Kitabı oku: «La vallée maudite : derniers souvenirs de la Révolution en Artois»

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Gabriel de Beugny d'Hagerue

La vallée maudite : derniers souvenirs de la Révolution en Artois


Publié par Good Press, 2022

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EAN 4064066319151

Table des matières

CHAPITRE I Le Yucatan.–Le docteur Pierre.–Un âne rétif.–Don Pedro Aguilar.– Prisonniers toltèques.–Célestin.–Dents-d’Acier.–Pélican.

CHAPITRE II Une controverse.–Recommandations du docteur.–Le départ.–Le père Estevan.–Dona Gertrudis.–Douloureuse coïncidence.–Camille.–La vallée des Palmiers.

CHAPITRE III L’autour destructeur.–Vue d’Eden.–Une famille de jaguarétés.–Un tigre déguisé.–Camille et Croquemitaine.–Un sauvage.

CHAPITRE IV Unac.–Deux instituteurs.–Diable noir et diable blanc.–Bons conseils. –Un essai culinaire de Pélican.–Tentative de fuite.–Dents-d’Acier.

CHAPITRE V Réveil.–Le miroir.–Célestin valet de chambre.–Triste histoire.– Leçons de belles manières.–L’Amslé.–Perdu!

CHAPITRE VI A la recherche d’Unac.–Un guide à quatre pattes.–Les impatiences de Camille.–Le dahlia sauvage.–Une savane.–Du désagrément d’être petit.–Une idée de Célestin.–Pélican et Salomon.–Le lac.

CHAPITRE VII La chachalaca.–Aigles et singes.–Un troupeau de caïmans.–Célestin tremble pour Pélican.–L’arbre de la mort.–Construction d’un radeau. –Déception de Camille.

CHAPITRE VIII Mésaventure d’une tortue.–L’ibis rouge.–Le bois de Campêche.– Un kouri.–Tour de singes.–Une ville morte.–Seuls.

CHAPITRE IX Pélican blessé.–Le docteur à l’œuvre.–Récit.–Unac et Pélican.–La litière improvisée.–Départ pour Eden.–Un écolier indocile.

CHAPITRE X Libre!–Le chinchilla.–Le chien des bois.–Les tinamous.–L’arbre-vache. Un oppossum.–Dissertation sur le déluge.–Bravoure d’Unac.

CHAPITRE XI Le lion d’Amérique.–De l’inconvénient de grandir.–La vie à Eden.– Projet de départ du docteur.–Un compagnon inattendu.–Le mal du pays.–En route.

CHAPITRE XII Heures de mélancolie.–Le secret d’Unac.–La forêt de palmiers.–Mésaventure de Pélican.–Le tatou géant.–Le kinkajou.–La grotte mystérieuse.–Alerte.

CHAPITRE XIII La déesse Mictancihualt.–Voyage dans les ténèbres.–Découvertes fossiles.–Une alerte.–Éléphant, mastodonte et mammouth.– Seconde alerte.

CHAPITRE XIV Les Toltèques.–Une recommandation de Camille.–Promenade dans le camp ennemi.–Eden en danger.–Retour en arrière.–Prisonniers!

CHAPITRE XV Visions nocturnes.–Un pays de montagnes.–L’arche de Noé.–Une Fantaisie de Dents-d’Acier.–Célestin se fâche.

CHAPITRE XVI Léac.–Un guerrier toltèque.–Le Fils de la Nuit.–Une ruse indienne.– Souvenirs d’enfance.–Départ d’Unac.

CHAPITRE XVII Retour.–Préparatifs de défense.–Une reconnaissance militaire.– Escarmouche.–Contradiction du docteur.–L’ennemi!

CHAPITRE XVIII Une précaution de Célestin.–Le père Estevan.–Les parlementaires.– Le message d’Ahuisoc.–Une idée de Pélican.–Expédition nocturne.

CHAPITRE XIX Moment de confusion.–Désespoir de Célestin.–Le docteur au camp des Toltèques.–Le Fils de la Nuit.–Sinistre entretien.–La perruque du docteur.

CHAPITRE XX Manœuvres toltèques.–Moment de péril.–Les blessés.–La tourelle. Pélican et Dents-d’Acier reparaissent.

CHAPITRE XXI Triomphe d’Ahuisoc.–Malheur aux vaincus.–Dévouement de Pélican. Résurrection.

CHAPITRE XXII Le secret du château.–Désespoir de Célestin.–Les prisonniers.–Explications.–Pélican devient blanc comme neige.–Serment de Célestin.

CHAPITRE I
Le Yucatan.–Le docteur Pierre.–Un âne rétif.–Don Pedro Aguilar.– Prisonniers toltèques.–Célestin.–Dents-d’Acier.–Pélican.

Table des matières

La péninsule du Yucatan, située entre la baie de Campêche et celle d’Honduras, borne au sud le golfe du Mexique. Cette vaste contrée, encore couverte de forêts vierges, traversée du nord à l’est par une chaîne de montagnes, passe pour le point le plus chaud et le plus sain de l’Amérique équinoxiale. C’est à l’extrême sécheresse de son sol que les savants attribuent la salubrité du Yucatan qui, de Campêche au cap Catoche, c’est-à-dire sur une côte longue de plus de cent lieues et d’une largeur à peu près égale, présente cette singularité de n’être arrosé par aucune rivière, de n’avoir d’eau potable que celle des lacs ou des puits.

Le Yucatan, qui a pour capitale Mérida, ville bâtie à dix lieues du petit port de Sizal, ne fit jamais partie de l’ancien empire astèque ou mexicain. Les Espagnols ont pu coloniser les côtes, mais l’intérieur du pays, défendu par d’impénétrables forêts, a toujours servi de refuge à des Indiens rebelles à tous les jougs. Ces Indiens, considérés comme les descendants de ces fameux Toltèques dont la civilisation prépara celle des autres nations de l’Amérique, vivent de chasse, de pêche, un peu d’agriculture, et sont animés d’une haine implacable contre la race blanche qui, de son côté, les combat comme des êtres placés par leur cruauté en dehors du droit des gens.

Les Toltèques vivent donc barbares, au sein de leurs montagnes, au milieu de ruines qui prouvent le haut degré de civilisation intellectuelle déjà atteint par leurs pères à une époque qui semble correspondre à l’ère chrétienne. Toute la superficie du Yucatan est, en effet, couverte d’édifices encore debout, de chaussées comparables, pour l’ampleur et la solidité, aux célèbres voies romaines. Sous l’ombre séculaire de ses forêts, le Yucatan cache les débris de plus de vingt villes importantes. C’est dans sa partie est, formant aujourd’hui l’État de Campêche, que se trouvent les gigantesques ruines de cette mystérieuse cité de Palenqué dont les monuments, décorés d’hiéroglyphes étranges, couvrent une superficie de seize kilomètres carrés et sont une énigme pour les savants.

Les Espagnols, ces intrépides pionniers du Nouveau-Monde, réussirent autrefois, grâce à la supériorité de leurs armes, à dompter les Indiens établis sur le littoral de la péninsule yucatèque. Plusieurs villages furent christianisés, comme on disait alors, c’est-à-dire que leurs habitants eurent à choisir entre la mort ou le baptême. Poursuivie avec vigueur, cette œuvre de civilisation, malgré sa forme regrettable, eût peut-être amené la soumission entière du pays si de mauvais jours n’étaient venus pour l’Espagne. Pendant un siècle, la cour de Madrid eut grand’peine à maintenir ses conquêtes et ne songea guère à les pousser plus loin. En1821, le Mexique ayant secoué le joug de la mère patrie, le Yucatan essaya de se constituer en État indépendant. Bon nombre des Indiens christianisés, appelés aux armes par leurs compatriotes restés barbares, reprirent eux-mêmes la vie sauvage. A dater de ce moment, les Toltèques firent de fréquentes excursions dans la péninsule occupée par les descendants des Espagnols, ravageant les cultures, pillant les fermes ou haciendas, pour se retirer ensuite dans leurs montagnes en n’emmenant guère d’autres prisonniers que les jeunes femmes et les enfants dont ils avaient pu s’emparer.

