait des aspirants au surnumérariat. Le jeune et incomparable Fo-hi était nommé ASPIRANT SURNUMÉRAIRE MAITRE JAUGEUR DES TAS DE CAILLOUX au petit village de Pi-ho; toute la famille chercha l’endroit sur la carte, et reconnut qu’il était à l’autre bout de l’empire. Madame Fo-hi soupira en songeant qu’elle n’embrasserait peut-être plus son fils. Mais le jeune homme ne se sentait pas de joie, il allait voir du pays.
Il eut, par faveur spéciale, quelques jours avant son départ, une audience du ministre des travaux publics. Il tremblait fort, en entrant chez ce grand personnage; il craignait qu’on ne le reçût avec hauteur et avec morgue. Il trouva un homme simple, aisé, poli, qui l’accueillit avec autant de bienveillance que de dignité. Il causa familièrement avec lui pendant cinq minutes, lui donna de bonnes paroles, et termina en lui disant qu’un bel avenir s’ouvrait devant lui, et qu’avec l’éducation qu’il avait reçue il ne manquerait pas d’avancer rapidement dans la carrière qu’il avait choisie.
Le jeune homme ne comprenait pas fort bien à quoi le sanscrit pouvait lui être bon pour jauger des cailloux; il n’en sortit pas moins enchanté de son audience, et se fit sur-le-champ faire un superbe habit bleu, brodé d’argent; c’était l’uniforme de ses fonctions. M. Fo-hi père dut payer l’habit; il paya le voyage, il promit de payer encore les premiers frais d’installation; mais il ne regretta point cet argent: le jour n’était pas loin où il allait recueillir le prix de tant de sacrifices.
VI
MAGNIFIQUES DÉBUTS DU JEUNE FO- HI
Table des matières
Ce jour arriva plus vite qu’on n’était en droit de l’espérer. Le jeune Fo-hi eut du bonheur; un choléra bienfaisant lui enleva en quelques semaines deux aspirants, trois surnuméraires, et, ce qu’il y eut de plus agréable, un titulaire, un vrai titulaire, qui mourut, comme un simple mortel, après avoir eu la colique. Sa place fut demandée par cent dix-sept candidats, dont quatre ou cinq y avaient des droits. Le ministre était très vivement sollicité en faveur de deux concurrents par deux personnages également considérables, et à qui il craignait également de déplaire. Pour ne mécontenter aucun des deux, il en prit un troisième au hasard, et ce fut le jeune Fo-hi, qui fut convaincu ce jour-là qu’en Chine la faveur ne pouvait rien contre le mérite. Il entra en fonction le1er avril7961. Il était jeune, ardent, il voulait avancer; il déploya un zèle extraordinaire. On le voyait toujours debout avant l’heure fixée par les règlements, pressant ses ouvriers, comptant ses cailloux, et disposant ses tas avec un soin et dans un ordre dont se souviennent encore avec admiration les habitants de Pi-ho. Il passait ses nuits à rédiger les rapports que’chaque jaugeur doit écrire tous les soirs sur les événements de la journée. Il les remettait aux mains de son contrôleur, qui les adressait sans les avoir lus au vérificateur, qui les renvoyait à l’inspecteur, qui les faisait passer à l’administrateur en chef, qui les expédiait au ministre, qui les déposait discrètement dans un carton, où les lettrés peuvent encore aller les lire, trente-huitième salle des archives, cent dix-septième colonne, sous l’étiquette douze cent quatre-vingt-quinze mille.
Le jeune Fo-hi était fort surpris qu’on ne lui eût jamais fait de compliments sur ces rapports, où il mettait toute son âme, et qu’il relevait à propos de quelques citations sanscrites. Il n’en continuait pas moins de les écrire du même style. Il se donnait tant de mal pour bien faire sa besogne, qu’il commença d’être mal vu de ses collègues. Les plus sensés l’excusaient, disant que c’était la fougue du jeune âge, que cela se passeraitt; mais la plupart le traitaient tout bas d’intrigant, qui prétendait se distinguer, au détriment de ses camarades, par des innovations dangereuses de zèle. On lui faisait mauvais visage, on le regardait avec des yeux méfiants. Il s’en consolait en songeant qu’il avait pour lui le témoignage de sa conscience et l’estime de ses chefs.
Il écrivit à son père une longue lettre, où il contait ses exploits. On la lut en famille, et elle y apporta la joie la plus vive. Le vieux Li-joulin fut le seul qui ne partagea point la satisfaction générale.
–Tout cela ne me plaît point, dit-il, en branlant la tête. Il n’est pas bon pour un jeune homme de se montrer trop capable d’un emploi subalterne. On l’y laisse volontiers. Le sage Confucius avait l’habitude de dire: «Pas de zèle, pas de zèle.»
–Pas de zèle! s’écria M. Fo-hi père. Je voudrais bien voir qu’un de mes commis ne travaillât pas dur: je vous l’aurais bien vite mis à la porte. Vous voyez en revanche où arrivent ceux qui ont du cœur à l’ouvrage.
Et il serra la main de son gendre.
–Vous n’êtes pas le gouvernement, et l’empire n’est point une boutique d’épicerie. Vous n’avez que le nombre juste d’employés qu’il vous faut; vous exigez qu’ils fassent votre besogne vous, et les payez en conséquence, s’ils la font bien.
–Et mieux ils la font, mieux je les paye.
–Et vous avez raison. Le gouvernement fait précisément le contraire, et il a raison encore. Voyez, je vous prie, quel désordre votre fils doit jeter, avec sa belle ferveur de néophyte, dans les rouages de l’administration. Il rend d’un même coup tous ses supérieurs inutiles: car à quoi sert un contrôleur qui n’a rien à contrôler, ou un vérificateur qui n’a plus de vérifications à faire? Croyez-vous que ces messieurs sachent gré à votre jeune homme d’apprendre au public qu’on pourrait se passer d’eux? Soyez sûr qu’au fond ils lui en veulent au moins autant que ses collègues. C’est un jeune imprudent qui vient troublér la paix de la cité de Dieu. Y a t-il rien au contraire de plus beau et de plus merveilleusement ordonné qu’une administration où chacun cède une part de sa besogne au voisin, par un esprit bien entendu de charité publique? Le jaugeur ne jauge qu’imparfaitement, pour ne pas désobliger le contrôleur, qui ne contrôle que médiocrement, par respect pour le vérificateur, qui ne vérifie que superficiellement, pour être agréable à l’inspecteur, qui se garde bien de rien surveiller, afin de pas couper l’herbe sous le pied de l’administrateur en chef, qui dort sur ses deux oreilles en songeant au ministre. C’est un aimable échange de bons procédés, qui entretient l’harmonie dans tout l’empire, et l’ouvrage se fait ainsi lentement et pour ainsi dire tout seul, par le progrès naturel des choses, sans que personne le pousse avec un empressement fâcheux et de mauvais goût.
–Ah! vous croyez que le travail se fait ainsi tout seul, vous!
–Il ne se fait encore que trop!
–Comment cela? dit le gendre de M. Fo-hi. qui paraissait fort intrigué.
–Eh! sans doute, reprit le vieux lettré. Car s’il ne se faisait point, l’empereur ne manquerait pas, pour remédier au mal, de créer une nouvelle escouade de jaugeurs de pierres, laquelle nécessiterait la nomination de deux ou trois contrôleurs, qui exigeraient la présence d’un vérificateur. Que de places nouvelles, et que d’heureux à faire! Votre fils est un trouble-fête, qui passe, comme une gelée blanche, sur cette multiplication des fonctionnaires. Il lui arrivera malheur; écrivez-le-lui de ma part.
