Kitabı oku: «La vallée maudite - Derniers souvenirs de la Révolution en Artois»
Gabriel de Beugny d'Hagerue
La vallée maudite - Derniers souvenirs de la Révolution en Artois

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066319069
Table des matières
LA VALLÉE MAUDITE
I L’ÉMIGRÉ
II L’EX-JURÉ DE LEBON
III ARMAND BONNIÈRES
IV LE COMTE DE CAUDRAY
V A L’AUBERGE DE LA POSTE.
VI L’ATTAQUE.
VII COMPLOTS
VIII LA BELLE JULIENNE
IX LES DÉFILÉS DU SCHWARTZBERG
X LES FERMIERS DE LA VALLÉE-MAUDITE
XI PÈRE ET FILLE
XII COMBAT
XIII TELLE VIE, TELLE MORT
XIV FAUSSES MANŒUVRES
XV FRÈRE ET SŒUR
XVI SCHMIDT
XVII JUSTICE
XVIII ÉPILOGUE
SAINT-OMER
IMP. ET LITH. H. D’HOMONT, RUE DES CLOUTERIES, 14
1882
LA VALLÉE MAUDITE
Table des matières
I
L’ÉMIGRÉ
Table des matières
L’Europe coalisée se disposait à envahir la France. Pour déjouer les projets de ses ennemis, le Premier Consul franchit le Saint-Bernard et envahit la Lombardie; pendant que Moreau, qui commandait l’armée d’Allemagne, passe le Rhin, attaque l’armée autrichienne, et la rejette sur le Danube. Bientôt, la victoire de Marengo rend Napoléon maître de toute l’Italie du nord; Moreau avance de son côté, entre à Munich et marche sur Vienne. Alors, l’empereur d’Autriche, effrayé, se décide à séparer sa cause de celle de l’Angleterre, et signe l’armistice de Steyer le25décembre1800.
Après cette glorieuse campagne, l’armée française se retira dans les places fortes qu’elle avait conquises, et dont la possession lui était nécessaire pour assurer le fruit de ses victoires.
Mayence, qui se trouvait sur la ligne stratégique reliant avec la France une partie importante des territoires occupés, avait reçu une forte garnison.
Toutes les maisons, et, plus spécialement, les hôtels regorgeaient de militaires de toutes armes: car, outre le corps d’armée qui y prenait ses quartiers d’hiver, la ville était encore continuellement sillonnée par des passages de troupe.
Les officiers du3e d’artillerie venaient de quitter la salle à manger de l’hôtel de l’Aiglee; à peine-étaient-ils sortis que trois jeunes filles vêtues du pittoresque costume national, se hâtaient de disposer la table pour de nouveaux convives, et, quelques minutes après, les officiers de la26e demi-brigade prenaient leurs places, et attaquaient vigoureusement un plantureux déjeuner.
–Le docteur ne vient donc pas? interrogea un capitaine qui paraissait avoir à peine vingt-deux ans, et dont la figure était sillonnée de deux larges balafres.
–Tu sais bien, lui répondit un de ses camarades, que Mounotot n’a pas l’habitude d’être exact.
–Il n’est jamais d’une minute en retard pour son service.
–C’est vrai; mais, hors de là.
,–Hors de là, il est libre, et use de sa liberté.
–Il passe ses journées à soigner les vieilles femmes, et à tâter le pouls aux petits enfants.
–Humanité, mon cher, désir d’être utile à ses semblables; je ne vois aucun mal à cela.
–Ni moi non plus.
–Rien de nouveau au rapport? interrogea un capitaine qui venait d’entrer.
–Pas grand chose, répondit l’officier balafré; ordre de service et désignation de la5me compagnie du1er bataillon pour escorter un convoi de malades qui doit rétrograder sur Kaiserslautern, et rentrer en France.
–C’est tout?
–Oui. Ah! pardon, j’oubliais; il est rappelé que tout Français émigré qui serait découvert doit être immédiatement arrêté, et dirigé sur le quartier général. On dit même, mais ceci n’est pas dans le rapport, que des perquisitions doivent être faites aujourd’hui à l’effet de découvrircer-tains personnages signalés comme conspirateurs.
Plusieurs officiers eurent un froncement de sourcil à peu près imperceptible, qui prouvait que cela n’était nullement de leur goût; mais la discipline n’admet pas d’observation, et, pendant quelques minutes, on n’entendit plus dans la salle que le cliquetis des fourchettes et des verres.
–A propos, reprit peu après le dernier arrivé, j’ai une nouvelle à vous annoncer. La petite fille du docteur est à Mayence, il est occupé en ce moment à l’installer dans un logement qu’il avait fait préparer ces jours-ci.
–En ce cas, nous ne le verrons plus à la pension; il mangera chez lui.
–C’est assez probable.
Au même instant, la porte s’ouvrit.
–Le voilà! dirent plusieurs voix.
–Bonjour, messieurs.
–Bonjour, docteur, vous êtes en retard.
–J’ai été retenu, messieurs.
–Par l’installation de votre petite fille?
–Ah! vous le savez déjà?
–On vient de nous l’apprendre. Vous pensez donc que nous resterons longtemps ici?
–Je l’espère; et puis j’avais besoin de revoir ma fille.
–Elle est arrivée en bonne santé?
–Merci, elle va bien.
–Et vous avez trouvé pour elle et sa bonne une installation convenable?
–Pardon, capitaine Michaud, je suis très pressé. Permettez-moi de déjeuner.
Le ton dont furent prononcés ces derniers mots indiquaient que toutes ces questions lui étaient désagréables, et qu’il désirait en rester là.
Le capitaine Michaud qui avait terminé son repas, se leva un instant après, et sortit avec un de ses camarades; quand ils furent dans la rue:
Dites-moi, Cambarès, avez-vous jamais connu un plus drôle de corps que ce diable de Mounot?
–Pardon, mon cher, vous l’avez questionné un peu trop; ses affaires de famille ne regardent que lui seul.
–Je ne dis pas le contraire; mais il y a des mystères dans la vie de cet homme.
–Quels mystères?
–D’abord, cette enfant. croyez-vous qu’elle soit bien sa fille?
–Je n’en sais rien.
–Ni moi non plus.
–Alors, vous penseriez.
–Je pense, je pense. que je n’en sais rien. Jamais Mounot ne nous a parlé de sa femme.
–Il ne parle de personne, et il parle si peu!
–Enfin, je ne le crois ni marié, ni veuf. Puis, cette vieille duègne qui soigne l’enfant, une Allemande qui ne dit pas un traître mot de français.
–Je n’en sais pas plus que vous, mon cher. Il est arrivé chez nous, il y a un an, venant de la17e. Si je rencontrais un officier de cette demi-brigade, j’irais aux renseignements, mais je parie qu’il n’en saurait pas plus que nous.
–Le fait est que le docteur ne laisse rien deviner de ce qu’il pense. Ainsi, bien qu’entre nous nous ne parlions jamais politique, et pour cause, chacun de nous connaît cependant très bien la pensée de tous ses camarades. Vous savez aussi bien que moi que quand Lajalle, Fleuriot et Berginet, sont ensemble, ils ne disent pas plus de bien du Premier Consul que de l’ancien régime, et que quand Barmontel, et Kéradec causent dans un coin avec Montivert, ils ne font pas de complots pour le rétablissement du régime de93.
–Ni vous non plus.
–C’est possible, mais là n’est pas la question. Avez-vous jamais deviné quelles sont les préférences de Mounot?
–Un militaire n’en doit pas avoir.
–Mais il en a quand même, et le contraire serait impossible. Croyez-vous qu’il puisse exister dans toute l’armée comme dans toute la France, un seul homme qui soit absolument indifférent au régime qui nous gouverne?
–Nous ne devons pas nous occuper de ces choses-là.
–Nous ne devons. Mais, encore une fois, vous n’empêcherez pas ce qui est d’exister; et vous ne ferez jamais, par exemple, que .ceux qui ont tout perdu à la chute de nos anciens rois, n’en désirent le retour, dans le fond de leur cœur.–
–Ces gens-là sont des factieux; nous ne de yons connaître, que le Premier Consul.
–Et croyez-vous que Mounot ait pour le «petit caporal» un amour exagéré?
–Cela n’est pas nécessaire, il fait son devoir, et cela suffit. Du reste, soit que je l’aie mieux observé, soit que les circonstances m’aient mieux servi, je crois pouvoir vous dire que si je ne sais ce qu’il aime, je sais ce qu’il n’aime pas; plusieurs fois j’ai remarqué que quand il est fait devant lui allusion à quelques faits de la Terreur, ses traits se contractent, et trahissent une souffrance évidente.
–En effet, je me rappelle aussi avoir vu les souvenirs de cette époque faire tomber le masque d’indifférence dont son visage est habituellement couvert.. Alors, ses sourcils se froncent, son regard se trouble, tout son être paraît agité, et on ne tarde pas à le voir s’éloigner. Il a dû souffrir à cette époque quelque grande douleur.
–Je le pense comme vous, et cela peut suffire à expliquer ce que sa manière d’être peut avoir d’étrange.
Pendant que les officiers s’occupaient ainsi de leur camarade, celui-ci venait de terminer son repas, il se leva aussitôt, salua ceux qui étaient encore à table, et sortit.
Il ne tarda pas à disparaître dans l’inextricable enchevêtrement de ruelles étroites et sombres qui composent la plus grande partie de la ville. Bientôt il s’arrêta devant une maison d’apparence modeste, et y pénétra.
Au fond d’un corridor obscur, un escalier le conduisit au premier étage, il entra dans une chambre assez vaste, simplement meublée, et dont les fenêtres donnaient sur la rue.
Ses regards, après avoir fait le tour de la chambre, s’arrêtèrent sur un petit lit d’enfant auprès duquel travaillait une femme d’un certain âge.
Celle-ci, mettant un doigt sur la bouche, lui dit à demi-voix, et en allemand:
–La petite était fatiguée, je l’ai couchée, et elle dort.
–Vous avez parfaitement fait, reprit le docteur, en s’approchant du lit dont il écarta doucement les rideaux.
Une enfant de quatre à cinq ans y dormait du doux et calme sommeil de l’innocence.
Il resta longtemps immobile, et la couvrait d’un regard où se peignait l’amour et le dévouement.
–Dors en paix, dit-il, pauvre chère victime des passions humaines; dors en paix! Puisses-tu ignorer longtemps la méchanceté des hommes! Dors, enfant, je veille sur toi, je veille pour éloigner le malheur de ta tête. le pourrai-je?. pauvre petite orpheline, sans famille, sans patrie. tu es devenue la famille du malheureux condamné à n’en avoir jamais.
Il resta longtemps silencieux, les yeux fixés sur le petit être dont la jolie tête reposait sur l’oreiller de fine toile; et le plissement de son front indiquait les tristes pensées qui occupaient son esprit. Tout à coup, il se secoua, dit quelques mots à la bonne, et sortit.
Il s’enfonçait plus avant dans le cœur de la vieille ville, les ruelles devenaient de plus en plus sombres, de plus en plus étroites, bientôt il se trouve au centre du quartier pauvre. Il entra dans une maison délabrée, misérable; une jeune femme aux traits amaigris était étendue sur un mauvais grabat; près d’elle, dans un berceau deux enfants pâles, chétifs, malades. De malheureuses victimes de la misère. Le docteur les examina tous trois attentivement, donna à la mère quelques conseils, et, en la quittant, lui glissa dans la main une pièce de monnaie pour l’aider à acheter les premiers remèdes.
Un peu plus loin, dans une autre maison, il se trouva en présence de privations et de souffrances non moins navrantes; là encore il donna des conseils, des consolations, quelque peu d’argent, et il allait se retirer, quand on lui dit que dans une mansarde se trouvait un malheureux bien gravement malade, et dans le dénuement le plus absolu.
Il se fit conduire; par une échelle branlante, il parvint à un galetas obscur ouvert à tous les vents; dans un coin, un homme était couché sur un peu de paille à demi pourrie; pour se couvrir, le malheureux n’avait que ses vêtements et un vieux manteau. Pas une chaise, pas un meuble; une cruche en poterie grossière composait tout le mobilier.
–Se peut-il, pensait le docteur, que des hommes soient réduits à une situation qu’on n’accepterait pas pour des animaux?
Cependant, il se penche vers le malade, lui prend le bras pour lui tâter le pouls; le malheureux tourne vers lui deux grands yeux hâves au regard vitreux.
–Vous souffrez, mon ami?
–Oui, beaucoup. Je suis bien malade, je crois que je suis perdu.
–Bien malade, oui, mais perdu, j’espère bien que non. La première chose à faire, est de vous retirer d’ici; vous ne pouvez pas rester dans ce misérable réduit; je vais m’adresser aux autorités pour vous faire transporter à l’hôpital.
–A l’hôpital! s’écria le malade avec effroi, non, je ne veux pas, j’aime mieux mourir ici! laissez-moi mourir!.
Le docteur accoutumé à rencontrer dans le peuple cette répugnance pour l’hôpital, insista, déclarant que là seulement il aurait des chances de guérison, lui affirmant qu’il y trouverait tous les soins désirables.
–J’aime mieux mourir ici, continuait le malheureux.
–Vous n’avez aucune ressource! vous n’avez pas de famille?
–C’est vrai. je n’ai plus rien.
–Vous voyez donc bien qu’il est indispensable de vous laisser transporter.
–Jamais!. laissez-moi mourir ici!
Cette conversation avait lieu en allemand, mais le docteur remarqua bientôt dans l’accent de son interlocuteur certaines intonations qui dénonçaient une origine étrangère. Il pensa alors que ce refus de se laisser porter à l’hôpital avait une autre cause que la répugnance à laquelle il l’avait imputée d’abord.
–Vous êtes étranger? lui dit-il alors en fran
çais.
Le pauvre patient se retourna sur sa couche, regarda tout autour de lui; le médecin était seul dans son galetas..
–Oui, fit-il à demi-voix, je suis Français, et émigré; ne me trahissez pas! laissez-moi mourir! Je ne vous demande que cela!
–Vous laisser mourir!. Un Français! un compatriote! jamais! je vous sauverai malgré vous. Que me fait à moi votre qualité d’émigré? vous êtes malade, vous êtes malheureux, je ne veux savoir que cela. Qui donc abrogera enfin ces infâmes lois de proscription? Ah! ils sont bien coupables, les hommes qui, dans un moment de fureur édictent de semblables lois contre leurs frères! Folie de la raison humaine qui ne sait quel moyen nouveau inventer pour persécuter ceux qu’elle proclame ses frères.