Par suite de ces excursions redoutables, auxquelles le gouvernement de la province ne pouvait opposer qu’une faible digue, les créoles ou métis établis dans l’intérieur du pays durent reculer pied à pied et abandonner leurs propriétés pour se rapprocher du littoral. Depuis quarante ans, les Indiens Toltèques ont dévasté plus de cent lieues de pays, et, si le gouvernement de Mexico ne trouve le moyen d’agir, le Yucatan, avant un demi-siècle, auracer-. tainement disparu du nombre des États civilisés du Nouveau-Monde.

Or, le 20avril1840, vers trois heures de l’après-midi, un muletier, conduisant un âne chargé d’une énorme caisse, déboucha soudain d’un bois de tamarins et s’arrêta pour contempler les clochers de Mérida, qui se dessinaient à l’horizon. Le muletier fut bientôt rejoint par un homme de haute taille, long, maigre, le front abrité par un chapeau à larges ailes, et qui marchait absorbé par la contemplation d’une plante qu’il venait de cueillir sur le bord du chemin.

«Mérida, senor,» dit le muletier; en étendant le bras pour désigner la capitale du Yucatan.

Le voyageur releva brusquement la tête, retira le chapeau dont il était coiffé et regarda silencieusement la ville qui se. dressait devant lui. Une épaisse chevelure bouclée couronnait son front large. Il avait de petits yeux, un grand nez, une grande bouche. Et cependant, l’ensemble de son visage révélait tant d’intelligence, son regard vif était si caressant, un si doux sourire errait sur ses lèvres, que l’on se sentait attiré vers lui. Son vêlement se composait d’une veste de chasse de couleur marron, d’un gilet de toile grise et d’un pantalon de même étoffe, dont les extrémités se perdaient dans des guêtres de cuir. Outre un fusil retenu par une courroie sur son épaule gauche, il portait en bandoulière une de ces boîtes de fer-blanc sans laquelle ne voyagent guère les naturalistes.

«Belle ville, dit-il enfin avec un léger accent étranger; oui, ces palmiers, ces dômes, ces clochetons que nous apercevons se découpent à merveille sur le fond azuré du ciel. Belle ville, j’en conviens; mais dis-moi, mon ami, combien de gredins renferme-t-elle?»


MÉRIDA, SENOR, DIT LE MULETIER.

Le muletier regarda son interlocuteur sans répondre.

«Je te demande, reprit le voyageur avec une brusquerie qui contrastait avec son air doux, combien cette ville renferme d’habitants?

–Vingt mille, senor; et ils jouissent d’une réputation d’honnêteté proverbiale.

–Serait-ce par hasard ta ville natale?

–Oui.

–Cela m’explique ta façon de penser. En route.»

Le muletier, peu flatté sans doute des réflexions de son compagnon, cingla vigoureusement son âne qui, profitant du temps d’arrêt qu’on lui avait accordé, s’était mis à brouter le long de la route. Surpris des coups inattendus qui pleuvaient sur lui, l’animal bondit et exécuta une série de ruades. Une des cordes qui retenaient sa charge se rompit, et la grande caisse roulant sur le sol, laissa échapper de ses flancs disloqués des peaux d’oiseaux, de mammifères, de reptiles, et un herbier dont le vent se mit à feuilleter les pages.

A cette vue, le voyageur leva ses longs bras vers le ciel d’un air consterné. Comme il vit le muletier s’apprêter à châtier de nouveau l’animal cause du désastre, il s’écria:

«Arrête, barbare, et ne fais pas supporter à cette pauvre bête les conséquences de ta sottise. Tu l’as frappée mal à propos, elle a répondu par une ruade, quoi de plus logique?

–Je veux la corriger de ses manies, senor.

–Commence par te corriger des tiennes, mon ami, si tu le peux. En attendant, aide-moi à relever cette caisse.»

Le voyageur se débarrassa de son fusil, de sa boîte de fer-blanc, jeta son chapeau sur le sol, puis se mit à ramasser ses collections. En ce moment, un cavalier mexicain, richement vêtu et suivi de quatre domestiques à cheval, parut sur la route. C’était un homme d’une soixantaine d’années, aux traits réguliers et nobles.

«Il vous est arrivé un accident, senor, dit avec courtoisie le nouveau venu, puis-je vous être utile à quelque chose?

–Ce maladroit, répondit le voyageur, a frappé mal à propos la bête qu’il est chargé de conduire, et vous voyez le résultat de sa brutalité. Voici le dégât en partie réparé; il s’agit maintenant de replacer cette caisse en équilibre.

–Laissez faire mes gens, senor, ils vont aider votre domestique.»

Le cavalier, pendant que son escorte mettait pied à terre, regardait avec attention le voyageur.

«Pardon, senor, dit-il soudain, n’êtes-vous pas le docteur Pierre Brigault?»

A cette interrogation, le voyageur se retourna, posa sa main droite sur sa chevelure bouclée, puis, à la grande stupéfaction de son interlocuteur et de ses domestiques, l’enleva prestement de sa tête laissant à nu son crâne presque chauve.

«Oui, senor, dit-il enfin, je suis le docteur Pierre Brigault; à quoi l’avez-vous deviné?

–Un de mes amis, répondit le cavalier, le commandant de Sizal, m’a écrit il y a quelques jours pour m’annoncer votre visite.

–Vous êtes donc le propriétaire du château d’Eden, le sefior don Pedro Aguilar?

–Un serviteur du vrai Dieu et le vôtre, docteur, dit le cavalier en saluant.

–Parbleu, voici une heureuse rencontre, je me rends chez vous.

–Vous y serez le bienvenu, docteur. Me permettez-vous de vous prévenir, ajouta le cavalier, en essayant à grand’peine de réprimer un sourire, que vous venez de replacer votre perruque à l’envers?

–Merci, répliqua le docteur, ce n’est pas par coquetterie que je la porte, je vous prie de le croire, mais simplement pour défendre mon crâne contre le soleil et les insectes de votre exécrable pays.»

Le cavalier fronça les sourcils; entendre mal parler de sa patrie est peut-être la chose qui indigne le plus un Mexicain. Bientôt un sourire reparut sur les lèvres de don Pedro.

«Je vous considère déjà comme mon hôte, dit-il en s’inclinant, et vous avez votre franc parler. Mes affaires m’appellent à Sizal, senor, et je serai huit jours absent. Si vous avez la patience de m’attendre à Mérida, nous partirons ensemble pour la frontière; si par hasard le temps vous presse, je vais vous donner deux de mes domestiques qui vous conduiront jusqu’à mon château.

–J’attendrai, répondit le docteur, j’ai à compléter mon équipement. Votre château, senor, est réellement situé sur la limite des contrées occupées par les Indiens sauvages?

–Il est le poste le plus avancé de la frontière, docteur.

–On y court la chance d’être scalpé?

–C’est une mésaventure contre laquelle nous nous gardons de notre mieux, répondit le châtelain. La vieille demeure de mes pères, senor, a bravé plus d’un assaut, et, le cas échéant, elle en braverait plus d’un encore.

–Je sais, don Pedro, que vous êtes un vaillant homme. Mais voilà mon âne équipé, et je ne veux pas vous retenir plus longtemps sur cette route que le soleil chauffe à blanc. Au revoir, je vais vous attendre à Mérida.

–Logez-vous à l’hôtel de l’Aguila, docteur, c’est là que je descends moi-même, et vous y trouverez un cuisinier de votre nation.»

Le docteur remercia, salua et reprit sa marche en avant, tandis que son interlocuteur le regardait s’éloigner avec curiosité.

«Décidément, dit le cavalier en se mettant en selle, Guzman ne m’a point trompé; ce docteur Brigault me paraît un original fieffé; Guzman m’assure que son ami est aussi bon que savant, en dépit de ses allures bourrues; nous verrons.»

Éperonnant sa monture, vrai cheval de race, don Pedro et son escorte disparurent bientôt parmi les tamarins.

Le docteur Pierre Brigault, Parisien d’origine, venait d’atteindre sa quarante-cinquième année et paraissait avoir la soixantaine. Très instruit, naturaliste distingué, il avait en partie perdu sa fortune par suite de son aveugle confiance dans un homme qu’il croyait son ami; puis, coup plus douloureux, le choléra, en moins d’une semaine, lui avait enlevé sa mère, sa femme et ses deux enfants, tout ce qu’il aimait. Presque fou de douleur, le docteur s’était retiré dans une petite maison qu’il possédait en Auvergne, et là, en proie au spleen, à des humeurs noires, il avait vécu deux ans en dehors de toute société, s’absorbant dans sa douleur et faisant profession de misanthropie. Peu à peu, l’étude de l’histoire naturelle, pour laquelle il avait toujours été passionné, arracha le docteur à son chagrin; un beau matin, il s’embarqua pour l’Amérique, cherchant des consolations dans les voyages et rêvant d’enrichir la science de découvertes nouvelles.

