Kitabı oku: «La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers»
Gaston Maugras
La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066078706
Table des matières
AVERTISSEMENT
PRÉFACE
CHAPITRE PREMIER 1766-1767
CHAPITRE II 1766-1767
CHAPITRE III 1768-1770
CHAPITRE IV 1768-1770
CHAPITRE V 1767-1771
CHAPITRE VI 1769-1770
CHAPITRE VII 1770
CHAPITRE VIII 1770-1771
CHAPITRE IX 1771
CHAPITRE X 1771
CHAPITRE XI 1771-1772
CHAPITRE XII 1773-1774
CHAPITRE XIII 1775-1777
CHAPITRE XIV 1775-1776
CHAPITRE XV 1775-1778
CHAPITRE XVI 1778
CHAPITRE XVII 1778-1779
CHAPITRE XVIII 1779-1781
CHAPITRE XIX 1779-1780
CHAPITRE XX 1779-1780
CHAPITRE XXI 1780
CHAPITRE XXII 1781-1783
CHAPITRE XXIII 1781-1783
CHAPITRE XXIV 1782-1784
CHAPITRE XXV 1783-1786
CHAPITRE PREMIER 1786-1787
CHAPITRE II 1786-1788
CHAPITRE III 1788-1793
CHAPITRE IV 1794-1803
CHAPITRE V 1789-1800
CHAPITRE VI 1800-1825
AVERTISSEMENT
Table des matières
Nous présentons aujourd'hui au public le troisième et dernier volume de l'ouvrage que nous avions entrepris de consacrer à Mme de Boufflers, à sa famille et à ses amis.
Au cours de notre récit nous avons été amené à faire une assez large place au roi Stanislas et à son entourage. A cette occasion on nous a reproché de ne pas avoir suffisamment rendu justice aux recherches, à la science, et aux importants travaux d'un certain nombre d'érudits lorrains.
En énumérant les ouvrages que nous avions consultés et en spécifiant que nous leur avions fait «de nombreux emprunts», nous pensions avoir indiqué de quelle ressource ils avaient été pour nous. Cependant, comme rien ne saurait être plus éloigné de nos intentions que de paraître diminuer les mérites de nos confrères, nous tenons à rendre de nouveau un loyal et légitime hommage à leurs travaux, si savants et si complets, et aux précieux documents et renseignements qu'ils nous ont fournis.
C'est ainsi que dans notre Cour de Lunéville au dix-huitième siècle, nous avons très largement utilisé le travail de M. Pierre Boyé: La Cour de Lunéville en 1748 et 1749, ou Voltaire chez le roi Stanislas. (Nancy, Crépin-Leblond, 1891, in-8o de 84 pages.)
Notre deuxième volume avait d'abord paru sous la rubrique: Dernières années du roi Stanislas. M. Pierre Boyé nous ayant fait observer qu'il était l'auteur d'une brochure intitulée les Derniers moments du roi Stanislas (Nancy, Lidot, 1898, in-8o de 48 pages), une modification de titre nous a paru s'imposer, d'autant plus que le roi Stanislas n'était nullement le héros de notre livre, et nous adoptâmes le titre: Dernières années de la cour de Lunéville. M. Pierre Boyé avait d'ailleurs déjà consacré au roi Stanislas et à son règne une série de douze ouvrages dont plusieurs ont été pour nous une très précieuse source de renseignements. C'est ainsi que Stanislas Leczinski et le troisième traité de Vienne (Paris, Berger-Levrault, 1898, in-8o de 583 pages), nous a fourni les détails que nous donnons sur les projets de remariage du Roi, le rôle de la princesse Christine, les tentatives de Stanislas pour remonter sur le trône de Pologne.
Les lettres de Stanislas à sa fille, que nous avons transcrites, sont toutes tirées de l'édition de M. Boyé: Lettres inédites de Stanislas à Marie Leczinska (Paris, Berger-Levrault, 1901, in-8o de 178 pages). L'étude qui précède cette édition, les commentaires qui l'accompagnent, et les Derniers moments du roi Stanislas, du même auteur, nous ont également beaucoup servi pour retracer la vie et la mort du roi de Pologne. Enfin, antérieurement à nous, M. Boyé avait exposé les difficultés politiques en Lorraine dans une brochure spéciale: la Querelle des vingtièmes en Lorraine, l'exil et le retour de M. de Chateaufort (Nancy, 1906, in-8o de 31 pages), mais nous n'avons pas eu connaissance de cette brochure, parue quelques mois avant notre volume.
Après M. Meaume et avant nous, M. Druou a connu et utilisé la correspondance entre Tressan et Devaux dont la bibliothèque de Nancy possède des copies faites en 1888 par les soins de M. Meaume, sur les originaux de la collection Morrisson. M. Druou en a publié de nombreux fragments dans ses études sur le chevalier de Boufflers et le comte de Tressan. (Mémoires de l'Académie de Stanislas, années 1885 et 1889.)
Enfin, on nous a fait observer que les quelques lettres de la bibliothèque de Nancy, que nous avions citées comme inédites, avaient déjà été utilisées par les historiens lorrains. La lettre de Montesquieu à Solignac par exemple, citée en appendice, a fait le sujet d'une notice de M. Meaume (Mémoires de l'Académie de Stanislas, année 1888).
Le journal de Durival avait été à plusieurs reprises dépouillé par M. Pierre Boyé pour ses publications sur le dix-huitième siècle en Lorraine et par M. Christian Pfister pour ses travaux sur l'histoire de Nancy.
PRÉFACE
Table des matières
Avant de commencer le récit des dernières années de la marquise de Boufflers, nous avons le très agréable devoir d'expliquer à nos lecteurs comment les documents dont nous avons fait usage sont parvenus entre nos mains.
Toutes les lettres du chevalier de Boufflers à sa mère et à sa sœur, Mme de Boisgelin, nous ont été gracieusement offertes par M. le comte de Croze-Lemercier, qui bien souvent déjà nous a fait de précieuses communications et qui, cette fois encore, a mis à notre disposition, avec une bonne grâce dont nous ne saurions trop le remercier, les riches documents qui sont entre ses mains.
Toute la correspondance de Mme Durival et du chevalier de Boufflers, toutes les lettres de Mme de Lenoncourt, de Cerutti, tous les papiers de Panpan nous ont été confiés par Mme Léon Noël, Mlles de Ravinel et le capitaine Noël, héritiers directs de Mme Durival[1].
Nous leur adressons nos plus chaleureux remerciements.
Nous remercions tout particulièrement M. le capitaine Noël qui a bien voulu nous guider et nous aider dans nos recherches; en lui exprimant ici notre bien vive reconnaissance, nous ne faisons que rendre justice aux grands services qu'il nous a rendus.
Toute la correspondance de Panpan avec Mme de Boufflers fait partie de notre collection d'autographes.
M. le prince de Beauvau, M. le marquis de Marmier, M. le capitaine de Conigliano, M. Le Brethon, bibliothécaire à la Bibliothèque nationale, nous ont à plusieurs reprises fourni de très précieux renseignements et nous les prions d'agréer l'expression de notre très sincère gratitude.
LA MARQUISE DE BOUFFLERS
ET SON FILS
LE CHEVALIER DE BOUFFLERS[2]
CHAPITRE PREMIER
1766-1767
Table des matières
La Lorraine après la mort de Stanislas.—Départ des principaux personnages de la Cour.—Le maréchal de Bercheny, le comte de Tressan, l'abbé Porquet, la marquise de Lenoncourt, etc., quittent Lunéville.
Souvent, et c'est un des plus tristes côtés de la nature humaine, nous ne comprenons la place que certains êtres tenaient dans notre vie que lorsque nous les avons perdus. C'est seulement quand ils ne sont plus que nous songeons à rendre justice à leurs mérites. C'est alors seulement que nous comprenons combien ils nous étaient chers et à quel point ils contribuaient à notre bonheur.
Il en est souvent de même pour les peuples.
Ce n'est qu'après la mort de Stanislas que la Lorraine comprit ce qu'il avait fait pour la défendre, ce qu'elle devait à sa paternelle et sage administration, en un mot tout ce qu'elle perdait en lui.
La disparition du vieux Roi de la scène du monde fut pour les habitants des deux duchés un véritable désastre. On avait appelé l'acte de Cession de 1737 la première mort du pays. L'année 1766 fut la seconde, irrémédiable cette fois.
Du jour au lendemain la Lorraine perdit son autonomie. Nancy et Lunéville, du rang de petites et brillantes capitales, tombèrent au niveau de villes de province de deuxième ordre. L'animation, la gaieté, le luxe qu'apportait la présence de la Cour, les nombreux étrangers que son éclat et sa réputation attiraient sans cesse, tout disparut en un instant. Le commerce devint languissant; les habitants désolés virent non seulement tarir les sources de leur fortune, mais aussi disparaître tout ce qui faisait la gloire et le renom de leur petit pays. La vie s'éteignit peu à peu et bientôt régna partout une morne tristesse. On voyait croître l'herbe dans les cours de tous ces palais aujourd'hui abandonnés, naguère encore retentissants du bruit des fêtes et de la joie des courtisans.
La France, il faut l'avouer, ne fit rien pour adoucir la transition, s'attacher ces nouvelles provinces et leur faire oublier par des bienfaits la perte de leur indépendance. Louis XV, au contraire, avec une dureté et une sécheresse de cœur qu'on ne saurait juger trop sévèrement, s'efforça d'effacer brutalement toutes les traces du passé. Sa conduite fut du reste d'une si rare inconvenance qu'elle souleva une réprobation universelle. Il n'eut même pas la pudeur de conserver quelques années tous ces monuments, que son beau-père avait élevés avec tant de passion et d'amour, toutes ces œuvres charmantes qui avaient fait la joie de sa vie et qui rappelaient un règne bienfaisant et glorieux.
Il décida, il est vrai, qu'on conserverait le château de Lunéville, mais on le transforma en caserne et on logea des troupes dans ces appartements illustrés par la présence de Voltaire, de Mme du Châtelet, de Mme de Boufflers et de tant d'autres.
Le château de Commercy fut moins favorisé encore. C'est en vain que Stanislas, en le léguant à sa fille, avait bien spécifié qu'il l'avait créé pour elle, à son intention spéciale, qu'il désirait le lui voir habiter; Louis XV ne tint aucun compte de dernières volontés si respectables et il décida que le château serait abandonné[3].
La fontaine royale, le château d'eau, le pont d'eau, toutes les merveilles créées à grands frais par Stanislas subirent le même sort et elles ne tardèrent pas à s'effondrer misérablement.
Il en fut de même de toutes ces résidences champêtres, de toutes ces délicieuses retraites élevées par le Roi, soit pour son usage personnel, soit pour celui de ses courtisans: la Malgrange[4], Jolivet, Einville, Chanteheu, les chartreuses du parc de Lunéville, etc.[5], tout fut démoli et les matériaux mis en vente. On ne respecta même pas les chefs-d'œuvre dont le Roi avait orné toutes ces demeures; sculptures, peintures à l'huile et à fresque, bas-reliefs, boiseries, tout fut détruit sans pitié.
Quant aux bosquets, jardins, parcs, orangeries, cascades, pièces d'eau, serres, ménageries, qui entouraient ces différentes résidences, on les abandonna complètement.
Les habitants de Lunéville gémissaient sur cette destruction générale, mais personne ne la ressentait plus douloureusement que Panpan. L'ancien lecteur du Roi avait le cœur déchiré de voir disparaître peu à peu tout ce qu'il avait chanté, tout ce qui avait été sa vie, tout ce qui rappelait son bienfaiteur. Il exhalait ses plaintes dans ces termes touchants:
Quand je peignais ainsi ces brillantes merveilles,
Et que tu me prêtais d'indulgentes oreilles,
Grand Roi, qui t'aurait dit que tes vastes châteaux
Dureraient encore moins que mes faibles tableaux.
Quel œil eût pu percer dans cet avenir sombre?
Je lis encore ces vers. Tes palais ne sont plus.
Dans ta tombe enfouis, ils sont tous disparus.
Si leur magnificence a passé comme une ombre,
A jamais dans nos cœurs survivront tes vertus![6]
Stanislas, qui ne pouvait guère soupçonner l'usage que le légataire ferait de cette libéralité, avait naïvement légué à son gendre le mobilier de tous ses châteaux et maisons de plaisance.
Par un arrêté du 17 mars 1766, tout entier de sa propre main, Louis XV donna l'ordre de mettre en vente immédiatement tous les objets, quelsqu'ils fussent, qui garnissaient les habitations royales[7]. Les vieux amis de Stanislas eurent la douleur et l'indignation de voir vendre à l'encan, sur la place publique, et disperser au feu des enchères ces meubles magnifiques, ces véritables œuvres d'art qui avaient appartenu à leur maître vénéré.
Les appartements du château de Lunéville furent à moitié dévastés; les riches boiseries du cabinet du Roi disparurent; on les retrouva plus tard dans le grenier d'un village voisin où elles servaient de cloison[8].
La pauvre Marie Leczinska n'eut même pas le droit d'arracher aux enchères ces meubles familiers dont son père aimait à s'entourer et qui lui étaient doublement précieux par les souvenirs qui s'y rattachaient. Elle eut seulement la permission de sauver du désastre les portraits qui se trouvaient dans les appartements du feu Roi[9].
Ce ne furent pas seulement les œuvres éphémères de Stanislas qui disparurent avec lui, la société charmante qu'il avait su très habilement grouper et qui faisait tout l'agrément de sa Cour ne lui survécut pas un seul jour. Tout naturellement, en effet, et par la force même des choses, cette société dont il était le lien nécessaire, indispensable, se dispersa presque immédiatement.
Sur l'ordre de Louis XV, tous les courtisans qui habitaient le château, et ils étaient légion, durent abandonner leurs appartements. Ce fut le signal de la débâcle. Quelle raison de rester à Lunéville, quand il n'y avait plus de Cour, qu'on n'avait plus ni logement, ni charges, ni bénéfices d'aucune sorte.
Chacun agit donc suivant sa fantaisie ou les nécessités de sa situation; les uns, ceux qui avaient des fonctions à la cour de France ou l'espoir d'en obtenir, prirent la route de Versailles, les autres retournèrent dans leurs châteaux faire des économies et méditer sur l'instabilité des choses de ce monde.
Dans le petit cercle intime du Roi et de la favorite, le seul dont nous ayons à nous occuper, le plus empressé à quitter la Lorraine après la mort du Roi, fut le maréchal de Bercheny; son ami disparu, rien ne retenait plus le vieux guerrier à Lunéville. Il partit aussitôt avec toute sa famille pour la terre de Luzancy, qu'il aimait passionnément, et qu'il n'avait quittée qu'à regret pour les splendeurs de la cour de Lorraine. Il entraîna avec lui un des plus fidèles serviteurs de Stanislas, le comte de Tressan.
La mort de son bienfaiteur avait été de toutes façons pour Tressan une véritable catastrophe. Non seulement son cœur était douloureusement affecté par la perte d'un ami très sûr et très aimé, mais il perdait encore avec lui tous les bénéfices de sa situation, logement, entretien, équipages, émoluments. Pour comble de disgrâce, Stanislas ne l'avait honoré dans son testament d'aucune faveur particulière[10].
Sans ressource et dans une situation financière qui s'aggravait chaque jour, qu'allaient devenir Tressan et les siens?
Non seulement il fallait vivre, mais il fallait encore payer les dettes qui avaient été accumulées depuis des années. Harcelé par ses créanciers et ne sachant comment subvenir à l'existence de sa famille, le grand maréchal ne vit d'autre ressource que de quitter la Lorraine et d'aller chercher à la campagne un asile modeste où il pût achever l'éducation de ses enfants.
Autrefois une pareille détermination lui aurait déchiré le cœur et il n'aurait pu s'y résigner; quitter Mme de Boufflers eût été au-dessus de ses forces. Mais les temps étaient bien changés. Les rigueurs persistantes de la marquise avaient fini, l'âge aussi aidant, par triompher de la passion du vieux comte, et il envisageait maintenant avec calme une séparation que les circonstances lui imposaient impérieusement.