La première pensée du docteur avait été de faire transportele malheureux dans son propre appartement; mais il avait la fièvre typhoïde, une maladie contagieuse. c’eût été exposer la vie de sa fille.
Il resta un moment silencieux.
–Je réfléchis, dit-il, vous ne pouvez ni rester ici, ni être transporté à l’hôpital, il faudrait donc pouvoir trouver autre chose.
–Non, docteur, laissez-moi: ma fin est proche, je le sens. Vous vous compromettriez inutilement.
–Vous n’en savez rien; et quant à me compromettre. J’en ai vu d’autres! Ce soir, vous serez transporté, où? je n’en sais encore rien; mais je trouverai parce que je veux trouver. Oui, il faut que je trouve!
Et, sans rien ajouter, il disparut par le trou de l’échelle.
En pays étranger et ennemi, il ne connaissait absolument que les officiers et les hommes de son régiment; et ceux-là ne pouvaient lui être d’aucun secours; il était même nécessaire de se cacher d’eux. Et les malades qu’il avait soignés?. Mais en quoi pourraient-ils lui être utiles? C’étaient des pauvres qui avaient à peine pour eux le strict nécessaire. Et pouvait-il se fier à eux? Il ne les connaissait nullement. Pour eux, un Français était un ennemi.
A qui donc pourrait-il s’adresser?
Il se faisait cette question pour la centième fois, quand il se croisa avec un homme qu’à son costume il reconnut pour un prêtre catholique.
Le docteur Mounot hésita un instant, puis, faisant le geste d’un homme qui, en présence de sa dernière ressource, prend une résolution désespérée, il alla droit à lui.
–Monsieur, dit-il, pardonnez-moi de vous arrêter ainsi, mais je désirerais vous parler. Pouvez-vous m’écouter un instant?
–Je suis à vos ordres, répondit le prêtre.
–Comme vous le voyez, monsieur, je suis étranger, et l’uniforme que je porte me dispense de vous dire qui je suis.
–Pour le prêtre, il n’y a pas d’étranger, et, qui que vous soyez, je serai heureux si je puis vous être utile.
–Merci, monsieur. Je cherche en ce moment le moyen de réaliser un projet qui me tient au cœur; mais tant de difficultés se dressent devant moi que je commençais à désespérer de le mener à bonne fin quand je vous ai aperçu; la pensée m’est alors venue que vous pourriez, et que vous voudriez bien m’aider.
–Je vous répète que je serai heureux de vous être utile, si cela est en mon pouvoir. De quoi s’agit-il?
–Il s’agit d’une bonne œuvre, de sauver un homme, un de mes compatriotes, d’un double danger de mort.
–En ce cas, je vous remercie de vous être adressé à moi, et je vous promets de faire tout ce qui me sera possible.
Mounot expliqua alors en quelques mots la rencontre qu’il venait de faire.
–Certainement, fit le prêtre, certainement il faut sauver ce pauvre homme. Voyons, comment pourrions-nous nous y prendre?. Je vous offrirais bien ma maison, mais je loge des militaires français, et il me serait impossible de leur cacher la présence de votre compatriote. Je connais bien des bonnes âmes en ville qui seraient heureuses de coopérer à votre bonne action; mais toutes sont dans le même cas que moioi; il y a des soldats partout.
–Que faire, monsieur l’abbé?
–C’est ce que je cherche. je ne vois pas dans toute la ville une cachette assez sûre pour votre protégé. Attendez, je pense que j’ai trouvé: ma sœur habite un petit village à une lieue d’ici; c’est un hameau enfoncé dans les terres, loin des routes, un coin perdu; ma sœur est une bonne vieille fille qui se fera un bonheur de s’associer à votre pensée. Le docteur eut un soupir de soulagement.
–Je dois vous prévenir, monsieur l’abbé, que le cas est urgent, demain, mon malade ne sera plus transportable. Pourrez-vous faire prévenir tout de suite mademoiselle votre sœur?
–Je vais m’en occuper à l’instant; dans une heure elle saura ce que nous attendons d’elle, et, dès ce soir, nous pourrons lui amener son malade.
–Je ne puis pas le faire transporter par des hommes de mon régiment, il faudrait que vous ayez encore la bonté de vous procurer quatre hommes, avec un brancard.
–Vous les aurez, et je réponds de leur discrétion. A quelle heure, les voulez-vous?
–A la nuit tombante, à cinq heures, si vous voulez m’assigner un rendez-vous, j’irai vous prendre, vous et vos porteurs.
–Très bien. Vous connaissez la cathédrale?.. En face du petit portail du nord, se trouve une maison dont la porte est encadrée de deux pilastres; il y a trois marches; c’est là que je demeure et que je vous attendrai à cinq heures précises.
–Seriez-vous?.
–Je suis le curé de la cathédrale.
–Monsieur le curé, c’est un bien heureux hasard, pour mon malade et pour moi, qui m’a mis sur votre chemin.
–Le hasard est un mot vide de sens, c’est la divine Providence qui a bien voulu se servir de moi pour vous aider à accomplir une bonne action, et j’espère qu’elle réalisera tous nos désirs, et toutes nos espérances.
–La Providence!. se disait le docteur après avoir salué le prêtre, la Providence!. Y a-t-il une Providence?
Et il courut annoncer à l’émigré la rencontre qu’il avait faite, et le secours inespéré qu’il avait obtenu.
–Comment vous remercier? dit le malheureux en lui tendant la main.
–En vous laissant soigner et guérir. Dans deux ou trois heures, on viendra vous prendre, les porteurs auront l’ordre si on les interroge de répondre que vous êtes un paysan tombé malade ici, et qu’ils transportent chez lui. Vous n’avez donc pas à parler, et, si quelque circonstance vous y contraignait, vous savez l’allemand, je n’ai pas besoin de vous recommander de ne vous servir que de cette langue.
A l’heure dite, le docteur était au presbytère, et, un quart d’heure après, le petit convoi franchissait les portes de la ville. Les hommes de garde, voyant un malade étendu sur une civière, et suivi d’un prêtre et d’un médecin militaire français, les laissèrent passer sans même les questionner.
Ils suivirent pendant un moment la grand’route, puis ils prirent un sentier qui s’avançait dans les prairies.
Le docteur marchait côte à côte avec le curé de la cathédrale.
–Je pense, dit celui-ci, que c’est une bataille gagnée.
–Je suis de votre avis, monsieur le curé, relativement à la première partie de notre entreprise, mais j’ai une autre bataille à livrer. Il s’agira maintenant d’attaquer la maladie, et il ne faut pas se faire d’illusion, le succès est loin d’être certain; le malheureux est bien gravement atteint; dans le début, les soins ont complètement fait défaut, et. Il y aura fort à faire, monsieur le curé, fort à faire.
–J’ai confiance en votre savoir, monsieur, et la divine Providence, qui nous a aidés jusqu’ici, achèvera son œuvre.
–Comme le médecin ne répondait pas:
–Est-ce que vous ne croyez pas à la Providence, monsieur?
–Moi, monsieur le curé, je ne crois qu’à la scélératesse de l’espèce humaine, à la lâcheté, à la cruauté, à l’infamie de tous ces êtres qui ne parlent que de vertus, et qui n’ont que des vices, qui réclament à grands cris l’égalité pour écraser ceux qui leur barrent le chemin, la fraternité pour étouffer ceux qu’ils appellent leurs frères, la liberté pour opprimer ceux qui ne veulent pas se mettre à genoux devant eux!
–Vous devez avoir bien souffert, monsieur, pour avoir de semblables idées. Il est vrai que vous avec dû voir de près les horribles scènes de la Révolution française.
–C’est vrai, monsieur, j’ai vu tout ce que l’on peut voir de plus horrible, j’ai souffert tout ce qu’un homme peut souffrir.
–Si vous avez vu des bourreaux, vous avez dû voir aussi de nobles et saintes victimes?
–Oh! oui, j’en ai vu, et c’est ce qui m’a fait prendre le genre humain en horreur!
–Avec vos idées, comment se fait-il qu’ayant besoin de secours, ce soit à moi que vous vous soyez adressé, à moi, dont vous ne connaissiez absolument qu’une chose, le caractère sacerdotal, qui vous était signalé par le costume que je porte?
–Je n’en sais rien; je cherchais, je me creusais la tête pour trouver un endroit quelconque où je pusse cacher ce malheureux, et le soigner, sans l’exposer au danger d’être arrêté. Quand je vous ai aperçu, je me suis dit: cet homme est prêtre, il doit être un ministre de paix, de miséricorde et de charité. Il me semblait impossible que vous me repoussiez, impossible surtout que vous trahissiez le secret que j’allais vous confier. je sentais que seul je me heurtais à des difficultés insurmontables. et le temps pressant, toute hésitation devenait impossible; c’est alors que j’allai à vous, persuadé que vous m’aideriez. et vous voyez que mes pressentiments ne m’ont pas trompé.
–Tout prêtre aurait fait ce que j’ai fait.
–Je ne voudrais pas vous contredire, monsieur le curé; cependant j’en ai vu de bien infâmes!
–Vous voulez parler des apostats qui se sont jetés dans les excès de la Révolution; ceux-là, je vous les abandonne, mais vous devez reconnaître que leur nombre a été bien petit; et les autres.
–Les autres, en France, n’existent plus. Ceux qui n’ont pas pu émigrer, la Révolution les a tués.
–Pas tous, monsieur; vous ne devriez pas ignorer que dans votre malheureux pays, un très grand nombre de prêtres ont continué pendant toute la Terreur à excercer en secret les devoirs de leur saint ministère: et aujourd’hui que votre Premier Consul a réouvert les églises, le clergé est à son poste. Si la Révolution a éclairci ses rangs, elle a eu aussi ce bon résultat de l’épurer.
–C’est possible; du reste, depuis huit ans que je suis entré dans l’armée, je n’ai fait que traverser deux fois la France, et j’avoue que je ne sais presque rien de ce qui s’y passe.
Les porteurs venaient de s’arrêter devant une maison de modeste apparence, la porte s’ouvrit, et une vieille femme apparut tenant une lumière; elle les fit entrer dans une salle où un lit était préparé. On y déposa le malade.
Le docteur après l’avoir installé, et avoir indiqué les soins à lui donner, s’en reviut à Mayence, toujours en compagnie du prêtre allemand qui s’efforça en vain de réveiller chez lui des sentiments religieux.
Le lendemain et les jours suivants, il revint voir son malade, chez qui, un mieux sensible ne tarda pas à se manifester; les bons soins de la demoiselle Gutenhaus faisaient merveille.
Il se demandait même déjà comment il parviendrait à lui faire passer les lignes françaises quand il serait complètement rétabli. Cette pensée le préoccupait, du reste, médiocrement, il se disait qu’à chaque jour suffit son mal, et qu’au besoin, il aurait recours au bon prêtre qui lui avait été déjà si secourable.
Ses allées et venues au village dé Herfelstein avaient été remarquées; hâtons-nous de dire qu’elles n’étaient l’objet d’aucune interprétation malveillante: sa qualité de médecin, et ses habitudes bien connues de bienfaisance suffisaient complètement à les expliquer.
–Docteur, lui dit cependant un soir le capitaine Cambarès, on prétend que vous avez des goûts agrestes, on vous voit faire de fréquentes excursions à la campagne.
–C’est vrai, reprit Mounot, j’ai un malade qui m’a été recommandé, et auquel je m’intéresse; je vais le voir de temps en temps.
–Cela n’a rien que de très honorable; mais il paraît que vous vous attardez quelquefois.
–Je ne suis pas toujours libre, et je vois mes malades quand et comme je puis.
–J’admets que vous ne puissiez faire autrement; mais il serait peut-être prudent de vous faire accompagner; les environs de la ville ne sont pas sûrs.
–Un médecin passe partout, et est respecté de tout le monde.
–Prenez garde, docteur, il y a en Allemagne des sectes d’illuminés, pour lesquelles tuer un Français constitue un acte méritoire et héroïque; déjà, plusieurs de nos soldats sont tombés sous leurs coups, et je doute fort que votre uniforme soit un talisman capable d’arrêter leurs poignards.
–Messieurs, depuis huit ans que j’ai l’honneur de servir dans l’armée française, votre exemple m’a appris à faire mon devoir, sans me préoccuper des dangers auxquels il pourrait m’exposer.
–Faites votre devoir, docteur, appuya un autre officier; mais, croyez-nous, faites-vous accompagner par un de vos camarades; demandez au besoin un homme de garde; on ne vous le refusera pas.
–Vous ririez trop de moi, messieurs, si j’allais voir mes malades suivi d’un garde du corps; pourquoi pas un peloton tout entier? Vous risquez votre vie tous les jours, laissez-moi risquer la mienne une fois en passant, ne fût-ce que pour me démontrer à moi-même que je suis digne d’être votre camarade.
Le soir, en entrant chez lui, et en voyant l’enfant jouer avec la bonne, la conversation qu’il avait eue à la pension lui revint à la mémoire, et il se prit à trembler pour elle à la pensée qu’il pourrait venir à lui manquer tout à coup. Que deviendrait-elle, sans famille, si lui, son seul appui, venait à tomber sous le poignard d’un assassin? Puis, réfléchissant que le courage ne consiste pas à braver inutilement le danger, il se promit de faire en sorte d’aller voir son malade en plein jour.
Le surlendemain, il rencontra le curé de la cathédrale qui, après s’être informé de l’état de l’émigré, lui témoigna le désir de l’accompagner quand il se rendrait à Herfelstein.
Rendez-vous fut pris pour le jour même à sept heures; le prêtre n’était pas libre plus tôt.
–Je ne manque pas à ma promesse, se dit le docteur, puisque je suis accompagné; mes camarades riraient bien s’ils savaient quel est l’homme qui me servira d’escorte.
A l’heure dite, ils se dirigèrent vers la maisonnette de la demoiselle Gutenhaus.
Le malade se trouvait dans un état aussi satisfaisant que possible, la fièvre l’avait quitté, il était assis sur son lit, causant avec la bonne vieille fille; devant lui était étalés divers papiers.
Dès qu’il aperçut son sauveur, il lui cria:
–Voyez, docteur, combien je vais mieux!
–Prenez garde de vous fatiguer! Voyons votre pouls. très bien, le mieux se continue, mais pas de fatigue, pas de fatigue.
