Kitabı oku: «Les pélerinages des environs de Paris»

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François-René Salmon

Les pélerinages des environs de Paris


Publié par Good Press, 2022

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EAN 4064066326272

Table des matières

DÉCLARATION

Saint-Denis, le tombeau et la basilique.

Le pèlerinage de Longchamp.

Notre-Dame de Boulogne.

Saint-Cloud.

Le Mont-Valérien.

La sainte tunique d’Argenteuil.

Notre-Dame des Vertus à Aubervilliers.

Saint-Maur les Fossés et Notre-Dame des Miracles.

Notre-Dame de Bonne-Garde à Longpont et les pèlerinages du chemin de fer d’Orléans.

Les pèlerinages de Paris à Versailles et au delà.

De Paris à Saint-Germain.

De Paris à Mantes.

Le pèlerinage de Saint-Spire à Corbeil.

Le chemin de fer de Paris à Creil et le pèlerinage de Notre-Dame de Pontoise.

Le pèlerinage de Drancy.

Le pèlerinage de Notre-Dame des Anges.


DÉCLARATION

Table des matières

L’auteur soussigné, voulant se soumettre entièrement au décret porté par la Sacrée-Congrégation et renouvelant la déclaration qu’il a faite précédemment, remet purement et simplement son currage au jugement du Saint-Siége et à la correction de l’Eglise catholique, apostolique et romaine, dont il est et veut rester à jamais le fils très-soumis.

Paris, 18 septembre 1874.

Saint-Denis, le tombeau et la basilique.

Table des matières

Il est temps de revenir aux corps sacrés des martyrs pour voir comment, le Seigneur les a gardés et de quels honneurs il les a entourés. Nous les avons laissés ensevelis à six milles de Paris dans un champ appartenant à une païenne nommée Catulla qui ne tarda pas à se convertir. Quand la moisson qui avait dérobé aux recherches des persécuteurs la sépulture des saints eût été recueillie et que la paix eût été, pour quelques temps du moins, rendue à l’Eglise, Catulla fit élever un mausolée au lieu où ces restes précieux avaient été déposés .

Bien des contestations se sont élevées au sujet de l’emplacement de cette sépulture. En écartant les opinions qui n’ont aucune bonne raison en leur faveur, celle de Launoy qui place arbitrairement le tombeau de l’apôtre au lieu où s’élevait autrefois l’église de Saint-Denys-du-Pas, celle de Tillemont qui voit dans Chaillot, le Catulliacum ou Vicus Catulliacensis où les actes disent que les martyrs furent ensevelis, celle du P. Toussaint Duplessis qui cherchait cet endroit dans la rue qui porte à Paris le nom du saint évêque, nous sommes inévitablement conduits à la ville qui, depuis le septième siècle au moins s’appelle Saint-Denis, et qui se nommait auparavant Catulliacum du nom de cette femme qui y conserva, dans son domaine, les corps des saints martyrs. La distance de cette ville à la capitale est bien, à peu de chose près, celle qui est indiquée dans les Actes. Ce fut là, certainement, que sainte Geneviève assez voisine encore du temps de saint Denis se rendit fréquemment en pèlerinage, là qu’elle fit élever, pour honorer le tombeau du martyr, une petite église dont le roi Dagobert devait, plus tard, faire une superbe basilique. Toutefois, il serait difficile d’affirmer avec une entière certitude que la sépulture primitive de saint Denis ait été précisément à la place même où s’élève la basilique.

Qu’on se représente, pour se faire une idée de l’ancien Catolacum ou Catulliacum, une vaste plaine marécageuse séparée en deux par la voie romaine qui allait de Paris à Pontoise et qu’on trouve mentionnée, dans l’Itinéraire d’Antonin, sous le nom de Strata. A gauche, en venant de Lutèce, on rencontrait d’abord un petit village qui est devenu plus tard Saint-Denis de l’Estrée, de Stratâ ; plus loin, sur la droite, un autre village, ou plutôt une propriété, villa, appartenant à Catulla. Suivant certains auteurs, la sépulture primitive des martyrs aurait été sur le territoire de Saint-Denis de l’Estrée, où Catulla pouvait avoir un champ séparé de sa propriété par la voie romaine. Il est certain qu’il y eût là, jusqu’au dix-huitième siècle, une église de ce nom. Le témoignage de l’auteur anonyme des Gestes de Dagobert qui ne jouit pas d’une grande autorité a donné naissance à cette opinion. Selon lui, ce monarque fit élever sa basilique à quelque distance de l’église bâtie par sainte Geneviève et non pas sur son emplacement, il y fit prendre les corps des martyrs qui y reposaient et leur donna le nouveau temple pour asile comme un monument plus digne de leur gloire. Cependant, l’opinion la plus commune et la mieux appuyée croit que la basilique actuelle qui remplace au même lieu celle de Dagobert est située sur le terrain du champ de Catulla, à l’endroit où elle avait fait construire le mausolée qui servit de tombeau aux saints martyrs.

La piété des fidèle, ne tarda pas à se manifester par de fréquentes visites au monument, qui commencèrent bien avant les premières invasions des Francs et durèrent tout le temps de la domination romaine. Elles furent, dès ce moment, récompensées par de nombreux miracles. Le tombeau qu’avait élevé Catulla dura jusqu’aux jours du roi Clovis. A cette époque, il était en ruines, soit qu’il eût été ravagé dans les guerres de la conquête franque, soit que le temps déjà eût eu raison de sa construction peu solide apparemment.

Sainte Geneviève qui vivait alors avait une très-grande dévotion pour les saints de son pays, elle comptait qu’ils ne laisseraient pas leur œuvre inachevée, et que leur intercession obtiendrait du Seigneur l’entière conversion des Gaulois et des Francs. Nous l’avons déjà vue au tombeau de saint Martin de Tours , mais celui de saint Denis était bien plus à sa proximité et nous savons par l’auteur anonyme de sa vie qu’elle s’y rendait souvent en pèlerinage. Elle partait de Paris avec quelques pieuses compagnes bien avant l’aurore, surtout en hiver; elle portait alors un flambeau pour se diriger dans sa route. Les peintres et les sculpteurs du moyen-âge n’ont pas négligé ce détail, ils ont même volontiers mêlé la légende à l’histoire et nous ont montré la sainte tenant à la main le flambeau que le démon cherchait à éteindre. Dans une statue de la sacristie du lycée Bonaparte, le malin esprit s’est placé sur l’épaule de sainte Geneviève, mais de l’autre côté se tient l’ange protecteur de la lumière et de l’âme de la sainte.

Geneviève était affligée cependant de voir qu’il n’y eut pas une église sur le tombeau de l’apôtre de Paris. Elle voulait qu’on en fit une. Elle en parla à quelques prêtres de la ville qui lui objectèrent qu’il n’y avait pas de chaux dans le pays. Mais, le prêtre Génésius en ayant découvert comme par miracle, sur les indications de sainte Geneviève, on commença de suite les travaux et, grâce à de nombreux prodiges opérés à la prière de la sainte, l’œuvre fut terminée en 496.

Les années qui suivirent la mort de Clovis furent troublées par les guerres de ses fils et ne durent pas être favorables au sanctuaire qu’avait élevé sainte Geneviève. On y venait cependant de toutes les Gaules. Saint Marius, abbé de Bodane, y arriva vers cette époque avec le sénateur Agricola. Il y tomba malade, mais ce fut une épreuve passagère, car il eut un songe dans lequel saint Denis lui apparut et il se trouva subitement guéri.

Autant la bénédiction de Dieu se répandait visiblement sur ceux qui s’approchaient avec respect du sanctuaire des saints martyrs, autant sa vengeance était prompte contre ceux qui ne le respectaient pas. Grégoire de Tours raconte qu’un officier de l’armée de Sigebert alors en guerre avec-Chilpéric, tenté par une cupidité sacrilége, déroba un voile tissu de soie et d’or qui recouvrait le saint tombeau. Un instant après, son domestique se noya en traversant la Seine, et deux cents livres d’or qu’il avait dans sa barque furent englouties avec lui. L’officier effrayé courut remettre à sa place le voile qu’il avait pris; il n’en mourut pas moins dans l’année. — Un autre soldat voulut dérober une colombe d’or suspendue au-dessus du tombeau; ce devait être, selon toute apparence, le vase sacré qui contenait les saintes espèces, car telle était la forme qu’on lui donnait alors. A peine fut-il monté sur le tombeau, que les deux pieds lui glissèrent à la fois; il tomba sur sa pique, qui le traversa de part en part.

L’église de Saint-Denis était déjà le centre d’une communauté de religieux riche et florissante. Une noble dame, nommée Théodetrude, lui fit don de trois terres importantes, à condition que son nom serait inscrit sur le livre de vie de l’abbaye et qu’elle serait ensevelie dans l’église, honneur qui était réservé aux évêques et aux grands personnages.

En l’année 580, tandis que le roi Chilpéric était au palais de Brissacum, entre Paris et Soissons, un enfant de quatre mois qu’il avait eu de Frédégonde vint à mourir. Le roi fit porter son corps à Saint-Denis et demanda qu’il y fut enseveli. C’est à cette lointaine époque de notre histoire que les sépultures royales ont commencé à venir se placer sous la protection du premier évêque de Paris; ainsi fut ouverte cette marche funèbre où tant de princes et de monarques allaient suivre cet enfant royal dans les caveaux de Saint-Denis, pour y dormir du sommeil de la mort.

Clotaire II, en 589, fit don au monastère d’un domaine considérable. Mais ce fut surtout son fils, Dagobert, qui signala sa piété envers saint Denis par des largesses inouïes. Ses libéralités dépassèrent tout ce qu’on avait vu et laissèrent à jamais un souvenir reconnaissant dans les annales de l’abbaye. Dom Félibien, dans son histoire, ne trouve pas d’expressions pour exprimer la magnificence de Dagobert. Non-seulement il fit construire la maison abbatiale, la dota de très-beaux revenus, lui fit donner cent têtes de bétail, et lui en assura autant chaque année, mais il prodigua ses trésors pour l’érection de la superbe basilique qui dut remplacer l’église bâtie par sainte Geneviève.

Les circonstances auxquelles se rattache la fondation de la royale abbaye de Saint-Denis ont été religieusement consignées par l’auteur anonyme, mais contemporain, qui a écrit les Gesta Dagoberti. Elles sont intéressantes et curieuses au point de vue de la légende et des mœurs historiques, et méritent d’être racontées.

Le fils de Clotaire II et de la pieuse reine Bertrade n’était pas encore monté sur le trône qu’il devait illustrer par ses exploits. Il était jeune, dans toute l’ardeur de sa nature généreuse; c’était en l’année 615. Il y avait ce jour-là grande chasse à courre dans les forêts voisines de Paris. Un magnifique cerf était lancé ; la meute depuis plusieurs heures poursuivait le noble animal, qui avec une agilité étonnante se dérobait à leurs atteintes. On touchait au Vicus Catulliacus. Le cerf s’élance à travers la rue du village, trouve toute grand ouverte la porte de la chapelle que sainte Geneviève avait élevée sur le tombeau de saint Denis, s’y précipite, et dans cet asile, fait tête aux chiens, les tient à distance jusqu’au moment où Dagobert y arrive. Le jeune prince se persuada que les célestes patrons de l’oratoire avaient pris sous leur protection l’hôte innocent des bois, il fit respecter le droit d’asile en sa faveur, et le laissa aller sain et sauf.

