Kitabı oku: «Urbain Grandier et les possédées de Loudun»

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Gabriel Legué

Urbain Grandier et les possédées de Loudun

Documents inédits de M. Charles Barbier


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066318512

Table des matières

PRÉFACE

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XV

CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVII

CONCLUSION


PRÉFACE

Table des matières

Les nombreuses recherches historiques faites dans le but d’éclaircir le sombre drame de Loudun n’ont abouti jusqu’à ce jour qu’à soulever un coin du voile dont ce procès est enveloppé.

Les écrivains contemporains n’ont pas eu, malheureusement, la liberté de publier ce qu’ils pensaient de cette affaire, et ont dû se contenter de mentionner leurs appréciations dans des mémoires manuscrits restés enfouis dans les bibliothèques et dans les collections particulières où nous avons eu la bonne fortune de les trouver.

D’un autre côté, les livres parus à l’époque même, avec approbation royale, nous sont suspects à plus d’un titre, car ils furent composés sous l’inspiration directe des exorcistes et des gens intéressés à faire croire à la possession.

Les protestants, si nombreux à Loudun, nous ont laissé, il est vrai, des relations manuscrites assez détaillées de la possession, et, c’est sur leurs documents que le pasteur Aubin a pu faire paraître en Hollande une histoire à peu près complète de ce procès. Mais avec l’esprit de partialité qui le caractérise, l’écrivain protestant émet cette singulière théorie, que toute cette affaire n’a été qu’une comédie concertée d’avance entre les Ursulines et les ennemis d’Urbain Grandier.

Il est triste d’avouer que, jusqu’à présent, c’est le récit d’Aubin qui a prévalu dans l’opinion publique.

Si le procès d’Urbain Grandier n’a pu encore être complètement élucidé, c’est que catholiques et protestants en ont toujours fait une affaire de parti, et par conséquent ont apporté à son examen la prévention et la mauvaise foi qui sont si communes dans les questions de religion.

En publiant aujourd’hui une histoire détaillée d’Urbain Grandier, nous nous sommes proposé, nous qui n’avons pas de préjugés dogmatiques, non-seulement de démontrer comment cette possession démoniaque a pris naissance, quelles en ont été les causes et comment on l’a exploitée à Loudun, mais encore d’apporter une explication scientifique basée sur des faits médicaux absolument irréfutables.

Pour résoudre un pareil problème, nous avons dû refaire, à l’aide de documents d’une authenticité incontestable et complètement inédits, toute l’histoire d’Urbain Grandier, depuis son arrivée à Loudun jusqu’à sa mort, c’est-à-dire de 1617 à 1634.

Pendant cette période de dix-sept années, nous l’avons montré aux prises avec des ennemis tenaces, sans scrupules et capables de tout pour le perdre; nous avons insisté principalement sur le rôle très important qu’il eut la mauvaise fortune de jouer dans le démantèlement du château et des fortifications de Loudun. Nous avons raconté ses galanteries, ses nombreux procès et les embûches de toute sorte que lui suscita, sans trêve ni merci, le génie inventif et malfaisant de ses adversaires.

Enfin, nous avons dit comment le curé de Saint-Pierre eut le malheur de rencontrer dans la supérieure des Ursulines, une de ces étranges créatures dont la maladie a été et sera longtemps encore un des fléaux de l’humanité.

Mais il est surtout un fait que nous avons voulu mettre en lumière, c’est la façon odieuse dont ce procès fut dirigé par Laubardemont, l’agent du cardinal de Richelieu. Grâce à lui, on vit à Loudun le secret, l’espionnage érigés en règle suprême, la délation imposée comme une vertu et une obligation par les moines, en pleine chaire, et les magistrats de la ville, coupables d’avoir fait leur devoir, réduits au silence et même accusés de magie.

Ce misérable juge fut l’âme de cette farce sinistre dont les rôles étaient jouées par de malheureuses hallucinées. Il la soutint de tout son pouvoir. Indifférent sur les moyens de remplir les intentions de son maître, il n’y avait rien de si vil qui fût au-dessous de lui. Pendant six ans, Loudun fut en proie à la terreur. Qui pouvait, en effet, se croire en sûreté quand, de par la monstrueuse doctrine des moines, le témoignage du diable était seul accepté comme l’expression de la vérité, et qu’on pouvait écrire sous sa dictée les noms de ceux qu’il dénonçait par la bouche de ces filles? A partir de ce moment, chacun eut, de jour et de nuit, l’affreux cauchemar du bûcher.

Nous avons donné pour uniques et inébranlables bases à cet émouvant procès les matériaux, pour la plupart inédits, trouvés dans les archives de Paris et des départements et surtout dans l’admirable collection de M. Ch. Barbier. Le savant et laborieux bibliothécaire-adjoint de la ville de Poitiers a bien voulu nous prêter, dans cette circonstance, le concours le plus actif et le plus désintéressé. Nous ne savons comment lui exprimer toute notre gratitude pour les trésors qu’il a mis à notre disposition. Grâce à lui, ce travail qui n’a pas demandé moins de trois années de recherches dans les divers dépôts de manuscrits et dans les bibliothèques privées, a pu être terminé.

C’est également pour nous un devoir d’adresser nos meilleurs remerciements à l’érudit M. Sandret, à M. Paul Guérin, archiviste aux Archives nationales, à notre bon et vieil ami, le docteur Paul Servant, qui tous ont mis le dévouement le plus intelligent à la recherche des documents nombreux et variés sur lesquels est établie chacune de nos affirmations.

Gabriel LEGUÉ.

Février 1880.


CHAPITRE PREMIER

Table des matières

La ville de Loudun en 1617. — Les Catholiques et les Protestants. — État des esprits à cette époque. — Arrivée d’Urbain Grandier à Loudun. — Son portrait. — Origine de la haine des moines contre lui. — Ses démêlés avec les bourgeois de la ville. — Sa conduite envers l’évêque de Luçon.

AU nombre des villes de France qui offrent encore aujourd’hui une fidèle image du passé, se trouve Loudun. Cette ville, restée ce qu’elle était il y a trois cents ans, a conservé le fier et pittoresque caractère d’une cité féodale. Ses murailles toujours debout, ses larges douves, ses créneaux, ses portes où se voit encore la trace des herses, attestent quelle fut jadis sa puissance. Quand on pénètre dans ses rues étroites, tortueuses, mal pavées, on semble égaré dans un autre âge. La plupart de ses maisons accolées sans ordre et sans symétrie n’ont subi aucun changement; mais à côté d’elles se dressent quelques constructions nouvelles, prétentieuses et banales, qui rappellent que la vie moderne a fini par y pénétrer. Sur la place Sainte-Croix l’on voit encore les vieilles masures à piliers de pierre sous lesquelles circulent les passants. Les boutiques des marchands sont petites et basses, la lumière n’y entre que difficilement. Ces boutiques sont encore trop grandes pour le commerce qui se fait à Loudun. Cette ville autrefois si florissante et si peuplée compte à peine quatre mille habitants; maintenant, silencieuse et triste, elle semble abîmée dans le souvenir de son passé. Ses monuments, usés par le temps, témoignent assez du degré de décrépitude dans lequel elle est tombée. Les églises mal entretenues menacent ruine. La population, devenue indifférente, a laissé faire une halle au blé de son plus beau monument: l’église collégiale de Sainte-Croix! Et cependant que de souvenirs dans cette vieille enceinte! Il est impossible de la parcourir sans penser aux usages et aux mœurs d’autrefois, sans évoquer la sombre tragédie dont elle fut le théâtre.

Les annales de Loudun, comme celles de toutes les cités anciennes, offrent le plus grand intérêt. En effet, depuis son origine, qui remonte aux Romains, cette ville, à trois siècles de distance, fut ravagée par les Aquitains et par les bandes anglaises de Jean Chandos. Les ducs d’Anjou et les comtes de Poitou s’en disputèrent longtemps la possession. Mais c’est surtout à l’époque des guerres religieuses que Loudun joua un grand rôle. Peuplée en majeure partie de Réformés, elle offrait par sa position exceptionnelle un sûr asile à ses habitants. Abrités derrière les puissantes murailles de la citadelle, les Huguenots pouvaient tenir longtemps contre les troupes royales. Le château de Loudun passait, en effet, pour une des plus formidables places fortes du royaume. Les Loudunais en étaient fiers, et jamais ils ne pardonnèrent au cardinal de Richelieu le démantèlement de leur vieille forteresse. Détruire le château, n’était-ce pas, aux yeux des habitants, décapitaliser Loudun et lui enlever tout son prestige militaire? Le cardinal l’avait ainsi compris; mais cet acte de haute politique devait avoir de déplorables conséquences; car il ne fit qu’accentuer les haines qui fermentaient entre catholiques et protestants et fut la cause, indirecte il est vrai, du drame auquel cette ville doit surtout sa célébrité.

VEÜE DE LA VILLE ET CHASTEAU DE LOUDUN EN POICTOU

Bibliothèque Nationale (Estampes).


Au temps des guerres religieuses, Loudun eut à subir toutes les horreurs de cette lutte fratricide. Assiégée par les troupes catholiques, elle dut se rendre après une héroïque résistance. Mais les Huguenots, revenus en force, la reprirent et la livrèrent au pillage. Leur fanatisme ne respecta rien. La collégiale de Sainte-Croix, le beau couvent et l’église des Carmes furent incendiés, les statues qui décoraient Saint-Pierre-du-Marché, brisées. Dix ans après, les catholiques prirent une terrible revanche en massacrant les protestants.

L’Édit de Nantes vint enfin mettre un terme à cette malheureuse guerre de religion, en accordant aux Réformés: liberté de conscience et liberté de culte dans l’intérieur des châteaux et dans les villes où ce culte se trouvait établi. En outre, des places de sûreté leur étaient données. Loudun fut du nombre. Henri IV, comme gage de ses bonnes intentions, nomma gouverneur de la ville un de ses plus zélés partisans, Boisguérin, qui, par son attitude à la fois ferme et prudente, sut contenir les esprits.

Dès cette époque, c’est-à-dire au commencement du XVIIe siècle, Loudun était une des villes les plus importantes du Poitou. Capitale du Loudunais, pays de justice royale, elle avait un bailliage, une prévôté, une élection, et un grenier à sel. Quelques années de calme suffirent pour lui faire reprendre son aspect accoutumé. Les familles catholiques ne tardèrent pas à y affluer. Cette ville, alors manufacturière, vit son commerce renaître et sa campagne tant de fois dévastée se couvrit de belles moissons et prouva qu’elle n’avait rien perdu de cette fertilité qui jadis attira dans le Loudunais le conquérant des Gaules.

Henri IV mort, la politique de Marie de Médicis s’accentua davantage dans le sens catholique. Une nouvelle guerre civile sembla dès lors imminente; car le parti protestant entendait faire respecter l’Édit de Nantes que paraissaient oublier les conseillers de la Reine-mère. Toutefois, avant d’en venir à cette extrémité, on chercha des deux côtés à s’entendre. Loudun fut choisi pour le lieu de la conférence. Le prince de Condé et quelques notabilités protestantes s’y réunirent et eurent de nombreuses entrevues avec les délégués de la reine. Après des pourparlers qui durèrent six mois, on finit par conclure la paix sur les bases de l’Édit de Nantes. Il y eut à Loudun de grandes fêtes pour célébrer cet accord si peu sérieux au fond. Les catholiques, une fois les maîtres, ne tinrent point leurs engagements. Loudun perdit bientôt son gouverneur, le protestant Boisguérin, homme d’une haute valeur et d’une grande modération. Son départ fut considéré comme un malheur public. Les habitants, en témoignage de leur estime, l’accompagnèrent jusqu’aux remparts et lui firent de touchants adieux. Tous comprenaient la perte qu’ils faisaient.

Le nouveau gouverneur de Loudun, Jean d’Armagnac, de la branche cadette de cette illustre famille qui joua un si grand rôle en France pendant la guerre de Cent-Ans et sous Louis XI, s’efforça de marcher sur les traces de son prédécesseur. Il devait ce poste à son dévouement pour la cause royale. Le roi Henri, qu’il avait servi avec intelligence, le combla de faveurs et lui accorda, en 1593, la survivance de la charge de son premier valet de chambre. Louis XIII le traitait également en ami. C’est grâce à l’influence de d’Armagnac, comme nous le verrons dans la suite, que le magnifique château de Loudun dut de rester debout dix années de plus.

Le choix de d’Armagnac pouvait à la rigueur contenter tout le monde à Loudun. Ses efforts pour maintenir la bonne intelligence entre les partis ramenèrent le calme, en apparence du moins; car les réformés ne se faisaient pas illusion sur la gravité de leur situation. Ils voyaient avec regret les catholiques multiplier partout les couvents et les carmes, les cordeliers, les frères de saint-Mathurin reprendre possession de leurs monastères. Les capucins, aidés du père Joseph, si connu sous le nom d’Éminence grise, vinrent s’établir dans la ville. De toutes parts et en peu de temps s’élevèrent des communautés d’hommes et de femmes. Cet envahissement d’une ville protestante par l’élément catholique était assurément de nature à semer la division.

Au bout de quelques années la population catholique s’accrut d’une façon remarquable. Le gouvernement royal avait tout employé pour parvenir à ce résultat. Les fonctions publiques furent systématiquement données aux catholiques. On évinça tant qu’on put les Réformés. Tous les magistrats, et ils étaient nombreux à Loudun, furent choisis dans le parti royaliste. La ville, dès l’année 1617, recélait dans son sein quantité d’huissiers, d’avocats, de notaires et de procureurs, tous bien faits pour entretenir la chicane et les dissensions dans une cité qui avait si grand besoin de repos.

La bourgeoisie était nombreuse et composée en grande partie de fonctionnaires, de riches propriétaires et de quelques gentilshommes trop peu favorisés de la fortune pour aller vivre à la cour.

Le clergé séculier, également en grand nombre, avait peu d’influence dans la ville. Cependant on aimait à le recevoir dans les familles et on le considérait comme faisant partie de la bourgeoisie.

Loudun possédait deux paroisses, Saint-Pierre-du-Marché et Saint-Pierre-du-Martrai, une collégiale de chanoines et des prêtres libres. On pourrait supposer qu’avec de pareils éléments religieux les bonnes mœurs étaient en honneur dans la cité. Il n’en était rien. Les Loudunaises du XVIe et du XVIIe siècle, femmes légères et faciles, avaient sur ce point une réputation dès longtemps établie. Rabelais, qui les connaissait bien, a écrit quelque part «que le diable en montrant au fils de Dieu tous les royaumes «du monde se réserva comme son domaine Chatelleraut, Chinon, «Domfront et surtout Loudun».

Ainsi, la population de la ville était, au XVIIe siècle, extrêmement divisée. D’un côté les protestants, de l’autre les catholiques. Les premiers en majorité, mais les seconds ayant pour eux la haute protection du roi et le bénéfice des fonctions publiques. En apparence, les protestants semblaient s’accommoder de ce genre de vie, mais au fond leur haine pour les catholiques était toujours vivace. L’intolérance de leurs adversaires ne contribuait pas peu à entretenir les esprits dans ces haineuses dispositions. Les moines qui se livraient à la prédication faisaient retentir les églises de malédictions contre les Réformés. Leur influence était grande et le clergé séculier se trouvait relégué au second plan. Par les femmes dont ils étaient confesseurs, la domination spirituelle de la vieille cité leur appartenait sans conteste, le clergé n’ayant jamais eu l’habileté de la leur disputer

A cette époque les jésuites commençaient à exercer en France une certaine prépondérance. Soutenus par la Reine-mère, ils avaient créé de nombreux collèges dont la réputation s’était étendue en peu de temps dans tout le royaume. Ils étaient venus s’implanter dans le Poitou, où non seulement ils faisaient une rude guerre aux protestants, mais où ils cherchaient encore à saper l’autorité épiscopale.

Ils s’installèrent également à Loudun; on comprend dès lors de quel œil jaloux ils virent la haute situation acquise par les moines. Leur esprit de domination, déjà si âpre, ne pouvait guère supporter cette suprématie des autres ordres, et ils résolurent d’y mettre un terme. La mort du curé de Saint-Pierre-du-Marché, M. de Laval, homme faible et incapable, survenue sur ces entrefaites, vint seconder leurs desseins. S’appuyant, en effet, d’une part sur une bulle du pape Paul V qui autorisait la réunion de leur collège de Poitiers au prieuré de Notre-Dame du château de Loudun, et d’autre part sur leur privilège de présenter les candidats au poste de curé des deux paroisses de la ville, ils choisirent et firent nommer à la cure vacante de Saint-Pierre-du-Marché un de leurs meilleurs élèves. Avec le nouveau-venu les choses allaient bientôt prendre une autre face. Celui qui devait en peu de temps bouleverser la ville de Loudun et lui donner une si triste célébrité s’appelait Urbain Grandier.

Il était né, en 1590, dans une villa que sa famille possédait à Bouère, bourg important situé près de Sablé, dans le diocèse du Mans. Son père remplissait honorablement à Sablé les fonctions de notaire royal et ses parents du côté maternel appartenaient à la petite noblesse du pays. Jeanne Renée d’Estièvre, sa mère, était fille de Gilles d’Estièvre et de Barbe de la Monnerie. Par elle, Grandier était parent du célèbre théologien Nicolas Gautier et de Gilles Ménage, le savant historien de la ville de Sablé.