De sa longue séparation du monde, le docteur, autrefois aimable et gai, avait gardé une certaine originalité de tenue et de langage. A l’entendre parler, il détestait ses semblables et souhaitait leur extermination, ce qui ne l’empêchait pas de se préoccuper sans cesse du bonheur de ceux qui l’entouraient. Il prétendait exécrer les femmes, et nul plus que lui ne se montrait touché de leur bonté native, de leur grâce et de leurs vertus. Quant aux enfants, le docteur ne parlait qu’avec un souverain mépris de ces petits êtres bavards, remuants, malfaisants; mais avait-il à soigner un d’eux, une mère ne se serait pas montrée plus patiente, plus douce, plus complaisante. En somme, c’était un faux misanthrope.

Le docteur Pierre traversa les rues de Mérida en compagnie de son muletier et de l’âne qui portait son bagage non sans attirer l’attention des passants, surpris de voir un homme de race blanche cheminer à pied. En pénétrant dans la cour de l’hôtel de l’Aguila, le docteur la trouva remplie de curieux. On entourait quatre Indiens sauvages faits prisonniers dans une récente rencontre; des soldats vendaient ces malheureux à la criée.

Plusieurs, acheteurs se pressaient; un gros homme, drapé dans un Jong manteau en dépit de la chaleur, resta maître des Indiens moyennant une somme de500francs.

«Je croyais, dit le docteur qui s’était approché, que l’esclavagee n’existait plus au Mexique?

–Et vous aviez raison, répondit un des assistants; ici, nous sommes tous libres.

–A l’exception des gens qui viennent d’être mis aux enchères, je suppose?

–Ils ne forment pas une exception, seiior.»

Le docteur allait soulever sa perruque; il se retint.

«Est-ce donc pour les rendre à la liberté qu’on les achète?

–Pas pour autre chose, senor; le gouvernement, qui n’est jamais riche, envoie ces malheureux dans les bagnes où ils ne tardent guère à succomber. Par bonheur, il y a de bons chrétiens en ville; ils rachètent aux soldats leurs prisonniers, les font instruire, baptiser, et leur apprennent un état.

–Puis?

–Puis ils les rendent à la liberté.

–Et que gagnent ces honnêtes chrétiens à ce commerce?

–La satisfaction d’avoir rempli un devoir.

–Ce sont des sots, murmura le docteur qui, tourmentant sa perruque sans la déplacer, s’avança vers l’acquéreur des quatre prisonniers. Je vous demande pardon, lui dit-il, je vous avais pris pour un marchand de chair humaine, et je viens d’apprendre que vous êtes un homme de bien. La chose est si rare, senor, que je n’ai pu résister au désir de vous saluer.»

Et, sans attendre la réponse de son interlocuteur surpris, le docteur pénétra dans l’hôtel où il fut bientôt installé.

Le cuisinier de l’établissement, ainsi que l’avait annoncé don Pedro, était un Français répondant, comme il le disait lui-même, au joli nom de Célestin. Célestin, à l’âge de seize ans, avait embrassé la profession de marin, et, après avoir visité l’Afrique, la Chine, l’Océanie, était venu échouer en vue de Campêche. Fatigué de la vie de bord, Célestin, renonçant au droit de se faire rapatrier, vivait tant bien que mal en attendant la fortune. C’était un vigoureux petit homme, âgé d’une trentaine d’années, gai, vif, bavard, curieux, un vrai gamin de Paris, légèrement modifié par les voyages et les années. Son entrain plut au docteur, qui, pour les excursions qu’il rêvait d’entreprendre dans le pays des Indiens Toltèques, sentait le besoin de posséder un compagnon sur lequel il pût compter. Donc, quatre jours après son arrivée, le docteur appela Célestin, lui expliqua les voyages qu’il projetait, sans lui en dissimuler les risques, les périls, et lui proposa de l’accompagner.

L’accord fut vite établi entre les deux compatriotes; moyennant la table, le logement, le tabac et la promesse d’être ramené en France à la fin du voyage, Célestin devint le serviteur du médecin.

Le traité venait à peine d’être conclu que l’ex-matelot se gratta l’oreillê, le bout du nez, puis, tortillant son chapeau de paille comme s’il eût été de feutre, il dit à son nouveau maître:

«Il est bien entendu, monsieur, que Pélican entre à votre service en même temps que moi.

–Tu veux sans doute parler de ton chien? dit le docteur en désignant un énorme mâtin qui, assis sur son train de derrière, avait écouté la conférence en remuant la queue.

–Non, répondit Célestin, mon chien se nomme Dents-d’Acier. Je lui ai donné ce nom, monsieur, depuis qu’il a rongé la chaîne de fer à laquelle on l’avait attaché après me l’avoir volé. Dents-d’Acier, tout naturellement, est à vous comme à moi à dater d’aujourd’hui.

–Alors, qu’est-ce que Pélican? demanda le docteur.

–Pélican, monsieur, est une bête aussi, pour la bonté et la fidélité, s’entend, car il marche sur deux pieds. Son nom lui vient de son amour pour les enfants, il semble né pour être nourrice, et. Voulez-vous me permettre de le héler?»

Le docteur, intrigué, fit un signe d’assentiment. Sortant aussitôt de la chambre, Célestin siffla d’une façon particulière. Une minute plus tard arrivait en courant un nègre du plus bel ébène, aux formes athlétiques, au visage naïf, qui salua gauchement le docteur, en montrant une double rangée de dents aussi blanches et aussi solides que celles de Dents-d’Acier.

CHAPITRE II
Une controverse.–Recommandations du docteur.–Le départ.–Le père Estevan.–Dona Gertrudis.–Douloureuse coïncidence.–Camille.–La vallée des Palmiers.

Table des matières

Célestin s’était avancé vers le nègre, lui avait pris la main et la secouait avec énergie.

«Voilà Pélican, monsieur, dit-il avec satisfaction; sa famille, vous en pouvez juger par la couleur de sa peau, est d’origine africaine. Lui, c’est autre chose, et l’on serait mal venu à lui dire qu’il n’est pas Français, attendu qu’il l’est en réalité, puisqu’il est né à la Martinique. Quant à ses qualités morales et physiques, les voici: fort comme un Turc qui serait fort; doux comme un agneau, sobre comme un chameau, brave comme un lion, dévoué comme un caniche, une perle enfin. Par-dessus le marché, Pélican parle trois langues: le français, l’espagnol et l’anglais. Il les parle même souvent toutes les trois à la fois, ce qui produit une musique très agréable à l’oreille, mais assez difficile à comprendre.»

Tandis que Célestin prononçait son éloge, le grand nègre semblait vouloir creuser le sol avec l’orteil de son pied droit, et regardait tour à tour le plafond, Dents-d’Acier, Célestin et le docteur.

«Pélican est mon ami, monsieur, reprit l’ex-matelot, il m’a sauvé la vie lors du naufrage de la Jeune-Amélie, sur les côtes du Yucatan, et...

–Moi pas sauver la vie à toi, massa Célestin, dit doucement le grand nègre; c’est toi qui sauver la vie à moi.

–Non, répliqua l’ex-matelot, en lançant vers son compagnon un regard sévère.

–Si, répondit celui-ci avec conviction.

–Je me verrai bientôt forcé, Pélican, reprit Célestin, de vous rafraîchir la mémoire en vous administrant la série de coups de poing que je tiens en réserve depuis longtemps, si vous continuez à outrager la vérité.

–Moi outrager personne; toi sauver moi, vrai.

–Non.

–Si.

–Bravo! s’écria le docteur. Voilà ce que l’on nomme deux amis, deux vrais amis! Ces misérables, ajouta-t-il en enlevant sa perruque, prétendent s’aimer, et ils se détestent, c’est dans l’ordre.»

Pélican, stupéfait de voir apparaître le crâne nu de son futur maître, se tut et demeura bouche béante.