Il allait venir bientôt lui-même chercher un abri contre la colère de son père dans l’inviolabilité de la sainte demeure. Un ministre de Clotaire II, Sadrégisèle, duc d’Aquitaine, ose insulter un jour le jeune Dagobert. Le Mérovingien, la rage dans le cœur, ne trouve aucun moyen de se venger sur l’heure, tant est grand le crédit du ministre. Il dissimule, paraît avoir tout oublié ; et un jour que Clotaire II est absent, il invite à sa table Sadrégisèle, qui eut l’imprudence d’accepter et qui reçut un châtiment pire que la mort. Qu’on se figure le ministre fouetté au sang par les serviteurs de Dagobert, puis tondu et rasé, ce qui était la pire de toutes les humiliations, et chassé honteusement du palais. L’imprudent jeune homme n’avait écouté que son ressentiment et s’était bien gardé de prendre avis de son gouverneur, saint Arnoul, évêque de Metz, pour cette folle équipée. Quand le roi vit en quel état on avait mis son malheureux favori, sa fureur n’eut plus de bornes. Il fit appeler sur l’heure le jeune prince, disposé à lui infliger un châtiment exemplaire. Mais Dagobert n’eut garde d’obéir, et s’enfuit à toute bride au Vicus Catulliacus, où il s’enferma dans la chapelle de saint Denis. Là, prosterné sur le pavé, il implora l’assistance du glorieux patron des Gaules. Sa prière fut entendue. Le sommeil ferma ses yeux, et trois personnages vêtus de blanc lui apparurent dans une auréole de lumière. L’un d’eux prit la parole et lui dit. «Jeune Franc, nous sommes les serviteurs du Christ, Denis, Rustique et Eleuthère. Tu sais que nous avons souffert le martyre pour son nom, et que nos corps reposent en ce lieu jusqu’ici trop négligé. Si tu t’engages à glorifier notre tombeau et notre mémoire, nous te délivrerons du péril et nous serons toujours tes intercesseurs auprès de Dieu.» Dagobert se réveilla et promit avec joie de s’employer tout entier à glorifier les saints tombeaux. Les messagers de Clotaire arrivèrent un instant après pour s’emparer du fugitif, mais une force invisible les arrêta sur le seuil du saint asile. Le roi y vint lui-même, éprouva la même résistance et demeura cloué au sol. Son cœur s’adoucit en présence d’un tel prodige, il pardonna au coupable, et put entrer dès ce moment dans la chapelle miraculeuse, où il vint s’agenouiller auprès de son fils sur la tombe des saints martyrs.

En reconnaissance d’un si grand bienfait, Dagobert crut devoir un temple magnifique à l’honneur de saint Denis et de ses compagnons, et rien ne fut épargné pour le rendre tel. S’il faut en croire les anciens écrivains, ce fut une vraie merveille. Aimon rapporte que l’église de Dagobert surpassait en magnificence toutes celles qui existaient dans les Gaules. C’étaient des colonnes de marbre qui en soutenaient les voûtes, des dalles de marbre qui-en formaient le pavé. Les murs à l’intérieur n’étaient point recouverts de peintures ou de mosaïques; un nouveau genre de décoration leur était appliqué ; c’étaient de magnifiques tentures de fines draperies tissues d’or et de soie qui les recouvraient entièrement .

Il est difficile de dire avec précision ce qu’on put faire en ces âges de décadence, même avec le plus grand désir d’élever un superbe monument. L’architecte ne reproduisait alors que les formes les plus défectueuses et les plus lourdes du style romain. Si les murs avaient été bien remarquables, il est probable qu’on n’eût pas été obligé de les couvrir de tapisseries. Le peu de durée qu’eut l’édifice ne nous donne pas l’idée d’une construction bien magnifique. Il est à croire, toutefois, que l’autel et le tombeau de saint Denis, dont les décorations avaient été confiées à saint Eloi, furent bien supérieurs au monument. Eloi était un habile orfèvre. La description que saint Ouen nous a laissée du travail de son ami marque une œuvre d’une sérieuse valeur. C’était, au rapport du saint évêque, un tombeau de marbre, construit dans la forme des autres tombeaux; il se terminait par un dôme soutenu sur des colonnes. La façade en était très-riche, l’or et les pierreries en rehaussaient l’éclat. L’autel placé en avant, aux pieds des saints martyrs, était revêtu d’une boiserie couverte de feuilles d’or d’où sortaient une multitude de pommes d’or entremêlées de perles; le haut de l’autel était recouvert d’argent. Il n’y avait rien de plus beau dans aucune église.

La basilique eut, au dire de la légende, l’insigne honneur d’être consacrée de la main de Notre-Seigneur, comme le furent plus tard celles d’Einsidlen et de Notre-Dame-de-Vaux en Poitou.

La psalmodie y fut réglée comme à Saint-Martin-de-Tours et comme à Saint-Maurice-du-Valais. On avait reçu des reliques de ces deux saints; une maison attenante au monastère fut construite pour les recevoir, et l’on bâtit en même temps un hôpital pour les pèlerins.

Toutes ces largesses avaient bien mérité à Dagobert l’honneur qu’il réclama d’être enseveli à Saint-Denis auprès du tombeau des saints martyrs, où Nanthilde, son épouse, vint le rejoindre quelques années après. Elles lui valurent quelque chose de mieux encore, au dire des chroniqueurs. Le salut du monarque, dont la vie n’avait pas toujours été exemplaire, eût été fort compromis, si saint Denis ne l’eût tiré d’affaire. Ces données légendaires se sont conservées fidèlement: elles sont reproduites dans le tombeau de Dagobert, monument très-curieux du treizième siècle qu’on voit encore aujourd’hui dans la basilique de Saint-Denis. On y voit l’âme du roi, sous la figure d’un enfant couronné, entraînée dans une barque par les démons qui la maltraitent; elle est arrachée, de leurs mains par les saints martyrs, qui l’enlèvent dans un linceul et l’emportent vers les cieux.

Au temps où Pépin le Bref écartait du trône les rois fainéants de la dynastie mérovingienne, la France reçut, en la personne d’Etienne II, la première visite pontificale. Le pape s’était fixé à l’abbaye de Saint-Denis. Il y tomba malade, et bientôt on désespéra de ses jours. Mais, comme il le raconte lui-même dans une de ses bulles, il se fit porter dans l’église. Il y eut un songe dans lequel il vit saint Denis lui apparaître avec les deux apôtres Pierre et Paul. «Le bienheureux Denis s’approcha de moi, dit-il, ayant en main une palme et un encensoir, et il me dit: «La

«paix soit avec toi, mon frère, ne crains rien; tu ne

«mourras pas avant d’être retourné à ton siège,

«lève-toi, car tu es guéri. Tu devras dédier cet autel

« à Dieu en l’honneur de ses apôtres Pierre et

«Paul que tu vois ici, et y célébrer ensuite des messes

« en actions de grâces.» Je me levai en effet entièrement guéri, et pus accomplir ce qui m’avait été prescrit.»

Dans la messe qu’il célébra, le pape donna l’onction royale à Pépin, à Berthe son épouse, et à ses deux fils Charles et Carloman. L’abbé de Saint-Denis était alors Fulrad, homme d’action et d’une grande influence, qui tient sa place dans l’histoire et qui avait joué un rôle considérable dans l’élévation de Pépin au trône. Avec l’aide du nouveau monarque, l’abbé entreprit de faire reconstruire la basilique: l’œuvre de Dagobert déjà touchait à sa ruine. On ne conserva qu’une faible partie des anciennes murailles, par respect pour la consécration divine qui leur avait été donnée, disait-on. Comme on tenait cette fois à faire un monument durable, on bâtit lentement, et le roi mourut bien avant que l’église fut achevée. Chef d’une nouvelle race qui avait chassé du trône les Mérovingiens, il n’en voulut pas moins reposer auprès d’eux à l’abri des murs du sanctuaire de Saint-Denis. Toutes les rivalités disparaissent devant la mort. Par un acte d’humilité chrétienne, le monarque demanda d’être enseveli au seuil de la porte, la face tournée contre terre. Ses vœux furent exaucés, et son corps demeura à cette place jusqu’au jour où saint Louis le fit porter dans le chœur, auprès des restes mortels des autres rois.

Quelques années plus tôt, le fameux Charles Martel, bien qu’il ne fut que maire du palais, avait eu les honneurs d’une sépulture royale à Saint-Denis. Sa victoire sur les Sarrasins l’en rendait bien digne. Elle eut dû pareillement recommander sa mémoire auprès de ses contemporains; mais, en certaines circonstances, le vainqueur avait méconnu les droits de l’Eglise, le peuple d’alors était trop religieux pour l’oublier aisément. On racontait que saint Eucher, ayant obtenu de visiter le séjour des damnés, y avait reconnu Charles Martel; on disait encore qu’on avait ouvert son tombeau quelques années après sa mort, et qu’on avait vu son âme en sortir sous la forme d’un grand dragon noir. La postérité a été plus indulgente envers l’illustre maire du palais: elle a placé son nom au premier rang parmi les héros chrétiens.

Charlemagne poursuivit et termina avec Fulrad l’œuvre commencée par son père. Sous l’action du grand monarque, l’architecture a, comme tous les arts, semblé prendre une vie nouvelle. Le monde a fait effort pour s’arracher aux derniers éléments de la barbarie. Des maîtres intelligents ont rapporté d’Italie les principes de l’architecture lombarde, ils en ont fait l’application à Saint-Denis avec un véritable succès.

La nouvelle basilique, étant achevée, fut consacrée en présence du roi, le 24 février 775. Il ne reste plus aujourd’hui de l’œuvre carlovingienne que quelques piliers qui se trouvent vers le milieu de la crypte.

Le culte de saint Denis était de plus en plus florissant; de nombreux pèlerinages témoignaient de la confiance et de la piété des populations chrétiennes, en même temps que les miracles se multipliaient au tombeau du saint martyr.

Un seigneur, nommé Gondebaud, avait été complice du meurtre de saint Lambert que le comte Dodon avait fait lâchement assassiner. La vengeance divine ne perdait pas de vue les meurtriers. Gondebaud était en proie au remords; il avait été frappé subitement d’un mal qui l’avait rendu boiteux. Déjà il était allé en pèlerinage à Rome pour l’expiation de son crime. Il vint à Saint-Denis, y fut miraculeusement guéri et y recouvra la paix. Touché de la grâce, il voulut se consacrer au Seigneur, il fut reçu dans le monastère et il en devint abbé.

Les reliques de saint Denis étaient, comme on doit bien le penser, l’objet de la plus haute vénération. Charlemagne ne voulut pas s’engager dans son expédition de l’année 796 contre les Saxons, sans en être accompagné. Ceux qui avaient le bonheur d’en obtenir quelques parcelles estimaient avoir reçu un trésor incomparable. Ce fut avec des transports de joie et un enthousiasme indescriptible qu’on accueillit à l’abbaye de Fleury celles que Boson, son abbé, y apporta. L’huile de la lampe qui brûlait devant le saint tombeau était miraculeuse. Une femme d’Angers, nommée Doctrude, était aveugle: elle en mit quelques gouttes à ses yeux et recouvra la vue.