Et, se retournant vers la sœur du curé:
–Mademoiselle, j’ai presque envie de vous gronder; pourquoi avez-vous donné ces papiers à votre malade?
–Ne la grondez pas, docteur! c’est moi qui les lui ai demandés. Je voulais relire une fois encore quelques lettres, les derniers souvenirs qui me restent de ceux que j’ai aimés.
–Je vous comprends, mon ami, je vous comprends; mais vous êtes encore bien faible, et je n’aime pas les émotions pour vous. Remettez tout cela de côté, vous les reprendrez plus tard quand vous serez plus fort.
Le malade obéit, et Mlle Gutenhaus l’aidait à replacer ces reliques aimées dans le vieux portefeuille usé, quand une des feuilles lui échappa, et vint tomber sur le parquet.
Le docteur se baissa pour la ramasser, et la lui remettre; mais il s’arrêta et tressaillit; un nom l’avait frappé, et sans se rendre compto qu’il commettait une indiscrétion, il lut: A MONSIEUR LE COMTE DE CAUDRAY, Soleure (Suisse).
Il eut comme un éblouissement.
–Caudray! serait-il possible!!!
Le malade le regardait d’un air étonné.
–Mon nom vous surprend?
–Votre nom? vous seriez?.
–Je suis le comte de Caudray.
–Vous êtes le second fils du marquis de Caudray qui habitait Saint-Omer?
–Oui, docteur. Auriez-vous connu mon père?
–Il fut mon bienfaiteur. et puis.
Mais il ne put achever; il se laissa tomber sur une chaise, et, la tête entre les mains, il resta un moment, comme abîmé dans ses souvenirs.
–Un Caudray, dit-il en se relevant, un Caudray dans cette situation!
Puis se tournant vers le prêtre:
–Je crois que vous avez raison, monsieur le curé, quand vous dites qu’il existe une Providence, et qu’elle gouverne les événements de ce monde. C’est sûrement elle qui m’a conduit dans ce pays pour sauver le dernier membre, peut-être d’une famille liée aux plus intimes, comme aux plus horribles souvenirs de ma vie.
–Dites-moi, interrogea le malade, avez-vous connu ma mère?
–Oui, monsieur, j’ai connu votre bonne et sainte mère.
–Ma sœur?
–De grâce, ne m’en demandez pas plus aujourd’hui. si vous saviez les souvenirs déchirants que. Non, demain, je reviendrai causer avec vous de ces nobles victimes; demain. Mais aujourd’hui je souffre trop, et vous même êtes trop faible. Demain. Aujourd’hui, je ne dois être que médecin, et vous interdire toute espèce d’émotion. Laissez-moi seulement vous dire l’immense bonheur que j’éprouve en pensant que j’ai été assez heureux pour trouver l’occasion de vous être utile. J’avais entrepris l’œuvre de votre guérison sans savoir qui vous étiez; maintenant je vous jure que je la mènerai à bonne fin. Venez, monsieur le curé, partons! ces émotions sont mauvaises pour le malade, et elles me tuent.
Ils marchèrent quelque temps en silence, ce fut Mounot qui le rompit le premier.
–Il doit vous paraître étrange, monsieur le curé, que moi, qui depuis huit ans ait parcouru tous les champs de bataille de l’Europe, je n’aie pas pu maîtriser l’émotion que m’a causée la seule vue d’un nom.
–En effet, je suppose que ce nom a dû vous rappeler des choses bien terribles.
–J’avais connu dès mon enfance une jeune fille, un ange. Tout m’éloignait d’elle, et cependant je l’aimais. Un jour, on m’écrit qu’elle est tombée entre les mains d’un de ces monstres qui ont à tout jamais déshonoré la Révolution française. Je pars, muni d’un ordre de sursis qui me permettait d’espérer la sauver; j’arrive, je devais traverser la place où l’échafaud élevait ses deux bras rouges. Une foule hideuse l’entourait. Une victime monte. C’était elle! Je veux fendre la foule, je veux crier; on me repousse, on m’arrête; je vois la planche basculer, je vois un flot de sang. je sens la terre me manquer, mes yeux se ferment, et je tombe évanoui sur le pavé sanglant. Cette jeune fille s’appelait Marie de Caudray, et l’homme que j’ai trouvé mourant dans un grenier, c’est son frère. Quelques jours plus tard celui qui m’avait servi de père, qui plus heureux que moi, avait une première fois réussi à sauver celle que j’aimais, lui aussi montait à son tour sur la hideuse plate-forme, et ce jour-là je vis mourir ma dernière affection.
–Je vous plains, mon ami, mais songez combien de personnes dans votre malheureux pays ont eu à supporter les mêmes angoisses?.
–C’est vrai, le nombre des victimes a été immense. Mais, pour moi, monsieur le curé, aux horribles souvenirs se mêlent les remords du complice. Ces excès, ces crimes qui m’ont enlevé tout ce que j’aimais, je les ai approuvés, je les ai applaudis, j’y ai contribué de toutes mes forces. Poussé par le démon de la haine et de l’orgueil, j’ai été un de ceux qui ont fait la Terreur. Depuis ce jour fatal, j’ai pris en horreur mes anciens complices, j’ai pris en horreur cette stupide folie qui pousse les hommes à s’entredétruire; et, comme je ne pouvais les arrêter, j’ai voulu compenser un peu le mal, en m’attachant à sauver le plus possible de mes semblables. Ne pouvant lutter contre les hommes, j’ai lutté contre la maladie, et je tâche de lui arracher çà et là quelques victimes.
Ils venaient d’arriver à un endroit boisé où l’obscurité était complète, et le sentier trop étroit pour que deux hommes pussent passer de front.
Il revoyait les terribles événements dont il venait de parler, ces souvenirs si profondément tristes lui apparaissaient comme de lugubres visions, et avec toute la puissance de la réalité.
Sa poitrine était oppressée, une tristesse indéfinissable lui étreignait le cœur.
Deux fois déjà il avait cru entendre marcher derrière lui, mais les ténèbres étaient si profondes qu’il lui était impossible de rien distinguer, et sa pensée se reportait aussitôt vers les êtres chéris dont il avait vu le martyre.
Tout à coup il sent le froid de l’acier lui pénétrer dans les chairs, il pousse un cri, et tombe.
Le prêtre se retourne, l’appelle. Ne recevant pas de réponse, il fait quelques pas en arrière, et se heurte à un corps couché en travers du sentier. C’est son compagnon, étendu sans mouvement, la face contre terre, entree ses deux épaules se dresse le manche d’un poignard dont la lame toute entière lui traverse le corps.
Le curé arrache l’arme et essaie de relever le docteur, de le rappeler à la vie; puis, voyant l’impuissance de ses efforts, il court à la ville, va chercher du secours, et, une heure après, il le ramenait chez lui, ne sachant pas encore si c’était un blessé ou un cadavre qu’il avait fait transporter.
II
L’EX-JURÉ DE LEBON
Table des matières
–Dans un de nos précédents ouvrages, le Docteur Ambrosius, Souvenir de la Révolution de93en Artois, et dont celui-ci est en réalité la continuation, nous avons dit que le jeune homme qui avait aimé Mlle de Caudray, et l’avait vue mourir au moment où il espérait la sauver, avait appris dans la prison que le docteur Ambrosius, dont il se croyait le fils, n’était que son père adoptif.
Celui qui lui avait donné le jour était un misérable nommé Fauvergue, un des jurés de Le Bon, un de ceux qui avaient condamné à mort Marie de Caudray, et qui, peu de jours après, faisait monter le pauvre docteur sur le même échafaud.
A la suite des terribles événements que nous avons racontés dans cet ouvrage, le fils de Fauvergue s’était hâté de terminer ses études médicales, et désireux d’échapper à la fournaise politique dans laquelle il avait joué un rôle malheureusement trop actif, il avait sollicité l’emploi de médecin de l’armée; emploi très facile à obtenir à cette époque, en raison du manque presque absolu des sujets.
Il avait alors à choisir entre deux noms, celui de Fauvergue et celui de Mouton, (le vrai nom d’Ambrosius, son père adoptif). Il lui semblait qu’il n’avait plus le droit de porter le second; quant au premier, il lui causait une répulsion facile à comprendre.
Il prit le parti de se faire inscrire sur les contrôles de l’armée sous le nom de Mounot,– anagramme de Mouton,–et c’est sous ce nom que nous l’avons retrouvé aide-major à la26e demi-brigade.
Fauvergue, après avoir abandonné sa femme et son fils à Saint-Omer, était parti pour Arras, où il avait vécu d’abord de quelques petits emplois qu’il était parvenu à se procurer.
Quelques années plus tard, il avait fait la connaissance d’une bonne et honnête fille, paysanne du Boulonnais, alors en service à Arras, et il l’avait épousée.
Elle possédait quelques centaines de francs d’économie; avec cette somme, et l’aide d’une personne charitable, chez laquelle elle avait servi, elle avait pu monter un petit commerce.
La seconde femme de Fauvergue, plus énergique que la première, avait réussi à l’arracher, au moins en partie, à ses habitudes d’ivrognerie, et elle aurait peut-être fini par en faire un honnête homme, si la Révolution n’était pas survenue.
Celui-ci comprit aussitôt le parti qu’un homme entreprenant et peu scrupuleux pouvait tirer de ce grand bouleversement.
S’il était grand partisan de la République, ennemi acharné de la noblesse et du clergé, son amour et ses haines n’étaient pas assez forts pour lui faire oublier ses intérêts personnels. A diverses reprises, il avait su se faire charger de visites domiciliaires, et il avait trouvé, chaque fois, le moyen de faire disparaître à son profit quelques sommes plus ou moins importantes; plus tard cet argent, changé en assignats qui commençaient à se discréditer, s’était élevé à un total assez considérable pour lui permettre de se fair adjuger une grande et belle ferme vendue, comme bien national, au dixième de sa valeur.
A la chute de Le Bon, il s’était hâté de disparaître et avait choisi pour lieu de retraite sa nouvelle propriété qui était située près d’Hucqueliers, au centre de l’Artois.
–Puis, le bail du fermier expirant l’année même, il fit venir sa femme, et une jeune fille issue de son second mariage, et entreprit de cultiver lui-même ses terres.
Ses connaissances en agriculture étaient absolument nulles, et son goût pour le travail n’était guère plus développé. Ignorance et paresse ne sont propres à engendrer que la ruine. Pendant les premières années il fit des pertes considérables. Il aurait pu consulter ses voisins, et tirer grand profit de leur expérience et de leurs conseils, mais les paysans des environs n’avaient pas été longtemps à apprendre le rôle infâme qu’il avait joué à Arras, et tous évitaient avec le plus grand soin d’avoir aucun rapport avec lui.
Ces braves gens éprouvaient une indicible répulsion pour les auteurs des crimes de la Terreur, et pour leurs complices; ils ne les considéraient que comme des monstres et des maudits. Avoir avec eux le moindre rapport, c’eût été en quelque sorte partager leur infamie.
Malheureusement ce sentiment de répulsion n’atteignait pas seulement le coupable, il rejaillissait aussi sur deux pauvres créatures qui n’avaient pourtant d’autre tort que celui d’être la femme et la fille d’un misérable. Si elles se montraient dans le village, les portes se fermaient, chacun se détournait pour éviter leur rencontre.
Alors, les deux malheureuses se serraient l’une contre l’autre, et, par leur affection mutuelle, se consolaient du mépris dont elles se sentaient entourées.
Fauvergue. n’avait, du reste, tenté aucun effort pour faire connaissance avec les honnêtes gens; mais, par contre, il n’avait pas tardé à se lier avec les quelques mauvais sujets du pays, qui aimaient mieux brailler la Marseillaise et le Ça ira, en vidant des pots, que de travailler.
Sa femme et sa fille s’épuisaient en vain dans un travail ingrat et stérile; lui, ne faisait rien, ou presque rien, tous les jours il rentrait ivre, et les affaires allaient de mal en pis; les champs étaient à peine ensemencés, les mauvaises herbes croissaient en toute liberté dans les terres mal cultivées, et les récoltes ne donnaient plus que des résultats insignifiants. Les animaux mal soignés et peu nourris périssaient les uns après les autres; la ruine s’avançait à grands pas.
–C’est une punition de Dieu, disaient les voisins; bien mal acquis n’a jamais profité.
Un jour, sa femme essaya de lui persuader de vendre une partie de sa ferme pour payer ses dettes, et de louer ce qui lui en resterait.
–Voyez, lui disait-elle, rien ne nous réussit, ce sont pertes sur pertes, et, si vous continuez, avant peu tous vos biens seront vendus.
Fauvergue entra dans une violente colère, lui jeta à la tête tout son vocabulaire de blasphèmes et d’expressions ordurières, lui reprocha de ne pas assez travailler, de ne pas s’occuper de sa maison, de ne pas savoir donner à ses bestiaux les soins nécessaires, et, après l’avoir de nouveau accablée d’injures, il s’en retourna au cabaret.
La pauvre femme se mit à fondre en larmes; sa fille se jeta à son cou, en lui disant:
–Ne pleure pas, mère, ne suis-je pas là pour t’aimer?
–Oui, toi, tu m’aimes, toi seule. nous sommes pour tous un objet d’horreur.
–Pas pour moi, mère, qui sais combien tu as toujours été bonne!.
–Mais toi aussi, Louise, tu partages notre honte. Ohh! quelle horrible chose de sentir peser sur soi le poids de la réprobation de tous les honnêtes gens! S’il n’écrasait que moi, je ne me plaindrais pas, mais toi, à peine entrée dans la vie, toi, ma pauvre fille. Oh! il me semble que le sang que ton père a répandu retombe sur nous!
–Mais, ma mère, tu n’as jamais participé à ses crimes, ils t’ont toujours fait horreur, et pourquoi le bon Dieu te punit-il, si tu es innocente?
–Non, je ne le suis pas. J’ai bien souffert, c’est vrai, quand je l’ai vu poursuivre et dénoncer les innocents; j’ai frémi de honte et d’indignation, quand je l’ai vu devenir leur juge, les condamner et les envoyer à la mort; mais, plus tard, quand je l’ai vu acquérir cette belle propriété, je m’en suis réjouie pour toi, je me suis félicitée dans le fond de mon cœur de l’espoir de te voir riche. et j’oubliais que cette richesse était doublement volée, qu’elle était le prix du sang! Mais Dieu n’oublie pas, et, tu le vois, bientôt il ne nous restera plus que la misère et la honte.