Tout enfant il annonçait les plus heureuses dispositions; aussi ses parents, qui étaient dans une situation aisée, ne négligèrent-ils rien pour donner à leur aîné (Urbain avait trois frères et deux sœurs) une brillante éducation. Un de ses oncles, Claude Grandier, docte chanoine de Saintes, étant venu à Sablé, fut frappé de l’intelligence de son neveu et l’emmena en Saintonge pour lui faire faire ses humanités; puis, voulant achever dignement des études brillamment commencées, il le confia aux pères jésuites qui avaient à Bordeaux un collège des plus renommés. — Urbain réalisa toutes les espérances qu’il avait données dans son enfance. Le collège de Bordeaux le compta bientôt au nombre de ses meilleurs élèves. Ses maîtres mirent tout en œuvre pour le décider à entrer dans les ordres. Il fut comblé de bienfaits et s’en montra digne. A vingt-cinq ans, Grandier recevait la prêtrise; mais, désireux de s’instruire, il resta deux ans encore au noviciat des jésuites. Ce fut vers la fin de juillet 1617 que ceux-ci, pour récompenser leur élève et lui prouver toute l’estime que ses talents et ses belles qualités leur avaient inspirés, le désignèrent pour la cure de Saint-Pierre-du-Marché de Loudun: puis, non contents de ce premier témoignage de sympathie, obtinrent encore pour lui le titre de chanoine prébendé dans l’église collégiale de Sainte-Croix.

Le nouveau curé vint au commencement du mois d’août 1617 prendre possession de son poste. Il était accompagné de toute sa famille qu’un deuil récent venait de frapper dans la personne de son chef, Pierre Grandier. Atteinte dans ses plus chères affections, Jeanne d’Estièvre ne voulut point rester à Sablé, qui lui rappelait de trop douloureux souvenirs. Elle suivit à Loudun l’aîné de ses enfants. Grandier, en fils respectueux et reconnaissant, entoura de soins son excellente mère, fit nommer, en qualité de premier vicaire de Saint-Pierre, son frère François, et obtint pour René, jeune homme plein d’intelligence et de talent, une charge de conseiller au bailliage.

Tout semblait sourire à cette famille à son arrivée à Loudun, mais elle avait compté sans les envieux. Tant de faveurs accumulées à la fois sur la tête d’un prêtre jeune et surtout étranger au pays avaient froissé quelques-uns de ses confrères. Il y eut d’abord contre lui une sourde hostilité et on attendit impatiemment l’occasion de lui déclarer la guerre. Elle ne se fit pas longtemps attendre. Dès son arrivée à Loudun, Grandier avait entamé avec les moines cette lutte d’intérêts et d’influence qui devait lui créer d’impitoyables ennemis. Doué d’un extérieur des plus séduisants, grand, bien fait, toujours mis avec élégance, le nouveau curé sut vite conquérir les sympathies de la population féminine. «Il

«avait le port grave, dit un de ses contemporains, et une certaine

«majesté qui le rendoit et sembloit orgueilleux. On l’a toujours

«admiré pour son éloquence et sa doctrine.» Tout, en effet, dans sa personne, respirait un charme inexprimable, et, en le voyant, on ne pouvait s’empêcher d’être séduit. Il avait les yeux noirs, le nez un peu long, mais finement modelé, la bouche bien faite. Suivant la mode du temps, il portait la moustache et la barbe en pointe. La voix était harmonieuse et admirablement timbrée.

«Il avoit de grandes vertus, nous apprend Ismaël Boulliau

«dans une lettre à Gassendi demeurée célèbre, mais accompa-

«gnées de grandz vices, humains néantmoins et naturels à

«l’homme. Il estoit docte, bon prédicateur, bien disant, mais il

«avoit un orgueil et une gloire si grande que ce vice luy a faict

«pour ennemys la pluspart de ses paroissiens et ses vertus lui

«ont accueilly l’envie de ceux qui ne peuvent paroistre vertueux

«si les séculiers ne sont diffamez parmy le peuple».

Jeune et plein d’inexpérience, Grandier fut grisé par le succès. De bonne heure, il se montra récalcitrant à tous les avis, rebelle à toutes les concessions. Il fallait l’entendre, en chaire, cribler de ses sarcasmes les capucins et les cordeliers, railler les carmes au sujet de leur Vierge qui faisait des miracles dont les excellents pères tiraient grand profit. Il fit une guerre acharnée à tous les abus, trouvant matière à critique dans tous les actes de ses prédécesseurs. Dans cette lutte contre les moines, il se montra impitoyable et bientôt son ironie et ses dédains jetèrent l’épouvante au cœur des couvents. Jamais à Loudun la chaire de vérité n’avait retenti d’aussi éloquentes colères. Avec un tel chef, le clergé séculier reprenait le dessus. Grandier résolut de porter un dernier coup à ses adversaires en leur enlevant leurs pénitentes.

Un dimanche, attaquant plus vivement encore les moines que de coutume, il prêcha sur l’obligation de se confesser à son curé. Ce sermon était inutile; car, depuis son arrivée, les Loudunaises avaient déserté le confessionnal des moines et s’en étaient allées confier leurs péchés au beau curé de Saint-Pierre. Bientôt on se disputa l’entrée de son église et de son presbytère, et quelques-unes, dit la chronique scandaleuse, en sortirent avec un péché de plus sur la conscience. Les femmes aimaient ce rude jouteur si hardi à l’attaque et si habile à la riposte. Elles voyaient en lui un maître bien plus qu’un pasteur. Lui, de son côté, ne demandait pas mieux que de les consoler et de les aimer. «On l’accusoit,

«dit Champion, son contemporain, de fréquentation de filles et

«de femmes et de jouyr de quelques veuves d’assez bonne fa-

«mille; et de cela il y avoit de grandes apparences. Toutefois

«il estoit discret en ses actions, sage en compaignie et ses paroles

«ne témoignoient rien de lascif ni d’amoureux.»

Par les femmes Grandier eut accès dans toutes les maisons de la ville. Ce fut un véritable engouement qu’il sut mettre à profit. Comment ne pas aimer un causeur aussi aimable et aussi spirituel? Comment résister à cet éloquent qui savait prendre tous les tons avec une facilité sans égale? De plus, il avait de sérieuses qualités, était bon et charitable et tenait sa bourse toujours ouverte aux pauvres et à ses amis. On y pouvait puiser à discrétion. Autant il mettait d’orgueil, nous dirons même d’insolence, à attaquer ses ennemis, autant il mettait de modestie à rendre service. Son nom, on le comprend, fut bientôt dans toutes les bouches et dans bien des cœurs.

Certes, ce n’est pas impunément que l’on prend, en province, dans l’opinion publique une place exceptionnelle. La célébrité, plus encore que la fortune, a ses détracteurs. Elle place l’homme qui, par ses talents, a su s’élever au-dessus de tout ce monde vulgaire et envieux dont pullulent les petites villes, dans une situation telle, que chacun s’arroge le droit de jeter des regards indiscrets sur sa vie privée. Par son caractère et sa situation, le curé de Saint-Pierre devait, plus que tout autre, devenir la victime d’une telle inquisition. Ne pouvant être attaqué en face, on l’espionna avec une rare ténacité, et, à force de patience, on finit par découvrir ses secrets les plus intimes dont on se fit une arme terrible contre lui. Les femmes, qui avaient tant contribué au succès de Grandier, devinrent l’instrument de sa perte. Avec elles il ne sut malheureusement pas garder la réserve que devait lui inspirer son ministère. On dit qu’il les eut presque toutes à discrétion. Les laides et les vieilles purent seules se vanter de n’avoir pas capitulé. S’il porta réellement la désolation dans un grand nombre de ménages, il est à présumer cependant que jamais il ne ne se rendit coupable de tous les méfaits dont on l’accusait. Tout, d’ailleurs, fut jugé bon par ses ennemis contre lui: son penchant pour les femmes, les lettres anonymes aux maris soi-disant trompés, la calomnie poussée à l’extrême. Les uns s’y laissèrent prendre, les autres déchirèrent avec dégoût les lettres révélatrices.

Parmi ceux qui mirent le plus d’acharnement à poursuivre Grandier se trouvait un homme riche et considéré à Loudun, le sieur Moussaut du Fresne. A lui aussi on avait écrit que sa femme entretenait des relations avec le curé. Le fait était complètement faux; mais Moussaut, homme violent et jaloux, ajouta foi à cette calomnie et une nuit, ayant rencontré Grandier dans la rue, il supposa qu’il sortait de sa propre demeure; dans sa fureur, il fondit sur lui l’épée à la main et lui fit de graves blessures. Grandier fut transporté à son domicile à moitié mort et ne dut qu’aux bons soins de sa mère et de sa sœur de revenir à la santé. Cette affaire fit peu de bruit, parce que des deux côtés on tenait à éviter le scandale. Moussaut fut cependant bien vite détrompé. Ce n’était point pour sa femme, laide et revêche créature, que le curé s’attardait hors de son presbytère. Mais il n’en resta pas moins un de ses adversaires les plus implacables. Quant à Mme Moussaut, elle ne pardonna jamais à Grandier de s’être trompé de porte.

Un magistrat de la ville, René Hervé, lieutenant criminel, manifestait également pour le curé de Loudun une animosité qui ne faisait que grandir chaque jour. Peut-être y avait-il encore là quelque galante histoire; car Hervé possédait, en qualité de gouvernante, une gentille cousine qui était loin de partager pour le curé la répulsion de son parent. Quoi qu’il en soit, le lieutenant criminel, croyant s’apercevoir des sentiments de sa cousine, entreprit contre Grandier une série ininterrompue de tracasseries, ne perdant jamais une occasion de lui être désagréable et même de le froisser publiquement.

Certain dimanche de l’année 1618, le curé de Saint-Pierre avait été chargé par les jésuites de Poitiers d’aller prêcher dans l’église Notre-Dame-du-Château et d’y conduire processionnellement ses paroissiens. Au milieu d’un grand concours de peuple, le cortège arriva à la porte de l’église, où se trouvait une chaire à prêcher. Grandier, jugeant plus convenable de parler à la foule de l’intérieur de l’église donna l’ordre de rentrer cette chaire et de la placer dans la nef. Maisle lieutenant criminel s’y opposa. L’orgueilleux Grandier, devant une pareille prétention, ne peut se contenir, il monte dans la chaire et, en présence de tout le peuple assemblé, adresse à Hervé de violents reproches et lui lance les épithètes les plus caustiques. Celui-ci, dont la fureur ne connaît plus de bornes, répond sur le même ton, injurie grossièrement le curé, lui montre le poing et excite deux misérables, ses créatures, à le jeter hors de la chaire. Grandier put heureusement s’échapper des mains de ces forcenés et se réfugier dans l’église dont il fit fermer les portes.

L’affaire devait avoir des suites. Le curé porta plainte devant le présidial de Loudun qui lui donna gain de cause. Le lieutenant criminel fut sévèrement blâmé de son algarade et menacé de peines plus rigoureuses, si, à l’avenir, pareil fait se renouvelait.

Telle était la situation que s’était créée Grandier à Loudun, quand un événement vint prouver à quel point son orgueil était parvenu. On devait célébrer à Sainte-Croix une grande fête religieuse suivie d’une procession solennelle à travers la ville. Tous les dignitaires ecclésiastiques du Loudunais furent convoqués pour cette circonstance. Le prieur de l’abbaye de Coussay, qui n’était autre que le fameux évêque de Luçon, alors en disgrâce s’y trouva. Malheureusement, le rang qu’avait pris M. de Luçon souleva une question de préséance entre lui et le curé de Saint-Pierre. Il semblait, en effet, assez naturel qu’un évêque eût le pas sur un curé. Mais Grandier était chanoine de la collégiale de Sainte-Croix et ce titre lui donnait le droit de préséance sur le prieur de Coussay. Tout autre que lui eût fait preuve de modestie et de bon goût, en laissant M. de Luçon au premier rang. Déjà l’évêque avait pris sa place, quand le curé de Saint-Pierre vint fièrement revendiquer ses droits. Il y eut un moment de tumulte. Personne ne pouvait croire à tant d’audace. L’évêque fut le premier stupéfait; mais, en homme bien élevé, il céda la place. Cet affront fait devant toute une population ne devait point être oublié. On sait combien celui qui, plus tard, devait s’appeler le cardinal de Richelieu, avait la mémoire des injures.



CHAPITRE II

Table des matières

Affaire Le Mousnier. — Grandier est accusé d’avoir été l’instigateur de l’assassinat de René Bernier, curé du bourg des Trois-Moutiers. — Conduite du lieutenant criminel Hervé. — Scévole de Sainte-Marthe se retire à Loudun. Son amitié pour Urbain Grandier. — Le procureur du roi Louis Trincant. — Mort de Sainte-Marthe. — Son oraison funèbre. — Succès de Grandier.

LOIN de chercher à calmer ses ennemis, le nouveau curé de Loudun ne faisait que les irriter chaque jour davantage. S’il eût mis plus de modestie dans ses succès et moins de morgue dans ses rapports avec quelques-uns de ses collègues, peut-être aurait-il fini par imposer silence à la calomnie. Mais la nature impétueuse et violente de Grandier ne savait point faire de concessions. Il trouvait malheureusement dans son entourage des gens qui le poussaient à ces intempérances de langage. Une des scènes les plus scandaleuses dont fut témoin l’enceinte même de l’église Saint-Pierre est celle qu’il eut avec René Le Mousnier, chanoine de Saint-Léger-du-Château. Ce personnage brutal et querelleur, avait déjà eu maille à partir avec Maurat, doyen des chanoines de Sainte-Croix, qu’il avait battu à la sortie de l’église. Le pauvre doyen, homme doux et paisible, connu dans tout Loudun pour sa proverbiale bonté, avait cru de sa dignité de porter plainte contre le trop bouillant Le Mousnier. Devant les juges ecclésiastiques, le chanoine de Saint-Léger fut sévèrement blâmé et invité à respecter davantage l’habit qu’il portait. Grandier, dans cette triste affaire, avait pris vivement le parti de son ami et collègue Maurat; mais, comme toujours, il ne sut point calculer la portée de ses paroles et poursuivit Le Mousnier de ses railleries les plus amères. Le chanoine de Saint-Léger riposta par de grossières injures, et alla colporter par la ville quelques petites infamies sur le curé. La querelle commençait à prendre des proportions inquiétantes pour l’honneur et la dignité des deux adversaires, quand Grandier crut le moment favorable d’en entretenir au prône ses paroissiens et de les faire juges de ses démêlés avec Le Mousnier. A cette époque les prédicateurs se gênaient peu pour transformer la chaire en tribune. Dans leur église, les prêtres pouvaient attaquer impunément leurs adversaires, se livrer aux plus violentes diatribes, sans pour cela scandaliser l’auditoire: les mœurs du temps s’accommodaient volontiers de cette manière d’agir. Grandier usa largement de cette tolérance en attaquant Le Mousnier, qu’il dépeignit sous les couleurs les plus défavorables. Le chanoine assistait ce jour-là à l’office. Malgré sa dernière affaire avec Maurat, son naturel violent reprit le dessus. Quand le sermon fut terminé, il alla attendre Grandier au pied de la chaire, l’apostropha grossièrement, et, sans respect pour le lieu où il se trouvait, se livra sur lui à des voies de fait. De violents murmures éclatèrent parmi les fidèles, qui témoignèrent hautement de leur indignation. Mais Grandier, qui n’était point homme à pratiquer le pardon des injures, rendit au centuple les coups que Le Mousnier lui portait: ce fut une véritable scène de pugilat. Le chanoine, il faut le dire, n’était pas de force à lutter avec un tel adversaire. Il dut reculer honteusement et, de plus, porta seul toute la responsabilité de cette scène scandaleuse. L’affaire avait eu trop de témoins pour en rester là. Grandier, très versé dans la chicane, beau parleur, trouvant une nouvelle occasion d’humilier son ennemi, l’assigna devant le présidial de Poitiers. Il démontra sans peine que tous les torts étaient du côté de Le Mousnier, et obtint contre lui une sentence qu’il fit exécuter avec la dernière rigueur (21 avril 1620).

Ce triomphe devait être pour lui la cause de nouvelles difficultés. Sur ces entrefaites, Me René Bernier, curé du bourg des Trois-Moutiers, eut une violente altercation avec Grandier au sujet de son oncle Le Mousnier. Cette fois la scène se passa dans la sacristie et sans témoins. Bernier, qui, comme son digne parent, était d’humeur batailleuse, se rua sur le curé et le frappa brutalement. Grandier, dont la colère décuplait les forces, empoigna son agresseur et le jeta à la porte. Celui-ci n’eut rien de plus pressé que d’aller raconter à son oncle sa mésaventure et ils avisèrent ensemble au moyen de prendre une éclatante revanche. Le hasard se chargea bientôt de le leur fournir.