Il faut se contenter d’effleurer ces faits trop nombreux pour qu’il soit possible de les citer. Charles le Chauve a succédé à Charlemagne. Hilduin, l’auteur des Aréopagitiques, est abbé de Saint-Denis. Les Normands ont envahi nos contrées; ils approchent de Paris. Hilduin se hâte d’emporter les saintes reliques à l’abbaye de Ferrières; il reconnaît bientôt qu’elles n’y sont pas en sûreté et le précieux trésor est dirigé vers une destination qui nous est inconnue. Hilduin meurt à Soissons en 842, il est enseveli dans l’église de Saint-Médard. Quatre ans après sa mort, les Normands se présentent de nouveau aux portes de Paris. Charles le Chauve, qui a fait fortifier l’église et l’abbaye de Saint-Denis, y vient chercher asile. Les barbares n’osèrent pas en approcher. Mais les religieux avaient eu peur que leur église ne fût incendiée comme celles de Paris; ils avaient pris leurs précautions pour sauver les reliques et les avaient portées à Nogent-sur-Seine. L’abbaye, d’ailleurs, n’était pas si bien défendue qu’elle fût imprenable. En 865, elle tomba au pouvoir des Normands, fut saccagée et dépouillée de tout ce que les religieux n’avaient pas mis hors de l’atteinte des barbares.

A la dernière apparition des Normands, en 887, ce fut à Reims qu’on alla chercher un refuge avec les châsses des saints martyrs. L’archevêque Foulques accueillit les fugitifs. Ils demeurèrent trois ans chez lui et fondèrent une abbaye qui prit le nom de leur patron. L’abbé de Saint-Denis, Robert, fut le parrain de Rollon, quand le chef des hommes du Nord consentit à recevoir le baptême à Rouen. Les Normands convertis réparèrent d’ailleurs leurs pillages d’autrefois par les libéralités qu’ils firent aux églises et par leur empressement à bâtir des monuments religieux.

La plupart des rois ou empereurs de la seconde race avaient été, comme leurs prédécesseurs de la-dynastie mérovingienne, ensevelis à Saint-Denis; Hugues Capet, qui fonda la troisième race, y reçut aussi la sépulture.

Quelque temps après, vers l’an 1050, il y eut, au sujet du corps de saint Denis, un curieux débat entre les Allemands et les Français. Les religieux du monastère de Saint-Emmerand, près de Ratisbonne, avaient, en creusant des fondations, trouvé un corps qu’ils prétendirent — on ne sait trop pourquoi — être celui de l’apôtre de Paris. Les moines de Saint-Emmerand affirmaient que les restes de saint Denis l’Aréopagite avaient été autrefois apportés chez eux, qu’ils les avaient gardés et soigneusement cachés. Comme à cette époque la question de l’Aréopagitisme avait pleinement triomphé en France, grâce au livre d’Hilduin, et que la question n’était plus même discutée, si les prétentions des moines étaient fondées, la France se trouvait par là même dépossédée de son patron . Le fait fut accepté dans toute l’Allemagne, spécialement par l’évêque de Ratisbonne et par l’empereur Henri II qui se rendit en cette ville pour y assister à la reconnaissance solennelle des reliques. Il paraît même que le pape Léon IX était sur le point d’y aller. Cependant les ambassadeurs du roi de France, qui avait été invité, représentèrent à l’empereur qu’il serait prudent d’envoyer tout d’abord à l’abbaye de Saint-Denis voir si les reliques du saint patron n’étaient pas dans leur tombeau. L’empereur se décida, sur l’avis du pape, à suivre ces conseils, et fit partir des envoyés chargés d’éclaircir cette affaire.

Il fut décidé qu’on procéderait à l’ouverture publique des châsses des saints martyrs. L’abbé Hugues convoqua pour le 7 juin les évêques et les grands du royaume, l’évêque de Ratisbonne et les religieux de Saint-Emmerand. La cérémonie eut lieu en présence d’un nombre prodigieux de princes, de prélats et d’abbés. Les trois châsses d’argent furent, à l’issue de l’office, apportées devant le frère du roi, les seigneurs et les évêques. L’intégrité des scellés ayant été constatée, on les brisa, et, dans les châsses ouvertes, les trois corps furent trouvés intacts. Celui de saint Denis enveloppé dans un tissu qui tombait en poussière — tant il était vieux — exhalait une suave odeur. Le roi avait donné un voile de pourpre dans lequel il fut enveloppé de nouveau: une procession solennelle avec les châsses eut lieu dans l’église. Le roi, après s’être confessé, y vint faire son pèlerinage et rendre grâces à Dieu. L’acte du procès-verbal déposé dans les châsses portait, entre autres signatures, celles de Guy, archevêque de Reims; de Robert, archevêque de Cantorbéry; d’Imbert, évêque de Paris; d’Elinand de Laon, de Beaudoin de Noyon, des abbés de Saint-Denis, de Marmoutiers, de Fécamp, etc. Pour le moment, les religieux de Saint-Emmerand durent abandonner la partie, mais ils devaient renouveler plus tard leurs prétentions en 1385.

Saint-Denis avait atteint l’apogée de sa grandeur; il allait s’y maintenir longtemps encore. Nulle part on n’eût su voir un plus brillant concours de prélats, de rois et de papes. Sous le seul règne de Louis VI, on n’y compta pas moins de six papes. Trois d’entre eux y célébrèrent les fêtes de Pâques. Pascal II ouvrit la marche pontificale, en 1106. Il était venu en France demander assistance contre l’empereur d’Allemagne. Les ambassadeurs du roi, parmi lesquels se trouvait le célèbre Suger, le reçurent au prieuré de la Charité-sur-Loire. Quelque temps après, le souverain Pontife était au tombeau de saint Denis, y répandait ses prières et ses larmes et demandait comme une faveur qu’on lui donnât quelques fragments des vêtements du saint martyr.

En l’année 1124, eut lieu à Saint-Denis la première levée d’oriflamme dont il soit fait mention dans l’histoire. L’empereur Henri V d’Allemagne avait déclaré la guerre à Louis le Gros. Le roi fit appel à ses milices et à ses communes et se trouva bientôt à la tête de deux cent mille hommes. Après avoir communié à Notre-Dame, Louis VI se rendit à Saint-Denis, suivi d’un nombreux cortége.

L’oriflamme qu’il venait y prendre était une très-ancienne bannière appendue dans le chœur au-dessus des châsses des trois martyrs. «C’était, d’après l’inventaire de dom Doublet, un étendard d’un sandal épais, fendu par le milieu en forme de gonfanon, fort caduque, enveloppé d’un bâton couvert de cuivre doré et un fer longuet aigü au bout.» On en a donné des descriptions quelque peu différentes, et cela se conçoit: l’étendard s’usait; il fallait remplacer tantôt la hampe, tantôt l’étoffe, qui d’ordinaire était de couleur écarlate, semée d’étoiles d’or, taillée en trois pointes avec des houppes vertes. L’oriflamme était comme le palladium de la France. On ne sait rien de son origine. Quelques écrivains, pour expliquer le respect qu’on avait pour la sainte bannière, ont dit qu’elle était venue du ciel..

Suger, qui, depuis deux ans, était abbé de Saint-Denis, la bénit en récitant une oraison qu’on trouve encore dans un antique manuscrit de l’abbaye; il la remit au roi qui, après la messe, la confia au plus vaillant chevalier de son armée, sans doute au comte du Vexin; c’était son privilège, et les rois de France, quand ils la portèrent eux-mêmes, le firent à ce titre; car le Vexin ne tarda pas à être annexé à la couronne. Celui qui reçut l’oriflamme fit le serment de la défendre au péril de sa vie et de la rapporter au lieu où il l’avait prise. Le roi sortit de la basilique au milieu des acclamations des hommes d’armes et du peuple: «Montjoye et Saint-Denys!» Ce fut désormais le cri national, le cri de guerre, d’allégresse et de victoire.

L’empereur d’Allemagne qui avait déjà envahi la France, n’attendit pas que l’armée du roi l’eût atteint, et se retira précipitamment. Louis VI revint à Saint-Denis où, depuis son départ, on avait prié jour et nuit en présence des saintes reliques exposées; il y rendit de solennelles actions de grâces et voulut reporter lui-même, sur ses épaules, dans leurs sanctuaires, les châsses des saints protecteurs de son royaume.

Suger, depuis qu’il était abbé, travaillait avec l’énergie de sa volonté et la prudence de ses vues à la réforme devenue nécessaire de son abbaye. Ayant réussi dans cette œuvre importante, il en voulut entreprendre une autre. La basilique de Pépin et de Charlemagne ne répondait plus ni au goût de l’époque ni aux magnificences des cérémonies pontificales qu’on avait à y célébrer souvent. Suger en avait jugé ainsi lorsque le pape Innocent II, en 1131, y présidait aux fêtes de Pâques. Il songea donc à la faire reconstruire entièrement. Il fit venir de toute l’Europe des ouvriers de toutes sortes, tailleurs de pierres, charpentiers, fondeurs de vîtres, orfèvres, etc. et l’on se mit à l’œuvre. On voulait aller vite et terminer promptement. En sept années, de 1137 à 1144, on avait agrandi tout l’édifice, construit le chevet avec ses neuf chapelles, élevé le transept et commencé les quatre tours angulaires de ses extrémités. Derrière l’autel, au chevet de l’église, un mausolée avait été construit pour recevoir les châsses des martyrs qui jusque-là étaient restées dans la crypte. L’autel de porphyre gris, avec une table d’or, toute couverte de pierreries, était d’une magnificence exceptionnelle. Une première consécration, en l’année 1140, avait été donnée au monument, en présence du roi, par Hugues, archevêque de Tours, et par Manassès, évêque de Meaux. Il en reçut une seconde plus solennelle en 1147. On y ouvrit les châsses d’argent, les saintes reliques furent portées en procession et déposées ensuite dans le nouveau mausolée. Suger parle beaucoup dans ses lettres de la magnificence de son œuvre, du choix des matériaux et des riches ornements qui la décorent. Il paraît toutefois qu’il sacrifia trop la solidité de l’édifice à l’éclat de l’ornementation. Les fondations étaient mauvaises. La façade surtout était une pauvre construction qui ne pouvait durer; mais les verrières étaient superbes, beaucoup de merveilleux travaux, des œuvres d’art, des ciselures en fer, en argent et en or, produisaient un coup d’œil extraordinaire. Pourtant la nouvelle basilique, à part le narthex et les bas côtés de l’abside, n’avait de vie que pour cent ans.

En attendant, les grandes cérémonies, les réceptions royales et pontificales, les levées d’oriflamme, les sépultures des rois, les processions avec les châsses, s’y faisaient beaucoup mieux. Il y avait assez d’espace pour qu’on pût y déployer toute la pompe religieuse. Dans les calamités publiques, les saintes reliques étaient portées en procession et la confiance des populations chrétiennes était souvent récompensée par des faits miraculeux. L’historien de Philippe- Auguste en rapporte plusieurs exemples. Le fils du roi étant tombé dangereusement malade, on apporta les reliques de saint Denis à Saint-Lazare, où l’évêque de Paris vint les recevoir. Pour la première fois, en cette circonstance, le saint-clou que Charles le Chauve avait donné à l’abbaye accompagna les châsses. On fit toucher au jeune prince les saintes reliques, et il se trouva guéri.

Il est encore fait mention de la résurrection d’un enfant qui eut lieu vers cette époque. Cet enfant, qui venait de mourir le jour de la fête de saint Denis, fut porté à l’église et mis sur l’autel. Il se leva un instant après, plein de vie, en présence de toute l’assistance. Le pèlerinage était, on le conçoit, dans toute sa splendeur. Dix lampes brûlaient nuit et jour devant les châsses, et l’affluence y était toujours très-considérable. L’abbaye, d’ailleurs, était devenue, depuis la réforme de Suger, un foyer de vie chrétienne et de charité évangélique. Les immenses richesses qu’elle possédait recevaient le plus noble emploi et soulageaient d’innombrables misères, en ces jours où les inondations, les guerres, les maladies et les famines faisaient tant de malheureux.