–La misère et la honte, c’est vrai; nous n’y pouvons pas échapper, nous n’y échapperons pas; mais Dieu ne juge-t-il pas autrement que les hommes? Ne m’as-tu pas appris qu’il ne nous demandera compte que des fautes auxquelles nous aurons volontairement coopéré. Et puis, écoute, mère, j’ai là un secret que je ne t’avais jamais dit: Par moments, je suis heureuse de penser que cette ferme ne nous appartiendra bientôt plus.
–Heureuse!
–Oui, mère, heureuse. Il me semble vois-tu, que je respire mal dans cette maison volée, ces terres acquises au prix de crimes me brûlent les pieds. Ohh! je bénirais Dieu s’il nous reprenait tout, ne lui demandant qu’une seule chose: le retour de mon père à une vie honnête!
La première de ces demandes ne devait pas tarder à être exaucée, nous verrons plus tard ce qu’il adviendra de la seconde.
Fauvergue, pour se consoler de ses pertes, continuait à boire, et, naturellement, les pertes allaient s’accumulant. Tous les jours il rentrait ivre, tous les jours c’étaient des scènes ignobles. Il accablait d’injures sa malheureuse femme, et, si elle essayait de se défendre, alors sa colère ne connaissait plus de bornes, aux grossièretés et aux blasphêmes, il ajoutait les voies de fait.
Sa fille seule avait ordinairement le don de lui imposer silence. Il subissait malgré lui l’ascendant de sa faiblesse et de son innocénce; mais, quelquefois aussi, il s’irritait de sa résistance, et alors la pauvre enfant n’était guère mieux traitée que sa mère.
Un soir, il était près de onze heures, et Fauvergue n’était pas rentré depuis deux jours. Les deux femmes étaient assises l’une près de l’autre, devant le feu qui achevait de se consumer dans l’âtre; le tictac de la pendule scandait de son timbre sec et régulier les longues heures de l’attente, et seul, avec le vent qui mugissait au dehors, troublait le profond silence de la nuit.
La mère, repliée sur elle-même, regardait d’un œil morne les tisons qui brûlaient sans flammes; elle était immobile comme une statue, on eût dit que son âme était absente.
–Mère, vous devriez aller vous reposer!
–Je n’ai pas sommeil, et je dois attendre: ton père se fâcherait si je n’étais pas là quand il rentrera.
–Je resterai, moi!
–Non, Louise, mon devoir est d’être ici, c’est à toi d’aller te reposer.
–Je ne vous quitterai pas, mére. J’ai trop peur pour vous quand il rentre, ajouta-t-elletout bas.
–Oh! je suis bien habituée à ses mauvais traitements, soupira la malheureuse, et je t’assure que tu me ferais plaisir, si tu allais te coucher.
–Je vous en supplie, mère, laissez-moi près de vous; j’ai peur. Depuis avant-hier, il n’a pas quitté le cabaret. j’ai peur. je suis certaine qu’il sera bien méchant.
La mère ne répondait pas, elle aussi prévoyait des orages, et elle aurait bien voulu éviter d’en rendre sa fille témoin, mais en même temps elle craignait de voir s’éloigner sa seule défense.
Tout à coup, la porte s’ouvrit brusquement. C’était Fauvergue.
Il était sale, mouillé, tête nue, les cheveux en désordre.
Il hésita un instant, s’appuyant au chambranle comme un homme qui cherche à reprendre son aplomb; puis, il s’avança jusqu’au milieu de la chambre en chancelant.
Les deux femmes le regardaient en tremblant, elles sentaient l’orage prêt à se déchaîner.
–Pourquoi n’êtes-vous pas couchées, paresseuses que vous êtes? Allons! au lit!
–Nous vous attendions, dit la mére.
–Je n’ai pas besoin qu’on m’attende; je vous le défends même. Je ne veux pas que vous restiez pour avoir l’air de me reprocher de rentrer trop tard!. Eh quoi! on ne bouge pas! Mais levez-vous donc, fainéantes!. Et puisque vous voilà debout, servez-moi à souper!
–Je vais mettre le couvert, se hâta de dire Louise, en courant au buffet.
–Reste assise, toi! je te défends de bouger! et toi, la bourgeoise, un peu de promptitude, ou sinon!.
Et il accompagna ce dernier mot d’un moulinet de son bâton, puis il alla s’asseoir, ou plutôt se laisser tomber dans un fauteuil à l’angle de la cheminée.
Sa femme apporta devant lui une petite table, sur laquelle elle plaça une assiette, un verre, du pain, et un plat contenant un morceau de lard froid.
–Il n’y a rien de chaud? interrogea l’ivrogne.
–Je ne savais pas quand vous deviez rentrer.
–Voilà ce que c’estt! ces deux hypocrites boivent et mangent toute la journée, et quand je rentre, moi, qui suis pourtant le maître ici, on me jette un morceau comme à un chien!
La mère, le laissant dire, était allée reprendre sa place de l’autre côté du feu.
–Mais elle ne me répondra même pas, cette enragée tête de mule! cria l’ivrogne.
Et, d’un geste violent, il repoussa la table qui alla rouler au loin au milieu des débris de la vaisselle brisée.
–Ramasse-moi tout celaa! hurla le misérable.
Comme sa femme ne se hâtait pas d’optempérer à cet ordre, il se leva furieux, et leva son bâton pour frapper.
Louise se jeta au devant de lui:
–Vous ne frapperez pas ma mère devant moi.
–Je ne frap.
–Non, asseyez-vous, je vous préparerai tout ce que vous voudrez; mais vous ne frapperez pas ma mère!
–Ah ! tu me donnes des ordres!
–Je ne vous donne pas d’ordres, mais je vous dis.
–Ote-toi de là!
–Non.
–Ote-toi de là!. ou je t’assomme
La jeune fille ne broncha pas:
–Frappez-moi si vous voulez, mais vous ne toucherez pas à ma mère!
–Ahh! tu te révoltes! Ah! je ne suis plus le maitre ici!. C’est toi qui commandes!. Nous allons voir.
En disant ces mots, il avait rejeté son bâton, comme une arme insuffisante, il avait été prendre une bêche placée dans un coin, et revenait sur Louise en brandissant le terrible instrument
La jeune fille pousse un cri, et recule, entraînant sa mère qui veut la défendre. L’ivrogne se met à leur poursuite, et il les aurait infailliblement atteintes, s’il n’avait rencontré la table renversée qui le fit trébucher.
Les deux femmes profitent de sa chute pour ouvrir la porte et s’enfuir. Elles ont à peine fait vingt pas dans la cour, que Fauvergue, relevé, apparaît sur le seuil.
Il s’arrête et hésite; l’obscurité profonde l’empêche de voir celles qu’il poursuit; il comprend qu’il essaierait en vain de les atteindre. Il se retourne alors, rentre dans la maison, et se dirige vers la cheminée.
Les victimes, immobiles de terreur, suivent tous ses mouvements; elles le voient placer une chaise devant le feu.
–Mon Dieu, s’écrie Louise, il va prendre son fusil!.
En effet, le voilà qui monte sur la chaise, il décroche l’arme, et se dirige vers la porte.
Louise entraîne sa mère, vers un hangar, qui se trouve à l’extrémitéé: de la cour. Là, elles s’arrêtent palpitantes.
Fauvergue les a-t-il vaguement aperçues? A-t-il été guidé par le bruit de leurs pas, ou par un simple hasard? Il serait difficile de le dire; mais les deux femmes, dont les yeux ont eu le temps de s’habituer à l’obscurité, le voient se diriger de leur côté. Elles se sauvent en contournant les bâtiments, puis bientôt elles s’arrêtent, .. Ne vont-elles pas au-devant du danger? Si celui qui les poursuit faisait le tour en sens inverse?.
Un moment après, elles entendent sa voix retentir dans la nuit: le misérable jure que l’une des deux au moins ne lui échappera pas.
Elles frémissent; maintenant elles savent au moins de quel côté se trouve le péril. Le son de la voix qui va en augmentant leur indique qu’elles doivent se hâter de fuir; elles traversent le chemin, marchent dans l’ombre épaisse d’une double rangée d’arbres, et gagnent les champs.
La voix du misérable raisonne toujours; il a fait le tour des bâtiments, et ne trouvant personne, il rentre dans la cour qu’il traverse dans tous les sens, et dont il sonde tous les recoins; puis il sort de nouveau, et recommence vingt fois le tour de la ferme. Furieux de son insuccès, il crie, jure, menace. Enfin le silence se fait, fatigué de ses recherches inutiles, il prend le parti de rentrer chez lui.
Louise et sa mère entendent bientôt le bruit de la porte qui se ferme avec violence, et grâce au silence de la nuit, elles perçoivent distinctement le bruit des verrous qu’on ferme.
Elles sont là, dans les champs, par cette nuit profonde; une pluie fine et glaciale pénètre leurs vêtements. Où aller? Que faire? Que devenir? Elles avaient espèré qu’après ce paroxysme de fureur, l’ivrogne hébété s’endormirait d’un lourd sommeil qui leur permettrait de gagner leur chambre; mais la porte leur est fermée. Où passer cette longue et lugubre nuit?
Nous savons déjà qu’elles n’ont aucunes relations avec leurs voisins, elles n’oseraient aller frapper à aucune porte: Fauvergue dans le pays n’est appelé que le Méchannt; mot qui dans nos campagnes d’Artois est synonyme de démon; et elles sont la femme et la fille du Méchant. Qui donc voudrait leur ouvrir? Qui voudrait les recevoir?.
Instinctivement, et sans parler, toutes deux, grelottantes et serrées l’une contre l’autre, elles se rapprochent de la ferme, et arrivent enfin au hangar.
Peut-être était-il là, guettant leur retour d’une fenêtre entr’ouverte? Non. Les volets qui avaient été fermés par Louise à la chute du jour étaient toujours dans le même état; rien n’avait bougé. La mère voulut approcher; mais sa fille la retint, en sortant du hangar elle se découvrait; Louise venait de voir une lucarne de grenier ouverte, et il leur semblait distinguer le canon d’un fusil braqué de leur côté. Elles restaient là, immobiles, anxieuses, n’osant faire un mouvement. Et le vent qui passait sous ce toit glaçait sur leurs membres leurs vêtements mouillés.
Elles pensèrent alors qu’en faisant le tour extérieur de la cour, elles trouveraient un petit bâtiment ayant une porte sur la prairie, et que, par là, il leur était possible de gagner la grange.
Un quart d’heure après, elles se couchaient sur un tas de foin, toutes couvertes de leurs vêtements mouillés, transies de froid, tremblantes encore de frayeur et de désespoir, elles ne purent y trouver un instant de repos; et, le lendemain, quand le misérable, un peu calmé, leur permit de rentrer, Louise se mit au lit avec une fièvre violente, puis une pleurésie se déclara, et, pendant de longs jours, elle fut entre la vie et la mort.
III
ARMAND BONNIÈRES
Table des matières
Les affaires de Fauvergue allaient de mal en pis.
Le papier timbré commençait à pleuvoir chez lui; et à chaque visite de l’huissier, il avait de nouveaux accès de fureur. Accès concentrés toutefois, et qu’il savait parfaitement maîtriser en présence de l’officier ministériel. Il n’avait qu’une seule crainte au monde voir la justice se mêler de ses affaires; ses antécédents, qu’il ne pouvait oublier, expliquent assez ce sentiment pour que nous ne nous y arrêtions pas. Disons seulement qu’après le départ de l’huissier, il savait amplement se dédommager de la contrainte qu’il avait dû s’imposer, et que sa rage inassouvie retombait sur les deux malheureuses condamnées à vivre avec lui.
Enfin, un jour de grandes affiches jaunes collées sur sa porte, et sur quelques maisons voisines, annonçaient que sa ferme, terres, bâtiments, récoltes, bestiaux, mobilier. tout allait être vendu aux enchères.
Le vœu de Louise allait être réalisé: de cette fortune acquise par le crime, acquise avec le prix du sang, il ne resterait bientôt plus rien.
Fauvergue parla d’abord d’incendier sa maison, et tout ce qu’il possédait encore, dans le seul but de frustrer ses créanciers, puis il annonça l’intention d’enlever subrepticement, pendant la nuit, les quelques animaux qui lui restaient, et d’aller les vendre dans une ville éloignée; mais il n’en fit rien, et se borna à aller s’énivrer un peu plus encore que de coutume.
Si nous ne disons rien des injures et des mauvais traitements qu’il fit supporter aux deux femmes dont il avait causé la ruine, c’est afin de ne pas trop nous répéter.
Le jour de la vente arriva enfi
Ces sortes de transactions sont toujours dans les campagnes une occasion de nombreuse réunion. On y vint un peu pour acheter, un peu pour voir, beaucoup pour avoir l’occasion de rencontrpr des amis, et de smuser pendant quelques heures.
Cette fois, l’affluence fut plus grande que jamais; le grand mobile qui attirait la foule, c’était la curiosité. Les paysans des environs, nous l’avons déjà dit, avaient toujours tenu à n’avoir aucun rapport avec cet homme; ils l’évitaient avec le plus grand soin, ils le fuyaient comme un maudit à cause du rôle odieux qu’il avait joué pendant cette épouvantable Terreur dont le nom seul les glaçait encore d’effroi. Rôle du reste mal connu, ce qui laissait la place à toutes les suppositions, à toutes les imaginations.
On venait donc en foule pour le voir de prés, lui et les siens; on venait surtout pour voir l’intérieur de sa maison que l’on disait pleine des dépouilles de ses victimes.
Comme jamais personne n’y était entré, les mauvaises plaisanteries de quelques-uns, l’imagination d’un grand nombre, et la crédulité de tous l’avait remplie de meubles de grand prix, d’objets d’art, d’orfèvrerie sacrée ou profane, volés dans les maisons des nobles qu’il avait fait guillotiner, dans les châteaux, dans les couvents, dans les églises.
La vérité est que le mobilier était celui de l’ancien fermier que Fauvergue avait racheté, et rien de plus.
La déconvenue fut grande pour beaucoup, et toutes les curiosités masculines et féminines de l’endroit, malgré toutes leurs recherches, n’eurent pour se repaître que les deux figures tristes et douces de Françoise et de Louise qui pleuraient dans un coin, et celle de l’ancien juré de Lebonn qui, tout en affectant de narguer le mépris public, regardait d’un air hébété vendre ce qui lui avait appartenu.
