Kitabı oku: «Souvenirs de la persécution soufferte par le clergé du diocèse de Maurienne»

Yazı tipi:

François Molin

Souvenirs de la persécution soufferte par le clergé du diocèse de Maurienne

La période révolutionnaire de 1792 à 1802


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066333386

Table des matières

AVERTISSEMENT

PRÉAMBULE

CHAPITRE I re

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII


AVERTISSEMENT

Table des matières

Les pages historiques et biographiques qui composent cette brochure ont été extraites d’un mémoire, on pourrait dire d’un journal écrit jour par jour, depuis le mois de septembre 1792 jusqu’au mois d’avril 1802.

Le lecteur ne doit chercher dans ces pages ni l’élégance ni la pureté du style; sa curiosité ne s’attachera qu’à la fidélité du récit des événements rares et souvent tragiques au milieu desquels elles ont été écrites, avec bonne foi et à la dérobée. Leur auteur est décédé à Epierre le 10 mai 1835, à l’âge de 82 ans et 6 mois, après avoir desservi cette paroisse pendant plus de 50 ans.

PRÉAMBULE

Table des matières

(1790.1792)

Constitution civile du clergé. — Entrée des Français en Savoie. — Situation du clergé de la Savoie. — Réunion de la Savoie à la France. — Organisation du département du Mont-Blanc. — Proclamation des commissaires Grégoire et Simon.

Il y avait déjà quelques années que la France était en fermentation par la convocation des États Généraux, et que ce royaume, autrefois si florissant, était sur le penchant de sa ruine. L’assemblée nationale s’était déclarée législative et forçait le souverain à sanctionner ce qu’elle décrétait. Les législateurs, en changeant les bases du gouvernement civil, voulurent attenter à la discipline de l’Eglise; ils décrétèrent ce qu’on appelle la Constitution civile du clergé, et obligèrent tous les ecclésiastiques, tant réguliers que séculiers, à jurer de la maintenir. Le clergé du premier ordre refusa presque unanimement, puisque de 131 évêques il n’y en eut que quatre qui prêtèrent ce serment; tous les autres furent exilés, et quatre eurent l’honneur de souffrir le martyre. Un grand nombre de membres du clergé du second ordre sortirent de leur patrie; cependant, il faut l’avouer, plusieurs eurent la faiblesse de prêter le serment exigé ; ce- qui fut la cause du schisme qui s’est introduit en France.

Depuis quelques mois, nous voyions passer en Maurienne, presque chaque jour, des prêtres déguisés, qui s’expatriaient et se rendaient en Piémont; d’autres s’étaient fixés en Savoie.

Les choses en étaient là, lorsque le roi de Sardaigne, craignant une invasion de la part des Français dans ses États, envoya des troupes en Savoie pour former un cordon sur la frontière.

Le 22 septembre, jour mémorable, jour où l’on célèbre la fête de Saint-Maurice, protecteur des États de Sa Majesté, les Français partent de Barraux et entrent en Savoie. Les troupes du roi de Sardaigne se retirent sans se mettre en état de défense; en sorte que notre pays tombe, en une matinée, sous la domination des Français. A leur entrée, tout est dans l’alarme; les prêtres réfugiés en Savoie en sortent avec précipitation, s’en vont les uns en Suisse, les autres en Piémont; quelques-uns de Savoie, effrayés, partent aussi, mais ils reviennent dans peu. Il n’y a que notre évêque de Maurienne, Mgr Compans de Brichanteau, qui se réfugie en Piémont, parce qu’étant originaire de ce pays, et, d’ailleurs, ayant beaucoup parlé, dans des missions qu’il fit en différentes paroisses de son diocèse, contre le gouvernement qui s’établissait en France, il n’aurait pas été en sûreté dans son diocèse.

Quelque temps après, on convoqua à Chambéry une assemblée générale de toute la Savoie. On y députa un citoyen de chaque commune, pour y porter le vœu du peuple. Trois choses furent proposées: ou se réunir à la France, ou former en Savoie une république alliée à la France, ou, en demeurant attachés à son légitime souverain, se regarder comme pays conquis. Les émissaires des patriotes et des rebelles de Savoie avaient eu soin d’engager le peuple à demander la réunion de la Savoie à la France; ce fut donc le vœu porté par le député de chaque commune, mais avec la restriction expresse qu’on ne toucherait en rien à la religion, et qu’on n’exigerait pas des prêtres savoyards le serment qu’on avait exigé des prêtres français.

Dans cette assemblée, dite des Allobroges, on fit toutes ces promesses, et on décréta la réunion de la Savoie à la France, pour ne faire qu’une république indivisible et démocratique. Cependant, malgré ces protestations, nous n’étions pas sans inquiétude: dès que nous ne formions qu’une même république, nous ne devions avoir que les mêmes lois; nous craignions, ce qui nous est enfin arrivé, qu’on exigeât du clergé de Savoie le serment qu’on avait exigé de celui de France.

Quatre commissaires, députés de Paris pour organiser la Savoie, à laquelle on donne le nom de département du Mont-Blanc, se transportent à Chambéry; du nombre était l’abbé Grégoire, évêque constitutionnel, et l’abbé Simon, originaire savoyard, déjà ci-devant proscrit, et qui fut guillotiné en après, à Paris. Dans l’organisation du département du Mont-Blanc, entre autres choses, les commissaires publièrent une proclamation, en date du 8 février 1793, par laquelle ils exigent de tous les ecclésiastiques et de tous fonctionnaires publics le serment de maintenir l’égalité et la liberté, et de mourir en les défendant, et ordonnent à ceux qui refuseraient ce serment de sortir de la République. Ce qui nous détermina à le refuser, c’est que dans l’explication qu’ils donnèrent à ce sujet, il était dit que quiconque contreviendrait à quelques lois émanées ou à émaner serait censé parjure; or, la constitution civile du clergé était au nombre de ces lois. Ainsi, après la publication de la proclamation ci-dessus, la plus grande partie des ecclésiastiques du diocèse de Maurienne se réfugièrent en Piémont; quelques-uns, mais en petit nombre, séduits par l’apparente légitimité du serment exigé, ou effrayés par l’exil et la difficulté de sortir du territoire de la république, prêtèrent le serment, que cependant quelques-uns rétractèrent bientôt après.

CHAPITRE Ire

Table des matières

(1793)

But de ces Mémoires. — Assemblée primaire à Chambéry. — Visite à l’abbé Simon. — Première fuite en Piémont, — Passage des montagnes de Bissortes et du Mont-Thabor. — Arrivée à Suse.

C’est de ce moment que partent les mémoires qui me regardent personnellement, car ce qui précède n’est qu’un préambule pour conduire au temps où j’ai commencé à évacuer la cure d’Epierre, et à dormir hors du presbytère; mon but est de mettre par mémoire ce qui m’est arrivé de plus remarquable, temps par temps, depuis l’époque de la proclamation du 8 février jusqu’à la fin de ma vie ou de la révolution.