La Seine ayant débordé d’une façon terrible en l’année 1233, les châsses furent portées en procession et le fleuve aussitôt rentra dans son lit. Mais il y eut un accident qui plongea tout le monde dans une indicible stupeur: le saint-clou tomba par terre et fut dérobé par une femme qui le cacha dans l’intention de le garder. Ce fut une désolation générale, à laquelle succéda une joie universelle, quand, poussée par le remords, celle qui avait commis le vol, se décida à rendre la sainte relique. Il y eut des fêtes publiques auxquelles prirent part la reine Blanche et saint Louis, qui vint lui-même à Saint-Denis pour y rendre grâce à Dieu.

Cependant toutes les constructions de Suger avaient eu besoin déjà d’être reprises ou consolidées. L’abbé Eudes Clément s’était consacré tout entier à ce travail. L’art gothique était alors dans sa fleur la plus pure et l’œuvre fut conduite cette fois avec une rare perfection. L’abbaye avait atteint d’ailleurs le comble de la richesse. Les ressources ne manquaient pas. La construction fut continuée sous l’abbé Matthieu de Vendôme, qui éleva les travées de la nef voisines de la tribune, ajouta plusieurs chapelles, bâtit la haute tour du nord avec sa flèche et fit exécuter par Eudes de Montreuil un splendide jubé. Dans le même temps, saint Louis faisait rechercher les cendres des monarques et des princes ensevelis dans l’église. Plusieurs de ces royales dépouilles perdues dans les travaux et les remaniements du sol ne purent être retrouvées; on se contenta d’en marquer la place par des cénotaphes. C’est à partir de cette époque seulement que les statues tumulaires furent sculptées à la ressemblance des personnages dont elles couvraient les restes. L’ornementation de la basilique se poursuivit activement et demanda encore bien des années pour arriver à son entier achèvement.

Il serait trop long de mentionner ici les visites de saint Louis au sanctuaire et les libéralités dont il le combla. A l’occasion de la maladie qu’il fit à Pontoise, il y eut une procession des châsses où les religieux marchèrent nu-pieds. C’est à Saint-Denis que le monarque, avant de partir pour la Terre-Sainte, vint prendre l’écharpe et le bourdon du pèlerin. Il y reçut en même temps l’oriflamme des mains du cardinal Odon, légat apostolique. Six ans plus tard, à son retour en France, il vint y célébrer la fête du saint patron et ne manqua plus de le faire chaque année. Enfin, il y prit une dernière fois l’oriflamme,. avant sa dernière expédition en Orient; mais frappé déjà sans doute de la pensée qu’il ne reverrait plus la France, il fit son testament et le déposa entre les mains des prélats et de l’abbé de Saint-Denis.

Son fils, Philippe III, revint de cette croisade, rapportant, au milieu d’un deuil national sans exemple, le cercueil du saint roi avec ceux de quatre autres princes ou princesses. Les religieux allèrent au-devant du funèbre cortège et la basilique reçut ces morts illustres et donna asile à leurs cendres. En cette circonstance, un fait assez curieux se produisit, Les religieux de Saint-Denis, en vertu de leurs priviléges, refusèrent d’ouvrir leurs portes, parce que l’évêque de Paris se présentait vêtu des ornements pontificaux. Le roi dût attendre avec le prélat, qui dût, pour être admis, se dépouiller des insignes de sa dignité. Le corps de saint Louis fut inhumé près de Louis VIII et de Philippe-Auguste, derrière l’autel de la Trinité ; en attendant les honneurs de la canonisation qui allaient présenter bientôt ses restes mortels à la vénération des fidèles. La cérémonie de l’élévation eut lieu en 1298, à la grande joie du royaume. Un instant, il fut question de laisser le corps du saint roi à la Sainte-Chapelle; sa tête seule y fut conservée, le reste fut remis aux religieux de Saint-Denis.

Quelques années auparavant, le chef de saint Denis avait été extrait de sa châsse et mis dans un buste d’or par le cardinal Simon, légat apostolique, en présence du roi Philippe III. On avait donné beaucoup d’éclat à cette cérémonie, comme pour infliger un démenti public aux chanoines de Notre-Dame qui se vantaient, sans aucune raison sérieuse, de posséder les reliques du saint.

Une nouvelle levée d’oriflamme eut lieu en 1283: Philippe III y prit, avec l’étendard, le bâton du pèlerin. En 1315, Louis X leva aussi l’oriflamme pour marcher contre les Flamands. Puis, ce fut le tour de Philippe de Valois, en 1328; il gagna la bataille de Cassel et fit à Saint-Denis de grandes libéralités en témoignage de sa reconnaissance. Avec Charles V un règne glorieux s’ouvrit pour la France: Duguesclin qui toute sa vie avait guerroyé contre les Anglais et porté bien haut l’honneur de nos armés, fut enseveli à côté des rois dans les caveaux de Saint-Denis. Les débuts du règne de Charles VI furent assez heureux. Mais, après les fêtes du couronnement d’Isabeau de Bavière à la Sainte-Chapelle d’abord, à Saint-Denis ensuite, après plusieurs levées d’oriflamme et quelques succès accordés à nos armes, la démence du roi livra la France en proie aux factions et aux Anglais; elle plongea le royaume dans un abîme de maux, d’où l’on ne commença à sortir que par la protection signalée de Dieu qui suscita Jeanne d’Arc. L’héroïne avait déjà mené loin l’œuvre de la délivrance et infligé aux Anglais de sanglantes défaites, quand elle vint, à la suite d’une première attaque infructueuse contre Paris, trouver le roi Charles VII à Saint-Denis. Elle fit hommage de son armure au patron de la France et la déposa près des châsses des saints martyrs. Son épée s’y trouvait encore avant la Révolution.

A partir de ce moment, il n’est plus question de l’oriflamme. Elle a disparu tout à coup sans qu’on puisse savoir comment ni en quelle circonstance. Des historiens ont dit qu’elle avait été perdue à la bataille d’Azincourt; mais jamais les Anglais ne se sont vantés de l’avoir eue en leur possession, et quelque temps après ce désastre, on la mentionnait comme faisant toujours partie du trésor de la basilique. Toujours est-il que Charles VII ne fit jamais aucune levée d’oriflamme et que, pour la première fois, lors de son entrée à Paris, il porta la bannière blanche semée de fleurs de lis d’or.

Ce prince, après avoir reconquis son royaume presque tout entier, mourut en 1461, à Mehun-sur-Yèvre. Ses funérailles ont été minutieusement décrites et peuvent donner une idée de ce qu’étaient à Saint-Denis ces cérémonies funèbres. Le corps du roi ayant été embaumé fut enfermé en trois cercueils, de bois, de cyprès et de plomb. On avait fait préalablement une effigie qui reproduisait au naturel la figure du roi et qui fut mise sur un char étendue sur un lit de parade, la couronne en tête, avec tout l’appareil du costume royal. Une litière couverte de drap d’or reçut le triple cercueil et l’on se mit en marche vers Paris. Le cortége s’arrêta au prieuré de Notre-Dame des Champs, où l’on passa la nuit dans l’église au milieu des prières et des chants sacrés. Le lendemain, les chanoines, les prêtres, les religieux, l’Université, les compagnies de justice vinrent l’y chercher; et la procession présidée par Louis de Harcourt, patriarche de Jérusalem, se déploya le long des rues de la ville. On y comptait treize évêques ou abbés crosses. Le char qui portait la royale effigie était entouré de deux cents pauvres en habits de deuil avec des torches à la main. Venaient après vingt-quatre crieurs en habits de deuil, puis quatre hérauts d’armes qui précédaient la litière où reposait le corps du roi. Derrière marchaient tous les membres du Parlement en manteaux d’écarlate, puis les seigneurs et les princes du sang. Quand le convoi fut arrivé à Notre-Dame, l’effigie royale et le corps du monarque furent déposés au milieu du chœur dans une chapelle ardente. On chanta les vigiles; dans l’après-midi, la procession se remit en marche dans le même ordre. Les religieux de Saint-Denis qui venaient au devant d’elle, tous en chappes, la rencontrèrent au lieu dit la Croix penchée. L’église de Saint-Denis, comme celle de Notre-Dame, était entièrement tendue, par le haut, de toile bleue semée de fleurs de lis, par le bas, de velours noir; elle était éclairée par un luminaire qui formait autour de la nef un double rang de torches du poids de trois à quatre livres chacune. Le tour du chœur et le grand autel étaient garnis d’un nombre prodigieux de cierges.

Il était huit heures du soir quand le cortège entra dans l’église. On y chanta les vêpres. Les vigiles furent remises au lendemain; elles furent suivies de la messe, pendant laquelle, après l’offrande, le doyen de Notre-Dame, Thomas de Courcelles, docteur en théologie, fit l’oraison funèbre. La messe terminée, les princes du sang et les seigneurs se rendirent pour l’enterrement dans la chapelle royale où furent apportés le corps du roi et son effigie. A l’issue des cérémonies, le héraut cria à haute voix: «Priez Dieu pour l’âme du très-excellent, très-puissant et très-victorieux prince, le roy Charles VII de ce nom.» Puis il jeta sa masse d’armes dans la fosse, contre le cercueil; un moment après, il la retira en criant: «Vive le roy!» A l’instant, des cris et des acclamations lui répondirent: «Vive Louis, roy de France !»

Le nouveau monarque, dans sa dévotion dont les excès et les importunités durent fatiguer Dieu, la Vierge et les saints et dont ce n’est pas le lieu de justifier ici les excentricités, n’eut garde d’oublier saint Denis. Il eut recours à lui surtout dans la maladie dont il mourut. En même temps qu’il faisait apporter dans sa chambre toutes les reliques imaginables, qu’il appelait en toute hâte un grand saint, sur la présence duquel il comptait pour échapper à la mort et se mettre à l’abri de l’enfer dont il avait peut-être quelque raison d’avoir peur, il ordonnait qu’on fit une procession de Paris à Saint-Denis, pour faire cesser le mauvais vent de galerne qui l’incommodait fort. On ne saurait dire si le vent cessa ou non, toujours est-il que le roi mourut et qu’il alla rejoindre ses prédécesseurs à Saint-Denis!

Mais, comme le disait le vieux cri national: «Le roy est mort! Vive le roy!» et la joie ne tardait pas à faire place au deuil dans l’enceinte de la vieille basilique. Louis XII, après s’être fait sacrer à Reims, venait se faire couronner à Saint-Denis. C’était une coutume déjà établie non-seulement pour les reines, mais aussi pour les rois. Qu’on s’imagine quel mouvement, quel éclat et quelle vie apportaient à la basilique de pareilles solennités, où rivalisaient en magnificence princes, seigneurs et prélats. C’était surtout pour le trésor de l’église une source de richesses inouïes. Les insignes royaux, les couronnes d’or, les dons des souverains, les croix, les crosses, les. mitres, les vases sacrés, les reliquaires, ajoutaient incessamment de nouvelles merveilles aux merveilles du passé.

A peine François Ier eut-il reçu, comme son prédécesseur, la couronne royale dans la basilique qu’il fit préparer de nouvelles fêtes pour le couronnement de la reine, Claude de France. L’église, parée avec une magnificence inouïe, vit en cette circonstance le cardinal de Luxembourg, évêque du Mans, officier au milieu d’un nombre considérable d’archevêques et d’évêques. La reine, vêtue de soie et de pierreries, fit son entrée, conduite par les évêques de Toulouse et de Laon, accompagnée par les duchesses d’Alençon et de Vendôme, suivie d’un long cortége de grandes dames et de princesses. Un Te Deum solennel fit, au même moment, retentir les vieilles voûtes du temple. La reine, à genoux à l’entrée du chœur, reçut les onctions saintes de la main du cardinal qui lui remit ensuite avec les formules et les oraisons prescrites, la main de justice et l’anneau. Puis il commença la messe, assisté, comme diacre, de l’archevêque de Tours et de l’évêque de Beauvais, comme sous-diacre. A l’offrande, des dames présentèrent des pains dorés et argentés, du vin en un vase d’or et treize pièces d’or monnayé. La reine fit très-dévotement la sainte communion et la cérémonie se termina par la bénédiction que lui donna le cardinal.