«Ce qu’il y a de sûr, monsieur, reprit Célestin, c’est que, pour m’avoir à son bord, il faut embarquer du même coup Pélican; or je ne suppose pas que cette petite clause change rien à notre traité.

–Peste, tu en parles à ton aise, maître Célestin, en appelant une petite clause un gars de cinq pieds huit pouces, doué d’une poitrine de taureau et d’une mâchoire de baleine; ta petite clause deviendra singulièrement embarrassante les jours de disette.

–Non pas, monsieur, répliqua le matelot avec vivacité, ce jour-là je mettrai Pélican à la broche, et nous aurons ainsi huit jours de vivres assurés.

––Oui, répondit l’intéressé d’un air radieux, et alors moi sauver à mon tour la vie à toi.

–Encore! s’écria Célestin.

–Assez, dit le docteur, qui remit en place sa perruque; votre inimitié me décide, car j’aurai la satisfaction de vous voir, un jour ou l’autre, vous dévorer à titre d’amis. Je vous retiens aux conditions stipulées. Maintenant je vous recommande d’exécuter fidèlement votre besogne, c’est-à-dire de déchirer mes habits en les brossant, de les tacher sous le prétexte de les nettoyer, de mal balayer ma chambre, de briser la plus grande partie des objets qui m’appartiennent, en un mot d’accomplir consciencieusement les mille et un mauvais tours que je suis en droit d’attendre de vous.

–Monsieur! s’écria Célestin avec indignation.

–Tu auras le droit d’agir autrement si cela te plaît, reprit le docteur, je ne m’y opposerai pas. Nous partirons dans quatre jours, c’est convenu.»

Célestin allait répliquer de nouveau. «Bah! se dit-il, j’en ai assez vu depuis quarante-huit heures pour savoir que j’ai affaire à un original. Mon patron est un brave homme, j’en suis sûr; si je me trompe, il sera toujours temps d’aviser.»

Et voilà de quelle façon Célestin, Pélican et Dents-d’Acier entrèrent au service du docteur Pierre qu’ils ne devaient plus quitter.

Le premier soin du docteur fut de pourvoir ses serviteurs d’un revolver, d’une carabine et d’un macheté, sabre court qui, dans les forêts vierges, sert à trancher les lianes, à abattre les branches, en un mot à s’ouvrir un chemin. En même temps, il fit confectionner pour eux et pour lui des vestes, des culottes et des brodequins en peau de daim, seule matière capable de résister à l’action du soleil, de la pluie et des broussailles. Les trois aventuriers, équipés et munis de provisions de toute sorte, attendirent avec impatience l’heure du départ. Le Yucatan, du moins dans la partie occupée par les Indiens sauvages, est un pays complètement inexploré. Célestin et Pélican se réjouissaient comme des enfants à l’idée de camper dans les bois, de vivre de chasse, de voir chaque jour des contrées nouvelles. Quant au docteur, il espérait surtout retrouver la fameuse plante nommée amsle, ce remède aussi infaillible, au dire des anciennes chroniques, contre la morsure des serpents que contre la rage.

Enfin, don Pedro Aguilar reparut, et, quarante-huit heures après son retour, on se mettait en route pour le château d’Eden, situé à quatre-vingts lieues environ de Mérida. Don Pedro, outre une escorte d’une cinquantaine d’hommes, emmenait un convoi de quatre cents mules.

«Sont-ce là des animaux dont vous venez de faire l’acquisition? demanda le docteur.

–Non pas, senor, ces mules appartiennent à mon domaine; c’est avec leur aide que, deux fois l’an, je porte à Mérida mes récoltes de cacao, de coton et de café.

–Et tous les hommes qui vous accompagnent sont vos serviteurs?

–Ils sont plutôt mes associés; le village qui s’étend au pied d’Eden renferme environ quatre cents habitants, nés comme moi dans la vallée des Palmiers. Leurs pères ont servi les miens, et ils m’aident à cultiver mes terres, à les défendre contre l’envahissement des sauvages.

–Ils sont de race indienne; ne craignez-vous pas qu’ils ne vous égorgent un beau jour pour s’emparer de vos biens?

–Ce sont d’honnêtes gens, senor; une fois soumis, les Indiens se montrent doux et traitables. D’ailleurs, si j’ai du sang espagnol dans les veines, mes aïeux se sont souvent alliés à des femmes toltèques.

–Il est vrai, reprit le docteur, que ces honnêtes gens vivent si en dehors de la civilisation que les occasions de mal faire doivent leur manquer.»

Pendant trois jours la caravane chemina parmi des plantations de toute espèce, traversant la partie la plus fertile et la plus peuplée du Yucatan. Peu à peu, les traces de culture devinrent plus rares, et l’on entra dans le désert. Assez ordinairement, on campait près de lacs creusés par les anciens Toltèques pour parer à la sécheresse du sol, et le docteur admirait ces gigantesques travaux.

Bien que don Pedro l’eût pourvu d’une excellente monture, le docteur mettait souvent pied à terre, bravant la chaleur, devançant ou suivant la caravane, afin de récolter au passage des insectes et des plantes. On atteignit une vaste plaine de sable. Le soleil, presque vertical, brûlait les voyageurs de ses rayons ardents, et aucun bruit ne troublait le morne silence de cette solitude. Peu à peu, la verdure reparut; on traversa des bois, et les montagnes de l’intérieur montrèrent bientôt la luxuriante végétation dont elles sont couvertes. On passait de loin en loin près d’immenses édifices en ruines et le docteur faisait de longues stations devant ces débris du passé.

«Vous trouverez à Eden, senor, dit un soir don Pedro à son hôte, un homme avec lequel vous pourrez causer des monuments qui attirent si fort votre attention, car une partie de sa vie a été employée à les étudier: mon chapelain, le père Estevan.

–Vous possédez un chapelain?

–Oui, un saint homme qui m’a vu naître, car il compte aujourd’hui plus de quatre-vingts ans. Le père Estevan a poursuivi deux buts durant sa longue carrière: la reconstruction de l’histoire des anciens Toltèques, et la conversion de leurs descendants.

–Et, naturellement, il a échoué dans ce dernier dessein?

–C’est vrai; mais son corps, couvert de cicatrices, prouve qu’il n’a manqué ni de zèle ni de courage.

–Il exècre ses persécuteurs?

–Il les aime, docteur, les défend en toute occasion, et déplore leur aveuglement.

–C’est un niais, un fanatique?

–Ni l’un ni l’autre; c’est un homme de bien pour lequel vous vous prendrez d’amitié.»

Le docteur fit exécuter à sa perruque un demi-tour et prit les devants sans répondre.

Une heure plus tard, il cheminait de nouveau près de don Pedro.

«A propos, lui demanda-t-il, vous vivez seul à Eden?

–Seul avec ma femme de charge, excellente personne.

–Une femme excellente! s’écria le docteur.

–Je ne prétends pas, reprit don Pedro avec bonne humeur, que dona Gertrudis soit sans défauts. La brave dame a été belle, très belle, et elle a la faiblesse d’oublier parfois qu’elle compte cinquante ans sonnés pour ne se souvenir que du temps où chacun admirait son frais visage. C’est la veuve d’un de mes anciens majordomes; elle a soigné avec un dévouement sans pareil ma femme et mon fils.

–Vous avez un fils?»

Le front du châtelain se rembrunit, sa voix devint tremblante.

«Il y a six ans, senor, dit-il, j’avais une compagne dévouée et deux enfants chers à mon cœur, car mon fils était marié. J’étais heureux, et il me semblait que Dieu n’avait plus rien à m’accorder. Un jour, le choléra s’abattit sur la vallée, et la noire maladie, en moins d’une semaine, emporta tous ceux que j’aimais.»

Deux larmes coulèrent sur les joues de don Pedro; mais quelle ne fut pas sa surprise en voyant son compagnon s’essuyer aussi les yeux!

«Senor, dit le docteur d’une voix étranglée, moi aussi j’ai possédé une compagne adorée, deux enfants. Votre histoire est la mienne. et. je suis seul, seul.»

Le docteur suffoqué n’en put dire davantage; il éperonna son cheval et s’éloigna au galop. Durant toute cette journée, il marcha en tête de la caravane et ne se rapprocha pas de don Pedro. Le lendemain matin, à l’heure du repas, les deux hommes échangèrent un salut cordial, mais aucun d’eux ne fit allusion à la conversation de la veille.

