Kitabı oku: «L'École néerlandaise et ses historiens»
François Antoine Wolffers
L'École néerlandaise et ses historiens

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066306496
Table des matières
AVANT-PROPOS
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
APPENDICE
Lettre A.
Lettre B.
TEXTE ORIGINAL.
TRADUCTION ANGLAISE.
Lettre C.
Lettre D.
POST-SCRIPTUM
ACHEVÉ D’IMPRIMER

AVANT-PROPOS
Table des matières
EN 1854, la Revue de Paris publia de ma plume une notice sur le biographe le plus original et le plus autorisé de l’Ecole néerlandaise: Campo Weyerman. Ce travail fut remarqué par les nombreux amateurs de l’Ecole néerlandaise à Paris.
Dès cette époque, Eugène Delacroix me fit part d’un désir qu’il manifestait plus tard par écrit, et qui a pris place au titre même de ce livre, où j’ai tenu compte de ses encouragements, pour notre grande école. Je lui fis part de mon projet, mais sa mort l’empêcha d’en voir la réalisation.
Victor Hugo qui m’honorait d’une amitié particulière depuis le temps où je lui avais dédié ma traduction des Elégies Romaines de Goethe, des ballades et des poésies fugitives du grand poète allemand, Victor Hugo fut particulièrement frappé de mon travail. Il ne pouvait pas croire, me disait-il, qu’une langue dérivée comme le néerlandais, parlé, écrit et compris par un nombre d’individus si restreint, possédât de pareilles ressources d’expression, de vigueur originale et de style abondant. Je lui objectai, que le néerlandais n’avait qu’une seule source, tandis que d’autres langues dérivées, celle de Shakspeare par exemple, en avaient plusieurs; que le fleuve néerlandais issu d’une source unique, offrait des ressources aussi abondantes que le fleuve de la langue anglaise, grossi par des affluents multiples. Avec ce désavantage, d’ailleurs, que le peuple anglais usait, pour s’exprimer, de mots dont l’origine lui voilait la véritable portée, tandis que l’écrivain néerlandais se servait de sa langue en parfaite connaissance de la force, de la signification de chaque mot, parcequ’il remontait aisément à travers une légère modification de la forme, à son origine primitive.
Le Directeur d’alors de la Revue de Paris, avait cru devoir supprimer dans le paragraphe de mon travail, consacré à Rembrandt, les vers reproduits plus loin, au chapitre consacré au peintre de tant de chefs-d’œuvre.
Weyerman les avait publiés précédemment dans sa revue de Rotterdamsche Mercurius,
Victor Hugo, à qui je les montrai, les jugea dignes de l’antiquité dont ils rappelaient la hardiesse dans leur dédain de tout voile; aussi les plaçait-il bien au-dessus de la Bacchante de Béranger qui semblait en être un pâle reflet.
Se reportant à ma traduction des Elégies Romaines, il prétendait que j’avais mis du mien dans celle des vers de Weyerman. Je lui assurai que je ne méritais nullement un éloge si flatteur, attendu que j’étais resté de tout point au-dessous d’un original placé à des hauteurs où jamais un traducteur ne pourrait atteindre dans aucune langue vivante et auquel la Grèce antique seule eût peut-être pu offrir un équivalent.
Les vers de Samuel Hoogstraeten, cités également dans mon livre, ne charmèrent pas moins le poète français.
M’ayant prié de lui donner une idée plus exacte de cette littérature néerlandaise qui constituait pour lui une véritable révélation, je m’appliquai, sur sa prière, à la lui faire connaître dans son ensemble. Je le considérais comme un devoir patriotique de conquérir à notre littérature nationale l’admiration du chef de l’école romantique.
Je lui traduisis donc successivement des extraits des plus anciens prosateurs, tels que du traducteur anonyme de Boèce, et comme poésie, la ballade ou complainte du comte Floris, assassiné par Geerardt Van Velsen. Je passai ensuite à Vondel, l’émule dans son Lucifer de Milton, auquel il est parfois supérieur; de Cats le sage moraliste du foyer; de notre grand historien Hooft. Puis, dans le genre léger, je lui présentai une idylle de la Hollandsche Arcadia de Heemskerk que Mme Victor Hugo comparait à des peintures de Watteau.
Parmi les modernes, je lui communiquai des pages de Simon Styl, le prosateur, et pour les poètes des morceaux de Helmers de Tollens, de Bilderdyk, de Bellamy.
Les efforts des Flamands modernes pour la création d’une littérature à eux, ayant un caractère original, n’avaient pas encore obtenu des résultats marquants. Malgré des talents incontestables çà et là, malgré beaucoup de bon vouloir, le mouvement flamand n’avait pas encore pu trouver son assiette.
Aussi n’aurais-je pu guère attirer l’attention du grand poète que sur un seul écrivain, sorti de l’ornière: Th. Van Ryswyck, un vrai poète celui-là, original, vigoureux jusqu’à l’exubérance, affranchi de toute influence étrangère. Il eût fait école, si la mort n’était venu l’enlever aux lettres flamandes dont il promettait de devenir le représentant le plus justement populaire.
Quant à mon livre, je me trouve à l’aise pour en parler, le mérite qu’il peut avoir n’étant pas de mon fait. Il revient tout entier à l’auteur éminent que j’y célèbre, et que je n’hésite pas à classer parmi les plus grands écrivains de la Néerlande.