Ainsi s’enchaînaient les unes aux autres, dans l’enceinte du vieux temple, les solennités tantôt tristes, tantôt joyeuses, avec une régularité qui en rendrait monotones les autres descriptions, bien que les funérailles de François 1er aient été d’une magnificence exceptionnelle. Ce prince avait pris cependant, à l’égard de l’abbaye, une mesure qui devait être fatale à la régularité des religieux. Il lui avait donné, dans la personne du cardinal de Bourbon, un abbé commendataire. Cet exemple ne fut que trop suivi. Ces prélats, grands seigneurs, qui ne résidaient pas et se contentaient de toucher les revenus de leurs gros bénéfices, négligeaient tous les soins du monastère. La discipline ne pouvait manquer d’en souffrir; le relâchement qui en résulta, ne fut que trop favorisé par la guerre civile et religieuse qui jeta le trouble dans les institutions et dans les vies, dans les personnes et dans les choses.

Le temps des épreuves avait commencé pour la basilique, pour l’abbaye et pour tout ce qui intéresse le culte de saint Denis. En 1563, les huguenots se rendirent maîtres de la ville et du monastère et dépouillèrent l’église de bon nombre d’objets précieux qui n’avaient pas été mis à l’abri de leurs atteintes. Le 10 novembre 1567, le connétable de Montmorency livra dans les plaines de Saint-Denis la bataille qui en a porté le nom et paya de sa vie la victoire qui resta à son armée. L’année suivante, Charles IX fit apporter à la Sainte-Chapelle les châsses des saints martyrs et celle de saint Louis et prescrivit une procession solennelle avec toutes les reliques pour obtenir que la paix fut rendue au royaume.

Bien du sang devait couler encore, bien des alternatives de succès et de revers, toujours désastreuses pour la France, allaient marquer ces tristes guerres, avant que la conversion d’Henri IV vint apporter la seule solution capable de sauver le pays. Ce fut l’église de Saint-Denis qui reçut l’abjuration du roi. Le 25 juillet 1593, le monarque s’y présenta dès le matin, suivi d’un immense concours de peuple. Les religieux allèrent le recevoir en aubes et sans chappes à la porte de la basilique; Henri de Navarre ne pouvant être encore qu’un pénitent aux yeux de l’Eglise. Seul, l’archevêque de Bourges, comme officiant, était en habits pontificaux, au milieu des évêques et des abbés rangés autour de lui. Quand le roi fut arrivé au seuil du parvis, l’archevêque lui demanda qui il était et ce qu’il voulait: «Je suis le roy,» répondit simplement Henri, qui demanda d’être reçu au giron de l’Eglise apostolique et romaine. Puis, se jetant à genoux, il fit sa profession de foi qu’il présenta signée de sa main à l’archevêque; après quoi, il entra dans la basilique où reposaient les cendres de ses aïeux.

L’ordre de saint Benoît tout entier avait été atteint dans sa discipline au milieu des guerres civiles qui désolaient la France. A diverses reprises, on avait essayé de remédier au mal; toutes les tentatives étaient restées impuissantes. L’abbaye de Saint-Denis avait ressenti comme les autres et plus encore peut-être l’influence pernicieuse des circonstances. Cependant, le prieur de l’abbaye de Sainte-Vanne, dom Didier de la Cour, vint à bout d’introduire dans son monastère une sérieuse réforme qui donna bientôt naissance à celle de la fameuse congrégation de Saint-Maur. Ce ne fut pas sans difficulté qu’on put la faire accepter à Saint-Denis; le cardinal de la Rochefoucauld y réussit enfin, grâce à l’appui que lui prêta Richelieu.

Louis XIV fut reçu fréquemment à Saint-Denis; il ne paraît pas, malgré cela, qu’il ait jamais eu beaucoup d’affection pour cette église. Il la dépouilla d’abord de son titre abbatial; puis, le 15 juin 1686, sur les instances de Mme de Maintenon qui venait de fonder Saint-Cyr et qui avait besoin d’argent pour ce nouvel établissement, il enleva à la basilique la. somme de 100,000 fr. dont elle était annuellement dotée, pour la donner à la maison de Saint-Cyr. Les Bénédictins en grand nombre quittèrent l’abbaye et se retirèrent au monastère de Saint-Maur.

Sous Louis XV, ce fut le monument qui eut à souffrir des inintelligentes modifications que lui imposa le mauvais goût de l’époque. L’autel des reliques fut refait à neuf et fut loin d’y gagner. On ne se fit aucun scrupule d’enfoncer plusieurs verrières pour donner plus de clarté à l’intérieur. Tout annonçait la décadence ou plutôt la catastrophe qui allait emporter avec la monarchie les grandeurs du passé. Déjà le corps de Louis XIV avait été conduit aux caveaux de Saint-Denis dans un appareil peu digne du grand roi. Ce fut bien pis pour son successeur qu’un simple carrosse de chasse y transporta. On avait déjà perdu le respect des rois. A voir la manière dont la fille aînée de Louis XV, Mme Henriette, fut conduite à sa dernière demeure, au milieu des rires et des folies des gens de la cour et de la populace, on eût dit qu’on s’essayait déjà à braver au convoi de cette jeune femme la sainteté de la mort et qu’on préludait aux horribles profanations de la Révolution.

«Dieu avait juré par lui-même de châtier la France.» Dans la nuit du 11 au 12 septembre de l’année 1793, les commissaires de la Convention arrivaient à Saint-Denis, se faisaient ouvrir les portes du trésor et organisaient, en présence de la municipalité, le pillage des dix armoires qui contenaient d’innombrables merveilles dues à la magnificence de cinquante-huit générations royales. Ce fut à pleines brassées qu’on enleva, pour les jeter dans les fourgons de la Convention, les crosses, les croix, les ostensoirs, les calices, les ciboires et les reliquaires d’or et d’argent. Les œuvres incomparables de l’art des vieux siècles, les châsses ciselées émaillées et incrustées de pierreries, les manuscrits sur vélin revêtus d’ivoire et d’or, les métaux damasquinés et constellés de perles, les couronnes et les sceptres d’or, les coupes de cristal de roche, d’agathe et de porphyre, les camées et les onyx, les ornements de velours et de brocart, les chappes gemmées brochées d’or et de soie, avec des rinceaux de perles fines, les tissus qu’avaient brodés des reines, les objets précieux par leur antiquité et par leurs souvenirs, les vêtements du sacre de Louis XIV, l’épée de Jeanne d’Arc, la main de justice de saint Louis, la couronne, le sceptre et l’épée de Charlemagne, la chaise romaine en bronze de Dagobert: tout fut entassé pêle-mêle sur les chariots; et la municipalité de Saint-Denis accompagna jusqu’à Paris les trésors qu’on enlevait à son église, non pour protester contre la spoliation, mais pour y applaudir et pour faire parade de civisme en jetant publiquement l’insulte aux reliques des saints.

Tous ces trésors artistiques et sacrés vinrent échouer à la Monnaie; quelques-uns seulement des plus curieux furent conservés et formèrent, plus tard, le Musée des souverains. Plusieurs des saintes reliques avaient été heureusement soustraites au pillage, grâce au dévouement d’un religieux, dom Varenflot, qui sut conserver, entre autres, une partie notable des corps des saints Denis, Rustique et Eleuthère.

La spoliation des richesses de la basilique n’avait été que le premier acte du drame de la profanation; un attentat inouï allait y mettre le comble. La Convention avait décrété que les monuments funèbres de Saint-Denis seraient détruits et que les cadavres royaux seraient exhumés. L’œuvre de destruction des tombeaux commença le 6 août 1794 et dura trois jours. Ainsi furent arrachés à leurs caveaux les corps des rois et des reines qui dormaient dans leur poussière séculaire, les uns réduits à des ossements desséchés, les autres tombés en putréfaction, exhalant une insupportable odeur, quelques-uns conservés et reconnaissables: Henri IV, Louis XIII, le premier avec sa barbe, l’autre avec ses moustaches, Louis XIV avec ses grands traits, mais le visage noir comme de l’encre. «Il était encore tout entier dans son cercueil, dit Chateaubriand. En vain, pour défendre son trône, il parut se lever avec la majesté de son siècle et une arrière-garde de huit siècles de rois; en vain son geste menaçant épouvanta les ennemis des morts, lorsque, précipité dans uno fosse commune, il tomba sur le sein de Marie de Médicis: tout fut détruit. Dieu, dans l’effusion de sa colère, avait juré par lui-même de châtier la France.»

Les lugubres travailleurs poursuivirent sans relâche, jusqu’au 26 octobre, leur sinistre besogne. La fosse commune où s’engloutissaient les royales dépouilles se trouvait au nord de l’église, dans un terrain connu sous le nom de cimetière de la Glacière. auquel était autrefois contiguë la splendide chapelle en rotonde des Valois, détruite en 1719. Plus tard, en 1817, ce sol, qui contenait les restes de trois dynasties souveraines, fut religieusement fouillé, et les cendres royales furent, avec de grands honneurs, rendues aux caveaux de Saint-Denis, sans qu’il fût possible toutefois d’établir entre elles aucune distinction.

La basilique avait été dépouillée, sous la Révolution, de sa couverture en plomb et des vantaux de bronze historiés de ses portes; elle était vouée à une ruine certaine. Elle servit d’abord aux fêtes décadaires de la ville qui avait pris le nom de Franciade; puis, on en fit successivement un dépôt d’artillerie, un théâtre et un magasin. Ses magnifiques vitraux du temps de Suger et de saint Louis furent presque tous détruits; c’est à peine s’il en reste quelques débris, ailleurs que dans la chapelle de la sainte Vierge et dans celle de saint Eugène. Cette antique et fameuse église que Dagobert avait proclamée la première métropole du royaume, que Charlemagne appelait «la vénérable mère et sainte église de monseigneur saint Denys, notre patron,» à l’exemple des. conciles qui lui donnaient ce titre: Sancta mater ecclesia, était ainsi livrée aux outrages des hommes et du temps, ouverte à la pluie et aux vents; l’herbe croissait sur ses autels et dans les jointures de toutes ses pierres. Elle était en cet état quand, en 1806, un décret impérial déclara qu’elle serait, non-seulement rendue au culte, mais qu’elle allait devenir le siège d’un chapitre et qu’elle recevrait les tombeaux de la dynastie napoléonnienne. Mais la volonté et les décrets d’un homme, fût-il au comble de la puissance, ne règlent pas le cours des choses à venir; et ce dernier vœu ne reçut jamais sa réalisation. Toutefois, le 25 mars 1809, le chapitre fut constitué et la basilique lui fut rendue. Les bâtiments de l’abbaye furent affectés à la nouvelle institution de la Légion d’honneur, créée par l’empereur en faveur des filles des officiers légionnaires.

Si difficile que pût être la restauration de la basilique totalement délabrée, l’administration impériale se crut de force à l’entreprendre et ne recula pas devant les frais. Mais les travaux furent exécutés avec une rare inintelligence. On crut avoir fait merveille quand on eut retaillé les sépultures, gratté les cryptes, exhaussé le sol, sapé les piliers, retouché tout l’édifice, sans aucun souci des traces anciennes ni des exigences de la solidité ; on donna même aux rosaces et aux baies d’affreux vitraux; il se trouva qu’on avait simplement recrépi une ruine et dépensé quelque chose comme sept millions en pure perte.

