Kitabı oku: «Histoire de la Révolution de France et de l'Assemblée nationale»
Galart de Montjoie
Histoire de la Révolution de France et de l'Assemblée nationale

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066303457
Table des matières
AVERTISSEMENT.
CHAPITRE PREMIER.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XV.
CHAPITRE XVI.
CHAPITRE XVII.
CHAPITRE XVIII.
CHAPITRE XIX.
CHAPITRE XX.
CHAPITRE XXI.
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIV.
CHAPITRE XXV.
CHAPITRE XXVI.
CHAPITRE XXVII.
CHAPITRE XXVIII.
CHAPITRE XXIX .
CHAPITRE XXX.
CHAPITRE XXXI.
CHAPITRE XXXII.
CHAPITRE XXXIII.
CHAPITRE XXXIV.
CHAPITRE XXXV.
CHAPITRE XXXVI.
CHAPITRE XXXVII.
CHAPITRE XXXVIII.
CHAPITRE XXXIX.
CHAPITRE XL.
CHA PITRE XLI.
CHAPITRE XLII
CHAPITRE XLIII.
CHAPITRE XLIV.
CHAPITRE XLV.
CHAPITRE XLVI.
CHAPITRE XLVII
CHAPITRE XLVIII.
CHAPITRE XLIX.
CHAPITRE L.
CHAPITRE LI.
CHAPITRE LII,
CHAPITRE LIII.
CHAPITRE LIV.
CHAPITRE LV.
CHAPITRE LVI.
CHAPITRE LVII.
CHAPITRE LVIII.
CHAPITRE LIX.
CHAPITRE LX.
CHAPITRE LXI.
CHAPITRE LXII.
CHAPITRE LXIII.
CHAPITRE LXIV.
CHAPITRE LXV.
CHAPITRE LXV.
CHAPITRE LXVII.
CHAPITRE LXVIII.
CHAPITRE LXIX.
CHAPITRE LXX.
CHAPITRE LXXI.
CHAPITRE LXXII.
CHAPITRE LXXIII .
AVERTISSEMENT.
Table des matières
L’INDULGENCE avec laquelle le journal intitulé l’Ami du Roi, a été accueilli, et le succès prodigieux qu’il eut dès les premiers jours de sa naissance, ont valu, il est vrai, à l’auteur, quelques persécutions; mais il en a été glorieusement dédommagé par les suffrages de la saine partie du public, et il n’a éprouvé d’autres regrets que de n’avoir pas commencé plutôt la tâche pénible à laquelle il s’est dévoué.
La feuille, en effet, que M. Montjoye donne journellement, depuis le premier juin1790, laisse ignorer tous les événemens qui se sont passés avant cette époque. Le vœu de la plupart de ses souscripteurs, l’intérêt même de la vérité, le déterminent aujourd’hui à remplir ce vuide. Les personnes donc qui se procureront ce supplément à son travail journalier, et qui continueront à souscrire pour la feuille intitulée l’Ami du Roi, auront une collection complette de tous les événemens relatifs à la révolution, qui l’ont précédée, accompagnée et suivie; collection d’autant plus précieuse, qu’étant en entier l’ouvrage du même auteur, elle présentera la double uniformité, et de style, et de principes.
Il étoit d’autant plus important que l’auteur se livrât à ce nouveau travail, qu’en vain chercheroit-on la vérité dans la plupart des écrits sur la révolution, qui ont para avant l’époque du premier juin. Avant comme après cette époque, que trouve-t-on dans presque tous les journaux qu’elle a fait naître? Des erreurs, des mensonges, des calomnies, des blasphêmes. A l’exception d’un petit nombre, où l’on disserte plus qu’on ne raconte, on doit les regarder comme des libelles incendiaires, et non comme des mémoires du tems actuel.
Dans cette partie de la révolution, que M. Montjoye conduit jusqu’au premier juin1790, il s’est attaché uniquement au simple récit des faits, et à donner à la narraton cette rapidité qui ne laisse échapper d’autres réflexions que celles que fait naître naturellement le sujet.
Parmi ces faits, les uns ont pour garant la notoriété publique, et on ne l’accusera pas d’avoir imaginé ceux-là; s’il les altéroit, il décrieroit lui-même un écrit qu’il lui importe de faire regarder comme un monument d’impartialité.
Quant aux faits moins connus, il n’en rapportera aucun, qu’en indiquant les sources où il les aura puisés, et tous les témoignages qui attesteront sa sincérité.
Enfin, il est un troisième ordre de faits; il en est qui ne sont appuyés, ni sur la notoriété publique, ni sur des autorités qu’on puisse produire. A l’égard de ceux-là, l’auteur n’aura garde de les donner comme certains; mais il exposera les raisons qui le font pancher à les. croire véritables.
En un mot, on ne trouvera dans son ouvrage, qu’un récit rapide et scrupuleusement fidèle des innovations dont nous sommes témoins depuis dix-huit mois; on n’y lira que des jugemens impartiaux, et des anecdotes authentiques, dont quelques-unes sont peu connues sur les causes, les hommes, les opinions et les écrits qui ont influé sur la révolution.
Si l’on reprochoit à l’auteur que le titre même de son écrit est un aveu de sa partialité, et qu’en se déclarant ouvertement l’Ami du Roi, il abandonne cette neutralité parfaite, qu’on croit être le premier devoir de l’historien, il demanderoit à son tour, si, dans les circonstances actuelles, cette neutralité parfaite n’est pas une chimère, si, pour être historien, on en a moins un Dieu à adorer, un roi a servir, une patrie à chérir, des principes à respecter. Il demanderoit si l’on ne peut rester impartial, qu’en adulant les rebelles, les brigands, les asssasins. Non, non: rester neutre entre la folie et la sagesse, c’est une lâcheté; et ce n’est point à une main profane à manier le pinceau de l’histoire.
Au surplus, en accordant que l’auteur est plutôt l’avocat d’un parti, que l’historien de tous les deux, la collection qu’il offre aujourd’hui au public n’en seroit pas moins intéressante et nécessaire à la postérité, à qui il importe d’avoir les pièces contradictoires du procès réservé à son jugement.
Si cet écrit lui parvient, elle apprendra par quel enchaînement de causes la France fut souillée des plus grands forfaits, sous le règne du monarque le plus vertueux; elle ne verra pas sans surprise tant de bonté d’une part, et de l’autre tant d’ingratitude; elle déplorera sans doute notre aveuglement, mais elle flétrira de toute son. exécration les malheureux qui sont parvenus à effacer de presque toutes les aines les principes de religion, de justice, de fidélité, de reconnoissance.
En parlant aux siècles à venir, en leur transmettant les erreurs et les crimes de la génération actuelle, l’auteur parle aussi à ses contemporains. Ah! quelle douce, quelle flatteuse récompense il recevroit de son travail, s’il pouvoit croire qu’il a contribué à dissiper le funeste charme qui séduit une partie si nombreuse du peuple; s’il pouvoit se flatter que son zèle et ses efforts ont pu contribuer à ramener au plus généreux des monarques, des sujets dont aucun de ses aïeux ne mérita plus que lui d’être idolâtré!
Et vous, fille des Césars, reine infortunée, vous dont la vie est pleine de traits qui décèlent l’ame la plus sensible, la plus compatissante, et qui, au milieu des plus grands revers, sous la hache même des assassins, avez montré tant de qualités magnanimes, l’arroserez-vous toujours de vos larmes, ce trône que vous embellissez? Ah! du moins cet écrit attestera à la postérité, que, quand vous n’eussiez pas été la fille de Marie-Thérèse, la compagne de notre roi, vous eussiez encore mérité tout notre amour et toute notre vénération.
Ne vous lassez pas d’être généreuse, veillez sur cet auguste enfant, espoir de la nation, qui, dans cette fatale journée où les marches du trône furent ensanglantées, ne reçut que vos pleurs, au lieu du pain qu’il vous demandoit. Que, par le plus tendre attachement, que, par sa docilité aux leçons que vous lui donnez pour le bonheur de tant d’ingrats, il vous console de toutes nos injustices!
Puisse enfin le ciel hâter le jour heureux ou nous verrons les parjures et les traîtres, qui ont attristé l’ame de notre roi, recourir à sa clémence!
L’Ami de cet excellent Roi, l’Ami des François, peut-il former d’autre vœu, peut-il faire entendre d’autre cri? Toutes les pages de l’histoire qu’il présente aujourd’hui au public, en seront l’expression; elle doit, cette histoire, consoler les gens de bien, et faire pâlir les médians: c’est dans ce sens seul, c’est dans cet esprit, qu’elle est écrite.
L’intention de l’auteur étoit d’abord de ne prendre la série des événemens, qu’à l’époque du premier avril1789; mais il a considéré qu’il ne lui suffisoit pas de présenter le tableau de la révolution, qu’il lui falloit encore indiquer au moins les principales causes qui l’ont amenée, et tracer aussi l’image des convulsions qui l’ont immédiatement précédée. Pour remplir ce double objet, il a d’abord jeté un coup-d’œil rapide sur la chaîne des événemens dont le dernier anneau est la révolution, et ce coup-d’œil lui fait découvrir les routes qui ont conduit au but auquel nous nous trouvons arrivés. Se fixant ensuite a l’instant où la France commence à s’agiter douloureusement, là il s’arrête; et c’est à cette crise que commence son récit. L’envoi au parlement de l’impôt territorial et de celui du timbre, donna le premier ébranlement, qui a fini par renverser les bases de la monarchie. Ce sera donc à ce premier symptôme des mouvemens convulsifs dont la France n’a cessé d’être agitée jusqu’à ce jour, que commencera l’histoire de la révolution qui l’a défigurée: on aura, au moyen de cette histoire et du journal qui lui sert de suite, des mémoires où l’on trouvera tous les événemens dont nous avons été témoins depuis le commencement de l’année1788. L’auteur pense qu’on lui saura quelque gré des recherches qu’il a été obligé de faire, pour donner ce mérite de plus à son travail.
On conçoit, par exemple, que pour l’histoire de l’année1788, et du commencement de celle de1789, il a été foiblement aidé par les journaux du tems. Pour composer cette partie de son ouvrage, il a été obligé de puiser dans des correspondances particulières, et dont l’authenticité lui étoit connue, tous les événemens qu’il n’a pu voir par lui-même; et il ne pourra qu’être agréable au lecteur, d’avoir sous les yeux un récit dont les matériaux se trouvent dispersés dans différens portefeuilles, qu’il n’est pas aisé de se procurer.
CHAPITRE PREMIER.
Table des matières
INTRODUCTION.
LE règne de Louis XIV, de ce prince dont les novateurs ont tant calomnié la magnanimité, la pompe les succès, les revers, fut l’époque du plus liant degré de grandeur où la monarchie françoise soit parvenue; mais c’est là aussi peut-être qu’il faut rechercher les premières causes de l’état déplorable où nous la voyons réduite.
Depuis la mort de ce monarque, la majesté de l’empire françois, s’est insensiblement éclipsée. Les funestes et hardies conceptions de l’étranger Law aggrandirent le mal qu’il vouloit guérir; et tandis que cet empyrique, étonné lui-même des mouvemens convulsifs que sa main imprimoit à tout l’état, bouleversoit et la fortune publique, et les fortunes particulières, l’air pestiféré qui s’exhaloit d’une cour dont le chef et le principal ministre se vautroient dans la fange de tous les vices, se répandoit sur la surface du royaume, et corrompoit toutes les mœurs. C’est là, c’est dans ce palais que Richelieu régnoit despotiquement sur son roi, et humilioit la noblesse; c’est là que le régent et Dubois oublioient dans la débauche, les dangers de la France; c’est de-là enfin que s’est écoule de nos jours, le poison qui a corrompu toute la masse du corps politique: nous y avons entendu prêcher le régicide; nous eu avons vu sortir les furies qui ont armé de torches et de poignards, des légions de brigands et d’assassins. Palais détestable, monument odieux qui pèse sur le sol de notre patrie; l’air qu’on y respire est contagieux, et l’homme de bien doit craindre d’en approcher.
Des disputes théologiques signalèrent les premières années du long règne de Louis XV. On s’aigrit, on s’échauffa; quelques actes d’autorité que le gouvernement crut nécessaires pour réprimer des querelles dont les progrès eussent pu troubler la société, et affliger la religion, ont servi, dans ces derniers jours, de prétextes, pour appeler despotisme ce qui n’étoit qu’un pouvoir tutélaire.
Louis XV étoit bon et confiant, et, quoi qu’on en ait pu dire, il eût des ministres habiles; mais l’instabilité dans les principes, des guerres longues et dispendieuses des opérations de finance malheureuses, alarmèrent les créanciers de l’état, et préparèrent tous les maux qui sont venus fondre sur nous.
Un autre fléau dût sa naissance au règne de Louis XV: aux écrits sur la religion se mêlèrent les écrits sur la philosophie. S’il suffisoit pour contenir les peuples, d’avoir de l’or et des soldats, les trônes seraient inébranlables, et ceux que la providence y a placés? pourroient impunément dédaigner les blasphêmes de l’impiété et de la licence; mais que peuvent l’or et les soldats contre l’opinion? ce sont les écrivains qui la forment, et c’est sur eux que le gouvernement doit étendre sa vigilance.
A l’époque dont nous parlons, le ridicule fut verse à pleines mains sur les vérités les plus saintes; les prêtres furent insultés, calomniés dans mille pamphlets. Un corps célèbre qui, dans ce nouveau genre de combat, montroit un courage sans cesse renaissant, fut détruit, et ce fut une digue de moins contre le torrent qui se débordoit. Alors se forma cette ligue cette conspiration contre l’auteur même de notre religion: les conjurés se réunissoient chez un étranger, que ses démêlés avec J.-J. Rousseau ont rendu célèbre; ils entretenoient une correspondance dans toute l’Europe, et au-delà même des mers; un souverain entra dans cette conjuration. Ses chefs sont morts mais ses disciples vivent; ils ont hérité de tout le fanatisme de leurs maîtres, et les principaux changemens dont nous sommes témoins, ne sont que l’exécution du sacrilége complot conçu par ces derniers.
A cette époque donc, les apôtres de la philosophie des Epicure, des Celse, des Porphire, firent circuler avec audace leur doctrine incendiaire; tout fut mis en problême; on prêcha le deisme, l’athéisme, le matérialisme. La religion, disoit l’un d’eux, est le digne sujet d’un poëme épique… Il n’y a rien d’absolument juste, injuste, comme il n’y a ni vices, ni vertus… C’est faire honneur à l’homme, que de le ranger dans la classe des animaux L’univers ne sera jamais heureux que quand il sera athée.… Il est égal à notre repos qu’il y ait un Dieu, ou qu’il n’y en ait pas…
Le trône ne fut pas plus respecté que l’autel; on essaya d’ôter tout frein aux sujets, comme aux rois; on apprit à ceux-ci que le peuple est un animal qui ne se laisse point conduire; on exhorta ceux-là à secouer même le joug de la loi naturelle; car, disoit encore le malheureux dont, en rougissant, nous venons de rappeller quelques blasphèmes: Si les animaux n’ont pas des remords, ou même s’ils sont privés du sentiment que donne la connoissance du bien et du mal, l’homme est dans le même cas; adieu donc la loi naturelle.
Ces principes avoient germe dans presque toutes les classes de la société, lorsque Louis XVI hérita de la couronne: les premiers actes de son autorité furent des bienfaits; et si le bien ne s’est pas opéré sous le gouvernement de ce prince, il faut d’autant plus s’en étonner, qu’il eut des ministres éclairés et vertueux, et que tous ont trouvé dans sa probité, dans son économie, et dans l’amour qu’il n’a cessé de porter à son peuple, toutes les sortes de facilités pour parvenir à une amélioration générale.
L’amour des innovations, l’esprit de système, une guerre d’outre-mer, une certaine inquiétude qui travailloit presque tous les esprits, qui rendoit indiffèrent au bien dont on jouissoit, et faisoit soupirer après un mieux qu’on croyoit entrevoir, la vétusté enfin de l’empire; car les corps politiques ont, comme les corps physiques, un tems de vigueur, de décadence et de mort: tels sont sans doute les premiers obstacles qui se sont opposés aux vues du plus généreux des souverains.
Un ministre, homme de bien, succéda dans l’administration des finances, à un ecclésiastique dont la conduite dans le ministère fut décriée avec un acharnement qui exagéra, aux yeux du peuple, la pénurie où l’on supposoit qu’étoit dès-lors le trésor royal. M. Turgot manifesta et avoit réellement des intentions droites: élevé à l’école de l’ami des hommes, il en avoit adopté la théorie économique; ses idées et ses opérations sur la liberté de l’exportation des grains, sur celles de toutes les sortes de commerce, produisirent une certaine agitation; il fit peu de bien et beaucoup de mécontens.
Le ministère de M. Turgot fut l’époque de la première insurrection qui ait souillé le règne de Louis XVI; et cet événement eut cela de remarquable que, quoiqu’il fût annonce plusieurs jours d’avance, que quoiqu’alors la police fut armée, pour la sûreté publique, de la plus, grande force, l’insurrection ne s’opéra pas moins. On fit dire au roi qu’il connoissoit les auteurs de l’émeute, et cependant on ne les nomma pas; ce fut une faute: on donna à croire que, dès ce moment, le trône avoit des ennemis secrets, assez redoutables pour qu’on n’osât pas les punir; et le trône s’avilit aux yeux de la multitude, lorsqu’elle peut penser que le prince qui y est assis, connoît le sentiment de la crainte. On se borna an supplice de deux malheureux pris au hasard dans la foule des mutins; ce fut encore une faute: le supplice, en inspirant de la pitié pour les victimes, n’inspira aucune horreur pour l’insurrection.
Je ne dois pas omettre une particularité indifférente en elle-même, mais qui ne l’est plus, quand elle se réunit aux autres causes qui ont produit une grande explosion; je veux parler de ce désastre qui changea en jour de deuil, le jour où le roi actuel, alors dauphin, unit sa destinée à celle de la fille de Marie-Thérèse. La place Louis XV, où le peuple s’étoit, sur le soir, porté en foule, pour y jouir du spectacle d’un feu d’artifice, fut, en un instant, couverte de cadavres; les rues adjacentes en furent engorgées: le lendemain matin, la mort se présenta aux yeux des parisiens, qui accoururent, sous les traits les plus hideux; chacun cherchoit une épouse, un père, un fils; la consternation étoit générale. Deux jours après, la foudre frappa et renversa l’échaufaudage qui avoit servi pour le feu d’artifice. Ces deux événemens n’ont sans doute rien que de naturel, niais ils ont afflige; ils ont grave dans l’esprit du peuple des idées tristes et sombres; ils ont jetté dans son ame des ressentimens sinistres sur des liens tissus sous de tels auspices, et les factieux ont su trouver dans ce préjugé populaire, de nouveaux prétextes pour éveiller et nourrir la haine de la multitude.
La manière dont les finances furent administrées après la retraite de M. Turgot, ne présenta rien qui pût alarmer les peuples; cependant, dès-lors se répandit et s’accrédita le bruit, que les contributions publiques ne pouvoient plus suffire aux dépenses de l’état, encore moins à l’acquittement de ses dettes; et c’étoit une opinion assez généralement répandue, que les ministres n’avoient plus d’autre étude qu’à reculer le moment d’une catastrophe qu’on disoit inévitable.
Ce fut aussi vers ce tems-là qu’on commença à faire circuler dans le public des pamphlets, des libelles, des couplets satyriques contre l’auguste compagne de notre roi, qui décéloient, ou de grands sujets de mécontentement, ou de bien sinistres intentions. Aux écrits se mêlèrent les calomnies qu’on débitoit de vive voix; les honnêtes gens n’ont jamais cru ni aux uns, ni aux autres. La vie publique de la reine a toujours été conforme à la dignité de sa naissance, et à la majesté du trône de son époux. Quant à sa vie privée, si elle offre des taches, il ne suffit pas de le dire, il faut le prouver; et dans cet amas impur de feuilles anonymes, où la fille de Marie-Thérèse a été outragée avec une impudence dont il n’y avoit jamais eu d’exemple, on ne trouve aucun fait avéré, on ne lit que des contes qui n’ont pas même le mérite de la vraisemblance. Mais ce qui est hors de doute, c’est que la reine dans sa vie privée, s’est toujours montrée excellente épouse, mère tendre et vigilante, amie constante et généreuse. Le bonheur du peuple francois, la gloire de son époux, l’instruction de ses enfans, n’ont cessé d’être les premiers objets de sa sollicitude. Retirée à Saint-Cloud, à l’époque où ses augustes enfans furent inoculés, elle portoit l’attention jusqu’à rester renfermée dans ses appartemens, les jours où le peuple venoit visiter le parc, ne voulant, ni le priver de cette promenade, ni s’exposer à communiquer à aucun de ceux qui l’approcheroient, l’air contagieux qu’elle respiroit dans l’intérieur du château.
Son attachement pour son époux n’est pas moins certain; et de tous les faits qui l’attestent, je me borne à un seul, qui est moins connu. Dans les premiers jours où le tiers-état se constitua en assemblée nationale plusieurs membres de cet ordre ayant été admis à lui faire leur cour, et lui offrant l’hommage de leur zèle, de leur fidélité, de leurs services: Tout ce que je vous demande, leur répondit la reine, qui les avoit écouté avec beaucoup d’indifférence, c’est que le roi soit respecté.
Quant à l’éducation de ses enfans, personne n’ignore avec quel zèle, avec quelle patience elle y veille elle-même: tout le monde sait qu’elle est leur première comme leur principale institutrice; qu’elle exige qu’ils viennent chaque jour, et à des heures réglées, lui rendre compte de leurs leçons; que, malade même, elle les fait approcher de son lit, et ne s’exempte pas de cette pénible tâche.
Les calomnies, cependant, dont la reine, dès le commencement du règne actuel, a été l’objet, ont disposé le peuple aux soupçons, à la méfiance, à la haine; et tel est presque toujours le succès des impostures sans cesse répétées, parce que, comme dit un historien, on approfondit rarement les calomnies secrètes, par paresse, par distraction, par la peine qu’il y a d’avouer qu’on s’est laissé tromper, et qu’on s’est livré à une crédulité précipitée. C’est ainsi, ajoute le même auteur, que la vertu la plus pure et la fidélité la plus irréprochable, sont souvent accablées.
Je reviens au récit des événemens politiques, que je n’ai interrompu que pour indiquer une des causes qui ont préparé aux sacrilèges dont le trône a été souillé. M. Necker enfin parut: ses ressources furent les emprunts, et son moyen la confiance qu’il inspiroit: il suffit à tout, même aux dépenses exorbitantes de la guerre d’Amérique; mais il fut aisé de s’appercevoir qu’il échoueroit contre deux écueils; que trop avide de renommée, il l’étoit trop aussi de la faveur de la multitude. Et malheur, dit Pausanias, à l’imprudent qui met son seul espoir dans l’amitié du peuple; jamais il ne fera une heureuse fin. Le premier, il tira une partie du voile qui avoit toujours caché les opérations de ses prédécesseurs; mais cette révélation, en produisant une foule de dissertations critiques, ne dissipa aucun des soupçons que, depuis long-tems, on avoit conçu sur l’état des finances. Le premier aussi, il voulut établir les administrations provinciales; c’étoit une nouveauté dangereuse qui tendoit à changer la constitution françoise; et une constitution qui change, est une constitution qui s’altère. Le fruit de cette nouveauté fut d’alarmer les parlemens, qu’elle menaçoit, et de répandre trop généralement le goût des sciences admitistratives.
Des prétentions, peut-être légitimes, de la part de M. Necker, une antique et sage maxime du conseil, l’obligèrent de quitter une place que ces hommes, dont le froid égoïsme et dont l’avare cupidité spéculé sans cesse sur la fortune publique, n’eussent jamais voulu lui voir abandonner. Sa retraite fit pousser parmi eux des cris de désespoir, répandit une sorte d’inquiétude dans le reste de la société, et rendit le fardeau qu’il abandonnoit, presque insupportable à ceux qui s’en chargèrent après lui.
A MM. de Fleury et d’Ormesson succéda M. de Calonne. Doué d’un génie lumineux, d’une éloquence douce, d’un travail facile, d’un courage peu ordinaire, il osa tout; il embellit la capitale, ordonna les travaux de Cherbourg, entreprit sur presque tous les points de la France, des travaux utiles, fit sur les monnoies une opération sage, heureuse, nécessaire, et excessivement censurée; ce qui prouve toute l’injustice de la prévention, et il y en eut toujours beaucoup contre ce ministre. Affable, sensible, magnifique, il eut des amis ardens; mais ses ennemis l’emportèrent; et voulant, pouvant tout sauver, il perdit tout.
Nous étions sur les bords d’un abîme; nous allions y être engloutis: les notables furent appellés; ils virent le précipice; ils en sondèrent mal la profondeur; mais ce qu’ils en firent connoître à la nation, répandit un effroi général. Le monarque fut investi: un cri presque général s’éleva contre l’administration de M. de Calonne; on voulut le rendre responsable du déficit qu’il dévoiloit; on l’accusa d’avoir prodigué l’or aux courtisans, et de s’être conquis, avec le trésor de l’état, l’amitié de M. le comte d’Artois et la protection de la reine. La publication du livre rouge doit avoir détruit cette double imposture aux yeux de tout homme impartial. Quant à ceux qui, malgré cette preuve, persistent à croire le mensonge, qu’ils nous disent donc sur quelle autorité ils fondent leur croyance; qu’ils nous indiquent des traces de cette criminelle coalition entre trois personnes intéressées à la prospérité de l’état, et dont le but auroit été de dissiper la fortune publique. Cependant cette nouvelle calomnie, répandue et accréditée avec opiniâtreté, a contribué plus qu’une autre, non-seulement à la chute du ministre, mais encore à envenimer les cœurs contre le prince et contre la reine. M. le comte d’Artois a avoué publiquement qu’il étoit l’ami de M. de Calonne; et comme il n’a fait cet aveu qu’après la disgrace du ministre, tout ce qu’on peut raisonnablement en conclure, c’est qu’il honore les deux amis. Quant à la reine, il est démontré, que non-seulement elle n’eut aucune part à l’élévation de M. de Calonne, mais encore qu’elle n’eut jamais une idée avantageuse de ses talens en administration. J’invoque, a cet égard, le témoignage de toutes les personnes instruites; et, si l’on veut persuader à la postérité que le feu empereur recevoit, chaque mois, de la reine de France, des sommes puisées dans les fonds publics, il faut appuyer cette assertion sur d’autres autorités que sur des contes populaires.
Par une fatalité attachée à la destinée de cette princesse, on a toujours voulu la rendre responsable des maux du royaume; et pour l’immoler à la haine publique, on a eu recours à toutes les sortes de reproches; ceux qui les ont cru, n’ont jamais fait attention que les calomniateurs se contredisoient; car en même tems qu’ils supposoient à la reine une familiarité excessive, incompatible avec la dignité de sa naissance, et l’éminence de son rang, ils lui attribuoient une hauteur repoussante, un orgueil qui tenoit de la dureté, et qui humilioit les grands attachés à sa personne. En même tems encore qu’ils publioient qu’elle puisoit journellement, et avec la plus grande facilite, dans le trésor public, des sommes énormes qu’elle employoit à des fantaisies dispendieuses, ou à satisfaire aux desirs de l’empereur son frère, on vouloit qu’elle eut recours à un vil stratagême pour se procurer un collier bien au-dessous sans doute de la fortune de la première reine de l’Europe.
La publicité donnée à la scandaleuse aventure de ce collier, est une erreur du gouvernement; elle a fait germer de grands mécontentemens; elle a altéré des cœurs dont la vengeance pouvoit embarrasser dans des tems de troubles; et c’étoit un spectacle qu’il ne falloit point donner au peuple, que celui de traîner du pied des autels dans le fond d’une prison, et de soumettre aux humiliations d’une procédure judiciaire, un homme qui réunissoit de grandes dignités, et qui tenoit à une famille illustre, puissante et nombreuse.
Mais l’extrême justice du roi, son horreur invincible pour les procédés lâches et bas, ne lui permirent pas de faire toutes ces considérations, et il punit le crime là où il crut le trouver. Ce méprisable procès n’est plus aujourd’hui un problême; toute la honte en est retombée sur cette vile créature, qui ne sortit un instant de la fange que pour s’y replonger; mais ce reptile conserve tout son venin, et que de ressorts n’a-t-on pas fait jouer, et ne fait-on pas jouer encore dans ce moment, pour qu’il vienne de nouveau souiller le trône!
Avant le départ de M. de Calonne, il s’étoit élevé entre lui et M. Necker, un différend qui n’est point encore terminé. La recette des deniers publics étoit-elle supérieure ou inférieure à la dépense, lors de la retraite de M. Necker? Telle est la question dont il importoit aux François d’avoir la solution. C’étoit à l’assemblée nationale à la leur donner; c’étoit à elle à leur présenter le tableau fidèle, le tableau annuel et journalier du montant et de l’emploi des recettes. Cedevoit être là la première de ses opérations sur les finances. Ce travail eût calmé toutes les méfiances; il eût obtenu ce que les prières, les sollicitations, les efforts n’obtiendront plus, parce que s’il eût été offert dans les premiers jours de la révolution, chacun se fut empressé de contribuer à remédier à un mal qui alors n’étoit pas incurable; mais aujourd’hui nous avons la cruelle certitude qu’il l’est, que les ressources du plus riche empire de l’univers, ne suffisent plus à sa restauration, et la terrible révélation viendra trop tard.
M. de Calonne, en fuyant la cour et la France, eut la douleur de se voir donner pour successeur un de ses plus ardens ennemis; mais il a eu aussi depuis la consolation que ce successeur n’a pas fait mieux que lui, et personne n’a plus de droit à se dire auteur de la révolution de France, que M. de Brienne. Mal famé dans son ordre, prôné par les philosophes et quelques courtisans, il ne se contenta pas du poste qu’il trouvoit vacant, il voulut jouir d’une plus grande portion d’autorité5et plus il s’éleva, moins il parut grand. Il ne sut que suivre les erremens de M. de Calonne, et il marcha dans cette carrière avec toute la hauteur de Richelieu, mais aussi avec toute l’incapacité d’un homme qui n’a pas les premières notions de l’art de gouverner. Il compromit l’autorité de son roi, irrita le premier prince du sang, brisa les parlemens, froissa tous les corps, menaça toutes les fortunes, c’est-à-dire, que pour se procurer de l’or, il tarit toutes les sources qui pouvoient lui en donner.
Sous l’administration de M. de Brienne, le sang commença à couler en France; il voulut exécuter avec le fer des soldats, des plans qui n’étoient pas exécutables, parce que l’opinion, ou si l’on veut, la prévention générale les repoussoit, et lorsque précipité des marches du trône, par le vœu presque unanime, il se retira en Italie, couvert de dignités, et du mépris de ses concitoyens; on vit ce qu’on n’avoit vu qu’une fois depuis la naissance du christianisme; on eût le scandale d’un nouveau suicide dans le collège des apôtres.
Avant d’abandonner les rênes du gouvernement, le prélat épouvanté des convulsions qui agitoient la France, crut qu’elles menaçoient le royaume d’une entière dissolution; et, pour la première fois, écoutant, au lieu de la diriger, l’opinion publique, suivant le torrent, au lieu de le détourner, il ouvrit la boîte qui versa sur notre infortunée patrie, tous les maux qui la désolent; il lui donna les états-généraux et M. Necker.
Ce ministre, pendant sa retraite, s’étoit occupé de quelques écrits, dont l’un est nécessaire à tous ceux qui sont appelés à administrer les finances, et l’autre sur les opinions religieuses, ne mérita pas, quoique couronné par une académie, les succès qu’il eût. Ces écrits, en ramenant sur lui l’attention publique, avoient empêché ce peuple frivole, qui oublie l’homme de la veille pour l’idole du jour, de le perdre de vue. Sa rentrée dans le ministère fut un véritable triomphe, mais il la dut moins à la faveur des grands, à l’amitié et à l’estime de son prince, qu’à l’engouement irréfléchi d’une nation inconsidérée et extrême dans sa gratitude comme dans sa vengeance. Il fit de son mieux, il rappela les parlement, versa une partie de sa fortune dans le trésor royal, soutint par son crédit personnel, le crédit national, et détermina le roi à avancer la convocation des états-généraux; par-là il se rendit agréable, mais par-là aussi il donna à croire et à la France et à l’Europe, que jusqu’à cette époque, il n’étoit possible ni d’améliorer la perception des impôts, ni d’acquitter les engagemens de l’état ce qui étoit évidemment une erreur; car un ministre habile eut su, en louvoyant, conduire le navire public au port.
L’époque des états-généraux fut donc avancée et annoncée pour le27avril1789. A l’instant tous les François qui s’étoient réunis pour demander une assemblée de représentans, se divisèrent en différens partis. Les parlemens d’abord invoquèrent les lois du royaume; ils demandèrent la forme de1614; ils ne pouvoient, ni ne devoient en connoître d’autre; ces grands corps avoient jusqu’à ce moment fait effort contre l’autorité arbitraire, et ils lui avoient toujours été odieux: dans cette occasion, ils firent effort contre la licence, et ils devinrent odieux au peuple. Le clergé et la noblesse voterent comme les parlemens, et dès lors commença entre les deux premiers ordres et le peuple, entre l’élite et l’autre partie de la nation, entre les propriétaires et ceux qui ne tiennent à aucun pays, cette guerre qui dure encore aujourd’hui, et embrasera encore long-tems le royaume.
La fermentation etoit grande; les écrits se multiplioient et dans la capitale et dans les provinces; dans tous, les principes étoient outrés; on y exagéroit les droits du tiers-état; les auteurs parloient à la nation, non comme à une société qui avoit déjà quatorze siècles d’existence, mais comme à une aggrégation d’hommes tous égaux en prétentions en droits sur le sol qu’ils trouvoient vacant, et où ils arrivoient pour se donner une forme de gouvernement, qui ne supposoit aucune convention antérieure. Tel est le caractère du François; impétueux, il s’élance au-delà des bornes, et M. Necker au lieu de le contenir en-deçà, l’abandonna à toute sa fougue. Il jeta la cour dans l’indécision, et feignit lui-même de l’incapacité à résoudre la grande question qui s’agitoit alors. On demandoit si le tiers-état devoit avoir un nombre de représentans égal à celui des deux premiers ordres. Question évidemment subordonnée à cellle-ci: délibérera-t-on par ordre ou par tête? Dans le premier cas, qu’importoit au tiers-état une représentation inférieure, égale ou même supérieure à celle des deux premiers ordres? Dans le second cas c’étoit demander si l’on vouloit changer les formes antiques et constitutionnelles de la monarchie. Cette question en outre étoit captieuse, et, si j’ose le dire incendiaire, car elle indiquioit clairement à la nombreuse classe qu’il falloit soulager, mais non élever, que de quelque manière qu’elle fut résolue, elle gagneroit tout, si elle conquéroit la délibération par
Les notables furent de nouveau appelés pour résoudre cet étrange problême; et comme ils étoient, composés des deux premiers ordres ils pensèrent que les deux colonnes de l’état ne dévoient pas se renverser d’elles-mêmes, et que les fondateurs de la monarchie ne devoient pas en être les destructeurs. Ils refusèrent donc la double représentation au tiers-état. Le seul bureau présidé par Monsieur, frère aîné du roi, émit un vœu contraire. Hélas! cette condescendance n’a pas conquis à ce prince la faveur de la multitude; mais la postérité applaudira à la sagesse qui l’a rendu nul pour les factieux.
En obtenant la double représentation, le tiers-état obtint par le fait, et comme c’étoit sans doute le but de ceux qui demandoient cette destructive innovation, un nombre de voix supérieur à celui des deux premiers ordres, parce que le clergé se trouvoit lui-même composé de deux classes, dont la seconde étoit formée de membres pris dans le tiers-état.
Telle est la chaîne des événemens qui ont précédé l’époque à jamais mémorable de1789, telle est l’influence qu’ils ont eue sur la révolution. Parmi les causes qui l’ont amenée, il en est une qui agit depuis plus de deux siècles, qui n’a été remarquée par aucun écrivain moderne, et que je vais développer dans le chapitre suivant.
CHAPITRE II.
Table des matières
De l’influence qu’ont eu les calvinistes sur la révolution.
Au AU moment où les états-généraux furent convoques, ou un administrateur mal-adroit, se jetta dans un dédale dont il ne put jamais trouver l’issue, où les esprits s’échauffèrent et se divisèrent, où l’attente de grands changemens lit entrevoir un nouvel ordre de choses, où des prétentions inouies jusqu’alors annonçoient déja l’abaissement du trône, l’humiliation du clergé; le malheur de la noblesse tous ceux qui se crurent appelés à jouer un rôle, conçurent de nouvelles espérances, tous les germes des haines particulières et domestiques se développèrent, tous les mécontens enfin montrèrent plus d’audace. Parmi ces derniers, il faut distinguer sur-tout ces hommes dont les opinions religieuses ne peuvent se concilier avec la tranquillité des états monarchiques, et tels sont les disciples de ce farouche sectaire, qui, par ses entreprises quand il vécut, et par sa doctrine lorsqu’il ne fut plus, n’a cessé de déchirer le sein de la patrie où il naquit.
Le calvinisme, dit un écrivain moderne, manifesta dès son berceau, ses principes de licence et de rebellion. Réprimé sous les règnes de François I, de Henri II, de Louis XIII, abattu sous celui de Louis XIV, il n’a jamais perdu l’espoir de se relever, et de se venger des humiliations qui ont été les châtimens de son orgueil et de son indépendance. C’étoit un ennemi secret que la France nourrissoit dans son sein, et qui a profité des nouvelles circonstances pour rouvrir toutes ses plaies.
La conduite que les calvinistes ont tenue dans tous les tems, est celle que tiennent aujourd’hui les novateurs, les principes qu’ils ont toujours professé, sont Ceux que professent aujourd’hui les factieux: la part, en un mot, que cette secte audacieuse a eue à la révolution, n’est pas douteuse; et il devient important de se livrer à un examen qui dévoile cette influence;
Sous le nom hypocrite de réforme, le calvinisme n’a cessé débranler l’autel: son premier attentat contre le trône, fut le projet d’enlever François II; il fut bientôt suivi du ravage de nos provinces, conçu dans des assemblées séditieuses» Coligny osa disputer à son souverain sa garde; il le menaça d’une adressé signée par cinquante mille gentilshommes. Les états d’Orléans dénoncèrent le calvinisme comme la cause des troubles publics: l’édit de1615proscrivit le Culte et les assemblées de cette secte; elle brava, et le législateur, et la loi. Dans une de ces assemblées, les calvinistes déclarèrent que la religion catholique devoit être anéantie dans le royaume; et, comme les réformateurs de nos jours, ils ne cessoient de prêcher la nécessité d’une réforme dans la doctrine et dans les mœurs.
En même-tems qu’ils la prêchoient, ils désoloient les campagnes, brûloient et démolissoient les églises, pilloient les vases sacrés, abolissoient le sacrifice de nos autels, enterroient tout vivans les religieux et les prêtres, portoient des mains sacrilèges sur nos mystères, soulevoient le peuple, poignardoient les gouverneurs, dispersoient les reliques des martyrs, chassoient les évêques de leurs sièges, les chanoines de leurs églises, les religieuses de leurs couvens: ils mutiloient les images, brisoient les autels, violoient même la sépulture de nos rois;
Si l’on croit que j’exagère, et que je ne cherche qu’à faire un rapprochement imaginaire, qu’on outre les fastes de l’histoire; qu’on se rappelle le carnage horrible que les calvinistes firent à Orthès, des religieux, des prêtres et de la fleur de la noblesse; qu’on interroge les mânes de cette multitude de gentilshommes qu’ils poignardèrent à Pau. Ne tentèrent-ils pas d’enlever Charles IX à Meaux? Ne donnèrent-ils pas le titre de lieutenant-général du royaume au prince de Condé? Ne jurèrent-ils pas de sacrifier leurs biens et leur vie pour forcer Charles IX et la reine à sortit de la capitale? Ne les vit-on pas, sous le règne de ce monarque infortuné, lever, au nom le leur lieu tenant-général, les deniers royaux, assiéger ou incendier nos villes les plus importantes? Ne livrèrent-ils pas le Havre-de-Grace aux anglois, à qui ils voulurent également vendre Calais? La bataille de Dreux, l’assassinat du duc de Guise, les batailles de Saint-Denis, Jarnac et Montcontour, sont des preuves éternelles de leur haine pour la monarchie; et leur amour pour le gouvernement républicain, n’est pas douteux pour ceux qui ont lu le plan de l’établissement d’une république en France, qu’ils lurent dans une assemblée où ils avoient convoqué la noblesse du Poitou, de la Saintonge et de l’Angoumois: de-là leurs efforts pour détrôner l’infortuné Charles IX.
De-là leurs attentats contre Henri III, dont ils osèrent, lorsqu’il repassa en France, piller les équipages: de combien de forfaits ne souillèrent-ils pas le règne de ce prince? Ils lui firent une guerre sanglante et opiniâtre, pillèrent, sous son règne, les caisses publiques, contraignirent les catholiques, le glaive sous la gorge, a fournir d’énormes contributions; les églises furent démolies ou incendiées: ils déclarèrent le roi de Navarre et le prince de Condé, protecteurs-nés du royaume; ils poussèrent à bout les catholiques, par leur intolérable rébellion; et ce furent leurs forfaits qui enfantèrent cette ligue, ce monstre qui couvrit la France de sang, et donna a l’univers le spectacle horrible d’un régicide.
Leur implacable antipathie pour la royauté ne fut pas éteinte par l’élévation de Henri IV sur le trône; ils n’en continuèrent pas moins leurs assemblées illicites, leurs insolentes demandes, leurs menaces séditieuses; ils n’en firent pas moins, sous les yeux même des commissaires du roi, expédier des ordres pour saisir ses deniers dans quatre provinces; ils n’en soulevèrent pas moins contre lui l’Angleterre, la Hollande et la Savoie, et la Navarre même; enfin ils parvinrent à lui arracher, pour la honte et confusion de l’état, comme dit le chancelier de Chiverny, l’édit de Nantes.
Cet édit, bien loin d’adoucir leur fanatisme contre l’autorité royale, ne fit, ce semble, que l’irriter; il ne les empêcha pas de se lier par des sermens sacrilèges, de refuser aux catholiques leurs églises, de les exclure des charges et offices publics, de mépriser les ordonnances du roi, d’entretenir avec les étrangers des correspondances criminelles, de continuer des assemblées illicites; ils en vinrent jusqu’à demander la révocation de l’édit.
Ils renouvellèrent leurs attentats et leurs prétentions dans les premiers jours du règne de Louis XIII; ils osèrent traiter avec lui comme de souverain à souverain; ils traversèrent les négociations pour son mariage avec Anne d’Autriche, lui fermèrent le passage de la Guyenne, le sommèrent de discontinuer son voyage, firent des traités avec ses ennemis, brûlèrent l’arrêt d’une de ses cours souveraines, firent une confédération générale; à Nîmes, ils prirent pour cri de sédition, le roi est à Paris, et nous à Nîmes. Enfin, ce fut sous ce règne que, sous l’autorité souveraine de l’assemblée séante à la Rochelle, ils dressèrent ce règlement en quarante-sept articles, qui transformoit la monarchie en plusieurs républiques confédé-dérées. Ce monument de licence que l’histoire nous a conservé, peut-il permettre de douter qu’il ne soit essentiellement de l’esprit du calvinisme, de faire de ceux qui embrassent cette secte, de farouches républicains? Enfin Richelieu ébranla ce colosse toujours menaçant, et, pour la première fois, les calvinistes implorèrent la clémence du roi.
L’histoire des désordres qu’ils n’avoient cesse de commettre en France, leurs assemblées secrettes, leurs sermens d’association, leurs ligues avec l’étranger, leurs refus de payer les tailles, le pillage des deniers publics, leurs menaces séditieuses; tant de conjurations ouvertes, de guerres opiniâtres, tant de villes ou sacagées ou incendiées, de massacres réfléchis, d’attentats contre les rois; tous ces sacriléges effrayèrent Louis XIV, et comprenant que tant que le calvinisme respireroit en France, ses sujets ne goûteroient aucun repos, il révoqua l’édit de Nantes.
Quoiqu’abattu, le calvinisme n’a cesse d’agiter la France, et n’a jamais perdu l’espoir de renaître de ses cendres; il a toujours intrigué chez les puissances voisines; aux grossières farces des ses prophetes et de ses prophétesses, succédèrent les horreurs et les brigandages des Camisards; la conduite de cette secte sous la minorité de Louis XV, fut une infraction continuelle des lois du règne précédent, et dès que ce prince se vit engagé dans une guerre, les calvinistes recommencèrent leurs trames persides; jusqu’à ce moment on les a vu fidèles à l’esprit de leurs ancêtres, tantôt intriguer sourdement, d’autres fois se porter aux violences, aux assassinats même, et toujours porter avec impatience le joug de l’autorité royale.
Dans tous les tems ils ont eu auprès de la cour, des agens secrets pour veiller aux intérêts de leur parti, et épier les occasions qui pourroient lui procurer quelque avantage. Enfin l’assassinat prémédite des prétres et des catholiques de Nîmes, vient encore récemment de prouver que l’esprit de ces sectaires est toujours le même; que toujours ils sont altérés du sang de quiconque ne pense pas comme eux; passionnes par-dessus tout pour le gouvernement populaire, ils firent tomber la tête de Charles I sous la hache du bourreau, et ils renouvelleroient encore parmi nous cet attentat national, s’il étoit nécessaire pour empêcher le retour de l’ancienne constitution monarchique.
Au tableau de leur conduite, je joins l’exposition de leurs principes, et il ne restera plus à la postérité qu’un sujet d’étonnement; elle se demandera comment il est possible que, pendant deux siècles, le trône de nos rois ait résisté à une attaque qui en minoit sourdement les bases, lorsqu’elle ne se faisoit pas à force ouverte.
Leur insolence, disoit Calvin, en parlant des rois, est armée d’un sceptre sanguinaire, et leur pouvoir n’est qu’une licence féroce... Qu’ils écoutent, s’écrioit-il encore, et qu’ils tremblent.
Il est loisible, disoit le ministre du Rozier, de se défaire d’un souverain qui ne veut obéir a La religion réformée, et porter le parti protestant.
On peut déposer les rois, disoit Knox, et se croîre absolument absous du serment de fidélité.
La doctrine du ministre Jurieu n’étoit pas différente: il prêchoit, que le droit de souveiainete réside dans les peuples; qu’on ne doit rien à un roi qui ne rend rien, ni à Dieu, ni aux hommes: il appelloit enfin erreur et morale mal entendue, la patience des premiers chrétiens.
Milton fut l’apologiste de l’assasinat de son roi; il écrivit qu’un souverain qui abuse de sa puissance, est comptable à ses sujets; qu’on peut le déposer et le mettre à mort et en publiant cette infernale doctrine, Milton disoit qu’elle étoit conforme a celle des calvinistes.
Le jurisconsulte Hotman soutenoit que la couronne de France est élective et héréditaire.
Le calviniste Bougars écrivoit a M. de Thou, que, par l’effet de la maladie dont sont entachés ceux de son parti, ils eussent réduit la monarchie française à une anarchie.
Schutze parloit ainsi de ceux de sa secte: Ils n’ont qu’un plan, celui d’exciter des factions, des soulévemens, des divisions, des massacres, et l’effusion du sang.
Par-tout, dit Grotius, et Grotius, comme on sait, étoit aussi calviniste; par-tout où les disciples de Calvin, sont devenus dominans, ils ont bouleversé le gouvernement. L’esprit du calvinisme est d’outrager, et de tout brouiller. (Grot. in animadv. Rivetii op. tom. V, pag. 649.
Enfin, dans les ouvrages de Buchanan, Milton, Locke, et dans tous ceux qui furent publiés lors de la funeste révolution qui priva Jacques Il de son trône, et le chassa de sa patrie, vous trouverez ces principes exposés sans détours: Le roi n’est que le dépositaire de l’autorité dont la substance réside dans le peuple. C’est le peuple qui fait les rois: tout ce qu’ils ont de pouvoir est émané de lui; c?est un dépôt qu’il a mis entre les mains du prince; dépôt qu’il peut reprendre, lorsque, peu satisfait de sa conduite, il croit voir que le roi ne remplit pas les conditions et la fin pour laquelle il a été mis en place; et même le simple dégoût qu’il a pour la personne du prince, l’autorise suffisamment à le lui enlever, puisque c’est le bien du peuple, et que le roi est l’homme du peuple.
Enfin, je termine cette exposition de la doctrine calviniste, par les deux faits suivans que raconte le presbytérien Robertson lui-même dans son histoire d’Ecosse; cette autorité ne sera pas suspecte.
«M. David Black, ministre de Saint-André (en Ecosse, année1596, 10novembre), discourant en chaire, dit: Que tous les rois étoient les enfans du diable; que Satan présidoit à la cour; que la reine étoit une athée; les juges, des mécréans et des corrupteurs; la noblesse impie et dégénérée; les membres du conseil-privé, des cormorans et des gens sans religion; et dans ses prières pour la reine, il dit: L’usage veut que nous prions pour elle; mais nous n’en avons aucun sujet, car elle ne nous fera jamais de bien.
Cette sacrilège doctrine n’étoit pas particulière à Black. Le roi (Jacques VI) l’ayant fait sommer de paroître devant le conseil-privé, pour rendre raison de ses propos séditieux, tout le clergé protestant prit fait et cause pour lui; on lui défendit d’obéir au roi: tous les ministres signèrent une ligue pour le soutenir, et exhortèrent les peuples à prendre les armes.
Voici le second fait raconté par Robertson: Jacques VI ayant jugé à propos de faire grâce à quelques seigneurs catholiques de la plus haute distinction., qui; lui ayant donné des sujets de mécontentemens, imploroient sa clémence; et les protestans s’opposant fortement à cet acte de commisération; le roi, dis-je, se servit de l’expédient qui suit: il fit proposer au clergé protestant la question suivante: Les seigneurs dont il s’agit, ne peuvent-ils pas rentrer dans le sein de l’église, moyennant les soumissions requises, et être affranchis de toute autre peine pour leur apostasie et leurs trahisons? Voici la réponse du cierge protestant: Quoique la porte de la miséricorde soit toujours ouverte à ceux qui se repentent et qui reviennent au giron de l’église, cependant, comme ces seigneurs sont tombés dans l’idolâtrie, (il plaît aux protessans d’appeler les catholiques idolâtres), crime qui merite la mort, selon les lois divines et humaines, le magistrat civil ne peut leur pardonner l’également, et il doit les punir, quand même l’église les absoudroit».
Et les protestans accusent les catholiques d’intolérance! Ah, Dieu! préserve à jamais les catholiques de la tolérance protestante!
La conduite qu’ont tenue les calvinistes depuis l’origine de leur secte, n’est-elle pas la même que celle que tiennent aujourd’hui ceux qu’on appelle révolutionnaires? Les principés qu’ils ont enseigné dans toutes les circonstances, ne sont-ils pas adoptés outrés même en partie par ceux qui règnent despotiquement sur la majorité de l’assemblée nationale? Cette double identité laisse appercevoir toute l’influence que le calvinisme a eu sur la révolution de 1789. Je ne dis pas que cette secte a seule et immédiatement opéré la destruction de notre monarchie, mais je dis que cette destruction est une suite nécessaire de la doctrine calviniste; je dis que les calvinistes l’ont toujours eu en Vue, qu’ils l’ont préparée, et que des hommes dont la tête, pour parler comme l’écrivain qui les a si bien démasqués, est imprégnée d’idées républicaines, ne pouvoient manquer de l’opérer.
Qu’on rapproche maintenant des détails dans lesquels je viens d’entrer, l’élévation d’un calviniste au ministère, ses efforts pour entrer au conseil, la résignation avec laquelle il quitte et la cour et la France, lorsqu’il croit la révolution consommée; qu’on se rappelle les tentatives des calvinistes auprès de ceux de nos ministres qu’ils croyoient le plus attachés à la philosophie moderne, enfant du calvinisme; qu’on se souvienne du piége qu’ils tendirent à M. de Brienne, et dans lequel ce ministre, ou par lâcheté, ou par inexpérience, on par corruption, se laissa prendre; qu’on ne perde pas de vue l’importance qui fut mise à ce que les comédiens françois jouassent la dégoûtante farce de Charles IX, dont les calvinistes de la rue dauphine, célébrèrent, par une illumination, la première représentation; enfin qu’on jette les yeux sur le moderne massacre de Nîmes; et de tous ces faits, ainsi que de leur rapprochement, il jaillira une Vive lumière, qui laissera voir à nud ceux dont les mains ont creusé cet abîme où une pente insensible nous conduisoit nécessairement.
Lors donc qu’on dit que la révolution n’a tenu qu’à un fil, on est dans l’erreur, ou bien l’on ne porte son attention que sur la cause la plus prochaine et immédiate, qui, d’un royaume sagement constitué, a fait une véritable aristocratie; mais la révolution étoit depuis long-tems méditée; le projet en étoit concu, et il devoit s’exécuter, à moins que la puissance même de Dieu ne s’y opposât. Ainsi il faut regarder et la défection des gardes–françoises, et l’inaction des troupes royales, et mille stratagêmes mis en jeu par les factieux, comme des moyens qui ont servi à l’exécution de ce projet, mais non comme des causes qui l’ont fait concevoir.
Je n’oublierai de ma vie que le soir du jour où les portes des spectacles furent fermées, et où les bustes de MM. d’Orléans et Necker furent promenés dans les rues, un calviniste avec lequel j’étois étroitement lié, entra chez moi, et avec l’air d’un homme ennivré de la plus douce joie, me dit: «La voilà enfin qui se consommé cette révolution tant desirée. C’en est fait, le trône est renversé, et jamais, non jamais on ne le relevera.» Je ne puis rendre tous les sentimens voluptueux qui se peignirent sur le visage de cet homme, lorsqu’il prononça ces dernières paroles. Ils firent sur mon ame une impression d’autant plus profonde, que celui qui me parloit, François comme moi, lié à son souverain par des bienfaits personnels, m’a voit toujours paru un ami ardent de son roi et de son pays. J’avoue que cette image, qui me sera toujours présente, m’inspira l’idée de rechercher plus particulièrement la conduite que les calvinistes avoient tenue en France, et la doctrine qu’ils professoient.
Je termine ce chapitre par une anecdote que j’abandonne aux réflexions de mes lecteurs. En1787, feu M. l’abbé de Terssac, curé de S. Sulpice, reçut de S. Malo, une lettre anonyme, dans laquelle on lui marquoit qu’en1789et1790, il se feroit en France une effroyable révolution, et qu’en1792une armée victorieuse entreroit dans Paris. M. le comte de Terssac, major du régiment d’Artois, infanterie, frère du feu. curé de S. Sulpice, est propriétaire de cette lettre. Parmi les personnes qui l’ont lue, je me borne à citer M. le curé de Montesquiou, petite ville du Couseran.
CHAPITRE III.
Table des matières
Envoi au parlement des impôts du timbre et de l’impôt territorial; séance royale; protestation du duc d’Orléans; ordres décernés contre deux conseillers; résistance du parlement; siége du palais.
Avril et Mai1788.
PEUT-ÊTRE faut-il regarder comme un événement qui appartient à l’histoire de la révolution, la mort prématurée du dauphin, père du roi actuel. Ce prince calomnié, tant qu’il vécut, avec un acharnement qui décéloit des desseins bien sinistres, et loué, même par ses ennemis, lorsqu’on n’eût plus à le redouter, étoit imbu de principes bien contraires à ceux qu’on met aujourd’hui en pratique; et tout ce qu’on connoissoit de sa vie privée, annonçoit qu’il soutiendrait avec fermeté ses opinions religieuses et politiques. Il avoit des mœurs pures, l’ame sensible et bienfaisante, du courage, l’amour de l’étude, l’esprit cultivé, le jugement sain, un cœur droit; tout annonçoit en un mot qu’il seroit un digne successeur de Louis IX, de Henri IV, de Louis XIV; et il est incontestable que s’il eût régné, la monarchie existeroit encore sur ses bases; il les eût affermies, et nous n’eussions jamais vu établi le gouvernement populaire. Sa mort fut donc une véritable conquête pour les novateurs. Je n’entends pas pour cela leur attribuer ce nouveau régicide; mais il est incontestable que les forfaits qu’a enfantés le désir d’une révolution, ne sont pas tous bien connus; il en est de secrets, et qu’il n’est pas tems de révéler; il est certain encore que la postérité aura de grands reproches à faire au feu duc de Choiseuil, et qu’elle lui demandera compte de son intimité avec les prétendus philosophes, et de son antipathie pour un prince qui avoit toutes les qualités d’un sage.
Par quelle fatalité se fait-il que, depuis la révocation de l’édit de Nantes, et depuis les progrès d’une philosophie séditieuse, la famille royale se soit vue enlever, par une mort prématurée, les princes qui ne dissimuloient point leur attachement pour la religion et les lois de leur pays? La France seroit-elle ce qu’elle est aujourd’hui, si le duc de Bourgogne, élève de Fénélon, fut monté sur le trône? Aurions-nous des évêques élus dans des clubs si le père de Louis XVI eût régné, si le jeune duc de Bourgogne lui eût succédé?
Mais j’abandonne les événemens éloignés, et me rapprochant des tems qu’on peut regarder comme l’aurore du jour de deuil qui s’est levé sur la France, je passe à l’histoire des convulsions qui ont précédé la crise et le démembrement de notre patrie.
On ressentit la première de ces convulsions, lorsque M. Necker, pour la première fois, abandonna le ministére; sa retraite causa au corps politique une secousse, qui, pour le moment, n’eût aucune suite. Les esprits s’agitèrent; l’inquiétude et l’intrigue formèrent des attroupemens; on assiégea la caisse d’escompte; la sagesse des administrateurs de cette compagnie, et les soins de la cour, dissipèrent sans effort cette effervescence. Ceux qui affectoient de regarder la retraite de M. Necker comme une calamité publique, ne purent du moins l’attribuer à la reine; car il est notoire que cette princesse y fit. obstacle, et que deux fois elle rendit au ministre sa démission,
M. de Brienne eut à peine succédé à M. de Calonne, que tout le royaume en ressentit un ébranlement qui n’a plus discontinué jusqu’à ce jour. Par ses conseils, le roi vint à Paris faire enregistrer les deux trop fameux édits de l’impôt du timbre et de l’impôt territorial. Cette démarche mit en feu, et la capitale, et les provinces. Un esprit de vertige s’empara du parlement; et cette sage compaguie, qui devoit sauver la monarchie, la perdit par la plus étrange déclaration, elle se dépouilla de la plus belle de ses prérogatives, et se reconnut incompétente pour l’enregistrement des impositions. La cour l’exila à Troyes, et, par cette rigueur, augmenta la fermentation.
On put dès-lors avoir une idée des troubles qui se préparoient, et de l’insolence de la populace parisienne. M. le comte d’Artois étant venu, par ordre du roi, faire enregistrer, à la cour des Aides, les deux édits qu’avoit repoussés le parlement, fut accueili, par la multitude, avec une indécence scandaleuse; il put entendre les propos les plus outrageans; sa vie même fut en danger. On tint une conduite différente à l’égard de Monsieur, quoiqu’il eût une mission semblable: on croyoit ce prince jaloux de la faveur populaire; on se trompoit, il fut toujours ennemi de la licence, et par caractère, et par principes. Il se montra insensible aux applaudissemens, qui, dans cette occasion, lui furent prodigués, et qui depuis ne lui ont plus été renouvellés.
M. de Brienne cependant s’efforçoit d’arrêter ou de détourner le torrent qui commencoit à se déborder. Il obtint du parlement une prorogation du deuxième vingtième: cette compagnie revint à Paris; et son retour y fut un prétexte, pour cette partie du peuple qu’il est aisé d’agiter, de former de nouveaux attroupemens.
La foible ressource de la prorogation du deuxième vingtième ne suffisant pas aux besoins de l’état, il fut décidé que le roi viendroit de nouveau à Paris, faire energistrer, en sa présence, un emprunt. L’embarras du gouvernement enhardit les factieux: il se tint des assemblées nocturnes au Palais Royal; tout étoit déjà prévu. M. de Lamoignon, élevé depuis peu à la place de garde-des-sceaux, s’entendit demander, en entrant dans le parquet, si l’enregistrement se feroit sans prendre les voix: Eh! sans doute, répond le ministre; est-ce que vous voulez que le roi ne soit qu’un conseiller au parlement? M. de Lamoignon développa cette idée pendant la cérémonie de l’enregistrement, et rappella que la France étoit une monarchie, et non. une aristocratie. C’est la première fois que ce funeste mot, qui a produit tant de crimes, a été prononcé.
Au moment ou l’on procédoit à l’enregistrement, M. le duc d’Orléans demande au roi, si c’est un lit-de-justice, ou une séance royale, que sa majesté entend tenir; et de suite, il dépose cette protestation: «Je supplie votre majesté de permettre que je dépose à ses pieds, et dans le sein de la cour, la déclaration, que je regarde cet enregistrement comme illégal, et qu’il seroit nécessaire, pour la décharge des personnes qui sont censées y avoir délibéré, d’y ajouter, que c’est par exprès commandement du roi».
Cette déclaration fut le signal de la scission dont les suites ont été si orageuses le prince et deux conseillers, MM. Fréteau et Sabathier furent exilés. Ce triple acte de rigueur remplit la France de troubles, les parlemens renouvelèrent cette coalition dont ils avoient donné l’exemple pendant la minorité de Louis XIV; et ils s’armèrent contre les plans de la cour, d’une défiance qu’il ne fut plus posssible de vaincre. Les calvinistes profitèrent de l’orage: la religion du roi fut surprise; ils obtinrent l’enregistrement de cet édit, qui n’étoit que le prélude des prétentions qu’ils avoient encore à faire.
La fermentation n’étoit pas moins grande dans les provinces que dans la capitale. Les remontrances des cours souveraines se multiplioient, et répandoient les premiers rayons de cette lumière dont on a tant abusé. A Toulouse, M. de Castellan, avocat-général, fut également frappé d’une lettre-de-cachet; et sa compagnie rendit un arrêt entièrement dirigé, et contre ces sortes d’ordres, et contre ceux qui les mettent à exécution. Le procureur-général, M. de Ressegnier, fut soupçonné d’être dévoué à la cour: le peuple s’atroupa autour de son hôtel; des gens promenèrent son effigie par les rues, et allèrent ensuite la brûler sur une place publique: ce fut la première des scènes de ce genre, qui se sont depuis si fort multipliées.
A Paris, les chambres s’assemblèrent pour prendre en considération ce qui s’étoit passé dans la séance royale: six pairs laïcs se trouvèrent à cette assemblée; M. d’Esprémesnil y rédigea des remontrances, qui furent ensuite portées au roi par trois présidens. Quelques jours après, et sur le soir, le parlement fut averti d’envoyer le lendemain, à Versailles, une grande députation. Les princes et les pairs recurent en même-tems une lettre qui leur marquoit de s’y trouver avec les députés du parlement; et M. le duc d’Orléans coucha au Palais Royal. Le lendemain, tous les princes se trouvèrent au lever du roi: M. le duc d’Orléans fut seul admis dans le cabinet du monarque; et ce ne fut qu’après un quart-d’heure d’entretien particulier entre sa majesté et ce prince, que la députation entra. Le roi la reçut en bottes et en habit de chasse, environné de tous ses ministres et de tous les princes de son sang; il lut lui-même sa réponse, qui consistoit à annoncer que les motifs et les ordres qui avoient éloigné de Paris M. le duc d’Orléans, ne subsistoient plus.
Les chambres s’assemblent de nouveau à Paris: les princes et les pairs se trouvent à cette assemblée; on y arrête de complimenter M. le duc d’Orléans sur son retour. Dans une seconde assemblée, qui avoit toujours pour objet des remontrances sur la séance royale, il se trouva onze pairs, et pas un seul prince.
Vers ce tems, les commandans et intendan des provinces reçurent ordre de se rendre dans les villes qui étoient siége d’un parlement. Il se répandit aussi que le garde des sceaux refusoit l’agrément d’acquérir des charges dans les cours souveraines, à ceux qui le lui demandoient; de-là la crainte d’un bouleversement général dans l’ordre de la magistrature. A Versailles, il se tenoit, presque tous les jours, un comité des ministres chez le roi, avant le lever de sa majesté. A Paris, le parlement s’assembloit de nouveau; la foule accouroit au palais; la fermentation recevoit un aliment journalier. Dans une de ces assemblées, où se trouvèrent neuf pairs, un jeune conseiller des enquêtes y dénonça des abus qu’il prétendoit se commettre dans la perception des impôts: M. d’Eprémesnil, de son côté, y dénonça line lettre-de-cachet décernée contre un écrivain obscur; et comme ces dénonciations tendoient à rendre l’administration odieuse, elles étoient reçues avec avidité par ceux qui avoient intérêt à accroître les désordres.
La cour coutinuoit à s’envelopper d’un voile mystérieux: un conseiller d’état et un Me des requêtes furent envoyés dans chaque ville où il y avoit une cour souveraine de judicature; et en partant, ils furent informés, verbalement, qu’ils recevroient les ordres du roi, quand il en seroit tems, et que l’intention de sa majesté étoit, que sa volonté fut exécutée littéralement, sans interprétation, ni modification.
Les magistrats, à la vue de l’orage qui s’approchoit, affectoient une sécurité qu’ils n’avoient peut-être pas. Les ministres, de leur côté, dissimuloient. Quelqu’un ayant demandé au garde-des-sceaux ce qu’il falloit penser de l’opinion où étoit le public, qu’il alloit se faire une révolution importante, ce ministre répondit, qu’on s’inquiétoit pour très-peu de choses; et ajouta: Ce sera la montagne qui enfante la souris.
Il se faisoit cependant un travail mystérieux à l’imprimerie royale; des gardes en défendoient les portes: personne ne pouvoit y entrer, et aucun ouvrier n’avoit la liberté d’en sortir; mais M. d’Eprémesnil eut le secret de ces ténébreuses opérations: une épreuve du nouveau code que préparoient les ministres, fut mise dans une boule de terre-glaise, et jetée par une fenêtre. Aussi-tôt les chambres s’assemblèrent; et comme les délibérations qui furent prises dans cette séance, accrurent l’inquiétude, déja bien grande, et donnèrent l’alarme à tout le royaume, je dois consigner ici les principaux détails de cette mémorable assemblée.
Neuf pairs s’y trouvèrent, savoir: MM. de la Rochefoucault, d’Uzès, de Praslin, de Charost, de Fitz-James, de Piney, de Gêvres, d’Aumont et de Villars-Brancas. Un conseiller dénonça l’état actuel du royaume, le danger qui paroissoit menacer la constitution françoise et la magistrature, et pria le président de mettre en délibération ce qu’il convenoit de faire dans des circonstances aussi alarmantes.
Lavis le plus général fut de nommer des commissaires, qui se retireroient à l’instant dans la chambre de Saint-Louis, pour y rédiger un arrêté convenable à la position où l’on se trouvoit, et que, pendant ce tems-là, les chambres resteraient assemblées; mais un magistrat, qui avoit déjà rédigé lui-même un modèle d’arrêté, observa, lorsque son tour d’opiner fut venu, la nécessité où se trouvoit le parlement de prendre des mesures qu’il pouvoit être dangereux de différer, même de quelques heures, pour prévenir les événemens et leurs suites: il essaya de prouver que les auteurs de ces projets désastreux ne pouvoient fonder leur réussite que sur la désunion qu’ils se flattoient de voir régner, soit entre les différentes cours souveraines du royaume, soit entre les différons membres d’une même cour; qu’il étoit donc essentiel de prendre un arrêté qui, en établissant les principes fondamentaux de la constitution, engageât en même-tems tous et chacun des membres de la compagnie à les maintenir.
En conséquence il fut fait lecture du projet d’arrêté, et le conseiller le soumit, si on le jugeoit à propos, à l’examen des commissaires qui seraient nommés sur l’heure. Cet arrêté ayant d’abord été adopté par acclamation, il fut observé par plusieurs que, dans une matière aussi importante, il étoit nécessaire que les voix fussent recueillies dans la forme la plus rigoureuse. Les suffrages ayant donc été recueillis, l’unanimité de92, membres ayant voix, fut pour adopter l’arrêté conçu en ces ternies: il est important qu’il soit déposé dans cette histoire de la révolution, comme un monument des principes du parlement, et comme une des causes qui, en voulant préserver le royaume d’un bouleversement, en a cependant, en se combinant avec d’autres causes, hâté la chute, par la facilité qu’il a donnée aux factieux d’aggraver les désordres.
«La cour, justement alarmée des événemens funestes dont une notoriété trop constante paraît menacer la constitution de l’état et la magistrature;
«Considérant que les motifs qui portent les ministres à vouloir anéantir les lois et les magistrats, sont la résistance inébranlable que ceux-ci ont mise à s’opposer à deux impôts désastreux; la demande constante qu’ils n’ont cessé de faire des états-généraux, avant tout impôt nouveau; les projets que peuvent avoir ces ministres de libérer l’état, sans les convoquer, et en se servant d’un moyen auquel ils prévoyent bien que les cours souveraines s’oppeseront constamment;»
«Desirant ladite cour, avant tous événemens, poser les principes d’une manière précise;»
«Déclare que la France est une monarchie dans laquelle le roi gouverne par des lois fixes et établies; qu’au nombre de ces lois, il en est de fondamentales: celles qui assurent la couronne à la maison régnante et aux descendans d’icelle, de mâles en mâles, par ordre de primogéniture; celle qui conserve aux états-généraux seuls, convoqués légalement, le droit d’octroyer les impôts; celle qui assure l’inamovibilité des offices de magistrature; celles qui maintiennent la liberté individuelle et la propriété des citoyens, etc. etc.;»
«Déclare en outre ladite cour, que, dans le cas où, subjuguée par la force, elle se trouveroit dans l’impossibilité de veiller par elle-même aux principes ci-dessus établis, elle dépose dès-à-présent ce dépôt entre les mains du roi lui-même, des princes de son auguste maison, des pairs du royaume, des états-généraux et de tout le royaume;»
«Déclare qu’elle n’entend prendre aucune part à tout ce qui pourroit être tenté contre ces principes, et que dans le cas où l’on prétendroit établir un corps quelconque pour représenter la cour des pairs, aucun membre de ladite cour ne peut, ni n’entend y prendre séance, et n’entend reconnnoître pour telle que celle qui existe».