1793. — Le 10 février, dimanche de la Quinquagésime, vers les quatre heures après midi, me trouvant chez ma sœur, on vint me dire que quelqu’un m’attendait à la cure. Je m’y rends aussitôt, et j’y trouve M. l’abbé Turbil, professeur de rhétorique, qui me fait part de la proclamation du 8 courant, et m’en montre un exemplaire que nous lisons et relisons. Le même soir, j’envoie un exprès à Saint-Rémy, pour dire à mon frère, qui en est le curé, de se transporter jusqu’à Epierre. Il s’y rend le même soir pour souper. Nous examinons de nouveau la proclamation, et nous restons convaincus qu’on ne peut prêter le serment qu’elle exige. Le lendemain, je vais en porter la nouvelle à M. le curé de Saint-Pierre de Belleville, et je finis ainsi le carnaval dans d’affreuses inquiétudes.

Cependant, on avait convoqué de nouveau à Chambéry un député de chaque commune, pour ce qu’on appelle assemble primaire, afin d’y nommer les représentants du peuple, les administrateurs du département et, entre autres, l’évêque du Mont-Blanc. Le sieur Noraz, de ma paroisse, était député, et ne cessait de me faire dire que je pouvais prêter le serment; que beaucoup d’ecclésiastiques le faisaient à Chambéry; enfin, il me sollicite d’aller jusqu’à Chambéry. Je m’y rends, non pas pour consulter sur le serment, mais pour savoir s’il fallait partir au plus tôt ou si l’on pouvait attendre d’être remplacé, comme l’imprimé de l’explication de la proclamation du 8 février paraissait l’insinuer. Je m’associe le sieur Borjon, vicaire de Châteauneuf, et nous allons trouver l’abbé Simon. Lui ayant fait part de notre doute, il nous assure que nous pouvons demeurer dans nos cures, jusqu’à remplacement.

De retour à Epierre, je rends compte de mon voyage à quelques-uns de mes confrères, d’accord, pour cette démarche, avec nos paroissiens. Ceux-ci, ne nous voyant partir qu’avec regret, nous refusent le passeport que nous demandons et qu’ils devaient nous accorder à notre réquisition; ils nous prient de demeurer, pour leur administrer les secours spirituels, jusqu’à ce que nous soyons remplacés: ce qu’ils prévoyaient ne devoir arriver de longtemps, ou plutôt ce qui ne devait jamais arriver. La plus grande partie de mes paroissiens fait la Paque au commencement du Carême; quelques-uns réitèrent la communion dans la quinzaine de Pâques, et je demeure ainsi, quoique non sans inquiétude, jusqu’au dimanche de Quasimodo. Ce jour, pendant que je célébrais la sainte messe, un commissaire, venant de Chambéry, voit, en passant à Epierre, M. Guillermet, doyen de la Chambre, qui, depuis quelques semaines, s’était réfugié chez son frère, le maître de poste; il lui fait part de sa mission, s’informe si le curé du lieu a prêté le serment. Sur sa réponse négative, il lui dit qu’il lui venait en idée de me faire arrêter sur-le-champ et de me conduire dans sa chaise avec lui. A peine la messe est-elle achevée que le doyen vient m’instruire de tout ce qui s’était passé et dit à mon occasion. Aussitôt nous partons pour La Chapelle nous faire dresser un passeport par M. Portaz, secrétaire d’Epierre. En même temps, je fais dire ce dont il s’agit aux curés de Montgilbert et de Montendry. Le premier vient me rejoindre le même jour à Epierre; mais l’autre, averti plus tard, ne partit que le lendemain, et à cheval, par le grand chemin, ce qui fut cause qu’il fut arrêté entre Saint-Jean de Maurienne et Saint-Julien, et reconduit à Saint-Jean, de là à Chambéry, et, après quelques semaines de prison, sur les frontières de la République, du côté de Genève.

Enfin, le 8 avril, je dis la messe quelques heures avant jour, et je partis avec le curé de Montgilbert. Nous fûmes diner à Saint-Rémy, chez mon frère, et souper à Sainte-Marie de Cuines, chez M. le notaire Rostaing, d’où nous partîmes vers les dix heures de la nuit, au nombre de huit ou dix. Nous marchâmes toute la nuit, le plus souvent hors du grand chemin, et nous arrivâmes à la pointe du jour à Saint-Martin de la Porte, chez M. de Maréchal, qui fut fusillé la même année, au mois de septembre, à Valloire, pour avoir pris les armes contre les Français. Pendant qu’on préparait une soupe pour nous délasser, M. Champiot, curé de Saint-Sulpice, tombe sans sentiment: on le porte sur un lit, on l’y laisse quelque temps; enfin, revenu de cet accident, nous continuons notre chemin en passant par Beaune, le Thyl, et venons à Orelle pour nous reposer et prendre toutes les mesures afin de pouvoir passer sans danger les affreuses montagnes de Bissortes et du Mont-Thabor, encore toutes couvertes de neige.

Le 9, vers onze heures avant minuit, nous nous mettons en chemin, au nombre de trente personnes, tant prêtres que guides. Nous traversons le hameau de Francoz, sur la grande route, et passons la rivière sur le pont qui est au-dessus-dudit lieu; nous entrons dans la forêt et, avant d’en sortir, nous rejoignons dans une grange notre vicaire général, M. Rogès, avec deux ou trois autres prêtres. A l’aurore, nous partons de cette grange-et traversons les montagnes, ce que nous fîmes sans aucun fâcheux accident, si ce n’est pour M. Pascal, chanoine et curé de Saint-Michel, à qui les doigts des pieds ont gelé. Nous arrivâmes à l’entrée de la nuit, le 10, à Bardonnèche, commune de la vallée d’Oulx, au pied de la montagne, dans les Etats du roi de Sardaigne, où nous avons séjourné pour respirer. C’est là que nous sentîmes presque tous les effets du passage de la montagne. Après avoir souffert un froid vif avant le lever du soleil, nous souffrîmes encore plus de la chaleur après midi; en sorte que les uns avaient presque perdu la vue, les autres, comme moi, étaient brûlés et noirs comme des Ethiopiens, ce qui dura près d’un mois.

De là nous allâmes loger à Oulx, et le lendemain nous arrivâmes à Suse, où je trouvai mon frère le chanoine et les deux chanoines Personnaz, qui avaient passé le même jour le Mont-Genis, venant, l’un de Lanslebourg, et les deux autres de Bessans, leurs patries, où ils s’étaient réfugiés depuis environ trois semaines qu’ils avaient quitté Saint-Jean de Maurienne.

CHAPITRE II

Table des matières

(1793)

Départ pour Turin. — Séjour à Carmagnole. — Départ pour le Mont-Cenis. — Mouvements des troupes françaises et piémontaises en Maurienne. — Retour à Epierre. — Deuxième fuite en Piémont.