En 1833, la grande flèche, ayant été frappée de la foudre, en fut tellement ébranlée qu’on ne put songer à la conserver et qu’il fallut l’abattre une douzaine d’années après. La chute d’une partie de la façade était imminente et le reste de la construction eût eu le même sort dans un avenir prochain, lorsque, en 1847, on songea enfin à prévenir une ruine totale par une restauration sérieuse de l’édifice. M. Violet le Duc fut chargé de cette tâche. Si grande qu’elle fût, elle n’était point supérieure au savoir de l’habile architecte. L’argent seul manqua bien souvent, et l’œuvre ne put avancer que lentement. La construction cependant s’est trouvée bientôt consolidée; l’ensemble et les détails ont été repris avec cette parfaite entente des lois architecturales qui la fera reparaître bientôt dans la splendeur de son état primitif et dans la vérité de son caractère historique.

Les événements contemporains n’offrent plus rien dans la vieille métropole de Saint-Denis qui puisse intéresser le pèlerinage. Les funérailles de Louis XVIII, célébrées avec toute la pompe des anciens jours, et quelques autres solennités qui sont venues encore réjouir les murs de la basilique, ne s’y rapportent que d’une manière éloignée. Quand on la visite aujourd’hui, ce ne sont plus guère les souvenirs du premier évêque de Paris qu’on vient y chercher. Les visiteurs ne se proposent que rarement de prier à son tombeau. Ses reliques mêmes, sauvées de la destruction, n’y sont plus. Elles ont été déposées dans le trésor de Notre-Dame et portées depuis dans l’église paroissiale de Saint-Denis. En ces derniers temps, une châsse splendide leur a été donnée. On les y a exposées dernièrement; et, pendant toute l’octave de la fête du saint patron, on a vu les populations en foule y accourir et renouveler, par leur empressement et par l’ardeur de leur piété, le spectacle des anciens jours.

Les visiteurs toujours nombreux de la basilique sont surtout aujourd’hui des curieux qu’attire le musée des tombes royales, ou des amis de l’art religieux qui s’intéressent aux merveilles de nos monuments gothiques. Ces deux sentiments sont légitimes, mais secondaires, au point de vue qui nous occupe; c’est affaire aux guides de leur donner une entière satisfaction; il suffit ici d’y toucher en les effleurant.

Il y a là des curiosités bien remarquables: des pierres antiques, comme celle de Frédégonde, avec la mosaïque qui la représente, d’autres en grand nombre du temps de saint Louis, de splendides mausolées en marbre, des colonnes, des statues de l’époque et des meilleurs artistes de la Renaissance. Citons seulement, en passant, le monument de Louis XII et d’Anne de Bretagne qu’on voit étendus dans leur catafalque, ayant une tête de mort et figurés vivants et agenouillés sur la plate-forme du mausolée, avec de superbes bas-reliefs sur les faces, où sont reproduits les faits d’armes du monarque. Toute cette œuvre a été exécutée à Tours, vers 1591, sous la direction de Jean Juste. Voici encore le tombeau non moins remarquable d’Henri II et de Catherine de Médicis, par Germain Pilon; celui de François Ier et de Claude de France, avec les statues du roi, de la, reine et de leurs enfants, et des bas-reliefs des principales batailles de François Ier, une œuvre hors ligne commencée en 1552 sous la direction de Philibert Delorme. Les sculptures sont de Germain Pilon et d’autres artistes du plus grand mérite. Viennent ensuite la colonne de François II, érigée d’abord dans l’église des Célestins à Paris, celle de Henri III dressée en 1594 dans l’église de Saint-Cloud, celle du cardinal de Bourbon également de la fin du seizième siècle.

Ces monuments que le marteau des démolisseurs de 93 avait respectés, avaient été dispersés dans les musées; quand on songea à les rendre à leur ancien asile, on les réunit à la hâte avec des pièces de tout style et de toute provenance, choisies sans beaucoup de discernement, tronquées, mutilées, faites de morceaux divers. M. Violet le Duc s’est appliqué à restituer à chaque chose son caractère primitif et sa vraie place. Les tombeaux avaient été mis d’abord dans les caveaux, et s’y trouvaient, suivant l’expression du savant architecte, rangés comme des futailles dans une cave; aujourd’hui, l’église haute a reçu, par ses soins, le plus grand nombre de ces cénotaphes qu’on est heureux de voir ainsi remis en lumière.

Dans ses dispositions générales, la basilique ressemble aux édifices religieux de l’âge gothique. Le plan forme une croix latine, la nef étant coupée par le transept qui la sépare de l’abside couronnée de ses chapelles rayonnantes. L’orientation y est observée et l’inflexion de l’axe du chœur, symbole de l’inclinaison de la tête du Sauveur sur la croix, y est très-sensible. L’ensemble du monument peut se diviser en cinq parties. C’est d’abord le porche intérieur, lequel comprend les deux premières travées de la nef, puis la nef elle-même qui a six travées, le transept, le chœur et l’abside.

Extérieurement, quand on arrive en face de la basilique, on remarque les deux tours de la façade, celle du nord découronnée de sa flèche, celle du midi avec un clocher très-simple, entre les deux une muraille lisse et crénelée dans sa partie supérieure, ouverte en bas par trois larges baies en ogive, tapissées de bas-reliefs et de statues, lesquelles forment le grand portail occidental. C’est un caractère mixte, moitié militaire et moitié religieux. La partie la plus voisine du sol est l’entrée d’une cathédrale; en haut, c’est le simulacre d’une forteresse, dont rien ne défend l’accès d’ailleurs; il n’y a trace ni de fossés ni de ponts-levis. Dans le pignon aigu qui porte la statue de saint Denis à son sommet, entre les deux tours, s’ouvre la grande rose occidentale. Les trois baies du dehors sont dignes d’attention. On les aborde directement: elles sont à découvert, rien ne les dérobe au regard. Le porche de Saint-Denis, contrairement aux dispositions adoptées d’ordinaire, est non pas extérieur, mais intérieur; on avait voulu sans doute, dans les réceptions pontificales et royales, mettre les visiteurs à l’abri du froid et de la pluie.

Dans la baie centrale, les vantaux de la porte étaient autrefois séparés par un trumeau qui portait la statue colossale de saint Denis; les religieux, trouvant qu’il gênait pour le passage du dais dans les processions, l’avaient fait abattre. Les bas-reliefs des montants sont curieux: ils représentent d’un côté les Vierges sages, de l’autre les Vierges folles. Toute la partie supérieure est consacrée à la grande scène du jugement dernier. Au centre du tympan, se tient le Christ, juge suprême des vivants et des morts, les bras étendus, avec des banderolles à la main. On lit sur celle de droite: «Venite, benedicti Patris; mei» sur l’autre: «Ite, maledicti, in ignem æternum.» Les apôtres sont au-dessous du Sauveur. La très-sainte Vierge, placée à la droite de son Fils, intercède pour les pécheurs. Au linteau de la porte, est figurée la résurrection des morts. On les voit qui soulèvent la pierre de leurs tombeaux. Dans les cordons de l’archivolte, sont groupés d’une part les élus, de l’autre les réprouvés, que les démons s’arrachent et qu’en dépit de leur résistance et de leurs cris, ils entraînent dans l’enfer. Dans les cordons supérieurs, au milieu de la voussure, apparaît la maison de Dieu; le Saint-Esprit est au centre, on voit au-dessous le Père éternel portant l’Agneau divin, autour duquel se rangent les vingt-quatre vieillards et les anges adorateurs. La porte méridionale de cette façade est, comme celle-ci, du temps de Suger, sauf les restaurations modernes. Elle représente les scènes de la légende de saint Denis: l’apôtre, dans sa prison, recevant la communion de la main du Sauveur, le juge sur son tribunal, les bourreaux qui s’apprêtent; dans les cordons, le martyr décapité portant sa tête entre ses mains. La baie du nord s’appelait autrefois la porte de Dagobert, parce qu’on y voyait la statue de ce prince; elle a les caractères généraux de celle qui lui correspond au midi, mais les sculptures sont toutes modernes et des plus mauvaises.

Si l’on prend à gauche, on arrive devant le coté septentrional de la basilique; c’est la partie la plus brillante. Les élégants contreforts à double cintre, la galerie trilobée qui surmonte le triforium, les hautes fenêtres avec leurs frontons aigus, leurs baies largement ouvertes et leurs gracieux entrelacs, en un mot, toute celte végétation de pierre où se jouent, à travers les feuillages et les fleurs, les animaux les plus divers, compose tout un ensemble d’une richesse extrême et d’un travail exquis. De ce côté, le portail du transept s’ouvre entre les deux bases grandioses qui devaient porter les tours commencées pas Suger, il est dominé par un fronton, au sommet duquel s’élève la statue de saint Rustique. La rose qui s’y épanouit et dont les pétales sont dessinées par des meneaux gracieusement entrelacés, a trente-six pieds de diamètre. Il faut voir en détail toute l’ornementation de ce portail, ces tourelles si bien décorées, ces frises si richement brodées, et toute la statuaire symbolique qui anime cette façade avec les personnifications du péché, le tout taillé dans la pierre avec l’éclat et la verve qu’avait acquis la sculpture et dont elle possédait tous les secrets dès le quatorzième siècle.

La façade méridionale ne peut être vue que du côté des bâtiments de l’ancienne abbaye. Elle est loin de valoir celle du nord. Le portail à pignon, portant la statue de saint Eleuthère, a été en grande partie mutilé par la prétendue restauration de 1718.

Pour avoir un coup d’œil magnifique et une vue complète du monument à l’intérieur, il faut, autant que le permettent les échafaudages qu’ont nécessités les travaux en cours d’exécution, se placer sous la tribune de l’orgue. C’est de là qu’il faut voir l’étendue, la hardiesse et l’élévation des voûtes et l’élégance des énormes piliers qui les soutiennent; de là, qu’il faut saisir l’effet des verrières qui produisent, indépendamment de leur valeur assez médiocre, ces reflets irisés dont la lumière discrète et tamisée convient si bien aux combinaisons architectoniques du moyen âge; de là, qu’il faut embrasser ce quadruple emmarchement qui sépare l’abside du transept dans une disposition ascensionnelle, où la perspective se prolonge, où l’autel s’élève dans les airs avec la couronne lumineuse de ses chapelles rayonnantes.

Sans évoquer les richesses du passé, le crucifix et les statues en or de la sainte Vierge et des apôtres, les boiseries sculptées de Jehan de Malot, le jubé de Suger avec ses tables d’ivoire, «ajourées et ystoriées » de personnages, d’animaux et d’agencements en cuivre doré, il en reste assez encore pour éblouir le regard, quand on a franchi ces escaliers de marbre qui conduisent au deambulatorium, du choeur. Ce sont encore les splendeurs des anciens âges. Ces colonnes à droite sont du temps de Suger, celles de gauche ont été élevées par saint Louis. Et ces chapelles avec leurs vitraux, comme elles sont éclatantes! Et ces superbes autels, comme ils ont été bien conçus, relevés, décorés d’or et do peintures, avec leurs retables anciens et leurs statues dans le vrai goût de l’époque!