Tel a été le dernier cri du parlement. Que ne l’a-t-il renouvelé dans ces derniers tems! Il se fut enseveli avec gloire sous les débris de la monarchie. Ce cri, qui devoit rallier autour de lui tous les citoyens amis de leur patrie, rallia aussi tous ceux qui projetoient de grands désordres, et le vaisseau public recevant des mouvemens contraires, perdit de vue le port, et ne fit plus qu’errer sur une mer orageuse.
Ce dernier cri du parlement fut immédiatement suivi du dernier effort de l’autorité royale; depuis elle n’a fait que déchoir, et chaque nouvelle convulsion qu’a reçu le royaume, a hâté le honteux avilissement où nous la voyons aujourd’hui réduite.
Le lendemain donc du jour où les membres du parlement, forts du témoignage de leur conscience, et se croyant forts aussi de l’opinion publique, firent cette courageuse démarche, un officier de la prévôté, accompagné de quatre fusiliers, se présenta devant l’hôtel de M. d’Eprémesnil. La même chose eût lieu devant l’hôtel de M. Goislard de Monsabert. On n’ouvrit pas la porte, et les officiers ne firent aucune violence pour en exiger l’ouverture; ils se contentèrent de rester en-dehors avec leur monde. Ainsi se passa la nuit. Sur les cinq heures du matin, une voiture sortit de l’hôtel de M. d’Eprémesnil, allant au grand galop; elle fut arrêtée au bout de la rue; il se trouva dedans le fils de ce magistrat, et son précepteur. On les laissa librement continuer leur route. Pendant ce tems-là, M. d’Eprémesnil escalade les murs de son jardin, et, par des rues détournées, se rend au palais.
Les chambres s’étant incontinent assemblées, et inforemées que M. Goislard de Monsabert étoit gardé et retenu chez lui, arrêtent que tous les membres du parlement se rendront à pied dans sa maison, l’en retireront, et le conduiront avec eux au palais. Au moment où les magistrats alloient partir, M. de Monsabert arrive; comme M. d’Eprémesnil, il s’étoit évadé de chez lui.
Les chambres ayant entendu le récit de MM. d’Eprémesnil et de Monsabert, on écrivit une letre circulaire à tous les magistrats absens, ainsi qu’à tous les pairs, pour les inviter à se rendre au palais. M. l’archevêque de Paris s’y rendit en droiture en arrivant de S. Denis, où il avoit célébré un service pour le repos de l’ame de Louis XV. On vit aussi, peu après le départ des lettres, arriver M. de Clermont-Tonnerre, évêque-comte de Châlons, M. le duc de Luynes, qu’on fut obligé de porter jusques dans la grand’chambre, à cause d’une incommodité très-sésérieuse que ce seigneur avoit à une jambe. A mesure que les pairs arrivoient, une foule incroyable alloit au devant d’eux, et les accompagnoit jusqu’au palais avec de grandes acclamations. L’agitation étoit extrême, et l’on croyoit toucher au moment d’une épouvantable explosion.
Dans cette orageuse matinée, les chambres prirent l’arrêté suivant:
«La cour délibérant sur le récit fait par MM. Duval et Goislard, des mesures prises la nuit derrière pour les enlever de leur maison;
«Considérant que les ministres, loin d’être ramenés aux principes de la monarchie, par les démarches de la cour, toujours légales et toujours respectueuses envers le roi, ne s’occupant, au contraire, qu’a déployer toutes les ressources du despotisme, qu’ils s’efforcent de substituer aux lois;
» Que les ministres viennent encore d’attenter à la liberté de deux magistrats de la cour, dont tout le crime est d’avoir uni leur zèle à celui de leur compagnie, pour défendre les lois les plus sacrées de la nation;
«Considérant en outre que les ordres particuliers qui violent l’asyle des citoyens, les mettent dans l’impuissance de recourir aux lois, et ne tendent pas à remettre, sans délai, les personnes arrêtées entre les mains des juges compétens, n’obligent pas légalement les citoyens;
» A mis et met MM. Duval, Goislard, et tous autres magistrats et citoyens, sous la sauve-garde du roi et des lois;
» Et cependant a arrêté, que M. le premier président et quatre de MM. les conseillers, se transporteroient sur le champ à Versailles, à l’effet de représentet au roi l’excès des malheurs qui menacent la nation, et le supplier d’écouter dans sa sagesse d’autres conseils que ceux qui sont prêts d’entraîner l’autorité légitime et la liberté publique dans un abîme, dont il deviendrait peut-être impossible au zèle des magistrats de les tirer;
» A arrêté en outre, que la cour attendra, sans déplacer, le retour de M. le premier président et des députés de la cour; et qu’expédition en forme du préent arrêté sera délivrée à chacun de MM. Duval et Goislard».
Les députés furent MM. d’Ormesson, de Saron, Lefebvre d’Ammecourt, Robert de Saint-Vincent, Amelot et Barbier d’Ingreville: ils arrivèrent à Versailles vers les sept heures du soir; ils y apprirent que le roi étoit à Rambouillet, et qu’ils ne pourroient lui parler qu’à son retour. Le roi revenu, ils se rendirent chez le garde des sceaux; on leur dit qu’il étoit chez sa majesté: ils allèrent chez le principal ministre; on leur dit qu’il étoit aussi chez le roi. Le prélat-ministre étant informé de leur arrivée, leur lit savoir qu’il reviendroit bientôt; il revint, en effet, au bout de trois quarts-d’heures, s’entretint quelque tems avec eux, et leur dit que le garde des sceaux leur rapporteroit la réponse du roi. A dix heures du soir, il se rendirent chez le garde des sceaux, qui leur dit qu’il attendoit lui-même les intentions du roi. A minuit, enfin, la réponse de S.M. arriva: elle portoit, que S.M. ne recevroit pas les députés de son parlement, attendu qu’elle n’avoit pas été prévenue en la forme ordinaire.
A deux heures du matin, le régiment des Gardes-Françoises et celui des Gardes-Suisses investissent le palais, entrent dans les cours, pénètrent dans les salles. Quelques soldats étoient armés de massues et de haches. Dès qu’on se présente aux portes de la grand’chambre et du parquet, elles sont ouvertes sans aucune difficulté: un détachement de grenadiers se rend maître de l’intérieur de la grand’chambre, et un autre détachement, de l’intérieur du parquet; l’officier qui commande le premier, signifie à tous les membres de l’assemblée qu’ils sont prisonniers d’état. Dès cet instant, en effet, il ne leur est plus permis de communiquer avec qui que ce soit du dehors. Personne ne peut plus entrer au palais, ni en sortir; et lorsqu’un magistrat, soit conseiller, soit président, soit même duc, passe dans une piéce voisine, pour satisfaire quelque besoin, il est accompagné de deux fusiliers. Le duc de Mortemart se présente sur les six heures du matin, pour prendre place dans l’assemblée; mais on l’arrête dans la cour du palais, et il ne peut aller au-delà. Peu après, M. Séguier, qui avoit été obligé, la veille, de se retirer chez lui, se présente à son tour, et est refusé comme les autres. Au moment où les soldats entroient dans la grand’chambre, M. Titon de Villotran fut surpris d’un accès de goutte, dont la douleur lui parut si insupportable, qu’il demanda d’être transporté chez lui. L’officier qui commandoit, lui répondit, que l’ordre dont il étoit porteur, n’exceptoit personne.
Sur les onze heures du matin, M. le marquis d’Agoult se présenta au procureur-général, et demanda à être introduit dans la grand’chambre. M. Joly de Fleury, fondant en larmes, l’y conduisit. Le marquis d’Agoult y étant entré, demanda qu’on lui livrât MM. d’Eprémesnils et de Monsaberts: cc Toute la cour, s’écrie un jeune conseiller, est composée de d’Eprémesnils et de Monsaberts». Tous les autres membres de l’assemblée gardèrent un profond silence. Le marquis d’Agoult se retira; il rentra quelque tems après, et, par trois fois, demanda les deux conseillers; on ne lui répondit rien: il sortit de nouveau, et rentra presqu’aussi-tôt avec un officier de robe-courte, à qui il ordonna, de la part du roi, de lui montrer les deux magistrats. Cet officier, appelé Archier, répondit qu’il ne les voyoit pas. Alors MM. d’Eprémesnil et de Monsabert se firent connoître. Le marquis d’Agoult ordonna au premier de le suivre, et dit au second qu’il viendroit le chercher sous une demi-heure; ce qui eut lieu, en effet. M. d’Eprémesnil fut conduit aux isles Sainte-Marguerite, et son collégue à Pierre-Encise.
Dans l’après-midi, il fut ordonné à tous les membres de l’assemblée de se retirer. Ils se retirèrent, en effet, en présence des troupes, et en robe. Les officiers des Gardes-Françoises fermèrent les portes, et en gardèrent les clefs.
Telle fut cette scène, qui fut depuis surnommée le siége du palais, où l’autorité des ministres vint frapper une des colonnes de l’état. Ces deux colosses, en se heurtant, imprimèrent un frémissement à toute la masse du corps politique; et les parlemens, dans ce combat, invoquoient l’appui d’une autre puissance qui étoit encore à naître, et qui, dès qu’elle a paru, a brisé l’un et l’autre colosse.
CHAPITRE IV.
Table des matières
Lit de justice; rétablissement de la cour plénière; oppositions des cours souveraines et des pairs; fermentation dans quelques provinces; première séance de la cour plénière; coalition des gentils-hommes bretons; insurrection en Bretagne; mouvemens dans les provinces.
Mai, Juin, Juillet1788.
LE surlendemain de la scène que je viens de décrire, et dès les cinq heures du matin, le parlement, suivant l’ordre qu’il en avoit reçu, se rendit à Versailles où le roi tint un lit de justice, qui, si les choses ne changent, sera la dernière cérémonie de ce genre.
Après un discours de S.M., du garde-des-sceaux, et du premier président, qui renouvella les protestations de sa compagnie, il fut lu un édit qui augmentoit la compétence des présidiaux jusqu’à4,000liv., et établissoit dans le ressort du parlement, onze grands bailliages, qui auroient jugé définitivement jusqu’à concurrence de20,000liv. Cet édit fut enregistré suivant la forme ordinaire des lits-de-justice. Personne ne réclama, à l’exception du duc de Charost, qui chargea le garde-des-sceaux de faire part au roi de son adhésion aux protestations et aux arrêtés du parlement, auxquels il dit avoir regret de n’avoir pas assisté.
Le second édit étoit relatif à la suppression de toutes les chambres du trésor et du domaine, des élections, des bureaux de finances, eaux et forêts, greniers à sel et autres petites jurisdictions, à une partie desquelles cependant le roi laissoit la police de leur jurisdiction.
Le troisième édit, relatif au code criminel, supprimoit l’usage de la selette et de la question, déja défendues par une déclaration antécédente, et accordoit un mois de retard après la lecture d’un jugement à mort.
Le quatrième édit portoit suppression de la seconde et troisième chambre des enquêtes du parlement, et de la chambre des requêtes. L’édit réduisoit le parlement à67conseillers, pris de suite parmi les anciens; ils auroient formé la grand’chambre, laquelle auroit été composée de36conseillers, et d’une seule chambre des enquêtes; celle-ci auroit eu31membres. Les présidens à mortier auroient servi alternativement a ces deux chambres, ainsi qu’à la Tournelle. A l’égard des présidens des enquêtes et requêtes, ils étoient joints à la grand’chambre comme surnuméraires.
Le cinquième édit étoit intitulé: rétablissement de la cour plénière. Elle eût été composée du roi, du chancelier, et en son absence, du garde-des-sceaux, des présidens de la grand’chambre du parlement de Paris, des princes du sang, du grand aumônier et des autres grands officiers de la couronne, des pairs, de deux archevêques, deux évêques, deux maréchaux de France, deux commandans de province, deux lieutenans-généraux, et en outre de quatre personnes qualifiées, d’un certain nombre de conseillers d’état et de maîtres de requêtes, d’un député de chaque province; et quand un grand nombre de magistrats se seroit trouve absent, ils eussent été remplacés par des magistrats du conseil.
Le sixième et dernier édit contenoit, après un préambule succint, une suspension totale du parlement de Paris, jusqu’à ce que les grands bailliages et autres établissemens portés dans les précédens édits, eussent eu leur entière exécution.
Les gens du roi, après chaque édit, conclurent à s’en rapporter à la sagesse de S.M. Mais, après ce dernier, ils conclurent que, pour le bien public, S.M. le retirât.
Cette séance se termina par un discours très-court du roi, qui ordonna aux membres de la nouvelle grand’chambre de rester, et aux autres, de se retirer.
Il fut fait défense au parlement de Paris, de s’assembler, ni délibérer sur aucune affaire particulière eu publique. La nouvelle grand’chambre retirée fit parvenir au roi la lettre suivante.
SIRE,
«Vos fidèles magistrats, consternes des innovations destructives de la constitution de la monarchie, dont on essayeroit envain de les rendre participans, supplient votre majesté de leur permettre de lui déclarer l’impossibilité absolue où ils sont d’accepter aucune des fonctions qui leur sont attribuées par les édits dont ils viennent d’entendre la lecture. C’est le zèle le plus pur qui dicte à vos magistrats, la déclaration qu’ils viennent déposer aux pieds du trône.» Cette lettre fut signée de tous les magistrats conservés.
La chambre des comptes et la cour des aides se rendirent aussi à Versailles, et reçurent l’ordre de leur suspension. Monsieur le signifia à la première, et M. le comte d’Artois à la seconde.
Pendant que ces choses se passoient à Versailles, le palais à Paris étoit encore une fois investi. Les troupes s’emparèrent des cours, des salles, et des portes de tous les tribunaux. Le duc de Brissac, gouverneur de Paris, et M. de la Porte, maître des requêtes, vinrent notifier à la cour des monnoies, l’ordre de suspension donné aux autres cours souveraines.
Tous les corps étoient ébranlés, tous les esprits s’agitoient. Le roi, avant de tenir son lit-de-justice, avoit mandé les pairs, et leur avoit dit qu’il comptoit sur eux pour l’établissement de la cour plénière. Avant de se rendre aux ordres du roi, et après les avoir reçus, les pairs se réunirent chez le maréchal duc de Duras. Il en manqua plusieurs; l’ un d’eux ouvrit l’avis de s’adresser à Monsieur, pour obtenir la permission de s’assembler et de délibérer en corps. Cet avis fut rejetté sur l’observation que, si la demande étoit refusée, ce seroit un obstacle de plus a la convocation desirée, et par la-même à l’exécution de ce qu’on voudroit entreprendre. L’opinion du plus grand nombre fut alors pour une protestation, que onze pairs signèrent aussi-tôt. Mais le jeune évêque comte de Châlons, lorsque son tour de parler lut venu, représenta qu’une telle protestation déplairoit infailliblement au roi, puisque n’étant pas le fruit d’une délibération générale, elle ne pourroit, être regardée comme l’expression du vœu général des pairs, et qu’elle auroit l’air au contraire d’avoir été dictée par un intérêt particulier. Le prélat représenta en outre que la cour plénière ne devant tenir sa première séance que dans quelques mois, on avoit tout le tems de se décider à une résolution définitive, et qu’avant de s’y arrêter, il convenoit de savoir, Io si la grand’chambre persisteroit dans sa protestation; 2o. quelle seroit la conduite des autres parlemens; 3o. Si l’organisation de la cour plénière attentoit aux droits de la pairie.
Cet avis sage prévalut: quatorze pairs revinrent de leur première opinion; six seulement persistèrent dans l’avis qu’avoit combattu M. l’évêque de Châlons, et écrivirent, chacun en particulier, une lettre au roi, contenant leur protestation individuelle. Ces six pairs furent les ducs de Fitz-James, d’Uzès, de Piney, d’Aumont, de Praslin, de la Rochefoucault.
Les ministres passoient à Versailles leur tems en négociations avec les magistrats conservés; ceux-ci se montrèrent inflexibles, et ceux-là n’en tentoient pas moins tous les moyens qui étoient en leur pouvoir, pour arriver au bout de la carrière qu’ils s’étoient ouverte. Les troupes ne désemparoient point du palais; l’opération qui s’étoit faite à Versailles, avoit eu lieu dans toutes les provinces, et par-tout la résistance étoit la même. A Besançon, les écoliers se soulevèrent; à Toulouse, les rues furent dépavées; et le comte de Périgord, qui ne se croyoit pas en état de contenir les mutins, avec le seul régiment qui étoit à ses ordres, demanda à la cour un renfort. A Rouen, les membres du parlement firent une protestation solemnelle, et s’engagèrent, sous la foi de l’honneur et du serment, à y persister toujours. A Rennes, les magistrats firent siéger parmi eux soixante gentilshommes.
Autant la résistance étoit forte, autant les efforts des ministres étoient opiniâtres, et, sans considérer que l’autorité royale s’affoiblissoit par tous ces chocs, ils firent tenir au roi cette séance qui fut appelée la première séance de la cour plénière, et qui fut aussi la dernière; elle ne dura qu’autant de tems qu’il en fallut au roi pour prononcer le discours suivant:
«Messieurs, vous avez entendu mes volontés; je vous ai rassemblés pour vous les confirmer. Je persiste toujours dans l’exécution d’un plan qui a pour but l’ordre général de mon royaume et le bonheur de mes peuples: je compte sur votre zèle et votre fidélité à mon service; lorsque j’aurai déterminé les personnes qui composeront avec vous ma cour plénière, je vous réunirai même avant le tems ordinaire de vos séances, si le bien de mon service et la nécessité des circonstances l’exigent».
Avant de se rendre à cette séance, les magistrats conservés avoient fait la protestation suivante:
«Nous soussignés, magistrats du parlement, retenus par ordre du roi dans la ville de Versailles, déclarons unanimement que, par suite de l’obéissance purement passive qui nous a conduits au lit-de-justice, nous nous rendons aujourd’hui à la séance à laquelle le roi nous ordonne d’assister, par de nouveaux ordres adressés à chacun de nous.
«Déclarons que nous n’entendons prendre aucune part à ce qui pourra se passer à ladite séance, et que de notre assistance, aucune sorte de consentement ou d’acquittement ne sera donné à la fonction de la cour plénière, dont notre serment, notre devoir et notre fidélité au service du roi, ne nous permettent pas d’être membres.
«Sera la présente déclaration remise entre les mains de M. le principal ministre, pour être à jamais le garant de nos sentimens, et la règle de notre conduite. Et sera M. le principal ministre prié de la remettre entre les mains du roi, avant la séance de cejourd’hui, nous reservant de renouveller ladite déclaration, dans toutes les occasions et autres formes qui seront les plus propres à lui donner l’authenticité et la publicité nécessaires».
Revenus de la séance, les mêmes magistrats firent cette autre protestation.
«Nous soussignés présidens à mortier, conseillers d’honneur, conseillers, greffier en chef du parlement de Paris, toujours unis à nos confrères illégalement supprimés, et contre toutes les lois du royaume, déclarons unanimement ne point nous désister de l’antique et légale formation du parlement, composé des princes du sang royal, des pairs de France, de l’universalité de tous ceux qui ont été revêtus d’offices inamovibles dans ladite cour.
«Déclarons ne pouvoir jamais exercer aucune des nouvelles fonctions qui nous sont attribuées;
«Déclarons que nous persisterons jusqu’à notre dernier soupir, dans les arrêtés précédemment pris par ladite cour, et dans les principes y contenus.
«Et afin que la présente déclaration soit ferme et stable a jamais, et connue de tous nos concitoyens, et dans l’impossibilité où nous sommes de la consigner dans le greffe du parlement, nous autorisons celui d’entre nous, qui sera porteur de la présente, de la déposer entre les mains de tel officier public qu’il jugera convenable, et d’en faire délivrer autant d’expéditions qu’il croira nécessaires».
Que pensera cependant la postérité? Quel jugement portera-t-elle, en contemplant, d’une part, tant de courage, lorsque la constitution n’étoit que menacée, et de l’autre, tant de résignation, lorsque les bases de l’autel et du trône ont été arrachées avec fureur et que les débris en ont été dispersés avec audace?,
Le collége des pairs marchoit avec plus de circonspection: six d’entreux seulement adressèrent au roi une lettre, conçue en ces termes:
SIRE,
«Je suis pénétré de douleur de la subversion presqu’entière que l’on tente d’opérer dans votre royaume. Je me ferai toujours un devoir de donner à tous vos sujets des exemples de respect et de soumission; mais ma conscience et la fidélité que je dois à V.M. ne me permettent pas de remplir les fonctions que les nouveaux édits attribuent à la pairie. Je prends la liberté de déposer aux pieds du trône la déclaration qu’exige mon honneur, et qui m’est dictée par le zèle le plus pur pour les intérêts de V.M., inséparables de ceux de la nation».
Le roi renvoya à chacun des six pairs sa lettre, avec la réponse suivante:
«Mon cousin, pour ne pas vous marquer trop de déplaisir de la lettre que vous m’avez écrite, je vous la renvoie: je veux bien ne l’attribuer qu’à un premier mouvement, et je vous prie d’y réfléchir sérieusement. Sur ce, etc.».
Après la réception de cette réponse, trois des six pairs se désistèrent de leur adhésion à la protestation du parlement.
Les officiers du châtelet visitèrent les magistrats de cette compagnie, et donnèrent des assurances d’une fermeté inébranlable à ne se prêter en aucune manière à l’exécution du nouveau plan: ils tinrent parole; ils refusèrent tout enregistrement.
Il n’y eut pas jusqu’au bureau de législation, institué pour s’occuper d’une réforme de la jurisprudence criminelle, et dont M. Target étoit un des membres, qui ne fit parvenir au garde des sceaux une lettre, par laquelle ils le prioient de permettre qu’ils suspendissent te travail qui leur avoit été confié, jusqu’à ce que le parlement eût repris ses fonctions accoutumées, et obtenu l’assurance que ses réclamations seroient exaucées, et qu’il ne seroit rien innové dans l’administration de la justice.
Ce fut sur-tout en Bretagne que la fermentation prit un caractère plus alarmant: les gentilshommes de cette province envoyèrent au roi des députés, auxquels il fit cette réponse:
«Je ne retirerai point mes édits, la loi étant générale pour tout le royaume. S’il s’y trouve des changemens contraires aux droits, franchises et libertés de la province, je recevrai les représentations des états, et j’aurai égard à celles qui seront fondées. S’il est constate que le nombre de48juges n’est pas suffisant, on pourra l’augmenter».
«Tout impôt nouveau qui sera enregistré par la cour plénière, ne pourra être levé en Bretagne, sans le consentement préalable des états, et sera enregistré au préalable. Toute loi particulière sera enregistrée au parlement, comme par le passé».
La noblesse de la province, dont celte réponse n’avoit apparemment pas calmé les inquiétudes, prit l’arrêté suivant;
«Nous, soussignés, membres de la noblesse de Bretagne, déclarons infâmes ceux qui pourroient accepter quelques places, soit dans l’administration nouvelle de la justice, soit dans l’administration des états, qui ne seraient pas avouées par les lois constitutionnelles de la province. Et ont tous unanimement signé».
Cette protestation fut portée au comte de Thyard, qui commandoit dans la province, par des députés, qui lui tinrent ce discours:
«Nous vous remettons la protestation que le procureur-général-syndic des états de Bretagne a déposée au parlement: elle exprime le vœu de la noblesse. Nous ne doutons pas que si S.M. en étoit instruite, elle ne retirât les ordres rigoureux que les ennemis de sa gloire et de la nation ont osé lui surprendre, et qu’un vrai serviteur du roi ne saurait exécuter».
De ces écrits, on vint aux voies de fait : trois officiels pavèrent de leur vie, leur soumission aux ordres dont ils étoient chargés. Un régiment de cavalerie s’étant présenté devant une ville, les portes lui en furent fermées; officiers et soldats furent obligés de se loger dans des couvens. Quinze gentilshommes provoquèrent et appelèrent en duel autant d’officiers. Le comte de Thyard ayant demandé les principaux de la noblesse, épuisa toutes les voies de conciliation pour les engager à se désister de leur opposition. N’y pouvant parvenir, il ajouta: «Je suis autorisé a vous dire que ceux d’entre vous qui refuseront de souscrire au nouveau plan que le gouvernement a adopte pour l’administration de la justice, n’auront plus aucun bienfait à espérer de S.M., ni pour eux-memes, ni pour leurs enfans.–Nous avons prévu, répondirent ces gentilshommes, cette déclaration et nous l’avons prévenue: ceux d’entre nous qui ont des enfans ou des parens au service de S.M. leur ont écrit de rentrer incessamment dans la province».
Il ne fallut pas moins enfin qu’une armée de quatorze nulle hommes, commandée par M. de Vaux, pour dissiper toutes les assemblées qu’on tenoit dans différentes villes de cette province. Mais il est à remarquer qu’au milieu des troubles qui l’agitoient, le peuple garda une parfaite neutralité.
La noblesse de Dauphiné ne mit pas autant d’ardeur dans son opposition; elle se contenta de demander, 1o. que les privilèges de la province fussent conservés; 2o. que ses anciens états fussent rétablis; 3o. que quatre membres de ces états fissent constamment partie de la cour plénière ; 4o. que, lorsque le parlement jugeroit un procès qui intéresseroit quelque membre de la noblesse, six gentilshommes, qui auroient voix délibérative, fussent appelés à prendre séance parmi les magistrats, pendant l’instruction et au jugement du procès, enfin, que le roi appelât auprès de sa personne quatre membres du parlement du Dauphiné, afin qu’ils pussent mettre sous les yeux de S.M. ce qu’ils croiraient voir de défectueux dans les nouvelles lois.
Toutes les cours souveraines de judicature exilées et suspendues de leurs fonctions, leurs tribunaux environnés de soldats, le sommeil de la justice, les mouvemens des troupes, qui se portoient dans les différentes villes, la résistance des corps, tout contribuoit, en entretenant une inquiétude universelle à accélérer la révolution. Le clergé seul, alors assemble a Paris, sembla quelque tems rester spectateur immobile de cette prodigieuse effervescence; mais le clergé aussi céda au torrent, il demanda que l’époque de la convocation des états-généraux fût accélérée.
Les ministres ne cédoient point; les édits portant suppression de divers offices dans les cours de parlemens, furent publiés, et quelques grands bailliages commencèrent leurs fonctions; mais la haine aussi contre les membres de l’administration, ne faisoit que s’accroître: les arrêts et arrêtés émanés des différentes compagnies de magistrature, lui servoient d’aliment, et elle fut portée au point qu’on osa placarder contre une des loges de la comédie italienne, cette menace: Les tyrans seront assassinés. Ce placard resta assez long-tems en place pour qu’une grande partie des spectateurs pût le lire. Dans d’autres placards affichés aux coins des rues, on annoncoit l’arrivée d’une armée de quarante mille hommes, si on ne rendoit a la capitale son parlement. Bien loin de se laisser intimider par ces menaces, les ministres firent enfermer à la Bastille douze gentilshommes bretons, députés, non par les états de leur province, mais par une assemblée particulière, et dont les instructions portoient en deux mots: Audience ou prison. Quelques personnes de la cour furent enveloppées dans la disgrace de ces gentilshommes, qui s’étoient fait un parti dans lequel étoit entré M. de Boisgelin, maître de la garde-robe du roi. Sa majesté en témoigna à celui-ci son mécontentement par une lettre, dont voici la teneur.
«La conduite que vous tenez depuis quinze jours M. de Boisgelin, étant contraire à mes intérêts, je vous écris celle-ci, pour que vous ayez à me rendre votre démission de la place de maître de la garde-robe, que vous tenez auprès de ma personne, et à ne paraître à la cour que lorsque vous en aurez obtenu ma permission»,
MM. de Chabot et de la Fayette furent privés de leurs pensions, et la duchesse de Praslin perdit sa place de dame du palais de la reine.
L’agitation alloit toujours croissant, et gagnoit toutes les classes de la societé. On eut, à cette époque, le premier exemple d’une insurrection dans un corps militaire. Les officiers du régiment de Bassigny firent un arrêté, par lequel ils déclarèrent qu’ils ne monteroient point la garde; ils le répandirent dans le public, et offrirent aux officiers des autres régimens de le signer: des ordres partirent à l’instant de la cour, qui cassèrent le régiment, et déclarèrent les officiers incapables de servir le roi. Les soldats furent incorporés dans d’autres corps.
A Paris et dans les provinces, le vœu général repoussoit les nouveaux édits, et hâtoit la convocation des états-généraux. Voici ce qu’on lisoit dans un écrit intitulé, Mémoire au roi pour la noblesse du Dauphiné: «descendant de S. Louise, successeur de Charles V et de Louis XII, héritier d’Henri IV, chef d’un grand royaume, vous n’avez intérêt qu’à son bonheur. Plein de bonté, de justice et de principes, vous ne voulez régner que par les lois; vous n’avez pas besoin, d’inspirer la crainte, et vous pouvez tout par l’amour: vous avez goûté le bonheur que donnent les acclamations d’une province: vos simples desirs seront toujours plus puissans sur notre cœur que les menaces. Enfin, nous sommes vos enfans, et vous n’avez qu’à paroître pour trouver dans toutes les ames, la confiance, le dévouement et le zèle qu’un père adoré recueille au milieu de sa tendre et respectueuse famille.» Sans doute elle eût toujours été tendre et respectueuse, si on ne l’eût égarée.
Dans un autre écrit qui parût vers le même tems, et qui avoit pour titre, Lettre au principal ministre, on lisoit: «le tems presse; environnez le roi de sa nation; qu’il se fie à elle; il en est encore aimé. Ne lui faites point perdre cet amour par un inutile et dangereux usage de ses soldats... Le roi a des droits, la nation a les siens. Portez-en la discussion importante au tribunal de la raison. Lassée d’obéir à des volontés, ne voyez-vous pas qu’enfin la nation françoise veut être gouvernée par des lois? Prenez confiance dans les lumières de ce siècle et l’intérêt de tous. Permettez d’écrire; c’est la seule barrière que vous puissiez opposer au danger des fausses opinions... L’habileté des ministres consiste à faire vouloir aux rois ce qui plaît aux peuples, et aux peuples ce qui plait aux rois»
Tel étoit l’esprit et le but de tous les ouvrages que faisoit éclore la crise du moment; les pamphlets se mêloient aux écrits plus sérieux; et lorsque le comte de Caraman arriva en Provence pour y faire exécuter les nouveaux édits, on répandit avec profusion ces vers, qui manifestoient l’aversion qu’ils inspiroient:
Riquet, un petit mot d’avis,
Parlement, Mistral et Durance,
Sont les trois fléaux de Provence:
Parlement ne veut pas d’édits;
Mistral au diable les emporte,
Et la durance offre son lit
A l’imprudent qui les apporte.
Cette aversion fut portée à l’excès dans le Béarn ; le peuple de Pau se transporta tout-à-coup chez le marquis de Lons, demanda à grands cris le rétablissement du parlement, et mit tant de chaleur dans cette demande, que les magistrats se virent foi cese remonter sur leurs siéges, et de reprendre leurs fonctions.
A Rennes, l’intendant ayant voulu faire afficher l’arrêt du conseil qui supprimoit les arrêtés, les protestations et les délibérations du parlement de cette province, le peuple se jetta sur les afficheurs, les précipita de leurs échelles, s’empara des exemplaires de l’arrêt du conseil, et alla les brûler devant la porte de l’intendance. L’intendant lui-même fut obligé de s’évader à franc étrier. S’il fut parti quelques heures plus tard, il eût été peut-être assassine.
A Grenoble, hommes et femmes prirent les couleurs des derniers dauphins; cocardes, cordonse canes et de montres, tout étoit mêlangé de bleu et ce jaune; les bourgeois prirent les armes; plus de trois cents gentilhommes tinrent une assemblée, dans laquelle ils jurerent sur leurs épées de défendre, jusqu’à la derniere goutte de leur sang, les privilèges de la province, et se promirent d’aller renouveller ce serment sur le tombeau du chevalier Bavard.
De tous les moyens qu’on employa pour décrier l’ouvrage des ministres, aucun peut-être n’eut plus de succès qu’une petite brochure qui avoit pour titre: Apologie de la cour plénière. L’auteur y mania avec une supériorité victorieuse, l’arme du ridicule, cette arme qui, en France, fait des blessures inguérissables à ceux qui en sont frappés.
La haine contre MM. de Brienne et de Lamoignon, fut portée au plus haut degré. Le baron de Breteuil, alors ministre de Paris, soit qu’il craignit d’y être enveloppé, soit qu’il désapprouvât réellement les ordres dont il étoit l’exécuteur, , donna sa démission, et elle fut acceptée. M. de Villedeuil fut porte à sa place par la protection de M. le comte d’Artois.
On eut recours aussi dès ce tems-là à une manœuvre que nous voyons renouveller aujourd’hui.
Les comédiens francois donnerent une représentation d’Athalie; elle fut tumultueuse: on releva avec des transports bruyans, tous les endroits de la piece qu’on croyoit pouvoir s’appliquer aux circonstances. Il seroit sur-tout difficile de se peindre le délire que produisit ce vers:
Eh! quoi, Mathan, d’un prêtre est-ce là le langage?
Livresse fut telle, qu’au sortir de la piece, on se précipitoit dans les boutiques des libraires, et on y achetoit les oeuvres de Racine, pour relire Athalie, pour en répéter les vers, comme si on ne les savoit pas par cœur.
Quoique le duc d’Orléans, depuis qu’il étoit revenu de son exil, ne parut prendre aucune part au mécontentement et à l’impatience qui se manifestoient sans effort comme sans déguisement, le public ne laissoit pas de le croire contraire aux opérations des ministres. On supposa que le maréchal de Stainville, avant de partir pour Rennes, où la cour l’envoyoit avec une armée destinée à y rétablir l’ordre, avoit eu, avec le prince, cette conversation: » Où allez-vous, lui faisoit-on demander par M. le duc d’Orléans?–A Rennes, répondoit M. le maréchal.–M. de Thyard revient donc? Non, monseigneur. A quoi donc la présence de M. de Thyard à Rennes sera-t-elle nécessaire, si vous y allez?–Monseigneur, M. de Thyard reste à Rennes pour le civil...–Oh! j’entends, faisoit-on repliquer au prince; M. de Thyard reste là-bas pour le civil, et vous, vous y allez pour l’incivil.
On supposoit que le maréchal n’acceptoit lui-même qu’à regret la mission dont il étoit chargé. Ses amis, disoit-on, lui ayant témoigné de la surprise de ce qu’il l’avoit acceptée, il leur répondit: » Je n’accepte pas, » j’obéis».
Des troupes s’approchoient de Paris, et l’on ne rencontroit sur les routes publiques que des députés et des courriers envoyés par les différentes provinces, à la cour.
CHAPITRE V.
Table des matières
Première promesse des états-généraux; retraite de M. de Brienne; massacre du Pont-Neuf; seconde élévation de M. Necker; retraite de M. de Lamoignon; carnage des rues de Grenelle et Mêlée; premières associations au Palais-Royal; mort du maréchal de Biron.
Août, Septembre, Octobre, Novembre1788.
ENFIN les ministres cédèrent; il parut un arrêt du conseil, qui promettoit les états-généraux pour le mois de mai suivant, et suspendoit le rétablissement de la cour plénière jusqu’à leur convocation; c’étoit céder à l’opinion tout ce qu’elle demandoit; mais on crut l’avoir plutôt arraché qu’obtenu.
Les ministres cependant, en faisant ce sacrifice à l’opinion, fixoient, par un second arrêt du conseil, l’époque du remboursement des charges de judicature supprimées. Il émana en même tems un troisiême arrêt du conseil, qui allarma toute la classe des rentiers, et donna lieu à des conjectures allarmantes sur l’état du trésor royal. Cet arrêt portoit que les rentes perpétuelles et viagères au-dessus de500l. seroient payées, trois huitièmes en billets du trésor royal, et cinq huitièmes en argent, et celles au-dessus de 1,200I., trois cinquièmes en argent, et deux cinquièmes en billets.
On profita de ce dernier arrêt pour exciter des troubles; on se précipita en foule a la caisse d’escompte; des soldats en gardèrent l’intérieur et les environs. La cour sembla s’allarmer de ces mouvemens; il parut un nouvel arrêt du conseil, qui autorisa le caissier de cette compagnie, à payer, jusqu’au premier janvier suivant, en bons effets et lettres-de-changes.
Le petit peuple aussi se trouva frappé d’une certaine terreur; le prix du pain augmenta; il se répandit des bruits fâcheux sur la rareté de cet aliment de première nécessité. Les précautions que prenoit la police, en assurant la tranquillité publique, ajoutoient à l’inquiétude. Les commissaires des quartiers ne devoient pas bouger de chez eux; les soldats avoient ordre de rester dans leurs casernes, et à la première réquisition d’un commissaire, il devoit lui être envoyé douze fusiliers, deux caporaux et un sergent. Tous les marchés étoient environnés de troupes.
Trois hommes destinés à jouer un rôle dans la révolution, commencèrent à occuper d’eux le public. MM. le comte de Mirabeau, Bergasse et l’abbé Fauchet, se déclarèrent contre les opérations les ministres; le premier, dans des écrits contre les compagnies de finance; le second, dans une éloquente apologie, qu’il publia pour un de ses cliens; et le troisième, dans un discours sur le couronnement de la Rosière de Surène.
L’indignation de la multitude se manifesta contre ceux qu’on croyoit tenir au parti des ministres. Les membres du grand-conseil, qui avoient enregistré l’édit qui leur attribuoit les causes du grand criminel, étoient hués et insultés en sortant de leurs séances: on se porta même à des violences contre quelques-uns d’entre eux.
L’orage grossissoit, la France entière étoit dans les convulsions: on crut rétablir le calme, en donnant au vaisseau public un autre pilote; le jour même de la fête du roi, M. de Brienne abandonna les rênes du gouvernement; il donna sa démission à quatre heures après-midi, et, dès le lendemain matin, M. Necker parut à Versailles. M. Lambert, contrôleur-général, donna également sa démission.
L’élévation de M. Necker, à la place de ministre d’état et de directeur-général des finances, changea en un instant la face de la capitale; les effets publics haussèrent: on n’entendoit de tout côté et on ne voyoit que des témoignages d’allégresse; chaque jour, à l’approche de la nuit, tous les quartiers retentissoient des cris, vive le roi! et du bruit des feux d’artifice; mais les désastres ternirent ces jours de fête. On brûla burlesquement, à la place dauphine, un fantôme représentant le prélat ex-ministre. Le lendemain, dans la crainte qu’on ne renouvellât l’indécente farce de la veille, la garde de Paris eut ordre de ne laisser entrer personne à la place dauphine: pour s’y opposer, elle se porta sur le Pont-Neuf; il s’y engagea entr’elle et le peuple, une sorte de combat; celui-ci laissa environ150hommes sur la place. Au nombre des blessés, se rencontra le marquis de Nesle, qui eût la tête frappée d’un coup de bayonnette. Comme il n’étoit pas naturel qu’un gentilhomme se trouvât en tel lieu et à une telle heure, on supposa que dès-lors il se mêloit dans les attroupemens, des hommes qui excitoient le peuple à la sédition.
Le soir du jour qui suivit cette scène, la foule se rassembla de nouveau; le guet fut maltraité; des pelottons de fantassins et de cavaliers furent désarmés; on brûla quelques guerites, entr’autres celles du Pont-Neuf, et les incendiés faisoient retentir l’air des cris, vive Henri IV, vive les gardes-françoises, vive les gardes-suisses. Mais le peuple fut par-tout repoussé et battu; la garde fut même obligée, en quelques endroits, de faire feu sur les mutins. Parmi ces mutins, ceux qui se montroient les plus ardens à exciter les désordres, ont reparu dans toutes les scènes séditieuses qui se sont reproduites jusqu’à ce jour. Paris, comme presque toutes les capitales, renferme dans son sein une multitude prodigieuse de bandits, toujours prêts à se vendre aux premiers factieux qui veulent les soudoyer. C’est cette classe d’hommes qui, vers le milieu du dernier règne, seconda les grossiers prestiges d’une secte fanatique, et c’est elle que, de nos jours, on a entraînée à tons les forfaits.
Ces premiers essais de sa force, ne firent qu’accroître son audace: chaque soir le tumulte recommençoit. Le lendemain du désastre qui eût lieu sur le Pont-Neuf, la populace tenta d’incendier la maison du commandant du guet, et de forcer la prison où l’on avoit enfermé quelques-uns des mutins arrêtés la veille; mais ces projets s’évanouirent à la vue des gardes-françoises et gardes-suisses, qui marchèrent en ordre de bataille contre les séditieux, et firent bonne contenance; car les instigateurs de ces troubles n’avoient point encore ébranlé la fidélité des troupes.
La révolution ministérielle, prélude d’une plus grande révolution, rehaussa les espérances des perturbateurs; mais elle ne rehaussa pas celles des parlemens, qui n’aimoient pas M. Necker, et qui avoient raison de ne pas aimer un homme dont les idées populaires étoient en effet redoutables. Ils surent d’ailleurs que M. de Brienne, en quittant le ministère et la cour, avoit fait un dernier effort pour rendre leur fidélité suspecte au roi. Il est certain que ses adieux au monarque, furent l’avis suivant, sinon en propres termes, du moins en substance: «Sire, gardez-vous bien de rappeler les parlemens, sous aucune condition, sinon la France n’est plus une monarchie».
Le plus grand nombre cependant regardoit comme un bienfait le rappel de M. Necker, et si ceux qui en avoient cette idée avantageuse, eussent été justes, ils eussent reconnu qu’ils étoient redevables de ce bienfait à la reine, qui, entraînée par son désir de contribuer à la félicité publique, eût la principale part à la seconde élévation de ce ministre. Le billet qui lui en apprit la première nouvelle étoit écrit de la propre main de la reine, et en se rendant à Versailles, il parut d’abord dans le cabinet de cette souveraine, qui avoit prévenu tous les esprits en sa faveur. Il s’entretint avec elle pendant près d’une heure, au bout duquel tems, le roi survint, et lui dit à peu près: «je vous estimois, il y a7ans; aujourd’hui je vous estime et je vous aime».
Après une demi-heure d’entretien, le roi se retira, et M. de Villedeuil vint chercher le nouveau ministre, pour le présenter à la famille royale. Monsieur lui dit: cc Le vœu de la nation vous rappelle ici, et je vous y vois avec le plus grand plaisir. En81, j’avois quelque prévention contre vous, sans jamais cesser de vous estimer; vos ouvrages m’ont réconcilié avec le ministre des finances: à trente ans passés, on pense; on juge différemment qu’à vingt-cinq».
Tel est l’accueil flatteur que M. Necker reçut à la cour: la suite de cette histoire fera connoître comment il a répondu à la confiance d’un roi dont l’ame ne s’est jamais ouverte au soupçon; d’une reine qui ne met point de bornes à son attachement; d’une famille enfin qui remettoit aveuglément son sort entre ses mains. Quel précieux dépôt! et quel homme que M. Necker! Comment son ame ne s’est-elle pas brisée de douleur, lorsqu’il a vu les marches du trône, sur lesquelles il avoit été élevé, teintes de sang? lorsqu’il a vu son auguste bienfaitrice menacée par des assassins? lorsqu’il a laissé enfin, à sa seconde retraite, le trône avili, et ceux qu’il étoit appelé à sauver, dans le deuil et dans les larmes? Il étoit possible, sans doute, que M. Necker, entraîné, par des circonstances qu’on ne peut pas toujours prévoir, trompât l’attente qu’il avoit lui-même provoquée par tant de promesses et d’écrits; mais qu’il ait survécu à l’entière destruction d’une monarchie qu’il se disoit destiné à sauver, c’est ce que l’homme sensible ne comprendra jamais.
La rentrée des cours souveraines donna une nouvelle impulsion aux esprits, et ajouta à l’effervescence, déja presque à son comble. A peine les magistrats du Parlement furent sur les fleurs de lys, qu’ils mandèrent le lieutenant de police, le commandant du guet, et rendirent un arrêté, dans lequel les princes, les pairs, et notamment le maréchal de Biron, étoient invités à venir prendre place dans l’assemblée des chambres. Un autre arrêté demandoit la liberté de tous ceux qui pourraient être prisonniers ou exilés à l’occasion des derniers troubles, et supplioit le roi de rendre justice à tous ceux qui se trouvoient, par l’effet des intrigues ministérielles, (ce sont les expressions de l’arrêté) privés de leur état et dignité; comme aussi de rétablir les militaires qui avoient été destitués de leurs emplois.
Le roi ne se contenta pas de rendre une déclaration qui remettoit toutes les choses comme elles étoient avant le8mai, il fit encore cette réponse au parlement: «Ma bonté a prévenu le vœu de mon parlement, en rappelant les personnes que j’avois jugé à propos d’éloigner. La distribution des graces et la discipline militaires ont des choses étrangères à mon parlement».
Cette compagnie, en rentrant, avoit aussi rendu un arrêt contre les attroupemens, mais ils ne cessoient pas pour cela; ils se multiplièrent, au contraire, d’une manière si alarmante, que les colonels des Gardes-Françoises et Gardes-Suisses furent autorisés, par une ordonnance du roi, à repousser la force par la force. L’augmentation du prix du pain faisoit murmurer le petit peuple; et ceux qui avoient intérêt à le tenir dans l’agitation, ne manquèrent pas de l’effrayer, par la crainte que cette augmentation ne fût portée plus haut.
La démission que M. de Lamoignon donna des sceaux, qui furent confiés à M. de Barentin, fut un nouveau prétexte pour recommencer le tumulte; on répéta, à cette occasion, à la place dauphine, les mêmes scènes qui avoient eu lieu lors de la retraite de M. de Brienne; tout à-coup la foule quitta la place, et se précipita, partie vers l’hôtel du commandant du guet, partie vers celui de M. de Brienne, et le reste vers celui de M. de Lamoignon. La garde accourut; et voyant parmi les séditieux des incendiaires, elle fut obligée, pour les disperser, de faire sur eux une decharge: deux cents environ restèrent sur la place.
Tous les soirs aussi, un grouppe d’hommes mal vêtus, se portoit devant la statue de Henri IV, et forçoit les passans à la saluer. La voiture même du duc d’Orléans fut arrêtée, et le prince obligé de manifester, à l’extérieur, des sentimens de vénération pour le chef de sa maison.
Comme le tems n’étoit pas encore venu d’élever des soupçons sur la fidélité des gardes-françoises, ceux qui se nourrissoient de projets de rebellion, concevoient celui de les effrayer, ou peut-être même de les égorger. On répandit du moins des billets qu’on glissoit jusques sous les portes des maisons, et par lesquels on avertissoit les habitans de ne pas se trouver dans les rues après onze heures du soir, parce qu’il devoit y avoir pendant une nuit, un combat sanglant entre le peuple et le régiment des Gardes.
La fermeté des troupes, et le zèle avec lequel elles dissipoient les attroupements à mesure qu’ils se formoient, maintinrent au moins une tranquillité apparente dans la capitale, quoiqu’on ne cessât d’effrayer le petit peuple par la crainte d’une disette de pain. On continuoit également à nourrir la prévention publique de libelles contre la reine; cette princesse n’igneroit pas l’effet que la calomnie avoit déjà produit. Elle recommanda un jour à M. Necker une personne pour une place qui vaquoit dans le département des finances. Le ministre lui représenta que cette personne ne connoissoit absolument rien au travail de la place, et qu’il lui paroîtroit plus convenable de la donner à une autre personne qu’il désigna, et dont il assura que les talens lui étoient parfaitement connus. La reine approuva beaucoup l’observation de M. Necker, et retira sa recommendation; mais celui-ci lui ayant ensuite demandé la permission de publier cette anecdote, afin qu’on rendît justice à S.M.: Gardez-vous eh bien, répondit la reine avec la plus grande sensibilité, hélas! ils ne le croiroient pas!
La confiance qu’inspiroit ce ministre tenoit de l’ivresse; et, avec un tel moyen, que n’eût-il pas pu faire? Il s’étoit répandu qu’il avoit trouvé le trésor royal entièrement dénué de numéraire, et de toute part on s’empressoit à seconder ses efforts pour la restauration des finances. L’Espagne prêta au gouvernement soixante-dix millions, la ville d’Hambourg dix, les notaires de Paris en prêterent sept les corps et métiers quatre.
Les gens de lettres secondoient par leurs écrits l’enthousiasme dont le ministre des finances étoit l’objet, et jamais Louis XIV lui-même ne fut adulé avec moins de pudeur. On fit ces vers pour être mis au bas de son portrait:
Rival de Colbert et d’Euclide,
Necker, dans ses droits rétabli,
De Minerve arborant l’égide,
Fait revivre le grand Sulli.
Tandis qu’à Versailles, on s’occupoit du travail nécessaire pour la prochaine convocation des états-généraux; à Paris on voyoit se former dans l’enceinte du palais royal, ces associations qui depuis ont si bien secondé les progrès de la licence. La première de ces associations ne donna aucun ombrage; elle n’étoit que ridicule. Elle prit le nom de chambre ardente; se dit appellée à administrer les provinces, et des trois hommes, qui y faisoient le plus de bruit, l’un disoit avoir dans son département sept provinces, l’autre neuf, le troisième dix-huit. Cette burlesque société n’étoit guere composée que de ces citoyens fainéans, qui passent toute la journée à entendre et à débiter dans les cafés, des rêveries. Cependant on distinguoit parmi eux des particuliers qui, par leurs places et leurs caracteres, sembloient devoir être étrangers à ces sortes d’aggrégations, et déjà on tenoit dans ces turbulentes cohues, des propos libres et hardis sur les personnages les plus augustes.
La mort du maréchal de Biron, arrivée au commencement de septembre, est encore un événement qui se lie à la révolution, parce que son successeur dans la place de colonel du régiment des Gardes-Françoises, trouvant dans ce corps la subordination en vigueur, eut le malheur d’en voir les liens se relâcher insensiblement, et enfin se briser tout-à-fait. On assure que le maréchal avoit une sorte de pressentiment, ou plutôt de crainte, d’être remplacé par M. le duc du Châtelet. Dans ses derniers momens, il écrivit au roi pour lui demander un adjoint. Le roi, qui partageoit avec le public l’estime qu’inspiroit ce vieux guerrier, dont la longue vie étoit sans tache, lui fit une réponse pleine de bonté; il lui marqua qu’il avoit toujours; craint de l’affliger en lui donnant un adjoint, mais que puisqu’il en faisoit lui-même la demande, il seroit incessamment exaucé. Le maréchal insista, et il écrivit de nouveau au roi, pour lui témoigner qu’il mourroit content, s’il pouvoit, avant de quitter la vie, savoir le nom de son successeur. Il n’eut pas cette derniere consolation: la réponse du roi, qui lui apprenoit que le successeur désigné étoit M. le duc du Châtelet, le trouva mort. Il fut enterré avec la plus grande pompe5et, quoiqu’on eût cherché à le rendre odieux au petit peuple, à l’occasion du courage et de la fidélité que son régiment avoit montrés dans les derniers troubles, il ne s’éleva pas une voix pour flétrir sa mémoire.
CHAPITRE VI.
Table des matières
Seconde assemblée des notables; soulèvement du tiers-état; nouvelles associations au Palais-Royal; débordement d’écrits incendiaires; scène touchante à Nîmes; mémoire des princes; arrêté remarquable du parlement; conquêtes du tiers-état; libéralités d’un prince du sang.
Novembre et Décembre1788.
LES notables cependant étoient de nouveau assemblés à Versailles, et il n’étoit plus un point dans le royaume, qui ne se ressentit de l’agitation que les efforts impuissans de M. de Brienne avoient imprimés. Déja on calomnioit sans ménagement les intentions des deux premiers ordres et de la magistrature; on sembloit même reprocher à M. Necker, de ne pas énoncer avec assez de franchise l’opinion favorable où il étoit à l’égard du tiers-état. Cette partie de la nation se soulevoit contre le reste de la France. Les principales villes de Normandie énoncèrent leur vœu pour la double représentation. En Languedoc, on s’èlevoit contre les priviléges du clergé et de la noblesse. En Bretagne, dans tous les diocèses, le tiers-état fit scission ouverte avec ces deux ordres; il se retira même de la commission intermédiaire de la province, et la ville de Nantes envoya en cour douze députés chargés d’un mémoire qui ne contenoit que des griefs contre les ecclésiastiques et les gentilshommes. Il est aisé de voir qu’en rompant ainsi d’avance toutes les digues du torrent, on vouloit qu’il entraînât M. Necker: on réussit; il céda à cette commotion qu’il appela le bruit sourd de l’Europe, et dans ces derniers tems, il lui est échappé de dire: si je n’eusse pas accordé au tiers-état la double représentation, il ne fut pas venu aux états-généraux. Foible excuse, qui ne lavera pas ce présomptueux ministre aux yeux de la postérité, du reproche d’avoir violé les lois fondamentales de la monarchie, qu’il étoit appelé à protéger.
Aussi long-tems que dura cette seconde assemblée de notables, le duc d’Orléans se montra peu à Versailles; il ne voulut point présider son bureau, et, par cette conduite, il laissa et la cour et le peuple, dans l’incertitude du parti qu’il se proposoit de prendre. Quant aux autres notables, à l’exception de ceux qui ne composoient pas le bureau de Monsieur, favorable aux prétentions du tiers-état, la malignité les calomnioit; on leur prêtoit les propos les plus absurdes, et qu’aucun d’eux ne tint jamais. De tous ces propos, je n’en citerai qu’un seul, pour faire voir avec quels contes on nourrissoit la crédulité du peuple, et on cherchoit a l’égarer. On supposoit une conversation entre un notable et un membre du tiers-état. «Ces gens-là sont bien heureux, faisoit-on dire au premier, que nous leur permettions de n’être plus serfs.–Et vous, répondit l’autre, vous êtes bien heureux que le tiers-état ne vous assome pas avec les chaînes dont il s’est débarrassé, et que vous voudriez lui faire reprendre». Ces odieuses fables, quelques absurdes qu’elles fussent, étoient propagées avec ardeur, saisies avec avidité, et disposoient le petit peuple à une insurrection.
De tout côte, les prétentions les plus étranges se manifestoient; dans le sein même du parlement, un conseiller osa demander qu’on supprimât des provisions accordées au premier président, ces mots: aussi long-tems qu’il nous plaira; il ne donnoit d’autre raison de cette demande, sinon que cette formule étoit despotique. Le despotisme étoit le cri de ralliement des perturbateurs; on voyoit le despotisme dans les actes d’autorité les plus légitimes. Une femme ayant été arrêtée, parce que, contre les reglemens de la police, elle tenoit chez elle une assemblée scandaleuse de jeu, son mari dénonça cette arrestation au parlement, comme un des abus du despotisme.
Les associations du Palais-Royal devenoient de plus en plus insolentes; on y crioit qu’un roi doit jouir seulement d’un revenu suffisant pour le payement de sa maison, de ses plaisirs, des dons et des graces accordées à ses serviteurs, et qu’il ne doit point toucher au surplus de l’argent déposé au trésor royal. Ces maximes préparoient à d’autres. La cour prenoit ces déclamations pour des extravagances; elle dédaignoit de sévir contre les membres de ces associations, et le roi lui-même se contentoit de leur donner un nom que la raison et la justice ont depuis donné aux membres d’un parti bien plus formidable; S.M. les appeloit les enragés, et c’est toute la vengeance qu’elle tiroit des forcenés qui ont creusé l’abîme où est venu se précipiter le trône.
L’incendie se propageoit, et embrasoit les provinces: la réclamation en faveur de la double représentation étoit presque universelle. En Bretagne, le maire de Vitré s’érigeant, en quelque sorte, en chef de parti, convoquoit tout le tiers-état à Ploërmel; plusieurs habitans de Nantes écrivirent à quelques gentilshommes une lettre de provocation fort insolente; dans cette lettre, faisant allusion à un des quartiers de leur ville, qui s’appelle la Fosse, ils marquoient a leurs adversaires, qu’ils les attendoient sur le bord de la fosse. Les villes de Nîmes, d’Uzès, de Carcassonne, celles du Vivarais et du Gévaudan, firent parvenir au roi des mémoires qui contenoient les mêmes demandes que celles formées par le tiers-état de Bretagne. La ville de Nîmes, dont tant de citoyens ont payé de nos jours, de tout leur sang, leur attachement à la religion et à la patrie, rappella dans sa requête, que la province de Languedoc fut la première, en1355, à accorder des secours pour la rançon du roi Jean, et que les dames de Nimes vendirent leurs joyaux, pour en employer le prix à la rançon de ce roi. Cette preuve de fidélité honora sans doute la province et la ville qui la donnèrent, mais elle étoit commune aux trois ordres.
La conspiration contre les deux premiers étoit donc à-peu-près universelle; et les conjurés ne cachoient plus leurs intentions. Dans un cercle où se trouvoient quelques-uns des hommes, qui depuis ont poussé la multitude à leur gré, l’un d’eux demandoit s’il étoit vrai que les notables ne vouloient favoriser le tiers-état d’aucune concession.–D’aucune, lui répondit-on.–Et pourquoi? demanda-t-il encore.–Parce que, lui fut-il répliqué, ils sont comme cet enfant, qui, déterminé à ne pas apprendre à lire, n’osoit dire A, de peur qu’on ne lui fit dire B.–Eh bien! dit le conjuré, je déclare que la résistance est inutile; car les mesures sont si bien prises, qu’on leur fera dire tout l’alphabet. On voit que la prédiction s’est parfaitement accomplie,
La partie étoit en effet si bien liée, que le public voyoit avec la plus grande indifférence les travaux des notables. Voici quels furent les principaux points du résultat de leurs délibérations; ils furent tous suivis, à l’exception malheureusement du second.
Io. Les états-généraux seront composés de députés de tous les bailliages.
2o. Le nombre des députés de chaque ordre sera égal.
3o. Les lettres de convocation seront adressées aux gouverneurs, et ceux-ci les enverront à chaque bailli ou à son lieutenant.
4o. Les baillis les adresseront aux juges inférieurs de leur ressort.
5o. Quand l’assemblée d’élection sera formée, chaque ordre se retirera à part pour nommer ses députés. Le clergé sera présidé par l’évêque, la noblesse par les baillis d’épée, et le tiers-état par le lieutenant-général du bailliage.
Ce résultat fut à peine connu à Paris, que les écrits scandaleux et les libelles diffamatoires se multiplièrent avec une effrayante profusion. Ils étoient presque tous dirigés contre le parlement, et contre les membres de ce corps. Tels étoient ceux qui avoient pour titre, l’onguent pour la brûlure les protestations de M. Linguet; les gémissemens de Thémis. Ce dernier avoit pour épigraphe: jappelle un chat un chat, et Follet un frippon. Son auteur avoit pour but de ne trouver que des malhonnêtes gens dans un corps de magistrature, qui avoit la vénération de l’Europe entière, et qui avoit donné à la France les hommes les plus vertueux et les plus éclairés. J’indique ces misérables satyres, parce que ceux qui voudront les lire, y connoîtront l’esprit que les factieux cherchoient à répandre sur la France, à la fin de1788.
Ce débordement impur de brochures incendiaires, fixa la sollicitude du bureau présidé par M. le prince de Conty. On y prit à ce sujet une délibératiou que le prince remit à Monsieur, et que Monsieur fit passer à tous les autres bureaux. Ceux de Monsieur et de M. le duc d’Orléans la rejettèrent; ceux du duc de Bourbon et du prince de Coudé y adhérèrent; et celui de M. le comte d’Artois en renvoya l’examen à un autre moment. Dans ce dernier, M. de Castillon, procureur-général au parlement d’Aix, appuya la réclamation du bureau de M. le prince de Conty, et son avis fut qu’il convenoit de solliciter du roi de faire rendre par son conseil un arrêt qui flétrit tous ces écrits. M. de la Fayette combattit cet avis, et prétendit qu’un arrêt du conseil étoit un acte d’autorité arbitraire; que la loi le proscrivoit, et qu’elle seule pouvoit et devoit proscrire ces sortes d’écrits. Je remarque cette opinion de M. de la Fayette, parce qu’on ne peut lui supposer d’autre sens, sinon que celui qui l’énonçoit ne reconnoissoit point les lois alors existantes. C’étoit de bien bonne heure mettre la coignée au pied de l’arbre.
Le respect pour le monarque n’étoit cependant pas encore entièrement oublié: parmi ceux-mêmes qui faisoient valoir avec plus de chaleur les prétentions du tiers-état, le nom et les vertus du meilleur des rois n’avoient pas perdu tout droit à la vénération et à la reconnoissance. Il se passa, en effet, à Nîmes, dans ces premiers momens d’effervescence, une scène qui en est une preuve touchante, et qui doit être consignée dans une histoire de la révolution.
Un jour donc que les comédiens de cette ville avoient annoncé qu’ils représenteroient le drame qui a pour titre Richard-Cœur-de-Lion, les habitans, avant que la pièce commençât, allèrent trouver M. du Caylar, lieutenant de roi, le prièrent de leur permettre de porter une cocarde blanche, et de vouloir bien en porter une lui-même. Cet officier, ayant consenti à une proposition faite aussi respectueusement, fut porté en triomphe jusqu’à la porte de la salle: le peuple marchoit en silence, précédé des tambours et de toute la musique du régiment de Guyenne. Dès qu’on fut arrivé dans la salle, tous les spectateurs la firent retentir des cris vive le roi! vive du Caylar! vive le tiers-état! Un grouppe ensuite des plus notables bourgeois parut sur le théâtre, portant le portrait du roi, couronné et entouré de guirlandes, et le présenta au public: les acteurs se rangèrent en haie, mirent une cocarde blanche à leur chapeau, se couvrirent, par ordre de l’assemblée, et chantèrent, en l’honneur du roi, des couplets qui furent mille fois interrompus par les cris: Vive le roi! vive du Caylar! vive le tiers-état! Le spectacle fini, M. du Caylar fut reconduit chez lui avec la même pompe, le même cortège et les mêmes témoignages d’affection, et pendant toute la nuit, il y eut un concert sous ses fenêtres. J’ai cité d’autant plus volontiers cette anecdocte que l’esprit, qui inspira cette fête, est encore aujourd’hui le même dans la partie la plus nombreuse du peuple de Nîmes; et cette ville jouira auprès de la postérité, de la gloire d’avoir été le théâtre où ont été immolés les premiers martyrs du royalisme.
Tandis que le directeur des finances voyoit, avec une funeste indifférence, circuler le venin qui devoit dissoudre les bases du trône, les princes crurent devoir avertir la vigilance du souverain; ils publièrent un mémoire, dans lequel ils prédirent tous les maux dont nous sommes aujourd’hui affligés. Quant au parlement, sa marche étoit. incertaine; il approuvoit le mémoire des princes, et n’y adhéroit point; il procédoit contre un écrit intitulé: Petition des six corps, et dont on attribuoit la, rédaction à M. Guillotin; il recevoit la dénonciation d’un autre écrit qui a pour titre: Délibération du tiers-état à prendre par toutes les municipalités du royaume. Ce fut l’évêque de Châlons-sur-Marne qui dénonça ce dernier écrit, qu’on fit passer, en effet, à toutes les municipalités du royaume. En le dénonçant, l’évêque de Châlons dit: «La teneur de cet imprimé ne peut laisser de doute que son envoi n’ait eu pour objet de mettre le trouble dans tout le royaume, en excitant le tiers-état contre le clergé et la noblesse».
Le parlement rendit un arrêt contre cette production; quelques jours après toutes les chambres s’assemblerent; les princes et les pairs y furent convoqués: aucun des premiers n’y parut, et parmi les derniers, les seuls ducs de Luynes, de Gêvres, de Luxembourg, d’Aumont, et l’évêque de Châlons, se trouvèrent à la séance, qui fut fort longue. Il en émana un arrêté, duquel on espéroit un grand effet. Il portoit pour titre: Arrêté sur la situation actuelle de la nation. Le parlement y disoit qu’on ne pouvoit concevoir qu’une assemblée fût vraiment nationale, si en la convoquant il ne plaisoit pas au roi de déclarer:
Le retour périodique des états-généraux.
Leur droit d’hyppothèquer aux créanciers de l’état des impôts déterminés.
Leur obligation envers les peuples, de n’accorder aucun autre subside qui ne lût défini et pour la somme et pour le terme.
Leur droit de fixer et d’assigner librement, sur les domaines du roi, les fonds de chaque département.
La résolution du roi de concerter d’abord la suppression de tous les impôts distinctifs des ordres, avec le seul qui les supporte; ensuite leur remplacement avec les trois ordres, par des subsides communs également répartis.
La responsabilité des ministres.
Le droit des états-généraux d’accuser et traduire devant les cours, dans tous les cas intéressant directement la nation entière.
Les rapports des états-généraux avec les cours souveraines, en telle sorte que les cours ne dussent ni ne pussent souffrir la levée d’aucun subside qui ne fût accordée, ni concourir à l’exécution d’aucune loi qui ne fût demandée ou consentie par les états-généraux.
La liberté individuelle des citoyens, par l’obligation de remettre immédiatement tout homme arrêté dans une prison royale, entre les mains de ses juges naturels.
Enfin, la liberté légitime de la presse.
Si la prévention n’eût pas été dès-lors à son comble, la cour et le peuple eussent vu, dans cet arrêté, la route qui devoit conduire sans efforts la nation au plus haut degré de prospérité; il étoit d’autant plus naturel d’y appercevoir cette perspective, que les deux premiers ordres manifestoient déjà l’intention de renoncer à tout privilège pécuniaire. Les pairs adressèrent à ce sujet une lettre au roi, dans laquelle ils le supplioient de recevoir leur vœu de supporter tous les impôts, dans la juste proportion de leur fortune.
Je consigne ici cette lettre comme un double monument, et de la générosité de la noblesse françoise, et de l’injustice de la génération présente.
» Sire, les pairs de votre royaume s’empressent de de donner à votre majesté et à la nation des preuves de leur zèle pour la prospérité de l’état, et de leur désir de cimenter l’union entre tous les ordres, en suppliant votre majesté de recevoir le vœu solemnel qu’ils portent au pied du trône de supporter tous les impôts et charges publics, dans la juste proportion de leur fortune, sans exemption pécuniaire quelconque; ils ne doutent pas que ces sentiments ne fussent unanimement exprimés par tous les autres gentilshommes de votre royaume, s’ils se trouvoient réunis pour en déposer l’hommage dans le sein de votre majesté».
Cette lettre fut signée de tous les pairs.
Les personnes qui méditoient la ruine de la monarchie, étoient peu touchées de ces sacrifices, qu’elles représentoient comme des signes de crainte, et des avances qu’on n’avoit pas envie de réaliser. Le peuple étoit trompé par ces insinuations, et toutes les intrigues qu’on mettoit en jeu pour tenir toujours le pain à un prix élevé, entretenoient son inquiétude et son mécontentement, qu’augmentoit encore l’excessive rigueur de l’hiver.
L’arrêté du parlement, bien loin de ramener les esprits, fut tourné en dérision. M. d’Eprémesnil, qui l’a voit rédigé, publia en même tems des réflexions fort sages, qu’il fit précéder de cette épigraphe, qui contenoit sa profession de foi.
Assurer à chacun ses légitimes droits,
Et mourir, s’il le faut, pour fonder sur les lois
La liberté, la paix, la fortune publique,
Voilà mes vœux, voilà toute ma politique.
Tel étoit donc l’aveuglement, que l’arrêté et les reflexions, bien loin de chauger la dispositions des esprits, donnerent lieu à de fades plaisanteries, qui contribuèrent encore à égarer l’opinion.
Parmi ces plaisanteries, j’en dois distinguer une que les personnes attentives à la marche que prenoient les affaires purent regarder comme une véritable prophètie. Le parlement donc ayant, à l’occasion du mémoire des six corps dont j’ai parlé plus haut, mandé le médecin à qui on en attribuoit la rédaction, ainsi que les notaires qui recevoient les signatures du tiers-état, on fit circuler cette épigramme, qui fut saisie avec avidité par les ennemis du parlement, dont le nombre grossissoit tous les jours.
Le parlement touche-t-il à sa fin?
Il mande, à ce que l’on publie,
Le notaire et le médecin:
Ah! que cela sent Vagonie!
Quoique les deux premiers, ordres fussent encore dans la sécurité, et que ceux qui les composoient ne pussent pas prévoir que cette prophètie les regardoit également, cependant quelques nobles n’attendirent pas plus long-tems pour aller au-devant de la nouvelle puissance qui s’avançoit. Un gentilhomme entr’autres, de la maison de Noailles, qui depuis un siècle attiroit à elle la plus grande partie des bienfaits de la cour, l’abandonna, et vint se ranger sous la bannière du tiers-état. Un propos qu’on supposoit qu’il avoit tenu en faveur de cet ordre, donna lieu à deux couplets que je rapporte pour montrer l’opiniâtreté avec laquelle on s’efforçoit de persuader que le clergé et la noblesse, quoiqu’on sut bien le contraire, ne vouloient point contribuer aux charges de l’état.
Un grand voulut prouver que
La France est dans Versailles,
Qu’il faut faire la banque-
Route, et que le tiers n’est que
Canaille, canaille, canaille.
Noailles rit, et répliqua:
Si le tiers est canaille,
Par fierté nous n’avons qu’à
Payer tout pour lui, jusqu’à
La taille, la taille, la taille.
Mais de toutes les conquêtes du tiers-état, aucune ne fut plus importante pour lui que celle qu’il fit parmi les princes même du sang. L’un d’eux, qui jusques-là ne s’étoit livré qu’à des spéculations d’intérêt, qui, pour accroître son patrimoine, avoit eu recours à des voies que je ne veux appeller qu’odieuses, qui enfin avoit toujours bravé et méprisé l’opinion publique, devint tout-à-coup libéral et populaire. Etoit-ce donc par un pressentiment de ce qu’il seroit un jour, qu’un de ses a yeux eut tant de peine à le enter sur la tige des Bourbons?