On parcourra ces pages avec le même plaisir, dans son cabinet, en voyage, au coin du feu. Le livre amuse et instruit à la fois; il constitue un cours complet d enseignement pour l’artiste, et l’amateur le consultera avec fruit.
Je le présente donc avec confiance au public malgré les tendances futiles de l’époque, dominée, enchaînée par cette contradiction singulière entre les faits sérieux, sévères, sombres, aboutissant à un avenir plein de menaces, et les préoccupations frivoles du présent, l’indifférence la plus absolue à l’égard de ce même avenir auquel les plus sages ne voient nulle issue, et à l’entrée duquel jamais les mots sacramentels du Dante n’eussent pu s’inscrire plus à propos:
Lasciate ogni sperenza, voi ch’intrate.

I
Table des matières
L est aux portes de la France un coin de l’Europe qui récèle, dans un isolement où il semble se complaire, un peuple dont le passé a droit à toute notre admiration, dont le présent est digne des plus vives sympathies, dont l’avenir jouera un grand rôle dans les questions d’équilibre politique. A ce peuple, que sa langue, ses mœurs, ses idées paraissent éloigner du grand mouvement européen, ses ancêtres ont légué des annales mêlées aux plus solennelles pages de l’histoire de la civilisation; des annales qui ne le cèdent en rien à celles de Rome pour la grandeur et l’héroïsme des faits, et qui ont à peine à redouter le parallèle avec celle de la Grèce pour l’éclat des arts et des lettres.
Ce peuple, si peu connu et si digne de l’être, ce peuple, composé à peine d’une poignée d’hommes, a été puissant par sa politique, considérable par son commerce, redoutable par ses armes, renommé pour sa science; et si sa langue, parlée et comprise seulement sur un territoire de quelques lieues, a empêché sa littérature d’être admirée au loin, il a répandu dans les arts une lueur qui brille encore dans tout l’univers, et que même ses plus illustres rivaux n’ont jamais éclipsée.
Nous avons nommé la Hollande, à laquelle, malgré les remaniements politiques des temps modernes, nous devons, pour l’intelligence de ce qui va suivre, rattacher les provinces flamandes de la Belgique actuelle, provinces dont le développement intellectuel, artistique et commercial, marchait de pair avec celui des provinces septentrionales, avant que la reforme et les guerres de religion ne fussent venues les en séparer violemment.
D’ailleurs, même après cette époque, les provinces parlant la langue flamande ou hollandaise, en deçà comme au delà du Moerdyk, continuent leurs rapports d’origine, de famille, si je puis m’exprimer ainsi, malgré la séparation politique et religieuse. Les biographes contemporains de l’école néerlandaise ne font pas de distinction entre l’école flamande et l’école hollandaise; tous s’accordent à donner aux artistes des deux écoles le nom commun de peintres néerlandais (nederlandsche konstschilders) ou des Pays-Bas, land signifiant pays et neer, contraction de neder, bas. Ce n’est pas tout; le prince d’Orange, désireux de posséder un tableau du peintre Zegers, frère lai dans l’ordre des jésuites, dépêche vers Anvers son peintre Willeborts. Zegers exécute, du consentement de ses chefs, un tableau pour le prince, qui répond par des cadeaux magnifiques au refus des pères d’accepter de l’argent. Zegers peint également un tableau pour la princesse d’Orange. Nouveaux cadeaux aux pères jésuites, et, de plus, envoi d’un passe-port autorisant ces pères à circuler librement dans les provinces affranchies pour y soigner les intérêts de leur ordre.
Dans la littérature, on continue également à s’entendre. Le protestant Hooft, le Tacite de l’histoire des Pays-Bas, correspond activement avec un savant capucin de Louvain, où Juste-Lipse va occuper une chaire après avoir enseigné à Leyde .
Mais ce sont les artistes surtout qui rapprochent ce que la réforme et la politique ont séparé. Anvers, Gand, Bruges, La Haye, Rotterdam, Amsterdam sont pour eux une patrie commune, qu’ils ne quittent que pour aller visiter l’Italie; car, notons-le bien, la réforme n’interrompt pas plus pour les artistes des provinces protestantes que pour ceux des provinces catholiques, l’usage traditionnel d’aller faire le voyage d’Italie.
Les deux Both, Weenix, Van Laar (Bamboccio), Honthorst, Asselyn, Lingelbach, Molyn, traversent les Alpes tout aussi bien que Rubens l’a fait, sur l’exemple et d’après les conseils de son grand maître Otto Vaenius, tout aussi bien que Van Dyck et toute la pléiade de peintres de mérite que ces grands noms ont éclipsés.

II
Table des matières
LORSQU’IL s’agit d’étudier les Pays-Bas dans leur développement si remarquable, d’assigner à leur peuple son vrai rang, sa véritable importance, le premier objet d’illustration qui se présente à l’esprit, c’est l’art néerlandais, dont les chefs-d’œuvre, si universellement répandus et appréciés, rassemblent autour d’eux, sur un terrain commun d’admiration, toutes les nations civilisées.
Toutefois, quand on aborde cette matière, une difficulté se présente; nous aurions à nous occuper de l’histoire politique de la Hollande, qu’une foule de noms illustres, rappelant des œuvres d’élite, se presseraient sous notre plume tout aussi bien que pour la littérature.
Il n’en est pas de même des arts et des artistes, dont l’histoire a été négligée par l’indifférence des contemporains ou maltraitée par des écrivains sans originalité, sans génie, dépourvus, en un mot, de toutes les qualités indispensables pour une pareille mission.