Mis au courant des projets de retraite du grand maréchal, M. de Bercheny pensa que le voisinage d'un homme agréable et lettré serait une précieuse ressource dans sa solitude et il chercha à l'attirer près de lui. Il y avait non loin de Luzancy, sur les bords de la Marne, un petit village, Nogent-l'Artaud, où il était facile de se loger à peu de frais. M. de Bercheny l'indiqua à Tressan. Ce dernier trouva le conseil judicieux, et bientôt il achetait à Nogent, pour 10,000 livres, une maison convenable avec de beaux jardins. Elle avait appartenu autrefois à M. Poisson, avant la singulière fortune de Mme de Pompadour.
Quelque pénible que lui fût le sacrifice, le comte, avant de s'éloigner, se décida à faire dans sa maison les réformes nécessaires. Il vendit sa bibliothèque et sa belle collection d'histoire naturelle à la margrave de Bade, il se défit de ses chevaux, de ses équipages, d'une partie de son mobilier; enfin il se réduisit à un seul valet de chambre[11].
Voltaire, qu'il avait mis au courant de ses projets, les approuvait fort:
«Vous comptez donc aller vivre en philosophe à la campagne, lui écrivait-il? Je souhaite que ce goût vous dure comme à moi. Ce n'est que dans la retraite qu'on peut méditer à son aise.»
Mais si le philosophe félicitait Tressan de sa détermination, il s'attendrissait sur le sort de Panpan, qui allait être privé de son meilleur ami, et il ajoutait gracieusement:
«Je n'oublierai jamais mon cher Panpan, c'est une âme digne de la vôtre. Que fera-t-il quand vous ne serez plus en Lorraine? Toute la Cour de votre bon roi va s'éparpiller et la Lorraine ne sera plus qu'une province. On commençait à penser; ces belles semences ne produiront plus rien; c'est vers la Marne qu'il faudra voyager... Notre lac de Genève fait bien des compliments à la Marne.
«Adieu, monsieur, conservez-moi des bontés qui sont la consolation de ma vieillesse.»
Tressan dit donc adieu à Mme de Boufflers, à Panpan, à tous ses amis, et il quitta sans esprit de retour cette Lorraine où il vivait depuis seize ans, où il avait éprouvé bien des joies, mais aussi les plus cruels tourments de l'amour malheureux.
Il vécut paisiblement pendant quelques années dans sa modeste demeure de Nogent-l'Artaud, voisinant avec le maréchal de Bercheny, faisant l'éducation de ses quatre enfants qu'il aimait tendrement, et trouvant des consolations à son isolement dans les travaux littéraires et dans la culture de son petit jardin. C'est là qu'il commença à composer ces romans de chevalerie qui bientôt le passionnèrent et l'occupèrent jusqu'à son dernier jour[12].
MM. de Bercheny et Tressan ne furent pas seuls à quitter la Lorraine. L'aumônier du Roi, cet ineffable abbé Porquet, qui avec tant de succès avait consacré ses soins à l'éducation du chevalier de Boufflers, imita bientôt leur exemple. Que lui restait-il à faire à Lunéville, maintenant que son royal pénitent n'avait plus besoin, et pour cause, de ses services? Vivre paisible et ignoré dans un petit cercle de vieux amis, végéter misérablement dans une cité morte, n'était pas du tout le fait du correct et séduisant Porquet. N'aimait-il pas toujours passionnément les spectacles, les fêtes, les plaisirs? N'était-il pas vraiment trop jeune encore pour renoncer aux joies de ce monde? Et où pouvait-il être mieux que dans la capitale pour satisfaire ses goûts mondains.
L'abbé dit donc un éternel adieu à la Lorraine et il partit pour Paris. Il n'y avait pas de situation, mais il comptait sur sa réputation, et puis il était bien convaincu que ses amis, et en particulier son ancien élève, l'aideraient à en trouver une.
En attendant, il se lança dans la société littéraire et galante de l'époque, fréquenta les philosophes et les comédiennes, en particulier Mlle Quinault, à laquelle Panpan l'avait recommandé, publia des vers dans l'Almanach des Muses, etc., etc.; bref il fit tout au monde, hors ce qui concernait son état.
Panpan avait eu le cœur serré en voyant s'éloigner cet ami si cher et cependant il rimait encore en l'honneur de l'ingrat qui l'abandonnait. Il lui adressait bientôt cette plaintive élégie où il rappelait les joies du passé qui lui rendaient plus cruelles encore les tristesses du présent:
O toi, dont la probité pure,
Le cœur dans le bien affermi,
Plus que l'heureux talent dont t'orna la nature
Pour jamais m'ont fait ton ami,
Gentil docteur que le Permesse
Plus que la Sorbonne illustra,
Toi, qui dis moins souvent la messe
Que tu ne vas à l'Opéra,
Te voilà donc fixé sur les bords de la Seine!
Jadis, aux plaisirs de Paris,
Je t'ai vu préférer nos plaisirs de Lorraine.
Dans ces lieux autrefois de Boufflers si chéris,
Aujourd'hui mon petit domaine,
Je t'ai vu rassembler les muses et les ris;
Dans mon balustre étoit la tribune aux harangues;
Là pour ton chevalier tu fis ces vers charmants
Ces vers auxquels toutes nos langues
Donnoient plus d'applaudissements
Qu'ils n'exigeaient de révérences[13].
Autres temps, autres jouissances...
Mais quels moments vaudront ces fortunés moments?[14]
La marquise de Lenoncourt, une des plus spirituelles femmes de la Cour, une des grandes amies de Panpan et de Mme de Boufflers, n'avait pas d'abord suivi l'exemple général. En dépit des ordres de Louis XV, elle avait continué à résider dans l'appartement qu'elle occupait au château, mais bientôt la solitude qui régnait dans cette vaste demeure, la tristesse qui pesait sur les bosquets du parc, assombrirent le moral de la marquise et elle fut prise de la nostalgie du bruit et du mouvement; puis elle était affligée d'un mari détestable «dont elle rougissait et dont elle avait peur». Stanislas la protégeait contre les entreprises de ce «gros monsieur», ainsi qu'elle appelait son époux. Mais le Roi n'étant plus là pour la défendre, elle ne se crut pas en sûreté à Lunéville et elle prit prétexte de son isolement pour quitter la Lorraine et chercher un refuge sur les bords de la Seine.
Panpan, désolé de voir le vide se faire chaque jour plus grand autour de lui, écrivait à sa chère marquise:
A Mme la marquise de Lenoncourt.
Quand nous l'avons perdu ce Platon couronné,
Au bonheur des Lorrains ce sage destiné,
J'ai cru que dans ces lieux, de sa Cour éplorée,
Il resteroit du moins quelque illustre débris.
Tout a fui son tombeau, tout a fui vers Paris!
Seule dans son palais, vous m'étiez demeurée;
Je comptois, comme à lui, vous y faire ma cour,
Objet de tout mon culte, illustre Lenoncourt;
Vous m'auriez tenu lieu de sa tête sacrée.
De sa présence auguste autrefois honorée,
Ma chartreuse lui dut ses embellissements,
Et d'arbres, et de fleurs, par ses ordres parée,
Fut le théâtre heureux de nos amusements.
Vous y suiviez Boufflers, quand, des jeux entourée,
Boufflers y rassembloit l'esprit, et tous les goûts.
Ils s'y seroient encor rassemblés près de vous!
Mais de ces tristes lieux, pour jamais exilées,
Les grâces avec elle, avec vous envolées,
Ont privé mes jardins de leurs plus chers appas;
Hélas! je n'y vois plus l'empreinte de vos pas
Sur le sable de mes allées![15].
Ainsi Panpan voyait avec terreur s'éloigner peu à peu tous ses amis, tous ceux qu'il avait aimés, qui avaient été les compagnons de sa vie, qui lui rappelaient les joies des années heureuses. Bientôt il allait se trouver seul, n'ayant plus d'autre distraction que de cultiver les fleurs de son jardin, les fruits de son verger. Pour comble d'infortune il restait dans une situation fort modeste, ayant à peine de quoi vivre. C'était le moment ou jamais de faire appel à cette philosophie dont il avait lui-même si souvent vanté les bienfaisants effets.
Dans sa détresse profonde, le pauvre Panpan avait-il au moins l'espoir de conserver celle qu'il aimait par-dessus toutes choses, sa bienfaitrice, la marquise de Boufflers? Si elle lui restait, c'était encore le bonheur.
Hélas! la marquise, elle aussi, songeait à s'éloigner. Douloureusement affectée par la mort de ce vieillard pour lequel elle éprouvait une ancienne et sérieuse affection, chassée de ce château où elle régnait depuis tant d'années, elle se trouvait dans la situation la plus pénible. En perdant le Roi, elle avait tout perdu, honneurs, privilèges, situation, et comme elle s'était toujours montrée pour elle-même d'un grand désintéressement, elle restait sans la moindre fortune. Tout son patrimoine avait été follement dissipé au jeu, et elle n'avait plus pour vivre qu'une maigre pension de 18,000 livres sur le trésor royal.
Le séjour de Lunéville lui était devenu odieux. Elle aussi voulait fuir ces lieux désolés, et elle parlait d'aller s'établir momentanément dans la capitale, près de son frère de Beauvau et de sa sœur de Mirepoix qu'elle aimait beaucoup, et qui y occupaient à la Cour comme dans la société une grande situation.
A la nouvelle d'un départ prochain, Panpan jetait les hauts cris. Une fois entraînée dans la vie de Paris, ne serait-elle pas subjuguée par les succès qu'elle y obtiendrait? N'allait-elle pas oublier son vieil ami? Reviendrait-elle jamais en Lorraine? Ainsi parlait Panpan avec sa connaissance de la nature humaine, et son cœur se serrait à la pensée qu'il ne reverrait peut-être plus celle qui avait été l'idole de sa vie.
Pendant l'automne de 1766, alors que Mme de Boufflers était encore hésitante, son frère de Beauvau lui écrivit qu'il allait venir avec la princesse passer quelques jours en Lorraine pour régler plusieurs affaires urgentes, et que de là il se rendrait dans son gouvernement du Languedoc où il aurait à séjourner plusieurs mois; il pressait instamment sa sœur de faire le voyage avec eux.
Mme de Boufflers ne cherchait qu'une occasion d'échapper à ses tristes souvenirs. Elle estima qu'un voyage dans d'aussi agréables conditions serait pour elle une précieuse distraction. Puis un changement de milieu, d'horizons, d'habitudes n'était-il pas le meilleur moyen pour elle de se ressaisir. Elle verrait ensuite à réorganiser sa vie et à prendre des résolutions définitives.
Elle écrivit donc à son frère qu'elle acceptait sa proposition avec reconnaissance et qu'elle se tenait prête à partir au premier signal.
CHAPITRE II
1766-1767
Table des matières
Départ de Mme de Boufflers pour le Languedoc.—Son séjour à Toulouse.—Correspondance avec Voltaire.—Mme de Boufflers à Paris.—Elle va prendre les eaux de Plombières.—Projets de voyage en Suisse.
Nous avons dit, dans les premiers volumes de cet ouvrage, ce qu'était le prince de Beauvau, ses rares qualités, sa droiture, sa loyauté, ses aptitudes militaires; nous n'y reviendrons pas. Personne plus que lui ne jouissait de l'estime et de la considération générales.
Nous avons raconté comment il avait perdu sa femme presque subitement en 1763 et comment, après un deuil de pure convenance, il avait épousé Mme de Clermont qu'il aimait depuis fort longtemps[16]. Cette seconde union, qui réalisait ses vœux les plus chers, tourna à miracle. Jamais on ne vit ménage plus tendrement uni, plus parfaitement heureux. Il fut à la fois, par sa rareté même, la gloire et l'étonnement du dix-huitième siècle.
La nouvelle princesse de Beauvau, fort bien de sa personne, était en outre une femme de haute distinction. Elle avait un charme infini, un naturel simple, un ton excellent, une «sensibilité vraie, bonne, continuelle».
«Je ne crois pas qu'il y ait sous le ciel de caractère plus aimable, ni plus accompli que le sien, écrit Marmontel. C'est bien elle qu'on peut appeler justement et sans ironie «la femme qui a toujours raison». Mais la justesse, la netteté, la clarté inaltérable de son esprit est accompagnée de tant de douceur, de simplicité, de modestie et de grâce qu'elle nous fait aimer la supériorité même qu'elle a sur nous.»
Mme du Deffant était moins élogieuse, mais peut-être plus exacte, quand elle écrivait:
«Je doute que l'amour-propre de Mme de Beauvau lui cause jamais le plus petit chagrin. Cet amour-propre est cuirassé. Elle ne respire que gloire et hommage, elle vit de nectar et d'ambroisie, ne respire que l'encens. Elle dédaigne trop ceux qui ne l'adorent pas pour pouvoir jamais être offensée de leur indifférence. Elle est parfaitement heureuse, elle doit son bonheur à son caractère, et comme il est très bon, il lui attire l'estime de ceux qui la connaissent[17].»
La princesse avait une manière d'aimer son mari, simple et touchante. Elle ne songeait qu'à le faire valoir et à s'effacer elle-même. A l'entendre, c'était toujours à M. de Beauvau qu'on devait rapporter tout le bien qu'on louait en elle.
Malgré toutes ses qualités, peut-être même en raison de ses qualités, Mme de Beauvau passait pour dominatrice et on lui reprochait «une personnalité intolérable»; il est certain qu'elle avait pris sur son entourage, et en particulier sur son mari, un empire presque absolu. Aussi Mme du Deffant, rarement bienveillante, l'avait-elle surnommée ironiquement la dominante des dominations. Elle désignait encore volontiers ces heureux époux sous le nom de la dominante et le soumis.
Quand les Beauvau eurent réglé leurs affaires d'intérêt en Lorraine, Mme de Boufflers dit adieu au pauvre Panpan désolé et elle partit avec eux pour Lyon. Ils y restèrent quelques jours, puis, de là, ils gagnèrent à petites journées Arles, où ils visitèrent l'amphithéâtre, les thermes, le palais de Constantin, Saint-Trophime, Saint-Honnorat, etc. Mme de Boufflers, très éprise du passé, ne se lassait pas d'admirer toutes ces merveilles des temps anciens. A Nîmes, elle s'extasia devant la maison carrée, les arènes, le temple de Diane, le pont du Gard, etc. Enfin ils arrivèrent à Toulouse, capitale du Languedoc.
M. de Beauvau était très aimé dans son gouvernement, il y faisait preuve d'une indépendance d'esprit et d'une largeur d'idées fort rares à son époque. Quand il avait été nommé en 1764, son premier soin avait été de secourir de malheureuses familles protestantes qu'on persécutait à cause de leur foi et qui gémissaient dans les prisons depuis des années. Sa généreuse conduite faillit même lui attirer une disgrâce complète, mais rien ne put la lui faire modifier. Il répondait très noblement à des menaces réitérées: «Le Roi est le maître de m'ôter le commandement qu'il m'a confié, mais non de m'empêcher d'en remplir les devoirs selon ma conscience et mon honneur.»
A peine Mme de Boufflers était-elle installée dans la capitale du Languedoc et jouissait-elle avec délices d'une vie toute nouvelle pour elle, qu'elle reçut de Voltaire une lettre pressante.
Le vieux philosophe la suppliait d'obtenir du gouverneur qu'il fit nommer premier capitoul M. de Sudre, l'avocat qui avait défendu Calas, celui qui «seul avait protégé l'innocence lorsque tout le monde l'abandonnait et la calomniait».
«Vous allez en Languedoc, lui disait Voltaire, votre premier plaisir sera d'y faire du bien. Je vous propose une action digne de vous et dont tous les honnêtes gens de France vous auront obligation... J'attends tout d'un cœur comme le vôtre»; et il l'assurait que «si son âge et les maladies le lui avaient permis,» il serait sûrement venu lui faire sa cour quand elle était passée par Lyon.
Pais il lui racontait plaisamment toutes les infortunes qui l'accablaient dans sa très belle et très détestable vallée, où il ne lui manquait que «l'agrément de la peste».