Bien qu’il parût à peine s’occuper d’eux, le docteur surveillait de temps à autre Célestin et Pélican. Les deux amis, sans cesse côte à côte, se multipliaient le long du convoi, et secondaient les muletiers dans leurs rudes tâches. Une fois au campement, ni l’un ni l’autre ne ménageait sa peine; ils supportaient la soif, la fatigue et les mille inconvénients d’un pareil voyage avec un stoïcisme plein de bonne humeur.

«Vous avez là, dit un soir don Pedro à son hôte, deux serviteurs actifs et intelligents, je m’y connais.

–Je commence à le croire, répondit le docteur, mais les deux coquins s’exècrent et finiront par se dévorer.

–Eux s’exécrer! Allons donc, docteur, aucun d’eux ne veut prendre de repos si son camarade n’est assis.

–Pure hypocrisie! Ils s’exècrent, je suis certain de ce que j’avance.»

Don Pedro se tut; il ’savait déjà à quoi s’en tenir sur l’humeur bizarre de son compagnon et ne prenait plus la peine de le contredire.

L’après-midi du septième jour de son départ de Mérida, la caravane s’engagea sur les rampes d’une haute montagne, et, au moment où il s’y attendait le moins, le docteur domina la vallée au fond de laquelle se dresse le château d’Eden. A sa droite s’ouvrait une grotte que son compagnon lui apprit être un lieu de refuge pour les femmes et les enfants lorsque Eden était assiégé.

«Un temps de galop vous fait-il peur? demanda ensuite don Pedro à son hôte.


UN TEMPS DE GALOP VOUS FERAIT-IL PEUR?

–Pourquoi cette question, senor?

–C’est que, si vous y consentez, nous abandonnerons la caravane, maintenant qu’elle n’a plus rien à redouter, et, avant la nuit, nous atteindrons ma chère demeure.

–Qui vous presse tant d’y rentrer?

–Camille m’attend.

–Camille! Je croyais que votre femme de charge se nommait dona Gertrudis.

–Vous ne vous trompez pas, docteur; Camille est le nom de ma petite-fille, une. fée de sept ans que j’ai hâte de vous présenter.

–Vous avez une petite fi. Célestin! Pélican! cria le docteur de toute la force de ses poumons.

–Que désirez-vous donc? demanda le châtelain surpris.

–Vous faire mes adieux, senor, et partir avec mes gens.

–N’est-il pas convenu qu’Eden, que la vallée des Palmiers doit être pendant quelque temps votre quartier général?

–J’ignorais que vous eussiez un enfant, et qui plus est une petite-fille, autrement dit ce quelque chose que l’on croit charmant et que l’on ne manque jamais de rendre exécrable à force de le gâter. J’abhorre cette engeance, senor, et pour rien au monde.

–Là, là, docteur, ma pauvre Camille n’a jamais fait peur à personne, puis vous ne la verrez que si cela vous convient. Mais, par le ciel, vous ne serez pas venu en face d’Eden sans y pénétrer, dussé-je appeler à mon tour mes gens pour vous y entraîner de force.

–N’ai-je pas le droit d’aller où bon me semble?

–Aujourd’hui, non, répondit don Pedro en souriant; demain, ce sera une autre affaire. Un brave ne doit pas fuir le danger sans l’avoir au moins regardé en face.»

Le docteur Pierre poussa une sorte de gémissement. Quant à don Pedro, il excita sa monture en entraînant celle de son compagnon qui bientôt galopa de bonne grâce près de son hôte. Sur les pas du châtelain, on traversa des plaines, on gravit des collines, et, au moment où le soleil se couchait, on se trouva en vue du château.

Eden mérite à la rigueur son nom de château; c’est un vaste parallélogramme de pierres, flanqué à gauche d’une tourelle. Sa façade se compose d’une longue galerie extérieure soutenue par des piliers autour desquels s’enroulent des plantes grimpantes. On y parvient en franchissant sept à huit larges marches. Cette longue véranda, surmontée d’une terrasse, sert durant le jour à tempérer l’ardeur des rayons du soleil, et permet aux habitants d’admirer un immense horizon.

Un vestibule, seule issue extérieure de la massive construction, donne accès dans une cour bordée de portiques mauresques sous lesquels s’ouvrent toutes les chambres de l’habitation. Un bassin, alimenté par une source amenée des montagnes, laisse échapper son trop-plein dans un ruisseau qui, après deux ou trois détours capricieux, pénètre dans une seconde cour où se trouvent les greniers, les étables et les écuries. De là, le ruisseau descend vers le village occupé par les travailleurs, village composé de maisonnettes aux murs de bambou et aux toits de feuilles de palmier.

Une muraille épaisse de deux mètres et haute de trois entoure les bâtiments. Construite à l’endroit où le terrain s’incline vers la plaine, cette muraille est extérieurement d’un accès difficile. La porte principale, en forme d’ogive, flanquée de deux pavillons, s’ouvre juste en face du vestibule; une seconde, plus petite, se trouve du côté du village, ce qui, en cas d’alerte, permet aux travailleurs de venir se réfugier dans l’enceinte fortifiée.

Du sommet sur lequel il s’arrêta un instant, le docteur découvrit le château et ses cours intérieures, où se balançaient de hauts palmiers. En tous sens, des plantations de caféiers, de tabac, de coton. Au delà, des bouquets de citronniers ou d’orangers. Plus loin encore, des savanes où paissaient en liberté des chevaux, des mulets, des vaches. Comme dernière limite, une ceinture de collines couronnées de forêts vierges, montagnes au delà desquelles s’étendent les contrées inconnues habitées par les Toltèques.

Le soleil disparaissait à peine à l’horizon lorsque les voyageurs, dont l’approche avait été signalée par le tintement d’une cloche, pénétrèrent dans la cour du château et mirent pied à terre devant le vestibule. Le docteur fut présenté à doua Gertrudis qui, vêtue d’une robe de soie rose, le reçut avec toutes les grâces d’une ex-jolie femme. Dona Gertrudis, bonne et sensée, en dépit des apparences, avait la haute administration du château; c’eût été une femme parfaite sans son innocent défaut de ne point vouloir vieillir.

Le vénérable père Estevan, dont une longue barbe blanche encadrait le noble visage, tendit au docteur ses mains mutilées par les Indiens en lui souhaitant cordialement le bonsoir. Le docteur, malgré ses préventions, se sentit attiré par la seule vue de ce martyr de la foi.

Dès l’arrivée de don Pedro, une petite fille de huit ans environ, aux grands yeux noirs, aux longs cheveux, à la bouche rose, était venue se suspendre à son cou, et le docteur avait détourné la tête. Au moment où il y songeait le moins, la petite fille qui, descendue des bras de son grand-père, avait rôdé près de Célestin et de Pélican, revint se placer en face du savant.

«Est-ce vrai, senor, dit-elle avec gentillesse, que vous pouvez retirer vos cheveux de dessus votre tête?

–C’est vrai, dit le docteur.

–Montrez-moi comment vous faites?»

Le docteur, avec une gravité comique, retira sa perruque.

L’enfant recula d’un pas.

«Remettez vos cheveux, dit-elle au bout d’un instant, vous êtes plus beau quand ils sont sur voire tête. Voulez-vous être mon ami?»

Le docteur ne répondit pas; il se baissa, ses longs bras saisirent l’enfant, l’entourèrent, et bientôt il la pressa contre sa poitrine, l’embrassant avec effusion.

«Suis-je assez bête! murmura-t-il quand ce fut fait.

–Comment te nommes-tu, senor? demanda la petite fille qui, après cette embrassade, se crut autorisée à tutoyer son nouvel ami.

–Je me nomme Croquemitaine, répliqua le docteur d’un ton bourru.

–Croquemitaine! répéta l’enfant; bon, je ne l’oublierai pas, ton nom, il est très joli.»

Et pour elle, ce nom devint à jamais celui du docteur.