Le bonhomme écrivit; mais sa lettre tomba dans un mauvais moment, le dernier jour du premier trimestre. Le jeune Fo-hi venait d’émarger. Ceux qui ont eu l’inexprimable bonheur d’être fonctionnaires savent tout ce qu’il y a de joie et d’enivrement dans ce petit mot, qui brille comme une pièce d’or neuve. Il faisait sauter dans le creux de sa main ces beaux taëls où l’image de l’empereur reluisait au soleil. Le premier argent qu’on gagne de son travail a toujours je ne sais quoi de capiteux. Le jeune homme serra gaiement dans sa poche les sages remontrances de son père sans y réfléchir une minute; il mit quatorze fois son paraphe sur les quatorze feuilles d’émargement que lui présenta le caissier: il eût donné deux cents signatures si on les lui eût demandées. On lui retint cinq pour cent sur chaque mois de traitetement, plus douze pour cent sur le premier mois; c’était, lui dit-on, une attention délicate du gouvernement qui voulait lui constituer un fonds de retraite, et lui assurer du pain pour l’âge où il n’aurait plus de dents. Il trouva cela le mieux imaginé du monde, invita ses collègues à dîner, les grisa tous, se grisa lui-même comme un bonze, dépensa en une nuit le trimestre qu’il avait touché le matin, et s’éveilla le lendemain soir avec un grand mal de tête et sans un sou.
VIII
AFFREUSE CATASTROPHE
Table des matières
«Pauvreté n’est pas vice», disait-on à un philosophe. «C’est bien pis», répondit-il. Le jeune Fo-hi ne tarda pas à sentir bien douloureusement que ce philosophe n’était pas un sot. Il ne faisait pas cher vivre dans la bourgade où il représentait l’empereur; mais, si peu que lui coûtassent son logement et sa nourriture, ses appointements y passaient tout entiers. Il avait, par bonheur, une garde-robe bien fournie; il en prenait soin lui-même; et jamais vieille fille, recueillie par un cousin riche, ne brossa, ne plia, ne rangea et ne conserva ses affaires avec une plus sévère et plus méticuleuse attention. Son bel habit bleu, brodé d’argent, n’était point encore fané; il le revêtait dans les occasions solennelles: les coups de chapeau que lui valait ce costume quand il le promenait par la ville le payaient de ses chagrins: il oubliait pour un instant qu’il s’enfonçait peu à peu dans la plus horrible des misères, la misère en habit brodé. Il n’était pas de ceux qui voient sans rougir le visage d’un créancier au tournant d’une rue. Il avait le cœur aussi honnête que son esprit était borné. Il s’imposa pour vivre et pour soutenir son rang, sans faire tort à personne, les plus cruelles privations.
«C’est un moment à passer, se disait-il en trempant le matin pour son déjeuner un petit pain d’un sou dans un sou de lait. Mon dévouement sera, sans aucun doute, bientôt remarqué de mes chefs; j’obtiendrai un grade supérieur; j’aurai de plus forts appointements; je vivrai plus au large, et je serai payé alors de tous mes sacrifices.»
Une nouvelle inattendue lui fit bondir le cœur d’espérance et de joie: on annonça aux habitants de Pi-ho que le ministre des travaux publics, envoyé par l’empereur aux extrémités de la Chine, passerait dans leurs murs et s’y arrêterait quelques heures. Le jeune Fo-hi ne douta point qu’il ne dût être ce jour-là présenté à M. le ministre, complimenté par M. le ministre, et promu au poste qu’il avait si bien mérité. Il ne dormit pas durant les trois nuits qui précédèrent la visite de M. le ministre.
Et le ministre arriva grand train dans un carrosse tiré par quatre chevaux blancs, qui couraient toujours au galop. On avait, par ordre de l’administrateur en chef, semé de fleurs et de feuilles la route par où il devait passer. Il se trouva qu’une grosse branche d’arbre y fut jetée en même temps par inadvertance. Le cocher de M. le ministre ne. vit point l’obstacle: la voiture, emportée par le mouvement, fit un saut terrible, et M. le ministre, qui regardait innocemment à la portière, fut envoyé par la secousse droit sur un tas de cailloux, où il s’étala en personne comme s’il fût tombé sur un lit de plumes. C’était un des tas qui étaient sous la surveillance du jeune Fo-hi.
M. le ministre ne prit point le temps d’admirer l’art avec lequel ce tas de pierres était confectionné. Il se releva sanglant, mais digne. Au bruit de cette horrible chute, tout le village, qui l’attendait à vingt pas de là, poussa un cri et accourut. M. le ministre fit signe de la main qu’on demeurât tranquille; il écouta les cinq discours qu’on lui avait préparés, et y répondit avec un calme qui fut loué dans toutes les gazettes officielles. Il se rendit à l’hôtel de ville, et tous les fontionnaires furent admis à défiler devant son auguste visage; dont la grâce noble était encore rehaussée par un bel emplâtre de taffetas d’Angleterre. Ces mécréants d’Anglais fourrent leurs produits partout. Le jeune Fo-hi parut à son tour, se roidissant d’un air modeste et fier dans son habit bleu brodé d’argent. Quand il vint à passer, un haut fonctionnaire se pencha vers M. le ministre et le lui désigna d’un clin d’œil.
–Ah! monsieur Fo-h? dit le ministre.
–Oui, monsieur le ministre, répondit le jeune homme qui rougit jusqu’au deux oreilles.
–C’est bien, monsieur, vous aurez de mes nouvelles, reprit le ministre.
La nuit parut bien longue au jeune Fo-hi, qui fit, tout éveillé, des rêves plus bleus et plus brodés que son bel habit. Il fut mandé le lendemain matin chez l’administrateur en chef, et s’y rendit en toute hâte-
–Monsieur, lui dit l’administrateur en mettant la main dans son gilet par un geste excessivement digne, M. le ministre, qui est la générosité même, a bien voulu donner à vous et au public une nouvelle marque de sa grandeur d’âme: il ne vous destitue pas.
Le jeune Fo-hi fit un bond en arrière.
–Cette magnanimité vous étonne, je le vois bien, monsieur. J’avoue que c’est là un excès de bonté qui est vraiment inouï; mais enfin il vous pardonne.
–Eh! qu’ai-je donc fait? s’écria le pauvre Fo-hi.
M. l’administrateur laissa tomber avec stupéfaction sa main de son gilet, et enveloppant le jeune homme d’un regard indigné:
–Ce que vous avez fait? vous l’osez demander! La pierre qui a si grièvement blessé l’auguste joue de monsieur le ministre était tranchante et pointue. Or, le règlement porte que tous les cailloux doivent être arrondis avec soin; comment se fait-il?.
–Votre Excellence voudra bien m’excuser si je l’interromps, mais les règlements dont elle parle disent précisément le contraire.
–Voilà qui est plaisant! s’écria l’administrateur avec un ricanement amer. Vous me donnez un démenti! Vous avez une singulière idée des devoirs du fonctionnaire! Je viens de lire, monsieur, quelques-uns des rapports que vous nous adressez chaque jour; si vous vous occupiez de votre besogne, au lieu de faire des phrases, tout cela n’arriverait pas. Il s’agit de compter vos cailloux et non de citer du sanscrit.
–Ce n’était pas la peine alors de me le faire apprendre, grommela le jeune Fo-hi d’un ton profondément blessé.
–Qu’est-ce à dire? vous raisonnez, je crois. M. le ministre peut oublier une faute, si grave qu’elle soit; mais je ne puis, moi, laisser passer une impertinence. Je vous suspends de vos fonctions pour six semaines sans traitement. Allez, monsieur, et que cette leçon vous serve!
IX
ILLUSIONS PERDUES ET RETROUVÉES
Table des matières
Le jeune Fo-hi sortit de là plus étourdi, plus hébété que l’homme qui vient de recevoir une forte tuile sur la tête. Ses yeux ne voyaient plus, et les oreilles lui tintaient d’une étrange manière. On eût dit, à son air absorbé, qu’il était ivre. Il trouva, en rentrant chez lui, une lettre de son père.
«Mon cher fils, lui disait l’épicier, tout va bien ici. Tes deux sœurs m’ont rendu grand-père le même jour et presque à la même heure. Tu possèdes deux nièces qui sont gentilles à croquer et me ressemblent étonnamment. J’avoue que pour moi un garçon eût mieux fait mon affaire; tu l’aurais pris tout naturellement sous ta protection, tu l’aurais conduit par la main aux postes les plus éminents. Je voyais déjà sa fortune faite. Mais rien n’est perdu pour attendre; je vais te commander un petit-neveu; tes sœurs ne me paraissent point femmes à bouder sur l’ouvrage.