C’est la main de M. Violet le Duc qu’on trouve ici partout. C’est lui qui a fait disparaître d’affreux badigeons, qui a fouillé le terrain, retrouvé la base ancienne des colonnes, rétabli le niveau du sol tel qu’il était sous saint Louis; c’est lui qui a restauré toutes les chapelles, dessiné les autels avec leurs baldaquins, et mis partout, à la place de la confusion et du mauvais goût, la grâce, la richesse et l’harmonie.

La main des Prussiens a passé, elle aussi, sur ces merveilles. Elle a mutilé quelques-unes de ces statues de marbre qui dorment sur leurs tombeaux; elle a brisé çà et là des bas-reliefs antiques, arraché des fragments de ces beaux retables du temps de saint Louis. On ne sait où se fut arrêté ce vandalisme, si d’énergiques protestations n’avaient enfin obligé les chefs à rappeler au respect une soldatesque grossière. Le brutal obus qui dans le môme temps brisait toute une verrière, rebondissait à travers le temple sur une des colonnes et de là sur un mausolée, fut-il aussi barbare que les mutilateurs qui ont ainsi abusé de la force et de la victoire?

Le pèlerinage de Longchamp.

Table des matières

A cette époque de l’année où les premiers souffles du printemps annoncent le retour des beaux jours, où le soleil glisse à travers les ondées de chauds rayons qui raniment la terre et font éclore, avec les premières fleurs les premiers bourgeons verts aux branches des arbrisseaux, le monde élégant quitte ses salons et se met en fête pour étaler hors de ses demeures son luxe et ses splendeurs. Tout le Paris de la fortune et de l’opulence se précipite et roule à flots pressés sur cette avenue des Champs-Elysées, la plus belle du monde. Ce ne sont que brillants équipages, des huit-ressorts et des chevaux magnifiques, des toilettes fraîches comme la saison nouvelle, des flots de soie, de velours et de dentelles qui s’agitent, se mêlent et se croisent. On dirait une immense plate-bande de fleurs que la brise fait mouvoir confusément.

C’est vers un point du bois de Boulogne que se dirige cette foule, et le nom qu’il porte est celui qu’on donne à cette fête mondaine qui s’appelle la promenade de Longchamp. Qu’y aurait-il à dire contre cette fantaisie dans laquelle sont aux prises tant de rivalités d’amour-propre et d’orgueil? Rien de plus peut-être que contre les mille vanités dans lesquelles se complaisent les heureux d’ici-bas. Le luxe n’est blâmable que dans ses excès. S’il est l’expression de la richesse d’un peuple, s’il est en rapport avec la position de chacun, si d’ailleurs il ne tarit pas les sources de l’aumône, il peut avoir sa raison d’être, il procure à bien des familles le travail et l’aisance. Soit! Mais il est des circonstances peut-être où il est tenu à une certaine réserve. En dehors de la pensée même de ceux qui l’étaient, il peut être parfois comme une insulte aux sentiments les plus respectables, comme une raillerie de la souffrance et de la pauvreté ; et dès lors la plus simple pudeur lui impose la réserve et la discrétion. Or, savez-vous quel est le jour qu’on a choisi pour cette fête, qui n’est que le triomphe de la mode et l’ostentation de toutes les vanités? Si le paganisme avait chez nous droit de cité, et s’il n’y avait pas dans les rangs de ceux qui se livrent à ces plaisirs des chrétiens et des chrétiennes en grand nombre, vous pourriez l’entendre encore sans surprise. Mais c’est au jour même où l’Eglise, plongée plus que jamais dans les saintes tristesses, appelle tous ses enfants à y prendre part; c’est vers la fin de la semaine sainte que cette pompe toute profane se déploie insolemment. Plusieurs de ces femmes qui ne songent qu’à se parer et à se faire voir à l’heure même où leur Dieu mourait sur sa croix, sont allées déjà ou vont aller bientôt le recevoir dans leur cœur. Quelle préparation ou quelle action de grâces! Spectacle bien édifiant vraiment à donner aux pauvres, et qui semble leur dire, au moment même où Celui qui fut leur ami et leur évangélisateur a versé son sang pour cimenter entre toutes les classes la véritable fraternité : Voyez bien la distance infranchissable qui nous sépare, et le peu de compte que nous faisons des enseignements de la religion! — Ce n’est pas avec de pareils exemples qu’on peut relever et moraliser les masses; ce n’est pas la charité, le rapprochement des cœurs qui s’en dégage, c’est l’envie, c’est la haine, ce sont tous les ferments de discorde qui travaillent notre malheureuse société et qui la conduiront à sa ruine; si l’on ne revient pas franchement, en haut comme en bas de l’échelle sociale, à la pratique de la morale évangélique.

Et maintenant qu’elles sont jugées comme elles le méritent, ces folies mondaines aujourd’hui si inconvenantes et si déplacées, il peut être utile d’apprendre à cette foule légère et vaniteuse ce qu’elle ignore vraisemblablement, l’origine très-légitime et très-louable d’abord de cette excursion à Longchamp, la part exclusive faite d’abord à la piété chrétienne, peu à peu l’introduction d’autres mobiles moins purs, puis l’envahissement et le triomphe sur toute la ligne des vues et des intérêts profanes.

Ils ne savent pas, ou du moins ils soupçonnent à peine, ces jeunes gens qui ne songent qu’au plaisir, ces femmes qui prennent si mal leur temps pour se pavaner clans leurs toilettes tapageuses, que sur ce terrain même il y eût autrefois un monastère célèbre, et que leurs nobles aïeux s’y rendaient à la suite des rois et des reines, attirés par le parfum de la sainteté et par l’éclat des vertus chrétiennes dont cette maison fut longtemps l’asile renommé. C’est là qu’un ange de la terre, une sainte née sur les marches du trône, la sœur du saint roi dont la France est justement fière, cette Isabelle dont Louis IX fut le frère, avait bâti son arche pour y demeurer à l’abri des tempêtes et y mourir dans la paix du Seigneur.

Le chancelier de Notre-Dame de Paris, qu’elle avait consulté pour savoir ce qui serait plus agréable à Dieu et plus utile au salut de son âme, ou de construire un hôpital ou de fonder pour des vierges chrétiennes un couvent dans lequel elle se retirerait, lui conseilla de bâtir cette maison de Longchamp et d’y passer ses jours dans la prière et dans la pratique des bonnes œuvres. Quand elle fit part au roi son frère de son religieux dessein, Louis IX ne put se défendre d’une profonde douleur, à la pensée qu’il allait être séparé désormais de celle qu’il regardait comme son bon génie ou plutôt comme l’ange gardien de sa vie; mais il était trop pieux pour s’opposer à ce qui lui semblait être la réalisation la plus parfaite des vues du Très-Haut sur sa sœur bien-aimée. Il s’empressa donc de lui donner son consentement et de l’aider par ses largesses à fonder son monastère, où vinrent la rejoindre bientôt les jeunes filles les plus distinguées du royaume par leur naissance et par leurs vertus. Les premières religieuses de Longchamp n’appartenaient pas à quelque ordre fameux déjà existant. On les désignait sous le nom de Sœurs incluses de l’Humilité de Notre-Dame. Plus tard, à la prière de saint Louis, elles obtinrent le titre de Sœurs Mineures. La règle qu’elles suivaient leur fut donnée par le pape Alexandre IV: elle était sévère et les condamnait à une vie de pauvreté, de renoncement et à toutes les saintes rigueurs de la pénitence. En revanche, le nouvel institut fut comblé de faveurs spirituelles, soustrait par un privilège spécial à la juridiction de l’ordinaire et placé sous la dépendance immédiate du Saint-Siége.

Isabelle de France y passa les huit dernières de sa vie. Il ne paraît pas qu’elle y ait prononcé de vœux. Le roi qui voulait la voir souvent et qui avait besoin de ses conseils, lui demanda sans doute cette concession dans la crainte de ne pouvoir plus avoir de communications faciles avec sa sœur, si une fois elle se trouvait engagée dans la conduite et l’administration d’une abbaye. Mais Isabelle, loin de se croire par là même dégagée des obligations de la vie religieuse, voulut y être entièrement astreinte, et, la première entre toutes ses sœurs, donna l’exemple d’une soumission absolue à la règle. Elle ne profita de sa liberté que pour garantir sa modestie des honneurs de la première place dans son couvent, et pour se donner une supérieure dans la personne de sœur Agnès d’Harcourt, qu’elle mit à la tête de l’abbaye.

Quand la princesse eut rendu sa belle âme à Dieu, quand cette humble fleur cachée ici-bas au fond de la vallée, déchirée et meurtrie souvent par bien des épines, se fut épanouie dans les cieux, sœur Agnès se fit elle-même l’historienne de sa vie. On y trouve les plus charmants détails et les traits les plus édifiants. La bonne sœur assure que la nuit qu’elle trépassa on entendit des chants mélodieux dans tout le monastère: «Nous croyons fermement que c’estoit la mélodie des saints anges qui conduisoient sa benoiste âme dans le ciel.»

Saint Louis, à peine averti de la maladie de sa sœur, s’était hâté d’accourir à Longchamp. Mais la mort avait été si prompte à la cueillir, que le roi arriva trop tard pour recevoir son dernier soupir. Déjà la virginale dépouille de la sainte était couchée dans le cercueil. Le roi s’agenouilla tout auprès, fondant en larmes, et, le cœur brisé, il offrit à Dieu un des sacrifices qui dut coûter le plus à son âme généreuse. Le tombeau d’Isabelle avait été placé dans le chœur de la chapelle exclusivement réservé aux religieuses. Mais le peuple, qui déjà s’y portait en foule, n’entendait pas qu’il en fût ainsi. Il fallut, pour donner satisfaction à sa piété, qu’on l’avançât de telle sorte qu’il se trouvât moitié dans le chœur et moitié dans la nef. Le peuple n’attend pas d’ordinaire que les décrets de canonisation soient rendus pour entourer de ses hommages ceux qui, en raison de leurs mérites, ont déjà reçu à ses yeux le sceau de la gloire céleste et sont devenus ses protecteurs auprès de Dieu. Et qu’on ne s’en étonne pas: rien ne s’explique mieux que cet empressement des populations auprès des saints, qui ne sont pas seulement les véritables héros des âges qui nous ont précédés, mais les amis, les confidents, les conseillers, les avocats du peuple. Leur vie est partout mêlée à la sienne. Il en est de même de leur survivance. De là, ces récits naïfs et ces légendes merveilleuses qui sont bien souvent l’histoire plus vraie que l’histoire elle-même. Ce n’est pas la vraie histoire qui ne voit que des rois succédant à des rois, des batailles perdues ou gagnées, des provinces conquises, et qui ne nous dit rien du peuple. Le peuple chrétien voit surtout les saints, ne s’enthousiasme et ne se passionne que pour eux, parce qu’il ne reçoit d’eux que des bienfaits, quand de la part des autres quelquefois il a tant à souffrir.