A quelque temps de là, le curé des Trois-Moutiers étant venu passer la journée à Loudun, regagnait son presbytère à une heure avancée de la soirée. Les environs de Loudun, à cette époque, étaient assez mal fréquentés et les agressions nocturnes s’y renouvelaient souvent. Toutefois, Bernier n’avait pas cru devoir prendre de précautions, pensant que les voleurs n’auraient pas grand profit à arrêter un pauvre curé de campagne. Déjà il avait parcouru sans accident la plus grande partie du chemin, quand, arrivé au bas de la côte située à peu de distance du bourg, il fut attaqué par une bande d’individus qui le dévalisèrent après l’avoir blessé assez grièvement. Il eut cependant la force de se traîner jusqu’à sa demeure et, dès le lendemain, s’empressa de faire connaître à son oncle l’aventure dont il avait été victime. Toutes les recherches que l’on fit pour découvrir ces détrousseurs de grand chemin n’ayant amené aucun résultat, Le Mousnier eut l’infernale idée de rendre Grandier responsable de ce crime. Il alla même jusqu’à l’accuser d’avoir soudoyé des gens pour attaquer son neveu et le faire assassiner. Le lieutenant criminel Hervé, aveuglé par sa haine contre le curé de Saint-Pierre, accueillit avec empressement ces déclarations. Il fit enquête sur enquête, chercha tous les moyens de compromettre Grandier, mais ne put y parvenir. Celui-ci prouva jusqu’à l’évidence l’indignité des manœuvres employées pour le perdre. Tout l’odieux de cette calomnie retomba sur ses auteurs et le lieutenant criminel, justement décrié à Loudun, en fut pour ses frais de procédure. Quant à Le Mousnier et à son neveu, ils y perdirent le peu de considération qui leur restait dans la ville .

Malgré ces mesquines tracasseries et ces haineuses rivalités, l’esprit indépendant de Grandier, sa nature franche et loyale, sa charité et son dévouement lui avaient conquis de sérieuses sympathies et tout ce que Loudun comptait d’hommes considérables et estimés avait pris sa défense. Les Réformés eux-mêmes aimaient ce prêtre qui s’était posé en adversaire des moines et dont la tolérance en matière de religion contrastait si étrangement avec l’intolérance de ses collègues. Avec Grandier, «ceux de la Prétendue Religion Réformée,» comme on les appelait ironiquement, n’avaient point à redouter les persécutions dont le clergé était si prodigue à leur égard. Le nouveau curé les laissait vivre à leur guise, ayant pris pour principe de ne point s’occuper de leurs affaires. Les protestants venaient souvent dans l’église Saint-Pierre entendre ses sermons, et plus d’une fois ils se retirèrent sous le charme de cette voix éloquente qui faisait plus pour le bien de la religion que les violences dont la chaire avait été l’écho jusqu’alors.

Mais ce qui contribuait le plus à honorer le curé aux yeux des Loudunais, c’était l’amitié que lui portait Scévole de Sainte-Marthe. Ce nom de Sainte-Marthe exerçait un véritable prestige dans la ville, et les sympathies de cet illustre citoyen n’étaient pas acquises au premier venu. Le rôle qu’il avait joué depuis Henri II jusqu’à Louis XIII, ses talents comme poète et historien, les hautes fonctions dont il fut chargé et qu’il remplit si dignement, son désintéressement, sa fidélité à ses rois en avaient fait une illustration vraiment française. Loudun était fière de le compter au nombre de ses enfants et jamais citoyen ne se montra plus digne de l’estime et de la vénération de ses compatriotes. Aussi combien devait être grande la reconnaissance de la vieille cité !

Dans les plus mauvais jours de cette épouvantable guerre religieuse, Scévole n’avait-il pas sauvé du pillage Loudun qui refusait d’ouvrir ses portes au duc de Joyeuse? Déjà le chef de l’armée catholique se préparait à la traiter en cité rebelle, quand la municipalité fit appel au patriotisme et à l’éloquence de Sainte-Marthe, pour fléchir, par son intervention, le vainqueur irrité. Au, nom de sa ville natale en péril, Scévole accourt, se présente devant lui, et, par la séduction de son langage autant que par l’ascendant de sa réputation, parvient à arracher la grâce de ses concitoyens.

. Pour honorer cette belle conduite, la ville décerna à son libérateur le glorieux titre de Père de la Patrie .

Les importantes fonctions dont Sainte-Marthe fut chargé l’éloignèrent pendant de longues années de Loudun; mais il n’oublia jamais la cité où il laissait de si impérissables souvenirs. «De

«même que Cicéron, pour avoir gouverné la République romaine,

«n’avoit jamais mis Arpinum en oubli, jamais ses charges et ses

«honneurs n’avoient effacé Loudun de sa mémoire .»

Parvenu à une extrême vieillesse , Scévole dut songer à goûter un repos qu’il avait si grandement mérité. Il vint donc en 1618 à Loudun habiter le bel hôtel qu’il s’était fait construire et qu’on pouvait encore admirer il y a quelques années.

Il ne reste rien aujourd’hui de l’antique demeure de Sainte-Marthe. Une construction bourgeoise et prétentieuse, très confortable, il est vrai, a remplacé l’élégant portail de la Renaissance qui formait l’entrée principale de cet hôtel. La maison elle-même, avec ses hautes et larges fenêtres encadrées par des colonnes groupées deux par deux et surmontées de lucarnes dominant la toiture de leurs pilastres et de leurs frontons, n’a point trouvé grâce devant la pioche des démolisseurs. Et cependant ce vieil hôtel rappelait aux Loudunais la belle époque qui l’avait vu bâtir en même temps que le souvenir du grand patriote qui y était mort!

La maison de Sainte-Marthe devint bientôt le rendez-vous d’une société brillante et lettrée. Le futur fondateur de la Gazette de France, Théophraste Renaudot, vint y passer cinq mois. Il y rencontra Urbain Grandier et eut avec lui de longs entretiens qui le mirent à même d’apprécier toutes ses belles qualités. Renaudot conserva toujours un profond souvenir de ses relations avec le curé de Saint-Pierre et plus tard, il fut pour lui un véritable ami dans le malheur lorsque tant d’autres l’abandonnèrent.

Les fils de Scévole, les savants continuateurs de la Gallia Christiana, l’astronome Ismaël Boulliau, bien jeune alors, le bailli de Loudun, Guillaume de Cerisay de la Guérinière, magistrat intègre et réputé dans toute la contrée; Charles Rogier, conseiller au baillage, poète à ses heures ; Daniel, son frère, médecin justement honoré à Loudun, formaient chez Sainte-Marthe une véritable cour d’esprit où les lettres, les arts et les sciences étaient commentés avec une grande éloquence et une profonde érudition. Grandier était l’âme de ces réunions par sa parole vive, facile et ses ingénieux aperçus. Le grave de Thou vint aussi à Loudun visiter Sainte-Marthe. Singulière coïncidence! le fils du grand historien devait, quelques années plus tard, être victime comme Grandier de la vengeance du cardinal.

Les plus grandes illustrations de la France accoururent chez Sainte-Marthe. «Sa maison, nous apprend Urbain Grandier, ordi-

«nairement fréquentée de plusieurs gens d’honneur et de vertu,

«a été une belle eschole où chacun pouvoit apprendre les règles

«de bien vivre et la pratique des vertus plus enviées.»

Le prince de Galles se détourna exprès de sa route pour venir à Loudun «meü par la même curiosité qui porta jadis la

«Reyne de Saba à visiter le grand Salomon lequel avoit étonné

«tout l’univers du bruit de sa renommée .»

Mais celui qu’affectionnait le plus Sainte-Marthe après Grandier, c’était le procureur du roi, Louis Trincant, qui, dans la suite, devait jouer un si triste rôle. Trincant était considéré comme l’enfant de la maison. Les fils de Sainte-Marthe le traitaient en frère: «Né la même année qu’eux, enfans de pères

«qui ont vécu toute leur vie en grande amitié, nous avons,

«dit-il dans ses mémoires , dès le commencement de notre

«puberté demeuré ensemble, faict nos études sous les mêmes

«maîtres, suivi le parlement de Tours et de Paris et enfin séparés,

«avons toujours entretenu notre sincère amitié par lettres fami-

«lières et fréquentes tellement qu’il y a plus de cinquante-deux

«ans que nous vivons de la sorte.»

Le procureur du roi était considéré à Loudun. Magistrat d’un grand savoir, poète et historien , il avait été nommé en 1614 député du Tiers-État aux États généraux et s’était acquitté avec honneur de son mandat.

Catholique ardent, il fut de bonne heure un adversaire acharné des doctrines nouvelles. Les Réformés, qu’il ne ménageait guère, le détestaient. Son caractère et son esprit fin et délié devaient nécessairement plaire à Grandier; en effet, ces deux hommes se lièrent ensemble d’une étroite amitié que la présence du vieux Scévole ne faisait encore que resserrer. Tant que vécut ce dernier, cette amitié ne se démentit pas un seul instant.

Mais les infirmités vinrent accabler le vieillard, faisant pressentir une catastropha prochaine. Cependant, grâce aux soins de ses deux excellents amis qui jusqu’à la fin l’entourèrent d’une piété presque filiale, Scévole vécut quelque temps encore. On voyait que cette belle intelligence avait peine à quitter le monde où la retenaient tant d’amitiés et de tendresses.

Dès les premiers jours du mois de mars de l’année 1623, ses facultés intellectuelles baissèrent sensiblement. Le 29 du même mois, de grand matin, le curé de Saint-Pierre fut appelé près de lui en toute hâte. On disait que le vieillard n’avait plus que quelques heures à vivre. Grandier, en effet, trouva Sainte-Marthe presque inanimé et paraissant ne pas avoir conscience de ce qui se passait autour de lui. Il eut alors, pour le réveiller, l’ingénieuse idée de lui murmurer à l’oreille quelques-unes de ses plus belles poésies sacrées. Tout aussitôt, le vieux poète se sent revivre; il revient à lui, reconnaît son curé et peut de cette main amie recevoir les derniers sacrements. Quelques heures après, Sainte-Marthe s’éteignait sans souffrance au milieu des siens, dans les bras d’Urbain Grandier, qui n’avait point voulu l’abandonner.

Le bruit de cette mort se répandit bien vite dans Loudun et y causa une affliction générale: on s’arrêtait et on pleurait. En même temps chacun voulait savoir l’heure et le jour des honneurs funèbres, pour accompagner à sa dernière demeure celui qui tout à la fois avait été le sauveur et le plus glorieux enfant de la cité.

La ville de Loudun tout entière prit le deuil. On fit à Scévole de magnifiques funérailles. Les magistrats, les officiers de la ville, un concours immense de peuple, accouru de tous les points de la province, firent cortège à la dépouille de Sainte-Marthe jusque dans l’église Saint-Pierre-du-Marché, où ses obsèques furent célébrées par Urbain Grandier, que l’émotion et une sincère douleur empêchèrent de parler .

Le 11 septembre de cette même année, la vaste enceinte de l’église Saint-Pierre se trouvait trop petite pour contenir la foule qui se pressait à un service célébré en l’honneur de Sainte-Marthe. De Poitiers, de Chinon, de Çhâtellerault, étaient venues de nombreuses députations apporter un dernier et respectueux hommage au grand poète. Urbain Grandier monta en chaire et prononça, au milieu du recueillement général, l’oraison funèbre de l’illustre défunt. Dès les premiers mots, il sut communiquer à son auditoire l’émotion qui s’était emparée de lui. En larges traits, il retraça la vie de son ami; jamais, dans aucun de ses sermons, il ne s’était élevé à pareille hauteur; il fut tout à la fois éloquent, ému et passionné. L’amitié lui inspira les pensées les plus touchantes et le récit de la délivrance de la patrie arracha des larmes de reconnaissance à tous les assistants.

«Messieurs, s’écriait-il dans un véritable mouvement d’enthou-

«siasme, au récit d’une telle action, ne vous sentez-vous point

«obligés de bâtir dans votre esprit un temple vivant à la mémoire

«de celui qui, comme un ange gardien de son pays, a détourné

«d’une main officieuse le coup fatal qui alloit tomber sur le corps

«de votre ville. Et toi, peuple de Loudun, autant de fois que tu

«verras le lierre rampant sur tes vieilles murailles, tu dois conce-

«voir une religieuse souvenance de celui qui te les a conservées.»

Il fit ensuite un chaleureux éloge des dignes fils de Sainte-Marthe, qui continuaient les traditions de leur père, et qui, plus tard, devaient si grandement honorer leur ville natale. Il sut également flatter l’amour-propre du procureur du roi en faisant une allusion délicate aux vers que le nom de Sainte-Marthe avait inspiré à Trincant.

Nous ne voulons point ici analyser cette oraison funèbre. Nous dirons seulement que c’est un monument curieux de cette éloquence du temps, plein de traits d’esprit et de jeux de mots, qui préludait par la recherche et l’effort à la grandeur simple et naturelle du siècle de Louis XIV .

Aujourd’hui, une pareille magnificence de langage, un tel éclat dans les expressions paraîtraient à coup sûr exagérés. Grandier se conforma au goût de son temps; mais nous devons lui savoir gré de s’être montré bien supérieur dans ce genre d’éloquence à tous ses prédécesseurs.

La péroraison mérite surtout d’être conservée. Elle est touchante et grave et remua profondément la foule déjà impressionnée par ce lugubre appareil, ces lumières et ces tentures qui ornaient la nef de Saint-Pierre.

«Telle a été la vie de Sainte-Marthe, Messieurs, telle a été sa

«mort; mort à la vérité pleine de regrets, mais vie beaucoup plus

«féconde en consolations. Car celuy là ne doit point être regretté

«dont l’extrême vieillesse a franchi de bien loin le terme ordinaire

«de la vie de l’homme; qui de plus a porté sa réputation au-

«delà des plus ambitieux souhaits et qui enfin, par la constance de

«sa vie au bien et par les circonstances de sa mort, nous a donné

«juste sujet de désirer, espérer et croire que son âme vit

«heureuse au ciel pendant que son corps repose dans le sein de

«notre commune mère, en attendant le jour solennel auquel,

«suivant le divin et infaillible oracle, il rajeunira pour ne plus

«vieillir, et renaîtra pour ne plus mourir.»

Cette oraison funèbre mit le comble à la réputation de Grandier comme orateur; de toutes parts les témoignages les plus flatteurs d’admiration lui furent adressés. Abel de Sainte-Marthe qui avait eu tant à se louer des bons soins, de la piété filiale et du dévouement sans bornes dont le curé avait entouré les derniers moments de son père, lui consacra une pièce de vers latins pour en éterniser le souvenir. Le procureur du roi, Louis Trincant, si délicatement flatté dans cette oraison voulut, lui aussi, s’acquitter envers Urbain Grandier, et lui envoya le compliment suivant:

Ce n’est pas sans grande raison

Qu’on a choisi ce personnage

Pour entreprendre l’oraison

Du plus grand homme de son âge;

Il falloit véritablement

Une éloquence sans faconde

Pour louer celuy dignement

Qui n’eut point de second au monde.

Ce succès eut pour résultat de ramener à Grandier quelques personnes prévenues et passionnées; pendant un certain temps ses adversaires furent réduits au silence et n’osèrent rien entreprendre. Ses talents, sa belle conduite, son dévouement pour le plus illustre citoyen de Loudun avaient suffi pour opérer ce miracle,



CHAPITRE III

Table des matières

La Société Loudunaise chez le procureur du roi. — Danger de ces réunions. — Aventure de Mlle Trincant. — Rupture complète de son père avec Urbain Grandier. — Madeleine de Brou. — Scandale causé à Loudun par ses relations avec le curé. — Le Traité du célibat des prêtres. — L’avocat du roi, Pierre Menuau.

LA mort de Sainte-Marthe n’avait fait que resserrer les liens d’amitié qui unissaient Urbain Grandier au procureur du roi. A partir de ce jour, ces deux hommes devinrent inséparables. Ils résolurent de reconstituer la Société lettrée telle que Sainte-Marthe l’avait laissée et de lui donner tout l’éclat d’autrefois. Mais Trincant, esprit modeste et laborieux, n’avait aucune des brillantes qualités de Scévole son maître. Grandier seul était capable de continuer ces réunions.

La famille du procureur du roi, fort nombreuse, appartenait à toutes les classes de la société. Quelques-uns de ses membres occupaient le premier rang, tandis que les autres n’avaient qu’une place infime. Par suite de cette nombreuse parenté, Trincant dut se montrer peu difficile dans le choix de ses relations et accueillit indistinctement ceux qui se présentaient. Il en résulta que la société se trouva fort mêlée et que le caractère de ces réunions fut singulièrement modifié. Chez Sainte-Marthe, au contraire, les invités étaient choisis avec soin. Il n’était pas donné à tous de franchir le seuil de la maison. Avec Scévole, l’esprit littéraire dominait: c’était un feu de tous les instants qui brillait et pétillait en l’honneur des Grâces, d’Apollon, de Cicéron, de Démosthènes; chez le procureur du roi, la littérature, la poésie, les arts ne furent plus le sujet unique de la conversation; on se livra avec un entrain remarquable aux cancans, aux médisances dont tous ces bourgeois étaient si friands. Malgré tout son esprit, Grandier ne put les ramener au culte des belles choses, il eut beau évoquer le souvenir du grand poète, sa voix ne trouva point d’écho dans l’assistance. Alors il se mit à parler le même langage, il exerça sa verve, son ironie sur toutes ces petites gens et se fit une foule d’ennemis. Certes, les sujets ne manquèrent pas, et dans la famille même de Trincant il eut de quoi satisfaire largement son goût pour la raillerie. Le chirurgien René Mannoury, cousin du maître de la maison, personnage ridicule et fat, devint le point de mire de ses attaques; un autre parent, l’apothicaire Adam, ne fut pas plus épargné. C’était dans l’officine de cet Adam que se fabriquaient tous les méchants propos qui couraient par la ville. Sa maison, rendez-vous ordinaire des désoeuvrés et des mauvaises langues ne désemplissait pas du matin au soir. Cet homme était craint et redouté à Loudun. Grandier l’avait appris à ses dépens; mais il n’en continua pas moins à le traiter avec sa morgue habituelle. Mal lui en prit; car si chez son cousin, l’apothicaire n’osait répondre, sa langue se déliait bien vite une fois rentré dans sa boutique, et le curé pouvait s’apercevoir quel tort causait à sa réputation les médisances de cet homme. Un neveu de Trincant, le chanoine Jean Mignon dont nous aurons tant à parler dans la suite, assistait quelquefois à ces réunions. Mignon semblait alors affecter une hypocrite bienveillance pour son collègue Grandier. Il le savait trop lié avec son oncle pour hasarder quelques calomnies contre lui; aussi, attendait-il patiemment l’occasion de montrer ses véritables sentiments à son égard.