Il s’offre une exception cependant, et une exception remarquable, mais que nous éprouvons un embarras singulier à signaler.
Après avoir parcouru l’œuvre du naïf rimeur Corneille de Bie, et celle du non moins naïf Van Mander, la chronique aride de l’Allemand Sandrart, ou le Grand Théâtre des Peintres du crédule Arnold Houbraken; après avoir cherché en vain, dans chacun de ces auteurs contemporains des grands maîtres néerlandais la moindre trace d’un tableau quelque peu vrai, quelque peu animé de l’école dont ils écrivaient l’histoire, nous nous sommes adressé, en désespoir de cause, à l’ouvrage de Jakob Campo Weyerman, envers lequel nous avions adopté des préventions mises en circulation et accueillies avec une égale légèreté.
Or, dussions-nous ameuter contre nous tous les préjugés aveugles ou calculés qui s’attachent à la mémoire et aux écrits de cet homme extraordinaire, nous n’hésitons pas à le déclarer du fond d’une conviction que nous espérons faire partager à nos lecteurs: Weyerman nous semble le seul homme à qui ses qualités et (pourquoi pas le dire?) ses défauts, assignaient par excellence la mission d’historien de l’école néerlandaise. Cette conviction est le résultat d’une étude sérieuse de cet auteur, d’un parallèle impartial entre ses ouvrages et ceux de ses contemporains ou de ses devanciers.
On a fait, depuisWeyerman, dont le livre avait clos, pendant près d’un demi siècle, la liste des biographes de l’école néerlandaise, des découvertes qui ne sont pas sans importance. On a éclairci des points obscurs ou controversés: on a arraché à l’oubli des faits et des documents échappés à l’indifférence ou à l’ignorance des contemporains de cette grande école; mais aucun écrivain n’a donné et ne donnera de l’école néerlandaise, de ses artistes comme de ses œuvres, un tableau plus fidèle, une idée plus exacte, plus vraie que ne le fait l’ouvrage de Jakob Campo Weyerman .
Nous sommes surpris nous-même d’avoir à défendre et presque à réhabiliter cet écrivain, et nos lecteurs partageront sans doute notre surprise lorsque nous leur aurons présenté Weyerman, tenant à la main le plus éloquent des plaidoyers, son propre livre, dont nous nous efforcerons de leur donner une idée aussi complète que possible.
Nous avons parlé des préjugés, aveugles ou calculés,qui s’acharnent après la mémoire de Weyerman. Il est des hommes qui, ne l’ayant pas lu, en parlent avec dédain, par ouï-dire, d’autres qui, l’ayant lu, l’accablent du poids de leurs préventions simulées pour se faire plus impunément un mérite, comme de nouvelles découvertes, des choses qu’ils lui empruntent.
On s’expliquerait difficilement l’obstination avec laquelle certains biographes de l’école néerlandaise le citent pour en médire, si on ne connaissait pas le penchant de la médiocrité à traiter avec dédain ou à calomnier tout ce qui l’offusque.
Et puis, il est de par le monde une école puritaine, dont la pruderie tend à vouer au bûcher tous les gais compagnons de la littérature. Cette triste école, dont l’influence est si funeste aux arts et aux lettres en Angleterre, finirait par faire de l’esprit humain un champ stérile où il ne croîtrait plus qu’une herbe chétive, uniforme, insipide pâture destinée aux mystiques misanthropes dont cette école voudrait composer la Société.
Weyerman, à la veille de mourir, a vu poindre cette école, qu’il caractérisait avec beaucoup de bonheur dans son autobiographie , en parlant d’un auteur contemporain, que nous soupçonnons fort être Van Gool. Cet auteur, dans le prospectus d’un ouvrage sur la vie des peintres, condamne ceux qui écrivent leurs plaisantes aventures. Il prétend, dit Weyerman, traiter les biographies des joyeux compagnons de l’art dans le style d’une légende des martyrs, basée sur des croix et des chevalets; mais n’imiterait-il pas le compère Renard, en déclarant trop verts les raisins que son manque de génie l’empêche de cueillir?
En 1781, vingt ans après la publication des trois premiers volumes de Weyerman, Descamps, le successeur de Félibien, de de Piles, de Florent le Comte, passant en revue ses prédécesseurs, dit de Félibien qu’il n’a fait que nommer les peintres flamands et qu’il écrit la vie de très peu d’artistes; que de Piles se borne à l’histoire de quatre vingt et un peintres, sans puiser à la source, copiant Sandrart, copiste peu exact de Van Mander; que Florent le Comte expose un plus grand nombre de biographies que de Piles, mais qu’il est moins instructif, moins suivi et moins intéressant que lui. Selon Descamps, Karl Van Mander, peintre et historien flamand, dont les biographies vont jusqu’en 1604, est trop diffus, et rempli de détails peu intéressants. Corneille de Bie a écrit l’éloge des peintres en vers; mais, à l’entendre, tous les artistes dont il parle sont admirables. Arnold Houbraken est estimable par ses talents et par ses mœurs, il a vu les tableaux qu’il décrit, il connaît les peintres dont il parle, mais on désirerait qu’il se fût plus étendu en quelques endroits, et qu’il se fût resserré en d’autres. Ses dates sont placées confusément, sans chronologie et sans aucun ordre. Enfin Weyerman, autre peintre hollandais, a complété Houbraken, qu’il a défiguré ; il a rempli ses écrits d’ordures, d’impiétés, de calomnies, il a condamné l’ordre et la sagesse qui règnent dans les ouvrages de M. de Piles.