Le 21 janvier il lui écrivait encore:
«Ferney, 21 janvier 1767.
«Madame, non seulement je voudrais faire ma cour à Mme la princesse de Beauvau, mais assurément je voudrais venir à sa suite me mettre à vos pieds dans les beaux climats où vous êtes; et croyez que ce n'est pas pour le climat, c'est pour vous, s'il vous plaît, madame.
«M. le chevalier de Boufflers, qui a ragaillardi mes vieux jours, sait que je ne voulais pas les finir sans avoir eu la consolation de passer avec vous quelques moments. Il est fort difficile actuellement que j'aie cet honneur: trente pieds de neige sur nos montagnes, dix dans nos plaines, des rhumatismes, des soldats et de la misère forment la belle situation où je me trouve. Nous faisons la guerre à Genève, il vaudrait mieux la faire aux loups qui viennent manger les petits garçons. Nous avons bloqué Genève, de façon que cette ville est dans la plus grande abondance et nous dans la plus effroyable disette.
«Pour moi, quoique je n'aie plus de dents, je me rendrai à discrétion à quiconque voudra me fournir des poulardes.
«J'ai fait bâtir un assez joli château et je compte y mettre le feu incessamment pour me chauffer.
«J'ajoute à tous les avantages dont je jouis que je suis borgne et presque aveugle, grâce à nos montagnes de neige et de glace.
«Promenez-vous, madame, sous des berceaux d'oliviers et d'orangers, et je pardonnerai tout à la nature.» «P.S.—Je ne sais sur quel horizon est actuellement M. le chevalier de Boufflers, mais quelque part où il soit, il n'y aura jamais rien de plus singulier ni de plus aimable que lui[18].»
Malheureusement, si la recommandation de Voltaire auprès de la marquise de Boufflers et de M. de Beauvau était puissante, celle du prince auprès de M. de Saint-Florentin avait moins de crédit, et le protégé du philosophe ne fut pas nommé.
Voltaire n'en remercie pas moins très aimablement sa correspondante de sa bonne volonté et de l'appui qu'elle lui a prêté. Il termine par ces mots pleins de grâce:
«Je ne sais, madame, si vous allez à la Cour ou à la ville, mais en quelque lieu que vous soyez, vous ferez les délices de tous ceux qui seront assez heureux pour vivre avec vous. Cette consolation m'a toujours été enlevée. Votre souvenir peut seul consoler le plus respectueux et le plus attaché de vos serviteurs.
«V.»
Peu de jours après, nouvelle lettre du patriarche au sujet d'un libraire de Nancy, Leclerc, soupçonné de répandre des livres interdits. Pour couper court à sa propagande, on l'avait prudemment jeté à la Bastille. Voltaire indigné accuse, bien entendu, la Compagnie de Jésus de ce nouveau méfait. Il écrit «pénétré de douleurs»: «Faut-il donc que les Jésuites aient encore le pouvoir de nuire et qu'il reste du venin mortel dans les tronçons de cette vipère écrasée.» Il supplie la marquise d'agir en faveur d'un infortuné. «Rien ne rafraîchit le sang, comme de secourir les malheureux», lui dit-il pour l'encourager.
Après un assez long séjour en Languedoc, Mme de Boufflers et ses compagnons reprirent la route de la capitale. Ils ramenaient avec eux, en l'entourant de soins empressés, une petite chienne barbette destinée à l'amusement de Mme du Deffant. Cet animal fit en effet le bonheur de la vieille aveugle: «Elle n'est pas trop jolie, disait-elle, mais elle m'aime, cela me suffit.»
La marquise resta peu de temps à Paris, car elle avait des affaires urgentes à régler en Lorraine, mais la séparation allait être de courte durée; les Beauvau comptaient faire une saison à Plombières au mois de juillet et il était convenu que Mme de Boufflers les rejoindrait dans la célèbre ville d'eaux dès qu'ils y seraient installés.
La marquise passe donc quelques semaines à Nancy et à Lunéville en compagnie du cher Panpan, puis, vers le milieu de juillet, elle se rend à Plombières où elle a le plaisir de retrouver ses parents et sa fille, Mme de Boisgelin.
En 1767 la société réunie à Plombières est des plus brillantes et une foule élégante se presse sous les ombrages du parc. Rarement l'on a vu pareille affluence, et c'est à croire que la cour de Versailles s'est transportée sur les bords de l'Agron. Les hôtels, les maisons particulières regorgent de baigneurs. Comme de nos jours, l'on publie religieusement chaque semaine la liste des étrangers, avec l'indication des demeures qu'ils occupent.
M. de la Galaizière et l'abbé de Lentillac sont à l'hôtel des Dames, la marquise de la Tour du Pin et la duchesse de Luynes à l'Ange, le chevalier de la Ferronnays à la Fleur de Lys, la duchesse de Nivernais et son confesseur à Saint-Blaize, l'abbé comte de Saintignon à la Croix-rouge, etc.
Les principaux baigneurs sont le marquis et la marquise de Clermont-Gallerande, le comte et la comtesse de Belzunce, le prince et la princesse de Montmorency, la duchesse de Cossé, la marquise d'Avaray, la vicomtesse de Laval, les comtesses de Taxis, de Montalembert, de Sabran, de Bercheny, de Rastignac, le prince de Bauffremont, les marquis de Saint-Aubin, d'Autichamp, les chevaliers de la Bourdonnais, de Beauteville, le baron d'Holbach, etc., etc.
Les malades mènent une vie des plus gaies. Entre les exercices obligatoires du traitement, ils se retrouvent sans cesse et ils imaginent mille occupations pour se distraire. Les uns, les moins valides, ceux auxquels les médecins prescrivent le repos, se réunissent pour jouer à cavagnole, à la comète, faire de la musique; les autres organisent des déjeuners champêtres aux environs, à Remiremont, au Val d'Ajol, etc. Le pays est superbe, on le parcourt à pied, à cheval, en voiture. Chaque jour il y a thé ou café chez l'une ou l'autre grande dame; chaque soir, bal et souper. Enfin la vie est charmante, on n'a pas un instant d'ennui, et dans cette fréquentation continuelle l'amour trouve aisément son compte.
Une des grandes distractions de cette société est d'aller visiter un célèbre thaumaturge du Val d'Ajol. Il s'appelle Dumont et on l'a surnommé le médecin de la montagne. Quant à lui, il prend modestement le titre de chirurgien renoueur de S. A. R. Mgr le comte de Provence[19]. Il a obtenu quelques guérisons qu'on regarde comme miraculeuses et qui lui ont valu une réputation considérable. Aussi presque tous les baigneurs, à la grande indignation des Esculapes de la localité, vont-ils le consulter[20].
La colère des médecins était si violente que l'infortuné rebouteur craignait toujours d'être assassiné par ses confrères patentés et il n'osait sortir de chez lui sans être accompagné d'un homme de la maréchaussée[21].
Nous ne savons si la santé des malades se trouvait bien de cette existence agitée, mais ce qui est certain, c'est que leur moral s'en accommodait fort.
L'usage, nous l'avons dit, était de saigner les baigneurs dès leur arrivée, pour les mieux préparer à l'action des eaux. Mme de Boufflers, son frère, la princesse, Mme de Boisgelin, se soumirent docilement à cette fâcheuse obligation, puis ils commencèrent leur traitement, mais sans s'astreindre à un régime trop sévère. Ils fréquentaient la société, où ils avaient retrouvé un grand nombre de leurs amis, et ils faisaient de nombreuses excursions dans les environs, si bien que le temps se passait rapidement et agréablement.
Depuis un an bientôt qu'elle voyage et vit avec son frère et sa belle-sœur, Mme de Boufflers a ressenti les bienfaisants effets d'une société aimable et d'une distraction sans cesse renouvelée; elle a retrouvé son équilibre physique et moral, et les tristes événements de l'année 1766 ne sont déjà plus pour elle que de lointains souvenirs.
Mais elle a pris goût à cette existence errante, et maintenant elle redoute le moment où il lui faudra enfin se résigner à une solitude qu'elle n'a jamais connue. Dans l'espoir d'éloigner encore le terme fatal, elle imagine de faire, aussitôt sa cure terminée, un nouveau déplacement et des plus séduisants.
Depuis longtemps elle caressait l'idée d'aller rendre visite à l'ermite du mont Jura, à ce prestigieux Voltaire dont elle avait gardé si délicieux souvenir, et qu'elle n'avait pas revu depuis dix-huit ans, depuis les années éblouissantes de 1748 et de 1749. Le séjour que son fils avait fait près du philosophe en 1764, les récits émerveillés du jeune homme avaient redoublé le désir de Mme de Boufflers d'aller revoir son vieil ami. La récente correspondance qu'elle venait d'entretenir avec lui lui inspira l'idée, une fois sa cure achevée, de faire un voyage en Suisse et de le terminer par un séjour chez le philosophe.
Comme en voyage il est plus agréable d'être en nombreuse société, elle décide d'entraîner avec elle son frère et sa belle-sœur qui ne demandent pas mieux; sa fille, Mme de Boisgelin; sa grande amie, Mme Durival; et enfin le cher et indispensable Panpan, qui, lui aussi, veut revoir son ami Voltaire. Ainsi la fête sera complète, la marquise ne laissera pas de regrets derrière elle et l'on ne s'ennuiera pas en aussi aimable compagnie.
En attendant, Mme de Boufflers consulte des cartes, prépare des itinéraires, et, comme si elle allait à la découverte de pays inconnus, elle interroge anxieusement ceux de ses amis qui connaissent la Suisse, sur l'état des chemins, les difficultés de la route, les ressources du pays, les auberges, etc., etc.
C'est à Panpan qui est resté à Lunéville que la marquise fait part de ses projets, projets qui ont pour lui un intérêt tout particulier, puisqu'il est arrêté, décidé qu'il sera du voyage. En même temps elle lui raconte les menus incidents de la vie de Plombières:
«Plombières, 30 juillet 1767.
«Mon cher Veau,
«Je suis bien étonnée de ne vous avoir pas encore écrit, car je n'ai pas encore cessé de penser à vous, malgré la foule qui m'environne. Il y a prodigieusement de monde ici, et comme je passe à peu près la journée chez Mme de Beauvau, je vois tout.
«Il n'y a que Mme de Gimel et moi dans notre maison; aussi y suis-je fort bien. Le pauvre prince qui était mal, et sans se plaindre, part demain matin, ce qui m'afflige fort.
«M. de Beauvau pense toujours au voyage de Genève. Quoi qu'il en soit je partirai vers le 8 ou le 10 août, et je vous attendrai autant qu'il vous plaira.
«La duchesse de Cossé arrive de Ferney. Elle a parcouru toute la Suisse. Vous croyez bien que je lui ai un peu parlé des chemins; elle dit, comme les autres, qu'ils sont plus beaux que partout ailleurs et que Voltaire est plus aimable et surtout plus poli que jamais.
«Nous voyons beaucoup ici le baron d'Holbach et M. de Tolosan. Le premier est un bien bon homme, et a, dit-on, beaucoup de connaissances; mais le second est parfaitement bon et parfaitement aimable.
«L'abbé de Mitri et sa sœur sont arrivées avant-hier, ce qui m'a fait faire une partie de trictrac à tourner, avec M. de Vaugrave. C'est la seule depuis que je suis ici et je n'y ai point du tout pensé, mais toujours à vous, mon bon Veau.»
Quelques jours après nouvelle lettre[22].
«Plombières, 3 août 1767.
«Mais, mon cher Veau, la tête te tourne donc?
«Mme la duchesse de Cossé a passé ici il y a quatre jours en revenant de Ferney. Tout le monde lui a fait des questions sur son voyage. On s'étonnait qu'une personne aussi délicate et qui a peur de tout, ait pu faire un voyage aussi considérable, car elle a été partout, hors dans les mauvais chemins, sur lesquels je l'ai questionnée à mon tour, en lui disant que j'étais sur le point de faire ce voyage, mais que j'étais retenue par la peur des précipices; qu'on m'avait bien dit qu'il n'y avait rien à craindre, parce que les chemins étaient fort larges, mais que j'en craignais même la vue. Elle m'a dit à cela qu'elle était tout de même et qu'elle avait une autre raison d'éviter jusqu'à l'apparence des dangers, ayant avec elle sa fille unique dont la délicatesse l'obligeait aux plus grands ménagements. Comme tu es mon fils unique, je ne saurais mieux faire que de te traiter comme Mlle de Cossé.
«Il faut vous dire encore que la duchesse m'a dit qu'il ne fallait pas aller voir le médecin de la montagne quoique tout le monde y fut; qu'elle n'avait pas osé l'entreprendre, quoique ce fût un des objets de son voyage.
«J'écris au prince pour qu'il m'envoie des chevaux avec lesquels j'irai le 15 à Fléville, où j'attendrai qu'il vous plaise de venir avec Mme Durival, pour que nous allions tous ensemble chez Voltaire.
«Sur quoi je prie Dieu de vous tenir en paix.»
P. S. (de la main de Mme de Boisgelin).
«Bonjour, mon charmant Veau. Je t'aime de toute mon âme de cochon.
«J'ai bien peur aussi des chemins de la Suisse, mais malgré cela il faut bien marcher. Pourtant il me semble que nous ne sommes pas encore prêtes à partir.
«Adieu, mon Veau, écris-moi, mais je te prie d'écrire un peu lisiblement.
«Mes compliments à Marianne[23]».
Mme de Boisgelin avait vu juste, et c'est elle qui finit par avoir raison. En dépit de tous les projets et de préparatifs déjà très avancés, Mme de Boufflers dut, au dernier moment, renoncer à son voyage pour des raisons de santé assez sérieuses. Ce ne fut pas sans de très vifs regrets.
Après la saison de Plombières, la marquise revint passer quelque temps à Lunéville, puis elle dit adieu à ses amis de Lorraine et elle partit pour Paris où elle avait décidé de séjourner tout l'hiver. Peu après son arrivée, c'est-à-dire en décembre 1767, elle écrivait à Panpan une longue lettre où elle lui confiait la grande douleur qui venait de la frapper. Bien que nous n'ayons pu reconstituer les événements auxquels elle fait allusion en termes si pathétiques, nous citons sa lettre en entier. Elle s'y montre, en effet, sous un jour tout nouveau pour nous, et elle manifeste une tendresse de cœur et une sensibilité à laquelle elle ne nous a pas habitués:
«Paris, 6 décembre 1767.
«Ah! mon Veau, que les plaisirs sont légers et courts, et que les chagrins sont longs et lourds! Mimie, ma chère Mimie, l'enfant de mon cœur, l'objet de mes affections, je l'ai mariée, à qui? à un bourreau de trois femmes au moins, avant elle, et vraisemblablement de quatre. Pendant deux mois de publicité, c'était le meilleur et le plus honnête homme du monde. Quatre jours après son mariage, c'était véritablement un monstre.
«La malheureuse m'a tout caché jusqu'au jour de son départ pour Fontainebleau où elle devait rester quatre jours, aller de là à Bordeaux pour s'embarquer. Elle m'a caché les traitements qu'elle éprouvait, à moi, à sa mère, et à tout le monde, et tout ce qu'on venait lui dire de lui. Enfin, elle me disait qu'elle était heureuse et rien ne paraissait à l'extérieur.
«Enfin, le jour de ce départ, elle m'a mandé tout, afin que l'on prît des précautions, là-bas, pour le contenir assez, pour qu'elle n'en éprouvât pas les dernières violences, et qu'elle voulait qu'on la crût heureuse, et m'assurer que sa mère ignorait tout. Jugez de ce que je devins; effectivement, une heure après, je vis la mère et lui appris tout.
«Je partis pour Praslin pour faire retarder le départ de cet homme de Fontainebleau. Enfin, après avoir été sur la roue depuis le 14 d'octobre jusqu'aujourd'hui, après bien des tourments, des dépositions et informations de M. de Sartines, prières et larmes de ma part, joint raison et crédit de M. et Mme de Beauvau, MM. les ducs de Choiseul et de Praslin ont fait consentir ce monstre par écrit à donner le choix d'un couvent à sa femme, et mille écus de pension, et lui rendre ses hardes; il reprend les diamants. Elle est chez Mme de Beauvau depuis avant-hier, qui revient aujourd'hui, et la conduit droit à Saint-Antoine, où je vais l'attendre[24].