Pélican et Célestin avaient reçu l’ordre de se tenir prêts à partir le lendemain; or, six mois après leur arrivée à Eden, ils étaient occupés à clouer des planches dans la chambre de leur maître. C’est que la vallée des Palmiers se montrait inépuisable en richesses zoologiques, et le docteur ne rentrait jamais d’une excursion sans avoir découvert de nouvelles espèces d’insectes, de plantes ou d’animaux. L’esprit élevé du père Estevan, la bonne .humeur et l’entrain cordial de don Pedro l’avaient séduit; aussi une estime réciproque unit-elle bientôt ces trois hommes. Quant à doua Gertrudis, le docteur, sans cesser de déclarer qu’il détestait le beau sexe, ne manquait jamais de lui offrir la main pour la conduire à table ou la ramener au salon. Cette courtoisie ravissait la bonne dame, qui se montrait aussi touchée de la politesse du maître que de celle des serviteurs, attendu que Célestin la complimentait sans cesse, tandis que Pélican, que les étoffes de couleurs voyantes dont se parait dona Gertrudis séduisaient, riait à gorge déployée chaque fois qu’il l’abordait.

Quant à Camille, elle ne tarda guère à s’attacher au docteur Croquemitaine, bien qu’il la grondât sans relâche. Sous la triple garde de Célestin, de Pélican et de Dents-d’Acier, la petite fille accompagna bientôt son nouvel ami dans presque toutes ses excursions.

Deux années s’écoulèrent. Chaque mois, Célestin recevait de son maître, pour le transmettre à Pélican qui le transmettait à son tour à Dents-d’Acier, l’avis de se tenir prêt à partir pour franchir la frontière, et vingt fois une nouvelle découverte rendit cet ordre illusoire. Au fond, l’idée de se séparer de ses amis, de Camille devenue son élève, affligeait le docteur, qui se gardait pourtant de l’avouer. Grâce aux deux voyages annuels de don Pedro à Mérida, le naturaliste pouvait expédier à Paris les collections qu’il réunissait et que le savant directeur du Muséum l’engageait vivement à compléter.

Aussi le docteur prolongeait-il indéfiniment son séjour dans un pays où il se trouvait heureux, où il lui restait toujours quelque chose à découvrir.

La petite Camille gagna beaucoup au contact du docteur; sans la présence du savant au château, les connaissances de l’enfant n’eussent guère dépassé la lecture et l’écriture. Don Estevan s’était jusque-là borné à faire son éducation religieuse. Pour ce qui est de don Pedro, toujours en chasse, il n’apprenait à sa petite-fille qu’à monter à cheval, à manier un fusil, à lacer un taureau. Grâce au docteur et à dona Gertrudis, Camille apprit en outre ce que doit savoir une jeune fille bien élevée. Par bonheur, l’enfant possédait une grâce native qui, cultivée par sa gouvernante, tempérait ce qu’avait de trop viril l’éducation que lui donnait son grand-père.

Le docteur, bien qu’il fût satisfait et aimé, ne renonçait point à ses dehors de misanthropie; mais, dans la vallée, chacun savait à quoi s’en tenir sur ses boutades, et on le laissait dire.

En somme, au début de l’année1842, don Pedro, le père Estevan, dona Gertrudis, le docteur Pierre, Camille, Célestin, Pélican et Dents-d’Acier vivaient contents dans cette magnifique vallée des Palmiers, où la nature semble avoir semé à plaisir les plus riches productions. Depuis plusieurs années, les Indiens sauvages avaient porté leurs déprédations vers la partie nord de la Péninsule, de sorte que le docteur, dans ses chasses et ses expéditions, pouvait s’aventurer au loin sans danger. En dépit de cette sécurité, le château restait soumis à une discipline militaire, et aucune précaution n’était négligée pour éviter une surprise des Indiens, événement toujours à redouter.

CHAPITRE III
L’autour destructeur.–Vue d’Eden.–Une famille de jaguarétés.–Un tigre déguisé.–Camille et Croquemitaine.–Un sauvage.

Table des matières

Trois années presque jour pour jour après son arrivée à Eden, le docteur Pierre Brigault, vêtu de son inusable veston en peau de daim, les jambes serrées dans des guêtres lacées, et coiffé d’un léger chapeau en feuilles de latanier posé en équilibre sur sa perruque, gravissait la pente des collines qui, au nord, c’est-à-dire dans la direction de Mérida, bornent la vallée des Palmiers. Le docteur avançait pas à pas, examinant avec soin les arbres, les plantes et le sol. Un léger bruit se fit entendre dans les broussailles; il s’arrêta. Une détonation retentit, et une lourde masse, tournoyant dans l’air, vint tomber aux pieds du naturaliste stupéfait.

«Qui a tiré? s’écria-t-il en relevant la tête

–Moi, senor, dit Pélican, dont la bonne face noire se montra soudain; grand oiseau passer là-haut, et moi tuer lui pour muséum à vous.»

Continuant d’avancer, le nègre se dirigea vers un fourré.

«Prends garde, cria le docteur en voyant son serviteur se pencher pour saisir un aigle au cou garni d’un collier de plumes noires, à la tête surmontée d’une longue huppe, prends garde, si tu tiens à tes doigts.»

L’aigle venait de se renverser sur le dos; les tarses repliés, les serres ouvertes, l’œil étincelant de sombres lueurs, il semblait prêt à déchirer l’imprudent qui tenterait de l’approcher.

«Lui méchant, dit Pélican, que l’attitude du rapace fit reculer de trois pas.

–Le malheureux cherche à défendre sa vie, répondit le docteur, mais tu as bien visé, et il ne se débattra pas longtemps. Une fois de plus, tu as tiré trop vite, Pélican, il ne faut tuer qu’à bon escient.

–Moi pourtant bien regarder avant de tirer, dit le nègre avec humilité, et moi être sûr de n’avoir jamais vu ce gros moineau. Massa Célestin a de bons yeux, et lui non plus pas le connaître, car c’est lui qui crier à moi: Feu! feu!

–Eh bien, Célestin s’est trompé. Nous possédons déjà deux exemplaires de l’aigle qu’il te plaît d’appeler un gros moineau. L’oiseau que tu viens d’atteindre est l’autour destructeur; il s’attaque aux biches, aux faons, aux lièvres et aux singes.

–Alors moi content d’avoir tué ce gredin.

–Il ne fait qu’obéir aux instincts que lui a donnés la nature, Pélican; son estomac ne pourrait digérer ni l’herbe ni les fruits; il lui faut des proies palpitantes. Mais quelle énergie vitale dans ce corps, que d’éclairs dans cet œil d’un jaune d’or! Ce moribond doit, en ce moment, penser des hommes ce que j’en pense moi-même, à savoir que le meilleur ne vaut rien.»

L’autour, après avoir fouetté l’air de ses ailes, retomba soudain inerte. Pélican, le saisissant alors, le suspendit à sa carnassière et suivit le docteur qui avait repris sa marche en avant. En moins de dix minutes la crête de la colline fut atteinte, et le nègre courut montrer à Célestin, occupé près d’un feu de branches sèches à griller un lapin, le rapace dont il était chargé.

«Où est Camille?» demanda le docteur en regardant autour de lui.

En guise de réponse, Célestin désigna du doigt une énorme roche au sommet de laquelle, habillée comme ses compagnons de vêtements en peau de daim et appuyée sur une légère carabine, se tenait la fille de don Pedro. Sous cet accoutrement, on pouvait la prendre pour un petit garçon. Le docteur se dirigea de son côté; Camille était si bien absorbée dans sa contemplation, qu’elle n’entendit point venir son ami.

«Découvres-tu quelque chose dans la plaine?» demanda soudain le docteur.

L’enfant se retourna avec vivacité.

«Non, dit-elle, et je trouve que grand-père tarde bien.

–Nous n’avons pas lieu d’être inquiets; don Pedro nous a promis d’être de retour pour le23ou le24, et, pour ma part, je l’attends au plus tôt demain.

–S’il doit arriver demain, il doublera l’étape et arrivera ce soir, j’en suis sûre.»

Pélican parut.

«Massa Célestin envoie moi prévenir que déjeuner être cuit,» cria-t-il.