A cet injuste réquisitoire, nous répondrons d’abord que Weyerman, n’a nullement copié ni défiguré Houbraken. Il lui a emprunté ce qu’il trouve dans son livre d’exact, de véridique, de conforme à sa propre expérience, à ses propres recherches; mais il se garde bien d’accepter toutes les erreurs de ce devancier, comme le fait Descamps; il soumet quelquefois à une critique sévère jusqu’au sarcasme les données et les jugements légers ou bornés d’Houbraken; mais, à moins que rectifier ne signifie défigurer, Weyerman ne s’est nullement rendu coupable de ce dernier crime vis à vis du favori de Descamps. Le Hollandais Immerzeel , écrivant de nos jours, reprochait à Houbraken d’avoir dépeint fort injustement, à son avis, Rembrandt comme un avare, Lairesse comme un dissipateur, le digne Frans Mieris comme un confrère de cabaret de Jean Steen. Or, quel est l’homme qui, le premier, a réhabilité tous ces grands peintres, y compris Jean Steen, également maltraité par Houbraken, sinon notre judicieux Weyerman.
Quant à ce que Descamps dit des impiétés, des ordures et des calomnies dont Weyerman aurait semé son livre, nous répondrons d’abord, quant à ces prétendues impiétés, que Weyerman écrivait à une époque où la lutte des Pays-Bas protestants contre le catholicisme espagnol et belge, lutte à la fois politique et religieuse, était loin de finir; et que Weyerman, naguère étudiant en théologie protestante, y avait pris une part des plus actives par de nombreux écrits, et notamment par un pamphlet contre la papauté, en 3 volumes in-4°.
Quant aux ordures que Descamps a cru voir dans les œuvres de Weyerman, l’accusation prouve qu’il n’a pas lu cet auteur, comme il voudrait nous le faire croire ; Weyerman est licencieux, il est vrai, mais avec esprit; d’ailleurs, il paraît que les idées et les allures de son temps le lui permettaient , tandis que Houbraken, l’homme de mœurs et de talent selon Descamps, est platement ordurier dans ses expressions.
Weyerman est encore calomniateur, selon Descamps; la postérité n’a pourtant infirmé aucun de ses jugements, même les plus sévères, sur ses contemporains.
Descamps reproche à Weyerman d’avoir condamné l’ordre et la sagesse qui régnent dans les ouvrages de M. de Piles. Nous avons vainement feuilleté notre auteur pour y trouver rien de pareil. Weyerman plaisante à propos de l’invention d’une échelle ou balance par M. de Piles , à l’usage de l’appréciation des grands peintres, mais est-il le seul qui ait trouvé ridicule l’idée de cet écrivain?
Descamps se fut fort bien trouvé de consulter Weyerman, de se laisser guider par lui, dans sa manière d’utiliser Houbraken; il eut commis beaucoup moins de bévues ,
Nous insistons sur ce point, parce que Descamps jouit encore d’un grand crédit, et qu’il a été le point de départ et la base de plusieurs compilations modernes dont on se croyait en droit d’attendre mieux.
Diderot ayant appris que Descamps s’occupait d’une histoire sur la vie des peintres flamands: «On prétend que vous vous mêlez de littérature, lui dit-il; Dieu veuille que vous soyez meilleur en belles-lettres qu’en peinture.» Descamps est resté au-dessous du médiocre comme écrivain, et cependant, c’est comme écrivain que Descamps vit encore; c’est l’auteur des énormités suivantes, que l’on copie encore de nos jours; Dans une note de la dédicace de son livre au comte de Vence, il dit que son seigneur joint dans son cabinet, aux richesses de la Flandre, des morceaux précieux d’Italie et de France, on y admire, entre autres, deux beaux tableaux de Monsieur Pierre (??), premier peintre de M. le duc d’Orléans et professeur de l’Académie royale. Ils sont placés à côté d’un tableau de Rimbrandt (sic), ils s’y soutiennent pour la couleur, mais ils font grand tort à celui du Flamand du côté de la correction et l’élégance du dessin!!!
Nous n’avons pas à insister sur l’ignorance, d’ailleurs fort naturelle, où plusieurs écrivains français des derniers temps se trouvent relativement à Weyerman: mais nous voyons avec peine un écrivain contemporain, un compatriote de notre biographe, méconnaître entièrement son grand mérite.
M. Immerzeel, dans son dictionnaire déjà cité des peintres néerlandais, ne consacre qu’une ligne à notre Weyerman, et dans cette ligne, il mentionne simplement pour mémoire son livre comme écrit dans le pitoyable style de l’auteur, et cependant le livre d’Immerzeel est à celui de Weyerman ce que le squelette serait à un corps humain rempli de vie, de santé et de force . Immerzeel tombe dans le fâcheux travers de convertir en petits saints tous les gais artistes de l’école néerlandaise, afin de pouvoir les admirer à loisir, et sans que sa conscience en soit alarmée; le judicieux Weyerman s’était contenté de les venger des outrages d’Houbraken; mais il se garde bien d’en faire des quakers et des méthodistes.
Nous n’avons pas encore épuisé la liste des accusations accumulées contre Weyerman, mais nous devons réserver l’énumération et la réfutation des plus graves au paragraphe spécialement consacré à la biographie de cet historien.