» Ton beau-frère Pé-ka-o fait d’excellentes affaires; ses récoltes ont été magnifiques, et il vient d’acheter un fameux lopin de terre qu’il guignait depuis longtemps. Ce gaillard-là s’arrondit joliment; il deviendra, s’il plaît à Dieu, l’un des plus riches laboureurs de la contrée.
» Je suis toujours très content de ton autre beau-frère Chi-kan-go. Ce garçon n’est pas si sot que je l’avais imaginé, il a l’esprit du commerce. C’est un esprit dont tu ne fais pas grand cas, toi qui en as tant d’autres, mais il est utile dans l’épicerie. Le chiffre de nos affaires a presque doublé en six mois. Tu ne reconnaîtrais plus la boutique de ton père; c’est un fort beau magasin, tout étincelant de glaces où se mirent les passants. Nos voisins en crèvent de jalousie, et cela me fait plaisir.
» Je suis heureux, mon cher fils, autant qu’un homme peut l’être ici-bas. Mais c’est encore toi qui es ma plus grande joie et mon premier orgueil. Tu illustres ta famille. C’est grâce à toi que le nom des Fo-hi pénétrera dans le palais des ministres, et frappera les oreilles sacrées de l’empereur. Nous brillerons tous de l’éclat que tu répandras sur nous. Mais permets ce conseil à ton vieux père: Ne te laisse pas éblouir par la prospérité; ne dissipe pas en folies l’argent que tu gagnes. Envoie-le-moi plutôt; je te le placerai dans notre maison de commerce, il te rapportera huit et dix pour cent. C’est un joli dernier, comme tu vois.
» Adieu, mon cher fils; nous t’embrassons tous avec la plus vive affection, et nous souhaitons que la fortune te soit toujours fidèle.
» Ton père, FO-HI.»
Le jeune homme froissa la lettre avec un geste de dépit.
–De l’argent! s’écria-t-il; de l’argent à placer! Les pères ont d’étranges idées vraiment! Croit-il donc que je vis de coquilles de noix? Je n’ai pas même de quoi dîner ce soir.
Il eût aisément trouvé des fournisseurs pour lui faire crédit, ou des collègues pour lui avancer quelques menues sommes. Mais, je l’ai déjà dit, il avait l’âme plus haute que l’esprit étendu; il était fier, ne voulait rien devoir à personne. Il aima mieux emprunter sur gages.
Il y avait dans la ville voisine un établissement philanthropique qui faisait aux pauvres diables la faveur de leur prêter à douze pour cent, sur bonnes nippes. Il s’enflait lentement de la dépouille des misérables, mais on ne pouvait lui en savoir mauvais gré. Il versait chaque année le trop-plein de ses bénéfices dans la caisse des hospices de l’endroit. Il réduisait les gens à l’hôpital pour le plaisir de les y soigner. C’est par esprit de charité qu’il faisait l’usure.
Notre héros eut recours à ce prêteur obligeant. Il était fort embarrassé, la première fois qu’il vint dans cette maison. Il entra, baissant la tête, tout rouge, et regardant à la dérobée si on ne le voyait pas. Mais il reconnut aux mains d’un employé la montre et les breloques de son inspecteur; ces breloques lui rendirent son courage. «Je ne suis donc pas le seul,» pensa-t-il. Il engagea successivement tous les effets dont il n’avait pas un besoin immédiat. Son habit même, son bel habit bleu, brodé d’argent, passa de l’armoire, où il dormait précieusement entre deux serviettes, dans les magasins de l’usure. Il fut accroché, comme la plus vulgaire des friperies, à un ignoble clou, entre le singe empaillé d’un saltimbanque et le scapulaire gras d’un fakir. Ce que c’est que de nous pourtant!
Le dernier jour du mois, le jour même où il finissait sa peine, le jeune Fo-hi reçut une invitation à passer la soirée chez son inspecteur. Il ne put s’y rendre, faute d’habit. Cette absence fut remarquée; l’inspecteur en écrivit au vérificateur, qui transmit la plainte au contrôleur, qui fit venir le jeune Fo-hi.
–Monsieur, lui dit-il sévèrement, il faut croire que vous êtes incorrigible. Vous semblez prendre plaisir à mécontenter vos chefs. Je suis chargé, par M. l’inspecteur, de vous demander des explications sur un fait grave. Pourquoi avez-vous affecté de ne point paraître au bal où votre supérieur administratif vous avait fait l’insigne honneur de vous inviter?
Il y eut un moment de silence; le jeune Fo-hi regardait avec ardeur les dessins que formait le carreau de la salle. Il se fût laisser tuer sur place plutôt que d’avouer la triste vérité. M. le contrôleur reprit avec force:
–Vous ne répondez point! Ehh! que répondriez-vous? quelle excuse pourriez-vous bien avoir pour un acte aussi étrange et qui témoigne si hautement de votre esprit d’indiscipline et d’insubordination. Ce n’est pas certes, que M. l’inspecteur attendit après votre présence pour donner plus d’éclat à sa fête. Non, monsieur; la soirée d’un supérieur est toujours une belle soirée, alors même qu’il n’y viendrait personne. Le bal d’un supérieur peut aisément se passer de tout; celui de M. l’inspecteur n’avait ni orchestre, ni rafraîchissements; en était-il moins beau, je vous prie? J’y suis allé, monsieur; je m’y suis amusé, monsieur; c’était l’ordre. Votre devoir était de vous amuser aussi. Vous avez manqué à tous vos devoirs. Et pourquoi? par mépris, sans doute?
–Mais, monsieur, balbutia le pauvre Fo-hi.
–Vous répondez, je crois, vous répondez! il ne manquait plus que cela?
–Mais vous m’interrogez, s’écria Fo-hi exaspéré.
–Sortez, monsieur, sortez à l’instant même. Je rendrai compte à qui de droit de votre inqualifiable conduite.
Un rapport foudroyant fut tout aussitôt adressé au ministère, à Pékin. On y demandait en termes exprès la destitution du jeune Fo-hi. Le chef de bureau qui le reçut y mit négligemment une note approbative en marge, et le renvoya, avec quelques autres également annotés de sa main, à l’expéditionnaire chargé de faire les réponses. Le hasard fit que l’expéditionnaire était fort pressé de besogne, il confondit deux lettres qu’il avait à écrire; il mit sur celle qui était destinée à Fo-hi le nom d’un pauvre diable pour qui l’on avait demandé de l’avancement, et mit en revanche le nom de Fo-hi sur l’autre. Le chef de bureau signa sans lire; le ministre contresigna, et deux mois après, l’administrateur en chef des chemins de Pi-ho reçut la réponse à son rapport. Il se frotta d’abord les yeux aux premiers mots qu’il lut; puis il se gratta l’oreille, et tomba dans de profondes réflexions.
–Qui l’aurait cru? se dit-il. Ce petit Fo-hi est le filleul d’un arrière-petit-cousin d’un conseiller de l’empereur. On lui fait des compliments; on le nomme contrôleur de première classe. Il faut que son protecteur ait bien du crédit. J’ai fait un pas de clerc.
Il prit vivement sa canne, et s’en fut comme un trait chez le jeune Fo-hi. Il monta lestement les six étages, entra sans frapper:
–Eh! bonjour, mon cher ami, lui dit-il en lui serrant les mains. J’ai voulu moi-même vous apporter de bonnes nouvelles. J’avais depuis longtemps reconnu et apprécié votre mérite, mais je n’avais pu vous témoigner jusqu’à présent qu’une bonne volonté inutile: vous étiez un peu jeune, monsieur. Le ministre vient enfin, sur mes instantes prières, de récompenser vos services. Vous êtes nommé contrôleur de première classe dans une des villes importantes du Midi, à Song-Koug-Chou. Vous partirez dans deux jours. Peut-être n’êtes-vous pas en argent; voici une indemnité de cent taëls, que je vous donne sur les fonds disponibles de mon administration. Vous irez demain la toucher à la caisse; on vous payera à vue. Recevez mes félicitations bien sincères, mon jeune ami, et n’oubliez pas que je serai toujours ravi d’apprendre ce qui vous arrivera d’heureux. C’est moi qui vous ai mis dans le bon chemin, soyez sûr que j’y suivrai vos progrès avec sollicitude. Adieu, mon ami, et bon courage!