«Qui n'en eût pas fait autrement à ma place, me condamne. Sa dernière femme était une demoiselle dont le père et la mère étaient de son quartier; la mère en était revenue depuis vingt ans. Sa fille était charmante et bien élevée avec 50,000 écus. Elle a été traitée comme celle-ci et en est morte au bout de quatre mois. Personne n'a rien dit à la mère qu'après, et sa fille lui a tout caché presque jusqu'à la mort...
«Imaginez-vous, mon Veau, mon désespoir de la savoir menacée à tout moment d'être tuée ou empoisonnée. Je respire seulement aujourd'hui, et elle m'aime encore, moi qui l'aurais menée à la mort. Je suis dans un transport de penser que je vais la voir, que je ne peux exprimer. Je ne me mêlerai jamais de rien. Mon fils se mariera s'il peut, mais sans moi.
«Adieu, mon Veau, je ne cesse pourtant encore de vous aimer.»
Qu'était-ce que cette pauvre, cette infortunée Mimie? Nous n'avons jamais pu le découvrir. Dans les centaines de lettres qui nous ont passé par les mains, nous n'avons jamais trouvé d'autre allusion à Mimie et à ses malheurs que les quelques pages que nous venons de citer.
CHAPITRE III
1768-1770
Table des matières
Séjour de Mme de Boufflers à Paris.—Ses relations: la maréchale de Mirepoix, la maréchale de Luxembourg, la comtesse de Boufflers-Rouvrel, la vicomtesse de Cambis, la comtesse de Boisgelin, Saint-Lambert, le prince de Bauffremont, Mme du Deffant, etc.—Évolution de la société.
Bien que depuis sa jeunesse Mme de Boufflers n'eût jamais fait à Paris de séjours prolongés, elle y était venue si souvent, soit avec le roi Stanislas, soit seule pour ses affaires ou les devoirs de sa charge, qu'elle y était presque aussi connue qu'en Lorraine, et qu'elle se trouvait aussi à l'aise à Versailles qu'à la cour de Lunéville. N'y retrouvait-elle pas, du reste, la majeure partie de sa famille, son frère, le prince de Beauvau; ses sœurs, la maréchale de Mirepoix, Mmes de Bassompierre, de Montrevel; ses nièces de Cambis, de Caraman; ses neveux le prince de Chimay, le prince d'Hénin, qu'on appelait aussi le nain des princes, à cause de sa taille; ses cousines, la maréchale de Luxembourg et la comtesse de Boufflers-Rouvrel, etc., etc.
Nous avons déjà eu l'occasion de citer ces différents personnages, mais ils vont maintenant intervenir si fréquemment dans notre récit, ils vont se trouver si intimement liés à la vie de Mme de Boufflers, que, pour l'édification du lecteur, il est nécessaire de tracer des principaux d'entre eux un léger crayon.
Nous connaissons déjà M. et Mme de Beauvau.
La sœur de Mme de Boufflers, la maréchale de Mirepoix, avait été charmante dans sa jeunesse et elle était alors aussi renommée par les grâces de son esprit que par le charme de sa physionomie. C'était la personne la plus naturellement aimable et la plus distinguée; elle était douce, modeste, facile, serviable, «éloignée de toute intrigue et du commerce le plus sûr».
En dépit des ans, son esprit était resté toujours jeune: «elle avait une grâce infinie et un ton parfait, une politesse aisée et une humeur égale». «Elle avait cet esprit enchanteur, dit le prince de Ligne, qui fournit de quoi plaire à chacun. Vous auriez juré qu'elle n'avait pensé qu'à vous toute sa vie. Où retrouvera-t-on jamais une société pareille?»
«Il faut vivre avec elle pour savoir tout ce qu'elle vaut, écrit Mme du Deffant, il n'y a que les occasions qui font connaître combien elle a d'esprit, de jugement et de goût.»
Certes, Mme de Mirepoix était la femme du monde agréable par excellence, mais, comme le disait Walpole, il ne fallait pas qu'il y eût un jeu de cartes dans la chambre. Le jeu était alors non seulement un usage, mais une obligation absolue dans la société, et sa place dans l'ordonnance de la vie était marquée comme celle des repas. Mme de Mirepoix en avait la passion, mais une passion absolument désordonnée; «elle aurait fait dévorer le royaume par les banquiers du passe-dix et du vingt-et-un.» Cette passion, malheureuse en général, la réduisait souvent aux expédients, et elle trouvait alors fort naturel de faire payer ses dettes par le Roi, procédé commode assurément, mais qui devait l'entraîner par la suite à des compromis de conscience bien regrettables.
Par un phénomène assez singulier, l'esprit de la maréchale rajeunissait avec les années. C'est ce qu'observait malicieusement Mme du Deffant quand elle écrivait en 1767: «Sa figure suit la marche ordinaire et elle atteindra soixante ans au mois d'avril prochain, mais son esprit rétrograde et aujourd'hui il n'a guère plus de quinze ans.»
Nous ne parlerons ni de Mme de Montrevel, ni de Mme de Bassompierre, qui n'ont joué dans la vie de leur sœur qu'un rôle très effacé[25].
En 1767, la maréchale de Luxembourg, cousine de notre héroïne, ne ressemblait guère à cette duchesse de Boufflers que nous avons vue en 1743 faire si bon accueil à sa jeune parente[26]. Au physique comme au moral,
la transformation avait été si complète qu'on ne pouvait s'imaginer avoir affaire à la même personne.
Après avoir mené pendant sa jeunesse une vie des plus légères, la maréchale, quand elle se vit obligée de renoncer à la galanterie, résolut de changer de conduite et de viser à la considération.
De l'esprit naturel, un goût sûr, une longue expérience de la Cour et du monde lui donnèrent la situation qu'elle ambitionnait, et elle s'établit bientôt arbitre souveraine des bienséances et du bon ton.
Ce pouvoir incontesté justifiait ce joli mot du prince de Ligne: à une dame qui lui demandait: «De qui dépendent les réputations?» il répondait: «Presque toujours des gens qui n'en ont pas.»
Elle-même avait complètement oublié ses erreurs passées et le monde avait imité son exemple. «Tel est ce pays-ci, dit Besenval durement, pourvu qu'on soit opulent et qu'on porte un beau nom, tout s'oublie, mais même on peut jouir d'une vieillesse considérée après la jeunesse la plus méprisable.»
Walpole faisait une plaisante allusion aux diverses transformations de la maréchale, quand il écrivait: «Elle a été fort belle, fort galante et fort méchante; sa beauté s'en est allée, ses amants aussi, et elle croit à présent que c'est le diable qui va venir. Cet affaissement moral l'a adoucie jusqu'à la rendre agréable, car elle est spirituelle et bien élevée.»
Son extérieur n'avait rien d'imposant. On était d'abord un peu surpris en voyant une petite bonne femme en robe de taffetas brun, avec le bonnet et les manchettes de gaze unie, à grand ourlet, sans bijoux, mais elle avait un visage si noble et si régulier, une attitude si digne et une si parfaite amabilité qu'on l'écoutait avec un plaisir inexprimable.
La maréchale aimait beaucoup sa cousine de Boufflers, et elle reportait même sur Mme de Boisgelin et sur le chevalier une partie de l'affection qu'elle éprouvait pour la mère. Elle les traitait l'un et l'autre avec autant de tendresse que s'ils avaient été ses propres enfants.
La marquise allait encore retrouver à Paris une cousine qui portait le même nom qu'elle et dont la destinée avait avec la sienne une singulière analogie. La comtesse de Boufflers-Rouvrel, qui avait été dame d'honneur de la duchesse d'Orléans, entretenait avec le prince de Conti une liaison avérée, publique et qui lui avait valu le surnom de l'Idole du Temple. On l'appela aussi plus tard la Minerve savante, quand la passion de l'esprit succéda chez elle aux passions d'un âge plus tendre.
C'était une des femmes les plus aimables de la société, bien qu'on lui reprochât souvent de manquer de sincérité; sa conversation était amusante, remplie d'agréments et de vivacité. Walpole, qui l'a bien connue, a laissé d'elle ce croquis: «Il y a en elle deux femmes, celle d'en haut et celle d'en bas. Je n'ai pas besoin de vous dire que celle d'en bas est galante. Celle d'en haut est fort sensée, elle possède une éloquence mesurée qui est juste et qui plaît; mais tout cela est gâté par une véritable rage d'applaudissements.»
Des goûts communs, une complète absence de scrupules, la même tournure d'esprit avaient créé entre l'Idole du Temple et la marquise de Boufflers une intimité très grande. Les deux cousines se plaisaient extrêmement et se quittaient le moins possible.
Les nièces de Mme de Boufflers, Mmes de Cambis et de Caraman, habitaient également Paris, et leur tante les voyait sans cesse. Mais elle affectionnait particulièrement Mme de Cambis dont l'esprit lui plaisait davantage. Une taille élégante, de la grâce, beaucoup d'art et de coquetterie en faisaient une femme agréable, mais elle avait souvent de l'humeur et de l'inégalité. Elle passait pour fort galante et méritait sa réputation, sans que sa situation dans le monde en fût le moindrement diminué: «Cette Cambis me plaît, écrivait Mme du Deffant, elle a un caractère à la vérité froid et sec, mais elle a du tact, du discernement, de la vérité, de la fierté. J'ai un certain désir de lui plaire qui m'anime. Ce ne sera jamais une amie, mais je la trouve piquante.»
Mme de Boisgelin avait suivi sa mère dans la capitale. Le mariage de la jeune femme, nous l'avons déjà fait entrevoir, n'avait pas mieux tourné que la grande majorité des unions de l'époque et elle vivait peu avec son mari; par suite elle s'était beaucoup rapprochée de sa mère, qu'elle accompagnait presque toujours dans ses déplacements. Lauzun a porté sur Mme de Boisgelin ce jugement plutôt sévère: «C'était un monstre de laideur, mais assez aimable, et aussi galante que si elle eût été jolie.» La vérité est qu'elle n'avait pas une figure régulière, mais elle était grande, fort bien faite, et elle avait beaucoup d'esprit. Quant aux mœurs, tout ce qu'on peut en dire, c'est qu'elle ne voulait pas se singulariser, et qu'elle vivait comme la plupart des femmes de son monde et de son temps.
La liste des plus intimes amis de Mme de Boufflers ne serait pas complète si nous ne citions quelques-uns de ceux avec qui elle vivait en Lorraine et qui l'avaient suivie ou précédée dans la capitale, la marquise de Lenoncourt, l'abbé Porquet, le chevalier de Listenay, etc. Des deux premiers nous n'avons rien à dire; à peine arrivée à Paris, la marquise reprit avec eux, nous le verrons bientôt, ses habitudes d'intimité presque journalière. Quant au chevalier, qui, par la mort de son frère, allait prendre le titre de prince de Bauffremont, nous allons le voir devenir peu à peu un des plus fervents adorateurs de Mme de Boufflers et, à ce titre, nous en devons parler avec quelques détails.
C'était un homme d'une véritable distinction, mais calme, froid et un peu indifférent.
«Je le trouve un bon homme, écrit Mme du Deffant, doux, facile, complaisant; en fait d'esprit il a à peu près le nécessaire, sans sel, sans sève, sans chaleur, un certain son de voix ennuyeux; quand il ouvre la bouche, on croit qu'il bâille et qu'il va faire bâiller; on est agréablement surpris que ce qu'il dit n'est ni sot, ni long, ni bête; et vu le temps qui court, on conclut qu'il est assez aimable[27].»
Un an plus tard, quand elle le connaît mieux, elle est beaucoup plus enthousiaste:
«Je trouve que son âme est le chef-d'œuvre de la nature: c'est son enfant favori, son prédestiné!»
«Ce que vous dites du chevalier est charmant et de toute vérité, répond Mme de Choiseul; oui, il est bien l'enfant gâté de la nature, mais comme il ne sait pas qu'il est gâté, il n'est point fat, il jouit de tous ses dons en s'y abandonnant seulement, et c'est pour cela qu'il est si aimable[28].»
Et les deux dames, dans leur enthousiasme, baptisent Bauffremont «le prince Incomparable», nom qui lui restera et qu'elles lui appliqueront à l'avenir dans leur correspondance.
Mme de Boufflers avait encore retrouvé dans la capitale un vieil ami de Lorraine que des liens fort tendres avaient un instant enchaîné à son char, le poète Saint-Lambert. Entre eux l'amour avait duré ce que durent les roses, mais ils avaient trop d'esprit pour se croire obligés de se détester par la suite, et une solide amitié avait succédé aux sentiments anciens. Ils se revirent avec un plaisir infini.
Depuis qu'il s'était éloigné de Lunéville après sa tragique aventure avec Mme du Chatelet, Saint-Lambert avait eu une étrange fortune.
Après avoir fait la guerre de Sept ans sous les ordres du maréchal de Contades et conquis plus de rhumatismes que de lauriers, il avait quitté le service avec le grade de colonel et s'était entièrement consacré à la littérature.
Dans le désir d'étendre sa réputation et de figurer sur un théâtre plus digne de ses mérites, l'ancien coryphée de la cour de Lorraine s'était établi définitivement à Paris. Grâce à son intime amitié avec le prince de Beauvau, amitié qui dura plus de cinquante ans sans le moindre nuage, il fut accueilli dans les salons aristocratiques et il devint en peu de temps fort à la mode; son aventure avec Mme du Chatelet n'était pas étrangère à l'engouement qu'il inspirait. Il crut devoir à la société qui l'accueillait si aimablement de prendre un titre qui lui manquait. Né Lambert devenu de Saint-Lambert de par la volonté paternelle, il n'hésita pas, de par sa propre volonté, à s'attribuer le titre de marquis. Il n'y avait aucun droit, on le lui donna par complaisance et il finit par y croire lui-même très sincèrement. Cela ne l'empêchait nullement de se proclamer philosophe et de faire parade d'opinions très avancées, voire même nettement anticléricales et républicaines.
Les années n'avaient pas sensiblement modifié son caractère; il était resté tel que nous l'avons connu, froid et prétentieux. «C'était le meilleur des amis, dit Mme Suard, mais il avait pour tout ce qui lui était indifférent une froideur que l'on pouvait souvent confondre avec le dédain.» On l'estimait, mais on ne l'aimait pas.
Il ne manquait pas cependant d'un certain mérite et sans que sa conversation fût piquante, «dans un entretien philosophique et littéraire, personne ne causait avec une raison plus saine ni avec un goût plus exquis[29]».
Tous les amis du prince de Beauvau étaient naturellement devenus ceux du poète; il fréquentait le meilleur monde, la maréchale de Luxembourg, la marquise du Deffant, la duchesse de Choiseul, la duchesse de Grammont, etc., etc.
Saint-Lambert n'était pas seulement intime avec la noblesse. Admis dans le salon du baron d'Holbach, il se lia très vite avec tous les encyclopédistes: Duclos, d'Alembert, Grimm, J.-J. Rousseau, Diderot, etc., etc., devinrent ses amis de chaque jour. On le rencontrait également dans les salons de Mlle Quinault, de Mme Geoffrin, de Mme Helvétius, etc., et il y retrouvait tous les hommes de lettres marquants de l'époque.
Ce fut dans une de ces réunions intimes chez Mlle Quinault que Mme d'Épinay le vit pour la première fois. Elle lui trouva «infiniment d'esprit et autant de goût que de délicatesse et de force dans les idées». Peu de jours après elle avait la fâcheuse inspiration de présenter son nouvel ami à Mme d'Houdetot, sa belle-sœur.
Mme d'Houdetot avait alors environ vingt-sept ans. Elle avait été mariée à dix-huit ans avec le comte d'Houdetot, homme de peu de valeur, et qui n'éprouva jamais pour elle qu'une simple amitié; il eut d'ailleurs le bon goût de ne pas lui demander plus qu'il ne lui donnait.