Mais, pour en revenir au tombeau d’Isabelle de France, ceux-là ne se trompaient pas qui croyaient y découvrir déjà le signe de la sainteté. Dieu lui-même ne tardait pas à leur en donner des marques éclatantes. Autour des restes sacrés de la princesse, les miracles furent nombreux bientôt. Sœur Agnès, qui les a soigneusement recueillis, n’en signale pas moins de quarante. Certes, il en est plusieurs devant lesquels la critique dédaigneuse de notre époque sourirait de pitié, quelques autres. qu’il ne faut pas juger suivant les idées de notre temps, mais qui trouveront grâce encore, en raison de la franchise et de la naïveté du récit, aux yeux de ceux qui n’ont pas de préventions hostiles. Quand on nous dit que bien souvent, la nuit, une lumière éblouissante semblait environner le saint tombeau, que parfois il en découlait une liqueur parfumée qu’on eût pris pour de l’huile et qui guérissait les malades, il n’y a rien là qui n’ait ses nombreuses analogies dans les annales de la sainteté. La vertu de la sainte contre les démons ne paraît guère plus incontestable, et il n’y a pas à se préoccuper outre mesure des détails légendaires qui les font parfois apparaître sous forme de bestes on de chiens enraigés: c’est le langage du temps, c’est même la langue liturgique de l’Eglise qui demande à Dieu devant la cendre des morts de ne pas livrer aux bêtes l’âme de ses serviteurs, et qui dit ailleurs: Circuit leo quærens quem devoret. Voici, d’ailleurs, le premier miracle rapporté dans la biographie de Madame Isabelle: «La grande royne, femme de saint Louis, voyant son fils, qui fust depuis le roy Philippe le Hardy, travaillé d’une fièvre fascheuse, le fist amener à Longchamp, et coucher auprès de la tombe de notre sainte, sa tante, espérant que, par ses bonnes prières, elle feroit promptement renvoyer la santé au malade. Et point ne fust son espérance vaine, comme le démonstra la prompte guérison. » Devenu roi, ce prince fut a juste titre reconnaissant envers celle qui lui avait conservé la vie, il fit de fréquentes visites à son tombeau, et se plut à rappeler souvent à sœur Agnès et aux autres religieuses la miraculeuse protection dont il avait été l’objet, et dont il témoigna sa gratitude par les libéralités qu’il fit au monastère de sainte Isabelle.

Vers le même temps, une religieuse qui s’appelait Jacqueline de Longueil, se trouvant, à la suite de longues et cruelles souffrances, atteinte d’une paralysie qui lui enlevait l’usage de la moitié de ses membres, se fit porter au tombeau de la sainte, qu’on ouvrit à sa prière; elle y plongea son bras malade d’abord et le retira sain et valide; un instant après, sa guérison était complète.

Le roi Philippe le Long recouvra pareillement la santé à la suite d’un pèlerinage qu’il fit à Longchamp; mais ayant commis de nouvelles imprudences, il retomba malade et se fit porter encore au tombeau de sainte Isabelle. Cette fois, ce fut inutilement, pour le salut de son corps du moins. Les miracles que Dieu fait quelquefois par l’entremise des saints, n’ont point pour but de nous rendre immortels. L’heure dernière du monarque était arrivée, et ce fut au monastère de Longchamp qu’il mourut, en l’année 1321.

Ainsi l’abbaye fondée par sainte Isabelle n’était pas seulement un lieu de pèlerinage pour le peuple. Saint Louis en avait frayé le chemin; la reine, son épouse, et Blanche de Castille l’y avaient accompagné fréquemment; les rois de France ne pouvaient manquer de marcher sur leurs pas. Or, le roi entraîne la cour à sa suite, des princes, des seigneurs et de nobles dames; la ville arrive à son tour, nobles, riches et bourgeois; et tout ce monde, en brillants costumes, se rencontre déjà sur le chemin de Longchamp: et comme la vanité est de tous les temps, peut-être vit-on s’y produire dès lors les modes les plus excentriques, les longues coiffures en pointe et les souliers à la poulaine.

Toutefois les princesses et les grandes dames, à cette époque, suivaient plus volontiers les exemples de piété donnés par les Isabelle et les Blanche de Castille que les extravagances mondaines. Une fille de saint Louis, Blanche de France, sœur de Philippe le Hardi, qui avait épousé le roi de Castille, étant restée veuve avec deux enfants, chercha d’abord à conserver le royaume à ses fils; mais forcée de renoncer à ses légitimes espérances par l’usurpation du frère du roi défunt, oncle de ses enfants, le dégoût du monde la prit; elle se souvint que sa tante, Isabelle de France, avait ouvert la douce retraite de Longchamp aux âmes fatiguées et désabusées; elle s’y retira et s’y fit religieuse. On vit un peu plus tard parmi les sœurs mineures de l’Humilité de Notre-Dame une autre Blanche, fille de Philippe le Long; elle y attira sa cousine, Jeanne de Navarre, fille de Philippe, roi de Navarre, laquelle prit le voile à l’âge de douze ans et ne voulut plus le quitter, alors qu’on lui proposa de rentrer dans le monde. Ce furent ensuite Margurerite et Jeanne de Bourbon, Magdeleine de Bretagne et une foule d’autres dames des premières familles de France, qui illustrèrent par l’éclat de leurs noms et de leurs vertus le monastère de sainte Isabelle. En 1461, la comtesse d’Estampes amenait à Longchamp sa fille qui voulait y prendre le voile. La comtesse demanda qu’on lui fit une faveur qui n’était plus accordée depuis longtemps. Elle obtint qu’on ouvrirait en sa présence le tombeau de la sainte fondatrice de l’abbaye. La sainte cérémonie fut accomplie devant toutes les religieuses du couvent, à l’honneur de sainte Isabelle et à l’admiration de tout le monde: car à peine eut-on soulevé le couvercle du sépulcre qu’il s’en exhala comme un parfum de suave odeur; et quand on fut en présence des restes sacrés de la sœur de saint Louis, on vit, au dire du chroniqueur, «des os jetans l’éclat d’une lueur claire et argentine, ainsi qu’une neige raïonnée de la lune, des os qui sembloient tendre à leur résurrection future et donner déjà quelque indice de leur prochaine glorification.»

Les nobles vocations qui se donnaient rendez-vous au monastère de Longchamp ne pouvaient manquer d’entretenir le courant depuis longtemps établi entre Paris et l’abbaye. Il y avait là était pour le grand monde un centre d’attraction, non-seulement à cause des visites royales, mais à cause des liens de parenté qui existaient entre les nobles religieuses et les familles les plus opulentes du royaume. Ces relations ne pouvaient manquer, de quelques précautions qu’on les entourât, de devenir un jour fatales à la maison qui en était l’objet. Quand on songe, d’un autre côté, aux immenses richesses que possédait l’abbaye, grâce à de royales munificences et à l’opulence des dots que lui apportaient la plupart de ses religieuses, on s’étonnera même que la règle ait pu s’y maintenir pendant plusieurs siècles dans toute sa rigueur. Il est vrai que la Providence avait soin de ménager de temps en temps des remèdes violents qui d’une excessive prospérité réduisaient tout à coup la splendide abbaye à un’état voisin de la pauvreté et de la détresse. La guerre était souvent aux portes de Paris; et la plupart du temps, devant les bandes armées qui tenaient la campagne, il fallait fuir au plus vite et chercher un refuge dans la ville. Quand on rentrait dans la maison, on y trouvait partout le pillage et la ruine, et il fallait se soumettre à une vie de privations et d’austérités en parfaite harmonie avec les constitutions données aux sœurs de l’Humilité de Notre-Dame. Mais l’abondance ne tardait pas à revenir, et l’on s’apercevait que l’abandon même involontaire de la cellule n’avait pas été sans porter de graves préjudices à la régularité de la vie religieuse. Les guerres de religion, au temps de la Ligue, eurent plus que les autres ce déplorable résultat. C’est à cette époque surtout que les filles de sainte Isabelle, qui venait d’être canonisée par Léon X, en 1521, commencèrent à oublier le titre sous lequel avait été fondé leur institut et se mirent à rechercher les délicatesses et les superfluités de la vie mondaine. L’ancienne discipline du couvent était déjà fort entamée au temps où Henri IV, faisant le siége de Paris, ne se fit pas scrupule de chercher des distractions jusque dans l’intérieur du monastère, et y noua avec Mlle de Verdun une de ces intrigues au sujet desquelles le monarque chevaleresque n’a trouvé que des jugements trop indulgents de la part de l’histoire et de l’opinion, mais que ne peuvent s’empêcher de condamner sévèrement la religion et la morale.

Sous Louis XIII, le mal était arrivé à son comble. Il faut voir avec quelle indignation saint Vincent de Paul, dans une lettre qu’il écrit au cardinal Mazarin, stigmatise la conduite irrégulière des religieuses de Longchamp, dont les scandales durent effrayer plus d’une fois les âmes des Blanche, des Agnès et des Isabelle. Quel amer tableau le vertueux prêtre est obligé de faire de la vanité et de la coquetterie dont cette maison est devenue le théâtre! Ces longues visites au parloir où le temps se passe en des conversations frivoles, ces parures mondaines, ces atours, ces vêtements immodestes, ces bijoux, ces montres d’or qu’on est surpris de voir dans un couvent, ne sont que des indices trop certains de désordres plus graves encore, et le saint n’a que trop raison de dire: «Depuis longtemps, le doux parfum du Christ qui régnait dans cette maison a fait place à l’odeur infecte de l’indiscipline et de l’incorrection des mœurs.»

La voix sévère, mais juste, qui s’élevait ainsi, attira sur ces abus l’attention de l’autorité ecclésiastique. L’évêque de Paris entreprit de rappeler les religieuses à l’observance de leur règle et de réformer le couvent. Efforts inutiles; on ne relevait pas de son autorité et l’on ne devait de soumission qu’au pape. Le vrai public religieux indigné commença à ne plus suivre le chemin qui mène à Longchamp; le pèlerinage au tombeau de sainte Isabelle était en décroissance depuis longues années, il devint totalement abandonné. C’était une lecon, la plus sensible peut-être, infligée à ces mondaines qui n’étaient pas à leur place dans un couvent. Elle ne fut pas entièrement perdue. Un peu de régularité revint au monastère, et comme il fallait à tout prix y attirer les foules de nouveau, la supérieure imagina de faire chanter en musique avec une solennité inouïe les offices de la semaine sainte et spécialement celui des ténèbres, le mercredi, le jeudi et le vendredi. Les meilleurs artistes de la capitale furent convoqués; des voix admirables prêtèrent aux lamentations de Jérémie comme à l’élégie du Stabat des accents inconnus, et bientôt tout Paris voulut assister aux ténèbres à Longchamp. Ce qui mit le comble à la vogue dont ces offices étaient l’objet, ce fut, en l’année 1727, l’entrée au couvent d’une célèbre chanteuse de l’Opéra, Mlle Le Maure, qui renonça au monde, prit le voile et fit profession. On l’avait applaudie au théâtre; il y avait quelque chose de piquant à l’aller admirer encore alors qu’elle prêtait le charme de sa voix, non plus à des airs profanes, mais à des chants sacrés. Mlle Le Fel ne se distingua pas moins et obtint le plus grand succès.

Le pèlerinage de Longchamp avait revêtu un nouveau caractère; le tombeau de sainte Isabelle n’en était plus l’objet, mais la piété n’y était pas tout à fait étrangère. La musique religieuse peut être l’accompagnement très-légitime des saints offices; elle a le privilége de parler à l’âme un langage entraînant et do l’appeler à toutes les émotions de la prière, de la reconnaissance ou de la componction. Toutefois, si les préoccupations artistiques, le soin de plaire, le désir d’attirer les foules, sont mis en première ligne, nonseulement le résultat moral cesse d’être atteint, mais l’élément profane domine bientôt toute autre vue et s’établit exclusivement dans un domaine qui n’est pas le sien, au détriment et au grand scandale des âmes pieuses. C’est dans cette pensée que les archevêques de Paris ne tardèrent pas à blâmer les concerts qui étaient devenus la grande attraction du public à Longchamp, et dont les abbesses se croyaient obligées de soutenir l’éclat en demandant aux théâtres de la capitale leurs artistes les plus brillants. L’archevêque Christophe de Beaumont dut prendre bientôt une mesure plus radicale, et fermer absolument l’église du monastère aux foules qui l’envahissaient.

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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
251 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
4064066326272
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