Saisissant la circonstance de la rigueur excessive d’un hiver si froid qu’aucun homme de la génération actuelle ne se souvenoit d’en avoir vu un semblable, il se livra à des prodigalités que toutes les trompettes de la renommée, que tous les journalistes publièrent avec emphase, et qui le rendirent cher au petit peuple.
Parmi ces libéralités, je n’en citerai qu’une seule, que je ne vois point consignée dans les journeaux du tems. Ce prince passoit un jour dans un des quartiers éloignés du fauxbourg Saint-Germain; il étoit seul dans son cabriolet; il parut ému de l’image de misere qui se présentoit de toute part à lui. Arrivé près le palais Bourbon, il apperçoit deux remises à louer; il s’avance vers la maison qui étoit vis-à-vis, et demande à qui elles appartiennent. On fait venir le propriétaire; le prince les lui loue pour six mois, et trois heures après on vit arriver dans ces remises des cuisines de campagne. Des cuisiniers même du prince y faisoient rôtir de fortes pièces, qu’on distribuoit aux malheureux, avec le pain qui leur étoit nécessaire.
De pareilles générosités étoient répétées dans presque tous les quartiers, et elles étoient sans bornes dans une des principales paroisses de la capitale. Les gens éclairés s’en alarmèrent, et la multitude, qui n’avoient jamais pu estimer ce prince, commença à lui témoigner moins de mépris et d’aversion. Je ne veux point sonder les motifs de la haine secrete qu’on lui supposoit pour ses souverains et plus particulièrement pour la reine; mais si cette haine étoit réelle, il est vraisemblable que, croyant l’occasion favorable pour ne plus contraindre ses penchans, il l’auroit saisie avec joie, et se seroit enfoncé dans ce labyrinthe, dont n’auroient pu ensuite le tirer les forfaits du6octobre; et dans cette supposition, il faudroit ajouter foi a l’opinion qui veut qu’il ait été, tout-à-la-fois, l’instrument et le moteur des hommes les plus vils du royaume; il est vraisemblable encore qu’aux premières idées de vengeance, se seroient bientôt mêlés les mouvemens d’une ambition que le régicide seul auroit pu satisfaire.
Ici finit l’histoire des convulsions qui ont précédé l’anéantissement de la monarchie; ici commence un nouvel ordre de chose. Tout ce qui suit est l’histoire même de la révolution; elle naît à l’époque où furent promulguées les lettres pour la convocation des états-généraux. Dès cet instant, les opinions, les hommes, les événemens, tout se dirige avec rapidité vers le but où une force irrésistible semble nous avoir entraînés.
CHAPITRE VII.
Table des matières
Rapport de M. Necker et résultat du conseil; effet qu’ils produisent dans le public; audace des libellistes; opinion du tiers-état sur un de ses plus grands protecteurs; défance de cet ordre contre ses véritables amis; lettres de convocation pour les états-généraux; formes qui furent suivies pour l’élection des députés.
Janvier1789.
DÈS les premiers jours de cette année, le troisième ordre fut assuré de la victoire, dont les suites ont été si amères pour le monarque, le clergé, la noblesse, la magistrature, pour tous les propriétaires enfin. Vers la fin de décembre, M. Necker avoit soumis à la délibération du conseil trois grandes questions que les notables avoient déja résolues. Il publia, au commencement de1789, son rapport, et le résultat du conseil. Il faut regarder ce résultat comme un arrêt qui terminoit un grand procès, et qui mettoit le jarti vaincu à l’entière discrétion de l’autre.
Les trois questions proposées par M. Necker, étoient celles-ci.
PREMIERE QUESTION.
Le nombre des députés aux états-généraux doit-il être le même pour tous les bailliages indistinctement, ou doit-il être différent selon l’étendue de leur population?
Si l’on eût opiné aux états-généraux par bailliages et non par tète, il étoit indifférent qu’un bailliage eût plus ou moins de députés qu’un autre; mais si l’on devoit opiner par tête, le bailliage qui auroit eu un plus grand nombre de députés, acquéroit une plus grande prépondérance. Les notables qui, ainsi que les parlemens, n’avoient dû reconnoître d’autres lois que celles alors existantes, avoient décidé que le nombre des députés, comme il s’étoit pratiqué en 1614, devoit être le même pour chaque bailliage. M. Necker, ne s’appuyant sur aucune loi ancienne, décida que le nombre des députés devoit être reparti entre les bailliages, en raison combinée de leurs contributions.
La seconde question étoit beaucoup plus importante. M. Necker demandoit: le nombre de députés du tiers-etat doit-il etre égal à celui des deux autres ordres réunis, ou ce nombre ne doit-il composer que la troisième partie de l’assemblée?
Si l’on devoit opiner par ordre, la solution de cette question devenoit encore indifférente; mais si l’on devoit opiner par tête, tout l’avantage restoit au tiers-état, parce qu’il réunissoit à ses députés, ceux du second ordre du clergé.
Les notables, les princes du sang, le clergé, la noblesse, la magistrature, l’exemple tiré des états de Bourgogne, d’Artois, de Bretagne, les lois fondamentales du royaume refusoient au tiers-état la double représentation; mais pour mettre dans tout, son jour le danger de cette innovation qui a tout perdu, je laisserai parler M. Necker.
«L’exemple de1614, disoit le ministre, et de plusieurs tenues d’états précédens, est un des grands argumens de ceux qui s’opposent à la double représentation du tiers. Si le roi se croit en droit de changer cet ordre de choses, qu’elle sera la mesure des altérations que le souverain pourra se permettre aux diverses parties constitutives des états-généraux? Ne doit-on aucune déférence aux décisions des notables? N’est-ce pas aller contre l’esprit de la monarchie que de ne pas ménager les droits et les prétentions des deux premiers ordres? D’un côté le grand intérêt que le tiers met à être égal en nombre aux députés des deux premiers ordres, ne fait-il pas présumer qu’il a le dessein d’amener les états-généraux à délibérer en commun? Et de l’autre, si sa demande est accueillie, ne sera-t-elle pas un obstacle à l’assentiment des deux premiers ordres à une pareille disposition? Et que faut-il donc de plus au tiers-état que l’abolition des priviléges pécuniaires? Le peuple est souvent inconsidéré dans ses prétentions; une première fois satisfaites, une suite d’autres pourront se succéder, et nous ramener à la démocratie. Il est considérable en nombre, il est vrai, mais distrait par diverses occupations lucratives; il ne prend aux questions politiques qu’un intérêt momentané; de plus cette foule de mercénaires, qui, par misère ou par ignorance, ne sont que les serviteurs des riches, ne seroient-ils pas plutôt du parti des seigneurs ecclésiastiques et laïcs, avec lesquels ils ont des liens de dépendance, que de celui des citoyens qui défendroient les droits communs de tous les non-privilègiés? Les deux premiers ordres ont moins d’intérêt que le troisième, à la réunion des trois ordres en états-généraux, et quand ils n’y seroient pas entraînés par un sentiment public, équitable et généreux, ils adopteroient facilement les mesures qui éloigneroient la tenue de ces états. Enfin ils connoissent mieux que le troisième, la cour et ses orages, et s’ils le vouloient, ils concerteroient avec plus de sûreté les démarches qui peuvent embarrasser le ministère, fatiguer sa constance, et rendre sa force impuissante».
Telles sont les les objections que se fit M. Necker dans le conseil du roi, et elles prouvent que s’il n’avoit pas la certitude que le but de la demande de la double représentation étoit, non pas de ramener, mais d’établir la démocratie, du moins il prévoyoit que tel pourroit être l’effet de l’accession à cette demande. Ces objections sont sans doute bien fortes; M. Necker les repoussa par les considérations suivantes:
Le droit qu’avoit le roi de satisfaire au vœu des communes de son royaume.
L’association qui s’étoit faite du tiers-état à la fortune publique, par les richesses mobiliaires et les emprunts du gouvernement.
Le vœu unanime du tiers-état, et ce vœu unanime, dit M. Necker, s’appellera toujours le vœu national.
L’opinion de la minorité des notables; celle de plusieurs gentilshommes qui n’étoient pas dans leur assemblée; le vœu des trois ordres du Dauphiné: la demande formée par diverses commissions aux bureaux intermédiaires des administrations provinciales; l’induction que l’on pouvoit tirer des états de Languedoc, et de la formation récente des états de Provence et du Hainault ou le tiers-état étoit en nombre égal aux deux autres ordres; l’arrêté du parlement de Paris, qui sen rapportoit à la sagesse du roi, sur les mesures nécessaires à prendre pour parvenir aux modifications que la raison, la liberté, la justice et le vœu général peuvent indiquer; les adresses sans nombre des villes et des communes du royaume; et enfin le bruit sourd de l’Europe.
Comme je ne veux, ni ne dois dissimuler aucune des raisons qu’employa M. Necker, pour égarer le conseil et le monarque, je rapporterai les maximes philosophiques avec lesquelles il étaya toutes ces considérations.
» Les connoissances et les lumières sont devenues un patrimoine commun: par-tout les esprits se sont échauffés; et c’est à un pareil effort que la nation doit en partie le renouvellement des états-généraux»
» Le grand nombre de députés du tiers-état est un moyen de rassembler les connoissances utiles au bien de l’état, et l’on ne peut contester que cette variété de connoissances appartient sur-tout à cet ordre, puisqu’il est une multitude d’affaires publiques dont il a seul l’instruction; telles que les transactions du commerce intérieur et extérieur, l’état des manufactures, les moyens les plus propres à les encourager, le crédit public, l’intérêt et la circulation de l’argent, l’abus des perceptions, celui des priviléges, et tant d’autres parties dont lui seul a l’expérience.
» La cause du tiers-état aura toujours pour elle l’opinion publique, parce qu’une telle cause se trouve liée aux sentimens généreux, les-seuls qu’on peut manifester hautement; ainsi elle sera constamment soutenue, et dans les conversations, et dans les écrits, par les hommes animés et capables d’entraîner ceux qui lisent ou qui écoutent.
» Si quelque circonstance nécessitoit la réunion des trois ordres en une seule assemblée, cette disposition deviendroit inadmissible ou sans effet, si les représentans de la commune ne composoient pas la moitié de la représentation nationale.
» Le jugement de l’Europe encouragera le vœu du tiers-état, et le souverain ne peut que régler dans sa justice, ou avancer dans sa sagesse ce que les circonstances et les opinions doivent amener nécessairement».
Si c’est là le langage d’un philosophe, ce n’est certainement pas celui d’un homme d’état. M. Necker, en terminant la solution de cette seconde question, répétoit que le tiers-état ne devoit pas profiter du bienfait qu’on lui accordoit, pour forcer la délibération par tête. Tant il est vrai que sa persuasion, ou, si l’on veut, son pressentiment, ses craintes, perçoient à toutes les lignes de ce malheureux rapport.
Enfin, pour troisième et dernière question, M. Necker se demandoit: Chaque ordre doit-il être restreint à ne choisir ses députés que dans son ordre? Il répondoit:
» La plus parfaite liberté dans l’élection de chaque ordre paroît constitutionnelle… Qu’est-ce qui pourra séparer les intérêts du tiers-état des intérêts des deux premiers ordres? Le tiers-état, comme la noblesse, comme le clergé, comme tous les françois, n’a-t-il pas intérêt à l’ordre des finances, à la modération des charges publiques, à la justice des lois civiles et criminelles, à la tranquillité et à la puissance du royaume, au bonheur et à la gloire du souverain?»
Le ministre, après avoir ainsi arme, contre les deux premiers ordres, l’ennemi qui devoit les combattre sans ménagement, comme sans pitié, chercha à les rassurer; il leur dit:
Que les ministres de la religion ne voient dans les représentans du tiers-état, que les indicateurs des besoins multipliés d’un grand peuple; que la noblesse, à l’aspect de ces nombreux députés des communes, se rappelle, avec satisfaction et avec gloire, qu’elle doit aux vertus et aux exploits de ses ancêtres d’avoir, sur les intérêts généraux de la nation, une influence égale à celle des députés de tout un royaume».
Revenant ensuite à ses terreurs sur les suites que pourroit avoir sa condescendance pour le tiers-état, il adressoit à ses députés cet avis:
«Que les députés du tiers-état ne pensent jamais que ce soit par le nombre, ni avec un moyen de contrainte, mais par la persuasion, par l’éloquence de la vérité, qu’ils peuvent obtenir le redressement des griefs de leurs constituans».
Il fallut aussi dissiper les justes inquiétudes du monarque, «Ah! Sire, lui disoit son ministre, encore un peu de tems, et tout se terminera bien; vous ne direz pas toujours ce que je vous ai entendu prononcer sur les affaires publiques: Je n’ai eu, disiez-vous, je n’ai eu, depuis quelques années, que des instans de bonheur. Vous le retrouverez, ce bonheur, Sire; vous en jouirez. Vous commandez à Une nation qui sait aimer, et que des nouveautés politiques, auxquelles elle n’est pas encore faite, distraient de son caractère naturel; mais fixée par vos bienfaits, et affermie dans sa confiance, par la pureté de vos intentions, elle ne pensera plus ensuite qu’à jouir de l’ordre heureux et constant dont elle vous sera redevable».
Qu’eût dit M. Neeker à celui qui, le6octobre, lui eût rappellé ces impolitiques prophéties? Ne pouvant cependant se dissimuler que la nouveauté qu’il introduisoit, tendoit à altérer la puissance royale, il en consoloit le monarque par ces autres maximes de philosophie.
«La satisfaction attachée à un pouvoir sans limites, est toute d’imagination Votre majesté, en s’entourant des députés de la nation, se délivre d’une suite cruelle d’incertitudes et de balancemens, de défiance et de regrets, qui doivent faire le malheur d’un prince, tant qu’il demeure sensible au bien de l’état et à l’amour de ses peuples. Elle conservera les grandes fonctions du pouvoir suprême; car les assemblées nationales ont elles-mêmes besoin d’un défenseur des foibles, d’un protecteur de la justice; et si l’ordre se rétablit dans les finances, si toutes les forces de ce grand royaume viennent à se vivifier, votre majesté jouira, dans ses relations au-dehors, d’une augmentation d’ascendant qui appartient encore plus à une puissance réelle et bien ordonnée, qu’à une autorité sans règle
Retombant ensuite encore une fois dans ses craintes, M. Necker ajotitoit:
«Cependant, si une différence dans le nombre des députés du tiers-état, devenoit un sujet ou un prétexte de discorde; si l’on contestoit à V.M. le droit de donner une décision préliminaire, demandée avec tant d’instance par la plus grande partie de ses sujets, et qui conserve en entier les usages constitutifs des états-généraux.... si, par des vues particulières, on cherchoit à lasser l’honorable constance de V.M.; si votre volonté, SIRE, n’étoit pas suffisante pour lever ces obstacles, je détourne mes regards de toutes ces idées, je ne puis m’y arrêter, je ne puis y croire: alors cependant quel conseil pourrai-je donner à V.M. un seul, et ce seroit le dernier, celui de sacrifier le ministre qui auroit eu le plus de part à votre délibération»?
Si cette délibération eût porté sur un objet moins grave, on seroit tenté de rire d’un seul et dernier remède, que M. Necher trouvoit à des malheurs que son imagination, ses pressentimens ou ses remords lui rendoient sans cesse présens; et ce retour continuel, sur la chûte prochaine de la monarchie, en étoit lui-même un présage certain.
Hélas! cependant le roi et son conseil se laissèrent prendre à ce piège, et le public fut bientôt instruit du résultat de la délibération, dont voici la teneur:
«Le roi ayant entendu le rapport qui a été fait dans son conseil par le ministre de ses finances, relativement à la convocation prochaine des états-généraux, S.M. en a adopté les principes et les vues, et elle a ordonné ce qui suit: 1o. Que les députés aux prochains états-généraux seront au moins au nombre de mille; 2o. que ce nombre sera formé, autant qu’il sera possible, en raison composée de la population et des contributions de chaque bailliage; 3o. que le nombre des députés du tiers-état sera égal à celui des deux autres ordres réunis, et que cette proportion sera établie par les lettres de convocation; 4o. que les décisions préliminaires serviront de bases aux travaux nécessaires pour préparer, sans délai, les lettres de convocation, ainsi que les autres dispositions qui doivent les accompagner; 5o. que le rapport fait à S.M. sera imprimé à la suite du présent résultat».
Le peuple mené par lui-même, dit Montesquieu, porte toujours les choses aussi loin qu’elles peuvent aller. Tous les désordres qu’il commet sont extrêmes! Il voulut les états-généraux, on les lui accorda; il demanda qu’on rapprochât l’époque de leur convocation, il l’obtint; il désira la double représentation, on lui céda encore; il exigea la réunion des trois ordres, on ne sut pas la lui refuser; enfin il est parvenu à être lui seul la nation; il a prétendu qu’il étoit roi, pontife, législateur, juge, administrateur, et le gibet attend aujourd’hui quiconque s’élève contre cette gigantesque et monstrueuse puissance.
La consternation des deux premiers ordres fut grande, lorsqu’on ne put plus douter des intentions de la cour, et l’audace du troisième les menaça plus que jamais. La noblesse fut odieusement outragée dans plusieurs écrits, et particulièrement dans une brochure intitulée, ultimatum d’un citoyen au mémoire des princes qu’on pouvoit regarder comme une sorte de manifeste de la guerre qui commencoit; le clergé n’étoit pas traité avec plus de justice; ses intentions, sa conduite, ses moeurs, ses principes furent calomniés dans mille brochures, et entr’autres dans une prétendue lettre des curés du Dauphiné aux recteurs de Bretagne.
Les particuliers qui énonçoient une opinion contraire au vœu du tiers-état, étoient aussitôt déchirés par des libellistes; ainsi M. d’Eprémesnil, qui commençoit à redouter les entreprises de la licence, se vit impunément outragé et baffoué par un méprisable écrivain, qu’il avoit lui-même tiré des cachôts de Bicêtre; et le feu évêque de Nevers, pour avoir, dans quelques occasions, approuvé la forme de1614, fut indignement calomnié dans un petit écrit qui avoit pour titre, lettre d’un plaideur du Nivernois à son curé; on en publia les exemplaires avec profusion, et le prélat se montra trop sensible à l’atrocité de ces impostures.
Le gouvernement voyoit ces excès, et ne se mettoit point en peine de les arrêter. Tant de complaisance de la part de M. Necker, non seulement pour les prétentions du tiers-etat, mais encore pour les attentats des libellistes, devoit naturellement lui gagner les cœurs de la multitude; il n’inspiroit cependant pas une confiance aveugle aux chefs de parti, et M. de Mirabeau l’aîné ne cessoit de répéter dans une foule de brochures, timeo Danaos et dona ferentes. Lui-même n’inspiroit pas encore au tiers-état cet enthousiasme qui, depuis, a été sans bornes: sa qualité de gentilhomme faisoit qu’on se tenoit en garde contre ses promesses et ses démarches; et si l’on veut une idée complette de l’opinion qu’on avoit alors de ses moeurs et de sa conduite, dans le parti dont il est devenu depuis l’idole, on l’a trouvera dans les vers suivans, qu’on supposoit avoir été faits pour être mis au bas de son portrait.
J’ai de l’esprit, et je m’en sers,
Esclave avili de Calon
Je respecte et chéris ses fers;
Mais aussi de l’or qu’il me donne,
Je sais acheter le plaisir.
Honneur, probité, conscience,
Qu’importe? Un comte veut jouir;
Pour lui tout est sans conséquence.
S’il étoit né du tiers-état,
Qui pourvoit excuser son crime?
A son gré l’on est scélérat,
L’on nargue la publique estime,
On est escroc, plat et rampant,
Indiscret, délateur, perfide,
Lorsqu’un nom de quatorze cent,
Contre le blâme est votre égide.
Dans son rapport au conseil, M, Necker avoit rendu un juste hommage aux sentimens et aux voeux de la reine pour la félicité publique; il s’étoit exprimé ainsi à l’égard de cette auguste princesse.
Je n’oublierai jamais qu’elle me disoit, il y a quelque teins: le roi ne se refusera point aux sacrifices qui pourront assurer le bonheur public; nos enfans penseront de même s’ils sont sages, et s’ils ne le sont pas, le roi auroit rempli un devoir en leur imposant quelque gêne».
Ces sublimes paroles furent accueillies sans aucune reconnoissance; on révoqua en doute que la reine les eût jamais prononcées; elle étoit environnée d’ingrats. Un grand alla jusqu’à dire, dans une compagnie composée de personnes de la première distinction, qu’elle desavouoit le paragraphe qui la concernoit, inséré dans le rapport de M. Necker. Quelqu’un ayant fait observer au courtisan, que sans doute il avoit un garant bien sûr de ce qu’il avançoit, il répondit qu’il tenoit le fait du marquis de Talaru, premier maître d’hôtel de la reine. Celui-ci, instruit du propos qu’on lui faisoit tenir, le démentit, et certifia publiquement que jamais la reine ne l’avoit honoré d’une telle confidence. Il ne s’en tint pas là: il demanda et obtint une audience particulière de cette princesse, dans laquelle il lui rendit compte des bruits qui se répandoient dans le public. La reine l’autorisa à déclarer que le paragraphe étoit conforme à l’exacte vérité, et que M. Necker ne l’avoit fait imprimer, qu’après le lui avoir fait lire, et avoir eu son agrément.
On peut juger par cette seule anecdote, de l’importance que l’on mettoit à tromper le peuple sur les véritables sentimens d’une reine, qui ne profitoit de l’ascendant qu’elle avoit sur son époux, que pour le porter aux sacrifices qui pourroient lui concilier la reconnoissance de ses sujets.
Quelque attention donc qu’apportassent et le souverain, et les grands, et le ministre, à calmer toutes les inquiétudes, ils ne pouvoient vaincre la défiance; on persistoit à croire qu’ils n’agissoient pas de bonne foi, et l’on annoncoit qu’on ne seroit rassuré, que lorsque les lettres pour la convocation des états-généraux auroient été publiées.
Enfin ces lettres, si long-tems attendues, et qui devoient, disoit-on, dissiper tous les soupçons, parurent. Je dois en faire connoître au moins la substance: c’est le dernier acte de souveraineté, de ce genre, qui émanera du trône; et c’est avec une sorte de vénération que je recueille, et que je transmets à la postérité, ces restes respectables de l’ancienne puissance de nos rois.
Dans la lettre adressée aux provinces le roi disoit: «Nous avons besoin du concours de nos fidèles sujets, pour nous aider à surmonter toutes les difficultés où nous nous trouvons, relativement à l’état de nos finances, et pour établir, suivant nos vœux, un ordre constant et invariable dans toutes les parties du gouvernement qui intéressent le bonheur de nos sujets et la prospérité de notre royaume. Ces grands motifs nous ont déterminé à convoquer l’assemblée des états de toutes les provinces de notre obéissance, tant pour nous conseiller et nous assister dans toutes les choses qui seront mises sous ses yeux, que pour nous faire connoître les souhaits et les doléances de nos peuples; de manière que, par une mutuelle confiance et par un amour réciproque entre le souverain et ses sujets, il soit apporté, le plus promptement possible, un remède efficace aux maux de l’état, et que les abus de tout genre soient réformés et prévenus par de bons et solides moyens qui assurent la félicité publique, et qui nous rendent, à nous particuliérement, le le calme et la tranquillité, dont nous sommes privés depuis si long-tems».
C’étoit donc uniquement pour être conseillé, pour connoître les souhaits et les doléances de ses peuples, que le roi convoquoit les états-généraux, et non pour recevoir des lois; et n’etoit-il pas horrible de penser que le roi ait tout fait pour rendre ses sujets heureux, et que les sujets aient tout fait pour rendre leur souverain malheureux, et qu’ils se soient servis de ses propres bienfaits pour lui ravir ses prérogatives ses domaines, sa puissance et sa liberté?
Dans cette lettre, le roi, s’adressant à ses sujets, leur disoit . «Nous vous assurons que, de notre part vous trouverez toute bonne volonté et affection pour maintenir et faire exécuter tout ce qui aura été concerte entre nous et les états, soit relativement aux impôts qu’ils auront consentis, soit pour l’établissement d’une régie constante dans toute les parties de l’administration et de l’ordre public; leur promettant de demander et d’écouter favorablement leurs avis sur tout ce qui peut intéresser le bien de nos peuples, et de pourvoir sur les doléances et propositions qu’ils auront faites; de telle manière que notre royaume, et tous nos sujets en particulier, ressentent pour toujours les effets salutaires qu’ils doivent se promettre d’une telle et si notable assemblée».
A la lettre de convocation étoit annexé le réglement pour son exécution. Dans le préambule, le roi disoit: «Sa majesté a reconnu, avec une véritable satisfaction, qu’au moyen des assemblées graduelles ordonnées, dans toute la France, pour la représentation du tiers-état, elle auroit ainsi une sorte de communication avec tous les habitans de son royaume, et qu’elle se rapprocheroit de leurs besoins et de leurs vœux, d’une manière plus sûre et plus immédiate.
» Le roi appelle au droit d’être élus pour députés de la noblesse, tous les membres de cet ordre indistinctement, propriétaires ou non propriétaires: c’est par leurs qualités personnelles, c’est par les vertus dont ils sont comptables envers leurs ancêtres, qu’ils ont servi l’état dans tous les tems, et qu’ils le serviront encore; et le plus estimable d’entre eux sera toujours celui qui méritera le mieux de le représenter.....
» Sa majesté attend sur-tout que la voix de la conscience sera seule écoutée dans le choix des députés aux états-généraux; elle exhorte les électeurs à se rappeller que les hommes d’un esprit sage méritent la préférence, et que, par un heureux accord de la morale et de la politique, il est rare que, dans les affaires publiques et nationales, les plus honnêtes gens ne soient aussi les plus habiles…
» Sa majesté espère que tous ses sujets auront sans cesse devant leurs yeux, et comme présent à leur sentiment, le bien inappréciable que les états-généraux peuvent opérer, et qu’une si haute considération les détournera de se livrer prématurément à un esprit de défiance qui rend si facilement injuste, et qui empêcheroit de faire servir à la gloire et à la prospérité de l’état, la plus grande de toutes les forces, l’union des intérêts et des volontés. Enfin sa majesté, selon l’usage observé par les rois ses prédécesseurs, s’est déterminée à rassembler autour de sa personne les états-généraux du royaume, non pour gêner, en aucune manière, leurs délibérations, mais pour leur conserver le caractère le plus cher à son cœur, celui de conseil et d’ami».
Je dois maintenant entrer dans les principaux détails des formes qui furent suivies pour la nomination des députés, telles qu’elles étoient prescrites par le réglement, du roi.
La lettre de convocation fut adressée aux gouverneurs des provinces, et ceux-ci la firent parvenir aux baillis et sénéchaux d’épée. Aussi-tôt après la reception de cette lettre, les baillis et sénéchaux la firent publier à l’audience, et enregistrer au greffe de leur siége; ils donnèrent ensuite assignation, à la requête du procureur du roi, de comparoître à l’assemblée générale du bailliage, ou de la sénéchaussée, aux évêques, abbés, chapitres, corps et communautés ecclésiastiques des deux sexes, et généralement a tous les ecclésiastiques possédant bénéfice ou commanderie, et à tous les nobles possédant fief.
En conséquence de cette assignation, chaque chapitre séculier d’hommes tint une assemblée qui se sépara en deux parties, l’une composée de chanoines, et l’autre de tous les ecclésiastiques engagés dans les ordres, et attaches par quelque fonction au service du chapitre; la première nomma un député à raison de dix chanoines présens et au-dessous; deux au-dessus de dix jusqu’à vingt, et ainsi de suite. La seconde nomma un député à raison de vingt ecclésiastiques présens et au-dessous; deux au-dessus de vingt jusqu’à quarante, et ainsi de suite.
Tous les autres corps et communautés ecclésiastiques, ainsi que les chapitres et communautés de filles n’eurent droit qu’à un représentant. Les séminaires, colléges et hôpitaux ne furent point admis à se faire représenter.
Dans chaque ville, tous les ecclésiastiques engagés dans les ordres, et non possédant bénéfices, s’assemblèrent chez le curé de la paroisse sur laquelle ils se trouvoient habitués ou domiciliés, pour nommer leurs députés à l’assemblée générale à laquelle le curé fut appelle de droit.
Huit jours après la notification des lettres de convocation, tous les habitans composant le tiers-état des villes, ainsi que ceux des bourgs, des paroisses et communautés de campagne ayant un rôle d’imposition, et nés français ou naturalisés, âgés de vingt-cinq ans, et domiciliés, s’assemblèrent devant le juge du lieu, pour concourir à la rédaction des cahiers et à la nomination des députés.
Dans les principales villes du royaume, les habitans s’assemblèrent d’abord par corporation. Chaque corporation choisit un député à raison de cent individus et au-dessous; deux au-dessus de cent, et ainsi de suite. Les corporations d’arts libéraux, celles des négocians, armateurs, et généralement tous les autres citoyens réunis par l’exercice des mêmes fonctions, et formant des assemblées ou des corps autorisés, nommèrent deux députés à raison de cent et au-dessous, quatre au-dessus de cent, six au-dessus de deux cens, et ainsi de suite.
Les habitans composant le tiers-état, qui ne se trouvoient compris dans aucun corps, aucune communauté, aucune corporation, s’assemblèrent à l’hôtel-de-ville, et y élurent leurs députés dans la proportion de deux pour cent individus et au-dessous; quatre au-dessus de cent; six au-dessus de deux cent, et toujours en augmentant dans la même proportion.
La seule ville de Paris obtint d’envoyer des députés particuliers. Le nombre de ceux qui furent choisis par les paroisses et les communautés de campagne, fut de deux à raison de deux cens feux et au-dessous; de trois au-dessus de deux cens feux; de quatre au-dessus de trois cens, et ainsi de suite.
Quelques jours avant l’assemblée générale des trois états du bailliage ou de la sénéchaussée, il se tint une assemblée préliminaire de tous les députés des villes et communautés, dans laquelle ils réduisirent tous leurs cahiers en un seul, et ils nommèrent ensuite le quart d’entr’eux pour porter ce cahier à l’assemblée des trois états du bailliage ou de la sene-chaussée.
Cette dernière assemblée de voit être composée des membres du clergé, de ceux de la noblesse, et des députés du tiers-état. Le clergé devoit avoir la droite, la noblesse la gauche, et le tiers-état être place en face; mais cette double disposition du réglement, comme j’aurai occasion de le raconter dans la suite, ne fut pas suivie par-tout.
C’étoit le bailli ou le sénéchal, ou, en son absence, son lieutenant, qui devoit présider les trois ordres lorsqu’ils seraient réunis. Les assemblées particulières des trois ordres dévoient être présidées, savoir: le clergé par celui à qui l’ordre de la hiérarchie déférerait la présidence; la noblesse par le bailli ou sénéchal, et en son absence, par celui qu’elle auroit élu; le tiers-état devoit être présidé par le lieutenant du bailliage ou de la sénéchaussée, et en son absence, par celui qui devoit le remplacer. Le cierge et la noblesse avoient le droit de nommer leurs secrétaires; le greffier du bailliage devoit être le sécrétaire du tiers. On se conforma encore dans très-peu d’endroits à toute cette partie du réglement.
Il fut libre à chacun des trois ordres de rédiger ses cahiers, et de nommer ses députés en commun ou séparément; mais, dans le premier cas, le consentement des trois ordres devoit être pris séparément.
Les députés devoient être munis de pouvoirs généraux et suffisans pour proposer, remontrer, aviser et consentir. Ces paroles sont remarquables; car proposer, remontrer, aviser et consentir, n’est pas bouleverser, ordonner, et encore moins contraindre le roi à consentir.
Les élections des députés aux assemblées graduelles se firent à haute voix; mais les députes aux états-généraux furent élus par la voie du scrutin, et il ne me reste plus qu’à dire comment on procéda pour cette dernière et importante élection.
On fit d’abord choix au scrutin, de trois membres de l’assemblée, qui furent chargés d’ouvrir les billets, d’en vérifier le nombre, et de déclarer le choix de l’assemblée.
Les billets de ce premier scrutin furent déposés, par tous les députés successivement, dans un vase placé sur une table au-devant du secrétaire qui, assisté des trois plus anciens d’âge, en fit la vérification.
Les trois membres qui eurent le plus de voix furent les trois scrutateurs. Ils prirent place devant le bureau, au milieu de la salle, et déposèrent d’abord dans le vase, leur billet d’élection. Tous les électeurs furent ensuite, l’un après l’autre, déposer ostensiblement leurs billets dans le même vase.
Les électeurs étant revenus à leurs places, les scrutateurs procédèrent d’abord au compte et récensement des billets; si le nombre s’en trouvoit supérieur à celui des suffrages existans dans l’assemblée, on procédoit à un nouveau scrutin, et on brûloit les billets du premier.
Si un même billet portoit plusieurs noms, il étoit rejetté, et on ne recommençoit pas le scrutin; on faisoit de même lorsqu’il se trouvoit un ou plusieurs billets en blanc.
Le nombre des billets étant constaté, on les ouvroit, et les voix étoient vérifiées par les scrutateurs, à voix basse.
La pluralité étoit censée acquise par une seule voix au-dessus de la moitié des suffrages de l’assemblée. Au défaut de cette pluralité, on alloit une seconde fois au scrutin; et si le choix de l’assemblée n’étoit pas encore déterminé par la pluralité, les scrutateurs déclaroient les, deux sujets qui avoient réuni le plus de voix, et ces deux sujets étoient les seuls qui pussent concourir à l’élection qui étoit déterminée par un troisième tour de scrutin, de manière qu’il n’étoit jamais nécessaire de recourir plus de trois fois au scrutin.
En cas d’égalité parfaite de suffrages entre les concurrens dans le troisième tour de scrutin, le plus ancien d’âge étoit élu.
Tous les billets et toutes les notes des scrutateurs étoient brûlés après chaque tour de scrutin.
Il y eut un réglement particulier pour la ville de Paris, le pays des Basques, la Corse et les pays qui n’étoient pas réunis à la couronne à l’époque de 1614.
La voilà donc enfin promulguée cette faveur dont on n’avoit pas joui depuis plus d’un siècle et demi; telle fut la marche que Louis XVI traça à ses sujets, et la voie qu’il leur ouvrit pour qu’ils pussent se saisir d’un bonheur durable. Avant de raconter comment ils reçurent ce bienfait, je dois dire quelle étoit la disposition des esprits au moment même où il fut accordé.
CHAPITRE VIII.
Table des matières
Scission dans les deux premiers ordres de la Franche-Comté; guerre civile en Bretagne; mort de M. d’Ormesson; action héroïque d’un gentilhomme et d’un bourgeois; marche et sollicitude d’une armée de bourgeois sortie des murs de Nantes; manifeste de cette armée; arrêts des parlemens de Besançon et d’Aix contre les assemblées illégales; M. de Mirabeau dans les états de Provence.
Janvier, Février1789.
TANDIS que Louis XVI s’occupoit de combler les vœux de son peuple, et se nourrissoit de l’espoir si cruellement trompé ensuite, de le voir bientôt le plus heureux peuple de l’Europe, un génie malfaisant se promenoit sur la France, souffloit le poison de la sédition dans les cœurs, aigrissoit les esprits, et armoit les citoyens contre les citoyens.
En Franche-Comté, les deux premiers ordres eux-mêmes se divisèrent; une partie du clergé, et une partie de la noblesse adhérèrent au résultat du conseil, et l’autre le combattit par une protestation. Le parlement prit parti dans la querelle. Ceux qui d’abord avoient adhéré, protestèrent contre la protestation même de leurs adversaires. Cette-contreprotestation fut déposée chez un officier public. Le parlement se la fit apporter, et la supprima par un arrêt. Les membres du clergé et de la noblesse, qui tenoient pour le résultat du conseil, réclamèrent contre cet arrêt. Le roi enfin fut obligé d’intervenir pour mettre fin à ces premiers actes d’hostilité; mais il ne se contenta pas de casser l’arrêt du parlement; on lisoit encore dans celui du conseil, qui l’annulloit, ces paroles remarquables:
«S.M. a jugé qu’elle ne pouvoit laisser subsister un arrêt, dont les membres du clergé et de la noblesse qui ont signé ces déclarations, (celles qui adhéroient au résultat du conseil) auroient un juste droit de se plaindre S.M. déclare qu’elle honore de son approbation spéciale, les motifs d’amour, d’obéissance et de zèle qui ont dicté ces déclarations. Et pour donner aux membres qui les ont souscrites, une marque authentique de sa satisfaction, veut S.M. que le contenu auxdites déclarations soit annexé au présent arrêt, et qu’il soit imprimé, affiché par-tout où besoin sera».
C’étoit, comme on voit, se déclarer franchement pour le parti qui favoriseroit le tiers-état. Parmi les noms qui se trouvent au bas de la déclaration du clergé, je n’en vois aucune de marque; mais parmi ceux qui se trouvent au bas de celle de la noblesse, je lis les noms de Grammont, ceux du prince de S. Maurice, du marquis et du vicomte de Toulongeon.
Pour rester toujours dans les bornes de l’impartialité, je dois faire connoître les motifs de l’opposition du parlement.
«La fermentation qui règne dans le royaume, disoit cette compagnie, principalement dans les villes, est excitée par une multitude d’écrits, capables d’induire les peuples en erreur. Des opinions et des assertions audacieuses, hasardées par des particuliers sans caractère et sans autorité, tendent à détruire toute subordination, à élever des insurrections contre l’aurorité légitime, à engendrer une guerre intestine, et à ébranler, petit-être même à renverser la monarchie...
«Les états de la province ont été une source de division, non-seulement entre les trois ordres, mais encore entre les membres des deux premiers ordres...
«L’effervescence qui trouble les esprits, l’inquiétude répandue parmi les plus modérés, diminuent déjà la confiance qui doit exister entre les citoyens, et détruiront l’harmonie sans laquelle les états-généraux ne pourront avoir un heureux succès....
«Dans le conflit de demandes et d’opinions, le parlement doit s’expliquer, pour appaiser le feu de la discorde prêt à éclater...
«Toutes innovations sont dangereuses, parce que l’esprit novateur ne s’arrête point dans sa course; un jour il frappe d’un côté, le lendemain il renverse de l’autre…
«La constitution est un bien appartenant à la nation en général, et à chaque individu en particulier, qui ne peut en être privé sans avoir donne un pouvoir spécial à cet effet» Sublime vérité, qui eût dû être en tête du cahier de chaque député.
«Avant de consolider la dette de l’état, et d’aviser aux sacrifices à faire, il faut la reconnoître et la fixer…
«Lorsque les états-généraux auront constaté la dette nationale; qu’ils en auront prévenu le retour par toutes les précautions que leur sagesse leur dictera; qu’ils auront fixé les dépenses nécessaires à la prospérité et à la gloire de l’état; et qu’enfin ils auront reconnu l’insuffisance des moyens actuels pour atteindre à double but: alors la générosité des deux premiers ordres, leur dévouement à la patrie sont trop étendus, pour avoir besoin d’être excités, et trop notoires, pour douter qu’ils ne s’empressent de donner aux autres citoyens l’exemple des plus grands sacrifices, pourvu qu’ils soient volontaires, et qu’ils Il altèrent pas la constitution sur laquelle la monarchie existe depuis tant d’années.....
«Linégalité dans la distribution des biens est dans les décrets de la providence et dans la nature de l’ordre social; une grande partie du tiers-état ne subsiste et ne subsistera toujours qu’au moyen des terres et des propriétés de la noblesse et du clergé…
«C’est la classe la moins nombreuse, qui, dans lespoir d’acquérir du pouvoir et de dominer, tâche d’engager les autres à réclamer avec elle».
Je me suis déterminé d’autant plus volontiers à presenter cet exposé des principes du parlement de branche-Comté, qu’il donne tout-à-la-fois une idée de la sagesse de cette compagnie, et de la situation ou se trouvoit la province au moment où se formoit l’orage.
Cet arrêt, comme on pense bien, quoique les maximes qu’il contient, soient celles d’une saine politique, fut mal accueilli par le tiers-état. On souleva le bas peuple contre les magistrats, et un jour qu’ils se rendoient au palais, ils furent assaillis de pierres, les glaces de plusieurs voitures furent brisées, quelques-uns même d’entr’eux furent légèrement blessés. La même scène se renouvella au sortir de l’audience, et les magistrats ne crurent pas leur vie en sûreté à Besancon.
L’effervescence étoit toute autre en Bretagne: le troisième ordre de cette province présenta à ses états deux pétitions. Il demanda à être représenté en nombre égal aux deux autres ordres, et à ce au on opinât par tête; 20, que les impositions fussent également réparties entre tous les citoyens.
Je dois faire remarquer que cette double pétition étoit prématurée: elle fut faite le30décembre1788 et a cette époque on ne connoissoit point en Bretagne le résultat du conseil. On assure que le tiers-état ut autorisé à cette démarche par M. Necker; mais je ne garantis point le fait, quelque vraisemblable qu’il soit.
Cette double demande fut l’étincelle d’une guerre civile: a l’ouverture des états, le tiers déclara qu’il ne prendroit aucune part aux délibérations, à moins qu’on ne lui accordât ce qu’il sollicitoit. Cette déclaration jetta les trois ordres dans une immobilité qui parût à la cour le présage d’une grande commotion. Pour la prévenir, elle suspendit, par un arrêt du conseil, les états jusqu’au3du mois suivant.
Les gentilshommes, en recevant cet arrêt et le résultat du conseil, firent, avant de se séparer, une protestation dans laquelle ils déclarèrent deshonoré et traître à la patrie, quiconque ne penseroit pas comme eux sur le maintien des priviléges de la province.
Le tiers-état ne réclama point contre cette protestation, mais il se rassembla dans chaque ville, et accusa la noblesse d’avoir chargé un nommé Vignon attaché au service du comjtede Boisgelin, de solliciter des signatures au bas d’une déclaration, dans laquelle il étoit dit qu’on ne vouloit rien changer à la constitution de là province.
Les assemblées du tiers-état, à Rennes, se firent par paroisses, et furent très-nombreuses. Ne pouvoit-on pas les regarder comme des assemblées illicites puisqu’elles n’étoient autorisées par aucune volonté également manifestée? Le parlement crut ne devoir les regarder que comme des associations illégales et il décréta les marguilliers qui avoient permis la réunion des habitans de leurs paroisses. Ce décret indigna le tiers-état, et les routes de Bretagne à Paris furent couvertes de députés que cette province envoya en cour.
La noblesse s’ébranla aussi: on imputa à plusieurs gentilshommes d’avoir fait circuler dans la classe inférieure du tiers-état, un billet qui la convoquoit aux portes de la ville, dans le champ appellé de Montmorin. On en parla au premier président du parlement; il dit qu’il en étoit instruit, mais qu’il ne connoissoit aucun moyen d’empêcher cette assemblée. Elle eut lieu, en effet, et fut composée de sept a huit cent personnes, parmi lesquelles on remarqua plusieurs laquais, plusieurs porteurs de chaises et autres gens de cette classe. On assure que deux d’entre eux, en s’y rendant, furent armés de bâtons par un gentilhomme.
L’assemblée étant formée le domestique de la commission intermédiaire des états pour la navigation intérieure, monta sur une éminence, et lut un discours dont le but étoit de demander si on ne vouloit pas que la constitution subsistât, et que le pain fût diminué. Chacun ayant repondu, oui: Eh bien! dit l’orateur, rendons-nous au palais.
Toute cette multitude, en effet, se rendit au palais, et, à l’exception de quelques propos assez grossiers qu’elle proféra à son passage, elle traversa paisiblement la ville: les magistrats étoient sur leurs siéges; ils écoutèrent les demandes de ces hommes, et promirent de les prendre en considération. Leur requête exaucée, ils se répandirent dans les rues, et y commirent des désordres. Des grouppes d’étudians furent insultés; quelques-uns même frappés avec des bâtons.
Les gardes de la ville accoururent pour donner la chasse aux aggresseurs. On en arreta plusieurs qu’on remit aux cavaliers de maréchaussée, et ceux-ci furent accusés, par le tiers-état, de les avoir relâchés.
Le marquis de Trémargat, voyant arrêter un de ces hommes à qui il prenoit sans doute intérêt, ou qui peut-être même lui appartenoit, voulut le faire relâcher; le garde s’y opposa; le gentilhomme alors présenta à celui-ci un pistolet, et lui fit ainsi lâcher sa proie.
On vit aussi deux autres gentilshommes, et un magistrat en robe, tenter de repousser des gardes. Tout ce désordre enfin fut appaisé par les soins du comte de Thyard, dont les fonctions, dans ces circonstances délicates, devenoient chaque jour plus pénibles.
27Janvier. Les officiers de police ayant voulu prendre connoissance de cette emeute, le procureur-général du parlement les invita à surseoir pour quelques heures aux poursuites, et à se rendre au parlement.
Le soir du jour où ils reçurent cette invitation, un teinturier se querella avec des laquais, et fut frappé d’un coup de couteau; il se rendit à la ville où les officiers municipaux étoient assembles; ils reçurent sa plainte, et le firent transporter chez un chirurgien. Dix jeunes gens instruits de cet événement, se rendirent chez le comte de Thyard, qui les renvoia au premier président.
Le parlement dans cet instant se rendoit au palais; les magistrats, arrivés sur la place qui y conduit, furent environnés d’une troupe considérable de jeunes gens qui leur parlèrent avec véhémence. Des gentilshommes voyant qu’ils s’échauffoient, accoururent, et prirent part à la conversation. La scène se passoit devant la porte du couvent des cordeliers, où se tienent les états. On s’anima de part et d’autre, ou ’injuria; les deux partis étoient armés, et firent utuellement feu en présence de la maréchaussée qui ardoit la porte des états. Des combats particuliers uccédèrent à cette action. Dans toutes les rues, on ntendoit le bruit des armes à feu. Un seul homme du tiers perdit la vie dans cette malheureuse journée; il fut tué d’un coup de feu tiré par une fenêtre dans le parti contraire, deux gentilshommes restèrent sur la place.
Les magistrats, ne pouvant parvenir à rétablir le calme, se rendirent sur la place du palais; le comte de Thyard y accourut; le marquis, de Bédé y vint bientôt après, arme d’un fusil a deux coups: mais il n’en fit aucun usage, il le rendit même au comte de Thyard. Celui-ci parcourut? avec les membres du parlement, la rue Saint Georges. Parvenus sur la place neuve, ils y trouvèrent tous les jeunes gens réunis. Le commandant et les magistrats leur parlèrent avec beaucoup de bonté; ils répondirent d’abord qu’ils étoient résolus de mourir sur la place; mais ils finirent par se rendre aux exhortations qui leur furent faites et se séparèrent.
Ils traitèrent ensuite avec le commandant, comme s’ils eussent déjà fait une nation à part; ils lui envoyèrent des députés chargés d’une sorte de manifeste, car ils lui déclarèrent qu’ils ne poseroient pas les armes, tant que les gentilshommes-resteroient armés. Ceux-ci se croyant en danger, et ce n’étoit pas sans raison, car certainement ils étoient très-inférieurs en nombre, se tinrent renfermés dans la salle des états avec les épées et fusils qu’ils avoient pu se procurer. Un malheureux qui étoit attaché au service de la salle, s’y étant présenté, et n’étant pas reconnu, fut repoussé; ne comprenant rien à cette résistance, il insista et fut frappé d’un coup de feu.
Les jeunes gens continuoient toujours leurs négociations avec le commandant; ils lui firent dire qu’ils désarmeroient, si les gentilshommes vouloient eu faire autant. La municipalité appuya par une députation, celles des jeunes gens. M. de Thyard reçut fort bien tous ces députés, et se rendit médiateur entre les bourgeois et les gentilshommes. Ceux-ci firent parvenir les conditions suivantes
1o. «Les-gentilshommes ne répandront point le sang; ils ne désarmeront pas; mais ils ne se serviront de leurs armes, que dans le cas d’une légitime défense».
2o. «Ils abandonneront, à toute la rigueur des lois et de la justice, ceux d’entr’eux qui contreviendront à cette parole».
3o. «Ils demandent que les jeunes gens remettent leurs armes dans un dépôt».
4o. «Ils demandent encore que la communauté de ville et les pères de famille garantissent la parole d’honneur des jeunes gens».
De ces quatre conditions, la troisième fut la seule rejettée par les bourgeois; ils donnèrent leur parole d’honnneur par écrit, de se conformer aux trois autres; et cette déclaration fut signée par plusieurs pères de famille, membres de la municipalité.
Le commandant acheva de pacifier ces premiers troubles, et le parlement défendit aux sièges inférieurs, de continuer les procédures auxquelles ils avoient donné lieu, et les évoqua toutes à sa connoissance.
Je pense qu’on ne m’accusera pas d’avoir altéré ces faits, et d’avoir cherché à les rendre favorables à la noblesse. Je ne les ai point puisés dans les relations qu’elle publia de cette fatale dissention; je les ai tirés d’un écrit apologétique, publié par le tiers-état lui-même, et signé par trente-un membres de cet ordre, au nombre desquels se trouvent dix avocats et trois procureurs.
Le parlement, en évoquant l’instruction de tous les procès que firent naître ces cruels démêlés, donna une nouvelle matière aux plaintes du tiers-état. Le parlement crut devoir justifier cette démarche; il écrivit au roi:
«Dans des teins aussi désastreux, la délicatesse de votre parlement doit vous déférer jusqu’au soupçon, jusqu’à la défiance même la plus injuste. Nous avons mis sous les yeux de votre majesté le tableau trop effrayant des cruelles journées des26et27de ce mois. Notre premier devoir a été de nous saisir de l’affaire, à l’effet de constater le délit, et d’empêcher le dépérissement des preuves».
» Cette affaire est, s’il en fut jamais, dans l’ordre des affaires majeures, dont les juges souverains ont toujours retenu la connoissance; nos registres et ceux des autres parlemens en contiennent les preuves»....
» L’insubordination qui agite tous les esprits avec un excès bien déplorable, toutes les passions réunies, osent élever des nuages sur la droiture de nos intentions, sur la pureté de nos vues».
» Nos consciences sont sans reproches; notre compétence est certaine: mais notre délicatesse est blessée; c’est à V.M. à peser, dans sa sagesse, les importantes considérations que nous croyons devoir mettre sous ses yeux».
J’ai rapporté cette lettre, parce qu’on y voit que les plaintes du tiers-état sur l’évocation ne paroissoient pas fondées; le roi décida qu’en effet elles ne l’étoient pas, car dans sa réponse à cette lettre, sa majesté disoit:
«Mon parlement de Bretagne, en connoissant des émeutes arrivées à Rennes, les26et27janvier dernier, n’a fait qu’user du droit que lui accordent les ordonnances, et qui ne peut donner lieu à aucune plainte fondée».
Le garde des sceaux marqua également aux magistrats; «S.M. a décidé que votre compétence n’étoit pas douteuse». Pour ôter cependant tout prétexte aux mouvemens qui se continuoient en Bretagne, la cour se décida à évoquer toutes ces procédures au parlement de Bordeaux, où elles n’ont jamais été suivies.
Les trois ordres de la province avoient envoyé chacun une députation à Versailles; celle du troisième étoit trés-nombreuse, et on mettoit tout en œuvre pour diriger l’opinion contre celles des deux premiers. On supposoit aux membres qui la composoient, les propos les plus déraisonnables, et les démarches les plus absurdes. Le chevalier de Guer, qui étoit un des députés de la noblesse, avoit la plus grande part de la haine qu’on portoit à son ordre. On prétendoit que chez les ministres, il s’étoit emporté, et avoit dit que le tiers-état seroit bientôt réduit, si le gouvernement ne le soutenoit pas. On fit également courir le bruit qu’il s’étoit rendu au parlement de Paris, qu’il y avoit déposé une protestation au nom des gentilshommes de sa province. Ce sont là des bruits populaires que m’ont toujours démenti les personnes instruites.
30Janvier. Au milieu de toutes ces agitations, M. d’Ormesson, premier président du parlement de Paris, mourut; chef d’une famille ancienne de la robe, et toujours considérée, recommandable personnellement par une intégrité inflexible, et la probité la plus délicate, il étoit fortement attaché aux principes constitutionnels de la monarchie, et étoit bien éloigné dapprouver tous les changemens qui se préparoient. Il en fut de lui comme du maréchal de Biron; la licence ne souilla point sa mémoire, mais elle troubla son convoi. Toute sa compagnie s’y étant trouvée, reçut des insultes de la part du petit peuple.
La cour cependant, assiégée sans cesse par les députés bretons, consola, par des espérances, ceux du tiers, et le roi fit la réponse suivante à ceux du clergé et de la noblesse
«C’est avec la plus vive douleur que j’ai vu les; troubles qui se sont élevés dans ma province de Bretagne, et les malheurs qui en ont été les suites».
«J’ai pris les moyens qui m’ont paru les plus propres à ramener la tranquillité dans cette province, et je ne cesserai d’y veiller avec la plus grande attention».
«Tous mes sujets ont droit à ma justice; les ordres du clergé et de la noblesse peuvent y compter dans tous les tems, ainsi que sur une protection particulière de ma part, que je suis persuade qu’ils mériteront toujours par leur attachement à ma personne, et leur zèle pour les intérêts de ma province».
Mes lecteurs fatigués du récit de tant d’événemens déplorables, me sauront gré de reposer un instant leur imagination sur un tableau qui prouve qu’au sein de ces haines domestiques, le germe de la générosité françoise n’étoit pas encore étouffé.
Un gentilhomme et un bourgeois s’étant, à Rennes, mutuellement appellés en duel, furent long-tems à se mesurer l’épée à la main, sans pouvoir se porter aucun coup. Le gentilhomme, profondément pénétré d’estime pour son rival, mit fin au combat, en jettant loin derrière lui son arme, et en s’écriant: Soyons amis. Le Bourgeois, non moins généreux, jette aussi son épée, et tous les deux se précipitent dans les bras l’un de l’autre, s’arrosent de larmes, et se jurent une amitié éternelle. Il m’est pénible, quelques recherches que j’aie faites, de ne pouvoir dire le nom du vertueux bourgeois; on m’a assuré que le gentilhomme étoit le marquis de Bouchet.
Ce n’étoit pas seulement à Rennes que le tiers-état s’étoit ouvertement élevé contre les deux premiers ordres. Dans tout le reste de la Bretagne, la discorde secoua son flambeau. A Brest, soixante-deux jeunes gens adhérèrent à tout ce qu’avoient fait ceux de Rennes; et si ma qualité d’historien ne m’en faisoit un devoir, je laisserais ignorer que les noms de ces soixante-deux bourgeois se lisent en tête d’un libelle atroce, répandu avec profusion contre la noblesse et la magistrature.
A Nantes, la fermentation se manifesta avec tous les caractères et tous les symptômes qui précèdent une véritable guerre. Il sortit des murs de cette ville une armée de jeunes gens, pour aller soutenir les prétentions de ceux de Rennes, et rien n’est plus curieux que de connoître l’ordre dans lequel cette armée s’approcha de la capitale de la province; on eut dit qu’elle marchoit en pays ennemi, et qu’elle craignoit une surprise. Je laisserai parler ceux qui la composoient.
« Le mercredi matin (28Janvier1789), nous nous sommes assemblés sur la place du Port-au-vin.... A six heures nous nous mîmes en marche; rendus au Pont-du-cens, nous comptions y former nos compagnies, mais l’affluence de ceux qui nous suivirent, nous empêcha d’effectuer ce projet; nous continnâmes notre marche en bon ordre jusqu’à Gêvres, où nous avons dîné dans la lande voisine… Notre coucher a été à Nozai, où nous sommes arrivés entre cinq à six heures; nous y avons été bien accueillis par les habitaus. Les commissaires se sont d’abord occupés d’établir des corps-de-garde.... Sur les onze heures du soir, nous avons reçu une députation de la part des jeunes-gens de Rennes.... A minuit nous avons fait partir M. Coindière, avec l’un des députés de Nantes, pour connoître les intentions dans lesquelles on étoit disposé à nous y recevoir....»
Pendant que cette armée étoit ainsi en route, elle reçut de Rennes une lettre, qui lui fut remise de la part du comte de Thyard et des bourgeois de cette ville. Elle portoit:
«Tout est appaisé: les soins que s’est donné M. le comte de Thyard, ont arrêté une affaire qui pouvoit avoir les suites des plus sinistres… Nous croyons donc, Messieurs, que votre déplacement, en dérangeant vos affaires, deviendroit inutile, puisqu’en nous engageant pour nous, nous l’avons fait pour vous, et que notre parole d’honneur lie toute la jeunesse de Bretagne, qui, faisant corps avec nous, a déclaré adhérer à tout ce que nous arrêterions»
Ces assurances n’arrêtèrent point la marche de l’armée nantoise; son journal de route continue ainsi: «Vers les deux heures, nous fimes partir MM. Lory, Dugazon et Coindière le cadet, vers M. de Thyard et la jeunesse de Rennes, pour demander au commandant l’entrée de la ville, et l’assurer de nos sages dispositions. Le29, à cinq heures du matin, nous avons fait l’appel, et nous nous sommes mis en route, tachant toujours d’observer la meilleure police: de là à Derval, où nous avons fait halte; nous n’avons rencontré que quelques voyageurs, qui nous ont confirmé ce que nous avions déjà appris. Tous les habitans du lieu nous ont fait l’accueil le plus flatteur Le curé a exigé qu’un de nous montât son cheval. Nous sommes venu coucher à Bain, où nous avons trouvé plusieurs jeunes gens de Rennes, qui nous ont appris l’arrivée de nos députés, que nous attendions avec beaucoup d’impatience pour avoir la réponse de M. de Thyard. Comme étant plus près de Rennes, nous avons jugé à propos de doubler les postes de nuit»…
Arrivés à Norai, l’armée fit encore une fois halte, et prit l’arrêté suivant:
«Notre société sera divisée en plusieurs compagnies, dont les individus se rendront, et aux heures des repas, à l’endroit indiqué par leurs commissaires, qui satisferont, autant qu’il leur sera possible, aux demandes qui leur seront faites.
» Il sera établi, toutes les nuits, un corps-de-garde de six jeunes gens, pour veiller aux evènemens qui pourroient arriver… Ils avertiront, à la moindre alerte, de s’assembler sur le champ.
«Personne ne pourra devancer la marche, devant attendre au Pont-Péan, les députés que nous avons envoyés vers M. de Thyard et les jeunes gens de Rennes».
L’armée ainsi campée à Norgui fut avertie, à deux heures du matin (31janvier), par le piquet de garde, que les députés envoyés à Rennes paroissoient; ils apprirent que le comte de Thyard ne vouloit accorder l’entrée de la ville de Rennes qu’à trente personnes seulement. Cette proposition fut rejettée unanimement. Les députés furent de nouveau renvoyés au commandant, pour lui représenter que l’armée venoit avec des intentions pacifiques; qu’elle offroit de déposer ses armes dans un endroit qu’elle indiqueroit elle-même, et que, grossissant tous les jours, il ne lui étoit pas possible de demeurer plus long-tems campée dans un lieu qui ne pouvoit lui fournir assez de logemens et de vivres.
Ces députés partirent pour Rennes à cinq heures du matin, et à onze heures, l’armée reçut avis qu’elle pouvoit entrer dans la ville: elle se mit donc en marche. Arrivée au Pont-Péan, elle y trouva l’évêque de Nantes et le capitaine des gardes du comte de Thyard, qui exhibèrent les ordres dont ils étoient porteurs de la part du commandant. Ces ordres en-joignoient à l’armée de rétrograder, sous peine de désobéissance: elle refusa d’obéir; et le commandant lui permit de s’établir dans un fauxbourg, sous la condition toutefois de déposer ses armes dans une maison du fauxbourg, et sous la garde d’un détachement de l’armée; elle entra dans la ville: l’évêque de Nantes et le capitaine des gardes du commandant vinrent au-devant d’elle, et lui annoncèrent qu’il lui étoit permis de pénétrer dans l’intérieur de la ville, par divisions en petits pelotons, sans bruit, et après avoir fait le dépôt de ses armes.
Tout fut exécuté comme l’ordonnoit M. de Thyard; les jeunes gens de Nantes furent reçus avec de grandes acclamations par ceux de Rennes, qui se disputèrent à l’envi la gloire de les loger; et la municipalité nomma sur le-champ des commissaires pour indiquer les logemens.
L’armée se borna à une seule demande: elle voulut avoir, et obtint une copie du traité de paix conclu entre la noblesse et la bourgeoisie.
Quelle étoit cependant la conduite des gentilshommes qui devoient naturellement se croire menacés par les suites de cette agitation? Leur conduite étoit la même que celle qu’ils tiennent encore en ce moment: ils se résignoient; et il est incontestable que, s’ils se fussent livrés à de pareils mouvemens, toute la surface de l’empire eût été inondée de sang. Mais comment la cour n’étoit-elle pas épouvantée en voyant le tiers déployer une telle force, une telle énergie? Comment pouvoit-elle croire, que si le tiers menaçoit avec tant de hauteur, dans un tems où on lui accordoit tout ce qu’il demandoit, et où on ne lui opposoit aucune résistance, il ne feroit pas un jour de plus importantes conquêtes? Comment, en un mot, ne redoutoit-elle pas les suites d’une démarche dont il n’y avoit aucun exemple depuis le commencement de la monarchie? Et si elle les redoutort, pourquoi restoit-elle dans une inaction qui devoit paroître aux deux premiers ordres une perfidie, et au troisième une lâcheté? C’est un mystère que peut-être M. Necker lui seul pourroit éclaircir; et l’on me pardonnera de m’être appesanti sur des détails qui rendent encore plus intéressant le contraste de tant de sécurité, d’une part, et de tant d’audace, de l’autre.
Si la conduite que tenoit le tiers-état de Bretagne ne suffisoit pas pour réveiller le zèle des ministres, les opinions qu’il énonçoit étoient bien propres au moins à les engager à faire effort contre le torrent qui menaçoit de tout entraîner. Je les rapporte, parce qu’elles appartiennent à cette histoire, et que le nom de M. Necker, mêlé à tous les discours, semble accréditer les conjectures qui vouloient qu’il fût, sinon l’instigateur de l’insurrection, du moins le protecteur des insurgens.
Les bourgeois donc de Rennes ayant envoyé à ceux de Nantes, un jeune homme appellé Omnes-omnibus, celui-ci notifia sa mission en ce peu de mots:
«Député par mes compatriotes, je viens chercher parmi vous les secours que nous attendons de ceux qui se sont si bien montrés pour la cause commune.... Je me sacrifierai, s’il le faut, pour mes compatriotes… La patrie est en danger, marchons pour la défendre».
Ardent, il embrasa les coeurs des jeunes Nantois, et personne ne contribua plus que lui à leur faire quitter leurs foyers pour se rendre en armes à Rennes. C’est sur-tout dans la protestation qu’ils firent avant, leur départ que se trouvent unis aux principes de la démocratie, aux menaces de la haine et de la prévention, des éloges emphatiques de M. Necker.
«Frémissans d’horreur, disent-ils dans cet écrit, convoqués par le cri général de la vengeance et de l’indignation ne trouvant d’obstacle que dans l’ordre de la noblesse, que dans cet ordre, dont l’égoïsme forcené ne voit dans la misère et les larmes des malheureux qu’un tribut odieux qu’ils voudroient étendre jusques sur les races futures.
» D’après les sentimens de nos propres forces, et voulant rompre le dernier anneau de la chaîne qui nous lie, jugeant, d’après la barbarie des moyens qu’emploient nos ennemis pour éterniser notre oppression, que nous avons tout à craindre de l’aristocratie qu’ils voudroient ériger en principes constitutionnels, nous nous en affranchissons dès ce jour, sous la protection d’un second Henri IV, et d’un nouveau Sully.
» Un ordre dans sa protestation ose opposer son opinion à celle de son roi, à celle de l’Europe, à celle du patriote et vertueux Necker, solide et seul appui d’un royaume prêt à s’écrouler. Mortel adorable, dont l’héroïsme est au-dessus du sang et des vains préjugés, ô toi, qu’on ne peut mieux louer qu’en t’accordant le nom d’homme, nom que toi seul peut rendre encore respectable, puisque tous tes travaux n’ont d’autre objet que de lui rendre sa dignité première, et de le remettre à la place que lui fixa la nature;... O Necker! accepte ici l’hommage que l’ordre du tiers rend à tes vertus; si le bronze et le marbre n’offrent point encore dans nos villes à nos yeux attendris tes traits révérés, tous nos cœurs sont autant d’autels où l’encens de la reconnoissance se mêlera sans cesse à nos vœux ardens pour la conservation de tes jours précieux, et pour que tu jouisses du bonheur que tu veux donner à vingt-trois millions de françois».
Je citerai encore le passage suivant, parce que j’aime mieux que la postérité apprenne des propres auteurs de la révolution toute l’influence que la philosophie moderne et M. Necker ont eu sur le dépérissement de la monarchie françoise, que de le dire moi-même.
«L’insurrection de la liberté et de l’égalité intéressant tout vrai citoyen de l’ordre du tiers, tous doivent la favoriser de tout leur pouvoir, par une inébranlable et ferme adhésion; mais principalement les jeunes gens à qui le ciel accorda de naître assez tard pour pouvoir espérer de jouir des fruits qu’ont enfin fait naître en France et la philosophie du dix-huitième siècle, et l’ascendant de l’immortel Necker».
Rien donc n’étoit équivoque dans ce petit écrit; c’étoit un véritable manifeste, et le manifeste d’un ennemi qui se croyoit de puissans alliés, dont le mot de ralliement étoit celui de l’aristocratie, et qui promettoit de faire la guerre avec férocité. «Que le cri de la vengeance, y disoit-on, retentisse jusqu’au pied du trône.... Avons arrêté de partir en nombre suffisant pour en imposer aux vils exécuteurs des fanatiques aristocrates… Protestons d’avance contre tous arrêts qui pourroient nous déclarer séditieux… Jurons tous qu’au cas qu’un tribunal injuste, car nous nous mettons sous la sauve-garde du conseil de sa majesté, parvint à s’emparer de quelqu’un de nous, et qu’il osât par un de ces actes que la politique appelle de vigueur, et qui ne sont en effet que des actes de despotisme, les sacrifier, jurons de faire ce que la nature, le courage, et le désespoir inspirent pour sa conservation».
Qui peut dire combieu eût fait couler de sang cette première insurrection, si la noblesse eût été moins modérée, et M. de Thyard moins prudent? Le parlement se contenta de décréter le sieur Omnes-Omnibus; mais il ne donna aucune suite à ce décret, et depuis on n’a plus entendu parler de ce fougueux jeune-homme, que nous n’avons pas même vu député aux états-généraux, où de plus jeunes encore et de non moins fougueux que lui ont été appellés.
Dans le reste du royaume on s’agitoit également; mais le tiers-état procédoit sans emportement. Il n’y avoit que la dernière classe du peuple qui se porta à des excès; elle insulta de nouveau, à Besançon, les membres du parlement, parce qu’ils prirent une délibération contraire à l’arrêt du conseil, qui cassoit celui que cette compagnie avoit rendu contre la déclaration déposée par quelques gentilshommes chez un notaire.
«La cour aime à se persuader, disoit le parlement dans cette délibération, que les auteurs de ces protestations n’ont pas prévu les conséquences de leurs démarches. Etablie pour veiller au maintien de la tranquillité publique, elle est obligée de prévenir toute association illégale; son zèle n’a pas dû lui laisser oublier que, dans des tems dont on voudroit effacer le souvenir, ces troubles funestes qui mirent l’état si près de sa ruine et faillirent d’écarter du trône le véritable héritier de la couronne, n’eurent d’autre commencement que de semblables associations, qui furent faites dans toutes les villes et dans toutes les corporations, et que des pervers voulurent présenter comme le vœu unanime de la nation».
Le parlement de Provence ayant voulu également dissoudre les assemblées des membres du tiers-état qui ne pouvoient encore être regardées que comme illégales, reçut, de la part du peuple, des témoignages de mécontentement. Les états de cette province étoient assemblés, et la noblesse s’y divisa; les seigneurs des fiefs voulurent s’y trouver en corps, et non simplement par députés.
Le comte de Mirabeau, qui avoit brusquement quitté la capitale, parut dans cette assemblée; il y énonça une opinion qu’il fit ensuite imprimer et répandre dans tout le royaume. Je dois en donner ici la substance, afin qu’on puisse connoître la conformité des principes qu’il manifesta alors, avec ceux qu’il a depuis fait adopter dans la séance où elle fut prononcée: on avoit mis a la délibération une protestation signée par la majorité des membres de la noblesse, contre le résultat du conseil.
«Je ne comprends pas en quel sens, dit M. de Mirabeau, cette protestation pourrait être utile, convenable ou légitime».
ce Utile.–Elle ne portera pas le gouvernement à rétracter le réglement de convocation que l’opinion publique à conquis. Elle n’empêchera pas les communes de France de se présenter aux états-généraux dans la proportion qui leur est accordée....»
En falloit-il moins pour cela constater encore une fois, par un acte légitime, les droits qu’alloient envahir les attentats qui se préparaient?»
«Convenable, continuoit M. de Mirabeau. Pourquoi protesteriez-vous contre le vœu du monarque, contre le vœu de la nation? On vous parle des corps de noblesse qui ont protesté; mais que ne vous parle-t-on de trois cens pétitions qui ont invoqué le réglement contre lequel on voudrait que nous réclamassions? On vous parle du mémoire des princes! Et moi, pour ne pas faire injure au sang de l’auguste délégué de la nation, je vous observerai que la pluralité des princes, et sur-tout monsieur, frère du roi lui-même, ont ouvertement professé d’autres principes»....
Cette pluralité des princes se réduisoit, au moment où parloit M. de Mirabeau, à monsieur et à M. le duc d’Orléans.
«Enfin, ajouta-t-il, la protestation ne saurait être légitime. Comment douter que le roi ne soit le convocateur naturel le président nécessaire, le législateur provisoire des états-généraux?.... L’éternelle raison veut que l’assemblée nationale puisse s’organiser régulièrement; (ce principe étoit une prédiction de tout ce qui arriverait, si M. de Mirabeau étoit député aux états-généraux, et s’il y obtenoit l’influence dont il n’a cessé d’y jouir) mais elle ne sauroit s’organiser avant de s’assembler; il faut donc que quelqu’un l’assemble et la compose provisoirement....»