Mme d'Houdetot n'était pas jolie, mais elle avait la grâce de l'esprit; elle abondait en saillies charmantes et spontanées; et puis elle possédait «une si jolie âme, si franche, si honnête, si sensible, si personnelle!»
Diderot, que la vivacité de son esprit amusait, écrivait un jour à Mlle Volant:
«Hier, j'étais à souper à côté de Mme d'Houdetot qui disait: «Je me mariai pour aller dans le monde et voir le bal, l'Opéra et la comédie; et je n'allai point dans le monde, et je ne vis rien, et j'en fus pour mes frais!» Ces frais firent rire, comme vous pensez bien.»
Et comme la jeune femme s'animait de la gaieté de son voisin qui buvait ferme, elle lui disait en riant: «C'est mon voisin qui boit le vin et c'est moi qui m'enivre.»
Saint-Lambert fut bientôt sous le charme de cette imagination si vive, de cette âme si douce, et il s'éprit pour Mme d'Houdetot d'une passion qui dura jusqu'à sa mort.
La marquise de Boufflers n'était pas seulement liée avec sa famille; par sa naissance, par ses relations, elle se trouvait tout naturellement amenée à vivre dans un continuel commerce avec la société la plus agréable. On la rencontrait fréquemment chez Mme du Deffant, cette vieille aveugle «débauchée d'esprit», qui, au début de sa vie, avait si largement partagé les erreurs du siècle. Elle avait été la maîtresse du Régent, d'un certain Fargis dont on disait «qu'il avait tant volé qu'il en avait perdu une aile», du président Hénault et de beaucoup d'autres vraisemblablement. Puis quand elle avait perdu la vue, elle s'était rangée et avait cherché un refuge au couvent de Saint-Joseph, où elle recevait l'élite de la société spirituelle et lettrée.
Tout le petit groupe dont nous venons d'énumérer les principaux personnages forme une société intime qui ne se quitte guère. Chaque jour on se retrouve au concert, à l'Opéra, à la comédie, au jeu, à souper; c'est une fréquentation continuelle et charmante.
On rencontre Mme de Boufflers tantôt à l'hôtel de Beauvau, où le prince accueille en grand seigneur les gens de lettres et les philosophes; tantôt au Temple, où le prince de Conti donne des soupers de cent cinquante couverts, des concerts, des divertissements où figurent les premiers artistes de la capitale; tantôt chez le duc de Choiseul, chez la maréchale de Luxembourg, chez le duc de Nivernais, ce grand seigneur homme de lettres que Mme du Deffant appelait si plaisamment «le mâle de l'Idole du Temple[30]», etc., etc.
Mme de Boufflers, de par son nom et ses fonctions, appartient aussi à la Cour et on la voit sans cesse à Versailles, à Fontainebleau, à Compiègne, à Marly, chez tous les princes, à Chantilly, à Villers-Cotterets, etc.
Pendant l'été, l'existence de la marquise n'est pas moins agréable que durant l'hiver; elle est invitée dans tous les châteaux des environs; elle villégiature à droite, à gauche, partout et sans cesse elle retrouve sa famille et ses amies.
Le prince de Conti la reçoit dans son splendide domaine de l'Isle-Adam; il y vit entouré d'une société aussi galante que distinguée. On fait de la musique, on joue la comédie, on chasse. La maréchale de Luxembourg, Mme de Cambis, qui sont les plus intimes amies de l'Idole du Temple, y font d'interminables séjours; elles y entraînent Mme de Boufflers qui devient une des assidues de la maison.
La marquise n'est pas moins recherchée à Saint-Maur, chez le duc de Nivernais; à Roissy, chez les Caraman; à Auteuil, chez Mme Helvétius; à Saint-Ouen, chez Mme Necker; à Ruel, chez Mme d'Aiguillon; au Raincy, chez le duc d'Orléans; etc.
Mais c'est surtout à Montmorency, chez Mme de Luxembourg, que Mme de Boufflers aime à faire de longs séjours; là, elle se sent chez elle, là elle est heureuse, car elle y retrouve sa chère maréchale et tous les amis dont la société lui est la plus précieuse.
De tous les environs de Paris la vallée de Montmorency était assurément l'endroit le plus fréquenté et le plus apprécié de la société parisienne pendant tout le dix-huitième siècle. Ses collines verdoyantes, si riches en fleurs et en fruits de toutes sortes, ses bois séculaires, ses eaux superbes, lui avaient valu une réputation méritée. La proximité de la capitale, qui permettait à la fois de goûter les plaisirs de la campagne sans rien perdre de ceux de Paris, contribuait encore à augmenter la vogue de ce riant séjour.
A Montmorency, à Soisy, à Groslay, à Margency, à Sannois, à Andilly, à Eaubonne, à Saint-Brice, partout s'élevaient d'élégantes maisons de campagne, entourées de parcs superbes, la plupart avec une vue ravissante sur la vallée.
Le château de Montmorency appartenait au maréchal de Luxembourg, le château de Saint-Leu au duc d'Orléans[31], le château de la Chasse au prince de Condé. Les châteaux de Groslay, de Saint-Gratien, de Saint-Prix, de la Briche[32], d'Épinay, de Franconville, etc., etc., étaient tous habités par des familles de l'aristocratie ou de la haute finance.
Dès l'approche des beaux jours, les heureux propriétaires de ces belles demeures venaient y chercher le calme et le repos, et goûter au sein d'une société choisie les joies de la nature.
La vallée de Montmorency ne séduisait pas seulement les grands seigneurs; les gens de lettres paraissaient avoir fait de ce séjour leur asile préféré. A partir de 1750, Mme d'Épinay attire dans son château de La Chevrette tous les encyclopédistes[33], et son salon champêtre devient le rendez-vous d'une société de beaux esprits, d'hommes aimables et de femmes spirituelles. Les principaux habitués sont d'Holbach, Diderot, Marmontel, d'Alembert, J.-J. Rousseau, Galiani, Grimm, Saint-Lambert, etc.
La belle-sœur de Mme d'Épinay, Mme d'Houdetot, a loué, elle aussi, une habitation dans la vallée; elle s'est installée dans un joli petit village nommé Eaubonne, et elle y passe presque tout l'été.
Saint-Lambert, qui ne voulait pas quitter la femme qu'il aimait, ou du moins aussi peu que possible, acheta à son tour une propriété à Franconville, à quelques minutes de Sannois.
Nous verrons bientôt que, par un singulier hasard, Mme de Boufflers allait bientôt retrouver dans la charmante vallée tous ses meilleurs amis de Lorraine.
Son séjour dans la capitale ou dans les châteaux des environs offrait d'autant plus d'intérêt à Mme de Boufflers qu'elle était arrivée, comme nous dirions aujourd'hui, au moment psychologique. L'évolution dans les idées et dans les mœurs, qui se préparait depuis une vingtaine d'années, commençait à se manifester au dehors. Avec sa rare intelligence, avec son esprit ouvert et perspicace, la marquise de Boufflers ne pouvait manquer de s'en apercevoir, et de se passionner elle aussi pour ce mouvement des idées.
La société française se transformait de fond en comble et l'on voyait déjà poindre l'aurore des temps nouveaux. L'influence de la Cour allait s'amoindrissant et la tutelle qu'elle exerçait sur les esprits et les idées diminuait de jour en jour.
«On recherchait avec empressement, dit Ségur, toutes les productions nouvelles des brillants esprits qui faisaient alors l'ornement de la France; elles donnaient un aliment perpétuel à ces conversations où presque tous les jugements semblaient dictés par le bon goût. On y discutait avec douceur, on n'y disputait presque jamais, et comme un tact fin y rendait savant dans l'art de plaire, on y évitait l'ennui en ne s'appesantissant sur rien.
«Les idées philosophiques émises d'abord timidement gagnaient de jour en jour du terrain. L'habitude de la discussion qu'elles avaient fait naître s'appliquaient non seulement aux productions de l'esprit, mais aux actes du pouvoir, aux délibérations du Parlement, aux croyances religieuses, etc.»
A partir de la seconde moitié du dix-huitième siècle, on voit se former ces salons où toutes les classes se confondent, où les philosophes, les hommes de lettres, les financiers marchent de pair avec les courtisans, où l'on s'entretient de toutes choses, où l'on émet audacieusement les idées les plus subversives, où on les discute avec passion, où l'on fait table rase de toute l'organisation sociale, où l'on détruit tout ce qui existe, religion, morale, gouvernement, sans se soucier des conséquences.
Il semble qu'un véritable vent de folie ait poussé toute cette société à sa perte et à se détruire elle-même de ses propres mains.
Que les philosophes qui poursuivaient un idéal, qui voulaient une rénovation sociale, aient marché de l'avant envers et contre tous, cela se comprend et s'explique. Mais la noblesse, les gens de Cour, ceux qui profitaient et abusaient le plus largement de l'ordre de choses établi, par quelle aberration d'esprit, par quelle inconcevable aveuglement se montraient-ils aussi ardents à détruire que les philosophes?
Les femmes elles-mêmes ne dédaignaient pas de se mêler à ce mouvement des esprits; elles s'occupaient avec enthousiasme de philosophie et d'économie politique, et l'on entendait les plus jolies bouches prononcer des dissertations passionnées sur la sortie des blés et les droits prohibitifs. Sur les cheminées des salons comme sur les toilettes des boudoirs on ne trouvait que des ouvrages philosophiques ou les ennuyeuses élucubrations du marquis de Mirabeau, de l'abbé Baudeau et autres pédants économistes.
Mme de Boufflers partageait l'étrange aveuglement des gens de son monde; elle n'était pas moins ardente que ses amies à discuter les idées du jour, et à en adopter le plus grand nombre.
CHAPITRE IV
1768-1770
Table des matières
Séjour de Mme de Boufflers à Paris.—Sa correspondance avec Panpan.
Quand Mme de Boufflers revint à Paris en 1767, elle descendit d'abord chez son frère, mais ce n'était là qu'une solution provisoire; elle voulait avoir sa liberté, et puis elle avait eu avec sa belle-sœur quelques difficultés qui excluaient toute idée de vie commune. Leurs caractères, en effet, après avoir beaucoup sympathisé, n'avaient pas tardé à se heurter, et dans l'intérêt de tous mieux valait vivre chacun chez soi.
Mme de Boufflers s'installa d'abord rue du Rempart, au Marais, mais c'était fort loin, la maison était laide, incommode, il fallut trouver ailleurs. Après bien des recherches, la marquise finit par découvrir dans le faubourg Saint-Honoré, à côté de l'hôtel de Duras, la maison de Mme de Lorge qui venait de mourir; elle la loua pour 4,500 livres. L'habitation était charmante, agréable et commode; «elle avait à elle seule plus de vue, de soleil et de bon air que tout Paris ensemble.» Il y avait un beau jardin, de grands arbres, mais comme la perfection n'est pas de ce monde, l'escalier était un vrai casse-cou, «un véritable escalier de blanchisseuse». Il fallut bien cependant s'en contenter.
La marquise, à cette époque, a cinquante-sept ans bien sonnés, mais elle n'a rien perdu de ses qualités intellectuelles. Son fils, qui la dépeint à cet âge, s'extasie «sur le charme, la justesse, la finesse, la gaieté, la soudaineté, disons le mot, l'originalité de cet esprit qui ne ressemblait pas plus aux esprits ordinaires que la lumière à la couleur... Jamais aucun soin, aucun apprêt, aucune recherche... Ses paroles étaient inattendues, promptes, vives, pénétrantes, comme autant d'étincelles électriques... Sa gaieté était pour son âme un printemps perpétuel, qui l'a garantie toute sa vie de trop d'ardeur comme de trop de froid et qui n'a cessé de produire des fleurs nouvelles jusqu'à son dernier jour[34].»
Mme de Boufflers retrouve d'abord avec une joie profonde ses chers amis de Lunéville, Mme de Lenoncourt et l'abbé Porquet, qui tous deux lui font fête à l'envi. Mais elle est bien vite débordée; ses parents, ses amis, tout le monde se l'arrache, tout le monde veut jouir de cet esprit charmant, si aimable et si gai.
Bientôt elle est à ce point recherchée, qu'elle ne sait auquel entendre; elle n'a plus une minute à elle, et elle devient insaisissable.
Mme de Lenoncourt fait tous ses efforts pour la voir le plus souvent possible, mais «elle échappe comme un oiseau, et c'est un véritable chagrin de la regretter toujours et de la voir si peu».
Elle n'est jamais chez elle; on prend avec elle un rendez-vous, elle y manque: «C'est une poignée de puces, écrit son amie désolée, il n'y a pas moyen de prendre des arrangements stables avec elle, elle est toujours où elle ne comptait pas être un quart d'heure auparavant.»
Ce ne sont pas seulement les joies de la famille ou de l'amitié qui absorbent si complètement Mme de Boufflers. Elle a toujours adoré le monde et elle en a peu joui pendant les dernières années si moroses du vieux Stanislas; aussi à peine arrivée dans la capitale cherche-t-elle à rattraper le temps et elle se jette à corps perdu dans une vie mondaine qui ne convient, il faut l'avouer, ni à son âge, ni à sa situation de fortune; on ne voit qu'elle à la Cour, chez tous les princes, à toutes les fêtes; elle ne manque pas un spectacle; il n'y a pas de jeune femme plus affolée de plaisirs.
«Elle s'amuse comme si elle avait quinze ans, écrit Mme de Lenoncourt qui en a trente-huit, c'est moi la grand'mère!»
Quelques jours après, elle s'écrie encore dans un moment de dépit:
«J'ai soupé trois jours de suite avec votre marquise. Peut-être vais-je être trois mois sans la voir. Il n'y a pas à Paris assez de jeu, assez de princes, assez de spectacles pour elle, jugez du temps qui lui reste. Et puis elle me soutient qu'elle m'aime! Cela me fait enrager. Je voudrais trouver une bonne raison de m'en détacher[35].»
S'en détacher! c'est plus facile à dire qu'à faire!
Tous ses amis sont furieux après elle; ils finissent par lui en vouloir véritablement et il n'y a pas de reproches qu'ils ne lui adressent, mais elle est si aimable, elle a tant d'agréments, il émane d'elle un charme si singulier qu'on ne peut lui tenir rigueur. Dès qu'on la revoit, on l'aime plus que jamais. On passe sa vie à la détester et à l'adorer.
Ce ne sont pas seulement les fêtes, les spectacles, les réceptions princières que Mme de Boufflers aime avec rage, elle a une passion terrible, irrésistible, le jeu, et rien ne l'en peut détourner. C'est un mal de famille, car ses enfants eux-mêmes, sa sœur de Mirepoix en sont également les victimes. Déjà à Lunéville, du temps de Stanislas, la marquise a commis mille folies et s'est placée souvent dans les plus terribles embarras. Mais à Paris c'est bien pire encore. D'abord les occasions sont plus fréquentes et puis l'on joue bien plus gros jeu. Il n'y a pas de réunion à la Cour ou chez les princes qui ne soit l'occasion d'un jeu effréné.
Depuis la Régence, cette passion avait pris des proportions inouïes.
«La cause de presque tous les malheurs ici, c'est la fureur du jeu, écrit en 1720 la duchesse d'Orléans. On m'a souvent dit: «Vous n'êtes bonne à rien, vous n'aimez pas le jeu.»
«Les rues de Paris étaient éclairées la nuit de pots à feu placés devant les hôtels des plus grands seigneurs, convertis en maisons de jeu. Entrait qui voulait.»
On ne jouait pas seulement dans les tripots, dans les hôtels particuliers, on jouait chez tous les princes, à la Cour, et un jeu effrayant. Cette passion amenait avec elle tous les désordres qui en sont la conséquence. Plus d'un grand seigneur, plus d'une noble dame n'hésitait pas à aider la fortune quand elle ne leur souriait pas suffisamment. On se rappelle l'aventure de Mme du Chatelet à Versailles en 1747; elle joue au jeu de la Reine et en peu de temps elle a perdu non seulement ce qu'elle a sur elle, mais encore plus de 80,000 livres sur parole. Voltaire l'entraîne de force en lui criant qu'elle joue avec des fripons![36]
Pendant tout le dix-huitième siècle cette passion a régné sans conteste et amené dans la société une démoralisation profonde.