En trois bonds, Camille fut au bas de la roche et s’élança en courant vers le bivouac. La petite créole venait d’atteindre sa onzième année. Svelte, vive d’allure, les membres bien proportionnés, elle possédait de grands yeux noirs, d’épais cheveux de la même couleur, une bouche souriante et vermeille garnie d’admirables dents. Camille, de même que la plupart des femmes de son pays, avait la peau légèrement orangée, teinte que produit le mélange du sang indigène avec le sang espagnol. Rien de plus charmant que le caractère de cette gracieuse enfant, gaie, brave, pétulante, et pourtant très réfléchie à ses heures. Devenue la compagne ordinaire du docteur dans ses expéditions autour du château, elle portait dans ces courses, à cause de leur commodité, des vêtements de garçon qui, si l’on ne prenait garde à la délicatesse de ses traits et surtout aux tresses de sa chevelure ramassées sur sa nuque, la faisaient ressembler à un malicieux adolescent.

Le docteur et Camille, sur l’invitation de Célestin, s’assirent devant une immense feuille de palmier étendue sur le sol en guise de nappe; l’ex-matelot posa bientôt, sur la galette de maïs dont s’arma chaque convive, un morceau de lapin rôti. Du point où se trouvaient les voyageurs, leurs regards plongeaient sur la vallée. On voyait le grand parallélogramme formé par Eden et ses dépendances, mais de cette hauteur la muraille qui l’enfermait, au lieu de paraître en relief, semblait un simple fossé. Dans les champs, des travailleurs allaient, venaient, et, de loin en loin, retentissait un aboiement ou le cri d’un coq. A voir cette paisible vallée dont l’aspect révélait l’activité d’une grande exploitation agricole, il fallait un effort d’esprit pour se rappeler que l’on était en plein désert, sur la frontière qui sépare les Indiens civilisés de leurs frères encore sauvages, et que derrière chaque colline commençait un monde vierge.

Le repas terminé, tandis que Célestin et Pélican bourraient leurs pipes en tiges de bambou d’un tabac préparé par l’ex-matelot, et que le docteur se disposait à dormir sa sieste, Camille retourna se poster sur la roche du haut de laquelle on découvre l’immense savane qui, sauf quelques ondulations, s’étend jusqu’aux environs de Mérida, et demeura bientôt seule éveillée. L’enfant ne perdait pas de vue le point de l’horizon où devait apparaître le convoi ramené par son grand-père, tant elle désirait être la première à l’apercevoir.

Il y avait près d’une heure qu’elle se tenait immobile à son poste d’observation, et son attention n’avait été distraite que par un craquement produit à sa gauche, comme si quelqu’un eût brisé une branche morte. A plusieurs reprises ce bruit se répéta; mais Camille, accoutumée aux mille tressaillements des forêts, se contenta de retourner la tête et d’examiner les fourrés sans s’inquiéter davantage. Tout à coup son oreille exercée la mit en défiance; évidemment un animal de grande taille rampait derrière les buissons. Elle chercha le léger fusil dont elle était toujours armée, et s’aperçut qu’elle l’avait laissé près du foyer.

«Bon, pensa-t-elle, voilà un oubli qui me vaudra un sermon de Croquemitaine, une gronderie de Célestin et un coup de bec de Pélican.»

Prudente comme le sont les personnes accoutumées aux surprises des forêts, Camille se préparait à descendre de son observatoire pour se rapprocher du bivouac, lorsqu’elle aperçut, glissant derrière le tronc des arbres qui lui faisaient face, une longue forme noire et luisante. Presque au même instant, les feuilles d’un chêne rouge, dont une maîtresse branche s’étendait au-dessus de la tête de l’enfant, frémirent comme si l’arbre eût été doucement secoué. Camille, ignorant que ses amis dormaient, saisit un sifflet d’argent pendu à son cou, et fit entendre une sorte de gazouillement afin d’attirer leur attention sans effrayer l’animal qu’elle cherchait avoir. Le chêne avait repris son immobilité; peu à peu, la branche dont l’extrémité touchait la roche s’abaissa; Camille, cette fois, fit entendre un strident coup de sifflet; elle venait d’apercevoir, fixés sur elle, deux yeux jaunes se détachant sur une face noire.

«A moi, Célestin!» cria-t-elle.

Puis, avec une admirable présence d’esprit, elle se laissa glisser le long du rocher. Il était temps: elle roulait encore sur la mousse et les feuilles sèches, que son terrible ennemi s’abattait sur la plateforme, juste à l’endroit qu’elle occupait moins de deux secondes auparavant. Déçu dans sa tentative, l’animal rugit, se ramassa sur lui-même, et d’un bond encore plus prodigieux que le premier, vint tomber à trois pas en avant de Camille.

Vive comme l’éclair, la petite fille dégaîna le macheté pendu à sa ceinture. Heureusement pour elle, elle n’eut pas à faire usage d’une arme qui eût été insuffisante dans sa main. Deux coups de feu retentirent soudain à ses oreilles, et son terrible adversaire tomba foudroyé à ses pieds. Au même instant, Pélican s’élançait vers elle, la saisissait entre ses bras et l’enlevait de terre.


DEUX COUPS DE FEU RETENTIRENT.

«Où vous blessée? cria le nègre dont les gros yeux blancs semblaient vouloir sortir de leurs orbites.

–Nulle part, mon bon Pélican, nulle part.»

Pélican laissa retomber l’enfant dont Célestin prit aussitôt les deux mains.

«Vrai? demanda l’ex-matelot avec anxiété. Vous n’avez pas été touchée?

–Non; mais donnez-moi vite à boire, car j’ai eu presque aussi peur que le jour où nous avons été poursuivis par les pécaris.»

Camille rendait à Pélican la gourde que celui-ci lui avait présentée, lorsque le docteur parut.

«Sur quel animal avez-vous tiré? demanda-t-il

–Nous tuer cette canaille qui voulait manger mam’zelle, dit Pélican en frappant de la crosse de son fusil le corps inanimé du fauve.

–Un jaguarété, s’écria le docteur; parle vite, Camille; as-tu donc couru quelque danger?

–Nous dormirions encore comme dé bons bourgeois du Marais après leur dîner, s’empressa de répondre Célestin, sans un coup de sifflet qui est venu nous réveiller. Par bonheur, Pélican a toujours un œil ouvert, même lorsqu’il ronfle; quand j’ai saisi ma carabine, Mlle Camille et cet animal roulaient de compagnie en bas du rocher.»

Le docteur enleva sa perruque que le temps avait quelque peu défrisée, et la replaça sens devant derrière, selon sa coutume lorsqu’il voulait dissimuler ses émotions.

«Pourquoi cette demoiselle nous avait-elle quittés? s’écria-t-il. Vous avez fait de belle besogne. Le monde n’en eùt été que mieux avec une petite personne désobéissante de moins.

–Le monde, c’est possible, répliqua Camille; quant à toi, Croquemitaine, tu as beau faire le méchant, que deviendrais-tu si je n’étais plus là pour t’accompagner dans tes courses, pour t’aider à mettre de l’ordre parmi tes herbes et tes bêtes? Tu me regretterais, tu t’ennuierais, tu pleurerais. En tout cas, voici une histoire que je te prie de ne raconter ni à dona Gertrudis, ni à mon grand-père, si tu veux qu’on me confie encore à ta garde.

–Ce serait manquer à tous mes devoirs, mademoiselle, que de passer sous silence ton. imprudence et ton exploit.

–Mon exploit, dit Camille en avançant ses lèvres d’une façon mutine, consiste à m’être laissé surprendre, et me vaudra, s’il est connu, l’invitation de rester au château quand tu iras en chasse. Donc, tu voudras bien te taire.

–Hum! fit le docteur, nous verrons.

–Si nous avoir amené Dents-d’Acier, dit Pélican, lui pas dormir et prévenir nous de la venue du tigre noir.

–Dis tigre nègre! s’écria Célestin. Il y a des bêtes nègres, Pélican.»

Cette médiocre plaisanterie de Célestin causa une telle hilarité au naïf Pélican qu’il se roula sur le sol. Bientôt il se rapprocha du docteur qui examinait le fauve.

«Singulier pays, oui, singulier pays, répéta le naturaliste. A n’en pouvoir douter, voilà bien le jaguarété ou couguar noir.

–N’est-ce donc pas un tigre? demanda Célestin.

–Si, assurément, et l’un des plus féroces du Nouveau-Monde. On prétend que sa chair, aussi blanche que son pelage est noir, est un manger des plus délicats.

–Moi savoir cela ce soir, murmura Pélican.