Qui doutoit de cette vérité? Les craintes qu’inspiroit la forme de convocation en étoient-elles pour cela moins fondées?
«Sous quel prétexte, disoità ce sujet M. de Mirabeau, sollicite-t-on de vous cette étrange déclaration? C’est, dit-on, parce qu’il résulte du rapport de M. Necker, que le gouvernement veut faire opiner par tête et non par ordre; et que ce changement dans la constitution entraîneroit le bouleversement de la monarchie....»
«D’abord le réglement de convocation ne dit pas un mot de ce qui vous donne tant d’émoi. Ensuito M. Necker y est textuellement contraire. Enfin, si les états-généraux ordonnent que l’on opine par tête, il faudra bien que nous nous y soumettions... . Est-ce de bonne foi que nous prétendons donner des ordres à nos députés aux états-généraux? Toute partie, toute subdivision du royaume est-elle autre chose que sujette? et la souveraineté repose-t-elle ailleurs que dans la collection des représentans de la nation présidée par le roi? Depuis quand une nation ne peut-elle plus bouleverser sa constitution?.... Nous voulons la liberté, et nous aspirons aux derniers excès de la licence....»
Ainsi M. de Mirabeau flétrissoit déjà le respect pour la constitution monarchique du nom de licence. Si les ministres et les deux premiers ordres eussent été plus attentifs, ils eussent vu, dans l’opinion de M. de Mirabeau, tout le plan de la révolution. Je dirai dans le chapitre suivant, l’effet que produisit cette opinion.
CHAPITRE IX.
Table des matières
Portrait de M. de Mirabeau; effet que produit son opinion prononcée dans les états de Provence; plaintes de la noblesse; protection accordée aux séditieux; portrait de M. Mounier; dispositions des esprits à Paris; manœuvres sur les grains; indécence des plaisirs du carnaval; grossières images exposées sur les quais; projet d’un mariage entre mademoiselle d’Orléans et M. le duc d’Angoulême; triomphe décerné à M. de Mirabeau aux portes d’Aix; mandemens de deux évêques; opinion du peuple sur quelques grands personnages; portrait de M. l’abbé Syeyes; menées d’un sieur Rutleidge; anecdote sur MM. d’Adhémar et de Guibert; intrigues pour les élections; tentatives de M. de Calonne pour être élu; empressement de quelques autres personnes pour obtenir cet avantage.
Février... Mars1788.
L’OPINION de M. de Mirabeau lui valut la faveur du tiers-état, et dès ce jour on n’a cessé de voir des hordes de brigands et d’assassins appuyer le succès de ses discours. On chercheroit en vain dans les fastes de l’histoire un homme qui put lui être comparé. Avide de célébrité, il semble moins jaloux d’inspirer l’estime que la terreur. Tourmenté dès son enfance, d’une inquiétude farouche, il déshonora sa jeunesse par des vices honteux, fit le désespoir de sa famille, et n’eût point d’amis. Dans un âge plus mûr, les prisons le dérobèrent au glaive de la justice. Son ame indomptable s’aigrit dans les fers, et c’est là peut-être que son caractère haineux le porta à enfanter des projets funestes. Rendu à la société, il ne cessa d’occuper de lui le public, en écrivant toujours sur les objets qui, dans le moment, fixoient davantage l’attention universelle. La bizarrerie de ses paradoxes, l’originalité de son style donnèrent une grande vogue à ses écrits. Envoyé dans une cour étrangère, il y joua bassement le rôle d’espion subalterne, et comme pour se venger de son infamie personnelle, il publia un libelle scandaleux contre le premier homme de son siècle, qui n’eut d’autre tort envers lui que de n’avoir su l’estimer. Dans ses discours comme dans ses écrits, moins éloquent qu’audacieux, moins profond qu’original, il semble lui-même chercher plutôt à insulter qu’à convaincre le parti qu’il combat; et dans la tribune aux harangues, il se montre avec la physionomie d’un baladin, encore plus qu’avec les talens d’un orateur; insensible, en apparence, aux outrages, il porte à ses ennemis des coups invisibles. Enfin, avili même dans l’esprit de la multitude, il la meut à son gré, et c’est elle qui donne tout le succès à ses harangues.
Tel est cet homme que le gouvernement eût pu acheter, et que peut-être il n’acheta pas, parce qu’il le dédaigna trop. Son opinion dans les états de Provence, fut suivie du phénomène qui depuis a accompagné ses plus importantes motions. Sortis de la salle, les gentilshommes furent environnés et insultés par des gens de la lie du peuple; M. de Mirabeau fut porté en triomphe.
Depuis ce moment, la noblesse de Provence, comme celle du reste du royaume, n’a plus eu que des affronts et des injustices à dévorer. Profondément affligée de cette première insurrection, elle déposa sa douleur dans le sein de son auguste chef; elle écrivit au monarque.
«Nous portons à vos pieds l’expression de notre fidélité et de notre douleur. Nous avons souffert des outrages… L’autorité de V.M., celle des lois sont méconnues. Le clergé, la noblesse, le président des états sont insultés.
» Nous avons fait tous les sacrifices au bien de votre service, au désir de rétablir l’union dans le pays. Nous avons même oublié cette noble et juste sensibilité, qui forme le partage de notre état; mais la fidélité que nous vous avons jurée, et la loi de l’honneur, nous imposent le devoir de ne jamais abandonner notre constitution, établie par tant de titres, et sur-tout dans le sein de ces mêmes états, où nos pères se donnèrent avec autant de confiance aux augustes prédécesseurs de V.M.
» Cet acte synallagmatique nous procure l’inapréciable avantage de vous avoir pour maître. Ce titre sacré nous assure secours et protection de la part de V.M. Nous lui demandons cette justice, cette protection, ce secours pressé. On trompe le peuple: on ose nous présenter à lui comme des oppresseurs, au moment où nos sacrifices pour l’état excèdent nos moyens, et où nous offrons des soulagemens pour la classe indigente de la nation.
» Les fauteurs des systêmes nouveaux sont trop favorisés. Ces systêmes tendent au renversement des principes de la monarchie, à établir l’égalité des rangs et des propriétés, à détruire votre autorité et la dignité de la noblesse».
Le tems a vérifié le pressentiment de la noblesse de Provence, et ce n’est pas sans sujet qu’elle se plaignoit de la protection accordée aux fauteurs des systêmes nouveaux; car le roi ayant cassé, par un arrêt de son conseil, le vœu de l’assemblée tumultuaire et illégale que le parlement d’Aix avoit déja frappé d’un décret, les membres dispersés de cette assemblée, se vantoient hautement d’une protection spéciale; ils disoient avoir des députés en cour, qui y étoient accueillis et bien traités; ils entretenoient une correspondance qu’on pouvoit dans ce moment regarder comme séditieuse, et qu’ils annonçoient comme autorisée. Cette correspondance, les écrits séditieux, et la popularité de M. de Mirabeau, réduisirent la Provence à un état déplorable.
La Bretagne, le Dauphiné et le Béarn avoient fait eu commencement des troubles, une sorte de confédération. Dès qu’il s’agit de la convocation des états-généraux, le Dauphiné se retira de l’association, et ses habitans adoptèrent d’autres principes: ils déclarèrent qu’ils se regardoient moins comme Dauphinois, que comme François; le résultat du conseil fut transcrit sur les registres des états. Les négocians de Grenoble écrivirent même à ceux des autres villes commerçantes, qu’ils n’ambitionnoient point d’envoyer des députés particuliers aux états-généraux, parce qu’ils pensoient que les membres de cette assemblée ne dévoient pas être les représentans des corporations particulières, mais ceux de la nation. Un homme qui réunissoit à un cœur pur, à une ame sensible et aimante, à une imagination riche, à un esprit orné, à une réputation enfin sans tache, la noble ambition de rendre ses concitoyens heureux, travailloit avec ardeur à les éclairer sur leurs véritables intérêts; mais il répandoit des flots de lumière, et ce n’étoit qu’une lumière douce qui pouvoit dissiper les nuages qui s’ammonceloient dans la France. M. Mounier fut cet homme vertueux que trop de patriotisme égara; il se pénétra trop des droits du peuple, et pas assez des obligations sacrées qui le lient à ses chefs. Il eût une trop haute idée d’une nation corrompue dans ses mœurs, et voulut lui faire adopter une forme de gouvernement, que le climat, le génie, les goûts, l’étenduede cette nation, proscrivoient également. Il vouloit faire des hommes parfaitement libres, et après une longue suite de travaux pénibles qui l’honoreront à jamais, il ne rencontra que de vils séditieux. Il falloit resserrer les liens qui unissoient les sujets au monarque, et soulever doucement le joug qui pesoit sur la classe infortunée; mais M. Mounier brisa et les liens et le joug. Ses écrits n’en sont pas moins précieux; ils sont pleins d’une douce philosophie qui éclaire en même tems qu’elle fait aimer la vertu, et les erreurs mêmes qu’on y rencontre font chérir leur auteur.
A Paris, on attendoit avec une extrême impatience la lettre de convocation qui devoit lui être particulière: on se méfioit toujours des iutentions du gouvernement; on craignoit, ou on affectoit de craindre des démarches hardies de la part du parlement; on s’attendoit que les membres du haut clergé s’assembleroient avant de quitter la capitale, et on paroissoit soupçonner une coalition entre eux et les magistrats du parlement.
Aucune de ces craintes ne se vérifia: la cour s’occupoit sans relâche du travail nécessaire à la tenue des états-généraux; le parlement restoit dans l’immobilité, et les prélats se retiroient paisiblement dans leurs diocèses, pour se trouver aux élections.
Les factieux seuls s’agitoient; les écrivains se divisoient en deux partis; les uns, ayant M. Cérutti à leur tête, élevoient des autels à M. Necker; les autres le croyoient dans la ferme résolution de refuser l’opinion par tête: car c’étoit là la question qu’on traitoit dans tous les cercles, dans tous les écrits.
La licence aussi étendoit ses progrès; dans un des cafés du Palais-Royal, on brûla le dernier arrêt du parlement de Franche-Comté, dont j’ai parlé plus haut; mais ce qui servoit encore mieux les séditieux, c’étoit la disette du pain; les manoeuvres qui se pratiquoient dès-lors, et qui n’ont plus discontinué jusqu’au séjour du roi à Paris, sont un des grands moyens qu’on n’a cessé d’employer pour porter le petit peuple au désespoir, et du désespoir à la rébellion. Le parlement voulut développer toute cette intrigue dès sa naissance; mais il ne put jamais atteindre l’extrêmité du fil de cette horrible trame.
Dans les fauxbourg S. Antoine et S. Marceau, dans le centre même de Paris, on afficha des placards qui menaçoient d’une sédition, si l’on ne diminuoit le prix du pain; et sur le Pont-Neuf, on distribua aux passans une feuille imprimée qui étoit une dénonciation au peuple de différens accapareurs de grains, et tous ceux qu’on y désignoit, étoient des hommes en place, et des hommes a qui, depuis, on a donné l’odieuse qualification d’Aristocrates..
Les plaisirs du carnaval donnèrent occasion au petit peuple de manifester tous les sentimens de la basse et injuste jalousie qu’on lui inspiroit contre les deux premiers ordres. Par-tout on ne rencontroit que des images qui les insultoient. Là c’étoit une voiture que remplissoient des hommes en haillons; sur le siége du cocher étoient assis deux prélats, et derrière, des particuliers décorés de cordons bleus servoient de laquais. Là c’étoit un fantôme portant sur ses épaules une sorte d’abbé sans têts, et sur la soutane duquel étoit écrit: voilà le clergé; le corps de cette hideuse figure, étoit, depuis le col jusqu’à la ceinture, couvert d’une riche étoffe rehaussée d’un cordon bleu, et sur laquelle on lisoit: voilà la noblesse. Enfin, depuis la ceinture jusqu’aux pieds, le fantôme n’étoit couvert que de guenilles, et sur ces guenilles étoit écrit: voilà le tiers-état qui ne peut se soutenir.
Tout homme bien vêtu qui, pendant ces dégoûtantes lupercales, traversoit les rues, étoit arrêté; on lui demandoit auquel des deux ordres il appartenoit, de la noblesse, ou du tiers-état; et s’il eût répondu qu’il étoit gentilhomme, il eût mit sa vie en danger.
Les murs aussi de nos quais et de nos places publiques se couvroient d’estampes grossières qui vouoient aux insultes de la canaille les nobles et les ecclésiastiques. L’une de ces estampes offroit trois figures rangées sous la même ligne qui servoit de niveau: la figure qui tenoit le milieu étoit sans vêtemens, et touchoit de la tête le niveau, et des pieds la terre; c’étoient les roturiers. La figure placée à la gauche de la première, étoit ensevelie dans la terre jusqu’aux genoux, et touchoit le niveau, au moyen d’un grand casque; c’étoit le noble. La troisième figure, enfin, étoit couverte de terre jusqu’au milieu du corps, et touchoit le niveau, à l’aide d’un long bonnet carré; cette troisième figure représentoit le clergé. On vouloit par-là donner à entendre que le tiers-état étoit tout par lui-même, et que les deux autres ordres n’étoient rien que par les avantages que le premier lui laissoit.
Ces quelques exemples, que j’ai choisi parmi ceux que la décence me permettoit de citer, prouvent que les moyens les plus méprisables n’étoient pas indifférens pour ceux à qui il importoit de déterminer le peuple a essayer enfin ses forces. L administration voyoit sans inquiétude ces séditieuses manœuvres; elle ne sembloit occupée que des préparatifs de la prochaine tenue des états-généraux; et tandis qu’on faisoit courir à Paris le bruit qu’elle étoit remise au mois de juin, la cour donnoit ordre aux commandans et aux intendans des provinces d’être rendus dans leurs départemens; aux officiers, dans leurs garnisons; et aux ambassadeurs, dans leurs cours respectives, avant le premier mai.
Le parlement, instruit des véritables intentions de la cour, convoqua une assemblée de chambres, à laquelle se trouvèrent les pairs, et où il fut pris des arrangemens pour que cette compagnie conservât un tel nombre de magistrats, que les fonctions de la justice ne fussent pas interrompues, tandis que l’autre se rendroit aux assemblées des bailliages.
Il se négocia pendant ces entrefaites un mariage qui, s’il eût eu lieu, eût peut-être apporté quelque changement aux affaires: M. le duc d’Orléans promit Mademoiselle d’Orléans, sa fille, qui n’avoit pas encore douze ans, à M. le duc d’Angoulême, fils aîné de M. le comte d’Artois, qui étoit clans sa quatorzième année. Ce mariage devoit se célébrer au commencement du mois de septembre suivant. La jeune princesse seroit retournée, après la célébration, au couvent de Belle-Chasse, et la réunion des deux époux ne se seroit faite que lorsque la princesse aurait atteint quinze à seize ans. Le prince son père lui eût assuré, le jour du mariage, 400mille livres de rentes, et le jour de la réunion, 600autres mille livres de rentes, indépendamment d’un partage dans la succession.
Il se répandit aussi, à la même époque, qu’il se négocioit avec le roi de Naples un mariage entre M. le duc de Chartres, fils aîné de M. le duc d’Orléans, qui avoit atteint alors sa quinzième année, et une des princesses de Naples. Si ces deux alliances se fussent contractées, il est vraisemblable qu’en réunissant à deux maisons souveraine la branche d’Orléans, elles eussent confondu les intérêts de cet dernière maison avec ceux des deux autres, et les mécontens eussent perdu tout espoir de trouver un protecteur parmi les Bourbons.
Leur crainte que les états-généraux ne fussent encore reculés, n’eut plus de prétexte: tout annonçoit que l’ouverture s’en ferait eu effet le27avril. Les baillis d’épées quittoient journellement Paris, et se rendoient dans leur bailliage: M. le prince de Poix fut un des premiers à se rendre clans le sien. A Versailles, on travailloit avec beaucoup de célérité aux préparatifs de la salle. Dans les provinces, on se réunissoit. M. de Thyard parut à la cour, et y vint chercher les ordres nécessaires pour la manière de convoquer les assemblées primaires: il donna l’assurance que le calme étoit rétabli en Bretagne; que les bourgeois avoient déposé leur drapeau dans son hôtel, et promettoient de s’en rapporter absolument à lui.
M. le comte de Mirabeau parut aussi a Paris; il n’y resta que quatre jours: il se répandit qu’il étoit chargé d’une mission particulière de la part du tiers-état de Provence, dont il possédoit toute la confiance. A son retour dans cette province, son entrée dans la ville d’Aix fut un véritable triomphe; la foule accourut au-devant de lui; on détela les chevaux de sa voiture, et des gens du peuple se mirent en devoir de la traîner, mais il ne voulut jamais le permettre. Son épouse, qui étoit restée à Paris, et qui, depuis long-tems n’habitoit pas avec lui, reçut une lettre fort agréable, qui lui étoit écrite au nom du tiers-état de Provence, dans laquelle on lui faisoit de grands éloges de la conduite que tenoit son mari, et on l’exhortoit à venir se réunir à lui, l’assurant qu’il auroit pour elle la même affection qu’il témoignoit à ses concitoyens du troisième ordre.
Il étoit naturel qu’à la vue de la crise qui se préparoit, les ministres de la religion exhortassent les peuples à l’union et à la concorde. Messieurs l’archevêque de Lyon et l’évêque de Clermont furent les premiers à publier des exhortations, dont le but étoit de rappeler tout-à-la-fois les vérités de la religion, qui s’effaçoient de l’esprit du petit peuple, et les principes de tout état bien ordonné, que l’on prenoit à tâche de détruire dans la multitude d’écrits, prétendus politiques, oui sortoient chaque jour des presses. Les deux mandemens furent mal accueillis par le tiers-état, parce qu’il vouloit qu’on fit plier toutes les vérités de religion et de morale au gré de ses prétentions.
Le tems d’ailleurs étoit venu de regarder comme une folie le respect envers les citoyens consacrés au service des autels, ainsi qu’envers ceux que la naissance avoit placés dans Un rang éminent. Parmi ces derniers, M. le prince de Condé étoit déjà, et peut-être sans le savoir, l’objet de soupçons odieux et d’insinuations perfides. On faisoit courir le bruit que s’il alloit dans son gouvernement, il y recevroit des mortifications; le bruit se trouva faux, car il alla en Bourgogne, et il n’y reçut que les témoignages de respect et de reconnoissance, dûs à son nom, à ses qualités personnelles et à ses services.
M. le maréchal Je Broglie étoit exempt de cette prévention vouée à tous les grands; il passoit encore pour être l’ami du peuple; on prétendit qu’ayant été invité par le roi à aller prendre le commandement des troupes qui étoient en Bretagne, il s’en étoit excusé sur son grand âge; mais qu’il avoit confié à ses amis, que le véritable motif de son refus étoit l’inébranlable résolution qu’il avoit formée de ne jamais marcher que contre les ennemis de l’état.
On exaltoit beaucoup aussi la sagesse de M. de Narbonne qui, maigre les sujets de division communs aux trois ordres, et particuliers dans le Languedoc aux membres de la noblesse, avoit su maintenir dans cette province la plus grande tranquillité.
Quant à M. le duc d’Orléans, sa faveur auprès du peuple ne faisoit que s’accroître, et il ne cachoit plus la part qu’il prenoit aux affaires publiques; il supprima les capitaineries de ses domaines, et cette suppression fut agréable, parce qu’elle portoit sur un privilège qui avoit toujours paru odieux. Il fit donner dans ses terres, et dans les bailliages qui en dépendoient, des ordres qui ne furent ignorés de personne, et qui portoient d’avoir pour le peuple les plus grands égards. Il voulut aussi que tout le monde fut instruit du parti qu’il alloit embrasser; il publia un plan d’instruction à remettre aux députés qui seroient envoyés par ses bailliages aux états-généraux; dans ce plan, le prince engageoit à demander le retour périodiques des assemblées nationales, l’égale répartition des impôts, et, ce qui étonna davantage encore, l’introduction du divorce en France. Cette dernière demande parût si extraordinaire, et on crut si peu vraisemblable qu’elle pût jamais trouver faveur dans une nation catholique, que personne ne s’arrêta alors à la combattre.
Le plan de M. le duc d’Orléans fit la plus grande sensation dans le public, autant par la nouveauté des demandes qui y étoient formées, que par la manière captieuse dont elles étoient présentées. Les partisans du tiers-état dévoroient cet écrit qui fut rédigé par M. l’abbé Syeyes, homme ignoré jusqu’alors, et qui, adoptant les opinions du moment, se fit un grand nom: versé dans les subtilités de la dialectique, aimant à s’enfoncer dans les profondeurs de la métaphisique, il donna un air de nouveauté aux idées adoptées; elles parurent séduisantes parce qu’elles humilioient les grands, et flattoient la multitude; il se plût dans ses propres conceptions, et s’il fit illusion, à ses lecteurs, c’est qu’il se l’étoit faite à lui-même. Son ouvrage intitulé, qu’est-ce que le tiers-état, parut un chef-d’oeuvre, ennivra cet ordre d’ambition, et plus qu’aucun, le convainquit qu’il étoit l’arbitre suprême des destinées du reste de la nation?
Le moment étoit propice pour tous ceux qui aspiroient à la gloire de jouer un rôle. Un homme appellé Rutleidge, qui n’étoit encore connu que par des libelles contre un de ses bienfaiteurs, voulut aussi attirer sur lui les yeux de la foule: il se fit une sorte de parti parmi les boulangers. Ceux-ci que les murmures du peuple d’une part, invitoient à diminuer le prix du pain, et que la disette des grains de l’autre, obligeoit à le rencherir, furent pressés par cet homme de mêler leurs plaintes à celles de la multitude. Il leur composa un mémoire peu respectueux, dans lequel un particulier fut désigné comme l’auteur d’un monopole qui, à l’abondance, substituoit la pénurie. Ce particulier fut représenté comme l’agent d’une société composée d’hommes en place. On promettoit en outre au peuple, dans ce mémoire, des éclaircissemens qui lui montreroient à découvert ceux qui conspiroient contre sa vie; c’étoit plus qu’il n’en falloit pour soulever les fauxbourgs.
Cette requête adressée au roi, fut présentée a M. Necker qui, connoissant peut-être mieux que personne le fil de toutes ces intrigues, refusa de prendre connoissance de l’affaire, et la renvoya au parlement. Cette compagnie écouta les boulangers qui parlèrent avec hauteur, et se tinrent renfermes dans des allégations vagues; elle entendit aussi le particulier inculpé, et après l’avoir entendu, elle fut convaincue qu’il étoit calomnié. Les boulangers alors poussèrent les hauts cris, dirent qu’ils demandoient d’autres juges que les magistrats du parlement, prétendant que plusieurs d’entre eux étoient parties intéressées dans l’affaire des accaparremens, et offrant, disoient-ils, d’indiquer les magasins secrets où les monopoleurs cachoient les grains. Ils ne prouvèrent rien de ce qu’ils avoient avancé; mais le parlement, qui n’avoit pas pu faire droit à des plaintes qu’il n’avoit pas cru fondées, n’en fut que plus odieux au peuple, et c’est peut-être tout le fruit qu’on attendoit de ces machinations.
Le syndic des boulangers, qui avoit signe le mémoire que leur avoit rédigé le sieur Rutleidge, fut attaqué un soir en rentrant chez lui; des hommes l’environnèrent et le frappèrent avec des bâtons; on ne manqua pas de dire qu’ils étoient des émissaires, ou de la société que l’écrit promettoit de démasquer, ou de la police, ou même du parlement; ainsi tous les moyens étoient bons aux calomniateurs et aux fauteurs des troubles.
Ccependant, dans toute l’étendue du royaume, les assemblées pour l’élection des députés aux états-généraux se formoient; à Paris on recueilloit, avec avidité, les premières nouvelles qui arrivoient des provinces, et on se félicitoit, comme d’autant de conquêtes, des humiliations que le haut-clergé ou la haute-noblesse recevoient dans ces assemblées. L’aventure sur-tout de MM. le comte d’Adhémar et de Guibert fit grand bruit. Ces particularités méritent d’être connues, parce qu’elles font voir dans quel esprit les peuples se préparoient à une régénération.
M. le comte d’Adhémar, en sa qualité de grand-bailli d’épée des bailliages de Mantes et Meulan, avoit indiqué non-seulement le jour, mais le lieu de l’assemblée. Le lieutenant-général de Mantes indiqua un autre lieu; M. d’Adhémar s’y rendit, et commença un discours adapté aux circonstances; il fut interrompu vivement par un membre de l’assemblée, qui cria que les préliminaires étoient inutiles, et qu’il falloit sur-le-champ délibérer sur les intérêts du peuple. M. d’Adhémar, qui avoit déja eu la déférence de se rendre dans un lieu qu’il n’avoit pas lui-même indiqué pour l’assemblée, se plaignit de ce nouveau procédé. On répondit à ses représentations par des invectives; on m’a même assuré que le lieutenant-général s’emporta jusqu’à lui faire un geste qui réimissbit l’insulte à la menace, et que si le grand-bailli n’eût pas pris le parti de se retirer, on eût converti la salle en une arène de gladiateurs.
M. le comte d’Adhémar avoit joui jusqu’à ce moment de la considération universelle, et il la méritait. Envoyé long-tems à Bruxelles, ambassadeur ensuite à Londres, il avoit montre, dans ces deux places, de grandes et d’aimables qualités. Appliqué à l’étude, tout entier à ses nobles fonctions il fit considérer et chérir le nom françois dans les deux cours. Affable, obligeant, il fut, et dans les Pays-Bas et en Angleterre, moins le protecteur que l’ami de ceux de ses compatriotes que leurs affaires ou leurs plaisirs y conduisoient. Mais M. d’Adhémar avoit la faveur de ses maîtres, faveur qu’il ne s’étoit acquise que par d’importans services; c’étoit là son crime, et on aima mieux se priver des lumières qu’il pouvoit donner, que de ne pas le punir d’un délit qui l’honoroit.
Il rendit compte à la cour de cette scène; le lieutenant-général en écrivit, de son cote, a M. Necker. Ce ministre eut une conférence à ce sujet avec le roi qui, au sortir de la conversation, dit, en parlant de M. d’Adhémar, «que puis-je faire à cela? aurai-je jamais fini, s’il me faut faire attention à tous ces détails? Les gens de la cour doivent s’attendre à trouver beaucoup de franchise, mais peu d’urbanité parmi ceux de la campagne. Au surplus, ceux qui craignent de pareilles scènes, n’ont qu’à s’exclure des assemblées».
L’aventure de M. de Guibert fut encore plus scandaleuse; mais celle-ci ne doit pas être imputée au tiers-état, elle doit être reprochée à la noblesse seule. Arrivé à Bourges, M. de Guibert crut devoir, avant de se trouver à l’assemblée, communiquer en particulier à MM. l’Archevêque de Bourges, le duc de Charost, le marquis de Bouthillier, et à quelques autres personnes, le discours qu’il se proposoit d’y lire. Ce discours étoit commun aux trois ordres; M. de Guibert s’y proposoit de les rallier à des principes et à des idées uniformes sur l’objet des états-généraux, sur les devoirs des assemblées de bailliages, qui en étoient les élémens, sur la nature des pouvoirs, sur la marche du travail des cahiers, enfin sûr le choix des députés. Le bruit se répandit que ce discours étoit contre la noblesse en faveur du tiers-état. M. le duc de Charost en fit l’observation à M. de Guibert; il lui représenta que lire des discours ou des mémoires communs aux trois ordres, ce seroit ouvrir des sources de débats et d’animosités; il insista, en particulier, sur la disposition défavorable où étoient déjà les membres de la noblesse, à l’égard de cette lecture.
M. de Guibert se rendit et promit de ne point lire son discours, mais seulement de le déposer sur le bureau, pour le livrer à l’impression. S’étant rendu à l’assemblée, et ayant voulu parler, lorsque M. de la Châtre qui la présidoit, en eut donné la permission, plusieurs voix s’écrièrent: Point, point, nous ne voulons rien entendre. Le bruit étant un peu appaisé, M. de Guibert protesta contre cette manière illégale d’ôter à un citoyen la liberté de parler. Le tumulte et les clameurs alors recommencèrent; on cria de nouveau: Non, non, point.–Il a fait établir la punition des fers pour les officiers.–Il a fait rendre des ordonnances qui humilient la noblesse... . M. de Guibert ayant voulu entreprendre une justification, les cris couvrirent sa voix, les uns disoient: Les fers aux ofificiers.–Des coups de bâton aux soldats; d’autres: Qu’il se justifie; mais un plus grand nombre: Non, non, ne l’écoutons pas, rompons l’assemblée»
Le tiers-état, qui, comme par-tout ailleurs dans ces sortes d’assemblées, occupoit le fond de la salle en face du président, s’échauffa en faveur de M. de Guibert, et voulut qu’il parlât. Un officier dinfanterie voyant ce mouvement, s’approcha de lui, et lui demanda sa parole que les punitions dont on venoit de parler, ne seroient point dans le nouveau code militaire. Il assura sur son honneur qu’il n’en avoit jamais été, et qu’il n’en seroit jamais question. Messieurs, cria aussi-tôt l’officier, il donne sa parole d’honneur, soyons contens.–Non, non, point, point, crièrent plusieurs autres voix.
Le tiers-état persistant à vouloir qu’il fût entendu, on cria aux membres de cet ordre: Il a proposé aussi de couper les jarrets aux déserteurs. Le tumulte ne faisant que s’accroître, il fut proposé, par quelques membres de la noblesse, de rompre l’assemblée; le président s’y opposa, assura que l’intention de M. de Guibert n’étoit pas de lire son discours, et celui-ci dit: «Messieurs, je me justifierai sur le reste; voilà mon manuscrit; je le dépose entre les mains de M. de la Châtre, et je demande qu’il soit imprimé.– Oui, oui, imprimé, imprimé, s’écrièrent les membres du tiers-état.–Non, non, ni lu, ni imprimé, répondirent quelques gentilshommes».
Le tumulte s’étant appaisé, et ayant été mis aux voix si on délibéreroit en commun ou en chambres, il fut décidé que chaque ordre délibéreroit en particulier. La noblesse se retira donc à l’hôtel-de-ville pour y tenir son assemblée; M. de Guibert s’y présenta; mais il en fut repoussé par les cris tumultueux: Point de Guibert, point de rapporteur du conseil, point de Guibert. Il ne lui fut ainsi jamais possible de prendre place dans les assemblées de son ordre.
Cette extrême prévention contre M. de Guibert venoit en partie du crédit dont il jouissoit auprès des ministres, mais plus particulièrement encore de la facilité avec laquelle il innovoit dans la discipline des troupes qu’il fatiguoit, et par l’adoption des systêmes qu’il imaginoit, et par la rigidité avec laquelle il exigeoit ensuite l’exécution de ses plans. Comme on lui connoissoit ce caractère de rigidité, les corps militaires ne le virent qu’avec peine entre dans le conseil de la guerre, où on supposoit que sa qualité de rapporteur lui donnoit une grande influence. C’étoit, au surplus, un excellent militaire, brave, zélé, studieux, plein d’amour pour son état; ses écrits seront toujours recherchés; son style est animé, ses expressions sont pittoresques, et la manière dont il présente ses idées, étonne et le met au rang des écrivains de génie. Son seul défaut lui fut commun avec presque tous ceux qui, dans ces derniers tems se sont élevés au-dessus du vulgaire; il voulut quitter les routes battues, il rechercha trop les nouveautés, et en regrettant qu’une mort prématurée l’ait enlevé, peut-être n’est-ce pas un malheur qu’il n’ait point été député à l’assemblée nationale, qui ne contient dans son sein que trop d’ardens novateurs.
Quant aux reproches qui lui furent faits dans l’assemblée primaire de Bourges, et qui, si je les laissois subsister, pourroient ternir sa mémoire, voici comme il s’en expliqua lui-même dans une lettre qu’il n’écrivit au comte de la Châtre, que lorsqu’il fut bien convaincu qu’il étoit absolument rejeté de son ordre.
» On m’accuse d’avoir, comme rapporteur du conseil de la guerre, proposé d’infliger aux officiers l’infamante punition des fers, et contribué à faire rendre diverses ordonnances qui tendoient à deshonorer la noblesse françoise.
» Je m’empresse de repousser formellement et hautement cette accusation inique, en donnant ma parole d’honneur qu’il n’a jamais été proposé au conseil de la guerre, depuis qu’il existe, aucune loi faits avec cette intention
Il est en effet aisé à tout le monde de se convaincre, par la lecture des ordonnances rédigées au conseil de la guerre pendant que M. de Guibert en étoit membre, qu’il n’y est nullement question des punitions qu’on supposoit qu’il avoit proposées. Sa lettre fut lue dans l’assemblée de son ordre, mais elle n’y produisit aucun effet, quoique MM. de la Châtre de Bouthillier, de Charost, et de Rochedragon, certifiassent la vérité de ce qui y étoit contenu. M. de Guibert voyant que sa justification étoit inutile, et qu’on n’en persistoit pas moins dans l’exclusion prononcée contre lui, se vit réduit à déposer dans le sein de l’assemblée qui donnoit de si dangereux exemples d’injustices, des vérités qu’on n’a cessé, depuis cette époque, d’outrager. Il protesta Io. contre la violation qui avoit été faite en sa personne du droit qu’a tout citoyen convoqué à une assemblée libre, de titre tout ce qu’il croit utile à la chose commune, et il remarqua avec raison que cette infraction annulloit le premier principe des assemblées nationales, et de toute liberté publique.
Il protesta de plus contre les proscriptions tumultueuses, violentes et illégales, prononcées en sa présence à l’assemblée, sans qu’il y eût jamais eu d’autres imputations articulées que celles exposées dans sa lettre.
Les tems de la justice étoient passés, et comme les peuples ne sont jamais plus chastes dans leur langage, que lorsqu’ils n’ont plus de mœurs, de même à mesure que nous nous sommes montres plus avides de liberté, nous sommes devenus plus esclaves; dans la plupart des autres assemblées de bailliages, il ne regnoit guères plus de justice que dans celle de la noblesse de Bourges. Il y eut dans celle de Melun de tels différends, que la cour fut obligée de lui envoyer M. de Lessart, pour prendre connoissance des difficultés, et rapprocher les opinions qui étoient fort divisées. Il y eut dans ce bailliage de grandes intrigues pour l’élection des députés. Les suffrages y furent long-tems balancés entre les deux concurrens que la révolution a immortalisés. MM. le duc du Châtelet et Fréteau, conseiller au parlement de Paris, eurent d’abord un égal nombre de voix. Tous les deux desiroient avec une vive et égale ambition de paroître aux états-généraux. Enfin M. Fréteau l’emporta, et M. du Châtelet se replia sur un autre bailliage.
A Bordeaux, M. de Cicé, archevêque de cette ville, eut des désagrémens à essuyer. Plusieurs personnes lui disputèrent la place d’honneur; M. le baron de Budos tenta même de la lui ôter. Un autre gentilhomme appelé M. de Marcellus blâma la conduite de M. de Budos, et lui en fit des reproches. Cette querelle se termina par un duel; le premier reçut une blessure dangereuse, dont il mourut quelques jours après; il fut peu regretté de son ordre où il ne s’étoit pas toujours montré vaillant chevalier. Etant en effet âgé de26à27ans, il avoit eu au spectacle un démêlé avec un autre gentilhomme; dans la chaleur de la dispute, celui-ci le frappa à la joue. M. de Marcellus ne tira d’autre vengeance de ce traitement, que d’en aller porter sa plainte à M. de Richelieu, alors gouverneur de Bordeaux; et qui, en voyant le gentilhomme offensé, se contenta de lui dire: «dans quel état, Monsieur, paroissez-vous devant moi? Allez vîte laver le sang qui est à votre joue».
A Rheims, un gentilhomme s’étant fait un parti assez considérable parmi le petit peuple, voulut se faire aggréger au tiers-état, et obtenir ses suffrages pour un de ses députés; désespérant d’y parvenir, il donna le signal; les gens qu’il avoit apostés entrèrent tout-à-coup dans l’assemblée, et y causèrent un grand désordre.
A Meaux, M. le Noir, ancien lieutenant de police, fut accueilli avec des huées et des menaces; il avoit été précédé par un écrit qu’un de ses ennemis publia contre lui, et dans lequel il étoit dépeint comme le plus malfaisant des hommes. Il fut obligé de quitter et l’assemblée et la ville.
Dans une autre ville, lorsque les trois ordres furent réunis, le troisième adressa à l’évêque ce laconique compliment, qui exprimoit bien la prévention du moment: Vous êtes des hommes de bien, mais vous êtes des évêques.
A Aix, la noblesse protesta contre les assemblées par bailliages et sénéchaussées, s’assembla en corps; et ce fut dans cette forme illégale qu’elle fit une première nomination de ses députes.
A Blois, M. de Lavoisier fut insulté: on lui reprocha, comme un crime de haute trahison, d’avoir concu et fait exécuter le plan des murs qui forment l’enceinte de Paris; et, sur cette accusation, il fut renvoyé de l’assemblée.
Plus heureux à Etampes, M. de la Borde fils obtint les suffrages du tiers-état; mais après sa nomination, un membre de cet ordre lui adressa ces paroles: «Vous voilà notre représentant; nous attendons de vous que vous répondiez à notre confiance: vous ne devez pas douter que si vous veniez a la trahir, vous auriez sujet de vous en repentir». M. de la Borde a été fidèle aux avis de ses commettans, mais plus encore aux insinuations qui lui ont été données en arrivant aux états-généraux, par un homme dont, dans d’autres tems, il eût dédaigné les éloges qu’il en a reçus.
A Tulles, en Limosin, M. le duc d’Ayen put comprendre aux discours qui lui lurent adressés, que les dignités et les richesses accumulées dans sa maison excitoient la jalousie de cette partie de la noblesse, que ses goûts où la modicité de sa fortune tenoient éloignée de la cour. Un membre de l’assemblée lui adressa même un compliment qui n’étoit qu’un persiflage, et qu’il termina par cette franche déclaration: «Quant à moi, je ne vous donnerai point ma voix».–Ni moi, dit un autre gentilhomme: un troisième fit entendre le même vœu; et les deux mots, ni moi, circulèrens de bouche en en bouche.
Les intérêts particuliers et les passions, comme l’on voit, se démasquoient; il en étoit de même des hommes et des opinions. On eût cru, dans ces premiers momens, qu’il n’étoit plus qu’une seule ambition, celle de venir se montrer sur le théâtre de la nation: chacun y briguoit une place, chacun, suivant son humeur et les vues qu’il se proposoit, faisoit mouvoir différens ressorts. M. de Calonne se montra aussi parmi les candidats; il essaya de se concilier les esprits, en publiant une lettre au roi, qui contenoit d’excellentes maximes de gouvernement mais le discrédit dans lequel il étoit tombe, étoit trop récent pour qu’il pût dissiper toutes les préventions. On trouva d’ailleurs que dans cette lettre il parloit plus le langage d’un courtisan que celui d’un homme d’état; on prit pour flatterie la justice qu’il rendoit aux princes, au cierge, a la noblesse, à la magistrature: ceux a qui il la rendoit, la regardèrent comme trop tardive, et ne lui en surent aucun gré; les autres la regardèrent comme une insulte qui les humilioit, et le moment étoit venu où, pour se placer à une certaine hauteur, il falloit être aidé par la multitude.
Cette lettre ne fut donc d’aucune utilité pour les nouveaux projets de M. Calonne. Les bruyans aréopagites du café de Valois, s’assemblèrent lorsqu’elle parut; ils la condamnèrent, par un burlesque jugement, à être brûlée. La sentence fut executee; les cendres du livre furent recueillies dans un paquet qu’on envoya à l’auteur par la poste, et qu’on accompagna de la menace de lui faire subir le même traitement qu’à son ouvrage, s’il reparoissoit à Paris.
Il n’en persista pas moins à vouloir être député aux états-généraux; il passa en France, et s’approcha même de la cour. Il se montra d’abord à Douai. Y étoit-il venu en vertu d’un sauf-conduit, ou de son propre mouvement? C’est ce que j’ignore. Je sais seulement que M. le prince de Robecq, qui commandoit en Flandres, écrivit au roi pour savoir comment il devoit se comporter à son égard. Environ quarante personnes, fondées pour lui de procuration, se présentèrent dans l’assemblée d’élection du bailliage de Bailleul; plusieurs autres membres lui donnèrent leur voix; mais le reste de l’assemblée refusa obstinément d’avoir aucun égard aux pouvoirs. Le tiers-état, de son côté, qui savoit que M. de Calonne attendoit dans la ville le résultat des délibérations, lui envoya une députation pour le prier de s’éloigner. Il se retira à Poperingues, où il ne désespéra pas d’être plus heureux dans un autre bailliage. Toutes ses tentatives furent inutiles; s’étant même remontré sur les terres de France, et ayant été reconnu, sa voiture, qu’escortoient cependant cinq cavaliers de maréchaussée, fut investie par des gens de la campagne, qui, aux invectives, ajoutèrent les voies de fait; on lui lança des pierres; il échappa à ce danger, mais il fut obligé de s’éloigner pour toujours.
Ce n’étoit pas seulement une injustice que l’exclusion donnée à M. de Calonne, puisqu’elle le dépouilloit, sans motif légal, d’un droit qui appartenoit à tout François réunissant les qualités requises par le règlement pour être éligible; ce fut encore une grande erreur en politique. L’admission de M. de Calonne, parmi les députés du royaume, l’eût mis aux prises avec M. Necker; ils s’y fussent mesurés, pour ainsi dire, corps à corps; il eût résulté de cette intéressante lutte, d’abord la décision de la querelle élevée entre ces deux ministres, et nous avons laissé échapper la seule occasion où elle auroit pu se terminer d’une manière avantageuse pour la chose publique; il eut résulté encore du choc des discussions qui se seroient élevées entre les deux combattans, des révélations importantes sur tout ce qui tient au gouvernement de la France, et en particulier des vérités salutaires sur l’administration des deniers publics. Nous devons d’autant plus regretter que M. de Calonne n’ait pas obtenu la justice qui ne pouvoit lui être refusée par ses concitoyens, que la cause de la plus part des erreurs où est tombée l’assemblée nationale vient de ce qu’elle ne renferme dans son sein aucun administrateur, aucun homme d’état, aucun politique instruit des secrets des cabinets. M. de Calonne se consola peut-être de cette nouvelle disgrace, en se voyant remplacé aux états-généraux par un autre de son nom. M. l’abbé de Calonne en effet, son frère, fut élu par le clergé de Melun; mais cette ressource fut nulle et pour la nation, et pour ce ministre. Pour paroître avec avantage dans la tribune aux harangues, il faut des qualités physiques, dont la nature a privé M. l’abbé de Calonne. D’ailleurs dans le combat singulier qui devoit avoir lieu entre l’ancien ministre et M. Necker, personne au monde ne pouvoit remplacer le premier.
MM. les duc du Châtelet, d’Harcourt, le cardinal de Rohan, et l’évêque de Coutances, et le marquis de Villette se distinguèrent parmi ceux qui montrèrent de l’empressement à être au nombre des représentans de la nation.
Le premier, comme je l’ai dit, ayant échoué à Melun, se transporta à Bar-le-Duc, et y vit son ambition satisfaite; il fut accusé d’avoir employé les caresses, les largesses même pour obtenir des suffrages; je suis bien loin de croire à cette accusation qui fut débitée avec affectation, mais qui ne fut jamais prouvée; et je la remarque pour montrer l’opinion où l’on étoit que parmi les élus il s’en trouvoit qui ne dévoient pas leur élévation à des moyens bien légitimes. Il faut croire au reste que M. du Châtelet, en se livrant avec tant d’ardeur à la poursuite de l’objet de ses desirs, comptoit trouver dans le poste où il est parvenu, plus de satisfaction et de gloire qu’il n’en a recueilli de cette petite victoire.
M. le duc d’Harcourt, retenu par sa place auprès de l’héritier présomptif de la couronne, chargea de sa procuration un des membres de l’assemblée du bailliage de Caen. Les électeurs refusèrent de reconnoître le représentant de M. d’Harcourt, et mirent celui-ci dans l’alternative, ou de donner sa démission de la place honorable qui* le retenoit à la cour, ou de renoncer à son droit d’être élu. Ce seigneur ne balança pas, et resta dans le poste où l’avoit placé la confiance du roi; ce fut encore une perte pour les états-généraux, que celle d’un homme qui, à des qualités morales et à des lumières, reunissoit une connoissance intime de la cour.
M. le cardinal de Rohan fut élu unanimement, et de la manière la plus flatteuse; mais à peine élu, il refusa avec instance et absolument, de se rendre aux desirs de ses commettans: il allégua, pour motif de son refus, le mauvais état de sa santé, qui fut en effet toujours chancelante depuis les humiliantes disgraces qu’il avoit essuyées; mais ce motif n’étoit qu’un prétexte. Il fut instruit que la cour ne le verroit pas avec plaisir siéger parmi les députés; et comme alors on craignoit encore de ne pas regarder comme des ordres absolus, les intentions connues du roi, M. le cardinal de Rohan se conforma à l’avis qui lui étoit donné. Dans la suite, lorsqu’il vit que la puissance dont il s’éloignoit par une juste soumission, respectoit elle-même une autre puissance, il s’approcha de celle-ci sans craindre les ressentimens de l’autre, mais ce fut pour s’abreuver de nouveaux chagrins.
M. l’évêque de Coutances trouva, dans les trois ordres, de grandes oppositions à ses desirs; le tiers-état rejetta, même avec hauteur, l’offre que lui firent le clergé et la noblesse, de faire tous les sacrifices qui dépendroient d’eux pour lui prouver que tous les François étoient concitoyens et frères. Dans son ordre, le prélat trouva portée à un plus haut degré la prévention, et peut-être la jalousie, qui existoit presque par-tout ailleurs parmi les curés. Ils se divisèrent: environ trente d’entr’eux se transportèrent chez un notaire, et y firent une sorte de déclaration par laquelle ils entendoient que le clergé n’eût plus désormais le droit de s’imposer lui-même. Enfin le prélat parvint à réunir les deux partis, et obtint tous les suffrages. Les anxiétés qu’il avoit éprouvées furent peut-être la seule cause de la maladie qu’il fit au moment où il se vit exaucé. Il avoua ingénuement à ses amis qu’il fut mort de douleur s’il n’eût pas obtenu, de la part de son clergé, cette preuve de confiance qu’il méritoit par ses vertus.
Enfin, quant au marquis de Villette, il se mit aussi sur les rangs: il parut dans les assemblées du bailliage de Senlis; on y rendit hommage à son esprit; on le nomma un des commissaires pour la rédaction des cahiers; mais on s’en tint là, et heureusement pour les mœurs publiques, la nation n’eût pas à rougir de compter parmi ses représentans, un homme avili même parmi les hommes vils.
Je vais, dans le chapitre suivant, mettre en scène deux personnages qui ont eu sur la révolution, une bien toute autre influence, et dont, par cette raison, je suivrai soigneusement tous les pas jusqu’à la fin de cette histoire.
CHAPITRE X.
Table des matières
Détails sur la préexistence d’un plan de révolution ; part qu’ont eue aux changemens MM. d’Orléans et de Mirabeau ; élection de ce dernier par le tiers-états de Marseille et d’Aix; bruits étrangers qui se répandent sur son compté; opinion sur son élection; mort du marquis de Mirabeau; soulèvement effroyable en Provence; excès contre M. l’évêque de Sistéron; conduite de M. de Mirabeau dans les insurrections populaires; scène atroce à Auch; attentats contre MM. de la Fare; de Peynier, de Pujet; éclaircissemens sur la manœuvre des grains; trait touchant de la bonté du roi; production infâme flétrie par le parlement; liberté et gêne de la presse.
Mars1789.
PARMI tous ceux qui briguèrent la qualité de représentant de la nation, je distingue sur-tout Messieurs d’Orléans et Mirabeau. Tous les deux firent jouer des intrigues qui toutes furent orageuses. Tous les deux entrent en même tems dans la carrière; le premier arrive au but par des circuits; le second s’y élance. Celui-là joue un rôle subalterne, il est l’instrument timide des factieux: celui-ci joue le rôle d’un chef de parti; lors même qu’il ne se montre pas, il est l’ame de la faction sur laquelle il règne despotiquement. Pour qu’on comprenne bien toute la part que chacun d’eux a eue aux scènes qui se sont passées jusqu’à ce moment, je dois dire ce qu’on n’a jamais voulu croire.
J’ai fait pressentir dans l’introduction à cette histoire, et je repète que le plan de la révolution existoit depuis long-tems, tel à-peu-près que nous le voyons aujourd’hui exécuté. La conduite qu’a tenue l’assemblée nationale, la marche qu’elle a suivie dans ses travaux, l’enchaînemeut, la progression de ses entreprises, doivent convaincre aujourd’hui qu’elle n’a point agi par l’impulsion que lui ont donnée les circonstances où elle s’est trouvée placée. Ces différentes situations iront point été amenées par le hasard. Comme la série des décrets à rendre étoit enfantée long-tems avant l’ouverture des états-généraux, tous les événemens qui devoient suivre cette époque étoient aussi prévus d’avance. On a vu en effet l’assemblée, du moment où les trois ordres se sont trouvés à Versailles, travailler à un édifice dont tous les matériaux se trouvoient sous la main à mesure qu’on en avoit besoin; ils avoient donc été recueillis avant qu’il fut nécessaire d’édifier. Le systême en un mot qui nous étonne, est un ouvrage antérieur à l’existence de rassemblée nationale; elle n’y a eu d’autre part que d’en procurer l’exécution.
Ceux qui avoient connoissance de ce plan ont employé un grand art pour le faire adopter par le plus grand nombre. Aux hommes nourris d’idées républicaines, ou dont l’imagination se repaissoit de projets de vengeance contre la cour, on le montroit dans son ensemble; à ceux qui tenoient davantage aux formes monarchiques, et qui n’avoient pas de grands ressentimens contre l’ancien gouvernement on n’en laissoit entrevoir qu’une partie; à ceux-là on adoucissoit les conséquences; à ceux-ci on cachoit le but; on encourageoit les aines timides, on caroissoit lambition, on flattoit la haine, on embrasoit de nouveaux feux les coeurs ardens. C’est ainsi qu’on a insensiblement entraîné la majorité des esprits, qu’on a plupart se sont trouves dans le parti sans connoître la marche qu’ou vouloit leur faire tenir.
Je me souviens que dans ma jeunesse, un homme engoué de toutes les rêveries du philosophisme moderne, et en relation avec tous les écrivains qui le professoient, me développa un plan de révolution tel, a peu de chose près, que celui qui s’exécute, enm’assurant que tôt ou tard on en obtiendroit l’accomplissement. Je me souviens également très-bien que le feu président d’Eguilles qui, maigré ma jeunesse, m’accordoit son amitié et sa confiance, me montra un projet qui différoit très-peu du premier, et qu’il avoit dénoncé au feu roi et à toute sa famille; niais le président étoit persuade que les parlemens concouroient à l’exécution de ce plan, et en cela il erroit; ces compagnies ont fait des fautes; elles s’alarmoient peut-être trop des dangers de l’autorité arbitraire; elles ne redoutoient pas assez les excès de la licence; mais il est aisé, en lisant leurs derniers arrêtés, de se convaincre que ces masses étoient de solides appuis de la monarchie.
Enfin je me rappelle que dans les deux plans on proposoit, comme un moyen nécessaire et infaillible de leur exécution, de contraindre à une abdication le roi actuellement régnant, et de donner à la nouvelle république un chef qui concourût de bonne foi à asseoir l’édifice sur ses bases.
M. de Mirabeau est venu aux états-généraux avec un pareil plan dans son porte-feuille. Il ne l’avoit pas concu. Où en avoit-il donc fait l’acquisition? Seroit-Ce parmi les papiers du marquis de Mirabeau son père, qu’il l’auroit trouvé? Le fait n’est pas vraisemblable, parce qu’il n’a pas plus hérité des manuscrits que des qualités personnelles de l’ami des hommes. D’ailleurs le marquis de Mirabeau, dans ses spéculations sur l’économie des états, supposoit toujours un gouvernement monarchique.
Je ne puis donc porter le flambeau sur cette partie de l’histoire que j’écris; mais tout me porte à croire que ce plan conçu d’abord et rédigé par des calvinistes, saisi ensuite avec avidité par quelques philosophes qui y ajoutèrent leurs idées, fut perfectionné dans la société du feu baron d’Olbach, où on ne le confioit qu’aux prosélytes que plusieurs épreuves avoient fait juger dignes d’être initiés clans les nouveux mystères. Voltaire, oracle de cette société, qui ne s’attendoit pas à une prochaine tenue des états-généraux, et qui croyoit que les innovations arriveroient successivement, vouloit qu’on commençât la révolution par l’anéantissement du christianisme. De-là ce refrein de toutes les lettres qu’il écrivoit aux conjurés: Ecrasez, écrasez, vous dis-je, l’infâme. Tout le monde sait ce que cet écrivain entendoit par le mot l’infâme; personne n’ignore qu’avec de grandes connoissances et un esprit dont l’abondance et la facilité étonnent, il eut sur le divin auteur de notre religion des préjugés qui tenoient de la folie, réalisant en sa personne d’une manière toute particulière, cette vérité d’un ancien: Nullum magnum ingenium sine mixturâ dementioe fuit.
Le plan confié à tous ceux que leur haine pour les rois et les prêtres rangeoit parmi les conspirateurs, a reçu, comme on pense bien, en passant par tant de mains, différentes modifications. Ce plan fut connu au Palais-Royal; et en lisant les écrits de M. l’abbé Syeyes, on s’apperçoit aisément qu’il en est imbu, et qu’en y mêlant ses vues particulières, et en profitant avec habileté des circonstances, il a eu la prétention de se l’approprier et d’en paroître l’auteur. M. le duc d’Orléans n’a jamais connu et ne connoît point encore tout l’ensemble de ce projet; mais il en a vu suffisamment pour croire que son exécution favorisoit ses desseins particuliers.
M. de Mirabeau donc est arrivé aux états-généraux avec un plan; il n’a eu d’autre souci que de contraindre à l’accepter: tous ses moyens ont réussi, et les moyens sont à lui. M. Mounier est venu également a rassemblée nationale avec un plan; mais ce plan étoit son ouvrage, l’ouvrage d’une ame pure, d’un beau génie; c’étoit la vertu qui avoit conçu ce brillant reve, et ce fut aussi avec la vertu seule que M. Mounier voulut le réaliser. Aussi modeste que hardi et savant dans ses conceptions, il ne tint point à ses propres idées, il les communiqua à quelques hommes vertueux et éclairés de l’assemblée: tous ensemble donnèrent à l’ouvrage toute la perfection dont ils le crurent susceptible; ils formérent un parti qui fut toujours, et qui devoit, en effet, être le moins nombreux.
Je sais bien qu’on me reprochera de me livrer ici à des conjectures: cependant la suite des évènemens les change en vérités incontestables; et si l’on perd de vue, dans la suite de mon récit, ce que je viens de dire sur la préexistence d’un plan de révolution, on ne comprendra rien ni aux diverses scènes qui se sont passées, ni aux mouvemens que se sont donnes les principaux acteurs, et l’on n’expliquera jamais comment la forme de gouvernement qui nous a été donnée, a pu être imaginée au sein des assemblées les plus tumultueuses; il est évident qu’avant même d’en proposer un seul article à la délibération, il falloit que tout le plan de l’ouvrage fût dessiné.
En admettant, au contraire, comme une vérité, que le dessein de l’édifice nouveau étoit crayonne avant la convocation des états-généraux, tout s’explique; les évènemens arrivent dans l’ordre prévu, ils ne sont plus que les effets naturels et nécessaires d’une cause que l’on connoît: les moyens étonnent; mais quand on apperçoit le but où tendent les personnages, on les voit avec intérêt parcourir les différentes routes qui y conduisent. M. le duc d’Orléans s’y laisse entraîner par des routes qu’il ne connoît pas bien; M. de Mirabeau y marche ouvertement; les obstacles mêmes qu’il rencontre semblent accélérer sa marche.
M. le duc d’Orléans donc voyant la tournure que commençoient à prendre les affaires, voila moins ses desseins: flatté de l’effet qu’avoit produit dans le monde l’instruction à ses bailliages, il en fit répandre dans les provinces cinq à six mille exemplaires. On disoit en même-tems que ce premier écrit seroit bientôt suivi d’un second infiniment plus important, qui avoit été également rédigé par M. l’abbé Syeyes, et qui paroîtroit sous l’égide et la signature, non-seulement du duc d’Orléans, mais encore de deux autres princes. Je ne sais ce que ce bruit pouvoit avoir de réel; mais il ne parut dans ce tems-là aucun écrit revêtu de cette triple signature.
Si l’instruction du prince plut au peuple, elle ne fut point accueillie aussi favorablement à la cour, et M. d’Orléans y remarqua du réfroidissement à son égard. S’étant montré, quelques jours après sa publication, au spectacle de la comédie italienne, le public qui, depuis long-tems étoit muet à sa présence, l’applaudit avec transport, et à diverses reprises. Avant paru également aux promenades de LongChamp avec toute sa famille, il y recueillit les applaudissemens et les bénédictions de la multitude. On ne s’en tint pas à ces stériles marques de faveur: un bailliage qui n’étoit pas même de son apanage, s’empressa de le nommer pour son représentant; mais il refusa, soit qu’il craignît de montrer trop d’empressement, soit qu’il eût encore intérêt à ménager la cour, où il est certain qu’on ne se formoit pas une idée avantageuse des vues qu’il manifestoit. Il s’y disoit même dès-lors que le mariage projetté entre la princesse sa fille et M. le duc d’Angoulême n’auroit pas lieu.
Le prince se montroit peu inquiet de l’opinion qu’on se faisoit de lui à Versailles, et continuoit à Paris et dans ses apanages à répandre des libéralités auxquelles les Journalistes donnoient le plus grand éclat. Sa sollicitude pour la classe infortunée se faisoit remarquer jusques dans ses plaisirs. On étoit alors au milieu de mars, et l’on sortoit d’un hiver extrêmement rigoureux et long. La température de l’air faisoit espérer qu’on touchoit à la fin de cette cruelle calamité; mais le prince paria, au profit des pauvres, que le mois ne se passeroit pas sans que la rivère portât des glaçons; il perdit la gageure. M. d’Orléans avoit pris en Angleterre le goût des paris; mais jusqu’à ce moment les pauvres n’y avoient point été intéressés.
A l’exception au reste d’un très-petit nombre de personnes attentives, le public ne paroissoit point remarquer la conduite de M. le duc d’Orléans; mais les yeux de la France entière étoient fixés sur M. de Mirabeau. Les bruits les plus étranges et les plus contradictoires se répandoient sur son compte; en s’en tenant à la simple vérité, il y avoit encore du merveilleux dans la facilité avec laquelle il soulevoit et sa province et le reste du royaume.
Repousse par son ordre, il s’enfonça dans le tiers-état; et par cette démarche, il donna à notre malheureuse patrie une secousse qui eut des suites effroyables. On fit circuler, pendant qu’il s’agitoit pour obtenir les suffrages du peuple, une brochure qui, sous le facétieux titre de correspondance entre MM. le Diable et le comte de Mirabeau, contenoit une prédiction que le tems n’a que trop vérifiée. Le gentilhomme répondoit au compliment que lui adressoit l’esprit infernal sur son grand talent à tout bouleverser, et à répandre par-tout la discorde: «Ce que vous avez vu n’est rien en encore, et vous en verrez bien d’autres».
Personne ne doutoit qu’il ne fût l’auteur de l’atroce libelle intitulé: Correspondance secrète de Berlin. Ce libelle fut dénoncé au parlement, et remis au procureur-général par le roi lui-même. M. de Mirabeau démentit avec arrogance l’opinion où l’on étoit généralement, qu’il avoit lui-même publié cet ouvrage; opinion qui parut d’autant plus fondée, que le livre fut distribué par son libraire. Plusieurs personnes cependant, en ne doutant point que les lettres écrites de Berlin, ne fussent de lui, pensèrent qu’un de ses ennemis, pour altérer la confiance que le peuple commencoit à lui porter, étoit parvenu à soustraire ces lettres du département des affaires étrangères; et pour mieux persuader que cette infamante publication n’étoit due qu’à lui seul, s’étoit servi du nom de son libraire. Cette conjecture paroissoit d’autant plus vraisemblable, que les propres lettres de M. de Mirabeau ne lui étoient pas plus honorables que leur publication. J’ai entendu attribuer cette manoeuvre à M. l’abbé de Périgord: on répandit aussi que M. de Mirabeau avoit écrit d’Aix au ministre chargé du départemeut de Provence, pour s’en plaindre, et lui avoit, avec son assurance ordinaire, donné commission de reprocher à celui des affaires étrangères, et d’avoir violé le secret de son chiffre, et d’avoir laissé échapper de son département cette correspondance.
Quoi qu’il en soit de cette manoeuvre, elle ne retarda en rien la marche de M. de Mirabeau. La réputation dont il jouissoit dans la saine partie de la nation, ne pouvoit pas en être ternie, et ce n’etoit pilus l’opinion de la noblesse qu’il lui importoit de conquérir; il n’avoit plus d’autre ambition que de subjuguer la multitude, et la multitude est aveugle; elle reçoit l’impulsion sans considérer la main qui la donne.
M. de Mirabeau s’étoit donné de grands mouvemens à Marseille et à Aix, pour obtenir les suffrages du tiers-état d’une de ces deux villes; il réussit d’abord sur le premier théâtre, et certain qu’il auroit le même succès sur le second, il préféra celui-ci, et remercia les Marseillois. On disoit à Paris, que pour convaincre le troisièmè ordre de la sincérité de ses intentions, il s’y étoit aggrégé formellement, en abandonnant à jamais la qualité de gentilhomme, et en se livrant à une profession mercantile. On vouloit même qu’il eût acheté un magasin de draperie, et qu’il y eût installé son épouse. Ce n’étoit là qu’une fable; ce n’est pas que M. le comte de Mirabeau ne fût capable de cette bizarrerie; mais il n’avoit pas besoin de cette précaution, puisque le règlement permettait au tiers-état de prendre des députés hors de son sein. Ce qui put accréditer ce conte, c’est le départ de son épouse, qui arriva à Aix quelques jours avant son élection.
A peine fut-il nommé, que le bruit se répandit que le parti dont il étoit l’ame, le croyoit déja si retourné, qu’il étoit question de le punir de cette apostasie. On prétendoit encore qu’il devoit être décrété par le parlement de Paris; et on disoit à ce sujet qu’on avoit trouvé une feuille entière des épreuves de la fameuse correspondance, corrigée, augmentée de sa main: on ajoutoit que deux imprimeurs avoient déposé que trois ou quatre mois avant la publication de cet ouvrage, M. de Mirabeau le leur avoit offert, et qu’ils n’avoient pas voulu en faire l’acquisition, à cause du prix énorme qu’il y mettoit.
On disoit encore, que le parlement avoit acquis toutes ces connoissances, avant même que M. de Mirabeau se rendit à Aix, et que cette compagnie en avoit suffisamment pour lancer un décret. Sur cela, on étoit persuadé que M. de Mirabeau ne pourrait paraître aux états-genéraux, qu’après avoir purgé son décret; car on ne pensoit pas qu’en matière criminelle, les députés fussent à l’abri d’un décret.
Tous ces faits, eussent-ils été vrais, il n’étoit plus tems de frapper du glaive de la justice un homme qui avoit des armées à ses ordres, et qui pouvoit dicter des lois. Le parlement eût-il lancé un décret, il n’eût jamais ni osé, ni pu le mettre à exécution.
Je ne puis mieux faire connoître ce qu’on pensoit à Aix même, de la nomination de M. de Mirabeau, qu’en rapportant en entier la lettre suivante qui, à cette époque, fut écrite de cette ville.
«Je crois devoir vous instruire, Monsieur, du résultat ultérieur de la députation pour le tiers-état de la sénéchaussée d’Aix».
«M. Servant, un des quatre députés nommés, a refusé. On a nommé, pour le remplacer, M. Pascails, avocat, qui a également refusé: après la nomination et refus de M. Verdolin, etc., etc, etc.
«Les électeurs fatigués, ennuyés de la longueur, de la multiplicité et de l’inutilité des scrutins, ont cru se tirer d’embarras, en nommant M. Pochet, avocat, qui se trouve à Paris; mais, en conformité du réglement, il a fallu lui nommer un suppléant, de même qu’à M. Bouche, qui se trouve aussi à Paris. Même embarras, et plus grand encore pour l’acceptation des suppléans, que pour celle des députés titulaires. Enfin, on a trouvé deux personnes qui ont surmonté toute pudeur. Vous les nommer, ce n’est pas vous les faire connoître; à peine sont-ils connus ici; l’un s’appelle Philibert; c’est un bourgeois du hameau de Saint Julien; l’autre se nomme Verdet; il est avocat... Ils seront certainement députés en chef, parce qu’il n’est pas possible de douter du refus de MM. Pochet et Bouche: ils n’accepteroient qu’autant qu’ils ignoreraient les circonstances de leur nomination, et on aura eu soin de les en instruire»
«Le comte de Mirabeau, qui ne peut se méprendre sur le motif du refus, est fâché de n’avoir pas opté pour la députation de Marseille. M. Au... qui est entièrement dévoué au comte de Mirabeau, se trouve humilié de se voir ainsi à découvert à côté d’un homme dont tous les honnêtes gens s’éloignent».
«La cabale, les manœuvres, les intrigues se sont manifestées de la manière la plus indécente dans la nomination des députés; menaces, promesses, on. a tout employé pour réunir la pluralité des suffrages sur le comte et sur ses adhérans, ou plutôt ses complices».
«Qu’on ne juge pas à Paris la Provence d’après le choix de pareils députés. Nous serions couverts de honte et de ridicule, si on n’étoit instruit de ce qui s’est passé dans cette circonstance».
«Je me suis empressé de vous en faire part, pour prévenir votre étonnement ou votre indignation, en apprenant quels sont nos représentans».
Quelques jours avant sa nomination, M. de Mirabeau apprit la mort de son père qui s’est acquis le glorieux surnom d’Ami des hommes. Il mourut à Paris, dans son hôtel, rue de Seine. Quoiqu’il fût avancé en âge, on crut que tout ce qu’il apprenoit de son fils, avoit abrégé ses jours, en mettant le comble aux chagrins dont il étoit abreuvé depuis long-tems. On dit même que ce fut après avoir lu une lettre qu’il Venoit de recevoir du comte, qu’il fut frappé du mal qui le mit au tombeau. Père infortuné dont les soucis domestiques avoient toujours empoisonné la vie, et qui, par la douceur et l’urbanité de ses mœurs, méritoit de ne trouver autour de lui que l’image du bonheur!
Quelques jours après la mort de l’Ami des hommes, on fit circuler dans Paris que le comte de Mirabeau lui-même avoit perdu la vie à Marseille, et qu’il y avoit été tué par un officier prussien. Il s’en falloit de beaucoup que cette fable eût aucun fondement, et la vie de M. de Mirabeau en Provence étoit plus protégée que celle du plus puissant potentat. L’enthousiasme du peuple pour lui, étoit monté par degré au plus haut point. Cent jeunes-gens armés le gardoient nuit et jour, le suivoient par-tout, lui offroient de le suivre jusqu’à la porte des états-généraux, et de ne plus l’abandonner jusqu’à leur dissolution.
La Provence étoit en feu: des légions de brigands parcouroient les campagnes, le fer d’une main, la torche de l’autre. De toutes parts, dans cette malheureuse province, on n’entendoit parler que de pillage, d’incendies, d’assassinats; et les citoyens paisibles se demandoient, avec étonnement, d’où pouvoient sortir de si nombreuses troupes de meurtriers. Une fermentation extraordinaire agitoit aussi l’intétérieur des villes. Celle d’Aix vit tout-à-coup une assemblée tumultaire d’environ six cens particuliers. Ils se réunirent à l’occasion d’une petite brochure qu’on attribuoit au président de Peynier; ils prétendirent qu’elle étoit injurieuse au tiers-état; cinquante d’entr’eux ensuite se détachèrent, allèrent chercher l’exécuteur de la justice, et le contraignirent de brûler cet écrit.
Les routes n’étoient pas plus sûres que les rues et les campagnes. M. l’évêque de Sisteron allant d’Aix à Manosque, se vit environné d’une foule de paysans armés de fourches qui, aux plus grossières invectives, ajoutèrent la violence. Les glaces de sa voiture furent brisées; il courut le plus grand danger pour sa vie, et fut blessé à la joue, par le tranchant d’un caillou qui lui fut lancé. On n’imputoit d’autres crimes à ce prélat, que de ne pas favoriser les prétentions du tiers-état. Arrivé à Manosque, il se vit exposé à de nouveaux périls. La plus grande partie des habitans et les paysans des environs se soulevèrent; bloqué et retenu prisonnier dans les murs de la ville, il attendoit la mort à tout instant. Enfin M. de Mirabeau lut appellé, et il dissipa cette insurrection.
M. de Mirabeau en effet étoit le seul en Provence, qui eut la puissance de diriger, de réprimer, ou d’appaiser les mouvemens qui agitoient cette province. Il s’y étoit acquis sur les esprits une autorité qui tenoit de l’enchantement; il obtenoit une obéissance aveugle; il étoit roi; par-tout on le couronnoit. Dans une entrée qu’il fit à Marseille, on tira le canon; on sonna toutes les cloches; on l’ensevelit lui et sa voiture sous des tas de lauriers; enfin on l’idolâtroit; jamais il n’y eut d’exemple d’un tel engouement. Le commandant même de la province, M. de Caraman, fut obligé de recourir à son influence sur le peuple, et il reçut, de M. de Mirabeau, une réponse où celui-ci donnoit clairement à entendre qu’il connoissoit tous ses avantages.