Quand la vente fut terminée, le notaire se hâta de faire le total des enchères, et lui annonça qu’elles n’atteignaient pas le chiffre qu’il avait espéré; elles n’arrivaient même pas tout à fait à la somme dont il était créancier.
Fauvergue était terrifié, il restait là, immobile, les yeux fixés, devant cette foule qui allait et venait, emportant les meubles vendus, riant, causant, le regardant en passant, mais sans pitié, sans intérêt.
–Plus rien! se disait-il, rien!. pas même de quoi payer tout ce que je dois. Ah! voilà qui m’est bien égal, par exemple!. Je voudrais que la vente ait produit dix fois moins, pour que ce brigand de notaire perde d’autant plus. Mais que devenir?. Que fairee? Rien! plus rien!
Et il alla se tapir dans un coin, comme un fauve à l’affût.
Quand il vit la foule en grande partie écoulée, il se dirigea vers la maison à la recherche de sa femme et de Louise, il les trouva réfugiées dans un cabinet obscur pour cacher leurs larmes.
–Allons, vous autres, leur dit-il, dehors! Vous n’avez plus le droit de rester ici! Nous sommes chassés, chassés comme des chiens. en route.
–Où allons-nous? interrogea Louise?
–Allez où vous voudrez, et gagnez votre vie comme vous pourrez, nous n’avons plus rien, rien, rien de rien!
–Nous irons où vous irez.
–Je vous le défends!. et puis, je ne le sais pas. je vais. je vais. Est-ce que je sais où je vais?. Je n’ai plus d’asile, plus de pain, plus rien. je vais quelque part, crever comme un chien au coin d’un bois.
Puis, il leur tourna brusquement le dos, et sortit. Il traversa la cour, et prenant la route, il marcha droit devant lui sans se retouruer.
Sa femme et sa fille le suivaient de loin. Elles pleuraient, brisées de douleur.
Dans cette foule indifférente et rieuse, qui avait assisté au spectacle du dernier acte de leur ruine, elles n’avaient pas recueilli un regard de sympathie ou de pitié. La réprobation qui frappait l’ancien agent de la Terreur les enveloppait dans le même anathème que le coupable.
Qu’allaient-elles devenir, sans abri, sans pain, sans espoir pour le lendemain? Elles suivaient de loin l’auteur de toutes leurs infortunes, sans oser se rapprocher de lui, de peur d’en être repoussées.
Le jour commençait à baisser, elles avaient gravi le côteau qui domine le village; de loin, çà et là, on voyait quelques personnes qui revenaient de la vente, et qui, par des chemins différents, s’en retournaient chez elles. puis, à mesure qu’elles avançaient, la solitude se faisait.. Bientôt elles ne virent plus que Fauvergue qui marchait toujours la tête courbée.
Elles traversèrent un village, puis, après avoir gravi une longue pente, elles se trouvèrent sur le haut d’un vaste plateau; tout autour d’elles une plaine immense, nue, dépouillée, enveloppée dans les demi-ténèbres du crépuscule, se perdait dans de lointains horizons qui allaient se découpant en lignes brisées aux longs et mornes profils, sur les dernières rougeurs du ciel.
Nul bruit n’arrivait jusque là; c’était la solitude complète, absolue, et cette solitude immense pesait sur leurs cœurs d’un poids écrasant.
La nuit venait, sillonnée d’éclairs lointains; de gros nuages sombres couvraient une partie du ciel.
Et cette nuit, leur première nuit sans abri, où la passeraient-elles?. et d’autres viendront ensuite. puis l’hiver. le froid s’ajoutant à la faim.
Dieu les avait-il donc abandonnées comme les hommes?
Elles marchaient en silence, et dans cet immense dénuement cependant chacune des deux s’oubliait elle-même, pour ne penser qu’à celle qui souffrait les mêmes douleurs, qui subissait les mêmes abandonnements.
–Que deviendra ma pauvre mère? se disait Louise, les douleurs, les privations l’ont épuisée. Comment pourra-t-elle supporter les épreuves que l’avenir nous réserve?.
Et la mère priait tout bas:
–Mon Dieu, si nous sommes coupables, épargnez du moins mon enfant, épargnez ma fille, elle est innocente des crimes de ses parents.
Et elles cheminaient tristement, le regard sombre, la tête penchée, suivant de loin la silhouette de Fauvergue qui apparaissait encore vaguement, se dessinant au loin sur un ciel nuageux.
Il y avait plus de deux heures qu’elles marchaient ainsi, leurs forces commençaient à s’épuiser; cependant, elles n’osaient pas s’arrêter pour ne pas perdre de vue celui qui semblait les fuir.
Puis, la route commença à descendre, et quelques minutes après elles entrèrent dans un village, qui, comme presque tous ceux du Boulonnais et du Haut-Artois, se cachait dans le fond d’une vallée. Sous le couvert des arbres, l’ombre s’épaississait. Elles marchaient, suivant la route au hasard de ses détours.
Dans le village tout reposait déjà; des aboiements de chiens, et les grondements lointains du tonnerre rompaient seuls le silence de la nuit. Çà et là, une lumière piquait l’obscurité; par la petite fenêtre sans volet d’une pauvre chaumière, on apercevait une femme tournant son rouet, plus loin, une porte entr’ouverte laissait voir une famille de pauvres gens réunis autour du foyer, d’où s’échappait une flamme vive et légère; ailleurs, un ouvrier entouré de ses enfants prena’t son repas du soir, pendant que sa femme endormait le dernier né, en lui chantant une naïve complainte.
–Les plus misérables, pensait Louise, ont leur chaumière où ils s’abritent avec ceux qu’ils aiment, les oiseaux ont leurs nids, les animaux leurs étables, . et nous. nous n’avons rien que la terre nue, exposées à toutes les intempéries. Mon Dieu, vous nous avez donc abandonnées!
Alors, se dressait devant elle, comme un fantôme, la série des crimes de son père, il lui semblait que le sang des victimes retombait sur elle, les malédictions accumulées sur la tête du misérable planaient sur elle, comme une terrible menace dont l’exécution venait enfin de commencer. et des larmes amères, des larmes brûlantes coulaient silencieuses sur ses joues.
A la sortie du village, la route remontait vers les hauts plateaux; le profil de Fauvergue, invisible dans la vallée, se dessina de nouveau à l’horizon.
Elles se mirent à gravir la côte.
–Je n’en puis plus, dit bientôt Françoise.
–Courage, ma mère! il ne marchera pas toujours, il finira bien par se fatiguer, et nous trouverons peut-être un abri pour cette nuit.
–Mais toi, ma pauvre Louise, tu dois être épuisée?.
–Ne pensez pas à moi, je suis jeune et forte. Courage, nous arriverons bientôt.
–Où?
–Je ne sais. où il plaira à Dieu.
Et sans rien ajouter, elles reprirent leur long et cruel voyage.
Elles arrivèrent dans une plaine aussi nue, aussi aride, aussi triste que la première; l’orage, lointain d’abord, commençait à se rapprocher, les coups de tonnerre étaient plus forts et plus fréquents, les éclairs plus brillants illuminaient le ciel de toute part. Les deux pauvres femmes s’étaient instinctivement serrées l’une contre l’autre; elles marchaient en regardant à chaque pas les gros nuages noirs qui se poursuivaient et se heurtaient dans le ciel, et dont le choc occasionnait ces décharges électriques qui devenaient de plus en plus violentes. Elles avaient peur, et leur peur augmentait à chaque nouvel éclat de la foudre.
Depuis quelques minutes, elles entendaient retentir derrière elles le trot d’un cheval. Le cheval marchait vite, son cavalier le pressait afin d’arriver avant que l’ouragan ne se soit déchaîné; il lui fallut peu de temps pour les atteindre. Il les avait dépassées de quelques pas quand un immense éclair, déchirant la nue, répandit tout autour d’elles une éblouissante lumière, en même temps qu’un violent coup de foudre leur faisait jeter un cri de terreur.
L’animal effrayé fit un écart si subit que le cavalier en fut presque désarçonné; il parvint à se maintenir en selle, mais son chapeau tomba sur la route.
Pour éviter de mettre pied à terre, il pria Louise de le lui rendre. Elle s’empressa de le ramasser, et, au moment où elle le lui tendait, un nouvel éclair fit faire au cheval un second écart. Le jeune homme cependant avait eu le temps de saisir le chapeau, et jetant un remercîment à la jeune fille, il rendit la main à l’animal qui s’éloigna au trot.
–Quelles sont ces femmes? se demandait le cavalier en fuyant devant l’orage; autant que j’ai pu les voir à la lueur de l’éclair, elles ne sont pas du pays. Pour voyager par un temps pareil, ce doit être des malheureuses sans asile, des mendiantes. Cependant, celle qui m’a rendu mon chapeau n’a en rien l’apparence de ces sortes de gens..., elle a un air si doux. et en même temps si triste, si malheureux.
Il rumina quelque temps ces pensées, puis par un brusque mouvement il fit faire un demi-tour à son cheval.
Mais il eut un moment d’hésitation, l’orage était dans toute sa force.
–Bah! se dit-il, l’orage, ce n’est pas le premier, et j’espère bien que ce n’est pas le dernier que je vois.
Il fit sentir l’éperdn, et la bête partit comme un trait.
Ce cavalier était un beau jeune homme de vingt-cinq à trente ans; il était grand, fortement membré, et montait avec aisance une belle jument boulonnaise; son costume était celui d’un riche fermier.
En arrivant auprès de Louise et de sa mère, il commença par leur demander si elles étaient du pays, et, sur leur réponse négative, il s’informa où elles allaient.
–Nous n’en savons rien, dit Louise.
–Comment, vous n’en savez rien!
–Non, monsieur.
–Avez-vous des parents, des amis, chez lesquels vous puissiez trouver asile?
–Non, monsieur.
–Mais enfin, en marchant, vous avez un but?
–Nous suivons mon père.
–Votre père! Est-ce cet homme que je viens de croiser à quelques centaines de pas d’ici?
–Oui monsieur.
–Vous ne savez pas où il va?
–Non.
–Le sait-il, lui?
–Je ne le crois pas.
A la lueur des éclairs qui se renouvelaient incessamment, le jeune homme examinait aussi attentivement que possible les deux femmes auxquelles il avait commencé à s’intéresser, tellement qu’il en oubliait l’orage. Un coup de tonnerre plus violent le rappela à la réalité.
–Comment se fait-il que vous voyagiez ainsi à pareille heure, et par un temps aussi mauvais? Y a-t-il longtemps que vous êtes parties, d’où venez-vouss?
Ce fut Françoise qui répondit cette fois.
–Nous avions une ferme à R*** près d’Hucqueliers, mon mari a fait de mauvaises affaires, et on a vendu tout ce que nous possédions.
–J’ai entendu parler de cette vente. Quand a-t-elle eu lieu?
–Aujourd’hui.
–Et il ne vous reste plus rien?
–Absolument rien.
Le fermier resta quelque temps pensif.
–On ne peut pourtant pas, se dit-il enfin, laisser des êtres humains, et surtout des femmes, coucher en plein champ par une pareille nuit, et se nourrir d’herbes et de racines.
–Ainsi, reprit-il, vous êtes sans asile, et vous n’avez plus aucune ressource?
–Aucune, monsieur.
–Et vous n’avez aucun projet?
–Nous voudrions trouver de l’ouvrage, nous sommes courageuses toutes deux, et.
–Mais vous ne savez à qui vous adresser.
–Non, monsieur.
–Pensez-vous que votre mari ait quelque projet.
–Il ne nous en a rien dit.
–C’est bon, je vais lui parler.
En le voyant s’éloigner, Louise sentit l’espérance renaitre dans son cœur.–L’espérance, si douce pour le malheureux!. quelque chose lui disait que cet homme serait son sauveur, et sa pensée s’éleva vers Dieu avec un remerciement.
Quand le fermier fut près de Fauvergue.
–Dites-moi, lui cria-t-il, où allez-vous?
–Ça ne vous regarde pas, grogna celui-ci. Passez votre chemin, je ne demande rien à personne.
–C’est bien la brute que je me figurais, se dit le fermier; puis, tout haut; vous n’êtes guère aimable, et cependant je vous réitère ma question: Où allez-vous?
–Pourquoi vous mêler de mes affaires?
–Parce que je désire apporter un soulagement à une grande infortune que je viens de découvrir. Pour la troisième fois, où allez-vous?
–Qu’est-ce que cela peut vous faire?
–Questionner n’est pas répondre. Avez-vous un gîte que vous puissiez gagner ce soir? Connaissez-vous quelqu’un qui veuille vous recevoir pour cette nuit?
–Eh bien! non, je n’ai ni feu ni lieu, je suis un vagabond, un misérable, plus misérable que les bêtes qui vivent dans les bois. Êtes vous satisfait?. Vous me demandez où je vais, et je n’en sais rien, je vais droit devant moi, et j’irai jusqu’à ce que je tombe au bord d’un fossé, et que je crève, là, comme un chien.
–Et votre femme?
–Ma femme, je m’en moque comme de cela, fit-il en crachant à terre.
–Et votre fille?
–Ah! elle, elle est jeune. elle ne sera pas gênée de gagner sa vie.
Le fermier eut un geste de dégoût. Si Fauvergue eut été seul il n’eut pas hésité à l’abandonner à la misère; mais il s’était pris d’une vive commisération pour les deux pauvres femmes, et s’était promis déjà de ne pas les abandonner. Il reprit:
–Si vous voulez venir chez moi, je vous offre asile pour cette nuit, et demain je verrai à vous mettre en situation de gagner honorablement votre pain.
Le premier mouvement de Fauvergue fut de refuser; mais la perspective d’une nuit passée au milieu des champs l’effrayait plus qu’il ne voulait le laisser paraître, et ce sentiment était encore augmenté très fortement par la persistance de l’orage qui ne paraissait pas prêt à se calmer. Tout en grommelant, il accepta.
Le fermier se hâta de retourner vers les deux femmes, leur dire que tout était arrangé et qu’elle s viendraient passer la nuit dans sa ferme.
Comme elles le remerciaient de l’immense service qu’il leur rendait.
–Je ne fais, dit-il, que suivre l’exemple de mon père qui m’a appris à ne voir jamais une infortune sans songer à la soulager.
Ils ne tardèrent pas à rejoindre Fauvergue qui s’était assis sur un tas de pierres pour les attendre.