Le 15 avril, nous partîmes de Suse en voilure et nous nous rendîmes le même jour à Turin, où nous sommes allés nous consigner au gouvernement et où j’ai laissé mon passeport. Nous avons séjourné quinze jours dans cette capitale, séjour des souverains, qui, quoique peu grande, est une des plus belles villes pour la régularité des rues et la symétrie des édifices.

Nous avons visité les somptueuses et vastes églises; nous avons aussi été voir la superbe église de Soperga, située au sommet de la montagne de ce nom, où sont inhumés les rois et les princes de la maison de Savoie, et distante d’environ cinq milles de Turin.

Après avoir satisfait notre curiosité, observant que nos ressources ne nous permettaient pas de vivre à l’auberge, nous résolûmes de nous éloigner de la capitale et de nous fixer dans un autre endroit, pour y vivre plus économiquement.

Le 29 même mois, nous allâmes à Carmagnole, ancienne petite ville du Piémont, à dix milles de Turin, dans le diocèse de Saluces. Là, nous avons vécu pendant un mois et quelques semaines en pension. Les prêtres de la congrégation de l’Oratoire, appelés Philippins, nous donnèrent charitablement un logement, et une confrérie nous prêta des lits, des tables et des chaises. Après ce temps, nous avons loué une maison et avons monté ménage au nombre de six, savoir: les deux chanoines Personnaz, le chanoine Galice et nous trois frères Malin. La servante de MM. Personnaz faisait la cuisine.

Nous y souffrîmes beaucoup des chaleurs excessives qui s’y firent sentir, surtout dans le pays de plaine où est située la ville de Carmagnole, et à cause du contraste de ce climat avec celui de notre pays natal. Je me déterminai donc, avec mon frère, curé de Saint-Rémy, à venir respirer l’air vif du Mont-Cenis, que les troupes piémon taises occupaient.

Le 6 juillet, nous sommes partis de Carmagnole à l’aube du jour; mais nous n’avons pu faire qu’un très petit trajet avant de sentir la chaleur. Nous passâmes par Villeneuve, par Stupinis, où le roi a un château de plaisance, et nous vînmes dîner à Rivoli sans passer par Turin, que nous avons laissé à droite. Jamais je n’ai tant souffert de la chaleur que ce jour-là. Les personnes que nous trouvions sur notre route étaient touchées de compassion de nous voir ainsi. Une charitable dame, entre autres, nous fit rafraîchir dans une maison de campagne. Après midi, dès que nous fûmes au-dessus de Rivoli, nous commençâmes à respirer un tout tautre air qui vient du Mont-Cenis, en passant par la Combe de Suse. Nous fûmes coucher à Avigliana.

Le lendemain, qui était un dimanche, nous avons dit la messe à Saint-Ambroise et avons été coucher à Suse. De là, nous partons le lendemain pour le Mont-Cenis, après avoir obtenu un passeport du général, le marquis de Cordon. Nous fûmes voir le Révérend curé de la Ferrière, chez qui nous avons couché.

Le 9 juillet, nous arrivâmes à la Grand’Croix, sur le Mont-Cenis, où nous avons trouvé M. Roche, curé de Lanslebourg.

Nous avons vécu en pension pendant tout le temps de notre séjour sur cette montagne. Quelques-uns de nos confrères se sont joints à nous, et nous nous sommes trouvés jusqu’au nombre de dix à la même table. Nous disions la messe dans la chapelle de Notre-Dame des Neiges. La chaleur ayant diminué, même dans les plaines du Piémont, par un vent qui venait du nord, nous nous sommes vus dans la nécessité de nous tenir retirés dans les maisons et même de nous chauffer. Ce prompt changement d’air et de climat m’occasionna une violente dyssenterie qui dura près de trois semaines.

Nous fîmes avertir nos parents, à Lanslehourg, de notre arrivée sur le Mont-Cenis. Nos deux frères vinrent nous y voir et nous apportèrent ce que nous leur avions fait demander. Les troupes piémontaises nous faisaient espérer de jour en jour une descente pour repousser les Français, qui étaient à Lanslebourg; ce que nous écrivions par presque tous les ordinaires (courriers) à Carmagnole, et ce qu’elles effectuèrent enfin avant le milieu du mois d’août.

Nous descendons à Lanslebourg.

Le 15 août, jour de l’Assomption, nous avons solennisé cette fête dans les transports d’une sainte joie, accompagnée cependant d’une certaine crainte des malheurs qui nous sont arrivés dans la suite. Néanmoins, on se flattait d’être débarrassé des Français, et personne n’aurait jamais cru alors qu’il arriverait à la Savoie, et surtout à Lanslebourg, les maux que nous avons soufferts et que nous souffrons encore.

Dans l’impatience de rentrer dans nos paroisses et de revoir notre peuple abandonné depuis environ cinq mois, je vins avec mon frère jusqu’à Orelle; mais nous ne pûmes percer plus loin, parce que les Français, s’étant réfugiés à Valloire, faisaient craindre aux Piémontais d’être pris par derrière, s’ils avançaient plus bas. Cependant ces derniers recevaient des députés de presque toutes les communes, pour les prier de descendre. Ils se rendent à ces vœux, pour le malheur temporel des populations; je dis temporel, parce que celte descente fut cause que bien des familles ont été pillées et que beaucoup de personnes, par crainte, ont quitté leurs foyers et ont ainsi passé pour émigrées. Mais il en est résulté un bien spirituel, parce que le petit nombre de prêtres qui avaient eu la faiblesse de prêter le serment civique, effrayés de l’interdit que notre évêque avait lancé contre eux, se sont rétractés et ont passé comme nous en Piémont.

Le 9 septembre, j’arrive à Epierre et j’y dis la messe. Les troupes du roi de Sardaigne étaient déjà arrivées la veille. On rapporte que les Français, qui avaient abattu le pont d’Argentine, travaillaient à le reconstruire, et que, ayant reçu des renforts, ils se déterminaient à repousser les Piémontais.

En effet, le 11, l’armée piémontaise, ayant été jusque près dudit pont, essuya des coups de canon de l’ennemi, qui avait placé ses batteries au delà du pont, sur le roc dit de la Christine. Un cheval eut la tête emportée par un boulet; trois hommes furent frappés d’un autre. Un de ces blessés mourut à Argentine, le second à Epierre, le troisième fut conduit à l’hôpital.

Le 13, l’armée piémontaise se retira vers le mont d’Epierre, et le 15, dimanche, elle plaça ses batteries au-dessus du pont d’Epierre. On tira plusieurs heures sans discontinuer. Je fis chanter la messe pour n’être pas troublé pendant la célébration des saints mystères; je suppléai les cérémonies du baptême aux enfants qui avaient été ondoyés pendant mon absence. Nous passâmes ce jour dans la crainte, en nous flattant toutefois que les Piémontais ne reculeraient-pas.