III
Table des matières
PEU d’écrivains ont réalisé les avantages dont Weyerman se trouvait doué pour devenir l’historien de l’école néerlandaise. Il prit la plume en 1720, à l’âge de cinquante ans, à une époque où brillaient les derniers rejetons d’une école illustre, dignes, pour la plupart, de leurs devanciers.
Rubens, Van Dyck, Teniers, Rembrandt, les Ostade, venaient de disparaître de la scène. Mais notre auteur avait conversé familièrement avec le peintre Tomberg et le sculpteur Willemenze, qui avaient parfaitement connu Rubens et Van Dyck; avec Ferdinand Van Kessel, fils de Jean, contemporain et ami de l’émule de Rubens; avec l’amateur éclairé Wieland, qui avait connu dans l’intimité Frans Hals, mort en 1646. Campo Weyerman allait voir à l’hospice des vieillards, à Amsterdam, en 1686, le peintre Roeland Rogman, le commensal de Rembrandt et de Gerbrandt Van den Eeckhout, il connaissait le chevalier Karl de Moor, l’ami de Jean Steen, dont François Miéris était le compagnon inséparable. Or, Weyerman fréquente Guillaume Miéris, fils de François, puis Arent de Gelder et Nicolas Maas, deux des meilleurs élèves de Rembrandt; les deux Roos, Biset, Moucheron, Adrien Van de Velde, Gérard Terburg, Eglon Vanderneer, Van Huisum, Bout et Bondewyns. Uchtenburg, Nicolas Verkolje, Gérard de Lairesse, sans compter Ludolphe Bakhuisen, élève d’Everdingen et le grand Guillaume Vandevelde, que notre auteur apprend à connaître en Angleterre, lorsqu’il travaille dans l’atelier du chevalier Kneller, élève de Rembrandt et successeur de Sir Lély qui avait lui même succédé à Van Dyck.
Mais si son existence se confondait pour ainsi dire avec la vie des hommes dont il transmettait l’histoire à la postérité, il était surtout le contemporain de cette grande école néerlandaise, par l’espèce de son génie. En effet, ses qualités et ses défauts personnels concourent également à le rendre propre à la tâche qu’il a entreprise. Weyerman est un mélange singulier de dignité et de trivialité, de grandeur et de frivolité, de sagesse et de folie, et nous ne pouvons mieux le peindre qu’en le nommant le Rabelais de la Néerlande. S’agit-il de parler des frères Van Eyck, de Bernard Van Orley, d’Otto Vaenius, de Rubens, de Van Dyck, de Van de Velde, de Berchem, son style est noble, élevé comme les lettres de Gargantua à Pantagruel. S’agit-il par contre de Jean Steen, de Frans Hals, de Brouwer, de Craesbeck, on croirait ma foi, entendre quelque frère Jean des Entommeures nous raconter leur plaisante biographie. On ne pourrait mieux appliquer à personne qu’à Weyerman les mots d’Horace.
Regali conspectus in auro nuper et ostro. Migrat in obscuras humili sermone tabernas.
Notre biographe était d’ailleurs un peintre distingué . Connaisseur profond en fait d’art, il porte sur le mérite des personnages dont il écrit l’histoire, des jugements qui n’ont été infirmés par aucun homme de goût des temps postérieurs. Erudit, versé dans les langues anciennes et modernes, activement mêlé aux luttes politiques et religieuses de son temps, il juge les hommes et les choses d’un point de vue élevé, et ses vastes connaissances lui permettent de donner à ses écrits tant pour la pensée que pour le style, une variété et une animation tout à fait exceptionnelles.
Weyerman nous a du reste laissé dans le quatrième volume de son histoire des Peintres, une autobiographie des plus curieuses où il a soin de nous dire, qu’il agit ainsi, parce qu’il craint que l’un ou l’autre de ses envieux ne représente sa vie, en se servant des couleurs les plus noires, au lieu de bleu d’outre mer, se fiant sur ce que les morts ne mordent plus. Il raconte donc qu’il est né à Bréda, le 9 du mois d’août de l’an 1672. Après avoir appris le français, on l’envoie à l’âge de quinze ans à l’école latine de sa ville natale, où son heureux naturel lui fait terminer en trois années un cours d’étude ordinairement fixé à six. A l’âge de dix huit ans, on le place chez un pasteur protestant du pays de Delft où il apprend l’hébreu et le grec auquel il prend tellement goût qu’il se trouve bientôt en état de traduire Pindare à livre ouvert. Le savant pasteur lui enseigne en même temps les premiers principes de la philosophie, de la théologie, des mathématiques et de l’astronomie, ainsi que l’histoire de Grèce et de Rome.
Toutefois, un penchant secret l’attire vers l’art du dessin, et il se rend à Delft deux fois par semaine pour prendre les leçons de Thomas Vanderwilt.
Bientôt, Weyerman quitte le paisible village de Woud pour aller continuer, à l’Université d’Utrecht, ses études de théologie auxquelles il joint celles de la médecine et des langues anciennes et modernes . Cependant, il s’adonne à la peinture des fleurs, des fruits et de la nature morte en général, sous la conduite de Simon Hardimé mais bien plus encore sous celle de la nature.
Weyerman part pour Londres, où il peint avec succès pour les grands seigneurs, et même pour la reine Anne, qui lui donne deux mille quatre cents florins pour deux glaces qu’il orne de fleurs, de fruits et de papillons.