Telle était la stupeur du jeune Fo-hi, qu’il ne put articuler une parole.
–Ce gaillard-là est très fort! pensa l’administrateur, qui prit son silence pour de la réserve. Il ira loin, il ira loin!
Dès ce moment le jeune Fo-hi ne vit plus autour de lui que des visages pleins de bienveillance et des regards souriants. Ses collègues l’embrassaient avec effusion, ses supérieurs lui faisaient la cour, et semblaient lui demander grâce. Il alla dégager son bel habit bleu brodé d’argent, paya toutes ses dettes et dormit comme un homme dont aucun créancier ne trouble plus les rêves.
Le jour de son départ, il s’en fut prendre congé de son administrateur en chef.
–Ma foi! lui dit-il avec un sourire, je puis vous dire cela maintenant! mais si je ne suis point allé au bal où vous m’aviez si gracieusement invité, c’est tout uniment que mon habit était en gage!
–A! si j’avais su cela! s’écria l’administrateur avec un geste de regret.
Et il donna une longue poignée de main à son jeune protégé. Il daigna l’accompagner lui-même jusqu’à la voiture, et le proposer, comme un exemple, à tous ses collègues qui étaient venus aussi lui faire leurs adieux. Le jeune Fo-hi partit le cœur gonflé de joie.
–Mon pauvre père sera-t-il heureux! s’écria-t-il.
Vous voyez que c’était un bon garçon, et que si les grandeurs lui troublaient la cervelle, elles ne pouvaient corrompre son cœur.
Le lendemain de ce jour mémorable, tous les jaugeurs de pierre, contrôleurs et vérificateurs reçurent l’ordre de se rendre chez l’inspecteur, où ce fonctionnaire leur lut d’une voix humble et ferme une circulaire de M. l’administrateur en chef.
«J’ai appris, disait la circulaire, que certains employés de mon administration ne craignaient pas de compromettre leur uniforme en le mettant en gage. C’est un abus grave. Il est indécent qu’un costume que les yeux du peuple sont habitués à respecter comme une émanation même de Sa Majesté impériale, soit accroché pêle-mêle avec les haillons de la misère. Je vous engage, monsieur l’inspecteur, à prévenir tous les fonctionnaires qui sont sous vos ordres, que si j’entends parler d’un scandale pareil, je serai forcé d’appeler sur la tête du coupable toutes les rigueurs de l’administration.»
L’inspecteur plia respectueusement le papier, après cette lecture, et il ajouta de son cru, en guise de commentaire:
–J’espère, messieurs, que vous vous conformerez aux intentions de M. l’administrateur en chef. Elles sont loyales et paternelles. Je dis qu’elles sont loyales; car elles portent, comme tout ce que fait M. l’administrateur en chef, le cachet de la loyauté. Mais j’ajoute aussi qu’elles sont paternelles; car M. l’administrateur en chef désire– je le tiens de sa bouche même, et je suis heureux autant que fier de vous répéter ses propres paroles –oui, M. l’administrateur en chef a daigné me dire lui-même, de sa propre bouche, qu’il désirait que ses subordonnés n’eussent jamais l’ennui d’être privés d’un costume qui était l’ornement de leurs attributions respectives, et l’honneur du corps dont ils ont celui d’être membres. Je suis en outre chargé par M. l’administrateur en chef d’écouter et de transmettre vos observations, si vous en aviez par hasard à faire. J’ai répondu pour vous d’avance à M. l’administrateur en chef, qu’il était impossible qu’on opposât rien à un ordre aussi sensé, aussi formel.
–Pardon, monsieur l’inspecteur, interrompit un tout jeune homme; mais quand nous mettons nos habits en gage, ce n’est pas apparemment pour notre plaisir!
–Non, monsieur, c’est pour violer les règlements, et cela n’est point un plaisir; ou plutôt, je me trompe, c’est un plaisir pour les esprits indisciplinés. Mais l’administration à l’œil sur eux; et elle saura déployer, le jour où il en sera besoin, une juste sévérité, qu’ils y prennent garde! Messieurs la séance est levée!
Et cependant le jeune Fo-hi courait en poste sur la route de Song-Koug-Chou. On a le cœur léger quand on a la bourse pleine. Son voyage était délicieux. Il se livrait sans arrière-pensée au plaisir de voir passer devant ses yeux de nouveaux pays; et le soir venu, il se reposait de sa fatigue, en dînant copieusement dans une bonne auberge. Il badinait après boire avec la servante. Les digestions faciles font les heureux caractères. Un jour qu’il s’était arrêté pour se rafraîchir, il vit entrer un homme vieux, chauve, pâle, dont l’aspect singulièrement digne et râpé le frappa. Il s’approcha de lui, et comme cela se pratique entre voyageurs, il lui demanda d’où il venait:
–De Song-Koug-Chou, dit le vieillard.
–Tiens! mais j’y vais moi-même, s’écria Fo-hi! J’y suis nommé contrôleur de première classe dans l’administration des routes.
Le vieillard parut à son tour fort surpris, et regarda si douloureusement notre héros, que le jeune homme, touché de compassion, lui demanda s’il avait quelque grand chagrin.
X
HISTOIRE DU VIEILLARD RAPÉ
Table des matières
–Hélas! répondit le vieillard, c’est vous, je le vois bien, qui allez occuper le poste que j’avais sollicité, et qui m’était dû à tant de titres. Je ne vous eu veux point, monsieur, car vous ne savez pas le mal que vous me faites. Mais votre présence renouvelle en moi le sentiment de mon malheur, et en aigrit encore l’amertume.
Et le vieillard se mit à pleurer. De grosses larmes tombaient de ses yeux et roulaient silencieusement sur ses joues maigres. Le jeune Fo-hi, très ému de ce spectacle, invita ce pauvre homme à dîner avec lui, et lui fit conter son histoire au dessert.
–Cette histoire n’est pas longue, dit le vieillard râpé; elle n’en est pas moins triste. J’étais filleul de l’arrière-cousin d’un homme puissant. J’entrai, par la protection de mon parrain, dans l’administration des routes. Ah! que j’aurais bien mieux fait de rester dans la boutique de mon père et d’y apprendre son état! Plût à Dieu que je fusse cordonnier, au lieu de courir sur les grands chemins! Je me mariai, monsieur; mieux eût valu pour moi me mettre une pierre au cou, et me jeter dans la rivière. Ma femme était une bonne femme; je n’ai pas à m’en plaindre, et je ne regrette pas encore de l’avoir épousée. Elle a partagé toutes mes heures de misères, et elle a su me les rendre plus douces. Mais elle n’avait que peu de chose; c’est ce qu’on appelle un mariage d’inclination. Elle me donna un enfant chaque année, avec une régularité désespérante. J’en ai sept aujourd’hui, monsieur.
Le premier nous combla de joie; nous remerciâmes Dieu, qui bénissait notre union. Le second ne nous fut pas désagréable; nous commençâmes à réfléchir au troisième, et nous fùmes tous les deux comme fous de chagrin quand vint notre petit dernier. Nous n’avions pas déjà de quoi nourrir les six autres; nous mourions de faim, cela est à la lettre. Vous savez les appointements qu’on reçoit dans notre partie; vous pensez si neuf personnes peuvent vivre là-dessus.
Ma pauvre femme se mit en tête de gagner quelque argent, car c’est une femme très courageuse. Elle ouvrit un petit magasin de modes; ses deux filles aînées la secondaient de leur mieux, et l’ouvrage commençait à donner. Mais l’administrateur en chef fut informé, je ne sais comment, que la femme d’un de ses employés travaillait de ses doigts pour vivre. Il me fit appeler chez lui, et me tança vertement; il prétendit que je déshonorais l’administration.
–Mais, monsieur, lui dis-je, j’ai des enfants!
–Pourquoi diable en faites-vous? me répondit-il d’une voix brusque. Un fonctionnaire ne doit pas avoir plus d’enfants qu’il n’en peut nourrir.