Mme de Boufflers allait donc trouver à Paris plus que partout ailleurs la satisfaction de son déplorable penchant. Aussi partout où l'on joue, est-on sûr de la rencontrer. Et elle ne se contente pas d'un jeu modeste, en rapport avec ses ressources. Point du tout; elle joue gros jeu et perd ou gagne facilement 1,000 louis dans sa soirée. «Du reste dans le monde on ne parle que par 1,000 louis; 4 ou 500 louis sont des bagatelles qu'on ne daigne même pas citer.» Rien ne peut détourner la marquise de sa terrible passion, ni les pertes fréquentes, ni les sages conseils de ses amis.
A Marly, à Chantilly, à Compiègne, à Villers-Cotterets, à l'Isle-Adam, au Palais-Royal, partout elle joue un jeu d'enfer. Souvent on la voit rester à la table de jeu toute une nuit et toute une journée, sans désemparer!
Comme elle ne possède pour toute fortune qu'une rente de 18,000 livres sur le trésor royal, elle est bien vite au bout de ses ressources. Alors elle emprunte à droite, à gauche, mais comme elle ne peut rendre, toutes les bourses se ferment bientôt devant elle.
Ses enfants, tout en la blâmant, imitent son exemple; à Marly, dans une seule soirée Mme de Boisgelin gagne 2,500 louis; au Palais-Royal, le chevalier perd 200 louis dont il n'a pas le premier sol[37].
C'est une folie, une démence! Il n'est pas jusqu'à l'abbé Porquet qui ne soit atteint de la maladie régnante. On le voit perdre en quelques heures 250 louis au trente-et-quarante! «L'auriez vous cru capable de cette folie? écrit Mme de Lenoncourt indignée. Il faut que l'air de la maison soit bien contagieux. Le pauvre petit fou me fait pitié!»
Ce jeu effréné de la part de gens qui sont plus que besoigneux, entraîne les conséquences ordinaires, des scènes regrettables, des suspicions humiliantes. Un soir, à l'hôtel de Luxembourg, on joue au vingt-et-un. Mme de Boisgelin est assise à côté de son frère, le chevalier. Le banquier donne à la comtesse un certain valet de cœur, mais par une étrange fatalité, ce valet se retrouve parmi les cartes du chevalier et lui fait avoir 21. Par un hasard non moins fâcheux, Mme de Boisgelin a mis beaucoup d'argent sur les cartes de son frère et fort peu sur les siennes. Celui qui tient les cartes se récrie, proteste, tout le monde baisse les yeux, mais les inculpés nient avec indignation et il n'en est rien de plus[38]. Il est juste de dire qu'au dix-huitième siècle on considérait avec une rare indulgence les joueurs qui corrigeaient la fortune.
Le chevalier de Boufflers, dans le portrait qu'il a tracé de sa mère, n'a pas caché le penchant qu'elle éprouvait pour les jeux de hasard et combien ce goût lui a été funeste.
«On lui a reproché avec trop de raison, d'aimer le jeu. Elle y a souvent été malheureuse; mais on peut dire aussi que ses amis ne l'étaient pas moins, puisque dans les heures qu'elle y perdait, Mme de Boufflers était perdue pour eux. Au reste, dans les moments les plus critiques, au milieu des plus grands orages, des naufrages mêmes, dont le gros jeu menace tous ceux qui ne craignent pas assez de s'y embarquer... on ne l'a jamais vu déroger à cette noble égalité d'humeur, à cette franche liberté d'esprit qui faisait le fonds de son caractère et la base de son bonheur; jamais abattue, jamais enivrée, elle portait en elle-même le contrepoids de toutes les inégalités de la fortune[39].»
Ce portrait, écrit pour les besoins de la cause, est beaucoup trop flatteur. La vérité est que l'existence déraisonnable et surmenante que menait Mme de Boufflers était aussi désastreuse pour sa bourse que pour son humeur et pour sa santé; elle était horriblement changée et paraissait vieillie de vingt ans depuis la mort du roi de Pologne. Quand elle perdait, elle avait beau chercher à se dominer, elle ne pouvait s'empêcher d'être d'une humeur massacrante. Ses meilleurs amis déploraient une conduite si folle et peu à peu s'éloignaient d'elle.
Mme de Lenoncourt, profondément attristée, faisait à Panpan cette navrante description:
«Paris, 18 novembre.
«Mon Veau, je n'ai que des condoléances à vous faire. Notre pauvre amie détruit sa fortune et sa santé à plaisir. Je sais par ses enfants, qui en gémissent, qu'elle a joué à Fontainebleau nuit et jour, qu'elle a perdu prodigieusement, et je sais par Mme de Grammont qu'elle s'est querellée avec sa belle-sœur, qu'il y a entre elles tant d'aigreur que cela ne peut que mal finir. Mme de Grammont en est excédée. J'ai dit tout ce que j'ai pu pour excuser sa conduite en faveur des motifs, mais vous savez bien que l'humeur ne se supporte pas, et que c'est, de tous les défauts de la société, celui qui se pardonne le moins.
«Tout cela m'afflige jusqu'au fond de l'âme. Je vois cette malheureuse femme tout près de la caducité et de la pauvreté, sans existence, sans société, sans ressources. Le jeu est son unique plaisir et son unique occupation. Quelle malheureuse passion!»
Mme de Lenoncourt serait bien désireuse de rencontrer plus fréquemment cette amie, qu'au fond elle aime si tendrement, mais c'est là chose impossible: «Elle a deux maudites rosses qui la mènent partout où l'on joue, écrit-elle avec rage, mais bien peu chez moi.»
La marquise est d'autant plus désolée de ne pas voir plus souvent Mme de Boufflers, qu'elle-même a éprouvé bien des déceptions en s'installant à Paris et qu'elle avait compté sur son amie pour lui rendre la vie plus agréable.
D'abord, au point de vue matériel, elle s'est trouvée dans des conditions déplorables. Elle a naturellement peu d'argent à mettre à son loyer et elle a dû se loger dans un chenil, «une maison culbutée de la cave au grenier, de l'huile puante partout!» Ces odeurs horribles jointes au bruit de la rue la tuent. Aussi Paris lui paraît-il laid et désagréable, et elle a peine à «s'y rhabituer». Combien elle regrette son cher Lunéville où elle était si bien logée, où elle jouissait de tant de repos!
Certes, ses amis ont été charmants pour elle, elle les a retrouvés tels qu'elle les avait quittés; ils la comblent de marques d'affection, mais la vie de province avait bien plus de charme.
Elle écrit tristement à son cher Veau:
«Je fais des visites qui me fatiguent, je ne trouve que les gens que je ne désire pas; je fais des soupers tristes, ennuyeux et dont tout le monde se plaint. Je vois mes amis souvent pour Paris, peu pour moi qui les voyais tous les jours à Lunéville, enfin, mon cher Panpan, il faut que je sois très vieillie, car je sens que cette vie ne me convient plus.»
L'été est pire encore que l'hiver, s'il est possible: «On n'y a pour toute société que quelques ennuyeux qui ne savent que devenir, les rues sont empuantées, enfin Paris est un séjour odieux.»
A force de chercher, Mme de Lenoncourt finit par trouver dans un quartier éloigné un appartement grand, gai et commode. Malgré la distance qui l'éloigne encore davantage de ses amis, elle est ravie, car elle n'y entend d'autre bruit que le chant du coq.
Cependant Mme de Boufflers, loin de se calmer, continuait à mener la même vie agitée et troublante dont nous avons fait une rapide description. La visite du jeune roi de Danemark, en octobre 1768, fut un prétexte pour elle à de nouvelles folies. Ce roi de «marionnettes[40]», à peine débarqué à Paris, fut accablé de
fêtes de tous genres, bals, comédies, opéras-comiques, jeu, on ne lui laissait pas un instant de repos: «Nous ferons crever le petit Danois, écrit Mme du Deffant, il est impossible qu'il résiste à la vie qu'il mène.»
Mme de Boufflers était de toutes ces fêtes. La plus remarquable fut celle donnée à Chantilly par le prince de Condé, elle dura trois jours pleins, le lundi, le mardi, le mercredi.
«Le lundi, il y eut un opéra, un grand souper, un jeu et un bal; le mardi, une chasse, une comédie française, un souper, un jeu et un bal; le mercredi, un opéra, un feu d'artifice, un souper, un bal masqué pour lequel il y avait 2,000 billets distribués dans Paris et un jeu à tout casser.»
Mme de Boufflers n'eut garde de laisser échapper cette occasion de faire une folie; elle joua et perdit plus de mille louis.
Enfin le petit Danois reprit la route de ses États et la société élégante de Paris retrouva un peu de calme.
Cependant la vie que menait Mme de Boufflers ne lui réussissait pas précisément. En décembre 1768, elle tomba malade et fut pendant quelques jours dans un état fort alarmant; elle avait une fièvre considérable, crachait le sang et avait un point de côté; son médecin, très inquiet, ne cachait pas à la famille ses préoccupations. Mme de Lenoncourt ne quittait pas son amie et la soignait avec autant d'intelligence que de dévouement. Enfin, le mieux se déclara et l'on put regarder la marquise comme sauvée.
Pendant sa maladie elle avait eu souvent auprès d'elle sa sœur de Bassompierre, mais la vieille dame n'avait plus que le souffle et ne songeait qu'à jouer au trictrac, qui était devenu son unique passion. Mme de Lenoncourt mandait gaiement à Panpan:
«La marquise a chez elle Mme de Bassompierre dont l'ombre joue au trictrac du matin au soir. La dernière fois que j'ai vu cette apparition, je disais: cette pauvre femme va rendre le dernier soupir en jetant les dés; elle tombera dans le trictrac et ce sera son tombeau. Je suis sûre que voilà comment elle finira.»
Mme de Boufflers se rétablit donc, mais elle restait «maigre, brûlée, desséchée», elle toussait, avait de fréquents accès de fièvre; elle aurait eu besoin d'un grand régime; au lieu de s'y résigner, elle reprit sans perdre de temps son existence ordinaire. Avant tout elle prétendait ne pas se priver des soupers et des parties de jeu qui faisaient tout son bonheur.
Ses amis s'efforçaient en vain de lui faire entendre raison:
«Prêchez-lui le lait et les ménagements, écrivait Mme de Lenoncourt à Panpan; sa poitrine s'attaquera si elle n'y prend garde. Elle est comme une bouteille d'éther; un jour le verre cassera et tout s'évaporera.»
A peine Mme de Boufflers était-elle remise qu'elle éprouva de nouveaux ennuis. Depuis quelque temps déjà elle se plaignait de sa vue; bientôt le mal empira et un de ses yeux fut sérieusement compromis. Elle ne pouvait plus ni lire ni écrire, et cette privation l'affligeait beaucoup. Les remèdes ordonnés n'amenant aucune amélioration, elle fit appeler frère Côme, le célèbre chirurgien: il conseilla du baume de Tuthie, de l'eau de fenouille et par-dessus tout d'éviter les lumières. La marquise consentit volontiers à prendre les remèdes, mais quant à renoncer à sortir le soir, on ne put l'y décider: elle préférait, disait-elle, perdre son œil que de se priver de tout l'agrément de sa vie.
Ainsi fit-elle, et elle continua à veiller, à jouer, à se brûler les yeux aux lumières, enfin «à faire cent sottises». Elle garda son œil malade fort longtemps.
En voyant cet entêtement si déraisonnable, Mme de Lenoncourt se souvenait de l'étrange façon dont la marquise, quelques années auparavant, avait soigné un crachement de sang.
«Je me rappelle toujours un crachement de sang qu'elle eut à la Malgrange, un hiver bien froid et qu'elle nous soutenait que le seul remède était de mettre les pieds dans la neige. Elle y mettrait peut-être son œil, s'il y en avait. Mais il y a du jeu, des veilles, des bougies, et c'est pire que la neige. Je la prêcherai, mais ce sera pour le repos de ma conscience.»
Dans sa colère, Mme de Lenoncourt n'appelle plus son amie que «la mère Boufflers».
Panpan se désolait des nouvelles qu'il apprenait de sa chère marquise et il ne pouvait se défendre pour l'avenir de tristes pressentiments. Il les confiait à Mme de Lenoncourt qui lui répondait:
«Vous avez bien raison, elle ne sera point heureuse. Elle me paraît comme un malade qui cherche une situation commode dans son lit et qui ne la trouve jamais. Je loue Dieu de tout mon cœur de m'avoir donné une âme calme et paisible, c'est le dédommagement de tout ce qui me manque.»
En 1768, il fut question d'un mariage pour le marquis de Boufflers, et sa mère ainsi que son frère le chevalier s'agitèrent beaucoup à cette occasion. C'était une union très brillante au point de vue de la fortune, puisqu'il s'agissait de Mlle Helvétius, mais dès qu'on parla de ce projet à la jeune fille, elle ne voulut rien entendre, disant que M. de Boufflers était «pédant». En vain on voulut la raisonner, elle résista «comme un petit diable» et il fallut céder.
Les Boufflers, assez vexés, se retournèrent alors d'un autre côté et ils songèrent à une demoiselle de province, Mlle de Morfontaine, qui était également une riche héritière. Cette fois la jeune fille ne fit aucune opposition et le mariage fut décidé. Conformément aux usages du temps, les fiancés ne s'étaient jamais vus. C'est ce qui fait écrire à Mme de Lenoncourt ces lignes si pleines de sens et de vérité:
«Savez-vous que M. de Boufflers se marie dans les premiers jours de novembre. On m'a dit que sa femme était fort laide et boiteuse; cela serait fâcheux. Mais concevez-vous qu'il ne l'ait pas encore vue? Il ne s'en est seulement pas informé. Véritablement, on aime trop l'argent dans ce siècle. On ne considère que cela.»
Le mariage n'eut pas lieu à la date indiquée, il fut remis au mois de janvier, parce que Mlle de Morfontaine n'avait pas encore fait sa première communion! «Apparemment qu'entre sacrements c'est l'Eucharistie qui a le pas, écrit Mme de Lenoncourt; leur rang est réglé comme celui des ducs, et mieux, car cela n'a pas fait de dispute. Le mari supporte ce retard très patiemment; il n'a point encore vu sa prétendue femme, mais sur la parole de l'évêque de Metz, il la soutient jolie.»
Si Mme de Boufflers abandonne momentanément la Lorraine, on ne peut lui reprocher d'oublier son vieil ami. D'elle on ne peut pas dire: «Loin des yeux, loin du cœur.» Puisque les hasards de la vie la forcent à demeurer éloignée du cher Panpan, de son «cher Veau», comme elle l'appelle en plaisantant, elle se dédommage en lui narrant les nouvelles du jour et tous les menus incidents de sa vie.
Nous citerons un grand nombre des lettres écrites par la marquise, parce qu'elles ont le rare mérite de la montrer telle qu'elle est, au naturel, sans fard et sans art.
On trouve de tout dans cette correspondance, des nouvelles politiques, des tracasseries littéraires, des recettes de cuisine, des tendresses, des reproches, enfin dans leur diversité, c'est la vérité même. Elles sont écrites à la diable, sous l'inspiration du moment, sans aucune recherche et sans aucun souci de la postérité; mais Mme de Boufflers s'y peint tout entière et nous la retrouvons telle qu'elle s'est toujours montrée à nous, nous retrouvons, à chaque ligne, sa légèreté, sa finesse, son esprit, et nous pouvons dire aussi son cœur. Toutes ces réflexions, tristes ou gaies, ironiques ou sentimentales, qu'elle jette au hasard de la plume, feront mieux connaître notre héroïne que tous les discours du monde.
On verra dans les lettres que nous reproduisons, non seulement l'extrême degré d'intimité qui existait entre la marquise et Panpan, mais aussi l'affection durable et profonde qui les unissait l'un à l'autre.
Mme de Boisgelin n'est pas moins liée avec l'ancien lecteur du Roi; c'est souvent elle qui tient la plume pour sa mère, et le ton qu'elle emploie dénote la plus étrange camaraderie.