Il ne se cache pas d’avoir mené à Londres, joyeuse vie, il en fait l’aveu à un lord pour l’engager à lui payer un tableau livré, en lui déclarant qu’il lui était impossible de faire du crédit ou des économies, attendu qu’il partage son revenu en quatre parties égales, dont la première est absorbée par sa toilette, la seconde par les jolies femmes d’Angleterre, la troisième pour le théâtre et la quatrième pour les dès de Mr Merriman . Le lord anglais se rend à ses raisons qu’il trouve excellentes, et dit à son secrétaire de solder M. Weyerman sans le moindre délai, attendu que sa manière de vivre toute anglaise ne peut s’accommoder en rien de faire crédit.
Notre peintre-écrivain réside encore plusieurs années en Angleterre, ses tableaux étant fort recherchés des grands et largement rétribués; puis, un beau jour, l’envie lui prend de voyager, et il s’embarque pour Constantinople, la bourse bien garnie, après avoir payé dix guinées pour le prix du trajet, la table du capitaine, deux bouteilles de vin de Grave par jour, le punch et le tabac compris. La société se composant de quatre gentilshommes anglais, aimables et instruits, le voyage fut des plus agréables jusqu’à Livourne; mais par malheur, Weyerman y rencontre des chevaliers d’industrie dont il devient la victime. Invité à jouer avec eux, il risque d’abord un ducat, puis deux; puis une, deux, trois, quatre pistoles. Notre voyageur eut dû se tenir sur ses gardes, car «l’un de ses adversaires avait les yeux aussi caves, les joues aussi creuses, que l’ombre d’un roi assassiné dans une tragédie vénitienne.» Bref, au bout de trois heures, sa bourse n’est plus qu’un cadavre. Nos chevaliers flairant qu’il n’y avait plus de blé en Egypte, sonnent la retraite, abandonnent Weyerman dépouillé de tout, dans un fauteuil des plus commodes, où ses compagnons le trouvent, au lever de l’aurore aux couleurs de safran, en venant lui souhaiter le bonjour. Il leur raconte son aventure, et toutes les bourses lui sont ouvertes; mais il renonce à son voyage et déclare vouloir retourner à Londres, ajoutant que la vente de son épée et de sa montre suffira pour le tirer d’embarras. Néanmoins, ses amis le forcent d’accepter vingt guinées, et voilà Weyerman en route pour Londres. C’est de cette époque que date son séjour chez Sir Godefroy Kneller, dont il orne les tableaux de fleurs, de fruits, ou de gibier.
Mais bientôt le goût des voyages le reprend. Pensant que les eaux courantes ont une force plus salutaire que les eaux stagnantes, il prend la résolution de faire cette fois un voyage sur terre, «attendu que le voyage maritime le rendrait semblable au prédicateur de Ninive, qui marchait, fort lestement en mer, sans nul doute, mais qui ne voyait, ni n’entendait rien d’important, se trouvant renfermé dans le ventre d’un poisson».
Le voilà arrivé à Ostende. Il traverse Bruges et Gand pour se rendre à Bruxelles, sans regarder derrière lui, ayant hâte d’arriver à Paris; mais une fois à Bruxelles, l’envie lui prend de revoir son pays natal, et il court à Anvers, de là à Bréda et à Amsterdam. Au lieu d’y peindre, il achète un cheval et part pour l’Allemagne croyant gagner Francfort par Dusseldorf; mais arrivé en vue de Cologne, il a le malheur de donner dans une bande de partisans qui le dépouillent jusqu’aux os et lui laissent en échange de ses brillants habits, une misérable défroque.
Aux portes de Cologne, l’officier du poste a pitié de lui, et lui donne quelqu’argent; mais, sorti de la ville, il rencontre une troupe de hussards allemands mutilés dans la guerre avec la France, et qui font la route, eux et leurs femmes, pillant, larronnant et ne respectant même pas les Ex-voto en argent suspendus dans les chapelles. Marchant de force avec cette troupe, faisant halte avec elle, il a le bonheur de rencontrer deux officiers de bonne maison, auprès desquels il s’introduit à peu près à la façon de Panurge auprès de Pantagruel et le voilà installé dans la voiture de ces Messieurs. Il est parfaitement traité par eux jusqu’à Francfort où il a le bonheur de trouver un hôte, qui lui ouvre un crédit dans sa maison, déclarant que jamais encore il n’a été trompé par un néerlandais. Weyerman fait venir de l’argent de chez ses parents, et il ne tarde pas à se lancer à Francfort, où il place fort bien ses tableaux. On veut même l’y marier, mais notre héros, qui change de femme comme de linge, se sauve à la simple proposition qui lui est faite de se fixer, et il revient en Hollande, où il prend pour la première fois la plume pour tourner en ridicule un gazetier anversois de cette époque. Weyerman se rend encore à diverses reprises en Angleterre, puis il vient pour un temps à Rotterdam où il crée le Mercure, feuille hebdomadaire, destinée à combattre une publication indigeste appelée l’Argus. Le peintre-auteur nous donne un catalogue de tous les ouvrages de sa plume, parmi lesquels nous remarquons: le Mercure de Rotterdam, le Mercure d’Amsterdam, l’Echo du Monde, l’Histoire de la Papauté, Traduction de quelques chants d’Anacréon, les vies des peintres néerlandais, Dialogue des Morts, Traité sur le café, Vie d’Alexandre VI et de César Borgia. Biographie de Laurent Arminius, de Robert Hennebo, etc., deux essais sur la pêche. Cum multis aliis quœ nunc perscribere longum est, dit Weyerman en terminant ce catalogue, que nous considérons comme ayant été écrit dans sa prison, de même que le reste de son autobiographie et le quatrième volume de son Histoire des Peintres.