A ces réunions les femmes étaient nombreuses. Elles aimaient à venir le soir causer à la veillée chez le procureur du roi. On y rencontrait quelques douces et touchantes figures; mais ce contact journalier du prêtre avec la société laïque ne pouvait avoir que de tristes résultats. La familiarité n’engendre jamais le respect. Ce que le curé de Loudun gagnait en affection, c’était, on peut le dire, aux dépens de son caractère sacerdotal. Ces fréquentations constituaient donc un véritable danger auquel Grandier ne put se soustraire. Il se laissa aller à son naturel déjà trop porté pour les femmes, et compromit quelques jolies veuves par ses assiduités et ses galants propos.

Ce qui attirait surtout Grandier, c’était la présence des deux charmantes filles de Trincant. Le procureur du roi, veuf depuis quelques années, avait dû laisser à ses filles le soin de faire les honneurs de la maison. Elles s’en acquittaient avec une grâce charmante. Philippe, l’aînée, belle et adorable créature, avait eu le don de passionner le volage curé. Il lui trouvait un sens droit, une âme aimante, un esprit ferme. Tous ses moyens de séduction furent employés pour gagner le cœur de cette jeune fille. La chose ne fut hélas! que trop facile; car Grandier trouvait dans l’aveugle amitié du procureur du roi, un prétexte pour venir chaque jour s’asseoir à son foyer. Quelques mois de ces assiduités suffirent pour rendre Philippe éperduement amoureuse. Le confessionnal fut le lieu où la jeune fille dévoila l’état de son cœur, s’en accusant comme d’un péché ; mais le curé n’eut pas de peine à faire taire les scrupules de Mlle Trincant. Il lui parla de son amour avec une si vive passion, il mit une telle chaleur dans son langage que, fascinée, éblouie, subjuguée par tant d’éloquence, elle finit par succomber. Cette scandaleuse liaison ne tarda pas à être connue, et ainsi que cela arrive d’ordinaire, le malheureux père fut le dernier à s’en apercevoir. Les plaisanteries, les mots à double sens éclatèrent avec une violence inouïe sur Trincant peu aimé des Huguenots. Ses amis eux-mêmes mirent tout en œuvre pour lui faire entrevoir le danger que courait sa fille. Tout fut inutile. Il ne voulut rien entendre, et demeûra inébranlable dans la conviction que l’on calomniait son ami. Il continua donc à voir Grandier comme par le passé. Le curé, de son côté, paya d’audace, et traita avec sa hauteur habituelle les colporteurs de ces propos scandaleux.

Quant à Philippe elle n’osait plus sortir. Ses moindres actions étaient interprétées d’une façon outrageante pour son honneur et celui de son père. Les chuchottements, le regard attentif des commères des environs aiguisé par une curiosité malsaine, et surtout l’abandon de ses plus chères compagnes l’avertirent qu’elle était déchue de sa réputation et que la société la repoussait. Pour comble de malheur, le bruit courut par la ville qu’elle était souffrante. A différentes reprises on avait vu le médecin Fanton se diriger vers la place Sainte-Croix où habitait le procureur du roi. Il n’en avait pas fallu davantage pour attribuer ces visites à la situation dans laquelle devait se trouver Mlle Trincant. Quelques curieux se hasardèrent à interroger le médecin, mais il fut impénétrable. Cet état de choses se prolongea neuf mois, terme ordinaire de ces sortes d’indispositions. Le procureur du roi dut enfin se rendre à l’évidence. Alors sa douleur et son indignation ne connurent plus de bornes. Il fit pitié à tous ceux qui l’entouraient. Il se livra aux plus violents emportements de la colère contre le misérable, auteur de sa honte. Mais Grandier demeurait insouciant et superbe au milieu de cet orage qu’il avait déchaîné. Son attitude fut telle que ses meilleurs amis ne purent croire à sa culpabilité.

Il se rencontra cependant une compagne dévouée qui, avec la plus touchante abnégation et aux dépens de sa propre réputation résolut de sauver Philippe en se chargeant de son enfant. Marthe Le Pelletier, c’était le nom de cette courageuse fille, trouva une nourrice et poussant le dévouement jusqu’à ses dernières limites, n’hésita pas à se déclarer la mère du nouveau né. Les apparences du moins étaient sauvées et Philippe put se croire un instant à l’abri des médisances qui couraient sur son compte. Quelques jours après l’événement, elle reparut dans la ville et à l’église accompagnée de son père. Il lui fut impossible de se soustraire à la curiosité du public, et chacun la dévisagea tout à son aise. Tous remarquèrent que sa physionomie portait encore une étrange expression de souffrance; ses traits fatigués par les veilles et les insomnies n’avaient plus leur régularité d’autrefois et ses beaux yeux rougis par les larmes annonçaient assez sa douleur et sa honte. Pourtant elle fit des efforts surhumains pour dompter la tristesse qui l’accablait. Elle se prodigua avec une grâce charmante; mais ses avances ne firent que confirmer les soupçons. En la voyant, personne ne douta plus. Complètement affolé par cette lamentable aventure, l’infortuné père tenta un dernier effort pour sauver sa fille. Il fit arrêter en plein jour sur la place publique de Sainte-Croix, la pauvre Marthe Le Pelletier, l’obligea à faire baptiser et à enregistrer à l’église sous son nom cet enfant cause de tant de scandale. La jeune fille se prêta à tout ce que voulut le procureur du roi; mais hélas! ce fut peine perdue. La véritable mère aux yeux des habitants était bien Philippe Trincant. Avec une grande habileté les adversaires de Grandier exploitèrent l’aventure, et ce père si lâchement déshonoré dans ce qu’il avait de plus cher au monde devint un des plus implacables ennemis du curé.

Cependant Grandier ne changeait rien à ses habitudes. Cet événement dont l’odieux retombait sur son caractère de prêtre aurait dû le faire réfléchir. Il se plut, au contraire, à braver l’opinion publique et ne tint aucun compte des avertissements de ses amis qui le voyaient avec douleur se fourvoyer de la sorte. Sa vieille mère Jeanne d’Estièvre le conjura de lui épargner le retour de pareils scandales; mais emporté par la violence de ses passions, il resta sourd à toutes les remontrances. A peine le déshonneur de la fille de Trincant était-il consommé qu’il renouvelait avec une autre les même procédés et portait la désolation dans une des meilleures familles du pays.

Malgré sa réputation de galanterie, le curé avait su se conserver de puissants amis dans la haute société Loudunaise. De ce nombre se trouvait René de Brou, conseiller du roi, sieur de Ligueil, homme noble, plein de droiture et recommandable par ses vertus. Allié à toutes les familles les plus honorables de Loudun, les Dreux, les Tabart, les Genebaut, il jouissait de l’estime générale. Par sa femme il avait des liens de parenté avec cette noble et nombreuse famille des Chauvet, magistrats, dont Loudun garde encore aujourd’hui le souvenir; il était en outre le proche parent du premier magistrat de la ville, Guillaume de Cerisay sieur de la Guérinière, bailli du Loudunais.

René de Brou avait trois filles. L’aînée Hélène s’était mariée de bonne heure à un gentilhomme des environs, Louis du Mothey, écuyer, seigneur du May; la cadette Renée avait épousé Daniel Rogier, médecin à Loudun et la troisième, Madeleine, dont l’enfance s’était développée dans cet intérieur calme et patriarcal des Genebaut si estimés à Loudun, n’avait point, voulu quitter ses parents. C’était une belle et timide jeune fille à l’air grave et austère qu’on admirait pour son esprit et ses grâces, qu’on respectait pour sa vertu et sa piété. Elle avait jusqu’à ce jour résisté à toutes les pressantes sollicitations de sa famille et n’avait point voulu se marier. A toutes les avances qu’on lui faisait, Madeleine répondait par un refus formel. Elle voulait, disait-elle, rester cachée aux yeux du monde et remplir exactement ses devoirs religieux. On la voyait à peine au dehors sinon pour aller à l’église où elle passait de longues heures.

Lettre de Dorothée Genebault, mère de Madeleine de Brou, demandant à Urbain Grandier la faveur de lui emprunter quarante-cinq écus.

Lodun, le 18 février 1625.

(Collect. Ch. Barbier. )


Grandier venait souvent dans cette famille dont il avait su gagner les sympathies. On avait en lui la plus entière confiance et il s’en était jusqu’alors montré digne. Le malheur voulut que Madeleine perdit ses parents à l’âge où elle avait encore le plus besoin de leur appui; mais avant de mourir sa mère la recommanda au curé de Saint-Pierre, qui promit de veiller sur elle et de la diriger.

Restée seule à la tête d’une certaine fortune, Madeleine conçut un moment le projet d’entrer au couvent. Elle en fut détournée par son confesseur. Peu de temps après, on la vit tous les jours s’acheminer vers la cure de Saint-Pierre et y rester plus qu’il ne convenait. D’abord on crut que ces visites étaient pour son intime amie, Françoise Grandier qui habitait avec son frère. Mais la malignité publique qui jusque là n’avait osé s’acharner après elle, voulut connaître le but de ces longues stations dans la maison du curé. On espionna Madeleine et au bout de quelque temps ce n’était un mystère pour personne qu’elle était la maîtresse de Grandier. Par quels concours de circonstances cette virginale créature qui passait calme et fière au milieu de la foule, en était-elle arrivée à se perdre ainsi? Il ne nous appartient pas de soulever les voiles qui enveloppent les cœurs féminins. La femme est l’être mystérieux par excellence. Les plus austères vertus, les plus pures innocences ont souvent sombré dans cet abîme sans fonds qu’on appelle l’amour.

Cependant Madeleine avait longtemps combattu avant d’en arriver là. Il avait fallu toute l’habileté de Grandier, toute sa profonde connaissance du cœur féminin pour vaincre les scrupules de cette jeune fille dont il était le confesseur et dont il connaissait les plus secrètes pensées; il savait qu’il était aimé, mais il n’ignorait pas, non plus, que cet amour était un sacrilège aux yeux de Madeleine qui voyait avec horreur le caractère sacerdotal de celui qu’elle aimait, se dresser comme un obstacle insurmontable entre elle et sa passion. A tout prix, Grandier résolut d’avoir raison de ces résistances: en un jour, il oublia les serments prononcés au chevet d’une mère mourante, les promesses solennelles faites au père; il foula aux pieds l’honneur d’une famille dont on l’avait constitué le gardien. Certes, nous n’hésitons pas à dire que cette phase de la vie du curé de Loudun a été des plus criminelles et des plus lâches.

Cette longue résistance de Madeleine de Brou a quelque chose qui attendrit. Le châtiment devait être si affreux qu’on ne doit pas marchander l’indulgence pour la faute. Par ses souffrances, ses tortures morales, elle inspire une sympathie dont on ne saurait se défendre. Lasse de cette lutte implacable, épuisée par l’excès d’émotions violentes se renouvelant chaque jour, vaincue enfin par la passion et le raisonnement de cet homme, elle finit par se donner à lui en y mettant toutefois le mariage pour condition. Elle croyait la chose impossible, et espérait ainsi apaiser le remords qui la tuait lentement. La pauvre enfant connaissait mal le curé de Saint-Pierre. Il n’était pas homme à reculer devant une semblable difficulté. D’ailleurs, sa passion ne faisait que grandir avec la résistance qu’on lui imposait. Dans un pareil moment, on aurait pu demander à Grandier bien d’autres sacrifices, il les eut volontiers acceptés pour satisfaire son irrésistible penchant.

C’est alors que se posant en novateur hardi, il composa ce fameux traité du célibat des prêtres, œuvre de profonde logique, écrite dans ce style clair et concis dont il avait le secret. Les arguments qu’il employa furent si convaincants, si spécieux, d’une si profonde habileté que fatalement ils emportèrent toute velléité d’opposition de la part de celle qui les avait provoqués. Madeleine dévora fiévreusement ces pages écrites pour elle. Elle était du reste à bout de forces. Comment, en effet, résister à une pareille argumentation: «C’est une maxime constante, lui disait

«Grandier, que personne ne se peut obliger à l’impossible, et si l’on

«s’y oblige, l’impuissance en dispense et rend la promesse vaine.

«Le prestre n’embrasse pas le célibat pour l’amour du célibat, mais

«seulement pour être admis aux ordres sacrés.» Ainsi, Grandier en recevant la prêtrise avait fait ses restrictions; d’avance il était décidé à ne tenir aucun compte de ce qu’on lui imposait; «car,

«ajoute-il, le vœu du prestre ne procède pas de sa volonté, mais

«il lui est imposé par l’Église qui l’oblige, bon gré mal gré à cette

«dure condition sans laquelle il ne peut exercer le sacerdoce». Plus loin il démontre qu’il n’y a point de loi de Dieu qui oblige les prêtres à garder le célibat, et il conclud avec l’apostre saint Paul qu’il

«vaut mieux se marier que de brusler et prend pour lui cette

«parole du Sauveur: il n’est pas bon que l’homme soit seul».

C’était donc un véritable mariage que le curé acceptait. Le Traité du Célibat des Prestres ne laisse aucun doute à cet égard; telle est également l’opinion du médecin Séguin, dans une lettre publiée dans le tome XX du Mercure françois. Mais, nous objectera-t-on, comment ce mariage a-t-il été conclu? Par qui a-t-il été célébré ? Nous répondrons qu’il l’a été en dehors de toutes les lois ecclésiastiques. Une nuit, ces deux êtres s’unirent dans l’église Saint-Pierre, devant le Christ muet témoin de ce sacrilège dans lequel Grandier osait tout être à la fois et le prêtre et l’époux.

Dès lors Madeleine eut la folie de croire que cet homme pouvait lui tenir lieu de tout; elle lui sacrifia son bonheur, son repos, sa réputation, se donna entièrement à lui, acceptant toutes les humiliations, tous les outrages avec le calme et la dignité d’une femme dont la conscience n’est point troublée. Il arriva un jour cependant où les calomnies dirigées contre elle furent si grossières que conseillée par sa famille et surtout par Grandier, elle demanda protection à la justice. L’apothicaire Adam, ce cousin de Trincant, qui n’avait pas craint de faire courir les bruits les plus infâmes sur son compte, fut poursuivi devant le Parlement de Paris et condamné à une très forte amende comme diffamateur.

Mais l’apothicaire avait de puissants protecteurs: le marquis de La Mothe-Chandenier le soutint de tout son pouvoir et se porta caution pour lui d’une somme de dix mille écus. Il en appela donc de la sentence qui le frappait et, malgré les efforts de ses amis, perdit de nouveau son procès et en sortit complètement ruiné. Plus tard cet homme se souvint de cet affront et se vengea cruellement de la pauvre fille.

Reçu de six cents livres tournois prêtées à Madeleine de Brou par Urbain Grandier.

(Collect. Ch. Barbier.)


Toutefois le plus implacable ennemi de Madeleine de Brou, fut l’avocat du roi, Pierre Menuau, nature vulgaire, esprit médiocre, mais homme à passions violentes, qui ayant conçu le projet de l’épouser, l’avait longtemps, et toujours sans succès, poursuivie de ses protestations d’amour. Tenace dans ses opinions parce qu’il y trouvait de grands avantages, Menuau ne s’était point découragé et était revenu constamment à la charge, employant tour à tour ses amis et sa famille pour la faire changer de résolution. Tout fut inutile. Il finit par comprendre que Madeleine en aimait un autre. A tout prix il résolut de connaître son rival et d’en tirer vengeance. Aussi, grande fut sa colère quand il apprit que Madeleine était devenue la bonne amie du curé (c’est ainsi qu’on l’appelait à Loudun). A partir de ce jour, une haine violente fit place aux sentiments d’affection qu’il avait pour elle et il devint un des plus lâches persécuteurs de cette jeune fille.



CHAPITRE IV

Table des matières

Établissement des Ursulines à Loudun. — But de cette fondation. — Caractère de Mme de Belciel, supérieure du couvent. — Ses intrigues — Le prieur Moussaut. — Le chanoine Jehan Mignon. — Ses procès avec Grandier. — Il est nommé directeur des religieuses.