Il avait quelque raison, j’en conviens. Mais enfin ces pauvres petits n’avaient pas demandé à venir au monde; ce n’était pas leur faute si on les y avait mis. Nous ne pouvions cependant pas les tuer pour la plus grande gloire de l’administration, J’essayai timidement de présenter à mon chef quelques bonnes raisons. Il m’assura d’un ton péremptoire, et qui n’admettait pas de réplique, que c’était à prendre ou à laisser: si je ne voulais pas obéir, il fallait donner ma démission.
Que vouliez-vous que je fisse? Il y avait déjà quinze ans que j’étais entré dans l’administration. Ma démission me faisait perdre tous mes droits à une retraite pour laquelle j’avais déjà si longtemps travaillé. Quel emploi aurais-je trpuvé, en quittant la place que j’avais eu tant de peine à obtenir? Je n’étais plus dans l’âge où l’on court les aventures; je ne me sentais pas capable de grand’chose, je cédai; ma femme remercia ses pratiques en pleurant, et je restai dans mon ornière, par l’unique raison que j’y étais depuis quinze ans.
Je ne vous dirai pas toutes les bassesses où je me réduisis pour obtenir une augmentation de traitement. Cinquante taëls de plus, c’est bien peu de chose au fond; mais cela nous eût sauvé la vie. Je me dépouillai de toutes mes opinions et de tous mes goûts; j’étudiai les faibles de mes chefs, et je pris soin de les flatter. Ma femme se fit l’humble servante de leurs femmes, elle se chargea de leurs petites commissions; elle se mit volontairement à la chaîne, et cette chaîne devint tous les jours plus étroite, sans que ces dames parussent lui savoir le moindre gré des services qu’elle leur rendait. Ma femme était pour elles une domestique, moins les gages.
Je rougis encore en songeant à toutes ces humiliations. J’ai le cœur gros des couleuvres que nous avons si vainement avalées. Ah! si jamais je puis les leur cracher au visage! Je suis bon, monsieur, je ne voudrais pas faire de mal à une mouche. Mais si je tenais entre mes mains un de ces hommes sans cœur qui prennent si légèrement leur parti du mal qu’ils nous ont fait, j’aurais plaisir à le broyer dans un accès de rage: «Tiens! lui dirais-je, misérable, voilà pour tes airs importants et ce nez que tu haussais d’une façon si impitoyable en nous regardant. Tiens! voilà pour tes mépris, voilà pour tes rapports, voilà pour tes fureurs bêtes, tiens! tiens!
Le vieillard serrait les poings en parlant ainsi; le sang lui était monté aux joues et en colorait vivement les pommettes; ses yeux jetaient des flammes; il but un verre de thé, se détendit peu à peu, et reprit d’un ton plus calme:
–Nous finîmes par nous trouver un jour à bout de toutes ressources, au milieu d’enfants qui criaient la faim. Nous avions épuisé la bourse de nos parents et de nos amis; nous étions criblés de dettes. Nous nous regardions, ma femme et moi, d’un air farouche et désespéré. Je songeai à mon parrain qui avait été, quinze ans auparavant, la cause de tous mes malheurs, en me faisant donner ma place. Il s’était depuis ce temps-là cru quitte envers moi, et n’avait jamais répondu à mes lettres. Je fis une dernière tentative: je lui adressai une supplique, dont il me semblait qu’un cœur de roche eût dû être attendri. Quinze jours après, on me notifiait ma destitution.
Oui, monsieur, j’étais destitué; après quinze ans de services! sans aucun motif qui eût l’apparence du bon sens! M. le ministre prétendait que j’avais montré une insolence rare envers mes supérieurs. Moi, insolent! hélas! je n’avais été que trop poli, trop humble! ma femme était alors enceinte; vous sentez quel coup ce fut pour cette malheureuse. Elle se mit au lit avec une forte fièvre. Je fus pour moi obligé de la quitter, malade et sans argent. Je cours à Pékin solliciter une audience du ministre, me traîner à ses pieds, et réclamer de lui le pain de mes vieux jours et la vie de toute ma famille.
Le jeune Fo-hi se sentit ému de ce récit. Il ouvrit sa bourse:
–Tenez, dit-il au vieillard, cet argent est celui du gouvernement. Vous l’avez certes gagné mieux que moi, qui l’ai reçu je ne sais trop comment ni pourquoi. La moitié me suffira pour achever mon voyage. Acceptez le reste. Entre collègues.
Cette offre était faite d’un air de cordialité si franche que le vieillard n’eut pas le courage de refuser.
–Vous me sauvez la vie, s’écria-t-il. Puissiez-vous être aussi heureux que vous le méritez! Il y a donc encore de braves cœurs dans l’administration!
–O! j’en suis si peu! dit modestement le jeune Fo-hi.
Il serra la main de ce brave homme et remonta dans sa chaise de poste. Deux jours plus tard, il entrait dans Song-Kong-Chou, et c’est là que nous le retrouverons au chapitre suivant.
XI
BELLES RÉSOLUTIONS
Table des matières
Song-Kong-Chou est une des plus jolies villes de la Chine méridionale. Elle est bâtie sur une colline, et les maisons descendent en pente douce jusqu’à la plaine, où elles s’éparpillent au milieu de jardins qui ressemblent de loin à des corbeilles de verdure. De la ville haute, la vue s’étend sur un vaste et riche paysage. Ce sont des rizières coupées de canaux dont l’eau étincelle au soleil en longs filets d’argents. Des fermes et des maisons de plaisance, semées au hasard dans la campagne. l’égayent par leur air de propreté rustique. Quelques prairies s’étendent sur le bord de la rivière, comme de grandes taches vertes, où brillent des fleurs de pourpre. Un long rang de collines arrête les yeux sans terminer l’horizon, qui se perd dans un brouillard de vapeurs lumineuses.
–L’aimable séjour! s’écria le jeune Fo–hi transporté, et que l’on doit y être aisément heureux!
Il fut installé, avec la solennité convenable, dans ses nouvelles fonctions, par M. l’administrateur en chef. On lui présenta tous les agents qui devaient travailler sous ses ordres, et il les reçut avec cet air de bienveillance noble qui fleurit naturellement sur le visage des supérieurs administratifs. Il rendit le même jour visite à tous ses chefs de service, et à tous les chefs de service des autres administrations, et compta le soir avec satisfaction qu’il avait fait dans sa journée cent quatorze révérences, à raison seulement de deux révérences par visites. Il se coucha, l’épine dorsale un peu fatiguée, mais content de lui-même.
Il se traça pour l’avenir un plan de conduite, dont il résolut de ne se départir jamais; et pour mieux se le graver dans la mémoire, il le réduisit en aphorismes qu’il prit la peine de mettre par écrit, sous forme de vers:
I
Tes chefs toujours honoreras
Et salueras profondément
II
Tes subordonnés conduiras
A la baguette et rudement.
III
Pour ta besogne, la feras
Sans zèle et sans empressement.
IV
Femme au grand jamais ne prendras,
Ni maîtresse pareillement.
V
L’œuvre de chair ne commettras
Qu’à tout le plus une fois l’an.
VI
D’eau claire et de pain sec vivras
Sans te griser aucunement.
VII
Et jour et nuit ne songeras
A rien qu’à ton avancement.
Le jeune Fo-hi voulait aller à dix et faire une croix. Mais il ne trouva pour le moment d’autre recommandation à se faire. Il ne se doutait guère que les événements lui apporteraient bientôt de quoi compléter son décalogue. Qui lira verra, comme dit le proverbe.
XII
A QUOI LE JEUNE FO-HI DUT DE NE POINT PERDRE
LE POSTE OU IL AVAIT ÉTÉ MIS PAR ERREUR
Table des matières
Cependant le vieillard râpé était arrivé à Pékin. Il était allé, quatorze jours de suite, tous les matins, dans l’antichambre de M. le ministre, et n’y avait gagné que d’être connu des garçons de bureau, qui l’éconduisaient, tantôt avec des paroles brutales, et quelquefois-avec un air de commisération plus cruel encore que toutes les injures.