Le 16 septembre, une heure ou deux avant jour, étant couché chez M. Favergeat, avec M. Cot, curé de Villarléger, ma sœur me fait avertir de me lever aussitôt. L’exprès, que j’interroge, me dit que le village d’Epierre, situé sur le grand chemin, était plein de troupes. Nous nous levons promptement. Je vais à l’église; j’entrepose les espèces sacramentelles dans la pyxide dont je me servais pour porter le Saint-Viatique, sans penser à m’en communier. remporte les vases sacrés de mon église, je remets ceux d’Argentine à l’individu qui me les avait confiés, et nous partons.

Arrivés au grand chemin, encore avant le jour, nous eûmes peine à passer à traversées troupes, qui y étaient sur leur départ Je vais chez mon beau-frère, Je n’y trouve que les servantes, qui me disent que leur maître et leur maîtresse étaient partis, ainsi que les familles Noraz et Mamy: nous les suivons. A La Chapelle, nous trouvons le curé qui disait la messe, pour consommer les saintes espèces. Je confie quelques objets à une personne et je pars. Au-dessus du pont de la Madeleine, je rejoins mon frère, qui venait de Saint-Rémy; nous dînons à Saint-Jean; j’y trouve et laisse ma sœur malade de la maladie dont elle est morte. Je me suis toujours repenti de ne l’avoir pas engagée à aller à Lanslebourg. Elle retourne de là à Epierre, où elle meurt le 19 octobre.

Nous allons souper à Saint-Michel et coucher dans une grange, avec M. le doyen de La Chambre, M. Mamy et ses fils, heureux d’avoir pu trouver cet endroit pour nous reposer.

Le lendemain, nous rejoignons, à Francoz, la famille Tognet, de La Chambre, et celle de M. Noraz. Nous faisons route ensemble jusqu’à Sollières, où j’ai couché avec mon frère; les autres s’en vont à Termignon. Enfin, nous nous retirons à Lanslebourg, dans notre maison paternelle et y demeurons jusqu’au 6 octobre.

CHAPITRE III

Table des matières

(1793-1794)

Séjour à Suse. — Voyage à Cuorgné. — Retour à Suse. — Pillage de Lanslebourg et déportation de ses habitants au fort de Barraux. — Prise du Mont-Cenis par l’armée française. — Second Voyage à Cuorgné.

Le 6 octobre, dimanche du Rosaire, après midi, nous partons pour le Mont-Cenis, où nous avons couché dans notre chalet, avec une compagnie du régiment de Chablais.

De là, nous partons pour Suse, avec M. Noraz et son petit-fils, Balmain: sa femme, sa fille, veuve Balmain, et sa petite-fille s’en étant retournées à Saint-Jean et de là à Epierre. Nous demeurons quelques jours à l’auberge, pendant que nous cherchons une maison de campagne hors la ville; nous louons enfin une cassine de M. Michellet, à une petite lieue de Suse; nous y fixons notre ménage, nous trois frères seulement, avec la domestique du curé de Saint-Rémy, qui avait aussi passé les monts.

MM. Noraz et Balmain furent à Cuorgné, dans le Canavesan, chez les MM. Mongenet, émigrés de France, qui avaient été dans les fabriques d’Epierre et qui faisaient travailler aussi à Cuorgné.

Le 1er novembre, jour de la fête de tous les Saints, nous vînmes à Suse pour assister aux offices publics, ce que nous faisions ordinairement; nous y reçûmes une lettre de Lanslebourg et dans cette lettre un billet de notre beau-frère qui annonçait la mort de notre sœur, arrivée le 19 octobre. Cette nouvelle me consterna; rien ne me fut plus sensible, ne sachant si ma sœur s’était confessée: mon beau-frère ne le marquait pas.

Je me reprochais d’avoir quitté ma paroisse, de n’avoir pas conseillé à ma sœur de venir à Lanslebourg. Le trouble me saisit et peu s’en fallut que je n’y succombasse. Je n’appris que quelques jours après que la défunte s’était confessée au curé de..., qui passait pour avoir prêté le serment civique. Nous passâmes l’hiver près de Suse, nous occupant à la prière et à la lecture. Le curé de Saint-Rémy enseignait quelques enfants; j’écrivais souvent à M. Noraz, qui me répondait.

Le 1er janvier, je trouve à Suse un de mes paroissiens, qui avait été obligé de passer aussi le Mont-Cenis, pour être soupçonné de servir d’espion. Il m’annonce la mort de Mme Noraz, arrivée à Epierre le 19 novembre. Je la laisse longtemps ignorer à M. Noraz, qui, cependant, la soupçonnait, ainsi qu’il me le témoignait dans ses lettres, parce qu’il avait laissé Madame malade, lors de sa séparation.

Sur la fin de février, je me déterminai à aller moi-même à Cuorgné lui annoncer cette mort. J’y demeure quelques jours sans oser lui donner cette triste nouvelle. Je l’engage à venir avec moi jusqu’à Turin y passer les derniers jours de carnaval. Nous partons en voiture avec M. Balmain. A moitié chemin de Cuorgné à Turin, après dîner, il m’invite à nous mettre seuls en avant, à pied, tandis qu’on attelait les chevaux. Il me parle de son épouse et me demande s’il est vrai qu’elle soit morte. Je profitai de cette circonstance pour le lui annoncer. Dès que je l’eus fait, il se mit à pleurer, et moi, ne sachant que lui dire pour le consoler d’une si grande douleur, je joignis mes larmes aux siennes, et nous arrivâmes ainsi dans la tristesse à Turin.

Quelques jours après, l’ayant laissé avec ses amis et autres personnes de notre connaissance et de Savoie, je m’en retourne rejoindre mes frères à Suse. Nous y passons le carême, assez tranquillement, dans la ferme persuasion que jamais les Français ne viendraient à bout de s’emparer du Mont-Cenis, que les Piémontais avaient de beaucoup fortifié et qu’ils gardaient exactement.

Cependant, nous apprenons que vers le milieu du mois d’avril ils avaient fait une tentative, mais qu’ils avaient été repoussés et que plusieurs avaient péri par une avalanche.

Les Français, voyant qu’ils ne pouvaient rien tenter contre le Mont-Cenis sans que les Piémontais en fussent avertis par des personnes de Lanslebourg ou de Lanslevillard, prirent et effectuèrent la résolution d’enlever tous les habitants de ces communes et de les conduire au fort de Barraux.

Ainsi, le 20 avril, jour de Pâques, dans la nuit, ils arrivent dans ces deux paroisses, font ouvrir les portes et ordonnent à chacun de faire son équipage et de se disposer à partir. On emmène tout le bétail; on charge sur des charrettes ce qu’un chacun voulait emporter avec soi, et on force tout le monde à partir.