CE fut au milieu de ces agitations et de ces scandales que les religieuses de Sainte-Ursule vinrent, en 1626, s’établir à Loudun. Cet ordre de fondation récente était l’œuvre d’Angèle Merici de Brescia, qui, ayant réuni autour d’elle quelques jeunes filles de bonne famille, les avait mises sous la protection de la sainte dont elles devaient porter le nom. Le but de la fondatrice était d’instruire les enfants, de visiter les prisonniers et d’aller dans les hôpitaux porter aux malades les consolations et les secours de la religion. Le pape Paul III approuva cette nouvelle institution, et, en 1572, Grégoire XIII permit aux religieuses de demeurer cloîtrées. L’établissement en France de cet ordre religieux ne date que de l’année 1604, et c’est à Madeleine Lhuillier, dame de Sainte-Beuve, que l’on doit le premier couvent d’Ursulines qui se fonda à Paris dans le faubourg Saint-Jacques. Henri de Gondi alors évêque de Paris, facilita par son crédit, cette entreprise et obtint quelques années après une ordonnance du roi autorisant l’établissement des Ursulines dans tout le royaume. Elles usèrent largement de cette faveur et vinrent fonder à Poitiers un couvent de leur ordre. L’évêque, M. de la Rochepozay , sollicité par quelques notables habitants de Loudun, engagea ces religieuses à s’établir dans cette ville. Elles partirent au nombre de huit seulement et louèrent, rue du Pâquin, une maison de pauvre apparence qui appartenait à Moussaut du Fresne, un des ennemis de Grandier. Cette maison, depuis longtemps déserte, passait pour être hantée par les malins esprits; aussi le propriétaire saisit-il avec empressement l’occasion de l’offrir aux Ursulines moyennant une modique rétribution. Elles se logèrent donc tant bien que mal dans cette triste demeure, car on les avait envoyées à Loudun sans leur donner une obole, sans provisions et sans aucun meuble. Quelques habitants charitables leur procurèrent des lits; mais la supérieure de Poitiers, informée de ce fait, donna l’ordre de les rendre, et les pauvres femmes durent se contenter de paillasses. La plupart du temps elles manquaient de pain et de linge. Les premiers mois leur semblèrent longs et tristes, et elles firent un rude apprentissage de la solitude et de l’isolement, les pensionnaires n’affluant guère dans l’humble couvent. La supérieure était heureusement une femme de tête et d’esprit; grâce à son énergie, bien des difficultés furent aplanies. Elle fut d’ailleurs dignement secondée par ses compagnes, qui n’hésitèrent pas à entreprendre les travaux les plus fatigants pour gagner le pain de chaque jour. Tant de persévérance et de sacrifices trouvèrent enfin leur récompense. La population catholique de Loudun s’émut de cette détresse et leur vint en aide. L’année suivante fut moins pénible; le nombre des élèves s’éleva sensiblement. Le pensionnat commençait déjà à prendre une certaine importance quand, pour récompenser le mérite de la supérieure, on la nomma à un poste plus élevé et plus digne d’elle. Ce ne fut pas sans regrets que ses compagnes la virent s’éloigner du couvent qu’elle avait si courageusement contribué à fonder. Elles se demandaient avec raison ce qu’elles allaient devenir maintenant que leur supérieure n’était plus là pour les guider et les encourager. Leur effroi redoubla quand elles apprirent le nom de celle qui allait lui succéder.

Cette nouvelle supérieure s’appelait sœur Jeanne des Anges. Née au château de Coze, en Saintonge, le 2 février 1602, elle était fille de Louis de Belciel, baron de Coze, et de dame Charlotte de Goumart. Sa famille, une des plus considérables et des plus estimées du pays, dans le but de lui donner une bonne instruction, l’avait confiée à une de ses tantes, prieure de l’abbaye de Saintes. Or, ce fut également dans cette ville qu’Urbain Grandier commença ses études. Le hasard offre parfois de ces étranges rapprochements. A l’époque où le futur curé de Saint-Pierre quittait Saintes pour se rendre à Bordeaux, la fille du baron de Coze entrait au couvent; plus tard le prêtre et la religieuse devaient se retrouver à Loudun et cette fois se rencontrer dans les circonstances les plus tragiques. Mlle de Belciel ne resta que peu de temps chez sa tante; son caractère bizarre et sa constitution maladive s’accommodaient peu du régime du couvent. Elle avait en outre des habitudes d’indépendance et «des penchants si déréglés» que la prieure, voyant qu’elle n’arriverait jamais à dompter cette nature perverse, la renvoya chez ses parents. Elle revint au château paternel à l’âge de quinze ans et causa de graves ennuis à sa famille. Pour se soustraire aux reproches mérités de ses parents, elle manifesta un jour l’intention de se faire religieuse. Il faut dire qu’elle n’en avait jamais eu la vocation, et qu’en cette circonstance on céda encore à ses étranges caprices.

Un couvent d’Ursulines venait de se fonder à Poitiers. Cet ordre récemment établi en France la séduisit, comme tout ce qui était nouveau. Elle y entra donc et peu de temps après y prononça des vœux perpétuels. Mais là encore, elle se fit remarquer par la bizarrerie de son caractère; fantasque, vaniteuse et dissimulée, elle devint bientôt un sujet de grave préoccupation pour la communauté.

Mme de Belciel a pris soin de nous donner des détails intimes sur la vie qu’elle mena dans cette ville pendant les trois ans qu’elle y était restée. Elle raconte dans ses mémoires manuscrits, actuellement conservés à la bibliothèque de Tours, qu’elle passa «ces trois années en grand libertinage. Je n’avois, dit-elle, «aucune application à la présence de Dieu. Il n’y avoit point de «temps que je ne trouvasse si long que celui que la règle nous «oblige de passer à l’oraison. C’est pourquoi lorsque je trouvai «quelque prétexte pour m’en exempter, je l’embrassois avec affec- «tion. Je m’appliquois à la lecture de toutes sortes de livres, mais «ce n’était pas par un désir de mon avancement spirituel, mais «seulement pour me faire paraître fille d’esprit et de bon entre- «tien. J’avais une telle estime de moi-même que je croyois la «plupart des autres bien au-dessous de moi.»

Avec de pareilles dispositions Jeanne des Anges ne pouvait être une bonne religieuse; aussi lui adressait-on chaque jour les plus sérieuses remontrances, mais rien ne put la toucher: ni prières, ni menaces n’eurent raison de ce caractère intraitable. Bientôt même elle prit en dégoût son couvent et manifesta l’intention de le quitter. Toutefois, comme elle appartenait à une famille riche et que le couvent était pauvre, ses compagnes cédèrent à toutes ses fantaisies pour la garder auprès d’elles. Cette considération seule l’empêcha de partir. Lorsqu’il s’agit d’aller fonder un couvent à Loudun, elle ne put résister à cet impérieux besoin de nouveauté qui faisait le fond de son caractère et elle intrigua si bien qu’elle finit par obtenir la permission de s’y rendre. «Je

«demandois, dit-elle, avec grande instance d’être une de celles

«qui seroient envoyées pour faire la fondation. On me fit quel-

«ques difficultés, je ne me rendis à aucune: au contraire, j’usai

«de toutes sortes d’inventions pour venir à bout de mon dessein.

«J’y réussis.»

A Loudun, sœur Jeanne des Anges étonna toutes ses compagnes par sa conduite: elle fut soumise, respectueuse, dévote même. Cette étrange nature semblait s’être complètement métamorphosée. Elle fut aux petits soins pour sa supérieure, l’accabla de prévenances et de flatteries et sut si bien s’y prendre qu’elle dissipa les préventions légitimes qu’on avait sur son compte. «Je pris soin

«de me rendre nécessaire auprès de mes supérieurs et comme

«nous étions peu de religieuses la supérieure fut obligée de

«m’appliquer à tous les offices de la communauté. Ce n’est pas

«qu’elle ne se fut bien passée de moi, ayant d’autres religieuses

«plus capables et meilleures que moi; mais c’est que je la trom-

«pois par mille petites souplesses d’esprit. Ainsi je me rendois né-

«cessaire auprès d’elle, je sus si bien m’accommoder à son humeur

«et la gagner qu’elle ne trouvoit rien de bien fait que ce que je

«faisois, et même elle me croyoit bonne et vertueuse. Cela

«m’enfla tellement le cœur que je n’avois pas de peine à faire

«beaucoup d’actions qui paraissoient dignes d’estime. Je savois

«dissimuler, j’usois d’hypocrisie pour que ma supérieure con-

«servât les bons sentiments qu’elle avoit de moi et qu’elle fut

«favorable à mes inclinations et volontés; aussi elle me donnoit

«toutes sortes de libertés dont j’abusais et comme elle étoit fort

«bonne et vertueuse et qu’elle croyoit que j’avois dessein d’aller

«à Dieu avec perfection, elle me conviait souvent de converser

«avec de bons religieux, ce que je faisois pour lui complaire et

«pour passer le temps.»

Cette nonne, on le voit, était une habile comédienne; à Loudun, elle joua merveilleusement son rôle et son imagination fertile la servit à souhait. L’unique but de cette fantasque religieuse était de devenir supérieure du couvent. Depuis son arrivée elle avait mis tout en œuvre pour y parvenir, ne reculant devant rien et sachant au besoin commander à ses passions. Dévorée d’ambition, orgueilleuse à l’excès, elle avait su se contenir et avait eu l’adresse d’attendre. La supérieure, comme nous l’avons dit, ne resta qu’une année à Loudun, mais ne voulut pas s’éloigner sans désigner au choix de la prieure générale la sœur Jeanne des Anges qui l’avait si bien secondée.

Madame de Belciel vit donc ses désirs accomplis; en femme habile elle fit quelques difficultés pour accepter, et protesta hypocritement contre le choix qu’on faisait d’elle se déclarant humblement indigne d’un pareil poste. «J’en ressentis d’abord, dit-elle,

«un grand déplaisir et j’eusse bien voulu que le sort eût tombé

«sur une autre. Ce n’est pas que je n’aimasse les charges et que

«je ne fusse bien aise d’être estimée nécessaire à la commu-

«nauté.»

Plus loin, elle raconte qu’elle fit tout ce qu’elle put pour se décharger d’un tel fardeau; ses supérieurs étonnés d’une pareille humilité lui «commandèrent absolument d’accepter la charge». Elle parut se résigner seulement par obéissance. Ainsi, à vingt-cinq ans, Jeanne de Belciel se trouvait à la tête d’une communauté qui commençait à prendre une certaine importance. Dès lors, sa constante préoccupation fut d’élever son modeste couvent, de l’enrichir et de lui donner un grand renom. Elle sut flatter la vanité des bourgeois en réunissant autour d’elle les filles les mieux apparentées, capables à défaut d’instruction de jeter par leur naissance un certain lustre sur la communauté.

Le nombre des religieuses qui n’était que de huit au début, fut porté à dix-sept. Nous y trouvons des noms distingués qui peuvent donner une idée de ce que fut le pensionnat des Ursulines sous la direction de Mme de Belciel. C’étaient Mme Claire de Sazilly (en religion, sœur Claire de Saint-Jean), parente du cardinal de Richelieu;

Les deux dames de Barbeziers, de l’illustre maison de Nogeret, (en religion, sœurs Louise de Jésus et Catherine de la Présentation);

Mme de La Motte, fille du marquis de La Motte-Baracé, en Anjou (en religion, sœur Agnès de Saint-Jean);

Mme d’Escoubleau de Sourdis, de la même famille que le célèbre archevêque de Bordeaux (en religion, sœur Jeanne du Saint-Esprit);

La sous-prieure, Mme de Fougère, s’appelait sœur Gabriel de l’Incarnation.

Les noms de famille des autres sœurs ne nous ont été qu’imparfaitement conservés. Comme leurs compagnes, elles appartenaient à la noblesse, à l’exception d’une seule, sœur Séraphine Archer, qui faisait ombre parmi tous ces grands noms. Nous ne pouvons omettre de signaler deux autres religieuses dont la présence dans ce couvent a été tenue cachée jusqu’à ce jour; nous voulons parler des deux dames de Dampierre, belles-sœurs de Jean-Martin de Laubardemont, le terrible commissaire qui s’acquit une si exécrable célébrité.

Avec de tels élément, le couvent ne pouvait que prospérer, car la petite bourgeoisie, toujours vaniteuse, tint à honneur d’y envoyer ses enfants afin de leur faire prendre le bon ton et les grandes manières des gens de qualité. Dès lors, le succès fut assuré et la maison des Ursulines prit rapidement une grande extension.

Mme de Belciel, une fois maîtresse au couvent, reprit bien vite ses anciennes habitudes, se débarrassa de toute contrainte et donna libre carrière à toutes ses fantaisies. Son temps se passa en intrigues et fortpeu en oraison. Ses compagnes eurent fort à souffrir de son caractère. Autant elle s’était montrée humble et soumise pendant une année, autant elle fut orgueilleuse et insupportable quand elle devint supérieure. «— J’agissois avec mes sœurs d’une manière «fort impérieuse et toutes mes pensées alloient à chercher les «moyens de m’agrandir dans le monde et de me mettre en grande «estime.» Elle passait les journées entières au parloir, dans le but d’y apprendre les nouvelles du dehors; elle accueillait avec le plus vif empressement tous les bruits, toutes les médisances qui couraient par la ville. Nulle personne, à Loudun, n’était mieux renseignée qu’elle. Nous insistons sur ce fait, qui est de la plus haute importance, afin de montrer qu’elle ne pouvait ignorer aucune des actions d’Urbain Grandier. Elle n’ose cependant avouer dans ses mémoires l’ardent désir qu’elle avait de le connaître, mais elle nous donne de précieux renseignements sur ses occupations, et, malgré ses réticences, on entrevoit sa pensée.

«Au lieu de travailler à la mortification de mes passions et à

«la pratique de mes règles, je m’appliquois à reconnoître les

«humeurs des personnes du pays, à faire des habitudes avec

«plusieurs; je cher chois à passer le temps dans les parloirs en

«des discours fort inutiles.»

Or, à Loudun, on ne parlait que d’Urbain Grandier. Les récents scandales auxquels son nom s’était trouvé mêlé l’avaient mis trop en évidence pour échapper à la curiosité malsaine de Mme de Belciel. Les visiteurs et les parents des pensionnaires ne lui laissaient rien ignorer sur ce sujet qu’elle se plaisait, d’ailleurs, à ramener dans la conversation. Son imagination déjà trop exaltée lui suggérait des pensées indignes d’une religieuse et, comme elle était loin d’avoir de la piété, elle ne chercha point à combattre cette nouvelle passion qui grandissait chaque jour. Bientôt son unique préoccupation fut de voir et de connaître le curé de Saint-Pierre. Le hasard la servit admirablement, mais, par malheur, Grandier ne voulut point se prêter à ses combinaisons.

Quand les Ursulines étaient venues s’établir à Loudun, il leur avait fallu, pour se soumettre à la règle de tous les couvents, choisir un directeur de conscience. Le frère de leur propriétaire, Moussaut, prieur de Chasseignes, se mit à leur disposition et offrit à la supérieure de confesser les religieuses et de dire chaque jour la messe dans le monastère.

Cette offre fut acceptée avec reconnaissance. Le prieur, vieillard médiocrement intelligent comme tous les Moussaut de Loudun, était peu fait pour diriger ces jeunes religieuses. Il s’acquitta scrupuleusement des devoirs de sa charge, mais n’exerça aucune influence sur l’esprit de Mme de Belciel, trop habile et sachant trop bien dissimuler pour laisser entrevoir à son confesseur les passions qui la dévoraient. Le prieur, trompé par les dehors hypocrites de sa pénitente ne s’aperçut de rien, et, pendant les quelques années qu’il resta directeur du couvent, ne put jamais pénétrer les secrets de cette âme si peu faite pour la vie religieuse.

La sœur Jeanne-des-Anges offrait, en effet, un singulier mélange d’incrédulité et de superstition: elle était une véritable énigme pour ceux qui l’entouraient. Cependant, cette étrange créature avait, malgré ses défauts et ses vices, quelque chose de séduisant. La beauté de son visage dont elle était si fière, frappait tout d’abord et on oubliait volontiers dans les charmes de sa conversation, ce qu’avaient de défectueux sa taille et ses épaules, car on la disait légèrement contrefaite; elle dissimulait avec soin, il est vrai, ces imperfections de la nature, et mettait une certaine coquetterie à les faire oublier. Au couvent, elle se souvint toujours qu’elle était fille d’Ève, et ce ne fut que, lorsque l’âge vint calmer ses passions, qu’elle songea sérieusement aux devoirs de la vie religieuse.