Le malheureux finit par perdre la tête. Il crut qu’il n’avait plus d’autre recours que la justice de l’empereur. Il se posta sur son passage, armé d’une espèce de grande pancarte, où il avait écrit en lettres gigantesques: «SIRE, JUSTICE ET PITIÉ.» Il la déploya, en criant de toutes ses forces, au moment où l’empereur passait dans la rue. Une des personnes du cortège fit signe à deux ou trois estafiers, qui mirent la main sur le vieillard et le conduisirent chez un de ces officiers qui sont chargés de maintenir dans la ville une bonne police, et qu’on appelle pour cette raison des officiers de paix. Il y conta son histoire avec beaucoup d’exaltation; l’officier parut l’écouter et le plaindre, lui dit qu’on allait le mener chez l’empereur, et le remit aux mains de gens qu’il suivit sans défiance. Une heure après, il était enfermé dans une maison très grillée et toute peuplée de visages hagards.
Il fut pris d’un violent accès de fureur, secoua les grilles et les mordit, hurlant de rage. Deux hommes vigoureux lui passèrent une camisole qui lui rendait impossible tout mouvement des bras et le portèrent sous une espèce de robinet d’où ils firent tomber sur sa tête un torrent d’eau glacée. Cette douche calma le vieillard, il regarda d’un air hébété tout ce qui l’entourait, murmura quelques mots inintelligibles, et se laissa jeter sans résistance sur un lit où il s’endormit d’un profond somme.
Quelques mois après, la fantaisie prit à une belle princesse, qui était parente au trente-cinquième degré d’un oncle de l’empereur, de visiter un établissement de fous. Elle vint accompagnée d’un ministre qui lui donnait le bras d’une façon tout à fait galante, et fut reçue par le directeur avec tous les honneurs dus à son titre et à son rang. Elle se promena dans les cours et interrogea quelques-uns des malheureux qui se rencontrèrent sur son chemin. La physionomie du vieillard râpé l’intéressa; elle le fit causer; il conta ses aventures avec une telle précision de détails que la princesse en parut frappée.
–Et vous croyez que cet homme est fou? dit-elle en regardant le médecin en chef de la maison.
Le docteur s’inclina, et répondit avec son sourire le plus gracieux:
–J’en suis sûr, madame, et je ne sais même s’il guérira jamais. Les fous qui parlent raisonnablement sont presque toujours incurables.
–Je serais bien curieuse de m’assurer si l’histoire qu’il nous a contée est vraie.
–Rien n’est plus facile, madame, dit à son tour le ministre.
On envoya tout aussitôt consulter les archives, et l’on reconnut avec stupéfaction l’erreur dont le malheureux vieillard avait été victime. La belle princesse daigna beaucoup rire de cette méprise. Elle conta le soir même cette anecdote aux familiers de son salon qui la trouvèrent extraordinairement plaisante. Elle demanda au docteur s’il était impossible de tirer ce pauvre homme de la maison où il était enfermé: le docteur déclara qu’il ne pouvait lâcher un malade sans l’avoir bien et dûment guéri. La princesse le lui recommanda chaudement; elle parla d’envoyer à la famille, comme indemnité, un secours de cent taëls et n’y songea plus le lendemain.
Le ministre était rentré dans son hôtel, furieux des plaisanteries qu’il avait essuyées. Il manda l’expéditionnaire qui avait commis l’erreur et le fit empaler sous ses yeux pour lui apprendre à soigner ses écritures. Il écrivit sur-le-champ à Song-Kong-Chou, pour qu’on eût à destituer un certain drôle nommé Fo-hi, qui avait traîtreusement usurpé la place d’un autre. C’en était fait pour toujours de notre héros si ses chefs ne s’étaient trouvés, par un singulier enchaînement de circonstances, dans la nécessité de le défendre même contre M. le Ministre.
La route où le jeune Fo-hi exerçait faisait, à un certain endroit, un coude qui n’était point agréable à l’œil. Elle tournait autour d’un jardin qu’elle aurait dû traverser pour aller en ligne droite. Ce jardin appartenait à un bourgeois aisé qui le cultivait de ses propres mains; il était célèbre à dix lieues à la ronde par la beauté des fleurs qu’on y pouvait admirer, et qui étaient presque toutes des fleurs rares. Le propriétaire était très fier de son jardin, qu’il n’eût pas donné pour tout l’or du monde. Il ne l’avait clos que d’une haie vive, afin de n’en point dérober la vue aux passants. Son grand plaisir était de se mettre, le matin, à sa fenêtre, de regarder ses fleurs étincelantes de rosée, et d’en respirer les vigoureux parfums.
Il fut bien étonné, un jour qu’il y revint après quelques semaines d’absence. Il trouva un large pan de la haie arraché et la route qui se préparait à passer tout au travers de l’ouverture. Des tas de pierres s’élevaient au milieu de ses plates-bandes, et des ouvriers bouleversaient le terrain à grands coups de pioche. Il pensa tomber à la renverse en voyant ce dégât. Il apostropha violemment les ouvriers, qui le renvoyèrent à monsieur le contrôleur.
Il faut avouer que le jeune Fo-hi avait donné ses ordres un peu légèrement. Mais je prie mes lecteurs de l’excuser sur ses intentions qui étaient bonnes. Ce coude lui blessait la vue. Il s’était dit que ce serait un grand avantage pour le public et un glorieux triomphe pour la symétrie, si l’on rectifiait la route; qu’au fond, il n’y avait rien de si facile. Il suffisait de couper en deux ce malencontreux jardin, qui rompait d’une si déplaisante façon l’aimable uniformité de la ligne droite. Ce n’était pas sa faute si le propriétaire était un esprit mal fait, qui préférait ses saletés de fleurs au bien général. Il fallait n’en tenir compte et passer outre. Sur ce beau raisonnement, le jeune Fo-hi, parlant au nom de l’administration qu’il représentait, avait commandé à ses hommes de percer à travers la haie et de marcher droit devant eux.
Le propriétaire s’en alla, tout blême de rage, au bureau du contrôleur. Il lui fut répondu négligemment qu’il fallait s’adresser à monsieur l’administrateur en chef, qui seul avait qualité pour lui donner des explications. Il courut donc chez l’administrateur, et, sur-le-champ, il lui exposa du ton le plus animé ses sujets de plainte.
L’administrateur l’écouta poliment et lui dit qu’il se ferait adresser un rapport sur cette affaire.
–Un rapport! s’écria l’autre exaspéré! eh! qu’avez-vous besoin d’un rapport? Vos ouvriers sont dans mon jardin, ce jardin est à moi, cela est-il clair? Je ne veux point de tout votre grimoire! Qu’on me rende ce qu’on m’a volé, oui, ce qu’on m’a volé! Votre administration est une caverne de voleurs!
–Monsieur, dit l’administrateur d’une voix majestueuse, je consens à oublier les paroles qui vous sont échappées dans un mouvement de colère et que vous regrettez déjà sans doute. Vous m’avez insulté dans l’exercice de mes fonctions, et le cas serait grave, si je ne savais compatir et pardonner aux faiblesses humaines. Apprenez, monsieur, que l’administration ne se trompe jamais en Chine; si elle a pris votre jardin, c’est sans aucun doute qu’elle en avait le droit, que dis-je? elle avait le devoir de le prendre!
–Nous verrons bien! hurla le propriétaire. Je m’en vais de ce pas chez un huissier; nous avons des juges à Pékin.
La route était achevée depuis deux mois, quand le tribunal, saisi de la plainte, rendit son jugement. Il déclarait que c’était là une affaire administrative et qui, par conséquent, ne le regardait pas; qu’il fallait s’adresser à l’administration elle-même pour qu’elle décidât si elle avait raison ou tort; qu’il était impossible de trouver un juge qui connût mieux l’affaire, puisque c’était la sienne, et qu’il n’y avait rien de tel pour voir clair dans un procès que d’y être partie soi-même.
Le propriétaire n’était pas de cet avis. Il en appela de ce jugement au conseil de l’empire, demandant avec instance à être jugé par d’autres que par ses voleurs. C’est justement à cette époque qu’arriva la lettre où le ministre ordonnait qu’on destituât le jeune Fo-hi. L’administrateur en chef répondit sur-le-champ à monsieur le ministre pour le prier de revenir sur son arrêt. Il exposait, et avec un grand sens, que cette destitution ferait le plus mauvais effet sur le public; qu’il l’attribuerait à une tout autre cause; que l’administration devait soutenir jusqu’au bout le jeune Fo-hi qui s’était mis en avant pour elle, et que l’abandonner en ce moment, c’était s’abandonner elle-même.