En septembre 1768, la Reine vient de mourir[41], le marquis de Boufflers va épouser Mlle de Morfontaine, M. d'Invaut est nommé contrôleur général, etc. Toutes ces nouvelles, Mme de Boufflers les annonce à son ami; elle lui parle aussi de ses yeux dont elle souffre, de sa bourse qui est vide, de la difficulté de la remplir et de la peine qu'elle éprouve à emprunter.
«Paris, 27 septembre 1768.
«Mon charmant cœur de Veau, soyez bien sûr que ma plus grande privation est de ne pouvoir pas vous écrire, car mon œil ne se guérit pas. J'ai pourtant fait d'abord ce que M. Grandjean m'a ordonné. Ensuite, voyant que j'étais plus mal, j'ai consulté le frère Côme, qui m'a dit de me servir du baume de Tuthie, ce qui ne me fait rien du tout.»
(De la main de Mme de Boisgelin.)
«Vous saurez, vieux gueux de Veau, que M. de Laverdy[42] est renvoyé et que M. d'Invaut, intendant de Picardie, a sa place, que c'est une joie générale et que moi, en particulier, j'en suis ravie, parce que le nouveau contrôleur général est fort de mes amis.
«Vous saurez aussi que le marquis de Boufflers épouse Mlle de Morfontaine le mois prochain et que si vous ne venez pas, le mariage ne sera pas consommé de sitôt.
«Comment pouvez-vous ignorer qu'Eaubonne est la demeure de M. de Saint-Lambert? Il n'est pas permis à quelqu'un qui se croit homme de lettres, de ne pas savoir cela.
«Chilly[43] a été assez agréable; on a joué Dupuis et Desronais fort bien. M. de Lucé s'y est distingué. Malgré cela tout le monde a regretté ce bon petit vieillard qui tousse, crache, se mouche et fait le goguenard.
«Voilà la réponse qu'on m'a dit de faire à tous les articles de votre lettre.
«Il y a bien longtemps que je vous en dois une plus longue à une lettre charmante, mais je sais d'où cela vient. Depuis quelque temps je suis un peu bête, et j'attends le retour de mon esprit pour vous remercier du plaisir que m'a fait cette lettre. En attendant je dois vous assurer, mon cher Veau, que je daigne sourire à la proposition que vous nous faites d'aller habiter votre Tempé[44] l'année prochaine, et que je vivrai tout à fait quand j'aurai le plaisir d'y être et de vous y voir.»
(De la main de Mme de Boufflers.)
«N'êtes-vous pas bien aise de l'aventure du Tressan? Je croyais vous l'apprendre la première, mais Mme de Lenoncourt, que j'ai vue hier, m'a dit qu'elle vous l'avait mandée.
«On a beaucoup d'espérance pour la maison du Roi. On est sûr que Mme Adélaïde a donné des ordres pour la continuation du pain et de la viande et qu'elle veut employer 9,000 francs par an, qu'elle a de reste, pour faire des pensions.
«On dit que la mort de la Reine n'a fait aucun changement à la Cour.
«Je travaille à vous faire avoir le Mercure, mais j'aurai bien de la peine, parce que bien des gens sont après[45].
«Je n'ai pas vu l'abbé Porquet trois minutes depuis mon arrivée, à cause de son procès criminel, mais je crains que bientôt, on ne vienne le chercher ici pour le pendre.
«Savez-vous, mon Veau, que dans ma profonde misère, je n'ai pu trouver que M. Latran qui ait voulu me prêter 50 louis.
«J'ai été à un nouveau spectacle qui se nomme le Wauxhall. C'est une chose charmante.
«Adieu, le gros cochon est plus gras et plus aimable que jamais.»
Cet étrange surnom, qui paraîtra probablement assez déplacé à nos lectrices, désigne tout simplement Mme de Boisgelin. Pour apprécier cette appellation en toute connaissance de cause, il faut se rendre compte que bien des mots, d'un usage constant au dix-huitième siècle, ont depuis complètement changé de valeur. Alors qu'aujourd'hui ils ne sont plus employés que dans le langage le plus vulgaire, autrefois on s'en servait couramment dans la meilleure société, et ils ne choquaient personne. Le mot en question et beaucoup d'autres que nous pourrions citer sont dans le même cas.
Mme de Boufflers, du moins elle le prétend, voudrait bien retourner en Lorraine, mais elle en est sans cesse empêchée par un obstacle ou par un autre; tantôt par la présence de son frère de Beauvau, tantôt par celle de son fils. Elle se console de l'éloignement en continuant à écrire fidèlement à Panpan et en le comblant de petits souvenirs qui lui prouvent son affection. Au moment du nouvel an, c'est lui qu'elle charge de ses modestes libéralités pour les quelques gens de service dont elle ne veut pas être oubliée; si elle ne donne pas davantage, «c'est qu'elle n'a rien ou à peu près».
Elle lui écrit le 9 janvier 1769:
«Paris, ce 9 janvier.
«Trouvez-vous joli que je reçoive tout à l'heure votre lettre du 1er? Voilà pourtant ce que font les précautions.
«Mais voilà M. de Lanière qui part et dans un vis-à-vis tout seul; cela fait venir l'eau à la bouche. Mais il y a toujours quelque chose qui s'oppose au bonheur. C'est l'arrivée du prince de Beauvau, d'un côté, et la présence du chevalier de Boufflers, de l'autre.
«Voilà toutes nos petites bêtises. Mon cher cœur verra bien que ce n'est que pour entretenir commerce.
«J'ai pensé que le trou-madame vous amuserait quelquefois. J'en voulais un joli, mais il n'y en a point de fait, et puis les occasions manquent.
«Voilà quatre pauvre louis, dont vous en remettrez un à Fustenai, pour M. Otenin. Il faut qu'elle paie son pain et ce qu'il y aura de plus pressé pour lui. C'est Thérèse qui l'a gagné au vingt-et-un, et qui a imaginé de le donner à son père en le faisant passer par Fustenai pour qu'il n'en fasse pas un mauvais usage. Il y en a deux pour les étrennes de Fustenai, à qui vous souhaiterez la bonne année de ma part. Vous voudrez bien ensuite partager l'autre entre Marianne et Parisot. Cela est infime, mais c'est que je n'en avais pas un de plus quand M. de Lanière est parti.
«On dit des merveilles de l'abbé Terray, et même qu'il paiera[46].
«Le trictrac va fort bien, mais je joue peu. Depuis Mme du Deffant je vois jouer au trente et quarante sans aucune tentation. Enfin, je ne joue qu'au vingt-et-un et très modérément, et aux six livres au trictrac.
«Ce Latran, qui est bien plus au fait des banqueroutes que moi, vous les mande sans doute. Je sais seulement celle du trésorier de M. le prince de Conti; cela l'empêchera de donner à souper les lundi, et, par conséquent plus de Pharaon, ce qui ne me fait rien du tout.
«Il est bien sûr, mon Veau, que je ne passe pas un jour sans penser à vous et sans avoir le projet de vous le dire.
«Il faut que Fustenai fasse faire quatre paires de manchettes de mousseline brodée pour des laquais, qui soient très honnêtes, parce que ceux de Paris les portent plus hautes que ceux de Lorraine.
«Adieu, amour, nous vous aimons tous et nous vous souhaitons tous toutes les années comme la fin de l'autre.»
Il est vraiment bien singulier que Mme de Boufflers et Mme de Lenoncourt aient éprouvé pour Panpan un si vif attachement et on a peine à se l'expliquer. Toutes deux l'aiment profondément et le lui prouvent de mille manières. Plus tard nous verrons Mme Durival s'éprendre également pour le Veau d'une véritable passion. Toutes ces dames raffolent de lui et ne peuvent s'en passer. C'est une joie sans pareille quand, à force de sollicitations, il consent à venir passer quelques jours chez l'une ou l'autre de ses amies. Quel attrait, quel charme pouvait donc avoir ce vieux Panpan pour enchaîner ainsi les cœurs?
Ce n'était pas sa beauté plastique, car la nature l'avait peu favorisé sous ce rapport. Ce n'était pas davantage la chaleur de son tempérament, car il était coutumier, nous le savons, de ces défaillances intempestives qui rendaient sa conversation si décevante dans les meilleurs moments. Était-ce son esprit? Il devait en avoir, mais en même temps, il était tatillon, maniaque, et avec l'âge, il devint égoïste, exigeant, insupportable. Quoi qu'il en soit et bien qu'il eût, à notre sens, peu de qualités pour leur plaire, Panpan était adoré des dames, et c'est un fait que nous devons constater.
Mme de Boufflers, Mme de Lenoncourt, Panpan, ont la douce habitude de s'offrir des étrennes, mais naturellement les cadeaux sont modestes et en rapport avec leurs situations de fortune; des jeux, des plumes, du papier, des macarons, des dattes, des confitures de mirabelles, de coetches, des objets d'ameublement, etc. Le 1er janvier 1769, Mme de Lenoncourt, pour être sûre de mieux lui complaire, demande à Panpan ce qu'il désire:
«Ne manque-t-il rien à votre ménage? lui écrit-elle plaisamment. N'avez-vous pas besoin de quelques pots cassés et de quelques vieux paravents déchirés? Vous savez bien que Mme de Boufflers et moi, nous sommes toujours prêtes à vous faire de ces sortes de présents.»
Ce n'est pas seulement à l'époque des étrennes que nos amis échangent de petits cadeaux. Chaque fois qu'il en trouve l'occasion, le Veau fait preuve vis-à-vis de ses amies d'aimables attentions. Elles ne sont pas toujours couronnées de succès. En juin 1769, il adresse à Mme de Lenoncourt une caisse d'objets divers, mais, hélas! dans quel état arrive-t-elle?
«J'ai ouvert votre caisse avec empressement, écrit la marquise; savez-vous ce que j'ai trouvé, mon Veau? Tous les pots cassés, les écailles, les confitures, la paille, le papier, tout cela pêle-mêle. Je n'ai jamais vu un tel gâchis! Rien n'est sauvé. Cela s'appelle une vraie déconfiture.»
Comme consolation, il a fallu payer 8 francs de port, ce qui est monstrueux!
Cependant Panpan souhaiterait posséder le portrait de son amie pour le placer dans sa galerie au milieu de tous ceux qui lui sont chers. Il a même déjà composé un quatrain qui sera gravé au-dessous de la chère image. Mme de Lenoncourt ne demande pas mieux que de satisfaire un désir si légitime, mais à qui s'adresser? comment doit-elle s'habiller? Le comte de Cucé s'est fait peindre dernièrement, il a été très satisfait; elle va lui demander le nom de l'artiste, et si cela ne coûte pas «des trésors», elle le fera venir; tant pis si elle se ruine; après tout, elle «ne veut pas donner à son Veau une enseigne à bière!»
Pour mettre le comble à tous ses ennuis, la pauvre Mme de Lenoncourt «jouit» en effet d'une détestable santé. Elle se plaint sans cesse: tantôt elle a «un clou au derrière» qui la fait cruellement souffrir; tantôt, ce qui est plus grave et plus pénible, elle a des maux de tête horriblement douloureux, tantôt des rhumatismes, des vapeurs, etc., etc. Elle a voulu consulter Tronchin, qui fait courir tout Paris, mais on ne peut l'aborder. «Personne ne peut en obtenir une visite.»
L'éloignement de son ami Panpan pèse beaucoup à Mme de Lenoncourt:
«S'il n'y avait pas un qu'en dira-t-on au monde, j'irais m'établir chez vous», lui écrit-elle, et elle ajoute tristement: «Il y a huit ans que je désire d'être une bonne bourgeoise, d'aller acheter mes herbes au marché, de courir les rues à pied sans que personne y puisse trouver à redire. Il est ennuyeux d'avoir les assujettissements de son état et de n'en avoir pas l'aisance.»
Elle voudrait au moins habiter la même ville que lui: «Il me semble qu'un jour je vous serai bonne à quelque chose, lui dit-elle gracieusement. Je ne crois pas que je sois assez heureuse pour vous rendre des services, mais de petites attentions qui font tant de plaisir dans la vieillesse et qui ne pourront être aperçues que par moi, parce que certainement je suis celle qui t'aime le mieux. Il y a à parier que je mourrai avant toi, si je continue à me corrompre le sang, mais tu radoteras avant moi, et je te promets que tu ne seras ni battu ni contrarié.»
Cette idée d'un pseudo-mariage hantait Mme de Lenoncourt, et elle y revient sans cesse dans ses lettres. Mais Panpan veut rester fidèle à l'infidèle Mme de Boufflers, et il entend ne rien faire qui puisse lui déplaire. Or, une union morganatique avec Mme de Lenoncourt blesserait la marquise. Il se dérobe donc sans dissimuler les motifs; sa correspondante lui répond gaiement:
«Oui, mon Veau, je vous conviens mieux que Mme de Boufflers; elle est plus aimable que moi, mais je le suis assez pour vous. C'est une joueuse, elle vous ruinera; vos enfants n'auront pas de chausses. Vous n'êtes plus en âge de faire un mariage d'inclination; c'est un mariage de raison qu'il vous faut et je suis encore un coup votre vrai ballot. Pourquoi n'irais-je pas vous chercher à Lunéville? Quand nos feux seront légitimes, quel en serait l'inconvénient. Mais enfin, vous ne voulez pas de moi, il n'en faut plus parler. J'en suis aussi humiliée qu'affligée.»
En juin 1769 Panpan cède aux instances de ses amies, et il se décide à venir faire un voyage à Paris.
C'est dans un dîner chez Mme de Boufflers avec Helvétius et Saint-Lambert que Mme de Lenoncourt apprend cette bonne nouvelle: tout le monde s'en réjouit.
Quand le Veau arrive, ses amis lui font fête à l'envi; Mme de Boufflers, Mme de Lenoncourt, l'abbé Porquet deviennent ses gardes du corps et ne le quittent guère. Il est entraîné dans un tourbillon de plaisirs, de spectacles, de soupers, il ne sait auquel entendre, il n'a plus le temps de respirer; enfin on le surmène de telle façon qu'il finit par demander grâce! et supplier qu'on le laisse retourner dans sa chère Lorraine, où, là au moins, il mène la vie calme et paisible qui convient à son âge et à ses goûts.
Au mois de juillet il se retrouve à Lunéville, mais on dirait que tous les malheurs ont fondu sur lui pendant son absence. Il comptait louer son jardin, le locataire s'est éclipsé; ses roses sont fanées, ses fraisiers n'ont pas réussi. Peut-on imaginer plus cruels désastres? Mme de Lenoncourt, à laquelle il conte ses infortunes en termes pathétiques, le raille fort spirituellement:
«Toutes vos situations sont terribles, mon cher ami; vous quittez la vie cruelle et pénible de Paris, vous retrouvez à Lunéville les plus cuisantes peines, ni roses, ni fraises! cela est bien triste. Ajoutez à cela l'incertitude si on louera son jardin. Ces raisons sont, je crois, assez bonnes pour faire de vos lettres des espèces d'élégies. Il n'y manque que la rime, mon cher ami; avec la facilité que vous avez à faire des vers, je vous conseille de ne plus écrire en prose, car vous feriez des choses charmantes, dans le triste il est vrai.
«Dieu vous préservera de la goutte; elle ferait cependant une grande diversion à vos chagrins.»
Mme de Boufflers ne se bornait pas à envoyer à Panpan de fréquentes nouvelles; sa sollicitude pour son vieil ami était incessante. Elle le savait dans une situation de fortune fort étroite, elle savait qu'il s'inquiétait de l'avenir et qu'il redoutait par-dessus tout la misère menaçante. Sur son conseil, elle l'engagea à adresser au Roi un placet pour obtenir une pension. Panpan obéit avec empressement et dans son zèle il adressa aussi des suppliques à la Reine, à Mesdames, au duc de Choiseul. Grâce à l'intimité du chevalier avec le duc et aux instances de la marquise, Panpan finit par obtenir à sa grande joie une pension de 500 livres. Choiseul fit plus encore, il envoya au protégé de Mme de Boufflers une tabatière avec son portrait.