La Provence ressembloit alors à une mer dont les flots se soulevoient et s’entrechoquoient avec fureur, et M. de Mirabeau à un pilote qui, sans effroi de l’orage, dirigeoit avec sécurité le navire au milieu des vagues écumantes. Le soulévement fut effroyable à Toulon. Tout le peuple s’ameuta, se révolta; il se montra intraitable; ne voulut écouter ni prières ni représentations; il parut prêt à tout oser et à tout entreprendre; il menaça d’égorger tous les gens en place; on se porta chez l’intendant, et comme on n’y trouva personne, ses chevaux furent la victime de cet accès de rage, on les massacra. Il ne restoit plus qu’une ressource à M. de Caraman, il eut recours à M. de Mirabeau; celui-ci quitte Marseille, vole à Toulon, harangue le peuple, lui promet que sous trois jours il sera content; et sachant que le prétexte de cette effervescence étoit la cherté du pain, il s’engagea, sur son honneur, à en procurer la diminution. Il force, en effet, les magistrats à le diminuer d’un sol par livre, fait publier à son de trompe cette diminution, la fait afficher par-tout, et jusques dans les salles de spectacle de Toulon et de Marseille, Par ses soins, en un mot, le calme renaît. On l’admiroit, on l’adoroit, on le regardoit comme un ange tutélaire, et jamais peut-être aucun homme n’avoit conquis un plus grand ascendant sur ses semblables. Tous les cœurs alloient au-devant de lui; il n’y avoit personne parmi ceux à qui il inspiroit cet enthousiasme, qui n’eût mis sa fortune à ses pieds.
Dans la petite ville d’Aups, il se passa une scène atroce: la populace se jetta sur le magistrat qu’alors on appelloit consul, et qu’aujourd’hui on appelle maire, et lui fit subir un supplice dont les cannibales eux-mêmes frémirent; il fut écorché vif. Le parlement d’Aix, effrayé des scènes d’horreurs qui menacoient d’ensanglanter toute la province, et ne les attribuant qu’à la disette des grains, nomma des commissaires qui furent chargés de parcourir les différentes villes, pour prendre connoissance des dépôts de bled et de farine, et contraindre ceux à qui ils appartenoient à venir vendre, dans les marchés, ce qui étoit nécessaire pour la consommation journalière.
Pour dissiper cependant les émeutes, on fut obligé, dans quelques endroits, d’employer la violence; à Toulon, à Marseille, à Aix, on fit feu sur les attroupemens; dans les deux premières villes ce ne fut qu’à poudre, et simplement pour effrayer; mais à Aix ce fut à balle, et plusieurs personnes furent tuées.
Toutes ces précautions n’étoient que des palliatifs, et le mal devenoit tous les jours plus grand. A Marseille, la consternation étoit générale parmi les habitans tranquilles; ils croyoient leur patrie à la veille d’une subversion générale. Les commissaires du parlement firent saisir dans le port de cette ville un bâtiment chargé de grains; cette conquête fut agréable au peuple. On diminua le prix du pain, mais un pareil bienfait étoit toujours suivi d’une nouvelle convulsion, parce que la rareté des grains ne cessant d’être la même, ceux qui le vendaient ne pouvoient se fixer long-tems à la modération accordée. Le peuple donc qui croyoit qu’on manquoit à la parole qu’on lui avoit donnée, n’en devenoit que plus violent dans ses emportemens.
Par-tout, dans la province, ces emportemens furent extrêmes; les séditieux portoient leur fureur a l’excès; le carnage suivoit de près le pillage; il n’étoit pas une ville, pas un bourg qui ne se crut a la veille d’être mis à feu et à sang. A Toulon, une maison fut pillée et dévastée; à Marseille, plusieurs furent démolies jusqu’aux fondemens. A Aix, des brigands ayant à leur tête un garçon boucher, menacèrent les bourgeois; on l’arrêta lui et quelques-uns des rebelles, mais la tranquillité ne fut pas pour cela rétablie.
Les habitans de cette dernière ville firent parvenir à MM. Necker, de Villedeuil et Beauveau, un procès-verbal des malheurs qui les menaçoient. On y lit que M. de la Fare avoit failli perdre la vie dans une émeute, et qu’il l’eût perdue infailliblement, si un homme de bien, appellé Gabriel, en se jetant entre lui et ses assassins, ne lui eût donné le tems de se retirer à l’hôtel-de-ville. Le crime de M. de la Fare, comme de tant d’autres, étoit de ne pouvoir répondre aux cris de ceux qui demandoient que le prix du pain fût diminué.
M. de Peynier, président au parlement, fut assiégé dans son propre château, par une foule de scélérats qui le contraignirent à signer un acte pardevant notaire, dans lequel on lui faisoit abandonner, en faveur du tiers-état, ses droits, ses priviléges et la plus grande partie de ses biens. A Marseille, six têtes, parmi les personnes les plus importantes, furent mises à prix, et clans tout le reste de la province on s’attendoit à une épouvantable révolution.
Dans un désordre qui alloit toujours croissant, M. le comte de Caraman ne vit d’autre remède que de repousser la force par la force. Il envoya son fils en cour et le chargea de solliciter des ordres qui l’autorisassent à réprimer avec vigueur les mutins. On lui envoya trois régimens suisses ou allemands, dont deux étoient de cavalerie.
Gomme on ne comprenoit rien à Paris à une telle fermentation, et qu’on ne lui connoissoit pas même de prétexte, puisque, le tiers-état de cette province avoit, comme celui de toutes les autres, obtenu ce qu’il desiroit, on supposoit que la ville de Marseille étoit décidée à secouer le joug de la domination françoise, et à s’ériger en république indépendante.
Le feu de là sédition, en circulant, s’étoit glissé dans les montagnes les plus inaccessibles, et par-tout la cherté du pain étoit le cri de guerre; on y mettoit, comme dans les plaines, les seigneurs à contribution. M. de Puget, entr’autres, fut bloqué dans son château, et se rendit après avoir obtenu des assiégeans une capitulation où, comme l’on pense bien, tout étoit à son désavantage; de-là cette horde se jeta sur un magasin de farine, et le pilla. Le parlement, toujours fidèle aux formes anciennes, ne connoissoit d’autres armes à employer contre ces attentats, que des décrets et des informations, foible ressource contre un fléau qui devoit engloutir le parlement lui-même. Enfin la bourgeoisie de Marseille prit les armes, et c’étoit ce que l’on demandoit. M. de Mirabeau quitta aussi la province pour se rendre aux états-géneraux, et insensiblement elle se calma.
En racontant les désordres de la Provence, j’ai tracé l’image de presque toutes les autres provinces, au moment, où se faisoient les élections; j’ai peint sur-tout ce que nous avons vu à Paris, dans chaque occasion où il s’est agi de frapper un grand coup aux bases de l’ancien édifice. On a vu, dans mon récit, que la Provence étoit tranquille lorsque M. de Mirabeau y est arrivé, qu’elle n’a cessé d’être agitée pendant tout le séjour qu’il y a fait, et qu’elle n’ a recouvré la tranquillité que lorsquil l’a quittée. On y a vu encore que la seule cause de l’effervescence etoit la disette des grains. La disette des grains a été aussi par-tout ailleurs, et plus particulièrement dans la ca pitale, le fléau qui a engendre tous les autres fléaux; il n’a cessé que lorsque le roi est venu habiter le château des Tuileries.
Cette calamité eut pu paroître un événement naturel, si les récoltes qui l’avoient précédée eussent été moins abondantes; si elle n’eût pas redouble chaque fois qu’il falloit porter la multitude à de grands excès; si, enfin, elle n’eût pas cessé tout-à-coup, et comme par miracle, au moment même où l’ on sembloit n’avoir plus rien à attendre du peuple. Il est donc indubitable, et cette vérité résulte avec évidence, de toute la suite de cette histoire, qu’il se faisoit, sur les grains, une perfide manœuvre, que les effets de cette horrible machination étoient d’inquiéter, d’allarmer le petit peuple, de le porter aux murmures, aux plaintes, à l’insurrection, et enfin à des accès de fureur.
Quel jour ne répandroit donc pas sur l’histoire de la révolution, celui qui, tirant le voile sur les auteurs de cette infernale menée, les montreroit à découvert? Faut-il en rendre responsables les parlemens, et tous ceux que depuis on a appellé aristocrates? On a bien pu amuser le peuple des fauxbourgs de ce conte; mais comme rien n’a été plus fatal pour eux que cette menée, il faudroit supposer qu’ils ont eux-mêmes, de gaieté de cœur, creusé l’abîme où on les a ensevelis. D’ailleurs on a vu, dans les détails que j’ai racontés, les efforts des compagnies souveraines, pour déjouer les monopoleurs. Ces efforts attestent tout-à-la-fois et la témérité des parlemens, et leur impuissance à trouver le premier fil de la trame.
Dire que M. de Mirabeau étoit l’auteur de ces intrigues, ce seroit et une injustice et une absurdité. Il n’avoit dans l’empire, ni caractère, ni mission, ni autorité, et ce n’étoit pas à la voix d’un simple particulier, que les greniers pouvoient ou s’ouvrir ou se fermer.
Des accapareurs, disoit-on, engendrent tous ces désordres. Eh! oui, je vois bien là des complices, mais je ne vois pas le misérable qui se les est associé, et quand ces complices sont en si grand nombre, je m’étonne que le peuple, dans ses emportemens, ne s’adresse jamais à aucun d’eux; et que si, par hasard, la tête d’un de ceux qui pouvoit nous éclairer tombe, son secret s’ensevelisse avec lui dans le même tombeau. A Dieu ne plaise que j’inculpe la mémoire de M. Berthier, mais qui, plus que lui, eût pu nous donner d’utiles renseignemens? Il n’est plus, et son porte-feuille nous a été dérobé avec une affectation suspecte.
D’ailleurs ces monopoleurs, dont on ne dit pas le nom, pouvoient-ils échapper à la vigilance du gouvernement? Pourquoi M. Necker, qui avoit une influence exclusive sur les mouvemens de la circulation des grains, n’a-t-il livré aucun de ces accapareurs au glaive des loix? Pourquoi M. Necker?.... Je laisse aux événemens même que j’ai à raconter, à dire le reste. Ce ministre, en quittant pour toujours la frontière de France, a dit que la vérité, s’il vouloit la révéler, seroit pour lui le cheveu de Samson. Cette histoire la révélera, et cette histoire sera pour lui, comme pour la postérité, le cheveu de Samson; mais il est essentiel que le lecteur en lisant, dans la suite de celte narration, tout ce qui aura quelque trait à la manœuvre des grains, se rappelle les considérations que je viens de présenter; elles seront pour lui une source de lumières. Je ne regarde donc point comme une digression, les considérations que je viens de présenter, parce que c’est sur-tout lorsqu’on touche encore à la source des événemens, qu’un historien doit s’attacher à développer leurs causes; et s’il n’est pas contredit par ses contemporains, ses conjectures même se rangent dans la classe des faits; ces détails d’ailleurs montrent une grande vérité qu’il importe de ne pas perdre de vue, c’est que ceux-là ont réellement opéré la révolution, qui, avant et dans tout son cours, ont effrayé le peuple d’une famine
L’impulsion étoit donc donnée à la Provence comme au reste du royaume; le tiers-état connoissoit ses forces; l’essai qu’il en faisoit achevoit cle le convaincre qu’il étoit, et qu’il seroit tout ce qu’il voudroit. Les écrivains de cet ordre ne dissimuloient plus qu’il composoit à lui seul le royaume. L’un d’eux donna à sa brochure ce titre peu énigmatique: ce projet de mille et une réformes à proposer aux états-généraux, dédié au tiers-état, c’est-à-dire à la nation.
Ses députés arrivoient en foule à Paris, et la malignité jetoit un coup-d’œil curieux sur chacun d’eux; ceux de la Rochelle furent des premiers dans la capitale, et y trouvèrent en arrivant une lettre qu’on faisoit circuler, offensante à deux d’entr’eux, et qu’on disoit être de leurs commettans. Il y avoit eu dans les élections du clergé de ce bailliage de grands débats; les curés s’y étoient livrés à beaucoup d’animosité contre les chanoines et le haut-clergé.
En Bretagne, les élections furent plus tardives; ce ne fut que le18Mars que M. de Thyard pût quitter la cour, avec les ordres nécessaires pour la convocation des assemblées primaires de la province. Il n’étoit resté à Versailles que six députés du tiers-état de la Bretagne; leur départ précéda de quelques jours celui de M. de Thyard. Avant de quitter la cour, ils obtinrent une audience du roi. En entrant dans le cabinet du monarque, un sentiment profond d’amour et de respect saisit ces six bourgeois; ils ne purent proférer aucune parole, et se précipitèrent aux pieds du roi. Sa majesté, entraînée par ce sentiment de bonté qui lui est si naturel, s’empressa de les relever, en souleva même un par les bras, et leur dit à tous: «Je vous ordonne de vous relever; ce n’est pas-là la place de mes enfans.» Paroles adorables qui peignent bien l’a me de notre monarque. Les bourgeois, confondus par tant d’amour, et le cœur oppressé par la reconnoissance, ne purent trouver d’expressions pour la témoigner; ils quittèrent l’audience fondant en larmes. Ce fut leur seul langage, et ce langage qui faisoit si bien l’éloge de leur sensibilité, étoit le seul digne d’un roi qui n’a jamais eu d’autre ambition que d’inspirer de l’attachement pour sa personne.
Quoique de pareils témoignages du tendre intérêt que Louis XVI prenoit à la cause du tiers-état, quoique presque par-tout l’élection des députés fut faite, on ne laissoit pas de se tenir en garde contre les intentions de la cour, et de douter encore si réellement il y auroit des états-généraux. On épioit les mouvemens des ministres, les démarches du parlement, et on les interprétoit avec malignité. Le parlement tenoit, de tems à autre, des assemblées de chambres, et on répandoit que les délibérations se termineroient par une déclaration qui étonneroit tous les esprits. Il faut convenir que cette compagnie, effrayée des progrès que faisoient les nouvelles opinions, n’avoit plus une marche assurée: son dernier combat fut contre les libellistes. Ne pouvant sévir contre toutes les brochures incendiaires, il s’attacboit au moins à flétrir celles qui étoient plus particulièrement marquées du sceau de la rébellion. Tel étoit un petit écrit intitulé: La Passion, la More, et la Résurrection du peuple, imprimé à Jérusalem. Il étoit terminé par cet horrible souhait: Per evangelica dicta doleantur carnifices magistratus et nobilitas. Amen.
La réflexion suivante terminoit tout l’ouvrage: «La Bretagne, la Franche-Comté et les autres provinces à parlemens, doivent bien se tenir sur leurs gardes, et surveiller sans cesse les démarches des robins et des ignobles. On doit affermir le roi et son ministre dans leurs louables projets, par un dévouement et une reconnoissance sans bornes; on doit haïr et mépriser bien profondément tous les Conti, les Lenoir, (ancien lieutennant de police), les Cagneux, (conseiller au parlement), les Fréteau (il a prouvé depuis qu’il étoit digne de l’estime de pareils écrivains) et les Barrabas d’Eprémesnil du monde. Les citoyens de Nantes, de Rennes et de Besançon, méritent d’être déclarés traitres à la patrie, s’ils ne vengent l’affront sanglant fait à leurs compatriotes, en exterminant leurs assassins et les esclaves de ces lâches, en brûlant, sans délai, dans une place publique, toute la robinaille sacrilège et la noblesse insolente, etc., etc., etc.
» Au nom de Louis XVI, du comte de Provence et de Necker. Ainsi soit-il».
On reconnoît bien là le style de ces sanguinaires journalistes qui, dans ces derniers momens encore, font tous leurs efforts pour transformer le peuple françois en un peuple de bourreaux. L’insouciance du gouvernement sur l’effet qu’il étoit nécessaire que de tels écrits produisissent, ne peut se concevoir, à moins de supposer à quelqu’uns des ministres, le coupable désir d’une insurrection générale.
Le parlement proscrivit et condamna au feu cette infâme production. Le jugement fut exécuté, et cet acte de justice fit sourire non-seulement la cohorte des libellistes, mais le petit peuple lui-même. Les crieurs publics, en annonçant l’arrêt du parlement, par une affectation peut-être commandée, et qui fut impunie, ne faisoient entendre que ce cri: Arrêt du parlement qui condamne à être brûlé, la Passion, la Mort et la Résurrection. On étoit au tems de carême: cette burlesque et indécente proclamation prêta à des illusions sur les sentimens religieux du parlement, et étoit regardée par d’autres personnes comme une sorte de prédiction des affronts que la religion auroit bientôt à souffrir.
On se tromperoit cependant, si on croyoit que ceux qui tenoient les rênes du gouvernement, tolérassent la liberté indéfinie de la presse. La vérité veut que je dise que cette liberté ne fût indéfinie que pour les écrits qui attaquoient l’autorité du roi, qui soulevoient les peuples contre l’autorité légitime, le clergé, la noblesse, les parlemens, et contre toute espèce de subordination; cette liberté, comme j’ai déjà eu occasion de le dire, fut également indéfinie, à l’égard des estampes qui outrageoient les deux premiers ordres, ou qui faisoient l’apotéose du ministre actuel des finances. Mais cette liberté ne s’étendoit pas sur toutes les sortes d’ouvrages; et voici une liste exacte de quelques-uns de ceux qui, à cette même époque furent saisis et enlevés chez les libraires.
Io. Réflexions d’un provincial sur la première production du nouveau ministre des finances. Ces lettres écrites avec beaucoup de modération, n’étoient pas avantageuses au ministre.
2o. Réflexions où l’on lui prouvoit que ses opérations suspendoient pour plus de cent millions des. paiemens échus; ce qui faisoit alors plus du tiers de la dette annuelle.
3o. Réflexions où l’on lui reprochoitde n’avoir pas encore saisi ce qu’on appelle le style législatif, ni ce que c’étoit qu’un arrêt du conseil, et d’avoir substitué à l’ancien langage du conseil, ses propres raisonnemens.
4o. Réflexions où l’on lui recommandoit de faire parler le roi avec clarté, avec dignité, sans amphigouri, et sans le mettre sans cesse en contradiction avec lui-même. L’auteur qui disoit avoir vielli dans l’habitude de respecter la majesté du trône, jusques dans son style, gémissoit de voir qu’il parût impossible de faire une seule page des lois, ou d’arrêts du conseil, dans laquelle le roi s’exprimât en législateur et en souverain.
5o. Réflexions où l’on disoit que M. Necker auroit rempli l’attente de la nation, s’il se fût montré plus assuré des ressources promptes et puissantes qu’on trouve toujours dans un grand royaume, quand on sait les attirer par une fidélité inaccessible à tout motif d’exception, plutôt que d’employer tous les moyens de séduction à former l’esprit de division et de révolte.
Dans ce dernier écrit, on faisoit à M. Necker, les reproches les plus graves; on lui attribuoit tous les maux dont le royaume étoit menacé.
6o. Lettre amicale à M. Necker; cette lettre ne laissa pas d’être publique, parce que l’ordre de l’arrêter n’arriva que lorsqu’il y en avoit deja plusieurs exemplaires de délivrés.
7o. Maximes politiques de M. Necker, tirées de ses propree écrits, et comparées avec les maximes politiques de Fénelon, tirées de même de ses propres écrits.
8o. Brochure qui instruisoit le public qu’il s’étoit tenu-un comité sur la liberté de la pressse, où il’avoit été dit que, dans les circonstances actuelles, c’étoit à M. le garde des sceaux, et à M. Necker, à décider des livres qu’on pourroit délivrer au public.
9o. Brochure où l’on témoignoit des regrets de ce que la publication trop prompte de l’écrit de M. de Calonne avoit empêché celle d’un pamphelet destiné à le déjouer, et à prévenir le public contre les maximes de l’écrit du ministre réfugié.
10o. Brochure où l’on faisoit remarquer que M. Necker, quoiqu’il eût beaucoup d’esprit, sembloit cependant frapper d’une aveugle stupidité tous ses partisans, et on lui ridiculisoit le culte que lui vendoient ceux de sa secte.
11o. Enfin, brochure où M. Necker n’étoit pas même nomme, et dont l’auteur se contentoit de prouver que si le plan de M. de Calonne eût été adopté, la Flance eut été le pays le plus libre, le plus heureux de l’Europe, parce qu’il auroit eu tous les avantages d’un gouvernement monarchique, sans les inconvéniens d’un gouvernement mixte, démocratique ou aristocratique.
Cette dernière brochure étoit remarquable par l’esprit de sagesse avec laquelle elle étoit écrite. L’auteur n’y recommandoit aux François que l’union, et ne leur prêchoit que les principes d’une sage subordination.
Telle etoit la liberté dont la presse jouissoit alors: les maximes de l’indépendance, les calomnies les plus incendiaires contre les soutiens de la monarchie, les panégyriques du mininistre des finances, circuloient sans effort; mais les ouvrages qui censuroient quelque partie de son administration, ou quelques-unes des nouvelles opinions, étoient étouffés dès leur naissance.
Je ne dissimule point que dans quelques-uns de ces derniers écrits, une ironie amère et étonnante pour M. Necker, se mêloit à la discussion; et c’étoit un tort, parce que le respect pour ceux que le roi honore de sa confiance, doit être un devoir pour tout homme sage; mais la sollicitude de M. Necker pour repousser le flambeau que des mains peu respectueuses, si l’on veut, approchoient de sa personne, et son insousciance sur les effets que pourroient produire les coups portés au trône par les libellistes, offre un contraste qui peut ajouter aux lumières que l’on a deja sur la part qu’il a eue à la révolution. A mesure que j’avancerai dans mon récit, je ferai remarquer tout ce qui se rapportera à cette influence.
Mes lecteurs doivent s’appercevoir qu’à mesure aussi que j’approche de l’époque du27avril, je m’appesantis danvantage sur les détails, parce qu’avant de les transporter sur le grand théâtre des états-généraux, je dois, leur donner une connoissance intime, et des moindres démarches des principaux acteurs qui vont s’y montrer en spectacle, et des intrigues qui ont préparé le dénouement d’une pièce dont on ne peut bien connoître la marche, si on n’en a davance bien compris le plan.
Je vais donc avant de parler de l’ouverture des états-généraux, me livrer encore à quelques détails qui l’ont immédiatement précédée, et que je ne pourrais passer sous silence, sans tomber dans l’inconvénient de navoir pas fourni toutes les lumières qui peuvent éclairer qur la route que nous parcourons aujourd’hui.
CHAPITRE XI.
Table des matières
Liste indicative des amis du peuple; attentat horrible d’un libelliste; opinion du roi sur les écrits du moment; extrait des vœux contenus dans les différens cahiers que l’opinion publique indiqua comme le plus sagement rédiges; belle conduite des électeurs du bailliage de Château-Thierry; exemple sublime de générosité que donna un curé; intrigues du lieutenant-civil de Marseille; bizarre élection faite par le tiers-état de cette ville; conduite du clergé et de la noblesse de Bretagne lors des élections.
Mars1789.
PLUS on avançoit vers l’époque de l’ouverture des états-généraux, et plus la crainte qu’ils n’eussent pas lieu, sembloit s’accroître. Il pouvoit bien se trouver à la cour des hommes qui fussent effrayés et de la protection accordée au tiers-état, et de la hauteur avec laquelle parloient ceux qui jouissoient de la confiance de cet ordre; mais le roi, dans cette occasion, comme dans toutes celles de sa vie, étoit de la meilleure foi; le conseil entier agissoit avec la même franchise: quant à M. Necker il étoit plus éloigné que jamais d’abandonner les hautes espérances qu’il concevoit. Tout le monde donc à la cour ne desiroit pas moins les états-généraux que le peuple, et c’étoit sans doute pour plaisanter qu’on disoit à Paris qu’on avoit entendu à l’œil-de-bœuf des courtisans se demander: «quand verrons-nous donc arriver à Versailles les douze cents bêtes tant desirées?»
A Paris, tous ceux qui avoient l’ambition de fixer sur eux la pluralité des suffrages, se donnoient beaucoup de mouvement. L’on vit circuler deux listes contenant les noms des citoyens qui méritoient la faveur du peuple.
La première, manuscrite, n’étoit qu’une ironie sanglante et injuste. Elle présentoit les noms de MM. de Calonne, le Noir, de Lamoignon, le cardinal de Loménie, Bergasse, Linguet, Cagliostro, etc., etc. On voit que tous ces noms étoient fort mal accolés, et que ceux de MM. de Loménie, Linguet, Cagliostro, décèlent la véritable intention de l’auteur qui avoit dressé cette liste. Il ne convenoit pas sur-tout de présenter M. Bergasse, un des plus beaux génies, et un des hommes les plus vertueux de ce siècle, comme indigne d’être député d’une nation dont il méritoit plus qu’un autre toute la confiance.
L’autre liste qui fut imprimée et répandue avec profusion, distribuée même aux passans sur le Pont-Neuf et dans tous les passages publics, n’étoit point une plaisanterie. On y désignoit au public ceux pour lesquels on vouloit réellement conquérir le vœu des électeurs. Cette liste doit trouver place ici, parce qu’on y voit tout-à-la-fois quelques-uns des hommes qui avoient su se tirer de la foule, et leurs titres de recommandation. Elle étoit intitulée: Liste des amis du peuple qui méritent de fixer le choix des électeurs de Paris. On lisoit en tête cet avertissement.
«On a distribué dans Paris des listes de noms, dont quelques-uns célèbres, entre-mêlés de noms obscurs, ou de noms d’hommes dangereux. Dans celle-ci l’on n’a inscrit que des personnes qui ont fait publiquement profession de défendre la cause du peuple.»
Voici les noms de ces amis du peuple, avec les réflexions qui les accompagnoient.
Messieurs le marquis de Condorcet, quoique no ble, ami du tiers-état; il en a donné des preuves dans son essai sur l’administration provinciale.
«Target, auteur de bons écrits qui ont servi à la révolution actuelle.
» Brissot de Warville, connu depuis long-tems par l’énergie avec laquelle il a défendu le peuple et les constitutions libres. Voyez sur-tout son examen des voyages de Chatelux.
» Le docteur Guillotin, auteur de la pétition du peuple de Paris.
» L’abbé Syeyes, auteur de l’essai sur les priviléges, et qu’est-ce que le tiers-état?
» L’abbé Cerutti, aussi mielleux que l’abbé Syeyes est énergique, mais pourtant défenseur de la bonne cause dans son mémoire pour le peuple.
» Clavières, n’eut-il fait que l’ouvrage de la foi publique, il auroit donné les plus grandes preuves de ses connoissances profondes dans les finances et la politique.
» La Métherie a fait un chapitre hardi en faveur de la liberté dans ses principes de philosophie.
» Falconet, ennemi des parlemens, martyr du despotisme de l’ordre des avocats.
» De Bourges a fait différens ouvrages dans les troubles actuels, et toujours en faveur du peuple.
» De Chénier, poéte tragique, qui vient de donner un cahier de doléances rempli d’excellentes vues.
» Perreau, un de ceux qui ont préparé la révolution, auteur de romans politiques, auteur de Mirthine.
» Gallois, auteur de l’examen de la constitution d’Angleterre.
» Esmangard le jeune, ami du tiers-état, quoique parlementaire, jeune, et par conséquent étranger encore à l’esprit de corps
» Bernardin de Saint-Pierre, un véritable ami des hommes; voyez ses excellentes études de la nature.
» Le comte de la Cépede, connu sur-tout par de bons ouvrages en physique, a caché son nom dans quelques brochures politiques.
» Piquet, négociant doué des plus vastes connoissances sur le commerce des Indes, et y a porté un esprit philosophique et indépendant.
» Réveillon, manufacturier de papier, émule par sa générosité, son caractère patriotique et industrieux, des manufacturiers anglois.
» Pastoret, a soutenu les bons principes dans son ouvrage sur Confucius et Mahomet.
» Bernardi, auteur d’un ouvrage excellent sur le jugement par jurés, qui servira à la réforme de nos inamovibles.
» Champfort, poëte qui, au milieu des plaisirs de la cour d’un prince, s’est toujours occupé de politique, et de défendre le peuple.
Je n’ai point envie d’ôter à aucun des personnages dénommés dans cette liste, la portion de gloire qu’elle leur attribue; mais si celui qui l’avoit composée eût eu réellement intention d’être utile à son pays, il eût considéré qu’il eût fallu sur-tout appeler aux états-généraux des hommes d’état et des administrateurs; que les poëtes, les romanciers étoient les derniers auxquels il falloit penser, et qu’un seul chapitre sur une matière abstraite n’étoit pas un titre suffifant pour y être admis.
De tous ceux au reste dont on lit les noms dans cette liste, deux seuls en effet ont été portés à l’assemblée nationale; l’un, M. Target, y a perdu sa célébrité; et l’autre, M. Guillotin, n’a pu en acquérir qu’en donnant son nom à un instrument de mort.
Tandis que des écrivains modérés en apparence employoient, pour dominer l’opinion, des moyens qui, dans le fond, n’avoient rien que d’innocent, les iibellistes prenoient toutes les formes pour prêcher, tous les forfaits, et un forcéné dans son écrit annonça déjà le projet d’un régicide. Il parut en effet un horrible libelle sous le titre de cahier du bailliage de Rioms, qu’on eût pendant quelques jours l’injustice de regarder comme étant réellement le vœu de ce bail]. liage. On y demandoit qu’avant la première séance des états-généraux, toutes les troupes fussent éloignées de Paris et de Versailles; que les bourgeois de ces deux villes prissent les armes, et composassent à eux seuls, tant la garde des deux villes, que celle du roi et de l’assemblée nationale. On y demandoit encore que toutes les lettres-de-cachet fussent à l’ instant levées; que toute l’autorité souveraine fût remise aux représentans de la nation, sans qu’il en restât la moindre portion au monarque; et enfin que l’auguste compagne du roi fût, pendant toute la durée de la session, détenue en charte privée, afin, disoit-on dans cet in fernal écrit, qu’elle ne pût pas influer sur les délibérations.
Les coeurs n’étoient point encore assez dépravés, tes esprits n’étoient point encore préparés à de tels attentats. Un cri général d’indignation repoussa cette sacrilège production, et elle fut livrée aux flammes par ceux dont on avoit osé usurper le nom.
Le roi, dans sa vie privée, sembloit partager avec ses sujets l’inquiète curiosité qui travailloit tous les esprits. Les brochures des différens partis lui parvenoient; il paroissoit les lire avec intérêt, mais il ne donnoit point à connoître son sentiment particulier sur tant de folies et tant de revêries républicaines qui dévoient paroitre encore plus extraordinaires au descendant de Louis XIV qu’au reste de ses sujets. On assure cependant qu’il dit un jour à M. de Barentin: «Je lis beaucoup; je remarque que tous les ouvrages que je lis parlent avantageusement de M. Necker, tandis que dans la courte durée du ministère de MM. de Brienne et de Lamoignon, je n’ai lu qu’une brochure, et que cette brochure étoit entièrement dirigée contre ces ministres».
Cette réponse supposeroit que M. Necker ne laissoit parvenir au roi que les écrits qui faisoient l’éloge de son administration et de ses vues, et qu’il repoussoit avec soin du trône ceux qu’il avoit proscrits, et dont j’ai donné plus haut le catalogue. A cet égard donc la conduite de M. Necker n’auroit pas été au-dessus de celle de MM. de Brienne et de Lamoignon eux-mêmes, qui défendoient l’entrée de la cour aux productions du moment, parce que, par la forte prévention qu’ils avoient inspirée, presque toutes les censuroient. M. Necker au contraire fournissoit au monarque une abondante lecture, parce que le prodigieux engouement qui infatuoit en sa faveur la presque totalité des écrivains, les productions que ceux-ci enfantoient étoient autant d’apologies qu’il ne risquoit point de mettre sous les yeux du monarque. Ainsi lui et ses prédécesseurs avoient des motifs semblables, et leur manège étoit le même.
Il n’en est pas moins vrai que jamais on ve vit plus qu’à celte époque les presses faire éclore des écrits vraiment utiles: ces écrits étoient les cahiers des différens bailliages qui arrivoient journellement à Paris, et qu’on y dévoroit à mesure qu’ils paroissoient. Je touche ici au point le plus essentiel de Cette histoire; j’ai à faire connoître les voeux d’un grand peuple qui, sous les auspices d’un roi juste, et enivré lui-même de la sublime ambition de rendre à jamais tous ses sujets heureux, soupiroit après la réforme des abus qui vicioient les établissemens les plus sages,
Le peuple demandoit la restauration générale de la monarchie, mais il n’en sollicitoit pas l’anéantissement. Les pouvoirs qu’il avoit confié à ses représentant, étoient pour eux un dépôt d’autant plus sacré, qu’outre l’obligation qui leur étoit imposée par la religion, par le droit des gens, par la foi publique, d’obéir aux volontés qui leur étoient manifestées, ils avoient fait le serment solemnel de s’y conformer.
Lors qu’il en sera tems, j’examinerai si les motifs dont on s’est servi pour violer ce serment étoient fondés, et s’il n’étoit pas plus loyal, et plus consciencieux de refuser les pouvoirs qui étoient offerts, que d’enfreindre l’engagement religieux qu’on avoit pris d’y obéir. Mon objet ici est simplement de présenter a mes lecteurs et à la postérité, les voeux que forma une nation généreuse et éclairée, qui soupi oit après une amélioration générale. La suite de cette histoire fera voir comment ceux qui étoient chargés de les réaliser, ont rempli cette sainte mission.
Dans la nécessité de me borner, je me contente de présenter l’extrait succinct des demandes contenues dans ceux des cahiers que l’opinion publique indique comme les plus sages et les mieux rédigés. Offrir cet extrait, c’est offrir le vœu national. Je ne parle point des demandes du cierge et de la noblesse, je me renferme dans celles du tiers-état, que dès-lors ou vouloit regarder comme composant à lui seul la niasse de la nation.
Les cahiers de cet ordre, que ses enthousiastes partisans mirent au-dessus de tous les autres, sont ceux de Toul, de Châlons, de Château-Thierry, de la province de Forez, de Riom, je parlerai plus loin de celui de Paris. Voici ce que pensoient et ce que desiroient ceux qui les rédigèrent, sur les différent objets qui devoient occuper leurs représentans;
SURLA CONSTITUTION.
Que l’assemblée des états-généraux soit reconnue solemnellement la seule puissance compétente, pour consentir et sanctionner les lois et les impôts.
Qu’il soit invariablement arrêté que les états s’assembleront tous les trois ans; qu’aucun impôt ne puisse, sous aucun prétexte et sous aucune forme, être prorogé et perçu au-delà de ce terme, à moins qu’il ne soit à l’expiration des trois années, confirme par les états-généraux, et ce, sous peine contre les percepteurs, d’être poursuivis comme concussionnaires.
Que tous les impôts qui seront consentis par les états-généraux, sous quelque forme et dénomination qu’ils puissent l’être, soient supportés également par tous les ordres, corporations et individus, proportionnellement à leur fortune, sans distinction d’aucunes espèces de biens, et sans aucune exception ni restriction en faveur de qui que ce soit, et nonobstant tout affranchissement et abonnement.
Que les états-généraux, divisés par ordre ou opinans par tête, reconnoissent dans les représentans des communes, une influence et un pouvoir égal à celui des deux autres ordres,
Que tous les sujets de l’empire depuis le premier rang jusqu’au dernier, dans les villes comme dans les campagnes, soient, également soumis aux lois et protégés par elles; qu’aucun domicilié qui ne sera pas actuellement dans les liens de la discipline militaire, ne puisse être arrêté sans décret judiciaire, excepté dans le cas de flagrant délit et de désignation d’un coupable par la clameur publique, auquel cas il sera remis dans les vingt-quatre heures entre les mains de son juge naturel,
Qu’il soit permis à tout homme qui signera un manuscrit de le faire imprimer, soit pour sa propre défense, soit pour l’instruction publique, sans autre censeur que sa conscience et les lois.
Que les états-provinciaux soient rétablis dans toutes les provinces d’une manière uniforme et avec la même organisation, autant que faire se pourra, des états-généraux.
On demandoit en outre comme bases de la constitution la responsabilité des ministres, que tout individu du peuple fût capable de toutes les places, offices et dignités militaires, judiciaires, ecclésiastiques et autres, s’il en étoit digne; que tout bienfait, toutes distinctions fussent désormais personnels, et ne pussent être substitués perpétuellement aux familles, à moins que la nation assemblée ne voulût récompenser quelques vertus rares et extraordinaires; que les états-généraux ne pussent jamais être composés que des trois ordres, du clergé, de la noblesse et du tiers-état, et de manière que les députés du tiers-état y fussent toujours au moins en nombre égal à ceux des deux autres ordres réunis, et que les députés de chaque ordre ne pussent être pris que dans l’ordre même; que la dette reconnue fût acceptée par les états comme dette de la nation; que pour tous les objets de dépense de la maison du roi, de la reine et de la famille royale, le roi fût supplié d’accepter une sommme annuelle qu’il détermineroit lui-même; que la liste des pensions et gratifications dans toutes les parties fût annuellement rendue publique par l’impression, et que les causes qui les auroient fait accorder fussent énoncées; qu’il n’y eût aucune commission intermédiaire dans l’intervalle des assemblées des états-généraux; qu’il ne subsistât aucune distinction humiliante pour le tiers-état; que les droits respectifs du roi et de la nation fussent déterminés irrévocablement; qu’aucune commission pour juger les procès civils ou criminels, ne pût à l’avenir être établie; que les dépôts confiés à la poste sous le sceau de la confiance publique et particulière, ne pussent en aucun cas être violés.
Enfin je remarque que dans plusieurs cahiers le tiers-état demandoit même pour la noblesse une juste influence dans les affaires publiques; celui du Forez vouloit que dans toutes les asssmblées elle eût deux représentans sur six.
Mais un point constitutionnel sur lequel tous les cahiers s’accordèrent, c’est qu’au roi seul appartient entièrement et exclusivement l’exécution des lois.
LÉGISLATION.
Le pouvoir législatif ne sera point exercé par le roi sans le concours de la nation assemblée par ses représentans, et aucune ordonnance émanée de l’autorité royale en l’absence des états-généraux, ne pourra être considérée que comme un acte d’administration provisoire, auquel les tribunaux ne pourront donner force de loi sans le consentement de la nation.
Aucun parlement, aucune cour souveraine ne pourra exercer, même provisoirement, le pouvoir de consentir et promulguer des lois que la nation n’auroit pas consenties, ni rejetter, ou modifier, ou différer la publication et l’exécution des lois que les états-généraux auront consenties.
La vénalité des charges sera abolie; cependant tous les officiers de judicature seront inamovibles, et ne pourront être destitues que pour forfaiture jugée selon les lois du royaume; aucun sujet ne pourra être admis sans avoir donné preuve de sa suffisance et de sa capacité. Il sera nécessaire d’avoir exercé utilement la profession d’avocat dans les cours souveraines, ou dans les justices royales inférieures, pendant le tems que les états-généraux jugeront à propos de fixer.
Les états-généraux pourront demander au roi l’érection des nouvelles cours, ou des nouveaux tribunaux qu’ils jugeront nécessaires pour juger de tous les abus d’autorité, et le roi ne pourra s’y refuser.
La composition, le ressort et la compétence de tous les tribunaux existans, leur utilité ou leur inutilité seront soumis à l’examen et à la décision des états-généraux. Les provinces qui demanderont la suppression ou l’érection dans leur ressort de nouveaux tribunaux seront entendues, et il sera fait droit à leur demande; mais aucun tribunal supérieur ou inférieur ne pourra être supprimé ou démembré dans une province, ou converti en un autre tribunal, sans le vœu des états-provinciaux exposé aux états-généraux.
Les intendans seront supprimés.
La police des villes sera exercée par les magistrats municipaux librement élus par les communes, approuvé par le roi, et distingué de ceux qui seront chargés de l’administration des affaires et des deniers de la commune.
Il sera établi une loi de secours qui assurera du travail à tous les pauvres valides, des moyens de soulagement aux infirmes, et des emprunts faciles aux laboureurs et artisans qui manquent d’ustensiles pour travailler.
On s’occupera sans délai de la confection d’un code national, civil et criminel qui puisse être connu et étudié de tous les citoyens. Il sera nommé à cet effet une commission dont la durée sera déterminée par les états-généraux, et laquelle sera composée de magistrats et de jurisconsultes éclairés, choisis et nommés par les états, et pris dans les différentes provinces. Il sera prescrit, dans la rédaction des lois criminelles; de classer les délits et les peines de manière qu’il n’y ait rien d’arbitraire et d’équivoque dans la définition du crime commis par l’accusé, et dans l’application de la peine encourue.
Il sera statué que les accusés pourront s’assister d’un conseil; toutes les instructions et procédures seront faites en sa présence, et les jugemens de toutes les affaires criminelles seront portés à l’audience.
Quant à ce qui regarde le code civil, les lois romaines, les coutumes des provinces qui ont acquis force de loi, et les lois du royaume seront fondues en un seul code.
L’éducation publique sera établie de manière a former des citoyens utiles dans toutes les professions. On rédigera et on mettra au nombre des livres classiques ceux qui contiendront les principes élémentaires de la morale et de la constitution fondamentale du royaume. Ils seront lus dans toutes les écoles et paroisses des campagnes. Il sera établi dans toutes les villes des maîtres de dessin et de géométrie-pratique et de mathématiques pour les enfans du peuple. Il sera établi des distinctions et des récompenses publiques pour les laboureurs, artistes et artisans qui excelleront dans leur art, qui perfectionneront les machines et ustensiles de l’agriculture et du commerce.
Les dignités et le traitement des curés ainsi que de leurs secondaires, seront pris en considération; il sera pourvu à leur honnête entretien; et ceux distingués par leurs vertus et leurs services, seront récompensés et appellés aux dignités ecclésiastiques.
Il sera assuré, autrement que par rétention sur les portions-congrues, une retraite aux curés vieux ou infirmes.
Les prérogatives et possessions légitimes des deux premiers ordres sont inviolables.
Les états-généraux s’occuperont d’une loi qui assure invariablement la constitution des troupes.
Les députés solliciteront le rachat général des droits féodaux, en conciliant, avec cet avantage, l’intérêt des propriétaires, par un dédommagement proportionné.
Ils demanderont que les poids et mesures aient une uniformité générale.
Ils solliciteront le remplacement de l’impôt sur le sel, la suppression des droits d’aides, celle de l’impôt du tabac, la réforme du contrôle des actes, le reculement aux frontières du royaume, des bureaux des traites, douanes et barrières.
Le procès-verbal de ce qui se passera dans l’assemblée des états-généraux, dans ses bureaux et comités sera rendu public par la voie de l’impression.
Toutes les charges anoblissantes seront supprimées.
Le tiers-état demanda en outre, la révision des échanges onéreux, et leur rescision, la rentrée dans les domaines engagés, la vente de tous les biens domaniaux à perpétuité, ou par bail emphytéotique à long terme; la suppression de toutes concessions et de tous priviléges exclusifs; un tarif modéré sur les marchandises manufacturées dans le royaume; l’exemption de tous droits sur les fers et aciers, et matières premières venant de l’étranger; la suppression des exceptions dans la levée des milices, son remplacement à prix d’argent; l’admission des pairs dans les jugemens; la suppression de la jurisdiction de la maréchaussée; la suppression du casuel accordé aux pasteurs, l’uniformité de la dîme, l’émission des vœux monastiques, pour l’un et l’autre sexe, fixés à majorité; l’abrogation des droits d’annate et de prévention en matière bénéficiale; l’autorisation, pour les évêques de France, d’accorder toutes les dispenses nécessaires d’alliance, affinité, même spirituelle et de parenté, jusqu’au degré des cousins-germains, oncle et tante inclusivement, et ce gratuitement; la résidance de trois mois au moins de l’année pour les benéficiers; la non-pluralité des bénéfices sur une même tête; l’entière suppression des capitaineries, la réforme du code des chasses, l’abolition de toutes les peines afflictives et infamantes pour les délits de ce genre; l’abolition du droit de confiscation des biens d’un condamné à mort, ou à la perte de la vie civile; la destruction absolue du préjugé qui note d’infamie les parens des suppliciés.
ADMINISTRATION DES FINANCES.
Tous les impôts actuellement établis, sous quelque dénomination que ce soit, seront supprimés; il en sera établi de nouveaux selon la proportion qu’exigeront les besoins de l’état; ils seront réduits au moindre nombre possible; ils seront simples et uniformes; ils ne pourront jamais affecter la personne; ils diminueront progressivement à mesure que les dettes de l’état s’éteindront, et la recette de chaque province sera versée directement au trésor-royal par les préposés des états-provinciaux.
La comptabilité, pardevant les chambres des comptes, sera anéantie et remplacée par une comptabilité réelle, pardevant les commissaires de chaque état-provincial, pour les recettes et dépenses de province; et pardevant les commissaires des états-généraux, pour les recettes et dépenses du trésor-royal.
On poursuivra la suppression de toutes les places et emplois qui ne sont pas évidemment nécessaires, et la réduction de tous les traitemens qui excèdent vingt mille livres.
Il sera accordé des fonds suffisans pour la nourriture et l’entretien des enfans-trouvés.
On demandera la vente des bénéfices simples, les moins utiles dans l’ordre de la religion.
Le prêt de l’argent à intérêt au taux de l’ordonnance, par billet ou obligation, sera permis indéfiniment à toute personne sans distinction.
Toutes les charges des finances seront supprimées, remboursées et réduites à de simples commissions.
Tous les offices d’huissiers-jurés-priseurs seront supprimés.
Toutes les jurandes seront supprimées.
Le colportage sera défendu.
Les droits sur les huiles, savons, cuirs, cartons, papiers, amidon, et de la marque d’or et d’argent, seront supprimés.
La compétence des jurisdictions consulaires sera rétablie dans l’état où elle étoit avant la déclaration du17Avril, et même augmentée s’il se peut.
La connoisance de tout ce qui concerne les faillites, leur sera attribuée exclusivement.
L’on n’accordera aucun arrêt de surséance, ni lettres de répi en matière de commerce.
Il sera établi dans chaque ville du royaume, pour favoriser le commerce, des caisses à l’instar de celle de Poissy.
Je ne donnerai pas plus d’étendue à ce tableau; je n’y ai rien omis d’essentiel; on peut le regarder comme l’extrait de tous les cahiers; il contient ce que desiroit, ce que demandoit la majorité des habitans du royaume, composant l’ordre du tiers-état, et je repète que les députés qui se chargèrent volontairement de porter ces vœux à l’assemblée, s’engagèrent, sous la foi du serment, à en procurer l’accomplissement.
Je remarque encore que, dans tous les cahiers, on respecta la prérogative royale, les droits honorifiques du clergé et de la noblesse; plusieurs votèrent pour l’érection d’un monument à la bienfaisance de Louis XVI. Celui de la province de Forez se terminoit par ces touchantes paroles:
«Un vœu du troisième ordre, non moins cher à son cœur, est que dans l’assemblée nationale et dans tout le royaume, on répète à grands cris: Vive Louis XVI! vive le clergé! vive la noblesse! vive à jamais la réunion des trois ordres pour le bonheur de la France!
Cette réunion eut lieu dans quelques bailliages, et pour ne point embrasser trop de faits particuliers, je dirai que dans celui entr’antres de Château-Thierry, elle se manifesta d’une manière touchante; les détails en sont précieux; ils prouvent ce qu’il étoit possible d’attendre pour la félicité publique, de l’époque qui s’approchoit, si par-tout on eût procédé avec cet esprit de fraternité. Ces détails d’ailleurs sont trop honorables pour les trois ordres en général de Château-Thierry, et en particulier à un membre du premier ordre, pour que je les passe sous silence.
Les trois ordres donc se réunirent sous la présidence de M. d’Oberlin-Mittersbach qui avoit été reçu la veille grand-bailli dans le choeur de l’église des Cordeliers. Après les formalités et le serment prescrit par le réglement, chacun des trois ordres se retira dans une salle particulière, pour procéder à la rédaction des cahiers et à l’élection des députés; celui du tiers-état se rendit à l’hôtel-de-ville. Lorsqu’il avoit terminé sa première séance, et comme il alloit se séparer, une députation de la noblesse se présenta; elle étoit composée de MM. de Vassan, de Mornay-d’Hangest de Nau de Saint-Sauveur et de Villelongue. M. de Vassan parlant au nom de son ordre dit: qu’il avoit été arrêté sur les registres des délibérations de la noblesse, qu’elle étoit dans la très-sincère disposition de renoncer à tous priviléges pécuniaires, c’est-à-dire qu’elle se soumettoit dès-à-présent à supporter, avec égalité, toutes les impositions publiques présentes et à venir, consenties par la nation assemblée en états-généraux.
Qu’il avoit également été arrêté que les députés de l’ordre de la noblesse seroient tenus de faire le serment, qu’ils ne consentiroient jamais à recevoir de la cour aucunes graces de quelqu’espèce qu’elles soient, à compter du jour de la nomination jusques et compris la deuxième année révolue après la clôture des états-généraux.
La députation de la noblesse étoit à peine retirée qu’il en arriva une du clergé, chargée de la même mission. Sensibles à cette démarche des deux premiers ordres, les membres du troisième arrêtèrent unanimement qu’ils recevoient avec recconnoissance les déclarations qui leur avoient été apportées, et que l’acceptation qu’ils en faisoient, en rendant hommage aux sentimens qui les avoient dictées, seroit portée et laissée sur les bureaux des deux premiers ordres, comme un monument de l’amour patriotique et de l’accord le plus parfait.
Toutes les élections faites, les trois ordres se réunirent de nouveau dans l’église des Cordeliers. Là les députés, en acceptant la commission honorable confiée à leur zèle, prêtèrent le serment prescrit par le réglement, au milieu d’un nombre infini de spectateurs qui les environnoient; ils réitérèrent aussi leurs soumissions de n’accepter aucunes retributions, gratifications, ni graces de la cour, à compter du jour de leur nomination, jusqueset compris la deuxième année révolue après la clôture des états-généraux, et la fin de leur mission.
Cette réunion des trois ordres parut à tout le monde être celle des sentimens et des coeurs amis du bonheur commun et de l’harmonie la plus parfaite. Mais rien n’est plus digne d’admiration que la conduite noble et généreuse que tint, dans cette circonstance, M. Lemaire, curé de la paroisse de Chiary.
Ce respectable ecclésiastique élevant la voix au milieu de l’assemblée s’écria: «Il ne suffit point au clergé d’avoir fait l’abnégation de ses immunités: dans le moment de crise où se trouve l’état, il faut une subvention extraordinaire, des secours aussi prompts que le besoin est urgent».
Prêchant d’exemple, ce digne pasteur, quand il eut fini sa patriotique motion, s’approcha du bureau, et y déposa une bourse de vingt-cinq louis, fruit de ses privations; offrande d’autant plus touchante que le bénéfice de ce vénérable ecclésiastique étoit à simple portion-congrue.
Tous les spectateurs étoient touchés aux larmes de ce sacrifice, et gardoient un attendrissant silence. M. Paris de Treffond, membre de la noblesse, et recommandable par les qualités de l’esprit et du coeur, interrompit ce recueillement pour demander qu’il fût fait mention sur le registre de la noble action de M. Lemaire, comme d’un monument éternel de grandeur d’ame et de dévouement au bien public.
Ce fut sous d’aussi heureux auspices, que se termina, après un Te Deum chanté en action de grâces, l’assemblée générale des trois ordres du bailliage de Château-Thierry. En la quittant, le vertueux pasteur qui avoit donné un aussi grand exemple de générosité, ne put se dérober aux acclamations, aux cris d’allégresse; il fut environné de tous les membres du tiers-état, qui, après avoir posé sur son front, la couronne civique, le portèrent dans leurs bras jusques dans la chambre de leur assemblée. Les membres du clergé et de la noblesse les y accompagnèrent; et dans ce moment de réunion, on n’entendoit prononcer que les noms de frères et d’amis, prononcés avec l’attendrissement de la joie et du patriotisme le plus pur.
Un si parfait accord eût été sans doute le présage d’un avenir heureux, si ceux qui maîtrisoient l’opinion, eussent su propager et diriger d’aussi favorables dispositions. Elles furent à-peu-près les mêmes à la Rochelle, et dans la plus grande partie de la Normandie, dont la noblesse se comporta avec une franchise et un désintéressement, qui lui valurent l’admiration du tiers-état de tout le reste du royaume.
Le lieutenant civil de Marseille ne procédoit pas avec la même loyauté, et il se distingua parmi les intriguans qui voulurent obtenir par ruse ou par force une confiance qui n’étoit pas due à leur qualité personnelle. Abusant de l’influence que lui donnoit sa place, il transgressa avec impudence les conditions prescrites par le réglement, et porta à un nombre excessif la totalité des électeurs, dont il composa la majeure partie d’hommes qui lui étoient entièrement dévoués. Le choix encore plus que le nombre des ces hommes, excita une grande rumeur dans la ville. Les négocians s’opposèrent à la tenue de l’assemblée, et dépêchèrent aussi-tôt en cour un député chargé d’obtenir du roi un arrêt du conseil qui cassoit l’ordonnance du lieutenant civil, et en outre des ordres positifs d’assembler les électeurs au nombre fixé parle réglement, et d’après un choix libre et volontaire. Ce député n’eut aucune peine à remplir à la satisfaction de ses commettans le double objet de sa mission.
Les assemblées se firent donc plus légalement à Marseille. Le tiers-état de Cette ville, qui avoit déjà étonné l’Europe entière par le choix qu’il avoit fait de M. de Mirabeau, pour un de ses députés, comme sil n’avoit pas eu dans son propre sein assez d’hommes dignes de la représenter, alla encore chercher un membre, ou plutôt un apostat du premier ordre, pour lui confier les intérêts les plus saints et les plus chers. Il ne fut pas un homme de bien dans l’empire, qui ne fut affligé en apprenant cette bisarre élection. Dans un état en effet monarchique et chrétien, le dernier citoyen à introduire au sein d’une assemblée nationale, c’étoit le trop fameux abbé Raynal. Digne patriarche de la secte qui avoit conspiré contre l’autel et le trône; l’imagination exaltée par les vapeurs du poison philosophique, dont il s’étoit abreuvé avec fureur à l’école de l’athée Diderot; il avoit avec un emportement qui tenoit du délire, contribué plus qu’un autre, à répandre dans tous les états de la société le poison de l’impiété et de la licence.
Appeller aux états-généraux un tel homme, flétri d’ailleurs personnellement par l’arrêt d’une cour souveraine, c’étoit annoncer à la France l’intention de la scandaliser par de grands attentats contre sa religion et son roi. Heureusement l’abbé Raynal octogénaire, et n’ayant plus d’autre ambition que de terminer dans ce repos une vie toute entière employée à menacer les rois, et a blasphêmer la divinité dont il étoit un des ministres, se déroba comme M. de Mirabeau, mais avec plus de sincérité que lui. à l’empressement du tiers-etat de Marseille, qui par une affligeante singularité, ayant voulu chercher hors de son sein deux de ses députés, fixa son choix sur deux hommes, qui tous les deux avoient été également rejettés par leur ordre.
Enfin les lettres du roi pour la convocation des trois ordres de Paris, attendues impatiemment, parurent, et furent suivies quelques jours après du réglement pour procéder à cette convocation. Je dirai dans le chapitre suivant, comment on accueillit ce bienfait, et comment on se conforma à ce qui étoit prescrit.
On étoit au31mars, et les élections n’étant point encore faites dans tout le royaume, les villes de Metz par exemple, et d’Arles ne reçurent leur lettre de convocation et le réglement que dans les premiers jours d’avril. En Bretagne, ce ne fut non plus que le premier jour d’avril qu’on pût s’assembler. Les deux premiers ordres qui s’étoient reunis à Saint-Brieux par ordre du roi, renoncèrent formellement a tous leurs priviléges pécuniaires; mais ils protestérent contre l’illégalité de la députation des communes, et refusèrent de nommer des députés aux états-généraux. Ils donnèrent pour motif de ce refus leur non-réunion en corps d’état, les priviléges de la province, et le serment qu’ils avoient faits précédemment. Le tiers-état et le bas clergé s’assemblèrent par bailliage.
Si le refus du haut clergé et de la noblesse de Bretagne eussent été imités par ces deux ordres dans tout le reste du royaume, il en fut résulté une scission fâcheuse, mais quelle qu’en eût été l’issue, le trône, les prêtres et les nobles ne seroient pas plus avilis qu’ils le sont aujourd’hui; ils eussent peut-être succombe dans la lutte qui se seroit élevée entre eux et le tiers-état, mais ils n’eussent dévoré ni plus d’affronts, ni plus d’injustices.
On regarda comme une espèce de rébellion la déclaration des ecclésiastiques et des nobles Bretons; leur refus pouvoit être impolitique, puisqu’il les livroit à la discrétion du troisième ordre de la province. qui dans les états-généraux, alloit se trouver, pour parler le style du barreau, sans plaidoierie contradictoire, juge et partie dans sa propre cause. Mais ce refus étoit-il en effet un attentat contre la société? En défendre les conventions, reclamer les conditions du pacte en vertu duquel on en fait partie, ce n’est point être rebelle. La constitution du royaume, c’est-à-dire la manière d’être depuis quatorze siècles la constitution particuliere de la province, étoient violées par la forme de convocation; elle annonçoit à ceux qui étudioient les mouvement qui avoient précédé, et qui suivoient cette convocation que l’ancienne constitution alloit être, non pas reformée, mais remplacée par une nouvelle.
Que pouvoient donc et que devoient faire les citoyens qui redoutaient les changemens qu’on préparoit? Ils avoient a opter entre deux partis; ou exiger l’exécution des lois de l’association qu’ils avoient faite avec leurs autres concitoyens, ou refuser de prendre aucune part à des délibérations dont le résultat devoit être de former une autre société que celle a laquelle ils s’étoient aggrégés. C’est ce dernier parti que prirent le clergé et la noblesse de Bretagne, et quiconque connoît le droit des gens, les règles de toute association, ne sauroit les blâmer.
Mais le roi n’avoit-il pas le pouvoir de changer l’ antique forme de convocation? Non si en la changeant il ne respectoit pas les privilèges des provmces, s’il donnent une autre manière d’être à l’association dont il étoit le chef et le protecteur. M. de Mirabeau prétendit le contraire dans les états de Provence, mais il le prouva par un sophisme. Le roi, dit-il est incontestablement le législateur provisoire de la nation, il a donc le droit de régler la manière dont elle doit être convoquée. Mais il étoit incontestable aussi qu’à l’époque où parloit M. de Mirabeau, cette nation étoit une monarchie tempérée; le monarque étoit donc tenu d’obéir lui-même aux lois fondamentales de son ampire; sas fonctions de législateur n’alloient pas jusqu’à les révoquer, car eu montant sur le trône il avoit juré aux pieds des autels d’être à cet égard le premier sujet du royaume, et l’évènement a montré ce que les rois eux-mêmes les mieux affermis sur leur trône, gagnent aux innovations constitutives.
A dieu ne plaise que j’entende par ces réflexions reprocher a Louis XVI les malheurs dont il a été lui-même la victime! Il s’est immolé à l’amour qu’il n’a cesse de porter à ses sujets; mais les malheureux qui ont égaré ceux-ci les perfides qui n’ont pas su mettre des bornes a l’héroïque dévouement du monarque, voila les vrais coupables. Si Titus eût eu un Séjan ou un Catilina pour ministre, il eût eu peut-être le sort de Charles premier; et je me flatte que ceux qui me liront avec attention me rendront cette justice que, bien loin d’imputer à Louis XVI les maux de ma patrie, j’écris cette histoire avec la pleine conviction qu’aucun de ses aïeux ne mérita plus que lui de regner sur un peuple heureux, parce qu’aucun deux ne réunit a un plus haut degré toutes les qualités qui constituent un excellent prince.
Telle etoit donc la situation de la France à la fin de mars1789. A cette époque, le caractère national change, les moeurs ne sont plus les mêmes, les esprits prennent une autre direction; et dans les scènes que je vais décrire, on croit voir un nouveau peuple remplacer le peuple françois.
Je ne terminerai pas ce chapitre sans faire une réflexion importante: le trop court intervalle qui fut mis entre l’envoi des lettres de convocation et l’élection des députés aux états-généraux, eut un double inconvénient; les électeurs n’eurent point le tems de se connoitre et de s’étudier mutuellement, et les cahiers furent rédigés avec trop de précipitation, mais à cet égard il n’y a peut-être aucun reproche a faire à la cour; elle avoit reçu et donne tout-à-la-fois l’impulsion: la très-majeure partie de la nation desiroit ardemment qu’il ne fut apporte aucun délai a l’ouverture des états-généraux; elle se livroit à ce désir avec impétuosité, et le plus léger obstacle qui eût fait effort contre cette impétuosité, en donnant à la défiance un aliment et aux mal-intentionnés un prétexte, eût vraisemblablement été le signal d’une épouvantable guerre civile.
CHAPITRE XII.
Table des matières
Influence de la capitale sur la révolution; formes anciennes pour la convocation de ses habitans; différend entre le prévôt des marchands et celui de Paris; plan de l’hôtel-de-ville pour la convocation; lettre de convocation pour Paris; règlement pour les trois ordres; opinion du public sur ce règlement; scène burlesque à Coutances; insulte à un prélat; aveu et portrait d’un factieux subalterne; insurrection à Nancy; vœu de quelques cahiers sur M. de Calonne; maladie du dauphin; danger que court le roi; intrigues pour élever M. de Machault au ministère; atroces impostures contre la noblesse.
Avril1789.
LA capitale du royaume a eu une telle influence sur la révolution, soit par l’aveugle facilité avec laquelle elle a reçu toutes les impressions qui lui ont été données, soit par la fatale rapidité avec laquelle elle les a communiquées aux provinces, que je dois développer avec une certaine étendue tous les événemens dont elle a été ou la cause ou le théâtre. On l’a vue depuis le commencement de la monarchie, se livrer avec fureur, dans les tems orageux, à la licence et à la rebellion: elle resta devant Louis XIV dans un immobile respect; on la vit sous le régent seconder avec frénésie les désastreuses opérations de Law; elle voulut déifier Louis XV avant que Louis XV eut mérité son amour; elle calomnia le père du roi actuel lorsqu’il vécut, et ne lui rendit justice que lorsquil fut perdu pour la France. Aujourd’hui nous la voyons retenir dans ses murs le descendant de Henri IV, et se repaître sans émotion du spectacle d’un jeune roi et d’une jeune reine innondant de leurs larmes le plus beau trône de l’univers; spectacle douloureux que l’étranger n’ose venir contempler, et qui fait sourire des François. Quel inconcevable délire! Et moi-même en songeant aux attentats que j’ai à décrire, en me rappellant les forfaits dont Paris sest souillé, je frémis d’avance. Je n’en dissimulerai aucun; je dirai la vérité, et la dirai avec sévérité, car je ne sais pas plus flatter les cités que les rois. Je connois et je brave tout le danger qui peut être le prix de ma franchise. Les bourreaux et les assassins dont je me suis vu plus d’une fois environné dans les murs de cette ville, ne m’ont jamais effrayé, et me fit-on subir mille morts, ces pages que je jette à la postérité, ne descendront pas avec moi dans le tombeau.
Avant que les lettres de convocation pour la capitale parussent, il s’étoit élevé une difficulté entre son prévôt ou son lieutenant, et le prévôt des marchands. Tous les deux se disputoient le droit d’assembler les habitans. Les formes auciennes et la raison décidoient la question en faveur du prévôt des marchands.
Dans les lettres adressées pour la tenue des derniers états-généranx, tant au prévôt de Paris qu’à celui des marchands, on lit ces expressions:
«S.M. desirant conserver en toutes choses les priviléges dont le corps municipal, les manans et habitans de Paris ont toujours accoutumé de jouir, étant d’ailleurs bien raisonnable que ladite ville qui est capitale du royaume, et qui a toujours servi de patron et de miroir d’obéissance à toutes les autres villes d’icelui, soit décorée de quelques priviléges pardessus toutes les autres, elle les maintient spécialement et positivement dans celui dont il s’agit de faire de son chef, dans les états-généraux, un corps à part d’avec le reste de la prévôté de Paris».
Dans l’arrêt du conseil du17mars1651, rendu pour la convocation des états-généraux qui n’eurent pas lieu, on lit ces autres expressions:
«Les rois nos prédécesseurs, pour la dignité et excellence de notre bonne ville de Paris, ont voulu constamment qu’elle fit de son chef, aux états-généraux, un corps à part d’avec le reste de la prévôté de Paris, ainsi qu’il a toujours été fait. Ils ont ordonne expressément que la convocation des habitans de la ville et fauxbourgs de Paris, ne seroit faite que par le prévôt des marchands et échevins; que le prévôt de Paris s’abstiendroit de cette convocation, ne s’y immisceroit pas, et borneroit la sienne aux habitans de la prévôté et vicomte; que les habitans de la bonne ville de Paris et de ses fauxbourgs ne seroient tenus aucunement de comparoir en la convocation et assemblée qui seroient faites par le prévôt de Paris, desquelles ils sont déclarés exempts, ensemble de la jurisdiction et connoissance dudit prévôt de Paris, pour le regard de ladite convocation, et sans que ledit prévôt de Paris se puisse aucunement commettre pour le fait desdits états en ce qui concernera la bonne ville de Paris et ses fauxbourgs.
On voit par ces monumens de notre ancienne législation, que le prévôt de Paris avoit toujours été chargé de convoquer la banlieue, et que la convocation des habitans de l’intérieur de la ville, avoit toujours été confiée au prévôt des marchands. Cet arrangement étoit sage, et la nombreuse population de la capitale le commandoit; c’étoit déja un assez grand inconvénient pour une sage élection que cette énorme population, que cette foule innombrable de citoyens étrangers les uns aux autres. On voit en effet qu’à Paris non-seulement les habitans du même quartier, mais encore les personnes qui logent dans la même maison, qui partagent le même étage, ne se connoissent pas. Il devoit donc arriver que, dans le choix des députés, la plupart des électeurs ne pouvant avoir une connoissance intime des moeurs et des lumières du sujet à élire, s’en rapporteroient au bruit public, à la réputation du candidat, et l’aveugle fortnne distribue bien souvent les réputations comme les richesses. Il eût donc été impolitique d’aggraver à cet inconvénient, en augmentant la confuse population de Paris de toute celle des environs; et il étoit au contraire de la sagesse du gouvernement, de diviser en plusieurs parties cette-énorme masse, et de rapprocher autant qu’il se pourroit dans les assemblées primaires, ceux des citoyens qu’on présumeroit se connoître davantage.
Le prévôt de Paris cependant soutint ses prétentions avec chaleur; on lui répondit par le défi de montrer, depuis la première époque des assemblées nationales, l’exemple d’une seule députation aux états-généraux dont les membres n’eussent pas été élus dans les assemblées convoquées à l’hôtel-de-ville, en vertu des lettres-de-cachet adressées par le roi au prévôt des marchands et échevins.
Le prévôt de Paris ne répliqua point à ce défi; mais il proposa des voies de conciliation, qui ne pouvoient être acceptées, puisque la nature de l’objet contesté n’en comportoit pas une division. Le chàtelet annonça alors un combat judiciaire; pour l’annoncer, il n’y avoit pas d’autre moyen que de former opposition à l’arrêt du conseil dont j’ai parlé plus haut, et qui, comme on l’a vu, avoit déja décidé la question.
Le prévôt des marchands fit mettre sous les yeux du roi un mémoire dans lequel se trouvoient établis avec justice, avec clarté, avec précision les droits de la ville de Paris: les lettres de convocation des douze septembre mil cinq cent soixante et douze, neuf juin mil six cent quatorze, et dix-sept mars mil six cent cinquante-un, servoient de pièces justificatives à ce mémoire, et elles étoient sans réplique.
Le public voyoit avec impatience ces démêlés, il craignoit qu’ils ne reculassent encore le moment après lequel on soupiroit; mais personne ne prenoit parti dans la querelle; il paroissoit indifférent aux habitans d’être convoqués par le châtelet ou par l’hôtel-de-ville. Il étoit cependant aisé de voir que l’innovation que proposoit le prévôt de Paris n’étoit justifiée par aucun motif d’utilité générale ou particulière; et il eût dû paroitre plus naturel et plus avantageux aux bourgeois de la capitale d’être convoqués par un corps qui étoit censé les représenter, que par un juge royal.
Une autre question bien plus difficile encore, se présentoit à résoudre. Il s’agissoit de déterminer les moyens par lesquels on pouvoit parvenir à former une assemblée générale avec ordre, sans inconvénient, sans embarras, et tellement organisée qu’elle répondît à l’attente et au vœu de tous.
L’hôtel-de-ville s’occupa de ce travail. Dans le plan qu’il traça, il excluoit de l’assemblée générale les femmes, les mineurs, les manœuvres, les gens en service, sans domicile, sans aveu, ceux repris de justice, ou sous le poids d’une interdiction civile; les étrangers, ceux qui, quoique domiciliés n’étoient pas naturalisés; enfin tous les citoyens qui payoient moins de six livres de capitation.
Cette dernière disposition étoit sage, car quiconque vent contribuer par lui-même à la législation de son pays doit en être membres; il doit y tenir par ses propriétés, et contribuer aux charges publiques. Il est d’ailleurs dans tous les états une classe d’hommes qui, par son éducation, sa misère, le genre de ses travaux, doit être avec soin éloignée des fonctions publiques, parce qu’elle n’y prend aucun intérêt, parce que ses idées sont étroites, ses principes nuls, et que son ignorance égale son indifférence pour tout ce qui s’élève au-dessus des besoins individuels.
Suivant ce plan, les rôles de capitation auroient fourni rue par rue, et conséquemment quartier par quartier, l’état numérique et nominatif des habitans à convoquer. Chaque quartinier auroit fait proclamer sa convocation, et les habitans seraient venus, munis de leur extrait baptistaire et de leur quittance de capitation, se faire inscrire sur son registre.
Pour éviter un trop grand rassemblement sur un même point, on aurait formé, sous l’inspection des cinquanteniers et des dixainiers, des sous-districts. On estimoit que parmi les citoyens ayant les qualités requises, il n’y aurait pas plus de quarante à cinquante mille votans. Ainsi les seize quartiers de Paris, sous-divisés en cinq districts, auroient formé quatre-vingts assemblées particulières, dont chacune aurait été composée de cinq à six cens votans.