Au mois de juin 1631, le prieur Moussaut étant venu à mourir, il fallut lui trouver un successeur. Immédiatement, Mme de Belciel songea au curé de Saint-Pierre. L’occasion tant souhaitée de connaître Urbain Grandier se présentait enfin à elle; sœur Jeanne-des-Anges résolut de ne pas la laisser échapper. Une question longtemps agitée a été de savoir si Grandier avait réellement sollicité d’être le directeur des Ursulines. Nous avons examiné minutieusement toutes les pièces de cette volumineuse procédure, et nous n’avons rien trouvé qui pût faire supposer une pareille demande de la part du curé de Loudun. Les écrivains qui se sont fait l’écho de cette calomnie, ont altéré sciemment la vérité et nous les mettons au défi de prouver ce qu’ils avancent. Il est vrai que cette manière de présenter les faits leur permet d’insinuer que, pour se venger du refus de la supérieure, Grandier jeta un maléfice sur le couvent. Nous ne voulons pas relever ici l’absurdité d’une pareille affirmation; mais nous nous contenterons de rappeler ces paroles profondes et vraies du bailli de Loudun au promoteur de l’officialité de Poitiers:

«Il est une particularité que nous ne devons pas omettre, qu’il

«est très constant que le curé de cette ville n’a jamais veü ni

«parlé aux dittes religieuses et n’a rien eu à demesler avec elles;

«s’il eust eu des démons en sa disposition il les eust employés à

«venger ses querelles et les injures qui luy ont esté faites.»

Ce fut la supérieure des Ursulines qui, la première, fit à Grandier la proposition d’être le directeur du couvent. Champion contemporain du curé et qui a laissé d’intéressants mémoires manuscrits sur les événements auxquels il avait assisté, est très affirmatif à ce sujet: «Le confesseur des filles Ursulines de Loudun

«nommé Moussaut, étant décédé, raconte-t-il, on fit parler à

«Grandier pour prendre cette place; il la refusa quoy qu’il en

«soit pressé.»

Le portrait que nous avons fait de Madame de Belciel, d’après ses propres mémoires et les notes manuscrites laissées par le Père Surin, peut faire comprendre combien sont dans le vrai les contemporains qui affirment qu’elle fit auprès de Grandier les premières démarches. Nul à Loudun, n’ignorait ce fait et nous nous étonnons qu’un auteur, sans aucune preuve à l’appui de ses dires, ait pu avancer aussi légèrement que Grandier «avait eu à ce suj et une

«correspondance de lettres avec la prieure générale de l’ordre et

«que l’évêque de Poitiers averti, écrivit courrier par courrier pour

«défendre à la supérieure de Loudun de remplir cet engagement

«pendant qu’il en était temps encore». Il ajoute qu’aussitôt «elle

«fit part à Grandier de la décision de l’évêque par une lettre que

«le curé de Saint-Pierre, au dire de la tourière du couvent, ne

«se donna même pas la peine de décacheter. Je sais, dit-il, de

«quelle main le coup m’est lancé, elle le paiera cher et le boira

«bon». Tout ce récit est de pure invention et nous persisterons à le regarder comme tel tant qu’on ne nous aura pas montré les lettres qui en font foi. Dans les notes qu’il a publiées à la fin de son ouvrage, cet écrivain prétend toujours avec le même esprit de parti que «la mère prieure elle-même avait en mains, au moment

«du procès, toutes les pièces de la correspondance que cette dé-

«marche avait nécessitée». Nous nous expliquons mal alors le silence gardé par Madame de Belciel, dans ses mémoires sur cette fameuse correspondance, car, elle ne songe même pas à expliquer pourquoi le curé de Saint-Pierre envoyait un maléfice à son couvent.

Les renseignements que nous avons pu nous procurer et qui ont été puisés aux sources les plus sûres puisqu’elles émanent de contemporains, permettent de rétablir les faits tels qu’ils se sont passés.

Contrairement à ses prévisions, Jeanne de Belciel éprouva un refus; Grandier répondit poliment que ses nombreuses occupations ne lui permettaient pas de consacrer encore quelques heures par jour à l’emploi qu’on voulait lui confier. L’influence que Madeleine de Brou exerçait sur le curé fut certainement pour beaucoup dans ce refus. Avec cet admirable instinct des femmes qui aiment, la jeune fille entrevit sans doute tout le danger qu’il y avait à laisser Grandier directeur de religieuses jeunes et dont la plupart passaient pour fort jolies. Elle le supplia donc de ne pas accepter, et le curé, cédant à ses désirs, informa la supérieure du couvent de cette détermination. Mme de Belciel ne se fit point illusion un seul instant et comprit que le coup venait de sa rivale.

Or, il arriva que quelques jours après le refus de Grandier, Madeleine de Brou étant venue visiter une de ses nièces, pensionnaire des Ursulines, rencontra au parloir Mme de Belciel. Celle-ci n’avait pu encore dévorer l’affront qui lui avait été fait. A la vue de Madeleine elle n’eut pas l’habileté de se contenir et l’accusa de «débaucher» le curé. Une violente querelle éclata entre les deux femmes. Fort heureusement la jeune fille eut le bon esprit de se retirer et de mettre ainsi fin à une scène pénible autant que scandaleuse.

Il fallait cependant trouver un directeur; Mme de Belciel se laissa guider par l’esprit de vengeance qui l’animait et choisit le chanoine Jehan Mignon, collègue de Grandier, et l’un de ses plus perfides adversaires. Cet homme, né à Loudun, était, par sa mère, neveu de Trincant et allié à presque tous les ennemis du curé de Saint-Pierre. Sa famille, fort nombreuse, avait des ramifications dans toutes les branches de la société. Il jouissait d’une certaine influence qu’il devait plus à sa fortune qu’à son mérite. Sa personne, du reste, prévenait peu en sa faveur: disgracié de la nature, il avait embrassé l’état ecclésiastique parce que son infirmité ne lui permettait pas d’en prendre un autre. Ambitieux et vindicatif, il avait vu d’un œil jaloux Grandier qui, jeune et étranger au pays, apparaissait comblé de toutes les faveurs. Dès les premiers jours, il lui voua une haine implacable qu’il eut l’hypocrisie de dissimuler pendant quelques années. Trop habile pour ignorer qu’il n’était pas de force à lutter avec ce nouveau-venu, il attendit néanmoins avec patience le moment propice de se déclarer ouvertement contre lui. L’aventure de sa cousine Philippe Trincant fit tout éclater et ce jour-la, le chanoine put enfin montrer ses véritables sentiments à l’égard du curé. Dès lors, il lui fit une guerre acharnée et se servit d’une arme qu’il maniait en maître: la calomnie. Très versé dans la procédure, il suscita à, Grandier une foule de procès; mais toujours battu et jamais découragé, il ne laissa échapper aucune occasion de recommencer la lutte, pensant ainsi le lasser et le décider à abandonner le pays. C’était là, d’ailleurs, ce que voulaient ses ennemis, et, pendant dix années consécutives, ils poursuivirent ce but sans pouvoir l’atteindre.

Le dernier procès intenté à Grandier par Mignon avait une certaine importance. Il s’agissait d’une maison que le curé de Saint-Pierre disputait au chapitre de Sainte-Croix. Grandier comptait de nombreux amis parmi les chanoines et la plupart étaient opposés aux prétentions de Mignon. L’issue de cette affaire leur semblait si peu douteuse qu’ils laissèrent celui-ci se débrouiller comme il put avec son adversaire. Le chapitre perdit son procès et toute la honte en rejaillit sur Mignon qui l’avait entrepris malgré l’avis de ses collègues. Ce dénoûment mit le comble à l’irritation du chanoine; il chercha par tous les moyens à créer de nouveaux embarras à Grandier, ameuta une partie de sa famille contre lui et le fit insulter grossièrement par un de ses oncles nommé Barot, président aux Élus de la ville, vieillard riche et sans enfants. Grandier ne traita pas mieux l’oncle que le neveu, le poursuivit de ses plus sanglantes railleries et s’en fit un ennemi redoutable, car ce Barot était un personnage influent à Loudun, parent de Trincant, d’Hervé, de Mesmin de Silly et des Moussaut. Grâce aux calomnies de tous ces gens-la, la position du curé n’était plus tenable dans la ville. Tout autre que lui eut renoncé à pareille lutte. Ce n’était pourtant encore que le commencement, et des hostilités beaucoup plus terribles n’allaient pas tarder à éclater: madame de Belciel avait eu la main heureuse en prenant Mignon; jamais choix, en effet, ne pouvait être plus désagréable à Grandier.



CHAPITRE V

Table des matières

L’affaire Thibault. — Coalition des ennemis de Grandier. — Il est dénoncé à l’évêque de Poitiers pendant son absence de Loudun. — Voyage du curé de Saint-Pierre à Paris. — Il va faire plaider sa cause contre Thibault. — Attitude de ce dernier à l’audience. — Il fait voir le décret de prise de corps décerné contre Grandier. — Pendant ce temps les ennemis du curé commencent l’enquête. — Leur manière de procéder. — Déposition de Martin Boulliau.

AU nombre des amis du procureur du roi se trouvait un riche seigneur des environs de Loudun, le marquis du Bellay, que Grandier, malgré sa brouille avec Trincant, continuait à voir fréquemment chez d’Armagnac, gouverneur de la ville. Les ennemis du curé, toujours à la piste pour lui susciter des embarras, résolurent de circonvenir ce gentilhomme et de l’attirer dans leur parti. La chose semblait d’autant plus facile que le marquis avait contracté envers le procureur du roi une véritable dette de reconnaissance: Trincant qui était un savant et un lettré avait, à force de patientes recherches, reconstitué toute la généalogie des du Bellay, et lui en avait fait hommage. Dès lors, une sorte d’intimité s’établit entre le marquis et le procureur du roi. M. du Bellay, tout le premier, avait déploré l’aventure arrivée à Mlle Trincant, mais n’avait pas cru devoir pour cela rompre ouvertement avec le curé. Cette attitude irritait le procureur du roi qui voyait, avec peine, un des plus grands seigneurs du Loudunais conserver encore une certaine estime pour son plus mortel ennemi. Il mit tout en œuvre pour l’amener à une rupture, excitant même les amis qu’il recevait chez lui à parler de Grandier dans les termes les plus malveillants. Il trouva alors dans Jacques de Thibault un auxiliaire tout prêt à entrer dans ses vues, car ce hobereau n’avait pu pardonner au curé de Saint-Pierre la suprématie qu’il exerçait dans la ville, tandis que lui-même se voyait relégué au second plan. Depuis longtemps déjà il le poursuivait de ses calomnies, et maintes fois le gouverneur de la ville dut s’interposer pour rappeler Thibault à une plus grande réserve. Grandier avait eu souvent l’occasion de démasquer cet homme qui passait à Loudun pour un agent actif du cardinal. Nous nous proposons de révéler dans une autre partie de ce livre toutes les intrigues auxquelles il fut mêlé au sujet de la démolition du château. La perspicacité de Grandier lui avait fait dans cette circonstance un dangereux ennemi de ce personnage.

Donc pour plaire au procureur du roi, Thibault alla trouver le marquis du Bellay, lui débita les plus grossiers mensonges sur le compte du curé et l’accusa de choses infâmes. Les suites de cette conversation, ne tardèrent pas à produire leur effet; le marquis se montra plus froid et plus réservé envers Grandier, qui s’en aperçut. Un ami se chargea de lui apprendre les motifs de cette froideur inaccoutumée en racontant tout ce qui s’était passé. Le curé qui tenait à l’estime de M. du Bellay fut profondément affligé de cette attitude et ne put dissimuler la douleur que lui causait cet incroyable acharnement.

A quelque temps de là, le hasard fit rencontrer sur la place Sainte-Croix, les deux adversaires. Grandier était revêtu de son costume de chanoine et se disposait à entrer dans l’église pour y chanter matines. La présence de Thibault réveilla dans son esprit les plus cruels souvenirs. En proie à une émotion violente, il s’avança vers son ennemi, lui demanda raison de ses calomnies et le fit en termes si peu mesurés et si caustiques, que celui-ci ne trouva rien de mieux à répondre que de lever sa canne et d’en frapper son interlocuteur. L’orgueilleux Grandier bondit sous l’affront; il eut cependant le courage de se contenir et de rentrer dans l’église sans ajouter une parole pour ne pas aggraver une situation aussi déplorable. L’acte de Thibault était d’autant plus inqualifiable qu’il s’adressait à un prêtre. Aussi fut-il blâmé presqu’unanimement. Le procureur du roi et ses amis furent les seuls à applaudir à cette odieuse agression.

Grandier n’était pas homme à laisser impunie une injure aussi sanglante. Dès le lendemain de cet événement, il partait pour Paris se plaindre au roi de l’attentat de Thibault et réclamer la justice qui lui était due. Ce départ précipité fut mis à profit par ses ennemis. Le jour même, ils se réunirent chez Trincant et prirent toutes leurs mesures pour empêcher le retour du curé à Loudun. Une dénonciation en règle fut rédigée par le procureur du roi et adressée à l’évêque de Poitiers: on y accusait Grandier

«d’avoir débauché des femmes et des filles, d’être impie et pro-

«fane, de ne jamais dire son bréviaire et même d’avoir abusé

«d’une femme dans son église.» Aucun des conjurés ne pouvait signer une aussi monstrueuse accusation. A prix d’argent, on obtint la signature de deux misérables, nommés Cherbonneau et Bougreau, au nom de qui la plainte fut portée. On convint, en outre, que Trincant et Hervé partiraient immédiatement pour Poitiers afin d’entretenir de cette affaire le promoteur de l’officialité. Depuis longtemps, l’évêque était prévenu contre Grandier qui n’avait pas craint d’empiéter sur les droits épiscopaux, en donnant une dispense de proclamation de bans dans le mariage d’un nommé Delagarde du bourg de Monts, près Loudun. La visite des deux magistrats ne pouvait donc être que favorablement accueillie. En effet, le promoteur les assura de son concours et leur donna une lettre de recommandation pour M. de la Rochepozay qui se trouvait actuellement à son château de Dissay, situé à quatre lieues de Poitiers. A leur retour, Hervé et Trincant informèrent leurs amis de l’accueil qu’ils avaient reçu, et il fut décidé, que sans perdre de temps, on irait trouver le prélat et qu’on lui demanderait d’en finir une bonne fois avec le curé de Saint-Pierre.

Le marquis de la Mothe-Chandenier avait pris les devants en donnant à l’évêque les renseignements les plus défavorables sur Grandier avec qui il avait eu de nombreuses contestations au sujet de l’apothicaire Adam. Aussi quel ne fut pas l’étonnement de Trincant et de son compagnon, quand ils virent M. de la Rochepozay accéder à tout ce qu’ils demandaient et leur donner un décret de prise de corps, conçu en ces termes:

«Henry-Loys Chastaigner de la Rochepozay, par misération divine Evesque

«de Poictiers, Veu les charges et informations à nous rendues par l’archiprêtre

«de Lodun à l’encontre d’Urbain Grandier, prêtre, curé de Saint-Pierre-du-

«Marché-de-Lodun, en vertu de commission émanée de nous audict archi-

«prêtre et en son absence au Prieur de Chasseignes; Veu aussy les conclusions

«de notre promoteur sur icelles avons ordonné et ordonnons que le dict

«Grandier, accusé soit amené sans scandale es-prisons de notre hostel épis-

«copal de Poictiers, si pris et apréhendé peut estre, si non sera adiourné à

«son domicilie à troys briefs jours par le premier apariteur prêtre, ou clerc

«tonsuré ; et d’abondant parle premier sergent royal sur ce requis, avec implo-

«ration du bras séculier; et ausquels et à un d’iceux de ce faire, donnons

«pouvoir et mandement, nonobstant opposition ou appellation quelconque et

«sans préjudice d’icelle, pour ce faict et le dict Grandier oüy, prendre par

«notre dict promoteur telles conclusions à l’encontre de luy qu’il verra estre

«à faire. — Donné à Dissay, le vint et deuxiesme jour d’octobre mil six cens

a vint et neuf.

«HENRY LOYS, ÉVESQUE DE POICTIERS.

«Par mon dict seigneur: DUPUY.»

Cette pièce mettait Grandier à la merci de ses ennemis; ils eurent l’habileté de la tenir secrète, afin que le curé ne pût être informé à temps de ce qui se passait. Personne à Loudun ne se doutait de ces machinations. Il fut donc facile de tirer parti de cette pièce importante. Dans une troisième réunion, qui eut lieu chez Trincant, Thibault fit voir un acte d’assignation qu’il venait de recevoir; cet acte lui enjoignait de comparaître devant le Parlement à Paris, car Grandier, lui aussi, avait fait diligence. Ce fut un trait de lumière pour cette assemblée de conspirateurs; ils résolurent d’utiliser le décret de prise de corps et de jouer à leur ennemi un tour de leur façon: à cet effet, on donna à Thibault le mandat d’arrestation et il fut convenu qu’il partirait le soir même pour Paris et se présenterait devant les juges; on laissait à son intelligence le soin de conduire à bien cette affaire.

De son côté, le curé de Saint-Pierre, grâce à la protection de son ami Jean d’Armagnac, avait obtenu audience du roi, s’était jeté à ses pieds et avec une grande éloquence lui avait fait le tableau du scandale causé à Loudun par l’agression de Thibault. Le pieux Louis XIII, justement ému d’un pareil manque de respect envers un prêtre, promit que justice serait rendue .

En effet, quelques jours après, l’affaire était renvoyée devant le Parlement et Thibault recevait à Loudun l’assignation dont nous venons de parler.