Cependant la plupart des hommes se sauvent et se cachent, tandis qu’on emmène les femmes et les enfants. Mon frère Martin se réfugie sous des chevalets, au bord de la rivière; il y demeure plusieurs heures et y contracte la maladie dont il est mort. Quand il se retire dans sa maison, il la trouve vide; on lui rapporte que sa femme et ses cinq enfants étaient partis. Mon autre frère le cadet, Alexis, se cache sur le toit de sa maison, et sa servante vient à bout, par son intrépidité, de lui conserver ses deux enfants qu’elle tenait entre ses bras . Ma mère et la belle-mère de mon frère Alexis se trouvaient à Bessans, où elles étaient allées pour satisfaire au devoir pascal, et où se trouvaient encore un prêtre, M. l’abbé Péraz; c’est ainsi qu’elles évitèrent d’être déportées à Barraux. Quelle dut être leur surprise lorsque, arrivées chez elles, elles virent un tel désastre!

Au premier bruit de cette nouvelle, je ne voulus pas y croire; je la regardais comme un conte fait à plaisir; mais quel fut mon étonnement lorsque je vis arriver mon frère Alexis qui avait apporté son fils, âgé d’eviron sept ans, sur ses épaules, pour nous le confier, et qui nous apprit toutes les particularités de cette évacuation!

Mon autre frère Martin ne voulut point sortir du territoire de la République; il coucha plusieurs nuits dans la forêt avec beaucoup d’autres personnes, ou dans des granges, au-dessous de la Ramasse, et alla ensuite rejoindre volontairement sa famille à Barraux.

Ma mère coucha encore quelques nuits à la maison, avec deux filles, nos parentes et voisines; mais un jour, de grand matin, elles entendent un certain bruit. Elles regardent par la fenêtre de leur chambre et voient des soldats qui venaient encore chercher ceux qui avaient échappé au premier enlèvement. Elles fuient par l’écurie. Au sortir par la porte, les deux filles rencontrent des soldats qui les enlèvent et les emmènent aussitôt. Ma mère, qui n’avait pu aller si vite, s’en apercevant, ferme la porte, mais sans pouvoir mettre le verrou. Les soldats, voyant fermer cette porte, conjecturent qu’il y a encore d’autres personnes, entrent en furie et menacent de tuer toutes celles qu’ils trouveraient. Ma mère a le temps de se cacher, et comme l’écurie est obscure, les soldats sont contraints de monter à la cuisine pour y chercher de la lumière; pendant ce temps., elle sort et se réfugie dans une autre écurie, où, après quelques instants, elle aperçoit le père des deux filles, ses compagnes, enlevées par les soldats. Elle le lui déclare, et ce pauvre père affligé se met à pleurer en disant qu’il était ainsi châtié pour ses péchés. Les âmes humbles regardent tous les maux comme un juste châtiment de Dieu.

De là ma mère, ne voyant plus de sûreté, se détermine à se rendre sur le Mont-Cenis, y joindre son fils Alexis et bien d’autres personnes qui s’étaient réfugiées dans les chalets.

Dès que nous la sûmes au Mont-Cenis, le curé de Saint-Rémy s’y transporta pour la faire descendre à Suse et augmenter le nombre de notre ménage .

Quelques semaines s’écoulent, pendant lesquelles les Français se préparent à s’emparer du Mont-Cenis en s’approchant de la Ramasse et en formant des corps de garde dans les montagnes de Lanslevillard, près de la Ramasse.

Enfin, le 14 mai, ils entrent secrètement et dans la nuit au Mont-Cenis, font prisonniers plusieurs centaines de Piémontais et poursuivent les autres qui fuient en désordre.

La plus grande partie des habitants de Lanslebourg et de Lanslevillard, qui s’étaient réfugiés sur le Mont-Cenis, depuis l’évacuation des deux communes, s’enfuient, comme l’armée, en Piémont. Mon frère. Alexis était de ce nombre. Il laisse sa fille, qu’il portait aux bras, à l’hôpital, parce qu’elle l’empéchait d’aller assez vite, pour échapper aux Français, qui lui firent feu dessus dans la plaine de Saint-Nicolas. Il dut à ses jambes et à une muraille de n’être pas blessé. Pour nous, nous n’étions pas sans crainte, quoique éloignés de Suse, parce qu’on craignait que l’ennemi ne s’emparât du fort de la Brunette, qui manquait de différentes provisions, comme de bois, ne s’attendant pas à être ainsi surpris.

Je laisse à penser quelles étaient nos alarmes dans de si tristes circonstances. Dieu seul faisait notre consolation et notre soutien.

Nous continuons dans le même endroit notre économique ménage qui augmentait en nombre, c’est-à-dire se composait de six personnes, savoir: notre mère, nous trois prêtres, Alexis et son fils, sans parler de la servante qui faisait les provisions de bouche et la cuisine. Nous dépensions plus de cent livres par mois, y compris le louage de la maison, qui était de douze livres pour chaque mois; il nous fallait tout acheter, l’eau exceptée.

Cependant, nous apprenons que dans la Savoie, dite le département du Mont-Blanc, et dans celui de l’Ain, qui est le Bugey, le représentant Albite fait démolir les clochers, renverser les autels, abattre les croix, enlever tous les ornements des églises, les vases sacrés, et exige des prêtres qui avaient eu le malheur de prêter serment l’exhibition des titres de prêtrise et autres titres de bénéfices, de renoncer au sacerdoce, en un mot, d’apostasier. Quelques-uns, pour avoir refusé, furent traduits en prison; les autres, c’est-à-dire les apostats, furent réduits à l’état laïque; mais, grâce à Dieu, le nombre en fut petit.

Dans le mois de mai, M. Michellet, propriétaire de la maison que nous habitions à Château-Pierre, vint à mourir; son héritier vendit la cassine, et l’acquéreur, voulant la faire valoir par lui-même, vint y résider, ce qui nous obligea à chercher un autre logement.

Le 6 août, nous fûmes habiter clans une cassine de M. Franson, archiprêtre et chanoine de la cathédrale de Suse, dans un lieu dit à la Consola, au-dessus de la ville, du côté des Gravières. En pesant de la paille pour nos lits, heurtant contre une pierre, je m’ouvris le devant de la jambe, ce qui m’obligea de garder le lit pendant quelques semaines. L’hiver que nous avons passé dans cette cassine fut des plus rigoureux. Nous ne pouvions faire le feu que dans la cuisine, qui n’était point propre pour se chauffer; en sorte que nous nous tenions presque toujours dans l’écurie des mulets de mon frère Alexis, qui travaillait pour l’armée. Les chambres où nous avions nos lits étaient si froides que j’ai passé plus d’une nuit sans pouvoir m’échauffer, quoique je couchasse avec le curé de Saint-Rémy.