La réunion d’un si grand nombre d’individus demandoit un vaste emplacement; l’hôtel-de-ville ne vit rien de mieux à cet égard, que d’employer une église pour chacune de ces assemblées. Idée malheureuse qui a converti nos temples en corps-de-garde, et a accoutumé le petit peuple à les regarder moins comme la demeure même de la divinité, que comme des salles de spectacle.
Le quartinier, faisant les fonctions de président de son assemblée, aurait appellé individuellement tous ceux dont les noms auroient été inscrits sur son registre. Si, dans le cours de l’appel, il se fut élevé quelque contestation sommaire sur des moyens de récusation, ou sur tout autre objet, elle aurait été décidée sur-le-champ, par cinq des principaux membres de l’assemblée réunis au quartinier. Cette forme étoit simple, expéditive et populaire.
Le scrutin paroissoit à l’hôtel-de-ville, le moyen le plus propre à prévenir la vénalité, la complaisance et tous les genres de corruption. On aurait imprimé des billets d’un format suffisant, dans lesquels il n’y auroit eu à remplir que le nom de l’électeur et la signature du votant qui aurait jetté son billet dans la boite destinée à le recevoir. La signature du votant n’étoit pas une formalité admissible, parce qu’elle pouvoit gêner la liberté des suffrages. Il falloit laisser chacun maître de se livrer à l’impulsion de sa conscience, et démentir, dans le secret, les engagemens qu’il aurait pu prendre avec un protecteur ou un ami.
L’ouverture de la boîte se serait faite avec la plus grande authenticité, en presence de toute l’assemblée.
Cette forme d’élection offrait un grand avantage; c’est qu’en reunissant sur des points éloignés, et à des jours différens, ces différentes assemblées partielles, toute la force publique aurait pu se porter vers le lieu où elles auraient été convoquées, s’il s’y étoit manifesté quelque mouvement dont on eût craint les suites pour la tranquillité du reste de la ville.
Enfin, la convocation des habitans de Paris offrait un troisième problême à résoudre, et celui-ci étoit le plus important: devoit-on dans les assemblées primaires réunir ou diviser les trois ordres? Si l’on eût voulu encore ici consulter les monumens anciens et une réglé invariablement suivie depuis un tems immémorial, la question n’auroit pas même été proposée. En effet, par un usage bien respectable, et qui avoit force de loi, tous les habitans de la capitale étoient unis par un même lien. Ecclésiastiques, princes, nobles, plébéiens, nous étions tous bourgeois de Paris. Tous les titres, toutes les distinctions, ’toutes les différences alloient se perdre dans cette qualité que le monarque le plus digne d’être comparé à Louis XVI s’honoroit de prendre.
La commune de Paris étoit dans ces tems-là une mère qui ne voyoit plus dans ses enfans, lorsqu’ils étoient réunis sous ses yeux, que des-frères parfaitement égaux, et parmi lesquels il n’en étoit pas un seul pour lequel elle voulût avoir une préférence qui l’auroit distingué de ses autres frères; ce n’étoit qu’en prenant la qualité de bourgeois de Paris qu’on devenoit membre de la commune, et qu’on en acquérait les titres et les droits. Il falloit donc respecter un usage dont la conservation n’avoit aucun inconvénient, et dont, dans la circonstance actuelle, on aurait pu tirer les plus grands avantages. Il falloit donc, puisque d’ailleurs on y étoit autorisé par les loix anciennes, rappeller aux habitans de la capitale qu’ils étoient tous bourgeois de Paris, et les réunir sans division d’ordre.
La cour ne se conforma qu’en partie, pour la solution de la première question, à ce qui avoit été établi jusqu’à ce moment. Elle distingua bien la population de la capitale de celle de la banlieue; mais le prévôt des marchands reçut seulement le droit do convoquer les habitans composant le tiers-état de Paris.
La lettre de convocation pour le tiers-état fut donc adressée au prévôt des marchands. Entre les dispositions qui lui étoient communes avec celle adressée à tous les bailliages et à toutes les sénéchaussées, il y en avoit de particulières pour Paris. Le roi y disoit:
«Vous mandons, et très-expressément enjoignons qu’incontinent la présente reçue, vous ayiez à convoquer et assembler, dans le plus bref tems que faire se pourra, tout le tiers-état de notre bonne ville de Paris, pour élire, pardevant vous, trois cens députés pour ledit ordre, lesquels se rendront an jour qui sera indiqué par le prévôt de Paris, en l’assemblée qui sera tenue pardevant lui, des trois états de notre-dite bonne ville, pour conférer et pour communiquer ensemble, tant des remontrances, plaintes et doléances, que des moyens et avis qu’ils auront a proposer en l’assemblée générale de nosdits états; et ce fait, élire, choisir et nommer dix députés de l’église, dix députés de la noblesse, et vingt députés du tiers-état, sans plus de chaque ordre, tous personnages dignes de cette grande marque de confiance, par leur intégrité et par le bon esprit dont ils seront animés: et qu’ensuite vous ayez à inviter lesdits quarante députés à se rendre dans une assemblée de votre hôtel-de-ville, pour concourir à la rédactiou du cahier particulier à la municipalité, lequel cahier ils porteront directement aux états-généraux: lesquelles convocations et élections seront faites dans les formes prescrites par le réglement annexe aux présentes lettres, et seront lesdits députés munis d’instructions et pouvoirs généraux et suffisans....»
Le reste de la lettre ne contenoit rien qui ne se trouvât dans celle envoyée dans tout le royaume. Sa suscription étoit: A nos très-chers et bien amés, le prévôt des marchands, et échevins de notre bonne ville de Paris.
Quant au réglement, voici les articles qui étoient particuliers au tiers-tat de la capitale.
1o. L’assemblée du tiers-état se tiendra le mardi 21avril; elle sera divisée en soixante arrondissemens ou quartiers. Les habitans composant le tiers-état, nés François ou naturalisés, âgés de vingt-cinq ans, et domiciliés, auront droit d’assister à l’assemblée déterminée pour le quartier dans lequel il réside actuellement, en remplissant les conditions suivantes, et nul ne pourra s’y faire représenter par procureur.
2o. Pour être admis dans l’assemblée de son quartier, il faudra pouvoir justifier d’un titre d’office; de grades dans une faculté; d’une commission ou emploi; de lettres de maîtrise, ou enfin de sa quittance ou avertissement de capitation, montant au moins à la somme de six livres en principal.
3o. Avant d’entrer dans l’assemblée, chacun sera tenu de remettre à celui qui aura été préposé à cet effet un quarré de papier sur lequel il aura écrit ou fait écrire lisiblement son nom, sa qualité, son état ou profession, et le nom de la rue où il a son domicile actuel; il recevra en échange le billet qui lui servira pour l’élection.
4o. Tous les quarrés de papier seront réunis par centaines, et remis au sur et mesure au greffier; ils serviront à faire l’appel à liante voix de toutes les personnes présentes rassemblées, ainsi que de leurs qualités, états et professions.
5o. Chaque assemblée sera tenue et présidée par un des officiers du corps municipal, ancien ou actuel; chaque officier sera accompagné d’un greffier ou secretaire qui fera les fonctions de secrétaire de l’assemblée.
6o. L’assemblée commencera à sept heures du matin, et on y sera admis jusqu’à neuf heures précisés que les portes seront fermées. Dès qu’il y aura cent personnes réunies, le président, assiste de quatre notables, bourgeois domiciliés depuis plusieurs années dans le quartier, se fera représenter le titre ou la quittance de capitation de ceux qui ne leur seront pas connus, et la décision qui interviendra sera exécutée par provision, sans pouvoir servir ni préjudicier en aucun autre cas.
7o. Lorsque la vérification aura été achevée et que les portes auront été fermées, il sera procédé à haute voix à l’appel de tous les membres de l’assemblée, par leurs noms, qualités, états et professions; on comptera le nombre des assistans, et il servira à déterminer le nombre des représentans qui sera choisi; ce nombre sera d’un sur cent présens; de deux au-dessus de cent; de trois au-dessus de deux cent, et ainsi de suite.
8o. Quand le nombre des représentans à élire aura été déterminé, le président le fera connoître, et annoncera que le choix doit être fait parmi les personnes présentes ou parmi celles qui, à raison de leur domicile actuel dans le quartier, auroient eu le droit de se trouver à l’assemblée.
9o. Chacun écrira sur le billet qui lui aura été remis en entrant dans l’assemblée autant de noms qu’il doit être choisi de représentans. Le greffier fera l’appel à haute voix. Celui qui aura été appelle se présentera au président, et lui remettra son billet; et quand tous les billets auront été recueillis, le président en fera faire lecture à haute voix. Tous les noms compris dans les billets seront écrits aussitôt qu’ils seront proclamés; et ceux qui auront réuni le plus de suffrages seront élus.
10o. Le procès-verbal de l’assemblée contiendra les noms, qualités, états et professions des représentans qui auront été choisis.
110. Tous les représentans du tiers-état de la ville de Paris se rendront à l’assemblée du corps municipal qui sera convoquée pour le mercredi22avril. Les procès-verbaux faits dans les soixante divisions serviront à en faire l’appel. Il y sera formé une liste de tous les représentans, laquelle sera arrêtée et signée dans la forme usitée à l’hôtel-de-ville; et l’expédition en sera remise aux représentans qui La déposeront dans le jour au greffe du châtelet, pour servir à l’appel des représentans à l’assemblée des trois états.
Ces dispositions ne regardoient que le tiers-état; voici celles qui. concernoient Le clergé;
1o. Tous les curés de Paris tiendront dans le lieu qu’ils croiront le plus convenable, le mardi21avril, l’assemblée de tous les ecclésiastiques engagés dans les ordres, nés françois ou naturalisés, âges de vingt-cinq ans, et domiciliés sur leurs paroisses, qui ne possèdent point de bénéfice dans l’enceinte des murs. Cette assemblée procédera à la nomination d’un secrétaire et au choix de ses representans, raison d’un sur vingt présens, deux au-dessus de vingt jusqu’à quarante et ainsi de suite, non compris le curé à qui le droit de se rendre à l’assemblée des trois états de la ville de Paris appartient à raison de son bénéfice.
2o. Les chapitres séculiers d’hommes tiendront au plus tard le même jour21avril, leur assemblée, et procéderont au choix de leurs représentans. Tous les autres corps et communautés ecclésiastiques feront choix au plus tard le même jour de leurs fondés de pouvoirs.
3o. Les procès-verbaux de nomination des représentans choisis dans les paroisses, ainsi que les actes capitulaires des chapitres et des corps et communautés ecclésiastiques, seront remis le même jour au prévôt de Paris, et par lui déposés au greffe du Châtelet, après qu’ils auront servi à l’appel qui sera fait dans l’assemblée des états.
A l’égard de la noblesse le règlement contenoit les dispositions suivantes:
1o. L’assemblée générale de l’ordre de la noblesse se tiendra le20avril; elle sera divisée en vingt parties suivant les quartiers dont les limites, ainsi que le lieu de l’assemblée, seront déterminés par l’état qui sera annexé à l’ordonnance du prévôt de Paris ou lieutenant-civil.
2o. A chacune des assemblées assistera un magistrat du Châtelet qui aura son suffrage, s’il a la noblesse acquise et transmise; dès que l’assemblée sera formée elle se choisira un président; elle pourra aussi nommer un secrétaire, à moins qu’elle ne préfère de se servir pour la rédaction de son procès-verbal du ministère du greffier dont le magistrat du Châtelet sera assisté.
3o. Tous les nobles possédant fiefs dans l’enceinte des murs seront assignés pour comparoître ou en personne, ou par leurs fondés de pouvoirs, à celle de ces assemblées partielles que présidera le prévôt de Paris, assisté du lieutenant-civil et du procureur du roi.
4o. Tous les nobles ayant la noblesse acquise et transmissible, nés François ou naturalisés, âgés de vingt-cinq ans, justifiant de leur domicile à Paris (s’ils sont requis de le faire) par la quittance ou l’avertissement de leur capitation, auront le droit d’être admis dans l’assemblée déterminée pour le quartier dans lequel ils résident actuellement, et nul ne pourra s’y faire représenter par procureur.
5o. S’il s’élève quelque difficulté à raison de la qualité de noble, l’assemblée nommera quatre gentilshommes pour, avec le président qu’elle se sera choisi, assister le magistrat du Châtelet qui remplacera le lieutenant-civil; la décision qui interviendra sera exécutée par provision, sans pouvoir servir ni préjudicier dans aucun autre cas.
6o. Le nombre des présens déterminera celui des représentans à nommer, et quand le nombre aura été constaté, on procédera au choix des représentans dans la proportion d’un sur dix, de deux au-dessus de dix jusqu’à vingt, et ainsi de suite. Ils seront choisis parmi les membres de l’assemblée, ou parmi ceux qui, à raison de leur domicile actuel dans le quartier, auroient eu le droit de s’y trouver.
Le règlement contenoit encore ces trois autres dispositions.
1o. Quoique l’assemblée des trois états de la ville de Paris, composée d’un grand nombre de représentans qui auront obtenu la confiance de leur ordre, donne l’assurance que les cahiers seront rédigés avec le soin qu’on doit attendre de la réunion des talens, des lumières et du zèle; il sera libre néanmoins à tous ceux qui voudroient présenter des observations ou instructions, de les déposer au châtelet ou à l’hôtel-de-ville, dans le lieu préparé pour les recevoir, et ils seront remis aux commissaires chargés de la rédaction des cahiers.
2o. L’université de Paris ayant joui long-tems delà prérogative d’envoyer des députés aux états-généraux, aura le droit de nommer des représentans qui iront directement à l’assemblée des trois états, de la ville de Paris; permet en conséquence sa majesté aux quatre facultés qui composent ladite université, de s’assembler dans la forme accoutumée, et de choisir quatre de ses membres, un du clergé, un de la noblesse et deux du tiers-état, qui se rangeront à l’assemblée générale, dans leur ordre respectif, et concourront à la rédaction des cahiers, et à l’élection des députés aux états-généraux, sans préjudice du droit individuel des membres de ladite université, d’assister à la première assemblée de leur ordre.
Le peu de sagesse de quelques articles de ce réglement, est sans doute le fruit de la précipitation avec lequel il fut redigé; mais la cour qui devoit voir par la disposition où étoient les esprits, que le tiers-état n’adopteroit de ces articles que ceux qui lui conviendroient n’auront-elle pas mieux fait de se-contenter de poser des règles générales que d’entrer dans des détails qui étant impraticables, accoutumoient à enfreindre les volontés du roi?
L’ensemble, comme les détails, tout déplut dans ce réglement, et excita un murmure général; il n’étoit pas sans fondement. Les intérêts de la capitale étoient blessés; les droits et les priviléges qui appartenoient à l’universalité des citoyens des trois ordres étoient violés. L’hôtel-de-ville avoit droit de se plaindre qu’on eût méconnu ses prérogatives. La commune, dont tous les habitans de Paris avoient fait partie jusqu’à ce moment, sans distinction d’état, ni de naissance, étoit détruite.
La noblesse elle-même n’avoit pas lieu d’être contente; son droit d’élection étoit affoibli, et on la soumettoit à une réduction qui n’avoit pas eu lieu dans les provinces.
La loi imposée à chaque assemblée, de choisir les représentans dans son sein ou dans son quartier, à l’exclusion des autres assemblées et des autres quartiers rendoit à peu-près illusoire le droit réciproque d’élire et d’être élu; car il pouvoit très-bien se faire que le votant ne trouvât ni dans l’assemblée, ni dans son quartier, l’objet de sa confiance. Je remarque de plus que par la manière dont on avoit fait la démarcation de ces quartiers, deux citoyens dont l’ un logeoit dans la maison située vis-à-vis celle qu’habitoit l’autre, ne se trouvoient pas membres de la même assemblée.
Un des incovéniens contre lesquels on se recriroit le plus, c’est que les habitans fussent privés de l’avantage de concourir par eux-mêmes à la rédaction de leurs cahiers, et de s’en rapporter à cet égard à une élection, comme si l’on pouvoit transmettre sa volonté, en même-tems que son pouvoir. Il étoit difficile de remédier à ce dernier inconvénient, qui étoit cependant le plus contraire à l’intérêt particulier et général. L’intervalle étoit trop court entre la publication du réglement et l’ouverture des états-généraux, pour que chaque assemblée eût le tems de rédiger un cahier avec toute la maturité qu’exigeoit un travail de cette importance. Il auroit fallu ensuite que les électeurs étudiassent ces cahiers, qu’ils les comparassent, et que de tous ces voeux partiels, ils n’en composassent qu’un seul qui eût l’assentiment de toutes les assemblées primaires. Mais ces opérations eussent entraîné des longueurs qui auroient reculé de plusieurs mois la prmière séance de l’assemblée nationale; et on craignoit trop de laisser gagner du tems aux ministres, dont on soupçonnoit toujours les intentions, pour prendre une marche aussi lente.
On feignit donc d’acepter le réglement, et on l’accepta en effet sans réclamation authentique; niais on invita par un avis circulaire, tous les habitans à ne point se départir de deux mesures qui remédiroient, dit-on, a tout, autant qu’il étoit possible.
La première de ces mesures étoit de ne point se conformer au réglement sur l’article des élections par quartier, et d’élire franchement d’un quartier à l’autre les personnes qu’on croiroit les plus dignes de cette marque de confiance.
La seconde mesure étoit d’imposer aux députés la loi de ne point délibérer sur la dette publique ni sur d’autres matières, sans avoir assuré:
La liberté individuelle des citoyens.
La liberté de la presse.
La périodicité des états-généraux.
La cessation des pouvoirs des députés, après un terme révolu.
Leur droit de faire les lois avec la sanction du roi.
Leur droit d’accorder des subsides déterminés, quant a la somme, pour un an seulement, ou tout au plus, pendant la durée de leurs pouvoirs.
Leur droit de fixer les fonds de chaque département.
L’inamovibilité des juges.
La responsabilité des ministres, et celle des magistrats, s’il arrivoit que les premiers, par leurs signatures ou leurs conseils, et les derniers par leurs conseils portassent quelqu’atteinte à quelqu’un de ces neuf articles.
Ainsi, tandis qu’en Provence on établissoit pour vérité incontestable, que le roi étoit le législateur provisoire, et par conséquent qu’à lui seul appartenoit le pouvoir d’organiser les assemblées qui dévoient être les élémens de celle des états-généraux: à Paris, on prêchoit aux habitans une doctrine toute contraire, puiqu’on les engageoit à ne tenir aucun compte des décisions du souverain. Cette versalité dans les principes et les opinions, se reproduira a chaque occasion importante, à mesure que nous avancerons sur le but qu’on a voulu atteindre-: le roi etoit en1789, comme il devroit l’être encore aujourd’hui, non le législateur perpétuel, unique et nécessaire, Il avoit le droit, la puissance, et c’étoit pour lui une obligation essentielle, d’ordonner toutes les mesures à prendre pour une sage convocation d’états-généraux.
A cette première vérité, il falloit en ajouter une seconde, c’est que le roi en sa qualité de chef d’une monarchie tempérée, étoit tenu lui-même d’en respecter les lois fondamentales, et on ne dira pas qu’avant1789, nous n’avions point de lois fondamentales, puisque l’assemblée nationale elle-même en a reconnu. Le roi, à son sacre, a fait un pacte avec l’église, avec la noblesse, avec le reste de ses sujets. Très-certaine ment, il n’a jamais eu l’intention de violer les conditions de ce pacte.
Dans le cas donc où le roi en règlant tout ce qui avoit rapport aux états généraux, n’auroit point blessé les lois fondamentales de la monarchie, ses sujets devoient une entière obéissance aux dispositions qu’il auroit ordonnées; ils ne pouvoient les enfreindie, sans devenir des rebelles.
Si le roi au contraire eût méconnu quelques-unes de ces lois essentielles, il etoit évident que sa religion auroit surprise; c’eût été une erreur qui ne pouvoit lui être imputée, parce qu’il eut été absurde de s’imaginer que le roi eût agit contre ses propres intérêts; et de deux contractans, celui-là agit contre ses intérêts, qui manque à ses engagemens, parce qu’il autorise l’autre à manquer aux siens. Il falloit donc éclairer le roi sur son erreur, qui de sa part étoit involontaire; il falloit porter au pied du trône de respectueuses réclamations. Si le prince trompé par des conseillers persides en eut meconnu la justice, il falloit que tous les corps, toutes les corporations, tous les particuliers qui se, croyoient lèzés, substituassent à ces réclamations des protestations qui eussent donné à leurs droits une nouvelle force; voilà une seule insurrection, qui dans tout état bien ordonné, soit permise; et c’est seulement lorsqu’elle protège ainsi les bases de la société a laquelle on s’est agrégé, qu’on peut l’appeller le plus saint des devoirs: et si malgré de légales protestations, le monarque eût persiste à vouloir des formes inconciliables avec la conservation de la monarchie; il ne restait plus qu’un parti à prendre, c’etoit d’obéir, et d’attendre du tems, de la justice du roi, d’une autre circonstance, la restauration des droits contre lesquels des siècles même n’auroient pu prescrire, puisqu’ils étoient sous la sauve-garde des protestations.
Ce fut donc un grand mal, un exemple funeste, d’enfreindre le réglement du roi, sans faire précéder cette infraction des formalités légitimes. Les sujets se. sont ainsi accoutumés à la désobéissance, et à ne plus reconnoître d’autre volonté que la leur propre, et c’est un reproche de plus à faire au ministre qui fit émaner du trône des dispositions dont il savoir bien que quelques-unes étoient impraticables.
Le tiers-état trouvoit encore dans le réglement des distinctions humiliantes pour lui: il se plaignit, entr’autres, de ce qu’on ne lui laissoit pas, comme à la noblesse, le choix de son président. Il étoit aisé de ne point donner ce nouveau prétexte de jalousie contre le second ordre, et il étoit d’autant plus important d’éviter avec scrupule d’accroître cette jalousie, que le germe de la haine que, dans le troisième ordre, on portoit à la noblesse, s’étoit glisse jusques dans les dernières classes de la société. Une scène burlesque qui se passa a Coutances, en offrit une preuve affligeante.
Un gentilhomme se promenoit avec une dame aux environs de cette ville; il fut rencontré par un paysan monté sur son âne, qui vient droit à lui, le sépare pour se faire passage, d’avec sa compagne, et à cette première malhonnêteté en ajoute une seconde plus grossière encore, et que la décence ne permet pas de dire. Le gentilhomme se plaignit, fit des représentations, le rustre répliqua, fit, à sa manière des plaisanteries sur les plumets et les attributs de la noblesse. L’offensé se piqua, on se menaça, on finit par se frapper mutuellement. Le gentilhomme, dans ce genre de combat si peu fait pour lui, eut le dessous: il mordit la poussière.
Cette scène fit beaucoup de bruit à Coutances: le tiers-état regarda le paysan comme un champion qui honoroit son ordre, et la noblesse regarda l’adversaire du campagnard comme un imprudent; bien loin de prendre parti pour lui, elle témoigna de l’intérêt au paysan, et lui offrit une somme d’argent. Il la refusa, et se jetta dans le tiers-état, dont les membres se cotisèrent pour lui donner une fête qui fut une véritable insulte au second ordre. On le promena dans toutes les rues de la ville, monte sur son âne; le cavalier et l’animal étoient couverts de plumets, de cocardes, de rubans, et l’un et l’autre avoit à son côté une épée. Plusieurs ânes affublés des memes ornemens et de la même arme suivoient, et tout le cortège étoit fermé par un troupeau de cochons couverts également de plumets et de rubans, et ayant aussi chacun le corps ceint d’une épée.
L’allusion étoit aisée à saisir; la noblesse ne s’en offensa pas; elle jouit en souriant de ce grotesque spectable, et cette modération lui fit beaucoup d’honneur. Qui peut dire ce qui seroit arrivé, si elle se fût permise de telles plaisanteries sur le troisième ordre? Ces signes de licence n’étoient en eux-mêmes que méprisables, mais ils etoient alarroaus et auroient dû être réprimés, parce qu’ils préparoient à des atrocités.
On agissoit avec encore moins de ménagement, et sur le plus léger prétexte, envers les membres du premier ordre; et il est remarquable que dans toutes les humiliations qu’on a fait éprouver aux ecclésiastiques, on y a mis un caractère particulier d’animosité, un degré de haine de plus que dans les violences qu’ont eu à essuyer ceux qui n’etoient pas membres du clergé. Ainsi à Coutances on se contenu toit de mortifier la noblesse par, une indécente farce, mais à Mâcon, M. Moreau fut maltraité personnellement. Le petit peuple environna sa voiture, on lui jetta des pierres; ses gens furent frappés, ses chevaux blessés; des malheureux approchèrent même du son palais des matières enflammées.
Comme on lisoit à Paris, clans un des cafés du palais-royal, une lettre qui contenoit une relation de Ces excès, un homme se lève et s’écrie: Dieu soit loué! Il ajoute à celte exclamation des blasphêmes et des imprécations contre le prélat; et après avoir fait un long récit de prétendus griefs qu’il disoit avoir contre lui, il finit par cet aveu: aussi l’ai-je bien recommandé au peuple.
Cet homme, c’est ce marquis de Saint-Huruge, célèbre parmi les factieux subalternes, sans autre talent que celui de haranguer la vile populace. Et quel funeste usage n’a-t-il pas fait de ce talent? Orateur des cafés, oracle des bandits qui s’attroupoient au palais-royal, il a prêché tous les crimes. Digne émule du chevalier Rutleidge, comme lui échappé aux prisons de l’ancien régime, il a cherché à le surpasser dans l’art d’attiser le feu de la sédition, d’exciter des mouvemens populaires. Tous les deux intrépides au milieu de leurs crédules auditeurs, mais trop lâches pour courir au danger, se sont bornes a servir, par leurs clabauderies incendiaires, les principaux chefs de la rébellion, et ils il ont eu d’autre part aux mouvemens de la révolution, que d’avoir harangue des groupes d’assassins soudoyés. Tous les deux, traduits dans les tribunaux par leurs complices, ont été arrachés, par ceux qui les employoient, au glaive des loix; mais quel supplice vaudroit pour eux l’infamie dont ils sont couverts? Tous les deux enfin aventuriers obscurs, ont été, l’un le zoïle de ses bienfaiteurs, l’autre l’opprobre de sa famille.
Je n’ai point chargé le tableau, l’idée que le marquis de Saint-Huruge a de lui-même, ne dément pas l’opinion du public. Accosté en effet un jour au palais-royal, d’où il ne bouge, par un homme de qualité qui ne l’avoit vu depuis long-tems, et qui ne l’approchoit que pour lui demander l’adresse d’un marchand, il lui cria avec naïveté: «Ah! monsieur que faites-vous? vous êtes déshonoré si vous m’approchez; sachez que je suis la plus détestable compagnie de Paris». Je tiens ce fait du gentilhomme même a qui le marquis de Saint-Huruge a fait cette ingénue réponse. Ce gentilhomme est de la maison de Clermont-Tonnerre,
Dans toutes les villes du royaume, les chefs du parti qui se formoit avoient dès-lors des agens de cette trempe; leur grand moyen étoit d’effrayer le peuple par la crainte d’une disette de grains; ils excitèrent une insurrection à Nancy; la foule se précipita tout-à-coup vers le magasin qui renfermoit le bled nécessaire pour la consommation de la ville et le força. Le régiment du roi fut commandé pour marcher contre les mutins, et il se comporta avec une telle sagesse que, sans effusion de sang, il empêcha le pillage, et rétablit l’ordre. Le tems n’étoit pas éloigné où l’insurrection gagneroit les troupes elles-mêmes.
La cour sembloit sans inquiétude sur tous ce symptômes d’anarchie; elle avoit une confiance aveugle en M. Necker, qui lui-même n’étoit occupé qu’à hâter les préparatifs du grand jour qui s’approchoit, et paroissoit ne prendre aucune part à tout ce qui ne s’y rapportoit pas directement. Son insouciance alloit jusqu’à ne prendre, en apparence, aucun soin de sa propre réputation. M. de Calonne ne cessoit de demander qu’il lui fut permis de venir plaider, en présence de la nation assemblée, le procès qui s’étoit élevé entre lui et son successeur. M. Necker, avant sa seconde élévation, avoit sollicité la même faveur. Il ne fit aucune attention aux desirs réitérés de son rival, et ne se montra pas plus complaisant pour les voeux que manifestèrent à cet égard quelques cahiers. Celui du tiers-état de Cahors l’énonça sans détour. Le clergé d’Autun l’énonça aussi, mais avec plus de circonspection, comme s’il eût voulu ménager l’amour-propre du ministre actuel. Il s’enveloppa dans cette phrase adroite:
«Il faut juger le déficit, par conséquent examiner ses causes, flétrir ses auteurs coupables, permettre à ceux a qui on l’impute particulièrement, de venir se justifier
Sans inquiétude sur les fléaux qui dévoient désoler le royaume, lorsqu’il ne seroit plus tems d’en arrêter les progrès, la cour étoit cependant dant le deuil. La santé du jeune dauphin dépérissoit tous les jours, et les médecins ne donnoient sur sa guérison que des espérances incertaines. Son auguste mère l’arrosoit de ses larmes; ses plus doux momens étoient ceux qu’elle passoit auprès de cet enfant chéri qui souffroit les plus cruelles douleurs avec une patience inaltérable, et s’affligeoit des pleurs de sa mère. La tristesse de la reine se répandoit sur tous ceux qui l’entouroient, et déjà dans la plus brillante cour de l’Europe, on ne connoissoit plus le plaisir.
Peu s’en fallut que ce deuil ne fût porté à l’excès; un malheur, dont la seule idée fait frémir, menaça la France entière: les jours du roi lui-même furent en danger. Ce prince visitoit un jour les réparations qui se faisoient à la couverture de cette partie de son château, qui est au-dessus de la cour de marbre. Sa majesté fit un faux pas, et le péril fut si grand qu’elle alla heurter la rampe qui termine le toît, et en fit voler un éclat dans la cour. Heureusement un des couvreurs qui se trouvoit à cette extrémité du toît, fut assez adroit et assez vigoureux pour retenir le roi, et le préserver d’une chûte. Cet homme, qu’on peut regarder comme l’ange tutélaire du royaume, reçut pour cet important service une pension de1200livres. de n’ose croire qu’elle soit du nombre de celles qui ont été supprimées dans ces derniers jours; mais la postérité s’étonnera que l’assemblée nationale n’ait pas témoigné honorablement à ce citoyen les actions de graces de la nation entière.
Les esprits étoient si préoccupés des affaires générales qu’à peine lit on attention à un événement qui mit le royaume à deux doigts de sa perte. On ne parloit à Paris que des états-généraux. L’hôtel-de-ville, mécontent du réglement, en ordonna cependant l’exécution; mais le prévôt des marchands, sensible aux atteintes portées à ses prérogatives, offrit sa démission, et on parla de lui donner M. de Tolozan pour successeur. On parloit beaucoup aussi à la cour de M. de Machault; il étoit question de le faire premier ministre, et on disoit que ce choix venoit des princes. Ce bruit n’étoit pas sans fondement; il est certain même qu’on fît des ouvertures à ce sujet à M. de Machault lui-même, qui se refusa à toute proposition; mais ce fut à l’insu du roi et de la reine. Leurs majestés ne furent instruites des démarches qui avoient été faites à cet égard, que lorsqu’elles eurent échoué par le refus de M. de Machault. La reine en fut la première avertie, et sut que son nom et celui du roi avoient été employés dans cette négociation. Elle en témoigna son chagrin au roi, et son ressentiment aux personnes qui l’avoient compromise.
Le public, lorsqu’il fut instruit de cette menée, se persuada qu’elle avoit pour but d’éloigner encore une fois M. Necker du ministère, et cette croyance ajouta à la haine qu’on portoit à ceux qui étoient soupçonnés d’avoir cette intention. On se persuada également que la cour ne pouvant plus se refuser à accorder les états-généraux, vouloit du moins se rendre maîtresse des délibérations, en effrayant les députés par un grand appareil de troupes. On assuroit que les régimens du Roi et de Penthièvre étoient déja aux portes de Paris.
Supposer de telles intentions à la cour, c’étoit la calomnier, et se hâter de présenter aux yeux du peuple un fantôme qui n’a jamais eu de réalité; et si les habisans de la capitale n’eussent pas été trompés sur leurs propres intérêts, ils eussent eux-mêmes sollicité du roi, de faire entrer dans la capitale un nombre de troupes suffisant, pour qu’au sein de l’effervescence qui alloit nécessairement éclater au moment des élections, la tranquillité et les propriétés fussent protégées.
La haine qu’on portoit à ceux que l’on soupçonnoit d’être contraires à la cause du tiers-état étoit parvenue à un tel degré d’injustice, qu’on alloit jusqu’à leur attribuer les désordres qui désoloient les provinces, et dont ils étoient les premières victimes. Des brigands, en Bretagne, pillèrent et brûlèrent plusieurs châteaux; de tous côtés on publia que ces brigands avoient été soudoyés par des gentilshommes et des magistrats du parlement de Rennes, comme s’il n’eût pas été plus naturel que la noblesse se servit des malfaiteurs qu’on supposoit à ses ordres, contre l’ennemi même qui lui déclaroit une guerre ouverte et si peu méritée. C’est outrager le bon sens de vouloir que des hommes, pour se venger de leurs adversaires, dévastent leurs propres possessions. La passion seule, et la passion la plus aveugle, peut forger de telles calomnies, que la conduite d’ailleurs pleine de modération, que la noblesse tient depuis le commencement de la révolution, n’a cessé de démentir.
A Paris, la haine s’attachoit sur-tout à trois princes, MM. le comte d’Artois, le prince de Condé et le prince de Conti. Justement alarmés de scènes orageuses qui se préparaient, ils firent un dernier effort auprès du roi; et quoiqu’ils n’ignorassent pas combien cette démarché accréditeroit les impostures qui les rendoient odieux, ils présentèrent à sa majesté un mémoire qui, si les esprits eussent été plus calmes, eut pu les ramener aux véritables principes; j’en parlerai dans le chapitre suivant.
CHAPITRE XIII.
Table des matières
Mémoire des princes; triumvirat; terreur qu’il cause; mouvemens dans la noblesse et dans le tiers-état; conduite du parlement; assemblée du tiers-état de la banlieue; agitation à la cour; perplexité des ministres; mouvement extraordinaire dans la capitale; assemblée des trois ordres dans leurs différentes sections; détails sur ces assemblées; avances de la noblesse; comment elles sont reçues; impostures contre le parlement; confiance du roi et de la reine; nouvelle agitation à la cour; opinion du roi sur plusieurs députés; son goût pour les écrits du jour; scène burlesque au palais-royal; division dans chacun des trois ordres de Rouen; première assemblée des électeurs de Paris; proclamation pour l’ouverture des états-généraux,
Avril1789.
J’EN suis fâché pour l’honneur des Parisiens, mais j’écris une histoire et non une fable; je dirai donc que dupes, dans les instans qui ont décidé de la révolution, des prestiges dont des fourbes ont alimenté leur aveugle crédulité, ils se sont créés, à l’exemple du chevalier de la Manche, des ennemis imaginaires, et ont chanté ensuite avec une emphase qui les a rendus la fable de l’Europe, des victoires phantastiques. Ils ne s’étoient point encore réunis pour nommer leurs électeurs, et déja ils croyoient voir une armée nombreuse campée aux portes de leur ville. Un roi toujours bon, toujours confiant les appelloit autour de son trône, et ils se représentoient ce trône gardé par des monstres prêts à les dévorer. Une terreur panique leur grossissoit les objets, et leur imagination avoit créé un formidable triumvirat, qui devoit briser l’idole encensée par les factieux et les sots, et dissoudre les états-généraux avant qu’ils fussent nés. Les triumvirs, soit-on, étoient Messieurs le comte d’Artois, les princes de Condé et de Conty, et on ne manquoit de se persuader que l’âme de cette effrayante association étoit la reine, qui cepandant toute entière à la doueur que lui occasionoit la maladie de son fils et de son frère, ne prenoit aucune part aux affaires publiques.
Avec de telles dispositions, quel effet pouvoit produire le mémoire des princes? Il fut regardé comme le manifeste d’une guerre qui alloit se déclarer contre le tiers-état, mais particulièrement contre les habitans de la capitale. La postérité portera un autre jugement de cet écrit; elle s’étonnera de ce que les ministres, après l’avoir lu, n’ont pas tremblé pour leur roi et pour la monarchie. Elle ne saura si ces quelques lignes contiennent une prédiction ou une histoire de la révolution. Jetions un coup-d’œil sur ce prétendu manifeste; les princes y disoient au roi:
«Sire, l’état est en péril… Une révolution se prépare dans les principes du gouvernement; elle est amenée par la fermentation des esprits. Des institutions réputées sacrées, et par lesquelles cette monarchie a prospéré pendant tant de siècles, sont converties en questions problématiques, ou même décriées comme des injustices…
» Tout annonce, tout prouve un système d’insubordination raisonné, et le mépris des lois de l’état. Tout auteur s’érige en législateur; l’éloquence ou l’art d’écrire, même dépourvu d’études, de connoissances et d’expérience, semblent des titres suffisans pour régler la constitution des empires: quiconque avance une proposition hardie, quiconque propose de changer les Jois, est sûr d’avoir des lecteurs et des sectateurs…
» Les opinions qui auroient paru il y a quelque tems les plus repréhensibles, paroissent aujourd’hui raisonnables et justes; et ce, dont s’indignent aujourd’hui les gens de bien, passera dans quelque tems peut-être pour régulier et légitime, Qui peut dire où s’arrêtera la témérité des opinions? Les droits du trône ont été mis en question.... Bientôt les droits de la propriété seront attaqués; l’inégalité des fortunes sera présentée comme un objet de réforme; déjà on a proposé la suppression des droits féodaux, comme l’abolition d’un système d’oppression, reste de la barbarie…
Il est encore des malheurs plus instans. Dans un royaume où depuis si long-tems il n’a point existé de dissentions civiles, on ne prononce qu’avec regret le nom de scission; il faudroit pourtant s’attendre à cet événement, si les droits des deux premiers ordres éprouvoient quelque altération; alors l’un de ces ordres, ou tous les deux peut-être, pourraient méconnoître les états-généraux et refuser de confirmer eux-mêmes leur dégradation…
» Qui peut douter du moins qu’on ne vit un grand nombre de gentilshommes… faire des protestations… les signifier à l’assemblée des états: ... Ainsi cette assemblée si désirée et si nécessaire ne serait qu’une source de troubles et de désordres.
» L’ame noble, juste et sensible de votre majesté, pourroit-elle se déterminer à sacrifier, à humilier cette brave, antique et respectable noblesse, qui a versé tant de sang pour la patrie et pour les rois, qui plaça Hugues Capet sur le trône, qui arracha le sceptre de la main des Anglois pour le rendre à Charles VII, et qui sut affermir la couronne sur la tête de l’auteur de la branche régnante.....
» Les princes soussignés demandent à donner l’exemple de tous les sacrifices qui pourront contribuer au bien de l’état, et à cimenter l’union des ordres qui le composent.
» Que le tiers-état prevoie quel pourrait être, en derniere analyse, le résultat de l’infraction des droits du clergé et de la noblesse, et le fruit de la confusion des ordres. Par une suite des lois générales qui régissent toutes les constitutions politiques, il faudrait que la monarchie française dégénérât en despotisme ou devint une démocratie; deux genres de révolution opposés, mais tous deux funestes…
» Votre majesté s’élevant par ses vertus, au-dessus des vues ordinaires des souverains jaloux et ambitieux de pouvoir, a fait à ses sujets des concessions qu’ils ne demandoient pas; elle les a appelés à l’exercice de droits dont ils avoient perdu l’usage et presque le souvenir. Le grand acte de justice impose à la nation de grandes obligations; elle ne doit pas refuser de se livrer à un roi qui s’est livré à elle …
» Daignez, SIRE, écouter le vœu de vos enfans, dicte par l’intérêt le plus tendre et le plus respectueux, par le désir de la tranquillité publique, et du maintien de la puissance du roi, le plus digne d’être aimé et obéi, puisqu’il ne veut que le bonheur de ses sujets».
Voilà ce que l’on appella le manifeste des princes. Le plébéien le plus obscur auroit-il tenu un langage plus respectueux? Quant aux alarmes qui y étoient énoncées, le tems ne les a-t-il pas justifiées? et les princes étoient-ils les ennemis de la nation, parce qu’ils faisoient entendre ce dernier cri en faveur de la monarchie, dont leur naissance les constituoit les protecteurs en faveur de la noblessse dont ils étoient membres?
Ce mémoire fut signé par MM. d’Artois, de Conde, de Bourbon, d’Enghien et de Conti. Il aigrit les esprits du tiers-état, et à la cour même il produisit une sensation défavorable à ceux qui l’avoient présenté. M. Necker qui y vit une censure de ses projets, crut qu’on en vouloit à son crédit. Le roi l’accueillit avec froideur, et pour toute réponse dit qu’il le présenterait à l’assemblée des états. Sa majesté parut d’ailleurs fatiguée de ces sortes de réclamations; elle étoit décidée à laisser agir M. Necker qui promettoit toujours beaucoup.
Le ministre cependant n’étoit pas sans inquiétude; il affectoit au dehors de la sécurité; mais intérieurement il devoit appréhender l’issue des innovations qu’il avoit provoquées. Ce n’étoit pas sans raison qu’il accéléroit de toutes ses forces, la tenue de L’assemblée nationale. Le trésor public étoit épuisé, et le crédit nul. Les créanciers de l’état éprouvoient des craintes et ne les dissimuloient pas; les bruits d’une honteuse banqueroute se renouvelloient.
Le remède étoit donc instant; le tiers-état n’en connoissoit et n’en vouloit pas d’autre que celui qui serait indiqué par les états-généraux eux-mêmes. Tel étoit le préjugé à cet égard qu’on eût mieux almé voir périr la patrie, que de devoir son salut à tout autre moyen. On étoit autant effrayé par les projets qui avoient pour but de régénérer le royaume, sans le secours de ses représentans, qu’on étoit rassuré par ceux qui exageroient les malheurs publics. On craignoit une coalition de la part des compagnies de finances. Il étoit môme fort question d’une offre qu’on prétendoit qu’elles avoient faites de combler le déficit, si on vouloit leur laisser percevoir pendant un certain nombre d’années les revenus publics, et fixer les dépenses pour la maison du roi, et pour les différens départemens. Plus l’existance d’un tel projet étoit vraisemblable, et plus on trembloit qu’il ne se réalisât.
La crainte donc que la cour n’imaginât quelque expédient qui améliorât les finances, et n’échappât à la dépendance des états, pour les autres branches d’améliorations, ne fit que redoubler l’ardeur de mettre les députés en état de paraître à Versailles, à l’époque indiquée. On étoit à Paris dans une grande impatience; tout s’y disposoit pour les élections, et on ne faisoit que s’y affermir, dans la résolution de ne point obéir au réglement, pas même à la disposition qui vouloit que la taxe à un écu de six livres de capitation, fût une qualité nécessaire pour être éligible.
La noblesse s’agitoit aussi: plusieurs gentilshommesse réunirent chez M. le duc d’Aumont; il s’y en trouva environ380dans la première assemblée; dans la suivante, dix seulement s’y rendirent, et trois jours après, le duc resta seul.
De tous les nobles, celui qui faisoit le plus de bruit, étoit celui qui auroit dû en faire le moins: le Marquis de Villette, désolé de n’avoir pas réussi dans son bailliage, et croyant que l’exemple du comte de Mirabeau étoit un bel exemple à suivre, voulut tenter la même manoeuvre. Il racontoit dans toutes les sociétés qui l’admettoient, et faisoit répéter par mille bouclies, qu’il avoit aussi déserté son ordre, qu’il en avoit abjuré et les priviléges et les principes, et que la certitude qu’il en avoit donnée à son bailliage, lui avoit attiré pour ennemis deux des triumvirs, MM. de Coudé et de Conti. Ces deux princes, disoit-il, cherchoient à le perdre dans l’opinion publique; ils ne lui pardonnoient pas d’avoir voté dans son cahier, pour l’entière suppression des capitaineries. A ces plaintes qui n’étoient que ridicules comme elles étoient sans fondement, le noble apostat ajoutoit mille dégoûtantes flagorneries pour le troisième ordre. Il assuroit celui de Paris, que le tiers-état de Senlis l’avoit accueilli avec empressement, et fêté; et que par reconnoissance, il avoit pris place dans l’assemblée des trois ordres, non parmi les nobles, mais sur le banc du tiers-état.
Toutes ces protestations intéressées de dévouement n’émurent pas les bourgeois de Paris; ils ne se montrèrent pas jaloux de faire sur les nobles, une telle conquête; le marquis de Villette fut laissé dans la foule. Désespéré d’une nullité qui trompoit son ambition, et jaloux de servir a quelque prix que ce fût, la cause de la révolution, il s’est vu réduit à associer sa morale aux mensonges d’un journaliste.
Comme le marquis de Villette, presque tous les gentilshommes qui avoient échoué dans leurs bailliages, accouroient à Paris, pour s’y trouver aux élections, et dans l’espoir d’être plus heureux sur ce nouveau théâtre. On remarquoit moins d’empressement en apparence parmi les membres du parlement. la compagnie entière avoit une contenance gênée, et pressée à son tour, par le mouvement qui entraînoit tout, elle sembloit ne savoir quelle direction tenir. Les nouvelles opinions s’y étoient glissées, et y avoient conquis des prosèlytes; mais la masse resta innébranlable, et jusqu’au dernier coup qui l’a brisée, les yeux se sont arrêtés avec complaisance sur cette portion de l’ancien édifice, que les ruines qui l’environnoient rendoient encore plus majestueuse. La calomnie qui a survécu à sa dissolution, ne cessoit pas pour cela de les combattre, il parut sous le nom du tiers-état de Bretagne, une brochure extrêmement injurieuse contre cette cour; elle étoit principalement dirigée contre M. Séguier. On y renouvelloit sur le compte de ce magistrat, un des hommes les plus éloquens de ce siècle, toutes les impostures tant de fois répétées par les nombreux ennemis que lui a valu la sévérité de son ministere.
Fatigué de frapper sans cesse du glaive des lois, de vils libellistes, le parlement garda le silence sur cette nouvelle attaque; mais le tiets-état de Bretagne ne désavoua pas la production. Il passa même pour constant qu’elle étoit l’ouvrage de cet ordre, et qu’elle avoit été principalement rédigée par un des avocats, qui depuis ont combattu dans l’assemblée nationale, les parlemens, avec opiniâtreté. Cet écrit étoit un présage de tout ce qu’oseroient se permettre contre les compagnies souveraines, des hommes qui, avant même de les juger, faisoient profession d’une telle partialité.
Pour le tiers-état de Bretagne, comme pour le parlement de Paris, les choses avoient absolument changé de face: le premier pouvoit impunément braver et outrager ses ennemis. La noblesse de la province sembla vouloir se rapprocher de lui, et enter en accommodement. Ses intentions furent connues; mais au lieu de les seconder, on ne lui laissa pas ignorer que des avances même formelles de sa part, ne seroient pas accueillies.
18avril. L’impassibilité du parlement de Paris étoit impérieusement commandée par les circonstances; il eût été imprudent et inutile pour cette compagnie, de de heurter des passions qui n’avoient plus de frein, et qui se dirigeoient contre elle. On ne vouloit point du bien qu’elle pouvoit faire, et on redoutoit son influence sur les résolutions de la cour. Elle tint à la veille des élections, une assemblée qui donna beaucoup à penser. Cette assemblée commença à six heures du soir; quelques pairs s’y trouvèrent; il n’y fut pris aucune détermination importante; mais elle donna lieu aux conjectures les plus étranges. Les uns disoient que c’étoit par ordre du roi, et pour des affaires majeures, que les magistrats s’étoient assemblés; d’autres publioient que c’étoit d’eux-mêmes; qu’ils s’étoient réunis pour préparer des accusations contre M. Necker, et lui faire son procès.
Le parlement n’auroit pas pu commencer plus mal à propos son attaque contre l’idole du peuple, car ce même jour là les électeurs du tiers-etat de la an lieue de Paris s’assemblèrent dans une des salies de l’archevêché; par la conduite qu’ils y tinrent, et par les discours qu’ils fisent entendre, il fut aisé de juger que c’eût été un excès de délire capable ce pro duire les plus grands malheurs, que d’entreprendre même de hasarder une simple opinion défavorable au ministre que le tiers-état regardoit comme une divinité tutélaire.
Cette assemblée avoit attiré plusieurs curieux, et jamais image plus dégoûtante ne s’étoit offerte à leurs yeux. Qu’on se figure une foule innombrable d’hommes pressés les uns contre les autres, ceux-là assis, ceux-ci debout, d’autres qui ayant pris outre mesure du vin qu’on leur avoit servi a discrétion, etoient nonchalemment étendus sur des bancs, et presentoient des postures hideuses. La grossiéreté de l’accoutrement, des propos, des manières de la plupart d’entr’eux ajoutoit à la difformité des spectateurs. L’air qu’on respiroit dans cette salle etoit infect, et un bruit effroyable s’y faisoit entendre. C’étoit un mêlange confus de voix discordantes, qui toutes vouloient dominer les unes sur les autrus. Lorsqu’un homme, dont l’habillement annonçoit une condition au-dessus du vulgaire, vouloit parler, on lui crioit de toutes parts: êtes-vous noble? S’il l’etoit, on l’obligeoit de quitter sur-le-champ l’assemblée; les huées et les sarcasmes le conduisoient jusqu’à la porte. Un chevalier de Saint-Louis ayant insisté pour qu’il lui fût permis d’énoncer son opinion, fut brutalement et de force traîné hors la salle. Après lui, un particulier non décoré, mais décemment vêtu, fit entendre quelques phrases; tout-à-coup un homme, la tête couverte d’un bonnet de laine, ayant des sabots à ses pieds, et un tablier de cuir devant lui, se leve, et crie à l’orateur: taisez-vous, vous êtes entaché de noblesse, et il fallut que l’orateur se tût.
Les propos et mille autres de ce genre prouvèrent que la haine qui les dictoit étoit inspirée, et ils durent faire pressentir à la noblesse que le moment étoit venu où les craintes que MM. d’Artois, de Coudé et de Conti avoient consignées dans leur mémoire alloient se vérifier.
19. Le peuple devenoit tous les jours plus injuste envers ces trois princes; mais tous les jours aussi il ajoutoit à la confiance qu’il accordoit à M. le duc d’Orléans. Quoiqu’on n’ignorât à la cour, ni le crédit dont celui-ci jouissoit auprès de la multitude, ni les moyens par lesquels il se l’étoit acquis, on n’y avoit rien diminué de la considération due à sa qualité de premier prince du sang. Les négociations pour le mariage de la princesse sa fille, avec M. le duc d’Angoulême, n’étoient point encore rompues. Il présenta même, accompagné de madame la duchesse d’Orléans, la jeune princesse au roi, à la reine et au duc d’Angoulême, à qui on permit de baiser la main de la princesse qu’il ne devoit jamais épouser. Leurs majestés firent dans cette circonstance, à M. le duc et à madame la duchesse d’Orléans, l’accueil le plus gracieux. Les princes de Coudé et de Conti, au contraire, qui étoient présens à cette entrevue, en furent vus très-froidement.
Cette marque de mécontentement donnée aux deux princes n’étoit point, comme on le crut dans le public, une ruse de cour. Leurs majestés avoient réellement du déplaisir des démarches qui s’étoient faites à leur insçu, pour porter M. de Machault au ministère. Celui-ci écrivit au roi, pour lui faire agréer son refus. M. de Montmorin, en remettant la lettre à sa majesté, sembla vouloir l’engager à ne point avoir égard à ce refus. Le roi repoussa ces avances avec une telle indignation, que M. de Montmorin crut sa disgrace certaine. Il fut si affecté d’avoir déplu au roi, qu’il en tomba malade.
M. de Villedeuil se trouva indisposé dans le même tems; le public le croyoit entièrement dévoué au triumvirat, et lui attribuoit une part à l’intrigue qui s’étoit formée pour M. de Machault. Cette intrigue agita la cour, et y causa un léger orage qui gronda quelque tems sur la tête de tous les ministres. Il fut même question de rappeller M. de Breteuil; et à Paris, où les regards se tournoient toujours sur M. Necker, on se disoit avec effroi que le ministère alloit être entièrement renouvellé, et qu’il seroit au nombre des disgraciés.
20et21. L’agitation de la capitale étoit bien autre que celle de la cour. Quand on voyoit tous les mouvemens que se donnoient les Parisiens, on se croyoit dans un autre siécle, dans un autre monde. Les régimens des gardes-françoises et gardes-suisses étoient en armes, de nombreuses patrouilles parcouroient les rues; la halle étoit environnée de soldats. Ecclésiastiques, nobles, bourgeois, chacun se rendoit aux assemblées. En contemplant cet appareil de guerre, ce concours d’habitans quittant leurs foyers pour se précipiter dans les églises, on eût dit qu’un danger imminent menaçoit Paris, et que la face entière de l’empire alloit être changée.
Les assemblées de la noblesse ne furent pas aussi nombreuses qu’on s’y étoit attendu; il y en eut même une où il ne se trouva pas plus de cinq vôtans. Il ne s’éleva pas non plus de grandes difficultés sur la vérification des titres de noblesse. M. Quatremère, décoré du cordon-noir, fut le seul exclu de l’assemblée où il se présenta, et cette exclusion n’étoit pas fondée, puisque sa décoration l’aggrégeoit bien réellement à l’ordre de la noblesse.
On craignoit que les assemblées du tiers-état ne fussent beaucoup plus tumultueuses; outre qu’elles étoient en général très-nombreuses, il étoit à croire que le parti qu’avoit pris une très-grande partie des habitans, de ne pas se soumettre a la formalité qui exigeoit que, pour être admis parmi les vôtans, on produisît ou une quittance, ou un avertissement de 6livres de capitation, n’élevât des contestations, ne suscitât des querelles, mais on ne se montra pas plus difficile sur cette condition d’éligibilité, que sur les autres dispositions du réglement.
Les différentes assemblées du tiers-état s envoyèrent mutuellement des députations; elles en reçurent aussi de quelques-unes des sections de la noblesse. j’ai sous les yeux, en écrivant ceci, les procès-verbaux de toutes ces assemblées. En les comparant, je vois que le récit de ce qui se passa dans toutes est exactement le même; de sorte qu’en présentant à mes lecteurs l’extrait d’un de ces procès-verbaux, je leur aurai donné l’histoire de chacune de ces assemblées élémentaires, histoire qu’il importe de recueillir, et que la postérité aimera à lire, comme on aime à remonter aux sources qui produisent de grands fleuves. Je prends donc au hasard le procès-verbal de l’assemblée du tiers-état du district des Petits-Augustins, quartier Saint-Germain-des-Prés, et je me borne aux détails les plus intéressans, et qui lui sont communs avec tous les autres procès-verbaux.
L’ordre donc du tiers-état du district des Petits-Augustins s’étant rendu dans cette église à9heures du matin, au nombre de318membres, M. Pochet, ancien échevin, préposé par le bureau municipal pour présider l’assemblée du district, fit faire lecture des lettres du roi, des réglemens et des ordonnances pour la convocation.
Cette lecture faite, le tiers-état réclama le droit de nommer un président qui pût recevoir librement les suffrages, ainsi que des secrétaires et scrutateurs qui reçussent leur mission d’une pleine et entière liberté; il protesta contre l’illégalité des formes de la convocation, en ce que, d’une part, la commune avoit été désunie, et que de l’autre une partie majeure des citoyens avoit été exclue, parce que leur contribution au paiement de la capitation ne s’élevoit pas au taux d’après lequel on avoit établi la qualité de citoyeu, et le droit de vôter à l’assemblée nationale,
Aussi-tot, et sans attendre la réponse de M. Pochet, tous les membres de l’assemblée déposèrent successivement leurs vœux dans le scrutin placé au milieu de l’église. M. d’Hermant de Clery fut élu président à la pluralité de cent soixante-cinq voix contre cent vingt-sept qui avoient été données à M. Durcet, de l’académie des sciences; et M. Scorbrin, avocat en parlemenr, fut unanimement, et par acclamation, nommé secrétaire.
M. Pochet cependant, qui avoit envoyé à l’hôtel-de-ville pour informer le bureau de la résistance et de la réclamation de l’assemblée, reçut en réponse le consentement du bureau, pour se déporter de la présidence, et laisser la liberté à l’ assemblée de se présider par une personne de son choix libre, avec l’assurance que le bureau approuveroit tout ce que la prudence de M. Pochet lui dicteroit de faire dans cette circonstance.
M. Pochet fit part de cette réponse à l’assemblée qui la reçut à titre de démission volontaire, et M. d’Harmand de Clery fut aussi-tôt installé président.
Il s’étoit présenté, pendant qu’on procédoit au scrutin une députation envoyée par la noblesse du district des Petits-Pères; elle étoit composée de M. de Vergennes, maître des requêtes, et de M. de la Motte. On l’avoit fait attendre jusqu’après la cérémonie du scrutin. Dès que M. d’Harmand de Clery eût été installé président, il nomma quatre commissaires pour l’aller recevoir.
La députation étant introduite, M. de Vergennes exprima le vœu de la noblesse de s’unir avec le tiers-état, sous la qualité de bourgeois de Paris, et annonça les protestations que la noblesse avoit faites dans le district des Petits-Pères, contre l’illégalité de la convocation, eu égard à la désunion de la commune. Il témoigna ensuite le regret particulier de la députation, sur ce qu’étant commise pour visiter tous les districts du tiers-état de Paris, elle n’avoit pas eu le tems de rédiger et de laisser une copie des objets de sa mission. M. de Vergennes finit par promettre d’envoyer incessamment à l’assemblée, en la personne de M. le président, une copie tant de l’acte de députation, que des articles du cahier de la noblesse, qui y étoient relatifs.
La députation retirée, on nomma les commissaires pour la rédaction des cahiers, ensuite les scrutateurs pour recevoir les suffrages des votans. Les électeurs nommes, on reçut leur serment de remplir, en leur ame et conscience, les fonctions qui leur étoient confiées; et pour pouvoirs on leur remit le cahier approuvé par l’assemblée.
Toutes ces opérations furent par-tout fréquemment interrompues par des députations, soit de la noblesse, soit du tiers-état, de sorte que la séance fut fort longue; elle avoit commencé vers les neuf heures du matin, et elle ne finit, dans presque toutes les églises, que vers les cinq ou six heures du lendemain matin.
Parmi les députés nobles qui parcouroient les différentes assemblées du tiers-état, je distingue M. le comte de Lally-Tolendal; il fut tout-à-la-fois président et député de sa section: voici le discours qu’il adressa au tiers-état assemblé dans l’église des Mathurins:
Messieurs, l’assemblée partielle de la noblesse, seante aux Bernardins, nous a chargé de témoigner a nos concitoyens du tiers-état, le regret que nous éprouvons de la dissolution de cette commune où tous les citoyens, sans distinction d’ordres, confondoient fraternellement tous leurs nœuds dans l’intérêt public et général; que si nous nous sommes soumis aujourd’hui à cette disposition, pour ne pas nous rendre coupables d’avoir différé les états-généraux, nous n’en espérons pas moins fermement de la justice du roi, et de celle des états-généraux, le rétablissement de cette commune si précieuse; qu’en attendant, nous adhérons de tous nos cœurs à la résolution prise par la. noblesse de toutes les provinces, de supporter toutes les contributions publiques, dans la plus parfaite égalité, avec nos concitoyens du tiers».
La noblesse de toutes les sections exprima les mêmes vœux. Ses députés étoient introduits et reconduits honorablement; mais lorsqu’ils étoient partis, il étoit aisé de s’appercevoir que ces flatteuses avances touchoient fort peu le tiers-état. Ces messieurs, crioit-on dans l’assemblée après leur départ, viennent nous caresser; ils croient nous séduire, mais nous les attendons aux états-généraux.
M. le duc d’Orléans ne fut pas un des députés; mais on le nomma électeur dans la section de l’Oratoire, et il ne refusa pas cet honneur. En général, les assemblées de la noblesse furent tranquilles. Il est vrai aussi, comme je l’ai dit, qu’elles étoient peu nombreuses, et il est étonnant que dans une ville comme Paris, où il y avoit alors six à sept mille nobles portés sur le rôle de la capitation, il ne se trouva pas neuf cens cinquante gentilshommes votans.
M. de Montvert, maréchal de camp, se fit beaucoup d’honneur, et s’acquit beaucoup de gloire dans le tiers-état, par la manière dont il parla aux membres de son ordre assemblés dans l’église des Petits-Pères. «Je n’ai point l’art, dit le sexagénaire guerrier, de faire de beaux discours. Mes principes sont dans mon cœur. Je sacrifierai tout ce que jai, et ma vie même pour le bien général. Nous sommes tous François, tous égaux. Qu’il n’y ait point parmi nous, dans cet instant, de différence de rang. Travaillons de concert, et dans le même esprit, à la rédaction de nos demandes. Choisissons parmi nous ceux qui connoissent mieux l’intérêt de tous, et qui sauront mieux énoncer nos vœux, et en procurer l’accomplissement».
M. le comte de Choiseul, qui étoit arrivé depuis quatre jours de Malthe, ne recueillit pas de son zèle le meme succès dans la bibliothèque du roi; il composa un arrêté si bisarre, qu’aucune des assemblées où il fut colporté n’en voulut.
Dans l’assemblée de l’Oratoire, dont M. d’Orléans etoit membre, lorsqu’on lut à haute-voix le cahier, deux gentilshommes, à l’article qui demandoit la liberté de la presse, la liberté individuelle, et la suppression des lettres-de-cachet, se levèrent et dirent qu’ils s’opposoient à l’insertion de cet article, parce que, dirent-ils, il est attentoire à l’autorité royale. On se figure aisément, sans que je le dise, comment ce vœu fut accueilli et dans l’assemblée même, et ensuite par le tiers-état, lorsqu’il en fut instruit. C’étoit vouloir faire rétrograder d’un siècle une nation qui s’élançoit, avec une rapidité incroyable, an-delà de toutes les bornes.
Les assemblées du clergé furent plus paisibles encore que celles de la noblesse; elles se tinrent avec le plus grand ordre et la plus grande décence; et c’est en donner une idée avantageuse, de dire qu’on n’en parla pas du tout.
Quant a celles du tiers-état, on s’étoit attendu, ainsi que je l’ai dit, qu’elles seroient très-tumultueuses, et cest dans cette crainte qu’on avoit pris toutes les précautions que la prudence permettoit de prendre, quon avoit double la garde ordinaire de Paris, du régiment des gardes-françoises et de celui des gardes-suisses, qui avoient eu ordre de charger leurs canons, et d’être munis d’un certain nombre de cartouches.
On se trompa: les assemblées du tiers-état furent en général très-tranquilles. Les discussions qui s’y élevèrent se terminèrent sans désordre et sans bruit, il est vrai aussi qu’à l’exception des districts qui se trouvoient à l’extrémité des fauxbourgs, et où l’on admit du petit peuple, la très-grande partie de ces assemblées se trouva fort bien composée. On n’y vit guere que l’élite du tiers-état. C’est une vérité qui est attestée par tous les procès-verbaux. En parcourant les noms qui y sont écrits, je vois des membres des trois académies, des avocats au conseil, au parlement, des procureurs, des notaires, de riches négocians, des artisans, des artistes qui, par leur fortune et la considération dont ils jouissoient dans la société, ne pouvoient être déplacés dans quelque assemblée que ce fût.
Quand on reportoit ses regards, du sein de ces assemblées, sur le reste du peuple qui remplissoit les rues, les carrefours, les marchés, les atteliers, et se livroit avec patience aux pénibles travaux de tous les jours, on ne pouvoit se défendre d’un sentiment douloureux: on se disoit, quelque soit le nouvel ordre de choses qui se prépare, le pauvre qui n’ose approcher de ces assemblées sera toujours pauvre, il sera toujours dans la servile dépendance du riche; le sort de la plus nombreuse et de la plus intéressante portion du royaume est oubliée; c’est ici la guerre des Dieux et des Titans, ou, si l’on veut, des Dieux et des demi-Dieux; ces derniers sortiront peut-être victorieux du combat. Qu’en résultera-t-il? Et qui peut nous dire si le despotisme de la bourgeoisie ne succédera pas à la prétendue aristocratie des nobles? L’aristocratie des nobles! Eh! le prince du sang n’est-il pas sujet du roi, comme le plébéïen qui habite une chaumière? Ah! puissent les bourgeois, s’ils doivent remporter la victoire, nourrir et protéger autant de malheureux que les gentils. hommes!
Il étoit difficile de ne pas faire ces réflexions, en contemplant le spectacle qu’offroit, dans ces premiers momens, la capitale; car on eût dit, à voir l’empressement de la bourgeoisie, que la restauration ne devoit être que pour elle seule. Elle dédaignoit les sacrifices et les avances du second ordre, et sembloit ne prendre aucun souci de la nombreuse classe de citoyens placée au-dessous d’elle. Je ne vois pas, en effet, que dans aucun des cahiers, on ait pris en considération la position de l’homme de peine, du pauvre. La seule marque d’intérêt qu’on y ait donné aux malheureux, est l’article qui sollicite la prompte construction des quatre hôpitaux qui avoient été promis, et il faut convenir, dans une histoire qui ne veut dissimuler aucune vérité, qu’il étoit assez singulier que les bourgeois de Paris ne vissent pas de meilleur moyen d’améliorer le sort du reste de leurs concitoyens, que de les envoyer à l’hôpital.
Toutes les autres demandes des cahiers rouloient autour du même cercle. Dans tous, on répétoit ce qu’on avoit lu dans ceux des provinces. Quelques-uns demandèrent la démolition de la bastille, et qu’il fut élevé, sur son emplacement, un monument avec la statue du roi, et au bas cet inscription: A Louis XVI, roi d’un peuple libre. Presque tous s’accordèrent aussi à demander qu’il n’y eût plus ni prévôt des marchands, ni échevins, ni conseillers, ni quartiniers, ni dixainiers, et que tous ces officiers fussent remplacés par des citoyens élus librement. L’un de ces cahiers demanda que le président de la commune fût nommé maire de Paris.
Les seules assemblées où il s’éleva des débats un peu sérieux furent celles de Saint-Eustache et du district de Saint-Louis-la-Culture. Dans la première on s’apperçut que M. Galet qui la présidait, faisoit passer des lettres au prévôt des marchands; on voulut voir ces lettres, il refusa de les montrer; le greffier, voyant qu’on insistoit, s’en empara et les mit en pièces. La rumeur alors fut grande, et le président présumant au bruit qui se faisoit, qu’il n’étoit pas en sûreté, s’évada; on n’apporta aucun obstacle à son évasion.
A Saint-Louis-la-Culture, le président nommé par la ville, conformément au réglement, ne voulut pas se retirer lorsqu’il en fut sommé. Cette résistance ne fit qu’irriter une partie de l’assemblée, mais l’autre portion ne céda pas à ce mouvement; elle soutint au contraire les prétentions de l’homme de la ville, et voulut qu’il continuât de présider. L’autre portion des votans se choisit pour président, M. Deyeux, notaire. Les deux partis procédèrent ensuite, chacun sous les auspices de son président, à la nomination des électeurs. Lorsque les autres districts furent instruits de cette mission, ils ne balancèrent pas entre les deux partis; ils ne reconnurent pour légitime élection, que celle qui s’étoit faite par ceux qui avoient donné la présidence à M. Deyeux. On blâma généralement la conduite de leurs adversaires, on les regarda comme des rebelles contre eux-mêmes, comme des amis de l’esclavage.
La tranquillité de ces assemblées fut honorable au tiers-état, et en donna une idée avantageuse. Le gouvernement se fût épargné de grandes perplexités, et eût prévenu peut-être une partie des changemens qui sont survenus, s’il les eût empêchés de renaître. Les fonctions des votans devoient naturellement finir lorsque la nomination des électeurs fut faite, puisque le ministère pour lequel ils avoient été convoqués étoit rempli. Il n’en fut pas ainsi: les votans prétendirent qu’il leur importoit de surveiller les électeurs; ceux-ci dirent, à leur tour, que la chose publique étoit intéressée à ce qu’ils pussent éclairer et diriger les démarches des députés. Ces raisons n’étoient rien moins que bonnes; car tout ce qu’on acquiert illégalement est une véritable usurpation. Les votans n’avoient reçu d’autre pouvoir que celui de nommer les électeurs; les électeurs, d’autre pouvoir que celui de nommer les députés. Les électeurs donc étant nommés, les votans devoient se retirer, et les électeurs eux-mêmes n’avoient plus rien à faire, dès l’ instant où le choix de tous les députés étoit fait.
Les prétentions des habitans de rester assembles, quoique leur tâche fût remplie, favorisoit trop lé goût qu’on prenoit à s’immiscer dans les affaires publiques, pour qu’on ne la réalisât pas. Le ministre qui, dans ces tems difficiles, tenoit le gouvernail du vaisseau public, ne vit pas, ou ne voulut pas voir, tout le danger qui pouvoit résulter de la continuation de ces assemblées, et ce n’étoit pas sur une innovation qui changeoit la forme du gouvernement qu’il falloit dissimuler.
Mais cette terreur panique, qui a accéléré la révolution, se glissoit imperceptiblement à la cour. Ce torrent se débordoit; on croyoit qu’il falloit céder à sa pente, et les ressources qu’annonçoit M. Necker rassuroient sur les suites de la complaisance qu’on croyoit exigée par l’état actuel des choses. Le roi et son auguste compagne, jugeant de tous les cœurs par les leurs, se flattoient qu’avec des bienfaits ils ne rencontreroient que des ames reconnoissantes.
Les intentions du roi n’étoient point méconnues; le tiers-état n’en doutoit pas, mais il craignoit toujours qu’on ne changeàt les dispositions du monarque. Les triumvirs l’effrayoient; il croyoit qu’il s’étoit fait entr’eux et le parlement une coalition dont le but étoit de forcer M. Necker à la retraite. Les calomniateurs accréditoient adroitement ce bruit, et y mêloient les plus noires impostures. On alloit jusqu’à dire que les magistrats répandoient de l’argent pour se faire un parti, et acheter des suffrages dans les élections. On vouloit sans doute, en leur imputant ces détestables manoeuvres, les éloigner des états-généraux. Peu d’entr’eux, en effet, y ont été appellés.