–Voyez, leur dit alors le fermier, à quatre ou cinq cents pas d’ici, la route descend dans un village appelé Auduncthun, j’occupe la troisième ferme à gauche; vous ne pouvez pas vous y tromper; mais, en tout cas, vous n’auriez qu’à demander la ferme d’Armand Bonnières, tout le monde vous l’indiquera. A tout à l’heure!
Au nom de Bonnières, Fauvergue eut un mouvement aussitôt comprimé, et qui échappa à son interlocuteur. Celui-ci toucha légèrement son cheval, et ne tarda pas à disparaître.
Quelques minutes après, il arrivait devant une barrière rustique, et mettait pied à terre. Il entra dans une grande cour entourée de bâtiments agricoles, au fond de laquelle était l’habitation. A peine arrivé au milieu de la cour, il vit s’ouvrir la porte de la maison, et un domestique vint prendre le cheval pour le conduire à l’écurie, pendant que lui entrait dans une grande salle où une dizaine de personnes, servantes et ouvriers, prenaient silencieusement le repas du soir, rangés autour d’une longue table.
Une femme d’une soixantaine d’années était assise près du feu, sous le manteau de la vaste cheminée. Dès qu’elle vit le jeune homme, elle courut à lui.
–Mon Dieu, Armand, rentrer par cet orage! que j’ai eu peur pour toi! Pourquoi ne t’es-tu pas arrêté dans le village voisin?
–Quand je l’ai traversé, mère, je croyais pouvoir arriver ici avant la pluie, et, de fait, il ne pleut pas encore.
–Mais ton cheval pouvait avoir peur des éclairs.
–Vous savez, ma mère, que quand je le tiens entre les jambes, il ne fait pas ce qu’il veut.
–Je sais que tu es trop hardi, et qu’un jour ou l’autre il t’arrivera quelque malheur.
–Calmez-vous; vous voyez que je suis encore revenu à bon port aujourd’hui. Mais j’ai une faim de loup.
–Marie, mettez bien vite la table. Cet orage me faisait oublier que tu dois être mourant de faim.
–Pas tout à fait, sourit Armand, mais je suis en disposition de faire honneur au souper. J’ai fait une rencontre ce soir, continua-t-il en s’asseyant, j’ai trouvé sur la route une famille de voyageurs, sans asile.
–Ohh! les malheureux! par un temps pareil! mais tu ne les as pas laissés sans secours!
–Dans cinq minutes ils seront ici.
La charité était si habituelle dans cette honnête famille que la mère se borna à demander combien de lits elle devrait faire préparer.
–Deux; il y a un homme et deux femmes, la mère et la fille.
C’est bien. On fera deux lits dans la chambre des pauvres.
–Autant que j’ai pu les voir à la lueur des éclairs, et à en juger par ce qu’elles m’ont dit, les deux femmes sont réellement dignes d’intérêt; quant à l’homme, c’est une espèce de brute aigrie par la misère, et probablement parle vice.
–Enfin, Armand, ce sont des pauvres que Dieu nous envoie, nous devons les recevoir sans nous préoccuper d’autre chose. Qui sait les épreuves que ces malheureux ont eu à supporter! Savons-nous si, à leur place, nous vaudrions mieux qu’eux?
A ce moment, des aboiements annonçaient la présence d’étrangers dans la cour de la ferme. Armand alla lui-même au-devant d’eux, et, quand ils eurent pris leur repas, il les fit conduire dans la chambre qui leur avait été préparée.
Le lendemain, levé de grand matin, il avait déjà donné des ordres pour la journée, visité les écuries, les étables, la bergerie, et fait le tour de ses champs, quand ses trois hôtes parurent. Il les engagea à s’asseoir un instant auprès du feu; son intention était, après les avoir fait déjeuner, de voir en quoi, et comment, il pourrait leur être utile pour l’avenir.
Cette fois, il pouvait les voir bien à son aise, et en plein jour:
Le père avait toujours son air farouche; le regard qu’il sentait s’attacher sur lui, paraissait lui causer une impression pénible; il avait le front fuyant, les traits avachis, le dos courbé, ses yeux ombragés d’épais sourcils, étaient toujours fixés à terre. La mauvaise impression qu’il avait produit la veille sur Armand se corroborait.
La mère était une femme souffreteuse, une malheureuse créature qui devait avoir passé sa vie à pleurer, et qui achevait de traîner une existence broyée par la douleur.
La jeune fille aussi devait avoir déjà bien souffert, mais un air de bonté, d’innocence et de candeur, était répandu sur sa physionomie et comme dans tout son être. Le regard du jeune fermier était resté un moment fixé sur elle; elle s’en aperçut, et une vive rougeur couvrit son front et ses joues. Armand se sentit pris pour elle d’une profonde commisération, il éprouva un vif désir de l’arracher à la triste situation où elle était tombée. Quelque chose lui disait qu’elle était digne de l’intérêt qu’il éprouvait pour elle, qu’elle répondrait amplement à ses bonnes intentions, et qu’en l’arrachant à la misère, il ferait une œuvre utile et méritoire.
–Vous n’êtes pas de ce payss? lui demanda-t-il pour entrer en matières.
Fauvergue fronça le sourcil sans répondre; et Françoise, timidementt;
–Non, monsieur, nous étions fermiers à R., de mauvaises récoltes, des pertes de bestiaux.
–Oui, vous me l’avez dit hier; on a vendu ce que vous possédiez. Et il ajouta mentalement en regardant le mari: cet homme devait faire un triste fermier, je ne sais même pas à quoi on pourra jamais l’utiliser.
Puis, reprenant ses questions:
–Avant t dee vous fixer à R. où habitiez-vous? votre accent indique que vous n’êtes pas originaire de ce canton.
Françoise hésitait à répondre. Fauvergue, qui avait ses raisons pour désirer qu’on ne sût pas qu’il venait d’Arras, se hâta de dire:
–Je suis natif de Saint-Omer. J’avais entrepris de cultiver cette ferme qui m’appartenait, et ce n’est pas ma faute si tout a tourné contre moi; ce n’est pas ma faute, si j’ai eu malheurs sur malheurs.
–Je ne dis pas le contraire.
–Et vous voyez donc bien que ce n’était pas une raison pour nous jeter dehors comme des chiens.
–Je ne suis absolument pour rien dans les mesures que vos créanciers ont prises, aussi bien que dans les malheurs que vous avez éprouvés, il est donc inutile d’en parler. Comment vous appelez-vous?
–Je me nomme Michel, ma femme, Françoise, et ma fille, Louise.
Alors, Armand s’adressant aux deux femmes:
–Vous avez été malheureuses, très malheureuses, vous l’êtes encore; mais je ne vois pas pourquoi vous vous croyez perdues sans ressources, vous pouvez travailler, et il vous sera facile de gagner votre vie.
–Oh! monsieur, se hâta de dire Louise, nous serions bien heureuses de travailler! mais à qui demander du travail?.
–Il me semble qu’il y en a pour tout le monde.
–Si vous pouviez nous en procurer!. Nous vous serions si reconnaissantes!.
–Que savez-vous faire?
–Ma mère et moi, nous savons faire à peu près tous les ouvrages de femmes.
Armand réfléchit un instant.
–Trois personnes de plus chez moi, ce serait trop, je ne puis pas; et du reste il vaut mieux que vous soyez chez vous. Voici ce que je vous offre: j’ai près d’ici une petite maison d’ouvrier qui se trouve vacante; je vais vous y installer. Pendant un mois ou deux je me chargerai de vous fournir de l’ouvrage à tous trois; cela vous permettra de vous pourvoir pour l’avenir, et si, comme je n’en doute pas, vous avez de la bonne volonté, vous ne tarderez pas à vous suffire.
Dès le jour même, Armand fit charger sur un chariot les meubles les plus indispensables, et, le soir, ses protégés, prenaient possession de la maisonnette du Bois. C’était une chaumière construite sur le revers d’un côteau, et adossée à un petit bois; elle était complètement isolée du village, et la maison la plus voisine en était distante de cinq à six cents mètres.
Elle était bien délabrée, bien petite, la pauvre maisonnette, le mobilier en était bien modeste, et cependant ce fut avec un immense bonheur que Louise et sa mère en prirent possession. Elles ne pouvaient se lasser de comparer leur nouvelle situation avec l’horreur de leurs désespoirs de la veille. Du fond du cœur elles bénissaient Armand Bonnières, et elles priaient Dieu de lui rendre le bien qu’il leur faisait.
Dès le lendemain elles s’étaient mises à la besogne avec tout le courage et la bonne volonté de personnes décidées à prouver efficacement leur reconnaissance. Fauvergue, invité aussi par Armand à se mettre au travail, n’avait pas osé répondre par un refus.
Nous avons vu qu’il avait cherché à donner le change sur son identité; mais, comme toujours, la vérité ne tarda pas à être connue. Trois ou quatre jours seulement après son arrivée, un ami d’Armand étant venu à la ferme lui dit:
–Il paraît que tu as donné ta petite maison du Bois à une famille que tu as trouvée sur la route.
–Donné, non, mais prêtée.
–C’est la même chose. Connais-tu ces gens que tu as recueillis?
–Le père m’a dit s’appeler Michel.
–Il n’a pas dit son nom de famille?
–Non, et qu’importe? ils étaient malheureux.
–Il y a malheureux et malheureux. Veux-tu savoir son nom?
–S’appelle-t-il Cartouche, ou Mandrinn?
–Il se nomme Fauvergue.
–Eh bien?
–Cela ne te rappelle rien?
–Je me rappelle avoir entendu parler d’un fermier de ce nom qui était un ivrogne, une brute, mais je t’assure que cela ne m’apprend rien sur celui que tu appelles mon protégé; il suffit de le voir pour le juger d’une manière peu favorable.
–Tu ne sais donc pas ce qu’il a fait sous la Terreur?
–Sous la Terreur?
–Oui. Tu ne sais donc pas que c’était un des membres les plus odieux du tribunal révolutionnaire.,
–Oh! mon Dieu, je me souviens maintenant. C’est un de ceux qui ont condamné mon pauvre oncle Thomas, sans compter bien d’autres de nos parents et amis.
Puis, se tournant vers Mme Bonniéres qui écoutait en travaillant cette conversation:
–Vous entendez, ma mère?
Et celle-ci, d’une voix douce et grave:
–Armand, quand tu as porté secours à ces malheureux, tu n’étais pas guidé par des vues humaines, tu l’as fait pour remplir ton devoir de chrétien. Quelque indigne que puisse être celui qui en a été l’objet, ton action n’en est pas moins méritoire devant Dieu.
–Et pour l’avenir, qu’allons nous faire?
–Pour l’avenir, je crois que cet homme répondra très mal à ce que tu aurais le droit d’attendre de lui.
–J’avoue, ma mère, que je n’en ai jamais rien espéré de bon.
–Ni moi non plus. Mais, s’il voulait se relever, nous devrions encore lui tendre la main pour l’aider. Quant aux deux pauvres femmes, l’indignité de cet homme ne les rend que plus malheureuses et plus dignes de compassion. Tant qu’elles se montreront ce qu’elles paraissent être, honnêtes et courageuses, nous devons continuer à chercher à leur être utile. Ton père, Armand, disait souvent: «Fais ce que dois, advienne que pourra.»
–Je veux faire comme lui, ma mère.
Nous l’avons déjà dit: Françoise et sa fille mirent tout le zèle possible à prouver qu’elles voulaient par leur travail se suffire à elles-mêmes. Après deux ou trois mois, elles s’étaient fait une si bonne réputation d’honnêtes et habiles ouvrières, qu’on leur offrit bientôt plus d’ouvrage qu’elles n’en pouvaient faire, et désormais leur salaire pouvait suffire non-seulement à leurs dépenses, mais encore à celles de Fauvergue, qui décidément ne faisait rien.
Il avait tous les jours de nouveaux prétextes pour s’absenter, tantôt c’était pour aller à quelques lieues de là consulter un médecin sur de prétendues maladies, tantôt c’étaient quelques petites créances arriérées qu’il espérait recouvrer, tantôt il prétendait aller chercher un travail à sa convenance, et chaque fois il restait absent plusieurs jours.
Une année s’était écoulée. L’ancien juré de Le Bon s’absentait de plus en plus souvent et ses absences étaient de plus en plus longues; toujours il rentrait ivre, et si, par hasard, il restait quelques jours chez lui, il se faisait acheter de l’eau-de-vie, sans laquelle, disait-il, il ne pouvait pas vivre.
Il prenait pour ses acquisitions quelques pièces de monnaie dans une vieille bourse qui était toujours bien garnie. Il expliquait la possession de ces sommes relativement fortes, soit par d’anciennes créances, soit par la vente de quelques obj ets dérobés à la saisie opérée par ses créanciers; mais sa femme et sa fille commençaient à s’inquiéter; elles se disaient que cet argent devait être épuisé depuis longtemps, et se demandaient à quelle source inconnue et coupable le malheureux pouvait se le procurer.
On commençait à parler des Chauffeurs et on en racontait de terribles histoires. C’étaient des bandes de malfaiteurs qui semaient l’effroi dans la contrée; déguisés et en une troupe nombreuse, ils s’introduisaient la nuit dans les fermes et les maisons isolées, où ils savaient trouver de l’argent.
Ils se saisissaient du propriétaire, quelquefois de sa femme, ou même d’une pauvre servante, leur liaient les pieds et les mains, et, après le avoir déchaussés, les couchaient les pieds placés près du feu, pour les forcer à dévoiler l’endroi où l’argent était caché. Quand les malheureux se refusaient à parler, on les approchait jusqu’à leur mettre les pieds entièrement dans le feu, et les contraindre par cette atroce torture à divulguer le secret qu’ils auraient voulu cacher.
Tous ces crimes devaient être l’œuvre d’une bande de malfaiteurs associés, la manière toujours identique de procéder le prouvait surabondamment.
Sur ces entrefaites, Françoise, tomba gravement malade. Dès les premiers jours, il fut évident qu’elle ne s’en relèverait pas. C’était une organisation usée, une lampe qui s’éteignait. Les peines morales, les privations, les mauvais traitements, le travail opiniâtre, les luttes incessantes qu’elle avait soutenues contre le malheur l’avaient minée lentement.
Un soir, le vent au dehors soufflait en tempête, on l’entendait mugir dans les arbres du bois, et s’engouffrer dans la vallée; la cabane tremblait sur ses fondements, et semblait à tout instant prête à s’effondrer: Françoise épuisée par la maladie était étendue sur son pauvre grabat, ses traits avaient la pâleur mate de la cire, ses yeux étaient fermés, sa respiration haletante et entrecoupée indiquait seule qu’elle vivait encore.