Monsieur le ministre entra aisément dans ces raisons qui étaient excellentes, et voilà comment le jeune Fo-hi fut conservé pour avoir fait une sottise en un poste d’où il avait failli être chassé pour la sottise d’un autre.,
XIII
QUI SERA PLUS COURT QUE LE PRÉCÉDENT.
Table des matières
Les gens qui veulent tout savoir demanderont sans doute l’issue de ce procès. Je suis au désespoir de ne pouvoir la leur donner. Il dure encore, et les jurisconsultes les plus éminents assurent qu’il n’est pas près d’être terminé. Le propriétaire du jardin le gagna sept fois en son vivant devant sept juridictions différentes, et ne put rentrer en possession de ce qu’on lui avait pris. L’administration opposait toujours des exceptions de forme; elle ne lâchait point prise. Le propriétaire finit par perdre patience; une nuit, il fit piocher par des ouvriers la partie du chemin qui avait coupé son jardin en deux et releva les haies qu’on avait indûment abattues, quelque dix ans auparavant. Cet incident compliqua le procès de poursuites nouvelles, qui furent cette fois dirigées par l’administration contre son adversaire. Ce fut elle qui eut raison dans cette affaire; notre homme fut condamné à l’amende et à la prison. Il paya l’une et mourut dans l’autre, ne laissant de toute son ancienne fortune à ses enfants qu’un procès à soutenir.
Son fils aîné recueillit pieusement cet héritage et le légua lui-même à sa fille, qui a aujourd’hui quatre-vingt-deux ans et n’en plaide qu’avec plus d’acharnement et de verdeur. Soixante-huit administrateurs se sont succédé durant ces trois générations, et pas un n’a faibli un seul instant dans cette longue lutte. L’un d’eux a dit ce mot mémorable qui devrait être gravé en lettres d’or sur tous les monuments publics: L’administration ne meurt ni ne se rend.
Ce procès est une rente pour un certain nombre de gens de lois qui se le transmettent avec leur charge. Si l’on rassemblait en un seul monceau tous les papiers qui en composent aujourd’hui le dossier, on en formerait une montagne plus haute que l’Altaï lui-même; si l’on achetait ce morceau de terre au prix où il revient maintenant à ceux qui se le disputent, il faudrait le payer cinquante fois son pesant d’or. On paverait la Chine tout entière avec les taëls qu’il a déjà coûté en justice: et songez que rien n’est encore fini.
Mais c’est une affaire de principe. L’administration a jeté, par ce noble exemple d’opiniâtreté, une terreur salutaire dans le pays. Personne n’ose plus lui tenir tête. Elle a eu besoin, il y a quelque temps, d’une maison pour en faire un magasin. Le maître du logis lui a apporté les clefs sur un plat d’argent et l’a remerciée de ne pas lui avoir pris le parc qui était derrière.
–Cela viendra peut-être, a répondu l’administrateur.
Le jeune Fo-hi ne connut que l’aurore de ce procès fameux, et néanmoins il en vit assez pour ajouter à son agenda cette recommandation, qui ne devait pas être la dernière:
Du bon public te moqueras
Et des bons juges mêmement.
XIV
LES SERMENTS
Table des matières
L’année7964est tristement célèbre dans les allnales de la Chine. Ce grand empire qui avait joui durant tant de siècles d’une prospérité sans troubles, connut alors pour la première fois les révolutions et les guerres civiles. L’empereur Hu-o-li XXIV mourut, laissant le trône à son fils Hu-o-li XXV, un tout jeune homme, âgé de dix-sept ans, dont il confia la tutelle à Fi-ho, le plus intime de ses conseillers. Ce Fi-ho était remarquable par sa bonne mine et son grand esprit; mais il était dévoré d’ambition. Il avait épousé une nièce de l’empereur défunt et nourrissait un secret désir de le remplacer un jour.
L’avènement du jeune monarque répandit une joie universelle dans toute la Chine. Les règnes qui commencent ont le charme des belles aurores qui promettent des jours sans nuages. Les chefs d’administration convoquèrent par tout l’empire les employés qui étaient sous leurs ordres afin qu’ils eussent à renouveler au nouveau souverain le serment d’obéissance et de fidélité qu’ils avaient jadis prêté à son père.
–De grand cœur et des deux mains, dit le jeune Fo-hi. L’empereur est le premier magistrat de mon pays, choisi par Dieu, reconnu par la nation; je le respecte et l’aime, comme doit faire tout bon Chinois; mon serment ne m’engage à rien que je ne sois prêt à tenir. Mais, je ne sais en vérité pourquoi on me le demande plutôt qu’à cet ouvrier qui passe dans la rue.
–Comment!! lui répondit-on; lui répondit-on; mais, vous êtes fonctionnaire. Vous devez une reconnaissance toute spéciale à l’empereur, car c’est lui qui vous paye et vous nourrit.
–Point du tout! répliqua Fo-hi. Je donne mon temps et ma peine à la nation tout entière, qui .m’en paye par les mains du souverain. Cela est bien différent. Je ne suis pas plus obligé à l’empereur pour l’argent qu’il me donne que cet ouvrier ne l’est à l’intendant qui lui distribue son salaire à la fin de la semaine. En fait de serment, je n’en sais qu’un au monde qu’on soit en droit de me demander plus particulièrement: c’est celui de faire en conscience la besogne qui m’est imposée. Il est clair qu’on ne peut pas exiger d’un marchand de soies qu’il jure d’entretenir les routes en bon état. Mais nous devons tous la même fidélité à l’empereur, comme nous devons tous la même obéissance à la loi; je suis tout disposé à la rendre, et je m’étonne qu’on croie nécessaire de m’enchaîner par un serment dont les autres citoyens sont dispensés.
Ces réflexions étaient peut-être assez justes. Mais le jeune Fo-hi eut le tort de les faire tout haut en présence de quelques collègues, ses amis intimes. Aussi, quand ce fut à son tour de jurer, M. l’administrateur en chef le regarda de travers.
–Prenez garde! monsieur, lui dit-il sévèrement: vous raisonnez beaucoup pour être jamais un bon fonctionnaire! Vous n’avez pas pour Sa Majesté l’empereur le respect.
–Eh quoi! s’écria le jeune Fo-hi avec force, je n’ai pas de respect pour l’empereurr! moi, qui lui suis dévoué corps et âme! Je le considère comme l’homme qui représente ma patrie aux yeux des peuples étrangers, et je suis prêt à mourir pour lui comme je donnerais ma vie pour elle.
–Non, monsieur, reprit l’administrateur d’un ton plus doux, vous ne devez pas seulement aimer l’empereur comme vous aimez votre patrie, parce qu’il la représente. Il faut avoir pour sa personne même la dévotion que le prêtre a pour son Dieu. Ce sont les sentiments que je professe, et je suis sûr qu’ils ne seront désavoués par aucun de ceux qui m’entourent.
Les quatre ou cinq cents fonctionnaires qui écoutaient ce discours .s’inclinèrent d’un même mouvement et sourirent tous à la fois. Ceux que le hasard avait placés près du jeune Fo-hi s’écartèrent tout doucement de lui, comme s’ils craignaient de gagner la peste. Les réponses se pressaient sur ses lèvres, mais il se rappela fort à propos un axiome que lui avait donné le vieux Li-joulin:
La raison du plus fort est toujours la meilleure.
Il retint son envie de parler, et signa, sans mot dire, la formule du serment qu’on lui avait présentée.