Il est bien vrai cependant qu’on s’occupoit à la cour d’un changement dans le ministère. Ceux qui le desiroient ayaut échoué auprès de M. de Machault, s’étoient adressés à M. le baron de Breteuil. On lui dépêcha un courrier qui en rapporta un refus formel.
Le peu de succès qu’on retiroit de ces tentatives prouve que le roi n’y avoit aucune part; il avoit toujours la plus grande confiance aux promesses et aux ressources de M. Necher; cependant il ne se dissimuloit point qu’il auroit été possible d’organiser plus sagement les états-génèraux. S’etant fait apporter la liste de tous les députés déjà nommés par les différens bailliages, il ne put s’empêcher de faire entendre cette exclamation: Qu’auroit-on dit de moi, si j’eusse fait ce choix?
La curiosité avec laquelle ce prince parcourait toutes les brochures nouvelles, donna lieu à une petite aventure qui fit beaucoup de bruit à la cour et dans le public. Un libraire de Versailles avoit eu ordre de faire passer journellement au roi les écrits nouveaux. Sa Majesté qui avoit contracté l’habitude de cette lecture, en fut tout-à-coup privée. Etonnée de ne plus les recevoir, elle voulut qu’on allât s’informer du libraire, pourquoi il avoit suspendu ses envois. On rapporta pour réponse au roi, que le libraire avoit été frappé d’une lettre-de-cachet, et conduit dans une prison. Le motif de cette détention est aisé à deviner. On avoit trouvé parmi les brochures qui se vendoient chez cet homme, des pamphlets très-répréhensibles, et les satellites de la police, qui ignoraient les ordres qu’il avoit reçus du roi, le traînèrent dans une prison. Sa Majesté voulut qu’il en sortit sur-le-champ, et rendant responsable de cette rigueur, M. de Villedeuil qui en effet par sa place étoit censé l’avoir ordonnée, lui en témoigna sans ménagement son déplaisir; de manière qu’il se répandit que ce ministre alloit être contraint de donner sa démission. On disoit que M. de Montmorin partagerait sa disgrace; mais la bonté du roi, qui ne lui permet pas de laisser long-tems dans l’affliction ceux qui le servent, dissipa bientôt ce nuage.
Ces tracasseries de cour qui n’étoient rien en elles-memes, acquéroient un degré d’importance lorsqu’elles étoient racontées à Paris. On y vouloit toujours que le mécontentement du roi vint des efforts qu’on faisoit pour l’engager à retirer sa confiance à M Necher. Ce Ministre pouvoit se regarder comme le chef d’un nombreux parti prêt à tout entreprendre pour lui. Il s’élevoit tous les jours davantage, et voyoit sans en paraître inquiet, la rapidité des conquêtes du tiers-état. Quelque diférence que la noblesse eût marquée pour cet ordre dans les assemblées primaires, elle ne pût vaincre sa jalousie. Cette jalousie prenoit toutes les formes, et au moment même où la noblesse recherchoit l’amitié de son rival, elle en fut insultée par une scène tout aussi burlesque que celle qui s’étoit passée à Coutances. On promena dans le jardin du Palais-Royal, en plein midi, un énorme chien qu’on avoit revêtu d’un habit doré; un épée pendoit à son flanc; une cocarde étoit attachée à son oreille, et à sa queue étoit suspendu un écrite au portant ces mots, je ne suis pas noble et je m’en......
Le désintéressement cependant de la noblesse méritoit quelque reconnoissance; ce désintéressement étoit par-tout le même. A Rouen même où elle se divisa, et où les élections se firent en même tems qu’à Paris, les deux partis convinrent qu’elle devoit contribuer également avec le troisième ordre au paiement de la dette nationale; mais cent quarante-six votans pensèrent qu’elle devoit s’en tenir là, et que la dette une fois payée elle devoit reprendre la jouissance de ses droits et de ses privilèges, cent vingt votans au contraire furent d’avis qu’elle devoit renoncer pour toujours à ses privilèges pécuniaires.
Les assemblées du clergé et du tiers-état de Rouen furent moins tranquilles qu’à Paris. Le chapitre protesta contre l’illégalité de la convocation; les curés firent d’abord des difficultés sur cette protestation, y adhérèrent, et retirèrent ensuite leur adhésion.
Une partie du tiers-état protesta également contre la convocation, et prétendit qu’avant de procéder à l’élection de ses députés il devroit lui en être fait une nouvelle; mais le zèle de M. Thouret connu déjà avantageusement dans son ordre par l’écrit intitulé, l’avis aux bons Normands, parvint à lever ces difficultés et les élections se terminèrent paisiblement.
26. A Paris les électeurs s’assemblèrent sans retard dans la grande salle de l’archevêché. Les trois ordres s’y trouvèrent réunis, et lorsque le lieutenant civil eut vérifié les pouvoirs, les deux premiers se retirèrent chacun dans une salle particulière. Le tiers-état resté seul annonça qu’il alloit faire choix d’un président et d’un secrétaire, et il nomma par acclamation M. le lieutenant civil pour président; mais ce magistrat déclara franchement que quelque flatté qu’il fût de cette élection, il ne pouvoit la regarder que comme un second titre ajouté à celui que lui donnoit sa charge. Il ajouta que si l’assemblée entendoit qu’il ne pût présider qu’en vertu de l’élection il alloit se retirer, et il se retira en effet lorsquelle eût décidé qu’elle ne vouloit avoir que des officiers de son choix.
On procéda donc an choix des officiers: M. Target fut nommé président, M. Camus vice-président et M. Bailli secrétaire, et M. Guillotin, vice-secrétaire.
La première question soumise à la délibération, fut de savoir si on feroit retirer de l’assemblée, tous les nobles qui pouvoient s’y trouver On décida qu’ils resteraient,
On proposa ensuite s’il ne seroit pas convenable de faire une réduction sur le nombre des électeurs, de beaucoup supérieur à celui de trois cent par le réglement, mais personne n’ayant envie de quitter sa place, on convint que chacun la garderoit.
La troisième question à résoudre, fut plus importante: on se demanda si on devoit se réunir au clergé et à la noblesse pour la rédaction des cahiers, et pour la nomination des députés. Il est à remarquer que les pouvoirs confiés à ces électeurs, leur prescrivoient la délibération par tête. Or, comment procurer la délibération par tête, sans une réunion des trois ordres? Cette considération n’empêcha pas que l’on ne décidât unanimement que la réunion n’auroit pas lieu. Les électeurs de Paris donnoient là un funeste exemple, et s’ôtoient à eux-mêmes le droit de se plaindre, s’il arrivoit que leurs représentans ne fussent pas plus fidèles aux instructions qui leur seroient données.
La dernière opération de cette première séance, fut de décider qu’il y auroit trente-six commissaires pour la rédaction des cahiers.
27. Le jour sivivement désiré, ce jour après lequel soupiroient tous les habitans du royeume, ce jour qu’on n’avoit pas vu depuis près de deux siècles, arriva enfin. Quand tout conspiroit pour l’accomplissement de la volonté, si solemnellement manifestée par le roi, on doutoit encore que ses intentions se réalisassent. Les députés des différens bailliages, qui étoient déja arrivés, soit a Paris, soit à Versailles, craignoient qu’il ne leur fût signifié un ordre de retourner dans leur province. C’est à ce point que l’on portoit la méfiance; elle étoit l’effet d’une noire intrigue, de la séduction; et de la part de ceux qui n’entroient dans aucun complôt, elle étoit produite par la Crainte que l’on éprouve naturellement de voir échapper un, bonheur que l’on commence à goûter.
Les députés de Bretagne, d’une partie de la Normandie, de plusieurs bailliages, ceux de Paris n’étant point encore arrivés; et ses derniers n’étant encore qu’à leurs pemières séances, il n’étoit pas possible que les états-généraux s’ouvrissent au jour même qui avoit été d’abord indiqué.
Le roi fit donc tout ce qu’il étoit possible de faire; une proclamation renvoya la cérémonie au quatre mai. Une foule incroyable s’étoit portée à Versailles. La proclamation rassura pour le moment tous les esprits, et on comprit que le roi ne pouvoit pas fixer un délai plus court. Ce jour là, pendant la messe de sa majesté, la prière, domine salvum fac regem, fut tout-à-coup interrompue par les cris mille fois répétés: vive le roi, vive le tiers-état. Ces cris étoient sans doute des cris dallégresse et de reconnoissance; mais il étoit inoui, que pendant le service divin, et en présence du roi, on se livrât à un pareil élan, jamais depuis le commencement de la mocarchie, le cri, vive le tiers-état, n’avoit accompagné celui de vive le roi.
Les courtisans parurent étonnés de ces cris; le roi en fut ému; ils l’accompagnèrent au sortir de la chapelle; l’air en retentit encore, lorsque dans l’après-midi, il se montra dans sa voiture.
Quelle cruelle journée cependant que celle du27 avril! Sous quels lugubres auspices s’est présenté aux François, l’astre de la liberté! Ses premiers rayons ont éclairé une scène de carnage; elle ouvrira le chapitre suivant,
CHAPITRE XIV.
Table des matières
Emeute dans le fauxbourg Saint-Antoine; allarme des habitons de Paris; incendie des meubles de MM. Henriot et Réveillon; combat sanglant contre les séditieux; anecdotes sur cet événement; différentes conjectures auxquelles il donne lieu; origine, prétexte et véritable cause de l’émeute; histoire de M. l’abbé Roi; fables qui se débitent contre le gouvernement; Lettre de M. Necker; bruits sur M. le duc d’Orléans; affliction du roi en apprennant l’émeute; insurrection à Orléans; haine contre les princes; séances des électeurs, avances du clergé; portrait de M. l’abbé de Montesquiou; mot sur M. de Gouy d’Arcy; embarras des électeurs.
Avril1789.
27et28. L’ÉVÉNEMENT que j’ai à raconter est un des plus extraordinaires de la révolution; il a beaucoup de rapport avec celui du14juillet suivant. Le premier comme le second a été précédé d’abord de tentatives pour effrayer le peuple sur une prochaine disette de grains, ensuite de bruits insidieusement répandus que des princes et des grands conspiroient contre les états-généraux; que les députés devoient être renvoyés; que M. Necker alloit être forcé de quitter le ministère, enfin qu’une armée s’approchoit de Paris. Aux deux époques, d’une part la haine pour quelques personnes de la cour, et de l’autre l’enthousiasme pour MM. d’Orléans et Necker, redoublent. Je remarque encore que dans les deux circonstances l’explosion est produite par des légions de brigands.
Si l’on a lu avec attention ce que j’ai dit des désordres de la Provence, on retrouvera ici dans la marche des séditieux, une conformité frappante. Ceux qui se promettoient de mettre à exécution le plan de la révolution que nous voyons s’opérer, n’avoient qu’une vue, qu’un but, c’étoit de contraindre toute la bourgeoisie du royaume à prendre les armes. Il étoit clair que si on parvenoit à y décider celle de Paris, son exemple entraîneroit celle de toutes les autres cités.
Pour produire un aussi prodigieux effet, il falloit couvrir la France de brigands, il falloit en exagérer le nombre et les excès, il falloit en montrer aux portes de la capitale, en inonder ses rues. Pour se procurer ces armées de scélérats, il falloit répandre de l’argent, tenter la fidélité des soldats, recruter jusques dans les prisons, soulever tout le petit peuple, en ne lui distribuant l’aliment de première nécessite, qu’avec des précautions allarmantes.
Il etoit naturel que la cour, effrayée d’un côté par l’apparition de tant de brigands, et de l’autre par les insurrections populaires, se détermineroit à déployer la force publique. On s’y attendoit; mais alors on devoit semer avec plus d’affectation le bruit d’une conspiration, pour arracher à la nation le bienfait des états-généraux, et réduire à un dur esclavage le tiers-état qui annonçoit des prétentions si cruelles et si humiliantes pour les deux premiers ordres.
Les soldats appelés au secours des villes, ou feroient leur devoir, ou molliroient. Dans le premier cas, la conspiration étoit certaine, et les bourgeois au lieu de cette liberté dont ils se flattoient, n’avoierit plus que des désastres a attendre. Dans le second cas, les soldats eux-mêmes grossissoient le nombre des insurgens. Ils auroient feint de contenir les brigands; ils auroient témoigné la crainte d’être écrasés par leur nombre, et auroient favorise aux bourgeois la prise des armes.
Ceux-ci donc se seroient vus ou pressés tout-à-la-fois par des brigands féroces et par des soldats impitoyables, ou encouragés par ces derniers eux-mêmes à se réunir à eux pour repousser l’ennemi commun. Dans l’une ou l’autre position, que pouvoient faire les bourgeois? Il falloit bien qu’ils défendissent leur vie, leurs propriétés, leur famille, et qu’ils devinssent à leur tour soldats.
Il est certain que si on avoit pu déterminer les habitans de Paris à s’armer à l’époque même de l’ouverture des états-généraux, le vaisseau public, comme a dit ensuite M. de Mirabeau, se seroit élancé avec plus de rapidité. Que risquoit-on du moins d’essayer de les forcer à cette démarche? On publie donc que les princes, le clergé, la noblesse, le parlement ont conjuré contre la liberté, et veulent l’étouffer clans son berceau; on crie au peuple "des fauxbourgs qu’il va être dévoré par la famine; on tourmente les bourgeois par l’appréhension d’une armée qui rendra la cour maîtresse des députés, et tout-à-coup sur les trois heures après midi, des bandes de vagabonds se répandent dans les rues.
Tous ces gens-là mal vêtus n’étoient armés que de bâtons. Ils traînoient avec eux un manequin dont l’écriteau indiquoit que M. Réveillon, chef d’une manufacture de papier peint dans le fauxbourg Saint-Antoine, étoit l’homme à qui ils en vouloient. Le nombre, les menaces, les hurlemens de ces misérables, répandirent l’effroi. Les boutiques se fermoient avec rapidité à leur passage. Arrivés à la place royale, ils lurent un arrêt du tiers-état, qui condamnoit M. Réveillon à être pendu en effigie. Lorsqu’on leur demandoit le motif de leur mécontentement, ils vous répondoient; vivrier-vous bien avec quinze sous par jour? Nous croyez-vous fort heureux en ne payant le pain que trois sous et demi la livre? On comprenoit par ces interpellations, que ceux qui les faisoient, supposoient que M. Réveillon avoit tenu des propos qui tendoient à rendre leur condition plus misérable.
Après avoir long-tems promené le manequin, ils s’arrêtèrent à la place de Grêve, et l’y pendirent. Là iis.se dispersèrent, et se jettèrent ensuite dans différens cabarets, où ils passèrent la nuit dans de bruyantes orgies.
M. Réveillon, qui étoit un des électeurs du tiers-état de Paris, se trouvoit pendant tout ce mouvement à l’archevêché avec ses collègues. Instruit qu’il étoit l’objet ou le prétexte de cette fermentation, il offrit d’aller au-devant des séditieux, et de faire généreusement le sacrifice de sa vie à la tranquillité publique; mais se rendant aux conseils de ses amis, il courut chez le lieutenant de police, et ensuite chez le colonel des Gardes-Françoises, pour en obtenir un secours qui protégeât sa manufacture. On lui accorda un détachement de quelques hommes, pour garder les avenues et l’intérieur de sa maison.
En quittant la place de Grêve, les séditieux parlèrent de projets sur un enlèvement de grains, qui alarmèrent les habitans, et ajoutèrent au désordre. On se précipitoit chez les boulangers, et on y achètoit avec profusion le pain dont on craignoit de manquer; de sorte que le lendemain plusieurs familles en manquèrent en effet, les boulangers n’ayant pu fournir à un débit qui, par les provisions qu’avoient faites les premiers venus, surpassoit de beaucoup celui qu’ils étoient dans l’habitude de faire.
L’insurrection du27n’étoit rien; celle du28fut terrible. Dès la pointe du jour, des milliers de bandits se montrèrent de nouveau dans les rues; il leur étoit arrivé un renfort considérable pendant la nuit. Les commis avoient vu entrer par les barrières un nombre effrayant d’hommes mal vêtus, et d’une figure sinistre. A la vue de cette horde de brigands, les boutiques se ferment de nouveau. Ils parcourent les différentes manufactures, y distribuent de l’argent, et de gré ou de force en emmènent les ouvriers. Tous ensuite, en poussant des hurlemens effroyables, courent au fauxbourg Saint-Antoine vers la demeure de M. Réveillon. Le détachement qui la gardoit, les contint pendant cinq heures; mais ils parvinrent à le forcer. Ils se jettèrent d’abord dans la maison de M. Henriot, chef d’une manufacture de salpêtre, voisin et ami de M. Réveillon; ils en firent voler Les meubles par les fenêtres, et y mirent ensuite le feu. M. Henriot et toute sa famille eurent le tems de s’évader.
De la maison de M. Henriot, ces forcénés se poussèrent dans celle de M. Réveillon, et s’y comportèrent avec encore plus d’emportement. M. Réveillon et son épouse venoient de la quitter, lorsqu ils y entrèrent. Ils remplirent en un clein d’oeil tous les appartemens, et s’acharnoient sur les plus prétieux; ils les brisoient, les fouloient aux pieds. Les éclats pleuvoient et s’ammonceloient dans la cour; la flamme les dévora.
Dès qu’on fut instruit qu’ils avoient forcé le détachement qu’on avoit cru suffisant pour les dissiper, on fit marcher contre eux toute la garde de Paris, le guet à pied et à cheval, le régiment de Royal-Cravate, les Gardes-Françoises et Gardes–Suisses. Toute cette troupe, traînant après elle quelques piéces de canon, marcha en bon ordre, et comme on marche à un combat qui doit être sanglant, tambour battant, mêche allumée. Dès qu’elle fut en présence des mutins, des officiers leur déclarèrent qu’on avoit ordre de repousser la force, et les sommèrent de se retirer. On leur réitéra trois fois cette sommation; ils refusèrent d’obéir, et n’en continuèrent pas moins le dégât qu’ils avoient commencé. On fit mine alors de tirer sur eux; mais, sans s’effrayer de ces menaces, ils firent pleuvoir une grêle de pierres, d’ardoises, de tuiles sur les soldats. Royal-Cravate fut le plus maltraité par ce premier accès de furie, il eût même un de ses officiers blessés; mais il ne se laissa point entraîner au desir si naturel d’une juste repressaille; il resta immobile.
Les Gardes-Françoises reçurent au même instant ordre de pénétrer dans la maison par toutes les issues, et de ne faire aucun quartier à ceux qui ne voudroient point abandonner la place. Ce régiment se rangea en bataille dans la cour, et pour effrayer cette multitude de bêtes féroces, les mit en joue, et perdit quelques coups en l’air. Ces ménagemens furent inutiles; la grêle d’ardoises et de tuiles redoubla; des meubles, des poutres, des quartiers de pierres, tomboient sur les soldats; quelques-uns en furent écrasés, et perdirent la vie; plusieurs furent blessés. Les Gardes-Françoises, voyant que toute mesure de prudence etoit inutile avec de pareils ennemis, et autant pour leur propre défense, que pour obéir aux ordres qu’ils avoient reçus, firent un feu roulant sur quatre faces.
Cette décharge fut terrible; les malheureux rouloient des toits, les murs dégoutoient de sang, le pavé étoit couvert de membres palpitans; les cris de la douleur se mêloient aux hurlemens de la rage.
Après cette première décharge, les soldats pénétrèrent dans l’intérieur de la maison, en parcoururent les appartemons, trouvèrent par-tout une résistance incroyable, et ne purent mettre hors de combat tous ces malheureux qui, se défendirent jusqu’au dernier moment en désespérés, qu’en les blessant et les jetant en dehors à coups de bayonnettes.
Dans les caves un spectacle horrible se présenta aux soldats; ils virent la terre jonchée de ces misérables. Les uns qui s’étoient gorgés de vin et de liqueurs, étoient immobiles: d’autres qui, trompés par leur avidité, s’étoient abreuvés d’acides nîtreux et de drogues empoisonnées, destinées à la teinture, se mouroient dans les convulsions, et présentaient les formes les plus hideuses.
La nuit mit fin au carnage, et un canon pointé sur le fauxbourg Saint-Antoine, protégea ce quartier. Cette affaire fut très-sanglante; les rebelles eurent plus de deux cents hommes tués, et environ300blessés. Du côté des soldats il y eût environ80blessés; dix ou douze perdirent la vie,
Lorsqu’un des rebelles avoit reçu un coup dangereux, il étoit enlevé par ceux de ses camarades qui pouvoient en approcher. On le mettoit sur un brancard, et sur la route on crioit aux passans: voilà un défenseur de la patrie; citoyens donnez de quoi l’enterrer.
J’ai interrogé plusieurs de ces misérables qu’on portait ainsi, soit dans les hôpitaux, soit dans les prisons, et il ne m’est resté aucun doute qu’ils n’eussent tous été payés, et que la taxe n’eût été de12l. J’en ai entendu un qui se mouroit dans des douleurs horribles, s’écrier: mon dieu! mon dieu! faut-il être traité ainsi pour12misérables francs!
Un d’entr’eux ne s’arrêta pas à ces inutiles regrets, et ce trait mérite d’etre cité.: renversé sur le pavé par une balle qui l’atteignit au bas ventre, et se sentant mourir, il s’écria: allons tout est f..... il chanta ensuite le dernier vers du vaudeville de Figaro: les plus forts ont fait la loi, et sa chanson finie, il expira.
L’inscription que l’on lut le lendemain matin sur la porte même de M. Réveillon, mérite également d’être citée; on y lisoit en gros caractères: toujours la messe de minuit, mais plus de Réveillon. Ces deux traits sont dans l’ancien caractère de la nation.
Dans la matinée de cette affreuse journée, M. le duc d’Orléans, qui se rendoit à Vincennes pour s’y trouver à une course à laquelle il étoit intéressé, fit arrêter sa voiture en passant devant le théâtre du combat. Il mit pied à terre, caressa plusieurs de ces gens, leur frappa sur l’épaule, les exhorta à la tranquillité, à retourner chez eux, à oublier tout ressentiment, s’ils croyoient en avoir contre M. Réveillon, et finit par leur dire: allons mes enfans, de la paix; nous touchons au bonheur. Tous ces brigands l’applaudirent beaucoup; mais ifs ne tinrent aucun compte de ses conseils.
Dans la soirée, et avant que le combat s’engageât, Madame la duchesse d’Orléans qui revenoit de Vincennes, voulut traverser la foule. Royal-Cravate qui avoit reçu ordre de ne laisser passer aucun équipage, voulut s’opposer au passage de la princesse. Les séditieux la reconnurent; ils firent effort avec leurs bâtons contre les soldats, allèrent droit à elle, escortèrent et portèrent presque la voiture jusqu’au de-Là de la foule.
Non-seulement les rebelles étoient soudoyés, mais on avoit même cherché à les fournir des seules armes qu’il fut possible de leur procurer. On arrêta du moins, quelques heures avant que l’action commençât, deux charrettes et un bateau chargés de cailloux et de bâtons, et on sut que ces deux convois leur étoient destinés.
On m’a assuré, mais comme les personnes qui m’ont raconté le fait, ne me permettent pas de les nommer, je tiens leur témoignage pour suspect, et je ne donne pas l’anecdote comme certaine, on m’a assure, dis-je, qu’en avoit reconnu parmi ceux des brigands qui remplissoient la rue, M. le comte de Mirabeau vêtu confine eux. Le fait, fut-il vrai, il ne prouveroit pas ce qu’on veut peut-être lui faire prouver. M. de Mirabeau auroit bien pu en effet ne se trouver là, ainsi que beaucoup d’autres, que comme simple observateur, et s’il eût pris un tel déguisement, on ne seroit pas en droit de conclure qu’il l’eut pris pour d’autre motif que pour observer de plus près, et tirer plus d’éclaircissemens des acteurs d’une scène qui méritoit bien en effet d’être vue de près. Ce n’est pas que ce ne fussent deux tableaux très-dignes de la révolution, et de la vie de M. de Mirabeau, de voir ce gentilhomme, le28avril1789. en accoutrement de gueux, un bâton noueux a la main, confondu parmi des bandits qui pilloient, incendioient, et qu’on fusilioit, et de le retrouver le6 octobre suivant, un sabre à la main, dans les rangs du régiment de Flandres.
Que de conjectures ne se permit-on pas sur cette désastreuse aventure! Que de fables ne chercha-t-on pas à accréditer! Il n’est cependant pas impossible à un homme impartial, d’appercevoir la vérité au sein des nuages dont tant de mensonges l’ ont obscurcie.
Dans l’assemblée primaire du district de MM. Réveillon et Henriot, il se trouva beaucoup de petit peuple. Ces deux bourgeois, ainsi que les principaux notables, ne se confondirent pas dans la foule; ils occupèrent une place qui les sépara de la multitude. Cette sorte de distinction qui n’étoit ni préméditée, ni l’effet d’aucune prétention, humilia le reste de l’assemblée, et la fit murmurer. Lorsqu’on en fut à la rédaction du cahier, chacun voulut proposer son article, chacun voulut faire sa motion. Lartisan le plus grossier, le plus mal vêtu voulut aussi faire la sienne et il la faisoit de manière à donner à connoître qu’il savoit très-bien que le droit d’être écouté lui appartenoit comme à tout autre. Ces harangues qui prolongeoient la séance étoient écoutées, par les principaux notables, avec cet air de supériorité que donnent les lumières, l’éducation, une certaine fortune, et qu’on a même sans s’en appercevoir, lorsqu’on entend des choses que l’on croit grossières et vuides de sens.
Les orateurs s’appercevoient fort bien de l’effet que produisoient leurs discours, ils prenoient pour mépris le peu d’intérêt qu’ils inspiroient. Lorsqu il fallit clore le cahier, les articles arrivoient en foule. On renvoyoit ceux des motionnaires du petit peuple; ils insistoient, demandoient impérieusement que leur volonté fût aussi manifestée; ils censuroient les articles des notables, et ne concevoient pas pourquoi ils avoient la préférence sur les leurs. Les notables, de leur côté, fatigués de toutes ces longueurs, ne purent s’empêcher d’en témoigner de l’humeur. Il échappa même à quelques-uns d’entr’eux qui croyoient n’être pas entendus des parties intéressés, de substituer, en parlant du petit peuple, l’expression ces gens-là, à celle ces messieurs.
Tous ces riens réunis inspirèrent beaucoup de mécontentement à la classe des ouvriers; elle est très-nombreuse dans les fauxbourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau; il s’est établi dans son sein une telle communication, que ce qui affecte quelques-uns de ses membres est bientôt su de tous les autres, et dans cette occasion, la querelle devient commune. Tous les ouvriers se crurent humiliés par la conduite qu’avoient tenue les notables du district de M. Réveillon; mais ils s’en tinrent à des murmures qui n’effrayèrent pas beaucoup les agens de la police, puisque ceux mêmes que ces murmures menaçoient, ne témoignoient aucune crainte. Mais les factieux connurent ces dispositions; ils en profitèrent habilement; et voulant effrayer tous les propriétaires de la capitale, ils dirigèrent leur première attaque contre un grand propriétaire.
Les autres reproches faits à M. Réveillon, à la naissance du tumulte, ont été victorieusement repoussés par lui-même, dans une pathétique apologie qu’il publia après l’orage. Voici comment il s’en explique.
«Plus de300ouvriers sont journellement dans mes atteliers. En prix de main d’oeuvre, je paye tous les ans200,000liv. au moins. Chaque ouvrier chez moi est sûr de son avancement en proportion de son intelligence et de son zèle: aussi la plupart vieillissent ils dans mes atteliers; ils savent que je m’empresse de les secourir dans leurs infirmités, et de les aider dans leurs besoins».
«Pendant une partie des froids de l’hiver dernier, les travaux des atteliers supérieurs furent suspendus. Je gardai tous les ouvriers sans exception; je leur payai leurs journées le même prix qu’auparavant: j’usai des précautions les plus minutieuses pour qu’aucun d’eux ne souffrît des rigueurs de la saison»
«Devois-je m’attendre que trois mois après, le peuple me traiteroit comme un homme féroce et insensible aux misères du pauvre? Que l’ami, que le père des ouvriers seroit traité comme leur plus barbare ennemi, et que le propriétaire de cette manufacture où tant d’ouvriers trouvent leur subsistance, seroit subitement en butte à la haine et à la fureur de4000ouvriers?....»
«Une perte immense, une maison dont je faisois mes délices, mon crédit ébranlé, ma manufacture détruite peut-être, faute de capitaux nécessaires pour la soutenir; mais sur-tout, (et c’est ce qui m’accable) mon nom qui a été voué à l’infamie, mon nom qui est abhoré parmi la classe du peuple la plus chère à mon cœur; voilà les suites horribles de la calomnie répandue contre moi».
«Et cependant quels sont mes torts?... On m’accuse d’avoir taxé les ouvriers et journaliers 15sols par jour. Jamais la calomnie n’a été plus injuste, et jamais elle n’a paru plus cruelle. Un mot, ce me semble, suffiroit pour me justifier. De tous les ouvriers qui travaillent dans mes atteliers, la plu part gagnent30, 35et40 sols Par jour, plusieurs en ont50. Comment donc aurois-je fixé à15sols le salaire des ouvriers?»
Le récit de M. Réveillon prouve très-bien que sil a été la victime de cette insurrection, c’est que ceux qui l’avoient occasionnée, indifférens sur le choix des des propriétés à dévaster, avoient trouve une occasion naturelle de lui donner la préférence. Mais M. Réveillon ne s’en tint pas là, il voulut encore tirer le voile sur cette machination; et en cherchant à éclaircir ce mystère, qui n’en est plus un aujourd’hui, il tomba dans une absurdité aussi peu vraie que vraisemblable.
Il imprima que des ennemis cruels l’avoient ose peindre au peuple comme un homme barbare, qui évaluoit, au prix le plus vil, les sueurs des malheureux. De tous ces ennemis cruels, il ne désigna qu’un seul homme avec lequel il avoit une contestation judiciaire. Cet ennemi unique étoit un ecclésiastique appellé Roy, membre de quelques académies, censeur royal, secrétaire d’un prince, et connu assez avantageusement parmi les gens de lettres par quelques écrits, mais sur-tout par son histoire des cardinaux.
M. Réveillon raconta que M. l’abbé Roy s’étoit adressé à lui, pour avoir la quantité de papier nécessaire à l’impression de cette histoire des cardinaux; qu’il s’y étoit introduit à la faveur d’une lettre de recommandation que lui avoit donnée M. le duc de Charost. M . Réveillon ajoutoit qu’à la vue de cette lettre, il n’avoit pas hésité à remettre à crédit, et sur de simples billets, à M. l’abbé Roy, tout le papier que celui-ci lui demanda.
Le débiteur, dit toujours M. Réveillon, n’ayant pas rempli ses engagemens, j’en écrivis à M. le duc de Charost qui fit passer ma lettre à l’abbé Roy. Celui-ci coupa la lettre au-dessous de la dernière ligne, et remplit ensuite l’espace qui restoit entre cette dernière ligne et la signature, d’une obligation, en sa faveur, de6000liv.
Toute cette histoire n’a pas beaucoup de rapport avec les désordres du27et du28; mais M. Réveillon en concluoit, ou du moins donnoit à entendre, qu’ayant dénoncé aux tribunaux le délit de son débiteur, celui-ci pour se venger, avoit soudoyé les six mille brigands qui avoient pillé et incendié les deux maisons du fauxbourg Saint-Antoine.
Or, voilà certainement l’histoire la plus incroyable que l’on puisse conter à des hommes sensés. Je ne prononce point sur le mérite de l’accusation de faux, qui n’est point encore jugée, et qui ne parut pas assez bien prouvée au Châtelet, pour frapper l’accusé d’un décret de prise-de-corps. Je conviendrai même que, soit que l’accusation fût fondée, soit qu’elle ne le fut pas, celui contre qui elle étoit dirigée, ne devoit pas beaucoup aimer son accusateur.
Mais où M. J’abbé Roy, perdu de dettes, de l’aveu de M. Réveillon, obligé d’acheter à crédit quelques rames de papier, réduit, par la détresse, à se souiller d’une infâme escroquerie, auroit-il trouvé une somme assez considérable pour soudoyer six mille brigands taxés chacun à12livres? Trois mille louis dissipés pour satisfaire un désir de vengeance supposent, à celui qui se donne cette fantaisie, une fortune immense, et celle de M. l’abbé Roy étoit au-dessous de rien.
Faut-il d’ailleurs six mille brigands pour se défaire d’un ennemi qui n’a aucune armée à opposer? Je ne connois pas même de vue M. l’abbé Roy, mais s’il avoit conçu un aussi infernal projet, il seroit certainement le plus scélérat des hommes, et alors je trouverois presque plaisant, qu’étant doué d’une ame aussi noire, et ayant à sa disposition trois mille louis pour satisfaire sa passion, il se fût borné, pour toute vengeance, à déranger, pour quelques jours, la fortune de son ennemi.
Il faudroit donc se réduire à dire, comme l’a fait un écrivain anonyme qui nous à donne l’histoire de cette première insurrection, que M. l’abbe Roy etoit, non l’auteur, non le chef de la sédition, mais un instrument entre les mains puissantes qui le faisoient mouvoir. Cette explication n’est guerre satisfaisante, car d’abord elle ne montre pas les mains puissantes qui faisoient mouvoir, et ce sont elles que nous voudrions voir.
Si en outre M. l’abbé Roy a été un instrument, il a donc été dépositaire de la somme employée pour L’exécution du complot, et je m’étonne que dans l’état de détresse où il étoit, et qu’avec le caractère de déloyauté qu’on lui donne, il ait préféré de courir Les fauxbourgs, les atteliers, de battre la campagne aux environs de Paris, pour répandre cette somme, au risque de ne pas réussir, plutôt que de la garder pour lui-même.
Je suppose qu’il ait bien fidélement tenu parole aux puissances qui le faisoient mouvoir; ces puissances n’en ont pas moins dû, vu les dangers qu’il couroit, lui faire sa part, et acheter bien chèrement son zèle et sa discrétion. Or, les personnes qui ont suivi de près cette affaire, savent que M. l’abbé Roy étoit tout aussi infortuné après qu’avant l’aventure.
Ces méprisables folies s’accréditèrent tellement contre lui, qu’un cri presque universel demanda sa détention. Il fut arrêté et conduit dans les prisons du Châtelet. On arrêta en même tems une personne qui lui étoit extrêmement chère; celle-ci fut mise dans une autre prison; y mourant de faim, M. l’abbé Roy lui fit passer sa montre qui étoit le seul bien qui lui restât. Ce foible secours épuise, cette personne mourut de misère sur un grabat. Voilà un fait dont je suis certain, pour l’avoir vérifié sur les lieux; réuni à mille autres, il m’a convaincu non-seulement que M. l’abbé’Roy n’avoit point été un instrument entre des mains puissantes, mais même qu’il n’avoit joué aucun rôle dans toute cette manœuvre; s’il en eût joué un, de quelque nature qu’il fût, il lui auroit été payé.
Il subit au Châtelet plusieurs interrogatoires, et il les subit au fort de la tempête, c’est-à-dire dans un moment où la prévention étoit extrême contre lui, et où les prisons regorgeoient des malheureux qu’on avoit fait prisonniers sur le champ de bataille. Aucun ne le chargea, et tous assurèrent ne pas même le connoitre de nom. Ses propres interrogatoires furent simples, et ne fournirent aucune sorte de lumières sur ce qu’on avoit tant d’intérêt à découvrir; si bien que ses juges se, virent obligés de lui rendre la liberté.
La rumeur continuant toujours contre lui, on réveilla la première affaire. M. Réveillon poursuivit au parlement, avec chaleur, l’accusation de faux. M. l’abbé Roy se présenta avec sécurité au pied du tribunal. Il attendit paisiblement au café de Malthe, qui est à côté de la conciergerie, la décision. On Tint lui dire qu’il étoit décrété de prise-de-corps; il hésita quelques instans, mais enfin il se décida à mettre sa liberté en sûreté, et depuis il a été nul pour la révolution.
C’est-là l’homme que M. Réveillon indiqua au public, pour le fauteur d’une sédition à laquelle il n’eut certainement aucune part. En eût-il été ou le chef ou l’instrument, il n’y avoit pas plus de présomption à croire qu’il eût été employé par les triumvirs, comme on le vouloit, que par le parti contraire.
tout ce qu’on dit a cet égard sur le gouvernement est une pure fable. On prétendoit, et on a écrit dans l’ouvrage que j’ai cité plus haut, qu’on avoit vu dans la mêlée plusieurs personnes décorées, payant, excitant, soulevant les ouvriers, et recrutant cette malheureuse troupe qu’on envoyoit de gaieté de coeur à la boucherie.
Ce sont la des comptes qui n’ont pas même le mérite d’être présentés avec adresse. Quelques recherches que j’aie faites, quelques renseignemens que j’aie pris sur les acteurs de cette lamentable scène, je ne trouve parmi eux qu’un seul homme qui fût véritablement décoré, et cette décoration consistoit en un ruban des chevaliers de Saint-Jean-de-Latran. L’homme qui le portoit ne payoit pas, ne recrutoit pas, mais il paroissoit prendre beaucoup d’intérêt aux brigands. On l’arrêta; il se trouva qu’il étoit un aventurier qui changeoit de croix, comme de nom et de pays. Le ruban qu’il avoit à la boutonnière, le fit prendre pour un chevalier de Saint-Louis. Il avoit été banni une première fois de Paris, sous le nom de chevalier de Bonneville. Il y paroissoit cette fois-ci sous le nom de chevalier de Saint-Romain.
Les juges ne trouvèrent point assez de preuves pour l’envoyer au supplice; ils condamnèrent à la corde deux hommes et une femme; celle-ci se déclara enceinte, et échappa ainsi à la mort. Les deux premiers furent exécutés, et cette exécution fut un véritable spectacle. Toute la garde de Paris, le régiment des gardes-françoises, celui des gardes-suisses, un régiment de dragons et un de cavalerie escortèrent les patiens, depuis le Châtelet jusqu’au fauxbourg Saint-Antoine où les potences étoient dressées. Leur supplice ne causa aucun tumulte.
Si l’on ne vit aucune personne décorée sur le champ de bataille, pendant la terrible action du28, on y vit en revanche plusieurs femmes parmi lesquelles je ne doute pas qu’il n’y en eut beaucoup qui n’en eussent que l’habit. Elles étoient armées de lourds bâtons; elles se saisissoient avec avidité du premier bonnet de grenadier qu’elles pouvoient se procurer, le mettoient sur leur tête, et étoient cent fois plus acharnées au combat, que les hommes qu’elles animoient du geste et de la voix. On en vit quelques-unes qui, au lieu de bâton, avoient un sabre nud à la main.
On reprocha au gouvernement, et ce reproche parut spécieux et sans réplique, de n’avoir pas empêché l’incendie qui, s’il n’eût pas eu lieu, auroit épargné la scène de sang qui le suivit. On disoit que la police ayant été avertie vingt-quatre heures d’avance par M. Réveillon, avoit eu tout le tems de prendre les précautions nécessaires pour prévenir le désordre. On la blâmoit de n’avoir pas accordé à M. Réveillon un secours d’hommes plus considérable que celui qu’il avoit obtenu.
Il est bien vrai que le détachement commandé pour protéger sa maison ne fut pas suffisant, puisqu’il fut forcé; mais il falloit bien que M. Réveillon criât lui-même qu’il n’avoit pas besoin d’une plus forte troupe pour mettre sa personne et ses propriétés en sûreté. En effet, il rentra tranquillement chez lui le27au soir, y passa toute la nuit, et n’en sortit le lendemain, avec sa famille, que lorsqu’il vit le détachement forcé, et la première avant-garde des brigands.
Il y a mieux, et ayant eu lui-même vingt-quatre heures pour transporter en lieu sûr, au moins ses meubles les plus précieux et les plus portatifs; il nous apprend lui-même dans son mémoire, que les brigands lui prirent tout, même ses registres, son porte-feuille, ses billets de caisse, 500louis en or, et jusqu’à une médaille sur laquelle il fait cette exclamation: Ah! je le dis du fond de mon cœur, j’eusse peu regreté cette somme, si ma médaille m’était restée.
L’extrême attachement de M. Réveillon pour cette médaille, venoit de ce qn’elle lui avoit été accordée comme une récompense honorable de ses essais pour la fabrication de papiers vélains à l’imitation des Anglois. Elle étoit le prix institué par M. Necker, pour l’encouragement des arts utiles. Un tel objet étoit bien aisé à mettre même à la poche. Pour que M. Réveillon ne s’en soit pas saisi, il faut que sa sécurité, jusqu’au dernier moment, ait été pleine et entière. Elle ne pouvoit avoir d’autre motif que le secours d’hommes qui lui avoit été donne. Si on supposoit à cette confiance un autre motif, elle ne seroit plus concevable.
Pourquoi donc la police auroit-elle prévu un événement que M. Réveillon, éclairé par son intérêt personnel, ne prévoyoit pas?
Mais, disoit-on, le gouvernement cherche un prétexte pour nous environner de troupes, et c’est pour nous prouver la nécessité d’en remplir la capitale, qu’il a voulu le feu et l’incendie de la maison de M. Réveillon.
Quel besoin avoit alors le gouvernement, de chercher des prétextes pour faire exécuter ce qu’il auroit plû au roi d’ordonner? Le tems n’étoit pas encore venu, où le pouvoir exécutif, comme l’a dit depuis judicieusement un de nos législateurs, avoit intérêt de faire le mort. Le roi, à cette époque, pouvoit faire entrer dans Paris une armée de cent mille hommes, sans qu’il fût nécessaire de recourir à la pitoyable ressource de faire brûler quelques meubles à l’extrémité d’un fauxbourg.
Un seul moyen auroit pu empêcher ce malheur: il avoit toujours été d’usage dans les émeutes populaires.; ceux qui avoient le plus d’ascendant sur l’esprit de la multitude, se présentoient à elle, et presque toujours ils parvenoient à arrêter ses emportemens. C’étoit même une des fonctions essentielles des hommes en place.
M. le duc d’Orléans et M. Necker possédoient, à l’époque où ce malheur arriva, toute la confiance du peuple. Qu’eussent pu leur refuser des gens dont ils étoient idolâtrés? Que risquoient-ils du moins de faire, dans une occasion aussi importante, un essai de leur crédit? M. d’Orléans se montra bien à ces furieux, mais il n’obtint rien; et M. Necker, non-seulement ne vint pas les haranguer, il sembla encore abandonner aveuglément les mesures à prendre dans cette circonstance, à des gens qu’il savoit bien avoir perdu toute la confiance du peuple. On eût dit qu’il ignoroit absolument ce qui se passoit, et ce ne fut que plus d’un mois après qu’on sut la part qu’il y prenoit, par la lettre suivante qu’il adressa à M. Réveillon.
«J’ai pris beaucoup de part, Monsieur, à vos malheurs, et j’ai lu avec émotion, comme tout le public, le récit simple, touchant et mesuré que vous en avez fait. Je dois des louanges aussi à la discrétion avec laquelle vous avez eu recours à la justice et à la bonté du roi. Bien d’autres sûrement, avec bien moins de droits, auroient demandé davantage. Cependant placé, comme je le suis, pour défendre les intérêts du trésor royal, et persuadé de l’exacte vérité de vos sentimens, j’ai accepté votre discrétion, et je me suis borné à la faire valoir auprès de sa majesté. Voici donc, selon votre propre désir, ce que le roi vient de vous accorder.
Io. Le rétablissement de votre médaille que vous avez si bien méritée.
2o. La conservation du titre de manufacture royale en faveur de votre établissement s’il est dirigé dorénavant par des personnes de votre choix.
3o. La même grâce en faveur de la manufacture de Courtalin dont la propriété vous est due.
4o. La remise des dix mille livres dont vous êtes caution.
5o. Une indemnité de trente mille livres.
Enfin sa majesté a bien voulu permettre selon la teneur de l’arrêt du conseil du28décembre1777, que vous puissiez profiter de la faveur promise par le roi aux citoyens qui auroient obtenu la médaille d’industrie, et qu’à l’époque où elle vous sera rendue, je puisse prendre les ordres de sa majesté pour vous présenter à elle, puisque vous n’avez pas joui de cet honneur.
Je desire que ces différentes dispositions, et surtout l’assurance des bontés du roi, vous rendent au calme d’une vie que vous avez honorée par vos talens, et l’honnêteté de votre conduite.
Je suis ect.,
Signé, NECKER.
Parmi les personnes qui furent accusées d’avoir excité cette sédition, il est à remarquer que M. la duo d’Orléans lui-même ne fut pas épargné: on se disoit d’abord mystérieusement, et ensuite tout haut, que c’étoit par ses menées et avec son or, que cette armée de brigands avoit tout-à-coup paru. Cette opinion fit même un tel progrès, que le prince en fut si non allarmé, du moins affecté. Il s’y montra encore plus sensible qu’aux accusations légales intentées depuis contre lui, et pour un crime encore plus atroce. Il fit beaucoup de bruit, il annonça publiquement qu’il réclameroit la justice du roi contre les véritables auteurs de l’émeute; qu’il les déclareroit, les dénoncerait aux états-généraux pour qu’ils y fussent jugés; qu’il solliciterait pour eux la plus rigoureuse justice, et enfin qu’il imprimerait et rendrait publique sa dénonciation. Ces assurances ne se sont jamais réalisées; il en a été d’elles comme de cette autre apologie annoncée solemnellement dans la tribune de la nation, et qui n’a jamais paru.
Quoique M. Necker n’eût paru prendre aucune part à ces désordres, ses partisans publièrent dans Paris qu’il en étoit vivement affligé, et on vouloit que les autres ministres en eussent une joie secrette. Ce n’étoit du moins pas M. de Villedeuil retenu au lit et assez dangereusement malade. La tournure qu’il voyoit prendre aux affaires paroissoit l’inquiéter plus qu’un autre. Il nourissoit au fond de son ame une véritable douleur du mécontentement que le roi lui avoit témoigné à l’occasion de la détention du libraire chargé de fournir à sa majesté les écrits nouveaux. M. de Villedeuil avoit été saigné quatre fois depuis le jour où il avoit eu le malheur de déplaire au monarque.
Mais personne en France ne ressentit plus de chagrin des scènes qui avoient ensanglanté le fauxbourg Saint Antoine que Louis XVI. Elles étoient le présage des calamités qui alloient fondre sur son royaume, et depuis ce jour ce prince si digne d’être heureux n’a plus goûté de bonheur. Depuis ce jour, les récits les plus affligeans sont venus déchirer sa belle âme.
Cette cruelle résolution de contraindre les bourgeois à prendre les armes, n’a cessé en effet de faire succéder un malheur à un antre malheur, et a couvert la France de deuil et de forfaits.
En même tems que des légions de scélérats violoient avec brutalité à Paris les propriétés de deux négocians, des atrocités à-peu-prés semblables désoloient la ville d’Orléans. Le petit peuple tourmenté longtems par la cherté du pain, et la frayeur d’en manquer tout-à-fait, perdit enfin toute mesure. Il se jetta tout-à-coup avec fureur sur plusieurs magasins qu’il força. Il enfonça entr’autres celui de M. Rime riche négociant. Il renfermoit huit cents sacs de farine qui furent pillés. La maison fut démolie, et une somme de quarante mille livres d’argent monnoyé qu’on y trouva fut volée. M. Rime lui-même fut obligé de sortir de la ville. Les scélérats qui se livrèrent à ces attentats, pour n’être point surpris par les troupes du roi, avoient eu la précaution de mettre en embuscade à chaque porte de la ville trois cents hommes. L’intendant s’étant transporté au milieu des brigands, pour essayer de les détourner de toutes ces violences, faillit perdre la vie par un stratagême assez singulier. Pendant qu’il harangnoit à la porte d’un boulanger, le peuple qui remplissoit la rue, un misérable lui faisoit descendre sur la tête, par la fenêtre d’un troisième étage, une corde qui se terminoit par un noeud coulant destiné à l’exhausser et à lui faire perdre la vie. Le magistrat heureusement s’apperçut de la fatale invention, à l’instant où la corde l’atteignit, et où l’on s’apprêtoit à lui en ceindre le col. Le péril lui donna de la vîtesse, et il échappa par une fuite précipitée à ses bourreaux.
Il est bien clair que si le gouvernement eût salarié ces assassins, il auroit dirigé leur fureur contre ceux qui lui suscitoient des embarras, et eût pris des mesures pour qu’ils épargnassent ses agens. Mais tel étoit l’aveuglement: le peuple ne reconnoissoit plus pour amis que MM. d’Orléans et Necker. La haine contre les princes triumvirs rejaillit jusques sur ceux qui leur appartenoient, et leurs gens n’osèrent plus se montrer dans les rues avec la livrée de leurs augustes maîtres.
27. Les électeurs cependant du tiers-état continuoient à l’archevêché leur travail. Ils reçurent au commencement de leur seconde séance une députation du clergé, composée de MM. les abbes de Montesquiou, de Bonneval, de la Gard, Sabattier, Des-places; les curés de St. Eustache, de St. Nicolas-des-Champs, et le général des Bénédictins.
Cette députation laissa sur le bureau un arrêté dont voici la teneur:
«L’ordre du clergé de l’assemblée de Paris a délibéré et arrêté unanimement de concourir proportionnellement à ses revenus à l’acquittement des charges publiques, librement consenties par les trois ordres dans les états-généraux; la chambre ecclésiastique ne se permettant pas de douter que la nation ne reconnoisse comme dettes de l’état les dettes du clergé, parce qu’elles ont toutes été contractées pour son service».
M. l’abbé de Montesquiou, après avoir déposé cet arrêté, adressa à l’assemblée un discours dans lequel il l’assura des sentimens de fraternité du cierge. Il dit que son ordre regardoit l’abandon des privilèges pécuniaires, non comme un sacrifice, mais comme un acte de justice; que s’il avoit long-tems défendu ses immunités, c’est qu’elles étoient jadis celles de la nation entière, et qu’il avoit toujours conservé l’espérance que la nation les recouvreroit un jour.
M. l’abbé de Montesquiou n’avoit guères été connu jusqu’à ce jour que dans son ordre. Il étonna le tiers-état par la noblesse et la simplicité de son éloquence. Il est en effet un des plus grands et des plus aimables orateurs de ce siècle; il réunit tous les avantages, un des plus beaux noms de France, une réputation pure, un extérieur agréable, de l’urbanité dans les manières, un esprit toujours sage, toujours vrai, l’art de répandre des graces sur les vérités les plus austères; ses discours sont lumineux, clairs; il enchaîne ses idées avec méthode et les développe sans effort; ses vues ont de la profondeur, il les présente avec énergie, et cependant son élocution est toujours douce et onctueuse. Ses principes sont solides, ses pensées brillantes; ses premières phrases attirent l’attention, et personne ne sait mieux que lui la fixer. Par une singularité qui lui est peut-être particulière, son éloquence, n’a pas fait une seule conquête, toujours contredit sans être refuté, toujours vaincu en défendant la plus juste comme la plus belle cause, bien loin de perdre dans l’opinion, il a, par ses propres défaites, gagné l’estime universelle, et personne ne jouit d’une plus grande considération.
M. Camus qui ce jour-là faisoit les fonctions de président reçut ce premier hommage du premier ordre de la nation, d’un ordre dont il étoit l’avocat, qui l’avoit couvert de bienfaits, et qu’il devoit bientôt combattre avec une scandaleuse immoralité. Il répondit que le tiers-état étoit très-reconnoissant, et ajoutoit aux sentimens de fraternité ceux du respect filial qui est dû aux chefs de l’ordre ecclésiastique.
L’assemblée entière prit de plus un arrêté concu en ces termes:
«L’assemblée du tiers-état a vu avec une extrême sensibilité dans l’arrêté de l’ordre du clergé, l’expression des sentimens de justice qui animent cette portion distinguée du clergé de France. Les vœux de fraternité et d’égalité prononcés par son orateur, ont causé à l’ordre du tiers-état une émotion vive, dont il conservera le souvenir dans l’heureuse circonstance qui l’appelle à concourir à la régénération de l’empire francois».
Nous verrons dans la suite, de quelle nature étoit cette émotion vive, s’il n’eût pas mieux valu que le tiers-état en eût perdu tout souvenir. On s’étonne en lisant cet arrêté, du style de sa rédaction, et on ne croiroit jamais qu’il a été pris dans une assemblée qui renfermoit tant d’hommes de lettres.
Dans cette même séance, on nomma les commissaires pour la rédaction des cahiers; ces commissaires furent: MM. Guillotin, Marmontel, le Couteulx de la Noraie, Camus, Coster, Martineau, Gorneau, Tassin, Vignon, la Cretelle, Collet, Duclos Dufresnoy, Thonin, Poignet, Beviere, Panckouke, Hutteau, Bailly, Germain, Deseze, Réveillon, Etienne, Thouvenel, de la Frenaie, Gaillard, Delondre, Suard, Boscari, Target, Trudon, Cadet, Gibert, Perégaux, Regnier, Threilhard et Séjourné.
Cette nomination faite, on vit paroître M. le marquis de Gouy d’Arcy; si on étoit un grand homme, en se donnant beaucoup de mouvement, en faisant beaucoup de bruit, M. de Gouy d’Arcy seroit le premier homme de ce siècle. Je ne veux pas me hâter de donner son portrait à mes lecteurs; je le laisserai auparavant se produire et s’agiter sur différens théâtres. Il venoit apprendre à Messieurs les électeurs qu’il étoit député de la colonie de Saint-Domingue et que cette colonie sollicitoit l’admission aux états-généraux, et la liberté de former des assemblées particulières pour nommer des représentans. Il dit de plus que les députés de la colonnie étoient déjà arrivés en France, et quils demandoient à être admis aux états généraux, ou du moins qu’on y reçût et qu’on y appuyât leur reclamation.
Il n’y avoit au monde, que M. de Gouy d’Arcy, qui put croire que trois cens membres environ du tiers-état de France pussent prononcer sur un objet pour lequel ils n’avoient aucune sorte de mission, puisque toute leur fonction se réduisoit à nommer des députés aux états-généraux. Mais ce gentilhomme vouloit se faire connoître, et les électeurs étoient peut-être flattés de voir un noble, une colonie entière réclamer leur protection. Ils accueillirent donc la députation; M. de Gouy d’Arcy parla aussi long-tems qu’il voulut parler, et on sait qu’il parle longuement: il déposa ensuite sur le bureau ses dépêches, et se retira.
Les momens étoient trop précieux pour qu’on s’arrêtât à les ouvrir; les états-généraux devoient commencer le4mai, et on auroit bien voulu que les députés de Paris pussent se trouver à la cérémonie de l’ouverture. Un membre proposa de les nommer sur le champ. La proposition parut digne d’être gravement discutée; il étoit tard, parce qu’on avoit perdu beaucoup de tems à écouter M. d’Arcy. Cette considération fit remettre la discussion au lendemain.
29. Le lendemain donc, on mit en délibération, si l’on nommeroit les députés avant de s’occuper de la rédaction des cahiers. Le cas parut très-embarrassant; si l’on s’occuppoit des cahiers, avant de nommer les députés, ceux-ci manqueroient non-seulement a l’ouverture, mais à plusieurs des séances des états. Dans ces séances, on nommeroit des présidens et des secrétaires; les représentans de la capitale n’auroient donc aucune part à ces élections. L’objet d’une des premières, délibérations des états, seroit de décider si les trois ordres se réuniroient pour opiner par tête, ou si l’on voteroit par ordre. N’y avoit-il pas un grand inconvénient à ce que la première ville du royaume fut la seule à ne pas influer sur une délibération la plus importante de toutes?
D’un autre côté, précipiter la nomination des députés, c’etoit se priver d’un tems précieux pour étudier, connoître les membres de l’assemblée, et pour se décider sur le choix. Les cahiers et le travail des commissaires devoient nécessairement procurer des lumières à cet égard. La confection des cahiers ne devoit-elle pas d’ailleurs précéder la nomination des députés? Ces cahiers contiendroient essentiellement les pouvoirs donnés aux députés, et les obligations qui leur seroient imposées. Les députés pouvoient-ils aller aux états-généraux, sans être munis de ces pouvoirs? Pouvoient-ils accepter leur commission, sans connoitre les obligations qu’ils avoient à remplir? Suivant la nature de ces obligations, il y auroit peut-être telle personne qui ne pouvant s’y engager, seroit dans le cas de refuser la députation.
On voit par ces débats, que je rends bien fidèlement, qu’il étoit également dangereux de s’arrêter à l’un ou à l’autre parti: et M. Necker se sauvera-t-il du reproche d’avoir laissé un si court espace de tems entre la rédaction des cahiers, la nomination des députés, et l’ouverture des états-généraux? Plus on vouloit, plus on avoit besoin qu’ils fussent sagegement composés, et moins on devoit mettre de précipitation dans la formation des élémens qui dévoient les constituer. Il étoit intéressant sans doute que toutes les parties de l’empire y fussent sagement représentées; mais de toutes les villes, il n’en étoit aucune dont il fut plus important de bien organiser la députation, que celle de Paris, parce qu’outre que cette députation seroit très-nombreuse, elle devoit encore influer particulièrement sur les délibérations, puisqu’elles représentoient la capitale du royaume; et cependant cette ville d’une population immense, étoit la seule dont les habitans n’avoient eu que quelques jours pour se réunir à la hâte, et nommer avant de se connoître, leurs représentans. C’étoit en vérité se jouer du sort de la France, de mettre tant de hâte dans une affaire qui alloit décider de son salut ou de sa ruine.
Les électeurs se trouvoient donc enfoncés dans un labyrinthe dont il étoit difficile de sortir avec succès. Quelques membres crurent trouver une issue en composant un cahier divisé en deux parties: la première constitutionnelle, auroit pour objet la liberté, la propriété des citoyens, l’ordre immuable à mettre dans les finances, et auroit contenu en outre les pouvoirs essentiels des députés.
La seconde partie auroit été de détails et de localités; on l’auroit rédigée à loisir, et envoyée ensuite aux députés, comme instruction. Mais les détails mêmes des instructions, et les localités pouvoient contenir des obstacles à l’acceptation des députés. D’ailleurs, c’étoit laisser sans réponse la plus importante question: un pouvoir donné et des obligations imposées à un mandataire, ne doivent-ils pas lui être connus dans leur entier, afin que son acceptation soit complette et vraiment obligatoire? Il ny avoit pas de réponse à cette question; il falloit donc avoir des cahiers entiers, définitifs; il falloit que la lecture en fût faite à l’assemblée générale.
«Les fonctions augustes et importantes, dit un électeur s’élevant déja au ton constitutionnel, dont l’assemblée est chargée, la confiance de tous les citoyens dont elle est revêtue, ne lui permettent dans sa marche aucune précipitation, quelque légitime que puisse en être la cause. Les principes de justice, et les formes légales doivent être, dans tous les teins, rigoureusement observés; mais sur-tout dans le moment où nous sommes appellés à poser les bases de la constitution, les premières lois de la société où nos neveux doivent vivre; acte solemnel qui est la première de toutes les formes légales, et qui n’admet rien que de légal dans ses préparations».
Ce langage n’étoit pas équivoque; il devoit naturellement un peu étonner la cour. Il entraîna l’assemblée; elle aima mieux ne prendre aucune part aux premières délibérations des états-généraux, à des délibérations dont le résultat pouvoit changer la situation du royaume et de la capitale, que de ne pas rédiger à loisir un cahier académique, dont aucune disposition n’a été suivie.
Il fut donc décidé qu’on procéderoit avant tout à la rédaction des cahiers.
Le soir, les commissaires chargés de cette rédaction, se réunirent, et pour tout travail, lurent les cahiers et les pouvoirs donnés par chaque district à ses électeurs.
30. Le lendemain matin, dès les huit heures, les mêmes commissaires se rassemblèrent dans la bibliothéque des avocats, et se constituèrent en dix comités ou bureaux, sous les titres de constitution, finances, agriculture et commerce; religion, clergé, moeurs, éducation, hôpitaux, législation, municipalité. Ils travaillèrent ce jour-là jusqu’à dix heures du soir.
Je m’arrête ici un instant: une nouvelle carrière s’ouvre à mes regards; tous les objets qui s’y présentent intéressent; mais que d’images sanglantes mes lecteurs y rencontreront, en la parcourant avec moi!
CHAPITRE XV.
Table des matières
Tentatives des séditieux aux environs de Paris; désordres dans les provinces; conjectures des Parisiens sur l’effroyable multiplication de brigands; nouveaux troubles à Marseille; généreuse et sage conduite du parlement de Provence; amnistie; premières motions incendiaires au Palais-Royal; anecdote singulière sur un faussaire; séances des électeurs des1er et2mai; présentation des trois ordres au roi; murmures sur le costume des trois ordres; anecdote sur un député breton à qui ce costume donnoit de l’humeur; séance des électeurs du3mai; procession qui précède l’ouverture des états-généraux; détails et anecdotes sur cette cérémonie; séance des électeurs du4mai; première séance des états-généraux; détails et anecdotes sur cette séance; discours du roi; ivresse qu’il produit; justice rendue à la reine; injustice envers M. le garde des sceaux.
Mai1789.
IL n’est plus de beaux jours ni pour la France, ni pour son roi. Les premiers efforts pour porter la bourgeoisie du royaume à une insurrection, déchirèrent le sein de notre patrie, et la couvrirent de plaies qui saigneront long-tems. Paris étoit bien gardé; les troupes avoient montré dans la sanglante expédition du fauxbourg Saint-Antoine, qu’elles savoient protéger l’ordre et la tranquillité. Les brigands laissèrent donc quelques jours la capitale tranquille, mais ils se montrèrent dans les environs, et tous les rapports que l’on faisoit de leur nombre et de leurs menaces, ne laissoient pas de tenir les Parisiens dans une inquiétude continuelle.
On vit quelques jours après l’incendie de la maison de M . Réveillon, un attroupement de cinq à six cents vagabonds auprès de Villejuif. Ils se répandirent dans toute la campagne, menacèrent par deux fois de briser les portes du château de Bicêtre. Des troupes s’approchèrent de cette prison, et ne trouvèrent plus d’ennemis à combattre. Ils s’étoient répandus dans les différens villages de la banlieue, dont ils effrayoient les habitans par des projets de dévastation et de pillage; ils s’approchèrent de Saint-Cloud, et l’on disoit qu’ils avoient dessein de faire une irruption à Versailles.
Des cavaliers étoient sans cesse à leur trousse, et lorsqu’ils arrivoient sur les lieux où ils croyoient en trouver des bandes, leur attente étoit trompée, les brigands avoient disparu.
Ce manége harceloit les troupes, et tenoit les habitans de la capitale et des villes voisines, dans l’attente d’une inondation de ces malheureux.
Dans les provinces, ils ne s’en tenoient pas à des courses menaçantes; la Normandie en étoit désolée: mais aucune province n’eut plus à en souffrir dans ces premiers jours de la révolution, que le Languedoc. Ils infestèrent les environs de Montpellier et de Nimes; ils tâchoient de s’associer les paysans, ils soulevoient les villages, mettoient les châteaux à contribution, et, dans plus d’un endroit, ils ne se contentèrent pas de piller, ils commirent même des meurtres. M. le comte de Périgord fut obligé de leur donner la chasse à la tête de deux régimens.
Les bourgeois de Caen ne répondirent pas aux vues de ceux qui avoient lâché toutes ces bêtes féroces; ils ne prirent pas les armes; ils se contentèrent de planter aux portes de leur ville, sept potences qui restèrent toujours dressées, et qui en effet les préservèrent d’une irruption. Les brigands qui battoient la campagne des enviions, n’osèrent approcher de la ville, mais ils firent d’horribles dégâts dans les villages et dans les hameaux.
Il est bien singulier qu’au même tems, et presque au même jour, de pareilles atrocités se répétassent sur tous les points de la France. Du midi au nord, des hordes de ces malheureux la menaçoient, et rappelloient les anciennes irruptions des Normands. Le Béarn en fut successivement couvert; la ville de Meaux faillit en être saccagée.
Il n’étoit pas une province, pas un canton d’où il n’arrivat journellement à Paris les relations les plus affligeantes: on ne parloit dans les cercles de la capitale, que de pillages, d’incendies, d’assassinats commis dans quelque coin du royaume. On ne savoit que penser d’un tel fléau; on ne comprenoit rien à cette innombrable quantité de malfaiteurs, qui, sans chefs apparens, serabloient être d’intelligence pour se livrer par-tout aux mêmes excès, et précisément à l’instant où les états-généraux alloient s’ouvrir. On ne pensoit pas que la France put produire autant de monstres; on vouloit qu’ils fussent la plupart étrangers; que notre sol eut été couvert de l’écume de toutes les nations; que les Italiens eussent poussé sur les côtes de Provence et de Languedoc, et les Anglois sur celles de Normandie et de Bretagne, tous leurs brigands. Nos voisins et sur-tout les Anglois, disoient les Parisiens, jaloux du bonheur que nous allons conquérir, Veulent y apporter des obstacles insurmontables. Ils se flattent d’accroître les embarras inséparables des premiers jours d’une révolution, et peut-être veulent-ils profiter de notre foiblesse momentanée, pour démembrer et conquérir les diverses parties du royaume.
Il n’y avoit rien de réel dans ces conjectures; les Parisiens ne devoient être délivrés des brigands que lorsqu’ils auroient pris les armes, et la famine qui les menaçoit ne devoit cesser que lorsqu’ils auroient emmené le roi dans leurs murs. C’étoit là le but où l’on vouloit les conduire, et ils y sont arrivés sans soupçonner qu’on les y entraînoit.
Les Marseillois furent les premiers qui l’atteignirent; on a vu que lorsque M. de Mirabeau quitta la Provence, plusieurs jeunes bourgeois de Marseille avoient pris les armes, et depuis ce moment la province avoit été tranquille. Ce n’étoit point assez pour l’exécution des desseins qu’on avoit en vue, et il falloit que la prise d’armes fût générale à Marseille. On la remplit, comme toutes les autres villes du royaume, de brigands. On y en comptoit à la fin d’avril six à sept mille, qu’on disoit étrangers, Espagnols, Gênois, Napolitains. Ils murmuroient beaucoup de la cherté du pain, et disoient hautement que si on ne le diminuoit pas, il faudroit bien qu’ils se missent à voler; on crut, ou du moins on feignit de croire, qu’ils avoieut l’intention de piller quelques magasins, et notamment celui du Lazaret où, comme l’on sait, sont déposées toutes les marchandises qui viennent du levant, jusqu’à ce qu’elles aient subi l’épreuve de la quarantaine. Le transport de ces marchandises dans l’intérieur de la ville auroit pu y mettre la peste, et comme si ce n’eut pas été assez de l’appréhension de ce fléau, on y joignoit celle du feu; car on prétendoit avoir la preuve que l’intention de tous ces vagabonds étoit d’incendier les quatre coins de la ville.
Menacés donc tout-à-la-fois du pillage, du feu, de la peste, les Marseillois ne virent pas d’autre moyen pour se préserver de ces calamités, que de repousser loin de leur ville les malheureux qui leur faisoient craindre ce triple fléau; il n’y avoit pas d’autre moyen d’en purger Marseille, que de les obliger à la fuite par la force des armes. Tous les bourgeois devinrent donc soldats, et donnèrent en effet la chasse à ces incommodes étrangers; mais la ville ne fut pas pour cela plus tranquille. Jamais au contraire elle n’avoit été plus agitée qu’elle le fut après la retraite de ces vagabonds.
Le peuple avoit pris, comme par-tout ailleurs, de la haine contre les agens de l’autorité; il en proscrivit les têtes, et voulut que le glaive de la justice les fît tomber. Le parlement qui ne vit point de coupable parmi ceux qu’on lui désignoit, ne voulut faire pendre personne; mais des factieux de Marseille ayant, pour condescendre aux desirs de la multitude, condamné par un jugement illégal ces mêmes agens à la mort, le parlement crut alors devoir reprimer ces atrocités. Il condamna trois des juges à être pendus eux-mêmes. Les potences furent dressées. La vue des gibets mit en fureur le peuple; mais ce peuple n’étoit pas le peuple marseillois, il n’étoit composé que de cette canaille italienne et espagnole dont la ville avoit été purgée, et s’étoit de nouveau remplie.
Dans de telles conjonctures, le parlement et l’intendant qui étoit en même tems premier président de cette compagnie, crurent qu’il étoit instant de réveiller la vigilance de la cour, et de fixer toute sa sollicitude sur les suites que pouvoient avoir ces nouveaux troubles. Ils lui firent donc passer une relation de ces désordres; elle étoit véritablement allarmante; les magistrats n’y dissimuloient pas que non seulement on ne respectoit plus à Marseille aucune autorité légitime, mais qu’on seroit tenté de croire que cette ville avoit réellement l’intention de se séparer de l’empire françois, et de s’ériger en république.
Ce n’étoit là qu’une terreur panique; car quelque avantageusement située que soit Marseille, quelle que soit l’opinion qu’elle ait de ses ressources, son intérêt et la constitution politique lui font un besoin de la protection du royaume dont elle fait partie.
On fut effrayé à la cour de ces désordres. Le roi envoya sur les lieux une proclamation sévère qui fut affichée dans toutes les rues. Sa Majesté y disoit qu’instruite par son parlement et par l’intendant de la province, qu’une multitude de brigands rnenaçoit les propriétés, et se portoit aux plus grands excès, son intention et ses ordres étoient qu’on sévît contre eux avec rigueur, et que sans les formalités ordinaires de justice, on punît sur-le-champ du dernier supplice ceux qui seroient surpris en flagrant délit.
Cette proclamation causa la plus grande rumeur: les Marseillois crioient qu’ils avoient été calomniés auprès du roi par le parlement et par l’intendant, que ce corps, ce magistrat, tous les agens de l’autorité, tous les possédans-fiefs, étoient des ennemis dont il falloit débarrasser la province, que tant qu’ils y resteroient, Marseille ne seroit point libre, et n’auroit point une constitution.