Près d’elle, Louise pleurait en silence.
Un gros cierge placé sur la table répandait une lumière tremblante et incertaine.
De temps en temps, la jeune fille se levait, allait verser dans une tasse ébréchée quelques gouttes de boissons, et venait l’apporter à sa mére, qui la remerciait par un sourire, et retombait aussitôt dans sa somnolence.
Tout à coup la porte s’ouvre, un homme paraît sur le seuil. C’est Fauvergue qui n’était pas rentré depuis huit jours. Sans même jeter un coup d’œil sur le lit où expire sa femme, il va à la cheminée, s’assied près du feu, et en rapproche les tisons en grommelant:
–Quel chien de temps! on ne mettrait pas un gendarme dehors.
Ses vêtements en désordre et couverts de boue, ses traits rougis, et un balancement de tout le corps prouvent que ce soir-là, comme toujours, il est ivre. Il reste quelque temps immobile, puis sans se retourner:
–Donne-moi à souperr!
Louise se lève, va prendre un pain entamé, et le lui présente. Le misérable prend le pain en demandant:
–Tu n’as rien d’autre?
–Non, fait Louise.
Il lance le pain au bout de la chambre.
–Me prends-tu pour un chien? Va-t-en au village me chercher quelque chosee!
La pauvre fille pâle d’indignation va relever le pain, le remet à sa place, puis revenant au près du lit:
–Je ne puis quitter ma mère.
Son père se retourne, et semble s’apercevoir alors seulement que sa femme est mourante, il la regarde un instant et ricane:
–Tiens, elle n’est pas encore partie, la vieille?
–Laissez au moins ma pauvre mère mourir en paix, lui dit sévèrement sa fille.
–Je ferai ce que je voudrai. Je n’ai pas d’ordre à recevoir de toi.
Louise se redresse alors en le regardant en face, et il y a tant d’indignation et une telle autorité dans son regard que le misérable se re tourne vers le feu sans rien ajouter.
Quelques minutes après on entendait au loin le son argentin d’une clochette. La jeune fille se leva aussitôt, plaça la table près du lit, la couvrit d’un linge blanc. Fauvergue suivait ses mouvements des yeux.
–Que fais-tu là?
–M. le curé va venir administrer ma mère.
–Un curé! ici! jamais! Je lui défends d’entrer!
–De grâce, intervint la mourante d’une voix faible, laissez-moi recevoir cette dérnière consolation!
–Jamais! hurla l’ex-sans-culotte en se dirigeant vers la porte. Je vais renvoyer ce.
Mais Louise venait de se placer devant lui, et, le regardant de nouveau bien en face:
–Mon père, vous avez martyrisé ma pauvre mère pendant toute sa viee; mais son martyre va finir; et vous seriez le dernier des misérables si vous osiez arrêter le prêtre appelé auprès d’elle au moment où elle va paraître devant Dieu. Rappelez-vous que, vous aussi, vous paraîtrez un jour devant lui, et pensez au compte que vous aurez à lui rendre.
Pour la seconde fois, Fauvergue courba la tête devant l’énergie de sa fille, et revint en maugréant reprendre sa place à l’angle de la cheminée.
Il était à peine assis que le prêtre entra, suivi de quelques paysans. Louise s’agenouilla auprès du lit de la mourante, pendant que le ministre de Dieu commençait les émouvantes cérémonies que l’Eglise prescrit pour ce solennel moment.
L’ex-juré de Le Bon n’avait pas bougé, il n’avait pas fléchi le genou, il restait assis, regardant d’un air hébété. Il s’aperçut bientôt que son attitude indignait tous les assistants; l’idée lui vint alors de les braver plus ouvertement. Il tire de sa poche une vieille pipe toute noire, et la remplit de tabac; puis, ayant pris avec la pelle quelques tisons rougis, il se met à l’allumer
Parmi les paysans qui avaient suivi le prêtre portant le Saint-Sacrement, se trouvait Armand Bonnières, il avait dès son arrivée, remarqué la tenue plus qu’inconvenante de Fauvergue, mais, le considérant comme une brute idiote, et voulant éviter un scandale, il s’était borné à se placer de manière à lui tourner le dos.
Sentant tout à coup l’odeur du tabac, il se retourne, et devant cet acte de cynique grossièreté, il bondit, prend la pipe, la jette à terre, et la brise sous son talon, puis il saisit l’infâme par le collet, le soulève de sa chaise, et le force à se mettre à genoux.
La cérémonie étant terminée, chacun se retira. Armand, après avoir serré la main à la mourante, promit à Louise de lui envoyer une femme pour l’aider, et se tournant vers Fauvergue qui avait repris sa place:
–Vous, je vous surveille, et, s’il vous arrivait de vouloir vous venger sur votre fille de la leçon trop méritée que vous m’avez forcé de vous donner, je vous corrigerais de manière à vous ôter l’envie de recommencer. Tenez vous le pour dit.
–C’est bien, dit Fauvergue d’une voix sourde, on s’en souviendra
Quand Armand fut sorti il le suivit, et, après l’avoir vu disparaître au détour du chemin:
–Oh! oui, on s’en souviendra! Et c’est toi qui t’en souviendras! Le bon temps est passé; mais c’est égal, dussé-je y perdre la tête, je me vengerai! Tu m’as fait un affront qui te coûtera cher! Oui, je me vengerai!.
Il rentra coupa un morceau de pain, qu’il mit dans sa poche, et il se dirigea vers la porte.
Louise voulut l’arrêter.
–Vous partez?
–Oui.
–Oh! mon Dieu! vous me laissez seule, quand vous voyez bien que ma pauvre mère n’a plus que quelques instants à vivre!.
–Qu’est-ce que cela me fait à moi? Je ne suis pas médecin, je ne puis pas l’empêcher de mourir, et, quand elle sera partie, on n’aura pas besoin de moi pour le jeter dans un trou.
Louise, frémissant d’indignation, n’eût pas le courage de rien ajouter, et tomba à genoux en sanglotant auprès du lit de sa mère.
Une minute après, la porte se refermait. Le misérable était parti.–
Alors la mourante appela sa fille:
–Louise, tu as toujours été bonne et compatissante pour moi, je te remercie, et je te bénis. Avant de nous séparer pour toujours, j’ai une demande à te faire: ne quitte pas ton père. Je sais que je t’impose une lourde tâche. Après ma mort, tu pourrais te placer. et vivre heureuse. Ton père a été bien coupable. il est quelquefois bien dur pour toi. Mais il est ton père. il se fait vieux. il peut devenir bientôt infirme. et, si tu le quittes, qui le soignerait? Et Louise, s’armant de tout son courage:
–Ma mère, je vous promets de rester avec lui aussi longtemps que cela me sera possible.
IV
LE COMTE DE CAUDRAY
Table des matières
Dans une pittoresque vallée à cinq lieues de Saint-Omer, et non loin de Thérouanne, se blottit un joli petit village, que nous appellerons Manescamps, parce que des motifs particuliers nous forcent à cacher son véritable nom.
A cinq ou six cents mètres de l’église, au milieu de prairies sillonnées de ruisseaux d’eaux vives, se dressent les toits pointus d’une antique demeure seigneuriale, qui porte encore aujourd’hui le nom du château de la Cressonnière. A vrai dire ce n’est plus qu’une ferme adossée à un reste d’anciennes constructions qui avaient été abandonnées bien avant la Révolution.
Ce qui restait du vieux château, avait, pendant bien des années, servi de pied à terre aux anciens propriétaires, quand il leur passait fantaisie d’y venir faire quelques parties de chasse ou de pêche.
M. et madame de Manescamps qui habitaient Arras s’y trouvant peu en sûreté, s’étaient retirés à la Cressonnière dès les premiers jours de la Révolution: et grâce à d’heureuses circonstances, ils y avaient vécu pendant toute la Terreur sans être inquiétés.
Quand le calme avait reparu, le fermier de la Cressonnière se faisant trop vieux pour entreprendre un nouveau bail, M. de Manescamps avait pris la culture à son compte, et à l’époque où se passe notre histoire, il était devenu un véritable gentilhomme campagnard.
C’était un bien excellent homme que M. Hector Lancelot, seigneur de Manescamps, et, autrefois, de beaucoup d’autres lieux. Bon, serviable, dévoué pour tout le monde, excepté pour les jacobins, auxquels il en voulait tout particulièrement, et pour cause; et maintenant que la main de fer de Napoléon commençait à les tenir en respect, il profitait de toutes les occasions qui se présentaient pour exprimer son sentiment à leur égard.
Il se dédommageait ainsi du silence que la prudence l’avait forcé à garder pendant plusieurs années; et quand il commençait à marcher sur les Jacobins, il allait, il allait, comme un torrent qui vient de rompre ses digues.
C’est aussi que cet excellent Hector Lancelot de Manescamps, au milieu de ses bonnes et excellentes qualités, avait un grand défaut: il était bavard comme plusieurs portières. Au point, qu’une fois lancé, il disait tout ce qu’il savait, tout ce qu’il pensait, et même ce qu’il ne savait pas, et ce à quoi il n’avait jamais pensé. Il ne pouvait plus s’arrêter, il parlait, par besoin de parler, et quand il avait fini, par exemple, de dire de ses amis tout le bien qu’il en savait, il en disait toute sorte de mal, rien que pour ne pas s’arrêter.
Au demeurant, le meilleur homme du monde.
Le château de la Cressonnière était tout ce que l’on peut rêver de plus modeste; sans ses deux tours surmontées de poivrières, il ne se fut guère distingué des habitations des paysans aisés du’ village. A l’intérieur, le rez-de-chaussée était pavé de carreaux en terre cuite, les fenêtres étroites et percées dans une épaisse et grossière maçonnerie, se divisaient en tout petits carreaux d’un
verre opaque et plein de défauts. A part deux ou– trois chambres de l’étage tapissées d’un papier à grands ramages et aux couleurs fanées, tout le reste était blanchi à la chaux. Enfin le mobilier était en parfaite harmonie avec le bâtiment, vieux, laid, et d’assez mauvais goût.
M. et madame de Manescamps étaient dans l’appartement qui leur servait tout à la fois de salon et de salle à manger, avec eux se trouvait un vieux prêtre, ancien religieux de l’abbaye de Saint-Bertin, qui depuis la réouverture des églises avait été nommé curé de la paroisse.
–Ainsi, dit le prêtre, vous voilà rassurés, relativement à mademoiselle Laure?
–Je ne sais pas, observa timidement madame de Manescamps, si, vraiment nous n’avons plus rien à craindre.
–Absolument rien, madame.
–Vous en êtes certain?
–Très certain, c’est une rougeole très bénigne, la maladie est maintenant bien déclarée, et ne laisse plus aucun doute. Il ne s’agit plus que de tenir l’enfant bien chaudement, et la nature, sa jeunesse et son bon tempérament feront le reste.
–Je voudrais vous croire, monsieur le curé.
–Si vous n’avez pas confiance en moi, vous devez croire au moins, le médecin, n’avez-vous pas fait appeler M. Mounot?
–Il est venu hier, et il doit revenir aujourd’hui. Il n’a pas été aussi affirmatif que vous.
–Hier, je le comprends; il ne pouvait pas savoir encore d’une manière bien certaine quel était l’ennemi qu’il aurait à ccombattre, aujourd’hui c’est différent, et vous verrez qu’il sera de mon avis.
–Qu’est-ce que vous pensez de ce nouveau médecin? interrogea M. Hector Lancelot.
–Je le crois instruit et capable; du reste il a été huit ou dix ans chirurgien militaire, il doit avoir une certaine expérience.
–Je suis absolument de votre avis à cet égard; mais vous n’avez pas compris le sens de ma question: je voulais vous demander comment vous l’appréciez comme homme?
–Il est réservé, froid, d’une humeur sombre.
–C’est cela, sombre. sombre comme un conspirateur.
–Mais, très doux, et très bienveillant pour tous ceux qui peuvent avoir besoin de lui.
–La douceur du chat.
–Je ne crois pas votre comparaison juste. Il a dans le regard une expression de franchise, qui n’a rien de commun avec le caractère de l’animal auquel vous faites allusion.
–Vous le voyez quelquefois?
–Il est venu me faire une visite d’arrivée, depuis je l’ai rencontré auprès de quelques. malades, il est poli, convenable, c’est tout ce que je puis en dire.
–Il doit être un peu jacobin.
–C’est possible.
–On dit même que dans sa jeunesse il a joué un rôle très actif dans les clubs.
––Ce sont des bruits qui circulent, je ne sais sur quoi ils reposent. Ce qui est certain, c’est qu’il paraît s’occuper uniquement de médecine.
–Défiez-vous, monsieur le curé; rien n’est incorrigible comme un jacobin.
–C’est possible, monsieur; mais nous avons dans le pays deux ou trois fermiers qui se sont assez mal montrés pendant la triste époque de la Terreur, et on a remarqué que M. Mounot n’a pas mis les pieds chez eux.
A ce moment, un cavalier apparut dans la cour.
–Le voilà, fit madame de Manescamps en se retournant vers la fenêtre. Quoi que tu en dises, Hector, cet homme ne paraît pas méchant.
–Mais je n’ai jamais dit cela, au contraire, je l’aime beaucoup, moi, ce cher docteur. Mais voyez donc, M. le curé, quel beau cheval, quelle admirable bête, avec sa robe noire et sa crinière qui tombe jusqu’à terre. Oh! la belle tête! Quelle finesse! Quelle élégance!
–C’est son seul luxe, observa le curé; un cheval andalou, qu’il a, dit-on, ramené lui-même de son pays d’origine.
Cependant le docteur avait mis pied à terre, et après avoir jeté les rênes à un domestique, il se dirigeait vers le perron.
C’était un homme de taille moyenne plutôt grand que petit, la tête pensive, le front large, le teint bronzé, les épaules carrées et légèrement voutées, il paraissait n’avoir guère que trente ans, et être dans toute la plénitude de sa force.
En entrant dans le salon, il salua les personnes qui s’y trouvaient, et demanda aussitôt des nouvelles de la petite malade.
–Merci, lui répondit la mère, monsieur le curé la trouve mieux, et il m’affirmait tout à l’heure qu’elle ne courait plus aucun danger.
–C’est aussi ma conviction, madame. Voulez-vous me permettre de monter.
–Je vous précède.