Dans cet intervalle, beaucoup de jeunes gens de Savoie passaient en Piémont pour se soustraire à la réquisition militaire que les Français faisaient de tous ceux de l’âge de 18 à 25 ans. Un de ces jeunes gens m’apprit la mort de plusieurs de mes paroissiens sans secours spirituels. Ces nouvelles, jointes à une lettre qu’on avait fait imprimer dans le bref de Suse et qui semblait improuver notre fuite et nous blâmer d’avoir tous abandonné nos ouailles; de plus, les décisions prises dans des conférences ecclésiastiques à Suse, que si les Français envahissaient le pays, nul curé, au moins, ne pourrait abandonner sa paroisse: toutes ces choses me jetaient dans la crainte d’avoir manqué et de continuer à manquer à mon devoir et me déterminèrent à passer en Savoie, au moins à Pâques. Je ne cessais d’adresser mes vœux au Ciel pour que le Père des lumières daignât m’éclairer et fit naître une occasion favorable d’exécuter mon projet.

Dans le courant du mois de février arrivent à Suse deux jeunes prêtres et vicaires de notre diocèse, MM. Borjon et Chapellaz, pour repasser en Savoie. Ils engagent mon frère, le curé de Saint-Rémy, à se joindre à eux et partent à la fin dudit mois, la première semaine de Carême. C’est alors que s’élevèrent dans mon âme différents sentiments et que, comme dit saint Augustin au sujet de sa conversion, je voulais et ne voulais pas. J’aurais désiré partir avec ces messieurs, mais je ne voulais pas partir dans ce temps et surtout dans ce temps de jeûne. Je les vis donc partir avec regret, et me confirmai dans la résolution de partir après Pâques. Cependant, dans le commencement du mois de mars, je reçois une lettre de Cuorgné, dans laquelle M. Noraz, qui était dangereusement malade, me fait dire de l’aller trouver pour conférer avec moi sur bien des choses qu’il voulait me communiquer avant sa mort. Je crus alors que Dieu n’avait pas voulu que je partisse encore afin de pouvoir consoler un de mes paroissiens dans sa dernière maladie et lui procurer les soulagements spirituels de mon ministère.

Le 10 mars, je pars donc pour Cuorgné ; j’y arrive le 11 au soir. On ne peut s’imaginer le plaisir que ressentit le pauvre malade de mon arrivée. Je passai le reste du carême auprès de lui. Je le veillai chaque quatrième nuit. Il voulut se confesser à moi et fit une revue générale de sa vie: nous en avions le temps. Nous nous entretenions souvent de la caducité des biens de ce monde; il regrettait d’avoir si peu travaillé pour l’unique affaire qui nous intéresse, celle du salut.

Cependant, il semblait se rétablir, et le médecin, qui le voyait deux fois le jour, espérait sa guérison; mais son heure allait arriver et j’appris, étant déjà en Maurienne, qu’il était mort le 19 mai. Pour moi, je n’attendais que les fêtes de Pâques pour mon départ.

La mort tragique de Robespierre, qui avait voulu se tuer par un coup de pistolet et qui avait été enfin guillotiné après en avoir fait guillotiner tant d’autres, cette mort, jointe au décret de la liberté du culte, émané de la législation française, nous faisait espérer de revoir bientôt la tranquillité dans notre patrie. Plusieurs prêtres de Savoie, de tous les diocèses, s’en retournaient chez eux; j’en vis passer à Guorgné, pendant la semaine sainte, plusieurs du diocèse de Tarentaise. Enfin, le mardi de Pâques, 1er avril, je pris congé de M. Noraz, qui me chargea de bien des choses pour sa famille, et je partis. Etant à Turin, je m’adressai à M. l’abbé Bernard pour m’obtenir un passeport du gouvernement; mais on me fit répondre qu’on n’en donnait point pour aller chez l’ennemi, et qu’il fallait s’adresser au gouverneur militaire à Suse. Cependant M. l’abbé Troillard venait de recevoir une lettre de notre évêque qui le chargeait de dire à tout prêtre du diocèse de Maurienne qui aurait dessein de rentrer, de ne pas le faire.

Je me rends donc à Suse dans l’intention de faire la volonté de Dieu, en me conformant à celle de mon supérieur, et j’en écris à M. Noraz. Je ne perds pas néanmoins entièrement la volonté de mon retour. Toujours rêveur et inquiet, je propose de m’adresser à Mgr l’évêque de Suse pour le prier de m’obtenir un passeport du duc d’Aoste, qui résidait là en qualité de général. Mon frère, qui était vicaire général de notre évêque, partageait mon sentiment.

Le 14 avril, je m’adresse donc à l’évêque de Suse, qui me promet de parler au duc et me flatte d’obtenir ce que je demande. L’après-midi, je m’adresse à M. de Revel, aide de camp, qui me fait mon passeport, ainsi que celui de mon frère Alexis.

CHAPITRE IV.

Table des matières

(1795)

Retour en Savoie. — Passage du Mont-Thabor — Rentrée à Epierre. — Persécution et crainte continuelles. — Difficultés et dangers d’exercer le saint ministère.

Le 15 avril, au matin, nous partons mon frère Alexis et moi, de Suse, après ma messe, et après avoir pris des habits de mon frère et m’être fait lier les cheveux que j’entretenais longs depuis longtemps, dans le dessein de ce retour en Savoie.

En passant par Exilles, Sal-Bertran, Oulx et Bardonnèche, nous venons coucher au Melleset, qui est la dernière paroisse au pied de Vallée-Etroite. Dès le soir, nous disposons tout pour notre voyage du lendemain; nous nous assurons d’un guide, achetons ce qui nous est nécessaire pour notre nourriture pendant le passage de la montagne, et vers les deux heures après minuit, nous nous mettons en chemin. Dès que nous fûmes à quelque distance du Melleset, nous trouvons de la neige qui ne portait pas, parce que le temps avait été doux et le ciel couvert. Pendant l’espace d’une demi-lieue, nous entrions dans la neige des deux jambes; nous avions beaucoup fatigué, et notre guide, perdant courage, nous dit que nous ne pourrions pas traverser la montagne ce jour, d’autant plus que nous allions entrer dans le brouillard. Cependant, sans nous décourager, nous continuons, pendant près d’une heure, à faire de plus grands efforts. Nous arrivons, à la pointe du jour, aux Granges, espèces de montagnes du Melleset. Le brouillard se dissipe, le ciel est clair, la neige dure. Nous allons vite, et même trop vite, sans nous fatiguer, excepté notre guide, qui, ayant peine à nous suivre, nous dit qu’il ne pouvait aller si vite.

Environ une heure et demie avant d’arriver au sommet de la montagne, jusqu’où il était convenu de nous accompagner, nous lui payons ce que nous lui avions promis; il nous vend une de ses bouteilles en bois, qui contenait du vin, et nous nous abandonnons ainsi seuls à faire le reste du trajet. Je me flattais de savoir le chemin, parce que nous passions par le même lieu par où nous avions passé en 1793, lors de notre première fuite en Piémont; d’ailleurs, il paraissait une légère trace formée par ceux qui avaient passé le jour précédent. Nous trouvâmes au sommet un passeport expédié un jour avant les-nôtres.