A l’heure fixée, les deux adversaires se présentèrent devant les juges. L’avocat de Grandier plaida éloquemment la cause de son client et le jugement ne faisait aucun doute pour personne, quand Thibault se leva à son tour et demanda la parole. Il expliqua en termes violents la conduite de son adversaire à Loudun; il le qualifia de prêtre débauché, de méchant homme, affirmant que son immoralité scandalisait la ville entière et que les meilleures familles du pays étaient au désespoir d’avoir un tel pasteur. Un pareil langage ne pouvait que donner raison au curé ; mais Thibault, en homme habile, avait réservé pour la fin un coup contre lequel l’éloquence de Grandier et de son avocat devait venir se briser. Afin de prouver qu’il n’était pas un calomniateur il tira de sa poche le décret de prise de corps décerné par M. de Poitiers et le fit lire aux juges. Grandier fut atterré et comprit qu’il avait eu affaire à plus fort que lui. En présence de semblables preuves, la cour ne pouvait prendre aucune décision et renvoya le curé par-devant son évêque pour se justifier des crimes qu’on lui imputait.

Pendant que ces événements se passaient à Paris, l’enquête ordonnée par M. de Poitiers était commencée. Tout d’abord on avait chargé de cette information, Louis Chauvet, lieutenant civil au bailliage et Gilles Robert, archiprêtre de Sammarcole et du Loudunais. Le choix de Chauvet, homme d’une grande probité et très estimé à Loudun, déplut au parti Trincant. Le lieutenant, du reste, se souciait fort peu d’être mêlé à toutes ces coteries passionnées; malgré ses répugnances, il reçut cependant quelques dépositions qui n’avaient aucune valeur, mais il comprit bientôt quel triste rôle on voulait lui faire jouer et crut devoir envoyer sa démission. Le bailli de Loudun, brouillé depuis quelque temps avec le procureur du roi au sujet de certaines élections municipales qu’il patronnait et que Trincant avait eu le pouvoir de faire casser par arrêt royal, avait pour sa part largement contribué à cette détermination. D’un autre côté, Chauvet son parent et son ami, jugea convenable de cesser toutes relations avec un parti qui ne reculait devant aucune calomnie et qui allait jusqu’à couvrir d’infamie le nom jusqu’alors respecté de Madeleine de Dreux, belle-mère de Cerisay.

La démission du lieutenant civil fut accueillie avec une vive satisfaction par les ennemis de Grandier. Trincant, qui depuis longtemps guettait l’occasion de le remplacer, obtint sans peine le poste délaissé par Chauvet; avec le nouveau commissaire, les choses allaient prendre une autre tournure, car il était résolu à ne rien épargner pour parvenir à ses fins. Les honnêtes gens de Loudun, tout en comprenant la haine de Trincant pour le curé, furent indignés de le voir ainsi fouler aux pieds ses devoirs de magistrat. Il trouva, d’ailleurs, pour faire cette triste besogne un digne acolyte dans la personne de Gilles Robert, que l’envie avait depuis longtemps jeté dans le parti hostile à Grandier. Chose triste à dire, ce furent les confrères du curé de Saint-Pierre qui mirent le plus d’acharnement à l’accuser. Nous devons cependant ajouter que les chanoines de Sainte-Croix, à l’exception de Mignon, mirent un louable empressement à le défendre; quelques-uns mêmes protestèrent hautement contre les calomnies atroces dont on l’accablait.

Le curé des Trois-Moutiers et son oncle Le Mousnier furent les premiers à accourir à l’appel de Trincant et n’hésitèrent pas à charger Grandier des crimes les plus honteux sans apporter aucune preuve à l’appui de leurs dires. Toutes les dépositions semblaient bonnes au procureur du roi pourvu qu’elles fussent défavorables à son adversaire; il s’inquiétait peu de la moralité des gens dont la plupart appartenaient à la lie de la population et étaient payés pour faire ce triste métier.

Ce qui surprit et mit le comble à l’indignation, ce fut la déposition d’un vicaire de Saint-Pierre, Gervais Meschin, que Grandier avait comblé de bienfaits et qui l’en récompensait par la plus noire des ingratitudes. On n’a pu expliquer l’attitude de cet homme envers son curé que par les sentiments bas et jaloux qui faisaient le fonds de son caractère. Trincant le fit venir chez lui, et là en présence de Mignon et d’Hervé qui, contrairement à toutes les règles, recevaient les témoignages, le vicaire de Saint-Pierre eut l’impudence d’affirmer «qu’il avoit trouvé Grandier couché avec

«des femmes et filles tout de leur long dans l’église Saint-Pierre,

«les portes étant fermées; qu’à des heures indues de jour et de

«nuict, il avoit veü des filles et des femmes venir trouver le dict

«Grandier en sa chambre et quelques-unes des dittes femmes y

«demeuroient depuis une heure après midy jusqu’à deux ou trois

«heures après minuit et y faisoient apporter leur souper par

«leurs servantes qui se retiroient incontinent; qu’il avoit veû

«le dict Grandier dans l’église les portes ouvertes et quelques

«femmes y estant entrées il les fermoit». Meschin n’avait pas craint d’ajouter que Grandier était un impie et qu’il ne disait jamais son bréviaire. Cette déposition, mensongère d’un bout à l’autre, reçut néanmoins de Trincant et de son neveu Mignon le plus favorable accueil.

Un autre témoin tout aussi intéressant et aussi peu scrupuleux que le vicaire de Saint-Pierre fut le curé du Bas-Nueil-sur-Dive, Martin Boulliau. Sa déposition présentait une gravité exceptionnelle, en ce sens qu’elle s’attaquait à l’honneur d’une des familles les plus considérables du Loudunais. Il s’agissait de Madeleine de Dreux, belle-mère de Cerisay, bailli de Loudun. Si les adversaires de Grandier s’étaient montrés pusillanimes au point de reculer devant une enquête faite en sa présence, le curé du Bas-Nueil avait accusé encore plus de lâcheté ; car il déshonorait une morte et il savait bien que celle-là ne viendrait jamais protester. Voici, en effet, l’aventure qui lui était arrivée avec la belle-mère du bailli et qu’il s’était empressé de colporter par la ville en y ajoutant les insinuations les plus malveillantes.

Un jour «à l’heure du soleil couchant,» le curé de Nueil étant entré à Saint-Pierre-du-Marché pour y faire ses dévotions, aperçut Urbain Grandier qui se promenait seul dans son église et qui, préoccupé sans doute d’autre chose, ne le vit point. Boulliau, soupçonnant quelque intrigue, se dissimula tant qu’il put et finit par trouver dans la sacristie un poste d’observation convenable pour épier les moindres gestes de son confrère. «Il vit que le dict

«Grandier ferma la grand’porte de l’église et regardoit au travers

«d’icelle, et peu de temps après, le dict Grandier ouvrit la dicte

«porte de l’église, dans laquelle peu de temps après la dicte

«deffuncte damoiselle Magdallaine Dreulx entra et qu’elle alla

«dans le banc des Dreulx où elle s’agenouilla, comme il croit,

«et qu’il vit que le dict Grandier entra dans le dict banc des

«Dreulx traversant l’église; qu’il les avoit veüs tous les deux

«debout et que le dict Grandier avoit ses deux bras sur ceux de

«la dicte damoiselle et estoit en une action impudique et indigne

«du dict Grandier et du lieu.»

Trincant, toujours en quête de calomnies débitées sur son adversaire, n’eut garde d’oublier l’histoire que racontait, à qui voulait l’entendre, le digne curé de Nueil. Il lui écrivit pour l’inviter à venir chez lui faire sa déposition, l’assurant d’avance «qu’il

«n’avoit subject de crainte que ce qu’il diroit contre Grandier

«feust divulgué, parce qu’il étoit deffendu, sous peyne d’excom-

«munication, à ceux qui avoient la commission d’informer, de

«divulguer ou révéler le secret des dittes dépositions et que

«c’estoit pour chose d’importance qui regarde l’Église.»

En s’adressant à Martin Boulliau, le procureur du roi pensait qu’il lui serait facile d’obtenir des renseignements, car le curé de Nueil avait habité longtemps, à la cure de Saint-Pierre-du-Marché, une chambre contiguë à celle de Grandier. D’un autre côté, il se trouvait entièrement sous la dépendance de Trincant, le fils du procureur du roi ayant loué à Boulliau, au prix de 70 livres par an, la cure de Notre-Dame-du-Bas-Nueil dont il était titulaire, et cette location pouvant lui être enlevée s’il ne déposait pas dans le sens de son patron. Cette dernière considération leva les scrupules de Boulliau qui s’empressa d’accourir à l’appel du procureur du roi. Sa déposition, entièrement défavorable à Grandier, eut lieu en présence du chanoine Mignon. Boulliau prétendit avoir trouvé le curé dans une posture impudique, et par ce mot il entendait dire «qu’il avoit seullement veü le dict Grandier de loing parlant

«à la ditte damoiselle et ayant sa main appuyée sur ses bras». Messire Boulliau, comme on peut en juger, prêtait aux autres de singulières pensées et surtout ne se gênait pas pour les interpréter d’une façon odieuse.

Naturellement Trincant et son neveu se gardèrent bien de mentionner sur le procès-verbal l’explication du curé ; ils en exagérèrent même la portée, et voici le moyen qu’ils jugèrent à propos d’employer. Quand Boulliau eut terminé sa déposition, on lui en donna lecture et on la lui fit signer. Il ne lui vint pas à la pensée de la relire lui-même, car il aurait pu s’apercevoir qu’aux expressions dont il s’était servi, on avait substitué ces mots: «Qu’il avait veü la dicte damoiselle en acte vénérique avec

«le dict curé».

Nous n’avons pas besoin d’insister plus longtemps pour faire ressortir toute l’infamie d’une pareille procédure; un magistrat et un prêtre poussant la haine jusqu’à falsifier un procès-verbal, cela était bien fait pour soulever la conscience indignée des honnêtes gens. Il n’y eut, en effet, qu’une voix, à Loudun, pour repousser une aussi lâche calomnie; mais le procureur du roi était trop irrité pour l’entendre.

Malgré les précautions prises, la déposition de Boulliau fut bientôt connue. Le bailli inquiet avec juste raison des perfidies qu’elle contenait sur sa belle-mère, Madeleine de Dreux, dont le nom jusque-là avait été synonyme de vertu et de probité, se trouva tellement atteint par cette enquête, qu’il n’hésita pas à faire assigner devant Philippe Martin, juge au bailliage de Loudun, le curé du Bas-Nueil.

En présence de ce magistrat, Boulliau eut une attitude des plus humbles et avoua ce qui s’était passé.

Son interrogatoire est si curieux que ce serait en atténuer l’effet que de le raconter. Nous copions donc textuellement les termes de sa déposition:

«Interrogé par Philippe Martin, s’il a veü Magdallaine Dreulx

«en acte vénérique avec le dict curé ?

«A dict que non et qu’il n’a jamais entendu parler en ce

«terme et que si on le lui a faict escripre ça esté fautivement et

«contre son intention.

«Si avant le recollement et lors d’iceluy il n’a pas recogneu

«devant quelques personnes qu’il n’avoit jamais parlé en sa

«depposition des ditz mots d’acte vénérique, ny veü faire mal

«par la dicte deffuncte damoiselle et que, si dans sa depposition

«on avoit escript les ditz mots, que cela étoit faulx et supposé ?

«A dict qu’il peut l’avoir dict à quelques personnes et

«particullièrement à Me Gilles Robert, curé de Saint-Marçolle et

«archiprebstre de ce pays qui luy parloit de la dicte affaire du

«dict Grandier.

«S’il n’a pas été menacé et intimidé par quelques ungs,

«pour ce que au dict récollement et ailleurs il n’avoit pas per-

«sisté en sa ditte depposition et particullièrement ès motz d’action

«impudicque et acte vénérien, par quy il a esté menacé ?

«A dict qu’il n’a pas été menacé ne intimidé par personne,

«fors qu’un certain jour estant cheux le dict Robert archiprebstre,

«le dict Robert et luy depposant parlant ensemble, luy dist que

«le bruict couroit qu’il n’avoit persisté en sa depposition et que

«si cela estoit, il y avoit assez de quoy le mettre à la question et

«torture; auquel il feit réponce qu’il avoit entièrement persisté

«en sa depposition et que seullement il avoit expliqué les motz

«IMPUDIQUE POSTURE, selon son intention qui estoit qu’il avoit

«seullement veü le dict curé de loing parlant à la dicte damoi-

«selle et ayant ses mains appuyées sur ses bras sans la baiser ny

«faire aulcune action indécente.

«Qui est tout ce qu’il nous a dict sçavoir de ces faictz. Et

«lecture à luy faicte de sa depposition cy dessus, a dict contenir

«vérité, et y a persisté et persiste, et a signé.

«Avons ordonné que lesdicts faicts demeureront attachez à

«nostre présent procès-verbal, pour y avoir recours quand

«besoing sera. Ainsi signé en la minutte: P. Martin et M. Bouil-

«liau, collation faicte.»

Les indiscrètes révélations du curé de Nueil jetèrent l’alarme dans le parti du procureur du roi. Le nom des Dreux sortait, du moins, sain et sauf de cette épreuve et n’avait plus à redouter les ignobles injures de quelques misérables. Quant à Grandier, il fut moins heureux. Toujours à Paris, pendant que ses ennemis procédaient à l’enquête, il n’avait pu les démasquer ni faire éclater au grand jour l’infamie de leurs accusations.



CHAPITRE VI

Table des matières

Retour de Grandier à Loudun. — Il part pour Poitiers se justifier des accusations portées contre lui. — A son arrivée, il est arrêté et conduit dans les prisons de l’évêché. — Lettres de Grandier à son évêque. — L’enquête se continue devant le promoteur de l’officialité. — Malgré ses protestations, Grandier est condamné.

IMMÉDIATEMENT après l’arrêt du Parlement, Grandier se rendit à Saint-Germain-en-Laye où se trouvait Jean d’Armagnac. Le gouverneur de Loudun avait à la cour de puissants protecteurs et, pouvait par conséquent, rendre à son ami les services les plus signalés. Il l’accueillit donc avec une franche cordialité, s’indigna avec lui de l’incroyable acharnement de ses ennemis qui étaient aussi les siens et lui promit tout son concours pout le tirer de ce mauvais pas. Il l’engagea, en outre, à partir sans délai pour Poitiers, afin de se justifier devant l’évêque des accusations portées contre lui; puis il lui donna des lettres de recommandation pour les nombreux amis qu’il avait dans cette ville, et se chargea d’écrire personnellement à M. de la Rochepozay ainsi qu’au promoteur de l’officialité.

Grandier quitta Saint-Germain complètement rassuré ; mais que l’on juge de son désappointement quand, à peine arrivé à Loudun, il eut connaissance des événements survenus depuis son départ. La présence de Thibault dans la ville (il l’avait précédé de vingt-quatre heures), fut pour le curé un autre motif d’inquiétude. Devant le danger qui le menaçait, il prit le sage parti de se rendre à Poitiers afin d’en finir avec toutes ces accusations. Par malheur, son retour n’avait pas tardé à être connu et, le soir même, Trincant réunissait chez lui ses amis et prenait avec eux les mesures nécessaires pour faire exécuter le décret de prise de corps.

Le lendemain de grand matin, Grandier était à peine sorti de la ville que ses ennemis savaient par leurs agents qu’il se dirigeait vers Poitiers. Sans perdre de temps, Thibault monte à cheval et se met à sa poursuite. Dès son arrivée, il s’informe du nom de l’hôtellerie où le curé est descendu; puis, quand il a ce renseignement, il s’empresse de courir à l’évêché réclamer main-forte pour le faire arrêter.

Grandier de son côté, après quelques soins donnés à sa toilette, se disposait à se rendre au palais épiscopal, quand tout à coup, Chastry, sergent royal de France, fit irruption dans son logis, situé rue du Marché-Vieil, sur la paroisse de Saint-Porchaire, et exhiba son mandat d’amener. Le curé se laissa arrêter sans opposer de résistance, mais en termes mesurés et dignes, il protesta contre la violence dont il était victime (15 novembre 1629).

On lui donna dans la tour de l’évêché, une prison humide et à peine éclairée, et bien que l’on fut dans la saison la plus rigoureuse de l’année, sa famille ne put obtenir l’autorisation de lui faire passer quelques vêtements; sa vieille mère se vit également refuser le bonheur d’embrasser son fils et de lui apporter des consolations. Grandier fut tenu au secret avec une rigueur exceptionnelle. Le régime de la prison était si dur, que sa robuste constitution ne put résister aux mauvais traitements. Au bout de quinze jours, l’infortuné curé en proie à une fièvre violente, malade à la fois de corps et d’esprit, éperdu au milieu de cette effrayante solitude, écrivit à l’évêque de Poitiers, une lettre touchante dans laquelle il faisait appel à sa miséricorde et à sa charité.

«Monseigneur, j’avois bien tousiours creu et mesme enseigné que l’afflic-

«tion estoit le vray chemin du ciel, mais je ne l’avois jamais expérimenté,

«que depuis que vostre bonté meüe par la crainte de ma perte et par le désir

«de mon salut, m’a jetté en un lieu, où quinze jours de misère, m’ont plus

«aproché de Dieu que n’avoient cy devant faict quarante ans de prospérité.