D’un tempérament violent, et l’esprit fortement enclin à la satire, Weyerman s’était jeté à corps perdu dans les luttes politiques et religieuses de son temps, et lorsqu’il se mettait à l’escrime, il ne regardait guère à la position de ceux qu’il blessait Le peintre-auteur s’était fait des ennemis puissants qui se liguèrent un beau jour contre lui, à propos de quelques critiques amèrement personnelles, et le firent eter en prison, où il mourut après douze ans de captivité, âgé de soixante-huit ans.
Le portrait de Weyerman qui se trouve en tête de son Histoire des Peintres néerlandais révèle un homme d’esprit, un enfant d’Epicure et un tempérament fort irritable. Aussi Weyerman mettait-il facilement la flamberge au vent, et la vengeance que ses ennemis en ont tirée, nous dit assez combien on redoutait sa plume acérée. L’emprisonnement de Weyerman est devenu pour cet auteur un des points d’accusations graves, que nous nous étions réservé de traiter ici. Nous ne voulons pas disculper Weyerman d’avoir été un satirique implacable, et qui a pu se laisser entraîner à la calomnie dans l’ardeur de sa polémique, mais l’Angleterre nous a donné dans le martyre de son grand de Foë un exemple si mémorable de ce que peut la passion des partis contre un adversaire redouté, que nous ne croyons pas devoir insister sur l’injustice qu’il y aurait à poursuivre dans Weyerman, historien des peintres néerlandais, le fougueux pamphlétaire, victime peut-être de nombreux ressentiments.
L’expiation de Weyerman a d’ailleurs été assez cruelle. Ceux qui liront les pages qui vont suivre comprendront ce qu’a dû souffrir dans sa prison un homme doué de cet esprit indépendant, de ce caractère indompté qui caractérise chaque ligne des écrits de Weyerman; ce qu’a dû souffrir entre les murs étroits de sa prison ce gai bohême enfermé sur la fin de sa carrière avec les souvenirs d’une folle jeunesse prolongée jusqu’aux limites de l’âge mûr et que rien ne peut lui faire oublier. C’est en vain qu’il cherche à endosser le manteau du sage, il n’a pas fait dix pas dans ce costume qu’il le jette loin de lui, comme un fardeau superflu qui le blesse.
Quoi qu’il en soit Weyerman est, et restera l’historien le plus remarquable de l’école néerlandaise. Il a créé pour remplir cette tâche, un style inimitable et des expressions de la plus piquante originalité.
C’est dans la biographie des peintres qu’il s’est laissé aller à toute la fougue, et parfois, tranchons le mot, à tout le dévergondage de son génie: il n’écrit plus, il peint; son livre devient une galerie de tableaux en action; il vit au milieu de ce monde original d’hommes exceptionnels qu’il fait parler, agir, qu’il introduit auprès du lecteur avec tant d’art que celui-ci croit voir les personnages se dresser devant lui, pour lui parler, pour lui dévoiler le secret de leur art et de leur existence.
Weyerman a eu l’heureuse idée de varier autant que possible ses biographies au moyen de dialogues. Tous les personnages causent avec leurs amis ou avec l’auteur qui, à son tour s’adresse à chaque instant au lecteur et l’invite à prendre part à la conversation.
On ne doit, au reste, pas croire que Weyerman se borne à raconter la vie des peintres, à narrer leurs aventures. Homme judicieux, connaisseur profond, il fait de l’esthétique, et de l’excellente encore, mais comme M. Jourdain de la prose, tout naturellement et sans le savoir.
Weyerman pense avec certain personnage de Molière qu’il ne faut pas tant de façons pour manger un morceau. Il se garde bien de faire de longs raisonnements pour forcer les époques de l’art et l’activité des peintres à marcher de front avec les théories construites à priori, et on est tout heureux de trouver un refuge dans son livre contre le galimatias de certains écrivains modernes sur l’objectivité de tel maitre ou la subjectivité de tel autre, toutes choses auxquelles les grands maîtres n’ont jamais songé et qui sont de nature à fausser plutôt qu’à rendre claire l’idée qu’une étude simple des artistes et de leurs œuvres nous permet de former sur l’origine et le progrès des beaux-arts chez les différents peuples aux diverses époques.

IV
Table des matières
WEYERMAN fait précéder sa Biographie des Peintres d’une introduction qui, pareille à la façade d’un édifice bien conçu, nous donne une idée exacte du caractère, de l’ensemble du monument,
«Si le désir, dit-il, d’éterniser la mémoire, est une des plus nobles passions de l’homme, il convient surtout de cultiver les arts par lesquels nous arrivons à une espèce d’immortalité. C’est pourquoi les historiens et les poètes, chargés de dresser les listes de la renommée ont toujours été recherchés des grands et des hommes de mérite, ceux-ci n’ignorant pas que la splendeur de leurs hauts faits dépendait de la plume des premiers. Cependant, comme les hommes, dont les écrits doivent éterniser les faits glorieux de l’histoire, peuvent être séduits par leurs passions ou gouvernés par leurs préjugés, de manière à offrir au monde une représentation fausse de l’objet qu’ils célèbrent, une providence bienveillante nous dota de deux arts encore, pour exprimer et représenter l’être, les allures, et en grande partie le caractère des personnes qu’ils entreprennent de reproduire; et ces deux arts sont, la peinture et la sculpture.