–Prends ton fusil, Camille, dit le docteur, c’est un autre motif que la faim qui a poussé cette bête à se jeter sur toi, car ici la pâture est abondante. Le jaguarété loge d’ordinaire dans les troncs d’arbres, et, si nous savons chercher, nous trouverons très probablement un ou deux petits orphelins dans les environs.»

Camille, ayant instruit ses compagnons du chemin suivi par l’animal pour se rapprocher du rocher, on se mit en quête d’un arbre mort. Pélican, qui marchait le nez en l’air, frappa tout à coup le tronc d’un cyprès de la crosse de son fusil et appliqua son oreille contre l’écorce.

«Fou, fou, fou, dit-il, en imitant le crachement d’un chat irrité, petit chat noir demeurer là-dedans.

–Pélican a raison,» s’écria Célestin en montrant, à une hauteur d’un mètre et demi, un trou parfaitement visible.

Le nègre se disposait à grimper lorsque le docteur, ne sachant quelle taille pouvait avoir l’animal que l’on voulait déloger, recommanda de nouveau la prudence.

«Pas danger, massa, reprit Pélican, si Célestin prête son épaule, moi grimper sur grosse branche et voir fond du trou.»

Célestin, trouvant ingénieuse l’idée de son ami, l’aida dans son ascension. Le docteur et Camille se tinrent prêts à faire feu.

«Laissez fusils tranquilles, cria bientôt Pélican, lui être petit, tout petit.»

Et, plongeant son bras dans la tanière de la terrible bête, le nègre en retira par la peau du cou un jeune jaguarété. Le petit animal poussa un miaulement aigre auquel répondit aussitôt un rugissement. Le docteur recula de plusieurs pas, entraînant Camille, tandis que Célestin criait à Pélican de lâcher sa proie et de descendre au plus vite, attendu que le nouvel ennemi qui s’annonçait allait, selo toute probabilité, bondir vers le trou qui servait d’asile à son petit. Mais, au nombre des défauts de Pélican, il fallait ranger un entêtement capable de résister aux meilleures raisons. Le brave nègre refusa donc de bouger.

«Moi vouloir garder petit chat noir, cria-t-il à son ami; si papa à lui veut manger moi, toi tirer fusil, massa Célestin.

–Et si le papa te saute sur le dos, Pélican?

–Toi tirer tout de même.

–Afin d’envoyer Pélican dans l’autre monde, voilà qui me paraît.»

Célestin n’acheva pas sa phrase; comme il tenait la tête levée pour parler à son ami, il vit soudain briller au-dessus de lui les yeux jaunes du second jaguarété.

«Garde à toi!» cria l’ex-matelot.

Il fit feu. Atteint en pleine poitrine, l’animal tomba de tout son poids sur Pélican, qui fut entraîné.

«Es-tu convaincu maintenant, méchante tête dure que tu es? Avais-je raison de t’ordonner de descendre? s’écria Célestin en courant vers son ami qui n’avait pas lâché sa proie.

––Pas fâcher toi, massa Célestin, voilà moi descendu très vite.

–Très vite assurément. Où t’es-tu fait mal?

–Seulement petite bosse à la tête.

–Tu en mériterais une grosse pour te rendre à l’avenir plus prudent.

–Prépare la peau de ces bêtes, Célestin, dit le docteur avec tranquillité, comme s’il se fût agi de deux lapins; je vais emmener Camille que la vue de cette opération n’amuserait pas. L’opération terminée, retourne au château où nous arriverons sans doute avant toi, car nous redes cendrons par le ravin.»

Camille, ayant rechargé son fusil, le plaça sur son épaule et suivit la crête de la colline. Bientôt, avec la confiance que donne l’habitude, les explorateurs s’atlardèrent dans des fourrés. Durant une demi-heure, ils marchèrent sous des arbres centenaires qui, s’espaçant peu à peu, leur livrèrent un libre passage. Camille se mit alors à courir pour sortir du bois. Lorsque le docteur la rejoignit, la petite fille, assise sur l’herbe, dans un endroit découvert, examinait déjà l’horizon dans la direction de Mérida.

«Voyons, Croquemitaine, n’es-tu pas un peu inquiet? demanda-t-elle à son compagnon.

–Pourquoi serais-je inquiet, mon enfant?

–Grand-père devrait être ici depuis midi; regarde la plaine, elle est déserte.

–Don Pedro, reprit le docteur, ramène un long convoi de mules, et il y a dix jours de marche d’ici à Mérida. Vingt-quatre heures de retard, dans un si long voyage, ne peuvent être pour nous une cause d’inquiétude.

–Il n’y a jamais de retard avec grand-père, tu le sais.

–Ici, où tous ses pas sont réglés; mais ne peut-il avoir été retenu à la ville?

–Veux-tu que nous retournions au château? je ferai seller ton cheval et le mien, puis nous irons au-devant de grand-père.

–Une telle excursion me semble peu prudente par une nuit obscure, Camille. La lune se lève à onze heures, il sera temps alors de prendre une décision. En attendant, partons.»

Un son de cloche se fit entendre.

«C’est celle de la poterne, dit Camille; Célestin et Pélican rentrent au château.

–Nous avons eu tort de perdre du temps, dit le docteur; ne nous voyant pas arriver, ils vont semer l’alarme.»

Camille ne l’écoutait plus, elle avançait et frappa tout à coup joyeusement ses mains l’une contre l’autre.

«Voici grand-père, cria-t-elle.

–Que dites-vous là, petite fille, et comment pouvez-vous voir don Pedro dans les ténèbres où nous nous trouvons?»

L’enfant se rapprocha du naturaliste.

«Regarde par ici, dit-elle, là, un peu à ta gauche.

–Tu me prends pour un chat; que puis-je voir, alors que je distingue à peine l’endroit où je pose le pied? Sur ma foi! un feu brille là-bas.

–C’est un bivouac. Les mules n’auront pu fournir l’étape d’une seule traite, et grand-père aura ordonné de camper. Quant à lui, il galope vers nous, j’en suis sûre, et nous ferons bien de nous hâter, si nous voulons arriver au château pour le recevoir.»

En dépit de l’obscurité, Camille fut vite en bas de la colline. Là, elle attendit le docteur. Aussitôt qu’il l’eut rejointe, elle repartit avec rapidité, car désormais elle connaissait à merveille le terrain sur lequel elle marchait. Elle approchait de la poterne lorsqu’elle entendit le trot de plusieurs chevaux. La cloche résonna, la lourde porte tourna sur ses gonds, et don Pedro se disposait à la franchir avec son escorte lorsque sa petite-fille, qui s’était postée de façon à se trouver sur son passage, posa lestement le pied sur son étrier et s’élança en selle devant lui. Ce fut en pressant avec force l’enfant sur sa poitrine que le châtelain atteignit le perron de sa demeure.

Au même instant, un amas de branches résineuses, disposées sur un carré de pierres construit pour cet usage, fut allumé. L’ardent foyer éclaira bientôt la façade du château et une partie de la vaste cour. Dona Gertrudis, le docteur, Célestin, Pélican, tous les habitants d’Eden se pressèrent pour saluer le maître; don Pedro répondait à chacun avec affabilité.

«Tu étais donc en chasse, mignonne? demanda-t-il en remarquant l’accoutrement de sa petite-fille.

–C’est-à-dire, grand-père, que, le soleil à peine levé, j’ai conduit Croquemitaine au sommet de la montagne afin de te voir venir de plus loin. Je savais bien que tu arriverais aujourd’hui.

–Ah! petite, ton impatience ne pouvait surpasser la mienne. Enfin, me voici, et avec grand’faim, dona Gertrudis. Mais je ne vois pas le père Estevan.

–Il est au village, senor, répondit la femme de charge; je viens de l’envoyer prévenir de votre arrivée.»

Don Pedro allait pénétrer dans le château lorsqu’un des cavaliers de son escorte s’approcha de lui.

«Que devons-nous faire du sauvage, senor? demanda l’écuyer.

–Sur mon âme, j’allais oublier ce pauvre garçon! Amène-le, Francisco; il doit être las.»

Tous les regards se tournèrent vers la poterne; Francisco reparut bientôt, tenant par le bras un jeune Indien drapé dans une couverture de laine, et qui semblait n’avancer qu’à regret.

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Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
274 s. 24 illüstrasyon
ISBN:
4064066319151
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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