Dans la plaine de Bissortes, montagne d’Orelle, nous avons découvert, sur un penchant regardant le midi, une petite étendue de terrain sans neige; j’y dis mes petites heures, et mon frère y fit un léger sommeil.

Nous continuons notre route, nous entrons dans la forêt, où nous avons plus peiné que partout ailleurs, parce que le chemin était glacé ; nous craignions de tomber à chaque pas. Enfin, vers les trois heures après midi, nous arrivons au-dessus du pont sur l’Arc, en amont de Francoz. Nous nous arrêtons quelque temps, indécis si nous passerions de jour ou si nous attendrions la nuit. Nous prenons la résolution de passer aussitôt, ayant soin de regarder, l’un d’un côté, l’autre de l’autre, sur la grande route que nous ne faisons que traverser, après avoir passé le pont. Nous montons à Sainte-Marguerite-de-Bonvillard sur Orelle.

De là, le lendemain 17 avril, mon frère part pour Lanslebourg, et j’y demeure quelques jours pour me remettre du voyage qui m’avait roidi les jambes et les cuisses. Je confesse quelques personnes et je célèbre la messe dans une chambre les samedi et dimanche. Il y avait un si grand concours de peuple que l’on avait peine à respirer. Je viens ensuite à Orelle, où je n’osai cependant pas demeurer, parce que les habitants étaient dans la crainte depuis les fêtes de Pâques. Des militaires étaient venus, ce jour, chercher un prêtre, je crois M. Clément, curé de Valmeinier, qui était déjà dans ce canton depuis le commencement de la présente année 1795.

La semaine après mon arrivée en Savoie, je partis d’Orelle pour Mont-Denis; je passai par un hameau du Thyl, où je couchai et bénis un mariage. Le lendemain, une personne m’accompagne et me conduit à Mont-Denis, en passant par Saint-Martin de la Porte et par les vignes, au-dessus de Saint-Julien. Je séjourne quelques jours à Mont-Denis, j’y confesse presque tout le jour dans la cure, j’y dis la messe dans une chambre où d’autres prêtres avaient déjà célébré, entre autres M. Borjon, qui n’était parti pour le bas diocèse, avec M. Chapellaz, que la semaine avant mon arrivée.

Le 25 avril, jour de Saint-Marc, Jean Clapier, de Saint-Rémy, étant venu à Saint-Jean au marché, apprit qu’un Molin était à Mont-Denis; ne sachant pas si c’était son curé, il s’y transporta le même jour. Je dois faire observer que mon frère, curé de Saint-Rémy, s’était retiré à Lanslebourg, où il fut inconnu pendant longtemps, disant la messe dans une chambre d’une maison où il y avait tous les jours des militaires en logement, et qu’il ne vint dans sa paroisse qu’au commencement de juillet de la même année. Le dimanche après midi je partis avec le même Clapier pour Saint-Rémy, en passant par Montendry, hameau de la paroisse d’Hermillon; là je trouve M. Dupré, qui avait dit la messe en plein air contre le mur d’un bâtiment, et qui faisait le missionnaire dans ces environs.

Nous continuons notre route en passant par le grand chemin, depuis Hermillon jusqu’au pont de la Madeleine, et nous arrivons vers une heure de nuit à Saint-Rémy.

Le 27 j’y séjourne, et le 28, sur le tard, je pars accompagné du même individu. En arrivant au pont d’Epierre, nous voyons passer deux gendarmes venant de la Corbière et se rendant à Epierre pour la correspondance; nous les laissons passer avant, et je me rends, par derrière le village de Létraz, à la maison de mon beau frère que ma servante habitait; de là je vais dans une autre maison, où je demeure secrètement dans une chambre quelques jours. Cependant je m’informe où l’on avait mis les saintes espèces, c’est-à-dire le Saint-Sacrement, que j’avais laissé à mon départ dans une pyxide, ainsi que je l’ai dit ci-devant. Le gouvernement ayant demandé, pendant mon absence, les vases sacrés, mes paroissiens avaient eu la sage précaution de déposer les saintes espèces dans un autre vase, qu’ils mirent dans un trou de la muraille de l’église, dont ils fermèrent l’entrée en maçonnerie.

M’étant fait indiquer l’endroit, je m’y transportai avant le jour. Je prends le vase et le porte dans une maison où j’allais célébrer la messe. Quel fut mon étonnement, lorsqu’à l’ouverture de ce vase, je vis les saintes espèces ne paraissant point altérées! Je fis la génuflexion, ne doutant point que le Saint-Sacrement n’y fût; je les consomme à la messe et je ne trouve au goût aucune différence avec l’hostie que je venais de consacrer. J’en bénis le Seigneur et le remercie de n’avoir point quitté mon église paroissiale. Il y avait cependant plus de dix-neuf mois que j’avais quitté ma paroisse; il est vrai que le vase contenant les saintes espèces avait toujours été dans un lieu sec. Il n’en fut pas ainsi à Saint-Rémy; le vase qui les renfermait ayant été mis en terre, elles étaient altérées et ne formaient qu’une espèce de poussière, ainsi que me l’a rapporté M. Borjon, qui les avait consommées.

Le 4 mai, il y avait un mariage conclu entre Jean-Baptiste, fils de Michel Albrieux, d’Epierre, et Marie Martin, de La Chapelle. Les époux ignoraient que je fusse dans le pays; cependant ils désiraient recevoir la bénédiction nuptiale. Dès que j’en eus avis, je leur fis dire de se tenir prêts pour le troisième jour, au soir; que je me trouverais dans une maison que je leur indiquais. On ne peut exprimer la surprise qu’ils éprouvèrent en ma voyant. Cependant je les prépare cette nuit, et, avant jour, je leur donne la bénédiction nuptiale, célèbre la messe et les communie. De là, je passe à La Chapelle, sans me laisser voir, autant qu’il était possible; mais le père de l’époux ci-dessus avait éprouvé un si vif plaisir que le mariage de son fils se fût ainsi célébré, qu’il ne put s’abstenir de le dire quelque part à certaines personnes. Cette rumeur parvint jusqu’aux oreilles des gendarmes de résidence à Epierre, et fut cause que peu de jours après, ils furent à Tigny, hameau de La Chapelle, dans la maison où je me réfugiais quelquefois.