Après ce préambule, l’auteur nous cite l’exemple d’Alexandre, qui ne voulait être représenté que par le pinceau d’Apelle et celui de Charles-Quint «se vantant d’avoir posé trois fois pour le Titien, comme d’une triple victoire sur la mort et l’oubli». Ne voit-on pas encore aujourd’hui, ajoute-t-il, se révéler sur les médailles ou dans leurs statues, la grandeur d’Alexandre, l’activité de César, la magnanimité calme de Scipion, la beauté de Cléopâtre?
Puis, comme s’il avait hâte de se montrer tout entier dés les premières pages de son livre, Weyerman nous raconte comment il s’indignait contre Charles II d’Angleterre à cause de sa vie scandaleuse, comment il n’en voulait pas moins aux duchesses de Portsmouth et de Cleveland «les deux principales sultanes du sérail de Whitehall ». Mais à peine a-t-il vu les portraits de ces beautés, dûs au pinceau du chevalier Lely, que sa haine passée se change en amour présent. Il excuse ce prince, maudissant la fortune, si avare de ses trésors envers les artistes, «auxquels il est rarement donné de choyer et d’adorer de pareilles maîtresses».
La prééminence de la peinture sur tous les autres arts, est chère au cœur de notre écrivain, qui cherche à l’établir dans ces termes: «Que pourrait-on concevoir de plus magnifique que la représentation dans un tableau, de la beauté du ciel, de la splendide verdure de la terre; de l’ordonnance et des proportions des temples et des palais; de la douceur, de la chaleur, de la force, du velouté des carnations; des magnifiques couleurs des vêtements; et surtout des caractères, des passions de l’homme, des usages, des manières, des cérémonies et des rites des nations; et tout cela sur un Petit morceau de toile du plus facile transport! N’est-ce pas là de la véritable magie? Et cet art qui la produit n’est-il pas supérieur à tous les arts? Et de l’idée de cet art, n’est-il pas facile de conclure à l’estime due à l’artiste? à l’artiste qui doit être à la fois peintre, poète, historien, architecte, anatomiste, naturaliste et mathématicien?»
«La peinture retrace la vérité, embellit la fable, plaît à l’imagination, égaie la vue, émeut l’âme. En un mot, le peintre vous fait asseoir à un banquet d’enseignements tacites, aussi éloigné du blâme que de l’éloge; enseignements que vous pouvez accueillir ou repousser, auquel vous pouvez retourner avec un plaisir nouveau, autant de fois qu’il vous plaira. Or, si ces qualités ne le recommandent pas à votre estime, je ne sais ce qui pourra le faire. Et cependant, par une étrange fatalité, nous prononçons le mot d’artiste, sans penser à l’art qu’il représente, et nous paraissons vouloir reléguer le peintre parmi les artisans, lui qui a le plus de droit de prendre rang parmi ceux qui exercent les arts libéraux.»
Nous ne suivrons pas Weyerman dans le développement ultérieur de sa thèse; mais nous croyons devoir enregistrer encore le passage de l’introduction relatif à son prédécesseur en Biographie: Arnold Houbraken, l’auteur du Grand théâtre des Peintres néerlandais.
«Le style d’Arnold est confus, plat, énervé, jamais il n’est à ce qu’il doit faire; ici on le croit tenir, et voilà qu’il vous échappe. Il ne ressemble pas mal à un cercueil, pareil aux deux bouts. Houbraken ne remplit jamais sa tâche; il nous donne une description à sa manière des sacrifices païens , au lieu d’une histoire suivie des Peintres néerlandais, quelquefois nous le voyons s’avancer comme une vaillante abeille, chargé du miel de la description biographique la plus attrayante, mais, dans son vol, il rencontre une toile d’araignée de l’histoire, ou une source stagnante de leçons morales, et le voilà s’embrouillant dans le réseau de la première où il demeure pris; ou bien, nouvel Icare, il tombe dans l’eau de la seconde, où il se débat à grands cris comme un nageur maladroit sans s’inquiéter davantage de sa ruche .»
Notre biographe fait suivre son introduction d’une explication de quelques termes empruntés aux langues étrangères, et fort en usage dans le langage artistique. «Ce qu’il en fait, dit-il, est pour le bien des artistes, la plupart gens d’extraction et d’éducation bourgeoises, et qui, par conséquent, n’ont ni le temps ni l’occasion d’apprendre les langues étrangères; d’où il résulte qu’ils tiennent souvent en présence de hauts personnages des discours qui font la honte de l’art, en même temps qu’ils tournent au détriment de l’artiste; la prononciation correcte, et la notion précise des termes d’art, étant pour l’artiste; ce que la jurisprudence est pour l’avocat, ce que les aphorismes d’Hippocrate sont pour les médecins, et les axiomes pour les philosophes... »
Les explications données par Weyerman sont assez originales pour que nous en communiquions une comme échantillon: celle du mot manière, par exemple, qu’il définit être «un terme servant à exprimer un certain faire du peintre qui caractérise non seulement sa main, mais son sentiment. Ce faire consiste dans la façon particulière de s’exprimer, au moyen de trois parties principales de la peinture; l’invention, la disposition et la couleur. Le mot manière appliqué au peintre, a la même portée que le mot style appliqué à l’écrivain; car la manière distingue le peintre comme le style fait de l’écrivain, comme la signature fait connaître le commerçant».
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.