De ces plaintes, on en vint bientôt aux voies de fait, et cette fois-ci la prise d’armes fut générale. Environ20,000jeunes bourgeois présentèrent tout-à-coup le spectacle d’une armée formidable. Ils s’emparèrent des canons des bâtimens qui se trouvoient dans le port; ils en pointèrent à toutes les portes de la ville, et firent garder chaque pièce par un nombreux détachement. Ils prenoient cette précaution pour se mettre en garde contre toute surprise de la part des troupes du roi qui pourroient arriver du dehors,
La garnison du fort Saint-Nicolas n’osoit bouger; elle voyoit sous ses murs cette florissante jeunesse faire toutes les évolutions militaires, l’exercice du canon, du fusil, marcher en ordre de bataille, feindre de petits combats.
La chambre du commerce et le corps-de-ville, ne sachant comment se termineroit cette effervescence, prirent un arrêté qu’ils envoyèrent à la cour par deux députés. Ils y supplioient. le roi de croire que les Marseillois avoient été calomniés, qu’ils étoient et seroient toujours ses plus fidèles sujets; mais qu’ils ne pardonneroient jamais à ceux qui leur avoient fait perdre les bonnes graces de sa majesté, et qu’ils se jettoient à ses pieds pour lui demander de retirer sa proclamation, et de casser le parlement; enfin ils disoient dans cette requête, qu’il y avoit tout à craindre, si le roi ne se rendoit pas à leurs désirs, parce que les jeunes bourgeois feroient tous leurs efforts pour s’opposer à ce que les régimens qu’on pourroit envoyer contr’eux, entrassent dans la ville, cette bouillante jeunesse préférant la mort à l’esclavage.
Cette demande de la cassation du parlement et du renvoi de M. Galloy de la Tour, son premier président, contraste un peu avec ce que le journaliste de Paris racontoit à la même époque des troubles de Marseille. Il écrivoit que le peuple de cette ville portoit jusqu’à l’idolâtrie sa reconnoissance pour le parlement, mais plus particulièrement pour M. Galloy de la Tour, au point qu’on lui avoit donné les fêtes les plus flatteuses, et qu’on avoit fait frapper en son honneur des médailles.
Dans l’ancien, comme dans le nouveau régime. il y a toujours eu un grand choix à faire parmi les journaux: et ceux qui voudront écrire l’histoire du dix-huitième siécle, ne doivent recueillir qu’avec beaucoup de circonspection, leurs matériaux dans les feuilles périodiques. Il est vrai cependant que la haine qu’on portoit en Provence au parlement et à l’ intendant, n’étoit pas universelle; mais ceux qui rendoient justice à leurs principes et à leur conduite, et qui eussent frappé des médailles pour éterniser la reconnoissance qui leur étoit due, composoient-le plus petit nombre.
Je ne veux flagorner personne, mais je dois mettre la postérité à même de rendre justice. La vérité veut donc que je dise que l’on ne dut la cessation de ces troubles, qui certainement étoient bien sérieux, qu’au parlement lui-même. Ceux qui les avoient excités ne durent également la vie qu’aux magistrats qu’ils calomnioient avec tant d’opiniâtreté.
Je sais bien que dans le tems on accrédita beaucoup l’opinion contraire; on prétendit que l’arrêté des négocians et des officiers municipaux, avoit jetté la cour dans l’indignation contre les magistrats dont cet arrêté contredisoit la relation. On dit que le roi témoigna, en termes énergiques, son mécontentement aux commissaires du parlement. Mais un fait qui ne peut pas être révoqué en doute, c’est que ce fut à la prière et aux instances de cette compagnie, que sa majesté accorda l’amnistie qui rétablit la paix à Marseille.
J’ai imprimé dans mon journal No. CLV, du mardi 2novembre1790, page631, une lettre qui indique les noms de quelques-uns de ceux à qui cette amnistie fit grâce de la vie. Cette lettre atteste que le pardon ne fut accordé qu’à l’intercession du parlement. La feuille où elle se trouve imprimée a été envoyée aux personnes mêmes qui y sont nommés, et qui depuis la révolution sont très-considérées parmi ceux qu’on appelle patriotes. Aucune d’elles n’a réclamé ni sur ce qui leur est personnel, ni sur ce qui concerne le parlement. Je regarde donc leur silence comme une nouvelle preuve de la générosité avec laquelle cette compagnie se conduisit dans d’aussi fâcheuses circonstances.
L’effet qu’elle produisit, en désarmant la juste sévérité du roi, fut d’autant plus heureux pour la province, que les troupes envoyées ensuite par sa majesté, et destinées à raffermir le bon ordre, trouvèrent les esprits beaucoup moins aigris, et il n’y eut, comme on l’avoit craint, aucun choc entre elles et les bourgeois; mais ceux-ci n’en restèrent pas moins sur la défensive, et depuis ils n’ont plus quitté les armes.
Les Parisiens, qui ne comprenoient rien à tout ce qu’on leur racontoit de la position actuelle de Marseille, vouloient abidument que cette ville fût dans la ferme résolution de s’ériger en république. Mais les menées qui se faisoient en Provence avoient lieu en même teins dans tout le royaume et dans la capitale. Les Marseillois, comme les Parisiens, étoient égarés et entraînés, et ceux-ci de voient un jour arriver an même point que les premiers. Toutes les sortes de moyens étoient mis en oeuvre pour hâter leur marche. Le marquis de Saint-Huruge leur crioit dans les cafés du palais-royal, que leur perte étoit assurée, qu’il tenoit le premier anneau de la chaîne qui alloit les réduire en esclavage, qu’il connoissoit la cause du désastre qui avoit fait couler le sang dans le fauxbourg Saint-Antoine; qu’il avoit acquis des preuves plus claires que le jour, que M. l’abbé Roy avoit été soudoyé par les triumvirs pour exciter l’émeute; il ajoutoit que ces preuves étoient si évidentes, qu’il alloit dénoncer cet ecclésiastique aux tribunaux.
Cette dénonciation eut lieu en effet, et, comme on pense bien, n’a jamais été suivie.
Les orateurs du palais-royal ne s’en tenoient pas à manifester ces alarmantes conjectures; ils ne cessoient de répéter que la cour avoit pris de telles mesures, qu’en moins de vingt-quatre heures, Paris pouvoit voir dans ses murs une armée de vingt-cinq mille hommes. Cette allégation n’étoit pas sans fondement. La garde de Paris étoit même déja augmentée des régimens Royal-Cravatte, et Bourgogne, cavalerie. On avoit de plus caserné400suisses dans le couvent des Capucins de la rue Saint-Honoré. La cour, après les excès qui venoient d’être commis, et instruite des discours séditieux dont les lieux publics retentissoient à toute heure du jour, devoit à la tranquillité même des habitans de la capitale, les précautions qu’elle prenoit pour assurer leurs propriétés, et ces précautions étoient d’autant plus nécessaires, que les manoeuvres qui se continuoient sur les grains faisoient craindre une insurrection générale.
Il se passa vers les premiers jours de mai, un événement que je dois raconter, parce qu’il a avec cette manoeuvre des grains, des rapports qui méritent d’être approfondis. Un homme nommé Lequeue, qu’on dit valet des petites écuries du roi, qui du moins avoit la livrée de sa majesté, se présenta à la caisse d’escompte avec un bon pour toucher50mille écus. Le bon étoit signé de M. Necker et de son secrétaire; on ne fit aucune difficulté de le payer.
Lorsque ce bon fut ensuite mis sous les yeux de M. Mecker, ce ministre l’examina, dit que la signature, quoique parfaitement bien imitée, n’étoit point la sienne, et que celle de son secrétaire étoit également contrefaite; il ajouta qu’il n’avoit aucun besoin de recourir à la caisse d’escompte; parce que le trésor royal avoit des fonds suffisans.
Jusques-là l’aventure n’offre rien de bien singulier; la hardiesse d’un filou qui contrefait la signature d’un ministre, pour voler une somme, n’est pas sans exemple; et pour prouver que les noms apposés au bas du bon présenté à la caisse d’escompte, étoient en effet l’ouvrage d’un faussaire, il suffit sans doute du témoignage de M. Necker.
Mais au moment où cette aventure éclate, il serépend dans tout Paris, que des fermiers, des marchands de grains, des meuniers, des boulangers, des marchands même de boeufs, ont reçu ordre de discontinuer les approvisionnemens pour Paris, depuis le 20avril, jusqu’au15mai, et que cet ordre est signé de M. Necker. Ce ministre convient lui-même du fait; il dit que plusieurs de ces lettres circulaires lui sont revenues, et qu’il a reconnu que la signature étoit fausse. Aussitôt tous les soupçons tombent sur le faussaire qui a présenté le bon de30 mille écus à la caisse d’escompte, et il n’est personne qui ne publie que c’est lui qui a supposé tous ces ordres.,
Ce fait, et sur-tout cet espace de tems du20 avril au15mai, suggérent bien des réflexions. D’abord, il prouve inconstestablement qu’il y avoit un complot pour affamer la capitale, au moment même où s’ouvriroient les états-généraux. Qui avoit conçu cet homicide projet? En donnera-t-on l’invention au gouvernement? Mais le gouvernement avoit-il intérêt d’accroître la fermentation déjà si grande? N’avoit-il pas déjà assez d’embarras? Se faisoit-il donc un jeu de s’exposer à toutes les suites qu’auroit nécessairement l’exécution d’un tel complot? Qu’eût-il gagné à soulever tous les habitans de la capitale? Il faisoit venir, il est vrai, des soldats; mais ces soldats ne donnoient pas du pain. Et que peut une armée contre le désespoir engendré par la famine.
N’est-il pas aussi un peu étrange que M. Necker connoissant les fourberies qui se pratiquoient sous son nom, en ait montré si peu d’inquiétude? Quelie indifférence sur ce qui pouvoit produire les plus grands désordres! Il se tait sur toutes ces lettres circulaires, et n’en parle qu’à l’instant où un homme se présente à propos pour être dénoncé au public comme l’auteur de tous ces faux. Les sollicitudes de M. Necker ne vont pas plus loin: il ne fait aucune recherche sur ces écrits, sur ceux qui les reçoivent, sur la manière dont ils leur parvenoient; il n’éveille point le zèle des tribunaux. Le seu coupable désigné échappe lui-même à la vigilance d’une administration qui avoit tant de moyens, pour s’assurer des criminels d’état; et depuis ce jour, il n’en est plus question.
Il faut convenir que ce sont là des singularités qu’un historien plus présompteux que moi, entreprendroit peut-être d’expliquer.
Voilà au surplus la première circonstance où je trouve le nom de M. Necker mêlé aux ténébreuses opérations qu’on n’a cessé de faire sur les grains jusqu’au6octobre suivant. Je remarquerai avec soin toutes les autres occasions semblables qui se présenteront dans la suite.
Premier. On étoit trop préoccupé à Paris, pour s’arrêter à des conjectures sur un tel événement. Tout ce qui n’avoit pas un rapport immédiat avec les états-généraux, n’affectoit qu’un instant. Les commissaires nommés par les électeurs pour la rédaction des cahiers, employèrent à ce travail toute la journée du premier mai, depuis huit heures du matin jusqu’à dix heures du soir, et toute celle du deux, depuis huit heures du matin jusqu’à minuit.
2. On sut aussi le2, que tous les députés qui s’étoient réunis à Versailles, furent présentés au roi. La cérémonie eut lieu pour le clergé à onze heures du matin, pour la noblesse à une heure après midi, et pour le tiers-état à quatre heures.
Il s’éleva une légère difficulté sur la préséance entre les ducs et pairs, et les gentilshommes des provinces. Les premiers vouloieut être présentés à la tète de la noblesse; le roi décida qu’il n’y auroit aucune distinction, et que la présentation se feroit par ordre de bailliage.
Le tiers-état avoit été rassemblé dans le sallon d’Hercule; il traversa tous les appartemens, une partie de la galerie, et fut introduit par la porte des glaces dans le grand cabinet du roi. Sa Majesté, pendant tout le tems de la présentation, resta debout; elle avoit a coté d’elle les princes du sang et le garde des sceaux.
Il ny avoit dans cette cérémonie rien d’humiliant pour le troisième ordre; on en murmura cependant beaucoup; on auroit voulu que la présentation fut aite simplement par bailliages et sans distinction dordres. Le nom même de tiers-état commencoit à déplaire à ceux qui en étoient membres, et tout ce qui tendoit à le placer sur une autre ligne que les deux premiers ordres, étoit vu avec dépit. M. le marquis de Breze, grand maître des cérémonies, avant voulu, comme le lui ordonnoit le devoir de sa charge, indiquer le costume que dévoient avoir les membres ces trois ordres, se servit pour cela de la voie du journal ce Paris. Jamais écrit n’avoit produit une plus grande fermentation que la feuille où se trouva cette description qui rappelloit les antiques usages de la monarchie, et qui devenoit précieuse sous ce seul rapport.
Toutes les folies qui se débitoient à ce sujet, paroîtront un jour incroyables. Le roi, disoit-on, manque à sa parole; il avoit promis des états-généraux, et c’est une cour plénière que vont former les députés. Il n’y aura point de liberté dans leur assemblée, si on admet une telle distinction. Tous ces costumes sont des livrées d’esclaves; ce sont des enseignes de partis. Il ne s’agit point ici de modes, mais du sort de l’empire. Il est indigne du gouvernement de s’occuper de la couleur et un manteau, de la forme d’une cravate, d’une mousseline, d’un point de venise. De quel droit un maître des cérémonies vient-il dicter des loix aux législateurs de la nation, et veut-il les obliger à obéir à l’étiquette de la frivolité?
Ces extravagances furent répétées dans tous les pamphlets du jour et échauffèrent toutes les têtes, au point qu’on en vint à regarder M. le marquis de Brezé comme un dangereux ennemi de la nation.
Un député breton, plus affecté que les autres de porter un habit noir, une cravate, un petit manteau, un chapeau rabattu, courut chez M. Necker, qui accueilloit toujours bien les députés du tiers-état.– Monsieur, lui dit ce député, est-ce que je serai forcé de suivre cette humiliante étiquette?–Monsieur, lui répondit le ministre, je ne crois pas qu’on puisse forcer ni vous, ni personne.–A la bonne heure, répliqua le député, et quoiqu’il arrive, je déclare que je n’obéirai point à l’étiquette; je paroîtrai aux états-généraux avec l’habit que je porte aujourd’hui; c’est mon habit de cérémonie, mon habit des dimanches.» Cet habit étoit verd, et garni de ces boutons ronds que portent les hussards. M. Necker acheva de tranquilliser ce député, en l’assurant que l’habit ne feroit rien du tout aux états-généraux, et que les lumières, l’honneur et le patriotisme y feroient tout.
La dépense nécessaire pour l’achat du costume pouvoit contribuer aussi au mécontentement de quelques membres du tiers-état, et en général ils se plaignoient beaucoup des frais que leur occasionneroit le séjour de Versailles. Si le roi eut voulu condescendre au désir du plus grand nombre, les états se seroient tenus à Paris. Ce voeu, qui étoit fort du goût des habitans de la capitale, prit même une telle fureur, qu’on crut pendant quelques jours qu’il seroit présenté au roi. S’il se fut réalisé, la révolution eût été peut-être accélérée, par la facilité qu’auroient eu ceux qui l’ont opérée, de mouvoir la multitude. Pendant tout le tems où les états-généraux ont tenu leurs séances à Versailles, les mouvemens n’ont été communiqués a la capitale, que lentement, et toujours avec une certaine difficulté. Ce sont ces lenteurs et ces difficultes qui ont principalement déterminé les factieux à traîner l’assemblée nationale à Paris.
3. La noblesse ne paroissoit pas s’agiter autant que le tiers-état. Celle de Paris envoya, à l’exemple du clergé, une députation aux électeurs du tiers-état. Elle étoit composée de huit gentilshommes. M. le duc de Liancourt qui porta la parole, assura les électeurs que la noblesse avoit des sentimens de fraternité pour ses concitoyens du tiers-état, et le plus grand desir que ces sentimens de concorde et d’union animassent aux états-généraux tous les représentans de la nation; il déposa ensuite sur le bureau l’arrêté de la noblesse conçu en ces termes.
«L’assemblée générale des électeurs représentans tous les citoyens nobles de la ville de Paris, voulant donner à ses concitoyens des deux autres ordres, une preuve de son affection et des principes de justice et dunion dont elle est animée, se fait un devoir de leur déclarer qu’elle a arrêté de protester en corps contre sa dispersion de la commune; que pour suppléer, autant qu’il est en elle, à cette réunion absolue de voeux et de travaux devenue impossible, elle a autorisé ses commissaires à donner respectivement à chaque ordre toutes les communications qui leur seroient offertes; qu’enfin elle a arrêté de faire porter aux états-généraux par ses députés, son vœu unanime pour la suppression des impôts distinctifs, et leur conversion en subsides communs, répartis également, proportionnellement, et dans la même forme, entre les citoyens de tous les ordres et de toutes les classes
La députation retirée, les commissaires chargés de la rédaction des cahiers, annoncèrent que leur travail étoit fixé; ils y avoient employé trois jours, et il est merveilleux qu’en aussi peu de tems ils eussent fini un ouvrage qui traitoit de toutes les branches d’administration, et auquel on attachoit la plus grande importance,
D’après cette agréable nouvelle, il fut décidé qu’on feroit une première lecture des cahiers qui seroit entendue avec patience, et sans être interrompue; et qu’on en feroit ensuite une seconde sur laquelle il seroit libre à chacun de faire ses observations,
Cette première lecture prolongea jusqu’à dix heures du soir la séance, qui n’offre rien de plus important.
4. Le lendemain il n’y avoit plus personne à Paris. Dès le grand matin, on s’étoit empressé de se rendre à Versailles pour y voir la cérémonie de l’ouverture des états-généraux. La route de la Capitale à la cour étoit couverte de piétons, de cavaliers, de voitures; jamais on n’avoit vu une telle affluence, et à moins d’en avoir été témoin, il est difficile de s’en faire une idée.
Les Parisiens sont naturellement curieux et avides de nouveautés, mais dans cette occasion leur empressement étoit pardonnable; ils alloient jouir d’un spectacle qu’aucun homme de la génération actuelle n’avoit vu, d’un spectacle le plus magnifique, le plus imposant qui pût jamais se montrer aux yeux d’un François.
Les trois ordres s’étoient assemblés à Versailles dans l’église Notre-Dame; le clergé ne se rendit pas dans l’église même; il se réunit dans la salle de la Mission, qui est contiguë; la noblesse remplissent le bas côté de l’église, et avoit la droite; le tiers-état étoit dans le bas côté à gauche.
Vers les dix heures, le roi arriva précédé de toute sa cour, de la cour la plus brillante, la plus majestueuse de toute l’Europe; il avoit à ses côtés la reine qui par sa beauté, ses graces, ajoutoit de l’éclat à cette fête. Le roi alla se placer dans le bas du coeur à droite, et la reine à gauche. Dès que leurs majestés eurent pris place, on chanta le Veni creator.
La prière finie le tiers état se mit en marche; il suivit le bas côté, passa derrière l’autel, vint traverser le choeur, et défila ainsi sous les yeux du roi et de la reine. Le roi étoit de bout, et rendoit à chaque député son salut; la reine étoit assise et faisoit également une profonde inclination a chaque député. Elle mettoit un tel charme, une telle sensibilité dans son salut, qu’elle eût adouci la férocité même des tigres. Infortunés princes! vos coeurs s’ennivroient dans ces beaux momens d’un espoir mensonger. Quel terrible réveil vous attendoit!
Le tiers-état avoit défilé sans distinction de bailliage; ses députés n’avoient pas voulu répondre à l’appel; il fut suivi de la noblesse qui elle-même fut suivie du clergé. Le Saint-Sacrement venoit ensuite; il étoit porté par M. l’archevêque de Paris. Monsieur, M. le comte d’Artois, MM. les ducs d’Angoulême et de Berry, portoient les cordons du dais. Le roi, la reine et toute la cour suivoient immédiatement.
Les personnes qui ont été témoins de cette pompeuse et majestueuse solemnité ne l’oublieront de leur vie, Les rues, les balcons, les fenêtres, les toits même étoient couverts de spectateurs. On eût dit que Versailles avoit été ce jour-là le rendez-vous de la France entière. Dès que le tiers-état se présentoit aux yeux des spectateurs, l’air retentissoit du bruit des applaudissemens, et toutes les bouches crioient vive le tiers-état. On cherchoit sur-tout à démêler dans cet ordre M. le comte de Mirabeau sure compte duquel l’opinion publique n’étoit pas encore bien fixée. Il avoit le costume du ti rs; son habit non étoit relevé par des brandebourgs en jay; son teint étoit pâle et livide; il marchoit avec une sorte ce nonchalence; ses yeux ternes, son front couverte rides, ses regards mal assûrés lui donnoient un air sombre et sévère. Un plaisant en l’appercevant, et Comme frappé de l’éclat de ses brandebourgs, s’écria: Eh mon dieu! cet homme est tout en jay. Cette plaisanterie fit sourire, parce qu’elle faisoit allusion à l’intimité de M. de Mirabeau avec une personne dont le nom est Legeay.
Dès que la noblesse paroissoit, les applaudissemens et les cris de joie cessoient; mais à la vue de M. le duc d’Orléans qui s’étoit confondu parmi les gentilshommes, comme député du bailliage de Villers-Cotterets, on battoit des mains, on lui prodiguoit les bénédictions, on ne cessoit de crier vive M. le duc d’Orléans.
Le silence recommençoit à la vue du clergé; ce silence étoit profond, et ce passage subit des acclamations les plus bruyantes à un recueillement universel inspiroit une sorte de consternation. M. le cardinal de la Rocbefoucault suivoit immédiatement son ordre; ni son grand âge, ni ses dignités, ni ses vertus n’obtinrent le plus léger applaudissement.
La présence du roi mettoit fin au silence; dès que cet excellent prince, le plus aimant, le plus sensible des hommes de son royaume, paroissoit, tous les coeurs alloient au-devant de lui, toutes les mains étoient en mouvement, tous les chapeaux en l’air, et toutes les voix se réunissoient pour crier, vive le roi. C’etoit une véritable ivresse. Et qui mérita jamais mieux d’ennivrer d’amour tous ses sujets, que Louis XVI? Il se montra extrêmement touché de tous ces témoignages; ses yeux s’humectoient de larmes; il rendoit à chacun son salut, et mettoit dans ces démonstrations d’intérêt encore plus d’affabilité, lorsqu’il s’adressoit à une personne du sexe. Quel moment pour ce bon roi! Pouvoit-il prévoir que deux mois après il seroit contraint de venir dans sa capitale, autoriser par sa présence la plus étonnante des insurrections, et que cent mille piques se croiseroient sur sa tête?
Hélas! même dans ce jour, dans ce beau jour de fête, Louis XVI ne fut pas plus heureux. On lui produigoit avec frenésie des marques d’attachement et de reconnoissance; mais on outrageoit, par un injuste et sacrilège silence, son auguste et vertueuse compagne. Que son front cependant, que tout son maintien étoient nobles et touchans! Ses yeux se fixoient avec intérêt sur la multitude, et sembloient appeler la vénération et la gratitude, mais la calomnie avoit glacé toutes les ames; pendant toute la duree de cette cérémonie le monstre enfonça tous ses poignards dans le coeur de la reine, et cette journée dut paroître encore plus cruelle à cette infortunée princesse, que celle du6octobre.
Les applaudissemens finirent à madame la duchesse d’Orléans ; ils étoient dûs sans doute à sa bienfaisance, à sa tendre compassion pour les malheureux, à son inaltérable douceur, à toutes ces qualités enfin qui, dans le premier rang, après celui de souveraine, la rendent le modèle des épouses et des mères; mais ce n’étoit pas à ses vertus qu’on accordoit cet hommage; elle le devoit aux sentimens qu’inspiroit la popularité du prince son époux.
Ce fut dans cet appareil, au milieu de ce peuple immense qui se livra sans détour aux différens mouvemens qu’on lui avoit inspirés, et qui l’agitoient, que les députés se rendirent dans l’église Saint-Louis, où la messe fut célebrée avec la plus grande pompe. M. de la Farre, évêque de Nancy, prononça un discours qui fit beaucoup de bruit dans le tems et qui est aujourd’hui oublié. M. de Mirabeau critiqua ce discours, parce qu’il contenoit un éloge mérité des intentions et des qualités de la reine; mais ce n’étoit pas par un tel éloge que ce discours prêtoit à la censure, parce qu’on ne doit pas en être frappé quand on est juste.
Il y avoit un reproche plus grave à faire à M. de la Farre; il auroit du dans la chaire de la religion se renfermer dans l’exercice de son ministère, exhorter les députés à l’union et au respect pour les vérités les plus saintes; il auroit dû en un mot faire un discours chrétien; le lieu, la circonstance, la célébration des saints mystères, tout le demandoit, et il eût fait sagement de réserver pour la tribune des états-généraux, les discussions politiques.
Mais M. l’évêque de Nancy se laissa séduire par le désir si naturel de montrer de grandes vues dans une grande occasion. Il n’eut dû parler qu’en orateur chrétien, et il voulut parler en législateur, Il se répandit en invectives contre le despotisme, le luxe des cours, la prodigalité des princes, les déprédations des ministres. Il exagéra le mal au lieu de l’adoucir; et un ministre de paix, bien loin d’ajouter à l’effervescence populaire, bien loin de la justifier, devoit au contraire la modérer, et ne pas imiter nos novateurs, qui, pour nous porter à détruire l’arbre, ont voulu nous persuader que toutes ses branches, que son tronc même, ne recevoient plus qu’une sève empoisonnée.
Il est à remarquer au reste que la célébrité dont jouit M. l’évêque de Nancy, est fondée sur d’autres titres que sur ce discours; il a l’esprit cultivé, clair méthodique. S’il a échoué en prêchant nos législateurs dans la chaire de la religion, il leur a fait entendre dans la tribune aux harangues des vérités qui, si elles eussent été accueillies, eussent ramené en France le calme et le bonheur, et nous devons tous de l’estime aux principes, aux lumières, et au courage héroïque de M. de la Farre.
La cérémonie avoit commencé à dix heures du matin, et le discours de M. l’évêque de Nancy la prolongea jusqu’à quatre heures après midi. Le roi fut accompagné au château et jusques clans ses appartemens, par la foule qui se pressoit sur ses pas, et qui répétait les cris de vive le roi, dont elle avoit fait retentir l’air pendant la procession. Le nom de la reine fut mêlé dans ces nouvelles acclamations; le spectacle de patience, d’affabilité qu’elle avoit donné dans tout le cours de cette longue cérémonie, desarma un instant l’injustice. Aux cris vive le roi, on ajouta ceux vive la reine.
De retour à Paris, les curieux firent une telle relation de tout ce qu’ils avoient vu à Versailles, qu’elle accrut considérablement l’impatience de ceux qui ambitionnaient d’être députés du tiers-état de la capitale, d’aller se réunir aux autres députes. Il s’en falloit de beaucoup que la rédaction des cahiers fut terminée; on n’avoit irrévocablement arrêté que le premier article qui traite de la constitution. M. Target à qui ce mot donnoit un pressentiment ne la part qu’il devoit avoir à l’enfantement de celle de tout le royaume, brûloit de commencer le grand oeuvre. Il regrettoit que ses fonctions le tinssent aussi longtems parmi les électeurs. Il leur représenta qu’on etoit au4mai, et qu’en procédant tout de suite à l’élection des députés, ils ne pourroient encore être tous rendus à Versailles que le11mai. Il voulut donc les engager à y procéder sur-le-champ, à leur donner ce premier article pour pouvoir, et à continuer cependant l’assemblée pour travailler à la confection des autres cahiers, pour les corriger, les perfectionner à loisir, et les envoyer ensuite aux députés comme instruction.
On repoussa ces instances qui avoient déjà été présentées une fois sans succès, et il fut décidé que la lecture, la vérification des cahiers seroit continuée et achevée avant de passer à la nomination des députés.
5. Il ne se trouva donc aucun représentant de la capitale dans la première séance des états-généraux. Quel avenir! Quel nouvel ordre de choses va se présenter à nous! Quelle époque pour nos fastes, que celle du5mai1789! Epoque que Louis XIV redoutoit, dont le duc-régent ne voulut pas, à laquelle Louis XV ne songea jamais, et que Louis XVI ramenoit après175ans d’interruption.
Cette séance, sur laquelle la postérité fixera ses regards avec tant d’intérêt, et que nous-mêmes qui en avons été témoins, raconterons avec complaisance à la génération qui commence, se tint à Versailles dans la salle qu’on appelloit des Menus, et qu’on avoit indiquée pour être la salle des trois ordres. On la rencontroit en venant de Paris, sur l’avenue à gauche, vis-à-vis les écuries de Monsieur. Beaucoup plus vaste que le manège, elle offroit un emplacement commode, et pouvoit, outre les représentans de la nation, contenir un grand nombre de spectateurs. De nombreuses issues en rendoient l’accès facile. Percée de plusieurs croisées sur toutes ses faces. et d’ouvertures avtistement pratiquées dans le platfond, l’air y circuloit librement, et étoit suffisamment rafraîchi dans les jours les plus chauds de l’été. Du côté de l’avenue, une vaste cour conduisoit au vestibule qui servoit d’entrée à la salle. Ou pouvoit à l’extérieur en parcourir les trois autres faces, par de larges rues que n’obstruoient jamais les voitures.
Les députés, dans cette première séance, furent introduits par l’avenue de Paris. On les faisoit attendre dans la cour; ils étoient appelles par bailliages, et c’est dans cet ordre qu’ils entroient. Arrivés à la porte de la salle, ils trouvaient M. le marquis de Brezé qui les plaçoit lui-même. Cette matinée fut extrêmement fatigante pour M. le grand-maître qui trouvoit beaucoup de peine à faire placer comme il l’entendoit, les députés du tiers-état. Les uns ne vouloient pas de cet appel par bailliages; d’autres suivoient le maître des cérémonies, mais lui faisoient des protestations verbales contre cette forme d’appel. Ceux-là disoient que leur tour avoit été avance; ceux-ci se plaignoient qu’il eût été reculé.
Le tour du bailliage de Villers-Cotterets étant arrivé, un curé à portion-congrue, et M. le duc d’Orléans se présentent ensemble a la porte de la salle. Le curé oublie dans cet instant que représentant le premier ordre de son bailliage, il doit avoir le pas; il recule et veut laisser passer le prince, mais M. le-duc d’Orléans se souvient qu’il n’est plus qu’un simple gentilhomme, qu’un membre du second ordre, et il ne paroît dans l’assemblée qu’à la suite de l’ecclésiastique.
Dès que l’on apperçut dans la salle M. le duc d’Orléans, des cris de vive M. le duc d’Orléans, se firent entendre, et se prolongèrent pendant un quart-d’heure.
Enfin, chacun étant placé suivant les desirs de M. de Brezé, le cierge à la droite du trône, la noblesse à gauche, et le tiers-état en face, le roi arriva environné de toute sa cour, et la reine marchant à côté de lui. Sa majesté monta sur son trône, et la reine vint prendre place à sa gauche dans un fauteuil qui étoit placé une marche plus bas que le trône. Les princes, les pairs et les grands qui n’etoient point députés, se rangèrent a la droite et à la gauche du roi, sur le premier gradin au-dessous du trône.
Dès que le roi fut assis, il fit approcher M. le duc d’Orléans, et lui demanda pourquoi il n’étoit point auprès de sa personne; il semble qu’ eu effet, dans une telle circonstance, le premier prince du sang ne pouvoit point abandonner le roi. M. le duc d’Orléans répondit que sa naissance lui donnoit toujours le droit de se rendre auprès de sa majesté, mais qu’il croyoit devoir, dans ce moment, se placer au rang de son bailliage.
Il devoir pourtant paroître assez indifférent aux commettans de M. le duc d’Orléans, qu’il se confondit dans la foule, ou qu’il vînt se mettre à la tête des princes du sang. Les cahiers ne lui avoient pas marqué sa place clans cette cérémonie, et ses pouvoirs ne lui avoient pas commandé cette sorte de scission; mais elle lui donna un air de popularité qui n’ajouta pas peu à la faveur qu’il s’étoit acquise auprès des apôtres de l’égalité.
Le roi au reste n’insista pas; il laissa M. le duc d’Orléans reprendre son rang dans son bailliage; il n’ajouta à sa demande aucun reproche, quoiqu’on ait dit, dans le public, qu’il avoit témoigné beaucoup de mécontentement à ce prince. Ou vouloit que ces reproches eussent été suggérés au roi par les autres princes, qu’on prétendoit mortifiés de n’être pas aussi députés. Je relève ce mensonge, parce qu’il se trouve consigné dans tous les journaux du tems. Ceux qui se le permirent ne voulurent pas faire attention que les princes ne pouvoient pas être mortifiés de ne pas jouir d’une faveur qu’il leur eut été si aisé d’obtenir. Tout le monde sait que M. le comte d’Artois, entrautres, ayant été nommé député par la noblesse du duché d’Albert, et étant vivement sollicité de la représenter, refusa de se rendre à son désir, par une lettre dans laquelle il témoignoit combien il étoit flatté do cette marque de confiance, et combien il regrettoit de ne pouvoir l’accepter.
M. le duc d’Orléans revenu à sa place, le roi se leva; à son exemple la reine et toute l’assemblée se lévèrent. Le silence le plus profond règna dans la salle. Chacun se recueilloit, et ne vouloit perdre aucune des paroles qui alloient sortir de la bouche du roi. Debout et découvert, il prononça d’une voix ferme, claire, sonore, et avec beaucoup d’intelligence, ce discours, que des personnes à portée d’être très-instruites, m’ont assuré qu’il avoit composé lui-même.
«Messieurs, ce jour que mon cœur attendoit depuis long-tems, est enfin arrivé, et je me vois entouré des représentans de la nation, à laquelle je me fais gloire de commander».
«Un long intervalle s’étoit écoulé depuis les dernières tenues des états-généraux, et quoique la convocation de ces assemblées parût être tombée en désuétude, je n’ai pas balancé à rétablir un usage dont le royaume peut tirer une nouvelle forme, et qui peut fournir à la nation une nouvelle source de bonheur «.
«Ladette de l’état, déja immense à mon avénément au trône, s’est encore accrue sous mon règne; une guerre dispendieuse, mais honorable, en a été la cause; l’augmentation des impôts en a été la suite nécessaire, et a rendu plus sensible leur inégale répartition».
«Une inquiétude générale, un desir exagéré d’innovations, se sont emparés des esprits, et finiroient par égarer totalement les opinions, si on ne se hâtoit de les fixer par une réunion d’avis sages et modérés».
«C’est dans cette confiance, Messieurs, que je vous ai assemblés, et je vois avec sensibilité qu’elle a déja été justifiée par les dispositions que les deux premiers ordres ont montrées à renoncer à leurs priviléges pécuniaires. L’espérance que j’ai conçue de voir tous les ordres réunis de sentimens, concourir avec moi au bien général de l’état, ne sera point trompée»
«J’ai déja ordonné dans les dépenses, des retranchemens considérables. Vous me présenterez encore à cet égard des idées que je receverai avec empressement; mais malgré la ressource que peut offrir l’économie la plussévere, je crains, Messieurs, de ne pouvoir pas soulager mes sujets aussi promptement que je le desirerois. Je ferai mettre sous vos yeux la situation exacte des finances; et quand vous l’aurez examinée, je suis assuré d’avance que vous me proposerez les moyens les plus efficaces pour y établir un ordre permanent, et affermir le crédit public. Ce grand, et salutaire ouvrage qui assurera le bonheur du royaume au dedans, et sa considération au dehors, vous occupera essentiellement».
«Les esprits sont dans l’agitation; mais une assemblée des représentans de la nation, n’écoutera sans doute que les conseils de la sagesse et de la prudence. Vous aurez jugé vous-même, Messieurs, qu’on, s’en est écarté dans plusieurs occasions récentes; mais l’esprit dominant de vos délibérations répondra aux véritables sentimens d’une nation généreuse, et dont l’amour pour ses rois a toujours fait le caractère distinctif; j’éloignerai tout autre souvenir».
«Je connois l’autorité et la puissance d’un roi juste au milieu d’un peuple fidèle et attaché de tout tems aux principes de la monarchie: ils ont fait la gloire et l’éclat de la France; je dois en être le soutien, et je le serai constamment».
«Mais tout ce qu’on peut attendre du plus tendre intérêt au bonheur public, tout ce qu’on peut demander à un souverain, le premier ami de ses peuples, vous pouvez, vous devez l’espérer de mes sentimens».
Puisse, Messieurs, un heureux accord régner dans cette assemblée, et cette époque devenir, à jamais mémorable pour le bonheur et la prospérité du royaume! c’est le souhait de mon cœur, c’est le plus ardent de mes voeux; c’est enfin le prix que j’attends de la droiture de mes intentions et de mon amour pour mes peuples».
«Mon garde des sceaux va vous expliquer plus amplement mes intentions; et j’ai ordonné au directeur général des finances, de vous en exposer l’état».
Le roi, en commençant ce discours, avoit invité la reine à s’asseoir; mais cette princesse demanda la permission de rester debout; ce fut dans cette attitude, les yeux baissés, avec l’air du plus profond recueillement qu’elle entendit son auguste époux; on vit même quelques larmes s’échapper de ses yeux; la noblesse de son maintien, la douce majesté répandue sur son front, la modestie de sa contenance, la décence de ses vêtemens, tout cet ensemble fit la plus vive impression sur l’assemblée; on étoit ravi, on étoit ému, toutes les ames étoient pénétrées d’un sentiment tendre et respectuex, et je peux certifier, sans crainte d’être démenti par ceux qui éprouvèrent cette religieuse motion, que dans cette séance, tous les coeurs furent à la reine.
Le discours du roi fut suivi de longs applaudissemens, et il fut aisé de juger qu’ils étoient sincères. Ces témoignages d’amour, la douce reconnoissance répandue sur tous les visages, émurent ce bon prince; il ne put retenir ses larmes; il en répandit à trois reprises différentes. Quel tableau! quel moment! François, il ne reviendra plus ce moment, il est perdu pour toujours. Ah! si vos représentans en eussent profilé pour tomber aux genoux de votre ami, de votre père, pour s’en rapporter aveuglement à lui, sur la décision dé la terrible question de l’opinion par tête ou par ordre, qui alloit tout bouleverser, tout confondre, tout perdre, vous seriez les plus heureux peuples de la terre?
Le bruit s’étoit répandu avant que la séance s’ouvrit, que c’étoit en effet l’ intention des trois ordres, de donner cette juste marque de confiance au roi; mais on se trompoit; cette intention n’a jamais été celle de la majorité du tiers-état.
Le roi ayant fini de parler, et s’étant assis sur son trône, se couvrit, tous les gentilshommes suivirent son exemple, et se couvrirent. Quel coup d’œil que celui qu’offrirent alors tous ces panaches flottans! Mais ce brillant spectacle fallit élever un orage dans le sein de la plus auguste assemblée. Quelques membres du tiers-état voulurent, comme les gentilshommes, se couvrir; on entendit un bruit sourd, au travers duquel on distinguoit confusément, quelques voix qui disoient, couvrez-vous, d’autres au contraire qui disoient, découvrez-vous.
Le roi qui s’apperçut de cette rumeur, eût recours pour la faire cesser, à un moyen qui fait honneur, à sa prudence et à sa présence d’esprit; il feignit d’être incommodé par la chaleur, et ôta son chapeau. C’étoit un ordre à toute l’assemblée, de se découvrir; elle le comprit, et l’orage se dissipa.
M. le garde-des-sceaux prit donc la parole; on étoit encore imbu du discours du roi, on attendoit impatiemment celui du directeur des finances; M. le garde-des-sceaux d’ailleurs, avec un bel organe, avec un extérieur avantageux, ne put vaincre la timidité que lui inspira sans doute la majesté de l’assemblée devant laquelle il parloit; il prononça son discours d’une voix tremblante qu’il ne lui fut jamais possible d’élever; il fut entendu avec dégoût de l’assemblée. Cette impression fâcheuse se répandit dans le public.
On auroit tort d’en conclure que ce discours méritoit le jugement peu honorable qu’on en porta; il étoit écrit avec sagesse et avec dignité, et très-bien adapté à la circonstance pour laquelle il avoit été composé; mais je dois dire aussi qu’il ne mérite pas d’être recueilli par l’histoire, parce qu’il ne contenoit aucune vue particulière d’administration; il se bornoit à présenter les intentions paternelles du roi.
Ce seroit également une injustice de concevoir du peu de succès qu’eut M. de Barentin dans cette circonstance une idée désavantageuse de ses lumières. Il avoit rempli avec gloire ses fonctions d’avocat-général au parlement de Paris, et il s’étoit acquis beaucoup de considération par la manière dont il avoit rempli celle de premier président de la cour des aides. Je ne veux pas donner mon opinion particulière, mais on verra bientôt que M. de Barentin étoit plus homme d’état qu’aucun des ministres modernes. Il devoit les sceaux à M. le comte d’Artois qui avoit su l’apprécier. Ce fut là son crime, et la véritable cause de l’injustice qui le poursuit encore.
Après M. le garde–des-sceaux, M. le directeur des finances prit enfin la parole. Les détails dans lesquels je vais être obligé d’entrer sur le long et étrange discours de M. Necker exigeant un certain développement, j’invite mes lecteurs à prendre un instant de repos, et je renvoie ces détails au chapitre qui suit.
CHAPITRE XVI.
Table des matières
Suite de la première séance des états-généraux; discours de M. Necker; réflexions sur ce discours; raisonnemens du public sur la séance; fable sur le discours; séance des électeurs du5; députés du clergé de Paris; journal de M. de Mirabeau; arrivée de nouvelles troupes; première séance de chacun des trois ordres; particularités de cette séance; mouvemens que s’y donne M. de Mirabeau; séances des 7, 8, 9, 10, 11et12mai; première motion de M. Mounier; dispositions des esprits parmi le peuple et à la cour, sur les débats entre le tiers-état et les deux premiers ordres.
Mai1789.
5. LORSQUE M. Necker n’étoit encore connu dans le monde, que par des banquiers et quelques écrivains, il ambitionnoit la réputation d’homme d’état; et lorsque par un enchaînement de circonstances qu’il ne prévoyoit peut-être pas lui-même, les rênes de l’empire se sont trouvées dans ses mains; il a semblé ne plus desirer que la réputation d’homme de lettres. Ses discours, comme ses mémoires sont d’une prolixité fatigante; ils n’en sont pas plus lumineux; les phrases en sont sonores, les périodes contournées avec effort; on les croiroit plutôt sortis dune académie, que du cabinet d’un ministre.
Ce n’est pas ainsi que parloit et qu’écrivoit Colbert; je me plais quelquefois à lire les comptes que ce grand homme rendoit à Louis XIV. Quelle différence, grand Dieu! ce sont des modèles de précision et de clarté. Quelles vues! quel style! Dans une seule page de ces écrits, je trouve plus de pensées que dans aucun de ces volumes in–folio, dont M. Necker a encombré nos bibliothèques.
Les promesses de M. Necker sont emphatiques; il annonce des plans merveilleux, des systêmes sublimes, dont l’exécution va restaurer, régénérer le royaume, et y faire couler des fleuves d’or. Sa présomption est extrême. Il aborde les difficultés avec une assurance qui étonne le vulgaire; mais ensuite comme ces commentateurs impudens qui laissent dans l’obscurité les difficultés qu’ils s’étoient engagés d’éclaircir, il ne jette pas un seul rayon de lumière sur le point qu’il importoit le plus de connoître. Il verse quelqnes fleurs oratoires sur la question à résoudre, s’exhausse d’une manière gigantesque, et tout essoufflé de cet effort, il prend un lieu commun de morale pour la solution d’un problême de politique.
Dans aucune occasion, il ne se peignit mieux sous tous ces rapports, que dans la première séance des états-généraux. Lorsque M. le garde des sceaux eût fini de parler, M. le directeur des finances se leva, tenant à sa main un cahier de papier, dont le volume étoit effrayant; il enfla le son de sa voix, et lit sa prose du ton dont un héros de tragédie répète ses vers. Il faut convenir que M. Necker dans cette attitude, ressembloit moins au ministre d’un grand roi, qu’à un de ces hommes qui, monté dans un carrefour sur des tretaux, font sourire les passans par l’assurance avec laquelle il prêchent à la foule qui les environne, qu’ils ont trouvé la médecine universelle.
Bientôt l’organe de M. Necker se fatigua, sa langue s’embarrassa, et il fut obligé de donner son volume à lire à un médecin appellé M. Broussonet secrétaire perpétuel de la société d’agriculture, qu’il avoit amené aux états-généraux pour y remplir cette fonction. Elle dût paroître bien pénible à celui qui s’en acquitta; car la lecture de ce discours dura trois mortelles heures. C’étoit manquer aux convenances d’occuper l’élite de la nation à entendre le secrétaire d’une académie, lire l’ouvrage d’un ministre, un ouvrage qui, quelques heures après, devoit être entre les mains de tout le monde. Le directeur des finances n’auroit pas dû se contenter comme le roi, comme le garde des sceaux, d’un simple discours d’apparet, en se réservant de déposer dans le sein des états-généraux ses plans sur les finances? N’avoit-il pas à craindre de fatiguer, par la longueur de cette lecture, le roi, la reine, la cour, tous les députés? Et pour qui pauvoit-elle être intéressante, puisque chacun avoit la certitude qu’il auroit incessamment le discours sous les yeux? En manquant a cet égard, M. Necker pouvoit donner à croire qu’il étoit jaloux de venir recueillir personnellement des applaudissemens au milieu de l’assemblée la plus éclairée, et c’étoit une puérilité qu’il ne falloit pas laisser soupçonner.
Dès que M. Necker se proposoit de parler si longuement sur la chose publique, il étoit évident qu’il n’oubliroit pas de traiter les deux questions qui intéressoient essentiellement les états-généraux. Si la première de ces questions ne se fut jamais élevée, ils n’eusssent jamais été convoqués, et de la solution de la seconde, dépendoit leur réunion ou leur dissolution.
Le directeur des finances avoit donc à répondre à ces deux questions: comment comblera-t-on le déficit? opinera-t-on par ordre ou par tête?
Je laisse de côté tout le verbiage philosophique, toutes les triviales sentences de morale, et je m’attache à la substance de son discours. Il établit d’abord comme une vérité qu’on devoit croire sur sa parole, que le déficit étoit de cinquante-six millions. On avoit tant de fois varié sur le montant réel de ce déficit, qu’il falloit une autre preuve que la simple assurance de M. Necker, pour croire à la nouvelle assertion. Il n’y avoit qu’un seul moyen pour lui, de démonter invinciblement cette proposition, c’étoit de l’énoncer, de la débattre en présence de M. de Calonne, qui ne cessoit de solliciter ce combat singulier.
Si au surplus, le déficit n’étoit réellement que de cinquante-six millions, la première partie du discours de M. Necker finissoit là: il n’avoit plus rien à ajouter; la playe de là France n’étoit pas incurable; les offres généreuses du clergé et de la noblesse la refermoient à l’instant.
M. Necker cependant entreprit de prouver que le déficit étoit tel qu’il l’annonçoit, et sa manière de le prouver est si étrange, qu’aujourd’hui en lisant son discours, j’ai peine à croire mes yeux. Tel est en effet son raisonnement: le déficit est de cinquante-six millions, car il n’est pas de soixante-quinze. Il ne peut pas être de soixanre-quinze, parce que les retenues imposées sur les pensions en octobre
| 1787, ont rendu. | 5,000,000 l. |
| Les économies faites au département de la guerre | 9,000,000 |
| Celles de la marine, environ... | 4,000,000 |
| Celle du département des affaires étrangères | 1,800,000 |
| TOTAL | 19,800,000 |
Aujourd’hui que tout notre engouement pour M. Necker a cessé, s’il venoit nous présenter un pareil raisonnement, ne dirions-nous pas, ou qu’il est en démence, ou qu’il insulte a la nation? Cest pourtant à ses représentans, sous les yeux de son roi, qu’il a présenté un pareil tableau, et qu’il en a conclu que les dettes de l’état se montoient à cinquante-six millions.
Ayant ainsi indiqué le mal aux états-généraux, il voulut aussi indiquer le remède; il épuisa son imagination en ressources; et voici celles qu’il leur désigna pour combler le déficit.
| Augmentations sur les fermes générales, à l’expiration du bail | 18,000,000 l. |
| Pour l’administration des postes, domaines, aides et revenus casuels. | 6,000,000 |
| Abolition de l’abonnement pour les droits d’aides, connus sous le nom de droits réservés | 7,000,000 |
| Une autre ressource étoit bien plus lucrative encore ; le roi, disoitle ministre, en se chargeant des dettes du clergé, réunira à son revenu quatre millions cinq cent mille livres, et obtiendra cinq millions de rentes, en assignant l’entretien des hôpitaux sur les revenus ecclésiastiques, ci | 9,500,000 |
| A prendre sur le droit d’industrie à accordé à la compagnie des Indes, et dont elle se désistera, si on lui accorde la continuation de son privilége ; 1o. 1800 mille livres ; et 2o. un million deux cent mille livres qu’il est à desirer qu’on n’accorde plus pour favoriser le honteux et barbare trafic des noirs | 3,000,000 |
| 43,500,000 |
| D’autre part | 43,500,000 l. |
| En assujettisant la Bretagne à recevoir le tabac rapé, le produit de cette ferme augmenteroit de douze cent mille livres ; d’autre part, huit cent mille livres à reprendre sur le droit d’entrée des mousselines et toiles peintes, et l’extinction de quinze cent mille livres de rentes viagères chaque annee, donneroient, | 3,500,000 |
| Monsieur, en supprimant cinq cent mille livres des dépenses de sa maison, et Monseigneur le comte d’Artois, quatre cent mille livres, ont offert un sacrifice pratiotique, dont les représentans de la nation ont témoigné leur reconnoissance, et ont senti vivement le prix. Il est difficile de concevoir comment la nation n’étant pas encore représentée, ses représentans avoient pû témoigner leur reconnoissance pour ce sacrifice patriotique, évalué à | 900.000 |
| L’abolition des priviléges des bourgeois de Paris, et celle du francsalé, monteroient à environ Les quatre deniers perçus pour les huissiers-priseurs, et qui devoient l’être pour le compte du roi, allant à six cent mille livres, et le revenu des dons gratuits du clergé à trois millions deux cent mille livres, formeroient enfin près de | 800,000 4,000,000 |
| 32,700,000 | |
| Le déficit actuel étant de..... | 56,000,000 |
| Les ressources de | 52,700,000 5 |
| La dette de l’état n’étoit plus que de | 3,300,000 |
On conviendra qu’avec de tels moyens de restaurer les finances, et une si légère calamité à guérir, ce n’étoit guère la peine de soulever le royaume entier, et d’appeller de toutes parts ses représentans. En supposant les calculs de M. Necker à l’abri de toute censure, les députés ne devoient-ils pas s’étonner qu’on les eut appelles pour faire disparoître une misérable dette de3,300,000liv.?
Mais M. Necker ne se contenta pas d’avoir ainsi débarrassé de toute entrave l’administration des finances, il voulut encore ne rien laisser à faire aux états-généraux pour leur amélioration, car il dit encore: «Si, à ces bonifications, on ajoute dix à douze millions, produit de la contribution commune, l’état verra sa recette égaler sa dépense, le crédit public renaître, et le bonheur de la France reposer sur une base invariable». Il avoit donc raison, lorsqu’en quittant pour toujours la France, il rappella à l’assemblée nationale, qu’au mois de mai 1789, la restauration des finances étoit un jeu d’enfant. Mais les députés de l’empire devoient-ils s’attendre qu’ils n’étoient convoqués que pour s’occuper d’un jeu d’enfant? Ah! quelles sont, cruelles les pertes que la nation a faites à ce jeu!
Après avoir ainsi rassuré nos députés sur le sort de leur patrie, M. Necker dit des choses si flatteuses sur l’honneur et la loyauté des François, qu’il obtint les plus vifs applaudissemens. Il vouloit peut-être, par ces cajoleries, adoucir l’amertume des tristes vérités qui lui restoient à dire, et qui détruisoient absolument les riantes espérances qu’il venoit de donner. Il se proposa ces trois terribles questions:
Comment doit-on remplir les engagemens et les besoins de cette année, et supplèer à ceux de1790 et1791?
Quelle est l’étendue des anticipations?
Quels moyens à adopter pour leur remboursement?
Le directeur des finances ne vit d’autre solution au premier problême, qu’un emprunt de quatre-vingt millions. Il fit à la seconde question une réponse effrayante: il apprit que les anticipations consommées d’avance sur l’année actuelle se montoient à quatre-vingt-dix millions, et il évalua à l’énorme somme de cent soixante-douze millions celles sur les huit derniers mois de l’année. Quel cahos! et quel perfide contraste avec le riant tableau qui n’avoit brillé qu’un instant aux yeux de l’assemblée! Enfin le ministre ne vit pour réduire, pour rembourser ces anticipations, que le moyen incertain, insuffisant, des extinctions graduelles des rentes viagères et des pensions.
Il venoit d’affliger l’assemblée en lui présentant cette nouvelle perspective; il la mécontenta en voulant lui tracer l’ordre de ses travaux. Persuadé qu’elle établiroit dans tout le royaume les administrations provinciales; projet auquel il tenoit beaucoup, parce qu’il croyoit l’avoir conçu; il tira entr’elles et les états-généraux, une ligne de démarcation; il donna à ceux-ci pour objets des délibérations: les dispositions relatives à établir l’ordre des finances ; les principes qui doivent assurer l’égale répartition des impôts; les disproportions dans les impositions qui existent entre diverses provinces; les modifications de certains impôts, et le remplacement de certains autres; le réglement sur le commerce, sur les compagnies exclusives de négoce, et les opérations de la caisse d’escompte; l’amélioration des domaines, dont le produit annuel se trouvoit alors réduit à seize cens mille livres; l’administration des forêts, et l’examen des questions sur les engagemens domaniaux; les dispositions réglémentaires sur la police et le commerce des grains; le tirage de la milice, loterie de malheur, dit le ministre, qu’il faut ou remplacer ou adoucir; l’entière abolition de la corvée.
«Et si, ces deux mots, ajouta M. Necker, loterie et corvée sont rayés pour toujours des registres de l’administration des finances et du code françois; cette seule délibération suffiroit pour signaler honorablement les états-généraux de1789».
«Enfin, dit encore M. Necker, on pourra porter à ces derniers, ou à ceux qui doivent les suivre, l’examen de la cause des nègres, de ces hommes semblables à nous par la pensée et par la triste faculté de souffrir....»
Il termina cette partie de son discours par une exclamation qui déceloit de tristes pressentimens: «Ah! combien, s’écrioit le ministre, de sortes de satisfaction, combien d’espèces de gloire sont réservées à cette suite d’états-généraux qui vont reprendre naissance au milieu d’un peuple éclairé! Malheur, malheur et honte à la nation françoise, si elle méconnoissoit le prix d’une telle position, si elle ne cherchoit pas à s’en montrer digne, et si une telle ambition étoit trop forte pour elle!»
Tel est le cercle dans lequel il voulut renfermer les états-généraux qui n’en ont pas parcouru un seul rayon, qui n’ont pas même banni de nos dictionnaires le mot loterie. Il réservoit à l’administration particulière de chaque province: la conversion des aides et autres droits locaux, par d’autres moins onéreux, la répartition des impositions territoriales et personnelles entre les communautés et leurs individus; l’entretien des chemins et la confection des nouvelles routes; les encouragemens à donner à de nouveaux genres d’industrie, de commerce et de culture; la surveillance des hôpitaux, des enfans-trouvés, des prisons et dépôts de mendicité; enfin, l’inspection sur les dépenses des villes et communautés, et une infinité de biens partiels et de réformes locales à exécuter,»
Tel fut le plan de travail que M, Necker présenta $.ux états-généraux; plan informe, sans liaison comme sans méthode, qui ne pouvoit ni guider ni éclairer les représentans de la nation. Et n’y avoit-il pas tout-à-la-fois de la présomption et de la mal-adresse à leur annoncer, dès la première séance, l’intention d’influer sur leurs délibérations?
La question la plus épineuse, celle de l’opinion par ordre ou par tète restoit à résoudre. Ce que M. Necker dit à cet égard est si peu intelligible, qu’il me seroit difficile d’en présenter même le sens, de dire qu’elle étoit son opinion personnelle sur la manière dont ce grand procès devoit être décidé. Tout ce qu’il fut possible de recueillir des phrases énigmatiques dans lesquelles il enveloppa la question, c’est qu’il y avoit des occasions où il falloit délibérer par ordre, et d’autres où les opinions devoient être recueillies par tête; et que pour laisser aux deux ordres privilégiés le mérite de renoncer eux-mêmes à leurs exemptions pécuniaires, ils pourroient commencer par se séparer.
Etoit-ce bien sérieusement que M. Necker ouvroit un tel avis? Il savoit, d’après les intentions qu’avoient manifestées les deux ordres privilégiés, que les exemptions pécuniaires ne pouvoient pas les diviser d’avec le tiers-état. Il n’ignoroit pas non plus que la première opération à laquelle les trois ordres devoient procéder, c’étoit la vérification des pouvoirs respectifs, car nul ne pouvoit se dire député avant que ses pouvoirs fussent vérifiés.
Quand-donc M. Necker disoit qu’il falloit laisser les deux premiers ordres se séparer, pour leur donner le mérite de renoncer à leurs exemptions pécuniaires, il élevoit un doute injurieux au clergé et à la noblesse, dont on ne pouvoit plus soupçonner les intentions, d’après les offres qu’ils avoient tant de fois répétées. Ce doute n’étoit pas seulement injurieux, il étoit encore impolitique, parce qu’il justifioit et nourrissoit la méfiance du tiers-état.
M. Necker, en outre, posoit mal la question, et éludoit la difficulté: il ne s’agissoit point, dans ce moment, d’exemptions pécuniaires; il s’agissoit de vérification de pouvoirs. Il auroit donc dû se demander, les pouvoirs seront-ils vérifiés en commun ou séparément? La réponse n’étoit peut-être pas bien difficile, mais M. Necker, ou ne voulut pas, ou ne sent pas la donner. La circonstance étoit favorable: le roi étoit présent; il avoit, dans ce moment, toute la plénitude de l’autorité royale; et jamais il ne fut plus à propos d’appliquer le principe de M. le comte de Mirabeau, que le monarque étoit le législateur provisoire. Il n’y avoit point encore, à proprement parler, d’états-généraux; il n’y avoit point de députés, puisque leur mission n’étoit pas légalement prouvée, A qui appartenoit-il donc de décider si les pouvoirs devoient être vérifiés en commun ou séparément, si ce n’est au seul législateur, à la seule autorité que l’on reconnût alors en France?
Il valoit mieux s’attacher à développer ce principe, à le rendre bien évident, que de s’enfoncer dans des calculs dont une lecture rapide ne pouvoit que lasser l’assemblée sans l’instruire. Le principe étant démontré, le roi devoit du haut de son trône prononcer la décision. Si les trois ordres s’y fussent conformés, l’état étoit peut-être sauve; s’ils eussent désobéi, c’étoit évidemment une insurrection de la part de celui ou de ceux des trois ordres qui auroient donne l’exemple de la désobéissance; elle ne dépouilloit le roi d’aucun de ses droits, et une insurrection alors n’étoit pas encore sans remèdes.
La péroraison du discours de M. Necker fut touchante; c’étoit un hommage aux vertus du roi; il ne dit rien qui ne se trouvât gravé dans tous les coeurs des membres de l’assemblee; aussi applaudit-on avec transport à la justice que rendoit à Louis XVI, un ministre qui lui devoit lui-même tant de reconnoissance. La séance, après ce long discours, fut levée, et le roi retourna au château avec le même cortège, la même pompe qui l’avoient accompagné aux états-généraux. Les plus riches voitures avoient été destinées à cette cérémonie; les harnois des chevaux étoient de la plus grande somptuosité; le nombre, , la tenue des troupes, l’éclat des broderies, tout étoit de la plus grande magnificence. Le luxe des rois asiatiques peut à peine être comparé à celui qui, dans ce grand jour de fête, accompagnoit Louis XVI. Au milieu de tout ce faste, la modestie de la reine, et la simplicité de ses vêtemens offroient un contraste qui frappoit tous les yeux, et ce contraste etoit a son avantage.
Dès que la relation de cette mémorable séance parvint à Paris, chacun en raisonna à sa manière, mais ce fut sur-tout dans les clubs, dans les cercles démocratiques, qu’on entendoit les propos les plus extraordinaires, et qui peignent bien la disposition où étoient alors les esprits. Si M. Necker, disoient les plus modérés, n’a pas besoin d’argent, comme il l’a fait entendre dans son discours, si la plaie de l’état est si aisée à guérir, pourquoi a-t-il agité tout le royaume? Pourquoi a-t-il convoqué les états-généraux? On se récrioit sur la longueur de ce discours; on n’y trouvoit ni plan, ni ordre, ni méthode, ni les conceptions d’un homme de génie. On sourioit du style académique qui l’embellissoit; on se plaignoit de ne rien comprendre aux articles dont le développement interessoit le plus; on se demandoit où sont donc les vues, les projets, les systêmes de ce ministre. Quoi! disoit-on encore: dans un discours d’une aussi mortelle longueur, pas un seul mot de la constitution devant une assemblée dont les membres sont appelles pour constituer le royaume! On trouvoit enfin indécent qu’il eût voulu tracer à l’élite de la nation, la marche qu’elle devoit suivre.
Les plus ardens alloient bien plus loin encore: ils lui faisoient un crime de ses ménagemens pour les ordres privilegiés, pour l’autorité même du monarque; ils lui reprochoient de n’avoir pas dévoilé, avec franchise et sans détour, les sentimens qu ils lui siipposoient pour le tiers-état; ils osoient regreter que le roi lui-même n’eût pas déposé, en présence de la nation, le sceptre et la couronne pour les recevoir de ses mains.
La confiance que M. Necker inspirait au tiers-état n’étoit donc pas universelle, même dans cet ordre. Par une de ces singularités, dont sa vie ministérielle offre tant d’exemples, il avoit dans son discours donné au tiers-état le nom de communes, et quatre jours après, les journalistes de Paris reçurent des reproches amers d’avoir employé le même mot pour désigner le troisième ordre. Les journalistes étoient justifiés par l’exemple du ministre; mais le ministre lui-même n’étoit pas excusable d’avoir le premier, dans des circonstances orageuses, fait entendre un mot qui réveilloit des idées républicaines et sembloit inviter le tiers-état de France à s’assimiller aux communes d’Angleterre.
Ceux qui vouloient conserver à M. Necker tout le crédit dont il jouissoit auprès du tiers-état, l’excusoient de n’avoir point, dans son discours, donne un libre essor au penchant qui l’entraînoit vers cet ordre. Ils composèrent à ce sujet une histoire qui trouva peu d’incrédules: ils racontèrent que deux jours avant la première séance des états–généraux, la reine l’avoit fait inviter à se rendre dans son appartement, avec les discours qu’il devoit lire dans l’assemblée. On disoit que madame Necker, prévoyant que le motif de cette entrevue étoit d’obtenir qu’il fit des changemens à ce discours, mit tout en oeuvre pour engager le ministre à imaginer un prétexte qui l’exemptât de se rendre à l’invitation de la reine; mais M. Necker crut qu’aucune raison ne pouvoit le dispenser d’obéir au désir de la reine; il se rendit donc chez elle; là il trouva les princes triumvirs, et tous les grands qui avoient adopté leurs principes. On circonvint le ministre, on le flatta, on le caressa, on lui fit lire sa harangue, on lui désigna les corrections qu’on souhaitoit qu’il fit, et on parvint à obtenir qu’à l’instant même il raturât les articles qui déplaisoient, et qu’il leur substituât ceux qu’on lui présentoit.
Madame Necker cependant, impatiente de la longueur de cette conférence, et redoutant les manèges du triumvirat, se rendit chez le roi, et lui témoigna ses inquiétudes sur l’absence de son mari. «Soyez tranquille, madame, lui répondit le roi, dans un instant vous allez voir M. Necker.» Le roi entre en effet chez la reine, il y trouve son ministre au milieu d’un cercle nombreux, dont toutes les personnes qui le composoient paroissoient fort échauffées; il s’adresse au directeur des finances, et lui dit: Allons donc, M. Necker, vous oubliez donc que c’est l’heure où vous m’avez promis d’être chez moi; il le prend par la main, l’emmène et le rend à son épouse. Mais le mal étoit fait; les corrections étoient adoptées, et les engagemens qu’avoit pris le ministre ne lui permettoient plus de faire revivre les endroits effacés.
Telle étoit l’histoire, ou plutôt la fable dont on amusoit les crédules adorateurs de l’idole du jour; et il ne faut pas s’étonner de la facilité avec laquelle elle étoit crue, car les Parisiens ne voyoient pas même ce qu’ils avoient sous les yeux. Ils soupçonnoient du mystère dans le retard que leurs électeurs mettoient à nommer les députés. On leur persuadoit que ce retard étoit encore un effet des intrigues des triumvirs. A la porte, dans les cours de l’archevêché, on vous disoit qu’il ne régnoit. aucun accord parmi ces électeurs, qu’ils étoient divisés, que le désordre troubloit leurs délibérations, et que les aristocrates, car le mot étoit déjà à la mode, influoient tellement sur ces délibérations, qu’on n’en verroit jamais la fin, et que jamais Paris ne verroit ses députés aux états-généraux. Il n’y avoit pas plus de réalité dans ces nouveaux complots aristocratiques, que clans la fable qui avoit dénaturé le discours du directeur des finances. Les électeurs étoient très-unis; et s’ils avançoient lentement dans leur travail, c’est que la nature même de ce travail ne leur permettoit pas une marche plus rapide. Ils employèrent encore leur séance du5à la lecture des cahiers; et quoiqua l’ ordinaire elle finît fort tard, la lecture se borna à l’article de l’agriculture, et à une partie de celui du commerce. Ils nommèrent ce jour-là des députés pour aller complimenter la noblesse, et qui étoient chargés de lui offrir la communicationdes cahiers. Ils rapportèrent pour réponse que l’offre avoit été acceptée, et que le président de la noblesse faisant allusion à un mot d’Henri IV, leur avoit dit: «Nous allons vous précéder comme vos frères aines, dans la carrière où nous entrons tous.»
La noblesse n’avoit cependant pas encore nommé ses députés; elle fut devancée, ainsi que le tiers-état, par le cierge, dont les représentans furent M. l’archevêque de Paris, MM. l’abbé de Montesquieu de Chevreuil, chancelier de l’Université: Gros, cure de Saint-Nicolas-du-Chardonnet; dom Chevreux, général de l’ordre de Saint-Maur; Du-mouchet, recteur de l’Universiie Legros, prévôt de Saint-Louis-du-Louvre; de Bonneval, chanoine de l’église cathédrale de Paris; Veytard, curé de Saint-Gervais; Perrotin de Barmond, conseiller au parlement.
Les suppléans furent MM. le général de Saint-Lazare–, Berardier, grand-maître du collége de Louis-le-Grand; dom Frennelet, pvoviseur du collége des Bernardins; l’abbé de Damas; Bernière curé de Saint-Pierre de Chaillot.
La tranquillité avec laquelle se fit cette députation, le calme qui régnoit dans les assemblées des deux autres ordres, ne pouvoient pas même laisser soupçonner qu’il existat aucune cabale pour porter obstacle à l’élection des représentans de Paris. Mais il falloit supposer une conjuration contre les états-généraux; et, comme on ne pouvoit faire croire à sa réalité que par des mensonges, il falloit bien employer même les plus grossiers. Ils entretenoient d’ailleurs la fermentation, et ce n’étoit qu’en la portant à son comble qu’on pouvoit enfin déterminer les bourgeois à un soulevement.
M. de Mirabeau accrut beaucoup cette fermentation: il imagina de joindre à son rôle de législateur, celui de journaliste. C’étoit vouloir combattre non-seulement pour la république, mais encore pro domo suâ. Il fit paraître le premier numéro d’une feuille périodique, dans lequel il annonça qu’il rendrait un compte exact de tout ce qui se passerait dans les états-généraux. La réputation qu’il s’étoit faite lui attira un nombre infini de souscripteurs. On dévora cette première feuille. M. de Mirabeau s’y décliaînoit avec emportement contre M. l’évêque de Nancy, et s’y conformoit au goût du parti dominant, en s’y montrant injuste et sévère envers la reine. il y releva également, avec exagération, une foule de minuties auxquelles personne n’avoit pris garde dans les cérémonies de la présentation des trois ordres au roi, lors de l’ouverture de la première séance des états-généraux. En retournant ces bagatelles de tontes les manières, il les présenta comme injurieuses au tiers-état, et comme supposant des intentions perfides, de la part de la cour, Contre cet ordre. C’étoit ajouter à la persuasion qu’il s’étoit formé une conjuration dans le palais du roi, pour écraser le tiers-état.
Ecrire dans ce sens, c’étoit réellement agiter le flambeau de la discorde; si tous les écrivains eussent été sages ils eussent, au contraire, réuni leurs efforts pour adoucir la crise qui agitoit la masse du corps politique, pour calmer le peuple au lieu de l’aigrir. Indifférent sur l’opinion que ferait naître la périodique attaque qu’il commençoit, M. de Mirabeau voulut du moins justifier le parti qu’il prenoit de se ranger, quoique député de la nation, dans la classe des journalistes. Il prétendit qu’il devoit compte de sa conduite à ses commettans, et que c’étoit là le but de sa feuille. Mais lui convenoit-il de faire de ce compte une spéculation d’intérêt? Ses commettans étoient à Aix en Provence, et pour les instruire, que falloit-il de pius qu’une correspondance par lettres? Ne pouvoient-ils être bien informés, si le royaume entier n’étoit instruit de ce qu’on vouloit qu’ils sçussent? C’étoit d’ailleurs une assez plaisante manière de rendre compte de sa conduite personnelle, que d’exercer une censure amère sur les personnes de la cour, et sur quiconque ne voudrait pas s’enrôler sous les drapeaux de la démocratie.
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