Le lendemain, ils vont de grand matin visiter chez M. Favergeat et cherchent jusque dans le lit des enfants; en sorte que j’étais presque dans ne crainte continuelle. Je me réfugiai chez M. Théodule Coëndet aux Côtes. J’y célébrai dans une maison voisine de celle où je dormais; mais je n’y étais pas non plus tranquille, parce que la crainte augmentant le danger, on me faisait craindre que les gendarmes n’allassent m’y chercher. J’étais surtout dans une grande inquiétude la veille de l’Ascension. Je priais Dieu de me faire connaître sa volonté et de me faire la grâce de l’accomplir, lorsqu’il vint, par un exprès, un billet de Saint-Rémy dans lequel on me marquait qu’une femme, dangereusement malade, souhaitait recevoir les sacrements. Je regardai cela comme une grâce de Dieu pour me tirer de la crainte où j’étais. Je pars donc la même nuit et j’arrive vers minuit à Saint-Rémy. Je confesse la malade, et dis la messe dans la chapelle de Saint-Claude, quoique interdite; il n’y avait point de lieu décent dans la maison de la malade; je porte le Saint-Viatique à celle-ci et lui donne l’extrême-onction; elle mourut le même jour.

Cependant, comme un jeune maçon m’avait parlé pour se marier à la Corbière, j’allai le même soir en ce lieu. Je dispose les époux au mariage, dans la nuit; le sommeil m’accablant, je prends environ deux heures de repos. Je bénis l’union avant jour, célèbre la messe dans une chambre et repars à l’aube du jour pour Saint-Rémy, où l’on m’avait préparé, en différents endroits, quatre ou cinq lits.

A peine étais-je endormi au Grivolay, que M. l’abbé Pithoud, de Montgelafrey, arrive et demande à me parler. Bien que j’eusse un. extrême besoin de dormir; cependant, charmé de voir un de mes confrères pour me confesser, le seul qui fût dans les environs, je me lève et nous venons jusqu’à Saint-Rémy, où nous dînons. M. Pithoud repart en passant par Saint-Etienne; pour moi je demeure à Saint-Rémy; j’y confesse et y célèbre la messe, tantôt dans une chambre, tantôt dans la chapelle de Saint-Claude. Le jour de la Fête-Dieu, je l’ai célébrée dans une grande grange; presque toute la paroisse y assistait. Je revins ensuite au Grivolay, et c’est là, il faut le dire pour leur piété, que j’eus le plus de personnes à confession.

Je repassais cependant par intervalles à Epierre, seul et de nuit. Un jour, étant sur le point de partir, on me fit avertir que les gendarmes m’attendaient sur le pont d’Epierre. Je soupe au Guivolay et ne pars que vers les dix heures. J’allai ainsi seul jusqu’à Tigny de La Chapelle, où j’arrive à minuit. On me dit que le lendemain on devait avoir des militaires en logement; je reviens aux Côtes, où je ne trouve plus les ornements de la messe, ni mon lit, parce qu’on avait tout caché, dans la crainte d’une visite domiciliaire.

Le 2 juillet, ayant été prié par un exprès, je fus donner la messe à Saint-Etienne de Cuines, dans une chapelle, sous le vocable de la Visitation. Là, je fus prié de la part du citoyen Frasse, aujourd’hui juge de paix, d’aller donner la messe à Saint-Colomban-des-Villards, le second lundi de juillet; ce que je promis. Jusqu’à ce temps-ci, j’étais seul prêtre dans plusieurs cantons, c’est-à dire dans ceux de Cuines, y compris Saint-Rémy, d’Argentine et d’Aiguebelle.

Il y avait environ seize ou dix-sept paroisses qui s’adressaient à moi pour des besoins spirituels. Cependant, depuis quelque temps, je sollicitais, par lettres, mon frère, le curé de Saint-Rémy, de se rendre dans sa paroisse. Il n’avait pu le faire jusqu’alors, parce qu’il craignait d’être plus vivement persécuté, à cause d’un héritage qu’il avait fait dans sa paroisse pour l’établissement d’un recteur ou vicaire. Il est vrai qu’il se fiait sur moi pour les besoins indispensables de sa paroisse. Cependant, il s’y rendit dans le commencement de ce mois, et me déchargea de toutes les paroisses de son district. Néanmoins, comme j’avais déjà préparé, dans la paroisse de Saint-Etienne-de-Cuines, deux personnes au mariage, je m’y rends le second lundi de juillet; je bénis ce mariage et je laisse a mon frère le soin de donner la messe à Saint-Colomban-des-Villards, ainsi que je l’avais promis. Cependant je vais aussi dans cette paroisse après avoir dit la messe a Saint-Etienne Mou frère donna la première messe, M. Dupré de Montpascal chanta la dernière et fit une procession, chose bien à remarquer, car il n’y avait point de liberté pour les prêtres qui n’avaient pas prêté le serment civique; mais, par une erreur qui nous était favorable, on croyait que nous étions compris dans le décret sur la liberté des cultes, tandis que ce décret était pour toutes les sectes, excepté pour la religion catholique.

A l’ombre de cette erreur, je commence à célébrer publiquement, et, pour être plus à la portée de toutes les paroisses du canton ou district, je donnais, les fêtes et les dimanches, la messe dans la chapelle dite le Temple de la Corbière. Il y avait un monde immense. On y venait non-seulement de toutes les paroisses de la conférence, c’est-à-dire d’Epierre, de La Chapelle, d’Argentine, de Saint-Léger, de Belleville, de Saint-Allian et de Saint-Georges-des-Hurtières; mais encore d’Aiguebelle, de Mont-Sapey, etc; les uns par curiosité, comme étant chose extraordinaire, et les autres par piété ; ce qui continua jusqu’à la Nativité de Notre-Dame, au su de tout le monde. Les autres jours de la semaine, quand mon ministère ne m’appelait pas ailleurs, je célébrais dans mon église paroissiale. Il y avait cependant des gendarmes de résidence à Epierre; mais je m’étais enfin familiarisé avec eux, jusqu’à nous amuser et à manger ensemble. Il est vrai que, quand ils changeaient de résidence, ce qui arrivait assez souvent, je ne me montrais que lorsque je connaissais le caractère et les sentiments des nouveaux venus. Il m’arriva à cette occasion une affaire assez singulière. Une personne, que j’avais connue, vint loger dans la maison de M. Balmain, où je demeurais ordinairement. Je ne voulus pas me montrer; cependant elle sut que j’étais dans l’endroit. Fâchée apparemment de ce que je ne me fiais pas à elle, elle me dénonça aux gendarmes, qui n’étaient pas des meilleurs. Cependant, cette personne revint quelque temps après dans la même maison, et fut même à la messe à la Corbière. Un gendarme qui se donnait au vin l’ayant su, lui fit publiquement de tels reproches (la traitant d’hypocrite et de traître, et même la menaçant) qu’elle ne revint plus chez M. Balmain. Le gendarme, qui avait été me chercher pour m’arrêter, fit tant qu’il m’aborda et but avec moi, en me déclarant le tout: ce qui démontre qu’il faut avoir de grandes attentions pour ne pas montrer de la défiance, et que la confiance que l’on témoigne à quelqu’un qui ne serait pas porté pour vous est un grand moyen de se l’attacher.

Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.

Türler ve etiketler

Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
181 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
4064066333386
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
İndirme biçimi:

Benzer kitaplar