Dans un petit lit bien blanc, était couchée une enfant d’une dizaine d’années, elle était assoupie, sa respiration était saccadée, et sa jolie petite figure était couverte de taches d’un rose vif.
Le docteur alla droit à elle, lui prit la main, l’examina avec grand soin pendant quelques instants, puis se retournant vers la mère:
–Vous pouvez être sans crainte, madame, la fièvre diminue, la maladie suit régulièrement son cours, et à moins d’imprudence, que vous ne commettrez pas, j’en suis certain, je réponds de cette enfant.
Quand ils furent redescendus, M. de Manescamps crut devoir lui offrir un verre de vin. Habitude campagnarde assez justifiée d’ailleurs par les longues distances que les pauvres médecins de village ont souvent à parcourir. Le docteur refusa, affirmant que jamais il ne prenait rien entre ses repas.
–Vous devez pourtant être quelquefois bien fatigué.
–M. Mounot est habitué à la fatigue, observa le curé.
–C’est vrai, monsieur, j’ai été huit ans médecin militaire, presque toujours en campagne, et en campagne, la vie est rude pour tout le monde.
–Avez-vous beaucoup de malades en ce moment.
–Assez bien.
–Sont-ce des maladies graves?
–Quelques-unes. Ainsi la nuit dernière encore, on est venu me chercher pour aller à BBomy voir un homme atteint de fièvre typhoïde.
–Comme j’aurais peur, avoua madame de Manescamps, si je devais voyager ainsi la nuit. Et vous étiez seul, docteur?
–En allant, j’avais pour guidee la personne qui était venue me chercher; mais en revenant j’étais seul.
–Oh! s’il me fallait aller seulement jusqu’au village, quand il fait noir, je crois que je mourrais de peur.
–C’est un sentiment assez commun, et très naturel chez les dames, fit Mounot en souriant; mais si elles n’ont pas la bravoure en partage, elles ont la bonté et le dévoûment, et leur part est encore bien belle.
–Je crois, monsieur, que sous ce rapport il est des hommes qui ne nous cèdent en rien.
–C’est possible, madame, mais nous avons tant d’autres défauts.
–Ehh! eh! docteur, intervint Hector Lancelot, il me semble que vous vous entendez assez bien à tourner le madrigal. Mais dites-moi, en revenant de Bomy vous avez dû passer non loin du vieux château des Hiboux?
–En effet, monsieur, la route touche l’entrée de la Vallée Maudite au fond de laquelle il se trouve.
–Prenez garde, docteur, on dit le château hanté.
–Par les gracieux oiseaux qui lui ont donné leur nom?
–Et par d’autres encore.
Mounot sourit.
–Il est vrai, continua M. de Manescamps, que vous autres, anciens militaires, vous ne croyez ni à Dieu, ni au diable.
–Pardonnez moi, monsieur, je n’ai jamais nié l’existence de Dieu; quant au diable, c’est autre chose, et je serais assez curieux de le rencontrer.
–Vous seriez curieux. Ah! docteur, vous me donnez une idée: si vous le voulez un de ces jours, ou plutôt une de ces nuits, nous irons à nous deux visiter les ruines, et si le diable les habite, nous aurons le plaisir de contempler ses traits.
Mounot parut contrarié de cette proposition, cependant il répondit avec calme:
–A quoi bon, vous savez bien que nous n’y pourrions trouver que des chouettes ou des chauves-souris; et je n’ai pas de temps à perdre.
–Je n’espère pas plus que vous y voir le diable; mais il se pourrait que nous y rencontrions autre chose que des oiseaux de nuit.
–Quoi donc? Des revenants?
–Peut-être.
–Allons donc vous voulez plaisanter.
–Nullement.
–Vous croyez à de semblables enfantillages.
–Je crois, docteur, aux revenants en chair et en os. Vous ne savez donc pas que plusieurs personnes, entre autres, le meunier du village, y ont vu de la lumière vers minuit.
Le médecin eut une contraction de sourcil qui ne put échapper à l’observation de son interlocuteur; mais reprenant aussitôt son sang-froid:
–Quelques malfaiteurs, ou plutôt tout simplement quelques malheureux sans asile, peuvent de temps en temps y chercher un abri pour passer la nuit.
–Eh bien! docteur, nous irons voir ce qu’ils y font.
–Pardon, monsieur, je ne suis pas chargé de faire la police du canton, et encore une fois, j’ai autre chose à faire.
Quand Mounot fut parti, M. de Manescamps revint sur l’impression qu’avait paru faire sur lui l’annonce de la lumière aperçue dans les ruines du château des Hiboux. Madame de Manescamps opina qu’il était très naturel qu’une chose semblable impressionnât même les plus braves.
–Pardonnez-moi, madame, observa le curé, il est impossible qu’un homme quia fait huit ans de campagne ait peur non-seulement des revenants, mais de quoi que ce soit.
–Je suis de votre avis, reprit Hector Lancelot, cet homme ne peut avoir peur, il suffit d’avoir vu son regard pour en être certain; cependant l’impression produite sur lui a été évidente, et son refus de m’accompagner dans la visite que je lui proposais me semble très équivoque.
–En quoi?. je trouve tout naturel qu’on n’aime pas à aller se promener la nuit, rien que pour le plaisir de voir quelques vagabonds réfugiés dans un bâtiment abandonné.
–On parle beaucoup des bandes de chauffeurs en ce moment, monsieur le curé.
–Et quel rapport voyez-vous?.
–Quel rapport. Les chauffeurs ne pourraient-ils pas avoir pris le vieux château pour un de leurs repaires?
–Je n’en sais rien, mais.
–Moi non plus, mais vous admettrez que la chose n’est pas impossible.
–Qu’en concluez-vous?
–Je me demande si le docteur ne serait pas leur complice.
–Rien dans sa conduite ne justifie un pareil soupçon, et jusqu’à preuve du contraire, je le tiens pour un honnête homme.
–Moi aussi! parbleu! un très honnête homme. mais enfin, monsieur le curé, avouez que les apparences sont quelquefois trompeuses. Les gens qui exercent ce genre de métier n’ont pas pour habitude de venir vous arrêter dans la rue pour vous dire: dites donc, vous savez, je suis chauffeur.
–Pardon, monsieur, il n’est pas permis d’accuser ainsi sans aucune espèce de preuves un homme qui depuis son arrivée parmi nous n’a fait que du bien. On ne lui connaît aucune mauvaise relation, il ne sort de chez lui que pour porter ses soins à ceux qui les réclament.
–Je ne dis pas. je suis même absolument de votre avis, et cependant vous-même reconnaissez qu’il est jacobin, et tous les jacobins me sont suspects.
–Vous avez tort, monsieur, il est dit: ne jugez pas et vous ne serez pas jugé.
–Je ne le juge pas. mais enfin il y a du louche là-dessous, et il faut que j’y voie clair.
Nous laisserons M. de Manescamps développer ses soupçons, pour suivre le docteur qui s’en retournait l’esprit vivement préoccupé de la conversation qu’il avait eu au château de la Cressonnière: «Le malheureux! se disait-il, comment a-t-il pu être assez imprudent pour risquer ainsi de se trahir? il faut absolument que je lui parle cette nuit.»
Il toucha légèrement son cheval qui s’élança avec la légèreté d’un oiseau vers le village voisin, où plusieurs malades attendaient impatiemment sa visite. Vers le soir, il rentra chez lui; et deux heures plus tard, quand la nuit fut complètement venue, il alla à l’écurie, sella son bel andalou, et partit dans la direction des ruines.
Une heure après, il arrivait à l’entrée d’une vallée étroite, sombre, sauvage; c’était un long ravin, une gorge de mille pas de long environ, dont le fond, formé d’un amas de gravier, devait avoir été autrefois le lit de quelque torrent disparu; des deux côtés les bords s’élevaient en pente rapide, couverts de broussailles, de houx, de ronces, au milieu desquels émargeaient çà et là quelques chênes rabougris. En avant une petite ferme en gardait pour ainsi dire l’entrée, et dans le fond se dressaient les ruines dont nous avons entendu parler, les ruines du château des Hiboux.
Jadis, disait-on dans le pays, il était habité par deux frères aussi méchants l’un que l’autre. Après avoir longtemps fait souffrir les paysans des environs, ils s’étaient un jour pris de querelle; se rencontrant dans la vallée, ils s’attaquèrent les armes à la main, le combat dura longtemps, enfin l’un des deux tomba pour ne plus se relever. Quelques jours après, l’autre fut trouvé pendu dans le donjon du château. Depuis, personnen’habita plus ces lieux témoins de tant de crimes. La vallée fut appelée la Vallée Maudite, et le vieux manoir ne fut plus connu que sous le nom de château des Hiboux.
Mounot, au lieu de s’engager dans la vallée qui l’eût conduit directement aux ruines, contourna la ferme et les prairies qui l’entouraient, gravit la pente, et se trouva bientôt sur le sommet d’un plateau cultivé. Il fit marcher son cheval le long d’un champ labouré qu’il suivit pendant une dizaine de minutes, puis il fit un grand demi-cercle, et se trouva à l’extrémité opposée du ravin.
Le château était à ses pieds. Le chemin qui y conduisait était un véritable sentier de chèvres.
–Allons, Quérida, ma bonne bête, dit le docteur en caressant l’encolure de son cheval, il s’agit de descendre ici sans te casser le cou, et sans rompre les os de ton maître. Montre que tu as le pied sûr et léger de la gazelle.
La jument andalouse, sentant qu’on lui rendait complètement la main, comprit ce que l’on voulait d’elle. Elle avait sans doute suivi le sentier plus d’une fois car elle s’y engagea sans hésiter, posant le pied avec précaution, et s’assurant qu’elle trouvait un point d’appui solide. En deux minutes elle fut devant le château.
C’était un ensemble de bâtiments entourés de grands fossés desséchés, tout était dans un état de délabrement complet. Le pavillon du fond était le seul qui eut encore un toit, les autres s’écroulaient sous l’incessante action du temps.
Ces restes d’une ancienne splendeur disparue, prenaient au milieu des ombres de la nuit un aspect fantastique; leurs masses noires se dressaient menaçantes, et dessinaient leur silhouette déchirée sur le ciel étoilé.
Mounot venait de sauter à terre; après avoir attaché son cheval à une branche d’arbre et avoir franchi les anciens fossés, il avait traversé une sorte de cour intérieure, et se trouvait devant le seul bâtiment qui put encore mériter ce nom. Devant lui était la porte d’entrée, ou plutôt la baie dans laquelle elle s’encadrait autrefois, car depuis mémoire d’homme elle n’existait plus. Il pénétra dans la première salle, et en obliquant vers la droite, il arriva, en tâtonnant, au pied d’un escalier qu’il gravit avec précautions, car plusieurs marches manquaient, et les autres menaçaient ruines.
Quand il fut parvenu au haut, il siffla doucement, et quelques secondes après une porte s’ouvrit, laissant passer un filet de lumière qui éclaira un long corridor. Au même instant une ombre vint s’encadrer dans la porte, et une voix interrogea:
–Est-ce vous docteur?
–Oui, monsieur le comte.
–Ah! que je suis donc heureux de vous voir, je m’ennuyais tant ce soir.
–Le fait est que la vie dans ces ruines ne doit pas être gaie, dit Mounot en pénétrant dans la chambre, ce n’est pourtant pas une raison, mon cher comte pour commettre des imprudences.
–Des imprudences!. Eh bien! quand ils me prendraient, ils me fusilleraient, et voilà tout. Le grand malheur. je suis si heureux!
–Il n’est pas certain qu’on vous fusillerait.
–Oui, la prison, les travaux forcés, que sais-je? les galères! voilà ce qui me fait peur.
–Raison de plus pour ne pas vous exposer inutilement; et je suis venu ce soir rien que pour vous gronder.
–Grondez, cher docteur, grondez tant que vous voudrez, je voudrais que vous y employez toute la nuit; j’aurais ainsi le bonheur de vous conservez longtemps.
–Vous riez, et cependant ce que j’ai à vous dire est très sérieux.
–Vraiment? Mais, au fait, quelle grande imprudence ai-je donc commise? Voulez-vous me reprocher de faire quelquefois le tour de mes domaines? ou de me promener un instant la nait dans cet affreux désert? je suis pourtant bien certain de n’être vu de personne; il n’y a pas à six lieues à la ronde un paysan qui oserait s’introduire dans ces ruines que l’on croit hantées par des fantômes.
–Ce ne sont pas ces promenades qui m’effraient pour vous; mais vous oubliez que des hauteurs qui sont vers Bomy on peut voir les lumières que vous allumez ici.
–C’est impossible les fenêtres de cette chambre sont calfeutrées.
–Et cependant les paysans en passant la nuit ont vu de la lumière dans les ruines; on en parle dans le pays; et cet après-midi, M. de Manescamps voulait venir avec moi pour reconnaître les prétendus revenants qui allument des lanternes ou des bougies à minuit, dans ce vieux château aux sombres souvenirs.
–Manescamps est ici?
–Il habite son petit château de la Cressonnière.
–Ah mais! C’est vrai, parbleu. La Cressonnière est à lui. Qu’il vienne donc! nous étions amis autrefois, nous sommes même un peu parents, sa ggrand’mère maternelle était une Caudray
–Qu’il vienne, je ne m’y oppose pas; mais, pour l’amour de Dieu, ne faites plus d’imprudence. Tout le pays s’occupe des revenants de la Vallée Maudite, des lumières qui apparaissent aux fenêtres du château des Hiboux; et les gendarmes pourraient avoir la curiosité de voir ce qui s’y passe.
–Si je vous disais que vous me grondez depuis un quart d’heure pour un fait, ou plutôt pour des faits, dont je ne suis nullement coupable.
–Je ne vous comprends pas.
–Je n’ai jamais eu de lumière ici que cette malheureuse chandelle, que vous avez bien voulu décorer du nom de bougie, ce qui est une basse flatterie. Je ne possède ici que de mauvaises chandelles qui fument et coulent à plaisir, mais si détestables qu’elles soient, je ne leur permets pas de jeter leurs faibles rayons hors de cette chambre.
–Mais alors.
–Alors, mon cher docteur, ces lumières qui ont été vues, et qui ont excité la frayeur, et fait jouer l’imagination des bonnes gens du pays, ce n’est pas moi qui les ai allumées. Je voulais du reste vous en parler à la première occasion. Voici ce qui s’est passé: vous avez entendu parler des chauffeurs?
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.