Le soir même, il était chez lui gravement occupé à fumer une pipe d’opium, quand le portier de M. l’administrateur lui apporta la circulaire suivante, où un grand nombre de ses collègues avaient déjà apposé leurs signatures:
«MES CHERS COLLABORATEURS,
» La Providence qui veille si particulièrement sur les destinées de la Chine, vient de donner un témoignage éclatant de sa bienveillance pour notre belle patrie. Elle a renversé du trône le ci-devant empereur Hu-o-li, vingt-cinquième du nom, dont le jeune âge et l’inexpérience conduisaient la Chine aux abîmes. Elle a choisi pour ce grand et mémorable ouvrage les mains puissantes de l’illustre Fi-ho. Notre amour et nos vœux l’avaient dès longtemps appelé au pouvoir suprême, où viennent de le placer d’une façon définitive les justes décrets du Très-Haut. Déjà le peuple de Pékin a manifesté sa joie par ces cris et ces illuminations où l’on sent battre le cœur d’une grande nation. Serons-nous les derniers mes chers collaborateurs, à acclamer un changement que nos secrets désirs provoquaient depuis bien des années, à nous rallier hautement aux magnifiques destinées que Dieu prépare à la Chine? Non, messieurs, le moment est venu de montrer notre dévouement à la cause publique et à l’empereur. Je vous attends demain, pour prêter à l’élu du peuple et de Dieu un serment solennel; je ne crains pas qu’un seul d’entre vous manque à cet impérieux devoir. S’il y avait parmi vous un homme capable d’une aussi infâme trahison, il est évident qu’il ne pourrait pas porter une minute de plus un uniforme et des insignes qui sont ceux de l’honneur et du dévouement.»
–Tout, s’écria le jeune Fo-hi dans un violent transport, tout, la destitution, la mort même, plutôt que cette lâcheté! Les misérables!
Le sang lui bouillait dans les veines; il marchait à grands pas dans sa chambre, les yeux enflammés d’indignation, les poings crispés, et sa préoccupation était si forte, qu’il apostrophait les meubles, comme s’ils eussent pu l’entendre et lui répondre.
Il sortit, car il étouffait dans son appartement; il avait besoin de grand air et d’espace. Il courut longtemps dans la campagne, jetant au vent des exclamations de fureur et des phrases sans suite:
–Non, criait-il, cela est impossible; n’est-ce donc rien qu’un serment? On se parjure, et l’on va souper! L’autre, hier; aujourd’hui, celui-là. Ce Fi-ho nous demande un serment! a-t-il donc respecté le sien? N’avait-il pas juré, lui aussi, fidélité à son souverain, au fils de son bienfaiteur? Quelle foi peut-il avoir à de vaines formules, lui qui a si indignement trahi ce qu’il y a de plus sacré au monde! Il ne veut que nous avilir. Il compte sur la lâcheté de nos cœurs. O! oui, nous sommes bien iâches! Mais moi, du moins, je lui prouverai qu’il reste encore des âmes que rien n’abat. Je refuserai ce serment; d’autres m’imiteront; l’exemple gagnera de proche en proche; le tyran pâlira sur son trône.
L’imagination du jeune homme, lancée au grand galop sur cette route, ne s’arrêta plus. Il se vit emprisonné, torturé, mais toujours ferme. Il était conduit au dernier supplice; il se récita le discours qu’il improviserait dans cette circonstance. Ce discours lui arracha des larmes. Le peuple, transporté de fureur, se ruait sur les soldats, le délivrait de leurs mains, et le ramenait en triomphe.
Le jeune Fo-hi revint tout échauffé de cette promenade, et l’âme violemment tendue aux sacrifices héroïques. Il alla chez tous ses collègues, l’un après l’autre, les exciter au refus, faire des prosélytes, et organiser la résistance. Il ne trouva partout que des âmes hypocrites ou des cœurs faibles. Le premier à qui il s’adressa l’écouta d’un air défiant; il le prenait pour un agent provocateur.
–Mon cher collègue, lui dit-il d’un ton froid et convaincu, j’honore et j’aime le grand prince qui vient de sauver la Chine; je n’ai donc aucune répugnance à lui prêter le serment qu’il exige. J’attends même avec impatience le moment de donner un témoignage public de mon dévouement au nouvel ordre de choses.
Chez un autre, ce fut la femme qui arrêta Fo-hi au premier mot de son discours:
–Je vous en prie, lui dit-elle, ne donnez pas à mon mari de mauvais conseils; le pauvre homme ne serait que trop disposé à les suivre.
–Eh quoi! s’écria le jeune Fo-hi avec douleur, c’est vous qui parlez ainsi, vous qui devriez relever son courage, s’il était abattu! Qu’avez-vous fait de cette générosité de sentiments qui est si naturelle au cœur des femmes? C’est chez elles que l’homme puise sa force et sa fierté; faut-il donc qu’il n’y trouve plus que les conseils d’une triste prudence?
–* Hélas! monsieur, répondit la femme, vous en parlez bien à votre aise!
Elle avait sur les genoux un petit garçon qu’elle déshabillait; deux petites filles tenaient sa jupe, regardant cette scène, sans la comprendre, avec leurs grands yeux étonnés:
–Pauvres chérubins! dit-elle à demi-voix en passant sa main dans leurs cheveux.–Quand vous serez père, monsieur, vous entendrez plus aisément les conseils que donnent ces chères petites têtes blondes. S’il y a du mal à prêter ce serment, qu’il retombe sur ceux qui l’exigent!
Le jeune Fo-hi sortit de là navré. Il ne réussit pas mieux près de ses autres collègues; quelques-uns partageaient son indignation, mais tous avaient peur.
–La belle avance! répondirent-ils; quand nous serons sur le pavé, le gouvernement en sera-t-il moins fort? Notre résistance serait inutile aux autres; elle est fort dangereuse pour nous.
–Mais si nous nous entendions tous! s’écriait douloureusement le jeune Fo-hi.
–A! cela est différent. Si tout le monde refuse, je refuse.
Mais personne ne voulait attacher le grelot. Il y avait, parmi les collègues du jeune Fo-hi, un vieux bonhomme, très vert encore, et qui avait toujours témoigné d’une grande liberté de sentiments.
.–Vous, au moins, lui dit notre héros, vous ne m’abandonnerez point.
–J’aime à voir votre colère, mon cher enfant. Elle me prouve que nous ne sommes pas encore si pourris que je le croyais par le fonctionnarisme; et cela ne me déplaît pas. Je ne sais pas ce que j’aurais fait il y a trente ans, j’avais la tête bien près du bonnet, et il est fort probable que j’eusse agi comme vous voulez agir vous-même. J’aurais eu tort.
–Vous auriez eu tort?
–Eh! sans doute, mon cher enfant, il eût peut-être mieux valu choisir une profession libre que de se mettre sous la coupe du gouvernement; mais quand une fois on y est, il faut subir les conséquences d’une position qu’on s’est faite. Le pouvoir. après tout, ne vous demande rien que de très naturel. Il ne veut pas que les agents qu’il emploie travaillent à le miner et à le perdre. Il exige que vous promettiez par serment de ne lui point être hostile; il a raison, et il n’y a pour vous aucun déshonneur à le jurer. Avez-vous de mauvais desseins contre le gouvernement? Aucun, sans doute. Vous ne l’aimez pas; vous en pensez beaucoup de mal; mais vous n’avez pas l’intention de le renverser; vous ne pouvez rien, ni pour, ni contre lui. Pourquoi refuser un serment que vous tiendrez nécessairement sans l’avoir fait?
–Et pourquoi, s’écria le jeune Fo-hi, si ce serment est une chose aussi indifférente que vous dites, pourquoi la seule pensée m’en a-t-elle fait bondir le cœur?
–C’est que vous avez vingt ans. J’en ai bien près de soixante, et je juge moins par sentiment que par raison; je prêterai sans enthousiasme, mais sans fureur, le serment qu’on exige; ce n’est qu’une vaine formalité à laquelle je me soumets. Je n’ai pas envie de perdre tous mes droits à une retraite que j’ai laborieusement conquise par quarante ans de service. Le gouvernement, qui a mon argent en poche, me le garderait si je ne prononçais pas un certain mot, qui n’est pour moi que de simple cérémonial. Je le prononce sans marchander, le pistolet sur la gorge. J’aime mieux cela que d’en être réduit un jour à mourir de faim, en criant: «Au voleur!» Encore ne pourrais-je pas le crier bien haut. Allez, mon cher enfant, suivez mon exemple, et buvez frais. comme dit Panurge.
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