«En quoy je recognois que Dieu qui se sert du bien et du mal pour sa gloire

«et nostre utilité, voulant acheminer l’œuvre de ma conversion, a heureu-

«sement acouplé la face d’homme avec celle du lyon, j’entends vostre modé-

«ration avec la passion de mes ennemis, lesquels me voulant perdre comme

«un autre Joseph, ont occasionné mon advancement au royaume de Dieu.

«Aussy le profit que j’ay tiré de leur persécution a changé ma haine en

«amour, et mon appétit de vangeance, en des désirs de les servir, ce que je

«ferois mieux que jamais s’il vous plaisoit me les rendre, comme je me vou-

«drois rendre à eux si j’estois hors d’ycy ou j’ay asses demeuré pour la gué-

«rison de mon âme, et trop pour la santé de mon corps, lequel ne peut

«plus seconder ma constance estant foible de luy mesme et affoibly par les

«incommodités qui sont ycy grandes et en si grand nombre, qu’elles ne m’ont

«rien laisse entier que l’esprit, lequel s’aiguisant à la durté de mes peynes,

«me rend d’autant plus malheureux, que mieux il pénètre dans mes malheurs

«estant du reste en tel estat, que je voudrois bien mourir, si je ne vivois en

«espérance d’entendre bien tost de vostre part, ceste parole du Sauveur encor

«assés puissante pour me resusciter (Lazare sors dehors), laquelle me seroit

«d’autant plus douce, que ma prison m’est plus cruelle qu’à celuy la son

«tumbeau, ou il estoit en repos, assisté sans besoing de ses sœurs, et moy je

«suis ycy ensevely dans mes misères, sans qu’il soit permis à mes amis, non

«de me voir ny de me soulager, mais de regarder seulement ma prison. En

«quoy je me trouve aucunement plus abandonné que ce misérable de l’Évan-

«gile, qui du milieu des flâmes éternelles eut bien la liberté de parler au

«Lazare, et mandier de luy une goutte d’eau pour se rafraischir, et je n’ay pas

«eu congé de voir ma propre mère pour luy demander ou plustost luy donner

«une goutte de consolation, traict de rigueur digne de vostre pitié, et qui

«eust esté capable de m’achever, si Dieu ne m’eust fortifié par sa grâce, et

«persuadé vifvement que tout cecy m’arrive pour m’humilier. Car encor que

«je sois innocent de ce dont on m’accuse, estant néantmoins d’ailleurs trop

«criminel devant Dieu, il veult pour mon mieux, se servir de ceste faulse

«accusation au dessein qu’il a de chastier mes véritables iniquités. Mais s’il est

«vray que Dieu et vous à son exemple, ne cherchés dans le chastiment du

«pécheur que l’amendement de sa vie, je vous proteste que j’ay donné bon

«commencement à l’un, et vous supplie de mettre fin à l’autre, vous assurant

«que comme ceux que Dieu prévient de son amour deviennent bons et

«justes, aynsy s’il vous plaist m’honorer de vostre dilection, elle aura la vertu

«Dieu aydant de me rendre tel que désires et que je dois estre.»

L’évêque de Poitiers ne daigna même pas répondre à cette lettre dans laquelle le fier curé s’humiliait si profondément. Circonvenu par les ennemis de Grandier qui ne cessaient de venir l’importuner à Dissay, et de l’exciter encore contre ce malheureux, M. de la Rochepozay, loin d’adoucir les rigueurs de sa détention le fit surveiller plus étroitement. Une lettre que l’archevêque de Bordeaux écrivit en sa faveur vint mettre le comble à l’irritation de l’évêque qui trouvait extraordinaires les hautes protections dont on entourait l’accusé. Les démarches faites par les partisans du curé n’eurent pas plus de succès. D’Armagnac mit tout en œuvre pour sauver son ami; mais M. de la Rochepozay fut intraitable. Cependant malgré la surveillance dont il était l’objet, Grandier put recevoir par l’intermédiaire des jésuites dont il était l’élève et l’ami, une lettre du gouverneur de Loudun qui lui donnait d’intéressants détails sur son affaire avec Thibault.

«Monsieur, je suis estonné de ce que vous ne maves point fait scavoir de

«vos nouvelles depuis le tamps que vous estes party de Sain-Iermain. Lon

«ma dit que le sieur Thibault envoya après vous tout aussitost que vous

«fustes party pour vous faire arester prisonnyer comme il a fait comme vous

«arrivyes à Poitiers pour vous aller justiffier. Ceste action a esté trouvée très

«mauvaize ycy que Thibault qui vous a outragé, il luy a esté permys de vous

«faire arrester. Jen ay desia escrit cy davant à M. de Poitiers, et luy en escris

«encor par mon cousin de Tricon, et de plus, en cas de deny de iustice et qu’il

«ne ce voullust particullièrement intéresser en l’outrage qui vous a esté randu,

«en ne vous donnant ou faisant donner la liberté de pouvoir poursuyvre ce

«tort, ienvoye deux lettres que M. larchevesque de Bourdeaux escrit à

«M. lofficyal de Poitiers, et à Monsieur larchyprestre qui réside audit

«Poitiers, pour qu’en cas qu’on vous fist quelque grief, et que vous en fussies

«appellant, l’on vous face bonne iustice et donne la liberté de voue iustiffier

«et poursuyvre ledit Thibault. M. le procureur général ayant escrit à

«M. le procureur du roy de Loudun, de tenir la main à ce que l’information

«contre ledit Thibault soit promptement fette et à luy envoyée, ien ay escrit

«à de nos amys à Loudun ce qu’ils avoient à faire sur cela, mandés leur

«encor, et cy vous pouves avoir vostre eslargissemeut, allés y vous mesme

«pour faire faire laditte information et vous en retournés à Poitiers pour vous

«iustiffier; et du reste lessés men faire. le ne vous abandonneray pas, ie

«vous assisteray iusques au bout. Thibault m’a fait faire des propositions en

«vostre affaire comme s’il estoit vostre partie, mais ie ny ay voullu antandre

«à cauze que ce seroit faire tort à vostre ynosance et dailleurs de Messieurs

«les esclezeasticques qui sont ycy, ne me l’ont pas conseillé, qui s’intéresse en

«vostre affaire, comme ie le mande à M. de Poitiers. Aydes vous donc, au

«reste, et Dieu qui est le protecteur des affligés vous aydera et vous donnera

«des amys. Me recommandant bien humblement à vos bonnes grâces, ie

«suis,

«Monsieur,

«Vostre très affectionné serviteur

«ARMAIGNAC.

«à Paris, ce VJ désambre 1629»

Cette lettre si affectueuse et si bonne apporta au prisonnier quelque consolation; il vit que, malgré son isolement, il avait laissé de nombreux amis qui s’occupaient de ses affaires, et faisaient tous leurs efforts pour le délivrer. L’infortuné curé se reprit à espérer; les rigueurs du cachot lui semblèrent moins dures, et il supporta plus courageusement les angoisses de la solitude. Quelques jours après, il apprit l’arrivée à Poitiers de M. de la Ropozay venant de son château de Dissay. La lettre de d’Armagnac lui laissait entrevoir que l’évêque pourrait se départir des sentiments hostiles qu’il lui avait toujours témoignés. Le cœur tout rempli d’espérance, il lui écrivit ces quelques mots:

«Monseigneur,

«Vostre arrivée en ce lieu m’a donné de la joye, et ma joye, un présage de

«ma prochaine délivrance, que j’attends partie de vostre justice, partie de vostre

«bonté, vous suppliant que comme celle la par sa rigueur a préservé mon

«ame pour le ciel, celle cy par sa douceur conserve mon honneur pour le

«monde, auquel je ne veux plus vivre que pour faire admirer vostre prudence

«en mon changement duquel je donneray des preuves par mes actions, qui

«vous rendront à l’advenir plus content, et moy plus hardy à me dire, vostre...»

Le retour de l’évêque ne devait en rien changer la situation de Grandier; cette lettre comme toutes les autres resta sans réponse.

Pendant que ces événements se passaient à Poitiers, d’Armagnac continuait vigoureusement les poursuites contre Thibault. Trincant en sa qualité de procureur du roi s’était vu, malgré lui, obligé d’informer contre son plus fidèle allié et cette information en dépit de tous les ménagements, avait été très défavorable à ce personnage. De son côté le procureur général près le Parlement de Paris, sur les vives instances du gouverneur de Loudun, prit cette affaire à cœur et écrivit à Trincant ainsi qu’au lieutenant criminel de ne rien négliger pour en hâter la solution. Thibault comprenant qu’il ne pourrait jamais se tirer de cette aventure et qu’une condamnation était imminente, fit proposer à Grandier un arrangement, mais le curé payé désormais pour être prudent, vit de suite le piège qu’on lui tendait. De sa prison, il répondit à Thibault qu’un accommodement serait une concession indigne d’un homme fort de son innocence, que dans cette affaire son honneur était en jeu et que par conséquent il voulait que justice lui fut rendue pleine et entière. Puis, croyant que cette démarche pouvait faire une certaine impression sur son évêque en démontrant toute l’injustice qu’il y avait à le laisser prisonnier, tandis que ses adversaires profitaient de sa détention pour obtenir des conditions meilleures, Grandier lui écrivit une nouvelle lettre dans laquelle il exposait la demande de Thibault et les propositions qu’il daignait lui faire.

Monseigneur,

«La Passion de mes ennemis devroit estre assouvie des peynes qu’ils m’ont

«faict souffrir sous vostre authorité, de laquelle je voudrois bien user à mon

«tour, pour tirer rayson de celuy qui m’a offensé, lequel comme si votre jus-

«tice ne me tenoit captif que pour faire espace à sa vanité, et rendre son

«crime impuny à bien eu le front de proposer aux amis que j’ay auprès du

«Roy qu’il accommoderoit mon affaire auprès de vous, pourveu que la

«sienne fust mise en oubly; ce qui fut rejetté comme injurieux à vostre équité,

«et préjudiciable à mon innocence: pour laquelle opprimer il va de son reste,

«comme n’espérant son salut que de ma ruine, non plus que moy de répara-

«tion que de vostre secours que j’implore à cest effaict. Quelques prélats de ce

«royaume ausquels je ne touche que par des respects fort éloignés s’y sont

«bien intéressés, à plus forte rayson vous de qui je relève à titre plus spécial, y

«deves prendre part, et contribuer à ma juste défense. Ce qui sera aysé si

«ayant recogneu la malice de mes accusateurs, et la fauseté ou impertinence

«de leur accusation, vous faites jour à mon innocence en sorte que je la

«puisse faire luire aux yeux de sa Majesté et de tous ceux ausquels mon

«ennemy peut avoir donné mauvaise impression de moy. Un trait de vostre

«main luy a servi pour se parer, pour me désarmer, triompher de moy et

«me rendre captif, vostre mesme main pourra s’il vous plaist, comme la

«lance de Pellée guérir la blessure qu’elle a faite, et me restituant mon hon-

«neur avec ma liberté, me fournir des armes pour abattre l’insolence de celuy

«qui en ma personne à offensé vostre dignité, à laquelle je referay tout l’hon-

«neur de la satisfaction que j’en pourrais prétendre me contentant de celuy

«que j’ay d’estre vostre...»

Pendant ce temps, les témoins contre Grandier arrivaient à Poitiers, mais on n’osa pas les confronter avec le curé ; Trincant, Le Mousnier, le lieutenant criminel, Gervais Meschin et le curé Bouilliau, furent seuls mis en sa présence. Grandier réfuta avec une grande énergie les accusations dont il était l’objet; il démontra que cette affaire n’était qu’une misérable intrigue ourdie contre lui pour le chasser d’un pays où son influence gênait par trop ses adversaires. Du reste on ne put rien prouver. On l’accusait «d’avoir débauché des femmes et des filles», mais aucune ne vint se plaindre. Le procureur du roi, malgré toute sa haine, avait reculé devant la honte d’invoquer le témoignage de sa fille, cause première de tout ce scandale.

Sur ces entrefaites, l’évêque de Poitiers se décida enfin à répondre en promettant que le jugement serait prononcé avant la fin de l’année. Cette bonne parole tranquilisa Grandier, car on était alors à la moitié de décembre. Mais le 29 de ce même mois, cette promesse ne s’étant point encore réalisée, le pauvre curé s’adressa de nouveau au prélat pour lui rappeler ses engagements.

Monseigneur,

«Je suis fort estonné de me voir privé de l’effet de vostre promesse, sans

«en pouvoir deviner autre cause que mon extrême malheur, et la venue des

«derniers tesmoins, ausquels si je n’ay rendu telle submission qu’ils eussent

«désiré, c’est pour ce que elle eust été incompatible avec les reproches qu’il

«m’estoit permis en justice de leur objecter pour ma défense; et aussy qu’en

«l’estat où je suis, elle eust semblé plus feinte que véritable, et partir plus

«tost d’une lasche pusillanimité que d’une vertueuse humilité. Je me réjouys-

«sois de leur venue au point que vous m’avies faict espérer le jugement du

«procès, m’estant résolu de leur offrir en vostre présence un cœur tout nou-

«veau et tout de cire pour recevoir sans répugnance telles affections qu’ils

«eussent désiré, mais à présent la rigueur de ma prison, et de la saison

«ne me disposent qu’au désespoir, qui faict ses aproches par l’appréhension

«que j’ay, que quelque nouveau malheur à moy incognu aye attiré sur moy

«vostre indignation, et retiré de moy vostre soing paternel pour m’abandon-

«ner aux misères qui vont peu à peu finissant ma vie, sans finir toutefois le

«désir que j’ai d’estre vostre...»

Tous ces retards apportés au jugement, ne présageaient point une issue favorable pour Grandier. A Loudun ses adversaires déclaraient qu’il ne se tirerait jamais de là et d’avance se partageaient ses dépouilles, car il avait de nombreux bénéfices et une fortune personnelle qui lui permettaient de tenir le premier rang parmi les ecclésiastiques du Loudunais. Le ruiner et l’obliger à quitter le pays tel était le but que ses ennemis poursuivaient avec une ardeur vraiment incroyable. Le vieux Barot, président aux Élus de la ville, dans son impatience n’attendit même pas que le procès fut terminé et fit prendre un dévolu sur les bénéfices de Grandier au profit d’Ismaël Boulliau, vicaire de Saint-Pierre. Il est juste de dire que Boulliau, qui devint plus tard une des gloires de Loudun, ne voulut être mêlé en aucune façon à toutes ces misérables intrigues. D’après le témoignage de Ménage, qui a pu apprécier ses belles et nobles qualités, le vicaire de Saint-Pierre conserva toujours une grande estime et de la reconnaissance pour son curé.

Les informations ne furent définitivement closes qu’à la fin de décembre; mais avant de prononcer le jugement, l’évêque de Poitiers, malgré les vives récriminations de Grandier et contre tous les droits canoniques, commit l’iniquité d’admettre au nombre des juges l’avocat Richard, parent de Trincant. De pareils procédés ne pouvaient rendre douteuse l’issue au procès; toutefois, le matin même du jour où la sentence devait être rendue, Grandier crut devoir tenter une dernière démarche auprès du prélat en lui écrivant la lettre suivante:

«3 janvier 1630.

«Monseigneur,

«Je ne présume point tant de la justice de ma cause, qu’en l’appréhension de

«vos jugements je n’aye recours à vostre miséricorde pour la suplier d’opiner

«la première en l’examen qui se faict auiourd’huv de ma doctrine et mœurs.

«Sur quoy vous me permettres de vous dire qu’au fond de mon ame j’ay les

«sentiments de la foy aussi purs et innocens que quand je sorty du baptesme;

«et si j’ay proferé quelque parole trop libre, vostre correction me tiendra

«lieu de ceste pierre de feu qui purifiera mes lesvres à l’advenir pour ne parler

«jamais (nisi castè et cautè). Et quant aux mœurs, je n’ay point d’excuse à

«donner, mais mille pardons à demander, avec promesse efficace d’amende-

«ment: en l’espérance duquel je vous supplie differer la rigueur de vostre

«justice, à quand j’auroy abusé de mon chastiment, et de vostre grâce, auquel

«cas j’y renonceray d’aussy bon cœur, comme je l’implore à ce coup d’im-

«portance pour l’honneur, nécessaire à un homme qui faict profession de

«servir Dieu et destre vostre...»

Ce nouvel appel à la justice de M. de la Rochepozay devait être inutile. En effet, le 3 janvier 1630, Grandier fut condamné, par pénitence, à jeûner au pain et à l’eau tous les vendredis pendant trois mois et interdit a divinis dans le diocèse de Poitiers pendant cinq ans et dans la ville de Loudun pour toujours. La dernière clause de ce jugement atteignait le curé dans ce qu’il avait de plus cher et le ruinait complètement. Cependant, il ne se laissa pas abattre par cette sentence, car son procès terminé, il recouvrait aussitôt la liberté, et, une fois libre, il devenait un redoutable adversaire. La lutte allait donc recommencer plus vive et plus ardente que jamais.

Le jour même de sa mise en liberté, Grandier retournait à Loudun, plein de confiance parce qu’il se rappelait ces paroles d’Armagnac:

«Je ne vous abandonneray pas, je vous assisteray jusques au bout...»


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Litres'teki yayın tarihi:
17 ocak 2025
Hacim:
430 s. 67 illüstrasyon
ISBN:
4064066318512
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Telif hakkı:
Bookwire
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