CHAPITRE V
1767-1771
Table des matières
Le chevalier de Boufflers à Paris.—Ses succès.—Ses poésies légères.—Son adoration pour sa mère.—Ses relations avec le duc et la duchesse de Choiseul.
Qu'était devenu le chevalier de Boufflers depuis la mort du roi Stanislas? Était-il resté à Nancy ou à Lunéville, avec ses amis d'autrefois, avec les fidèles compagnons de son enfance et de sa jeunesse? En aucune façon. Sans hésiter, il avait suivi l'exemple de sa mère, et il s'était empressé de quitter la Lorraine pour venir chercher à Paris un théâtre plus digne de lui et plus conforme à ses goûts. Il y avait retrouvé son frère, le marquis, et nombre de parents et d'amis.
Il s'y était bien vite créé une place à part dans la société. Sa réputation d'esprit était grande, elle n'avait fait qu'augmenter depuis son départ du séminaire; les lettres charmantes qu'il écrivait de Suisse à sa mère, et qui couraient de mains en mains, avaient mis le comble à sa réputation; mais le succès de sa prose n'était rien en comparaison de celui qu'obtenaient ses chansons; malgré leur légèreté, ou plutôt à cause même de leur légèreté, on se les arrachait, on les colportait à l'envi. Joignez à des dons si précieux, beaucoup d'esprit naturel, «de l'esprit en argent comptant», comme disait Duclos, une inaltérable gaieté, une verve endiablée, et l'on comprendra que Boufflers soit devenu rapidement «l'enfant gâté» de toutes les sociétés et un des hommes à succès de la capitale; bientôt, malgré son indiscutable laideur, ses bonnes fortunes ne se comptaient plus.
On le voit sans cesse chez les Beauvau, chez les Choiseul, chez les Nivernais, chez le prince de Conti, chez Mme de Mirepoix, chez Mme de Grammont, chez la maréchale de Luxembourg, chez Mme du Deffant, etc. Partout il est reçu à bras ouverts, flatté, cajolé, adulé.
En revanche, il est beaucoup moins apprécié à la Cour, et c'est à Versailles qu'on le rencontre le moins. C'est que la différence est profonde entre la Cour de Louis XV et celle du roi Stanislas.
A Lunéville, Cour familiale et bon enfant, Boufflers jouissait de tous les privilèges; il en usait et en abusait. Son indépendance d'allures et de langage, ses vers facétieux, ses escapades ne choquaient personne. Le Roi était si bon, si facile à vivre, si indulgent pour la jeunesse! Et puis tout n'était-il pas permis au fils de Mme de Boufflers?
Mais à Versailles, il n'en était plus de même. Le chevalier avait un naturel trop original et trop indépendant pour pouvoir facilement se plier au joug et perdre son franc-parler; comme il avait de l'esprit, il comprit qu'en allant à la Cour, il s'exposerait à d'inévitables déboires et, sauf les circonstances indispensables, il s'abstint sagement de s'y montrer.
Il se contenta de faire les délices de ses amis et des sociétés particulières qu'il fréquentait assidûment.
Les contemporains lui rendaient pleine justice et appréciaient presque unanimement ses rares qualités: «C'est l'homme de France après l'abbé Barthélemy, écrit Cheverny, à qui j'ai trouvé le plus d'éloquence dans la conversation; sans peine, sans effort, le mot propre vient sur ses lèvres; les tournures les plus délicates sortent de son esprit: paresseux, même pour s'instruire, il n'a pas l'esprit des autres; il devine quand il parcourt un livre, et il a le mérite que tout est à lui et sort de son front.»
Personne n'a mieux jugé le chevalier que le prince de Ligne et il a laissé de lui ce délicieux portrait:
«M. de Boufflers a été successivement abbé, militaire, écrivain, administrateur, député, philosophe et de tous ces états il ne se trouvait déplacé que dans le premier. M. de Boufflers a beaucoup pensé, mais par malheur c'était toujours en courant. On voudrait pouvoir ramasser toutes les idées qu'il a perdues sur les grands chemins avec son temps et son argent... Une sagacité sans bornes, une profonde finesse, une légèreté qui n'est jamais frivole, le talent d'aiguiser les idées par le contraste des mots, voilà les qualités distinctives de son esprit à qui rien n'est étranger... La base de son caractère est une bonté sans mesure, il ne saurait supporter l'idée d'un être souffrant... Il a de l'enfance dans le rire et de la gaucherie dans le maintien; la tête un peu baissée, les pouces qu'il tourne devant lui comme arlequin ou les mains derrière le dos comme s'il se chauffait; des yeux petits et agréables, qui ont l'air de sourire; quelque chose de bon dans la physionomie, du simple, du gai, du naïf dans sa grâce; une pesanteur apparente dans la tournure et du mal tenu dans toute sa personne... On dirait qu'il ne pense à rien lorsqu'il pense le plus; il ne se met pas volontiers en avant... La bonhomie s'est emparée de ses manières et ne laisse percer la malice que dans ses regards et dans son sourire... Il est impossible d'être meilleur ni plus spirituel... M. de Boufflers a plu sans qu'on sache comment, mais c'est par la grâce, le goût, et un certain abandon qui fait qu'il ne ressemble qu'à lui.»
Jean-Jacques Rousseau, dans ses Confessions, est moins élogieux; il raille même assez finement le pauvre chevalier:
«Il a beaucoup de demi-talents en tous genres, écrit-il, et c'est tout ce qu'il faut dans le grand monde où il veut briller. Il fait très bien de petits vers, écrit très bien de petites lettres, va jouaillant un peu du cistre, et barbouillant un peu de peinture au pastel.»
En citant les lettres du chevalier pendant son voyage en Suisse[47], nous avons donné une idée de son style descriptif; nous voudrions maintenant montrer le fils de notre héroïne sous un jour tout différent. Voici deux lettres que, dans toute la fougue de la première jeunesse, il écrivait à une dame qui avait des bontés pour lui. Ce sont deux jolis spécimens de sa verve épistolaire et de son inépuisable gaîté.
«Lundi.
«Je vous demande bien pardon de mon papier, madame, je sens bien toute la disproportion qui est en votre délicatesse et sa grossièreté, mais je n'en ai pas d'autre; je sens bien que des guirlandes de fleurs, des petits cœurs couleur de feu, des petits rubans couleur de rose, ne messièyeraient pas à une lettre qui vous est adressée, mais je n'ai qu'une simplicité rustique à vous présenter et vous aimez trop Julie et les bonnes gens pour en être offensée. Je sens bien que tous les canons que l'on a tirés ce matin ont réveillé votre humeur martiale, que vous ne rêvez de la journée que combats, victoires et Te Deum, et qu'on ne pourra jouir de vous qu'à 6 heures du soir; encore n'en jouira-t-on que très imparfaitement, mais cette considération ne m'empêchera pas de vous voir avec le plus grand plaisir et de vous quitter avec grande peine en vous disant:
Voulez-vous savoir, ma Belle
Qui mon cœur regrettera.
Ce sera, ce sera celle
Celle, oui, celle que voilà.
«Vous voyez bien que cette celle-là est une selle à tout courrier.»
«Dimanche.
«Savez-vous bien, que par le plus grand hasard du monde je vous aime tout autant que je vous le dis, et peut-être plus; car quand je pense à Paris, c'est toujours vous qui venez la première à mon imagination et quand je l'oublie, vous n'êtes pas encore oubliée.
«Vous m'avez écrit une lettre charmante où vous m'avez beaucoup parlé de moi, à qui je m'intéresse beaucoup, et point du tout de vous, à qui je m'intéresse bien davantage; une autre fois je vous prie de ne pas tomber dans ce défaut-là.
«J'ai trouvé ici des gens tout aussi enchantés que vous des idylles de Gessner; entre autres, M. de Saint-Lambert et ma mère, ce qui vous prouve qu'il ne tient qu'à vous de vous mettre au rang des gens de beaucoup d'esprit. Si jamais vous en avez la tentation, je vous promets ma voix.
«Je me suis trouvé dans ce pays-ci infiniment moins d'affaires que je n'en attendais; la fumée de mes sottises de l'Isle-Adam n'a point monté jusqu'ici, et je vis aussi tranquille qu'un voleur en pays étranger. Je tâcherai de faire ici des sottises qui ne gagnent point Paris et de ne jamais étendre les bornes de mon étourderie au delà de celles du pays que j'habiterai. C'est là votre plan de conduite que j'adopte de tout mon cœur: Attendez, voici une idylle:
Tu m'as aimé, Myrza.
«Tu m'as aimé, Myrza, et alors tout l'univers était plein de mon bonheur; quand le parfum des roses s'élevait dans les airs, quand le zéphir léger agitait la feuille nouvelle, quand le concert des oiseaux célébrait le retour du soleil naissant, tu venais dans ces prairies retrouver ton berger. Nous admirions ensemble le beau spectacle de la nature rajeunie, et je disais dans mes tendres transports:
«C'est toi, ô Mirza, qui répands sur l'Univers le charme que j'éprouve, et, te contemplant, c'est toi que j'aime dans l'éclat des fleurs, dans la fraîcheur des bois, dans le murmure des fontaines; c'est toujours Mirza que j'entends, Mirza que je touche;
«Et toi, tu levais les yeux au ciel, tu les promenais ensuite sur la terre, tu fixais tes regards sur le cristal tranquille du ruisseau qui serpentait à nos pieds et tu disais:
«Les dieux ont découvert à mes yeux toutes les beautés de la nature; ils ont enivré mes sens et ils m'ont donné Amintas sans qui je n'aurais jamais senti.»
«Où sont-ils, ô Mirza! ces tourments heureux que passaient nos deux cœurs serrés l'un contre l'autre! où sont-ils ces baisers délicieux pour les lèvres qui les donnaient, et pour les lèvres qui les rendaient; où sont-ils ces transports voluptueux d'un amour innocent, qui marquaient tous nos instants par de nouvelles jouissances; ils ne sont plus faits pour moi car tu m'as abandonné, et tu ne les sentiras plus, car tu es infidèle.
«Voilà, en vérité, une fort jolie petite idylle pour avoir été faite au cabaret, par un petit Gessner, las comme un petit chien; vous en aurez bientôt une plus belle, mais j'attendrai que la nature soit un peu embellie, car, par le temps qu'il fait, il faut avoir le diable au corps pour la chanter; il faut que les poètes champêtres se taisent pendant quelques mois de l'année, comme il faut que les amants soient sages pendant quelques jours du mois.
«Faites bien des idylles de ma part à cette belle ambassadrice de France à Vienne et à cette charmante ambassadrice de Vienne en France. Si vous rencontrez M. de Caraman, faites-lui aussi une idylle pour moi. Entendez-vous, belle Zilia?»
Boufflers n'était pas moins facétieux quand il écrivait à sa mère. Voici une lettre qu'il lui adressait quand il guerroyait avec l'armée de Contades. Il ne s'y montra pas à la vérité fils très respectueux, mais Mme de Boufflers était pleine d'indulgence pour son fils préféré, et elle fermait volontiers les yeux sur ses incartades de langage.
«Jeudi.
«Je vous renvoie la lettre de Mme de Grammont; je ne sais pas si je dois faire mon remerciement avant l'arrivée du brevet que j'attends de jour en jour et qui viendra fort à propos pour mes chevaux, à qui il procurera quatre rations de fourrage par jour. C'est à vous à m'instruire là-dessus. Je ne vous remercie pas de vos soins parce que j'imagine que vous avez eu autant de plaisir à m'obtenir ce que je demandais que j'en aurai à le recevoir. D'ailleurs, depuis que vous avez eu la bonté de me faire présent de moi-même, il me semble qu'il ne me reste plus de reconnaissance à vous marquer de tous les autres petits services que vous aurez pu me rendre. C'est un grand présent que celui que vous m'avez fait en 1738; je ne sais pas où j'ai pu mériter tant de bonté de votre part, ni quel est le mortel généreux qui dans ce temps-là a plaidé ma cause et vous a enfin déterminée à vous donner pour moi des soins dont j'étais indigne.—Vous savez vous-même si c'est par mes importunités que j'ai obtenu cette faveur-là. Avant le moment heureux où vous voulûtes bien me... et me regarder comme votre enfant, je n'avais point eu d'accès auprès de vous; content de la petite place que le sort m'avait assignée, j'étais resté inconnu de tout l'univers, quand tout à coup il se présenta une occasion de faire ma fortune. J'engageai quelqu'un qui avait l'honneur d'être connu de vous à vous parler en ma faveur, il y mit tant de zèle qu'il vous persuada, et c'est à lui que j'ai l'obligation de tout ce que vous avez fait pour moi.
«Je vous envoie des chansons qui ont échappé à ma muse tremblante au milieu des horreurs de la guerre. En voici une sur l'air de Joconde à M. de Laverre qui, par parenthèse, n'est pas aussi agréable qu'il est joli; il s'agissait de certaine qualité dont on le disait dépourvu.
En te refusant des besoins,
Nature fut sévère;
Elle ne t'a pas, en tout point,
Fait semblable à ton Père.
Et si malgré son peu de soins,
Tu dis qu'elle est ta mère,
La bonne dame, tout au moins,
A craint d'être grand'mère.
«Voici des vers sur le secrétaire de Caraman qui est extrêmement pâle et dont j'avais fait un portrait très ressemblant au crayon.
Si l'image était peinte, elle serait plus belle
Et plus du goût des spectateurs;
Mais et le peintre, et le modèle
Manquaient tous les deux de couleur.
«Nous avions volé le chapeau de M. de Buzenval pour le retaper ridiculement; nous le lui envoyâmes avec une cocarde de papier sur laquelle tout le monde avait fait des vers. On s'était prescrit de faire entrer dans ces vers: de ce chapeau, à ce chapeau, sur ce chapeau, sous ce chapeau. Les miens sans contredit, étaient de beaucoup les meilleurs:
Amour, si tu vois la figure
De ce chapeau;
Tu vas conformer ta coiffure
A ce chapeau;
Mais en vain mon talent s'éprouve
Sur ce chapeau,
Je n'ai pas tout l'esprit qu'on trouve
Sous ce chapeau.
«Adieu, s'il me restait de la place, j'en ferais pour vous[48].»
Les poésies légères de Boufflers, que Chamfort comparait plaisamment à des «meringues», lui avaient valu de Saint-Lambert le surnom de «Voisenon-le-Grand». Elles n'avaient pas une véritable valeur, mais elles étaient spirituelles, pour la plupart, et agréablement tournées. Il les prodiguait du reste sans compter, les semait à tort et à travers, riant lui-même de leurs imperfections, sans nul souci de sa réputation et de la postérité.
«Comment discuter le genre du chevalier de Boufflers, qui est de n'en pas avoir, disait encore le prince de Ligne; il n'a jamais fait de vers pour en faire, mais il a saisi le trait, le sel, le mot, le piquant et le côté plaisant dans les vers de société, dont il est le dieu. Il a une négligence charmante, de la gaîté dans chaque vers, des bêtises pleines d'esprit, et le meilleur ton même dans le mauvais ton qui ne se fait pas sentir; enfin, il a une manière à lui tout seul de dire, et de ne dire que ce qu'il veut.»
Tout pour Boufflers, même les sujets les plus sacrés, est prétexte à chansons. Un soir à l'Isle-Adam, pendant la messe de minuit, n'a-t-il pas la fâcheuse inspiration de composer des couplets sur l'événement du jour, et l'idée plus fâcheuse encore de les chanter ensuite à la table du prince de Conti:
NOEL
Sur l'air: Laissez paître vos bêtes.
Je m'étais mis en tête
De chanter Jésus-Christ ce soir;
Dans le fond c'est sa fête,
J'aurais fait mon devoir.
C'est un enfant,
Joli, charmant.
Et de qui messieurs ses parents
Ont toujours été très contents.
Mais quelque effort qu'on fasse,
Pour bien chanter Notre Seigneur,
Notre esprit à la place
Met toujours Monseigneur.
C'est un bon cœur,
Une grandeur,
Une chaleur, une douceur,
De la famille, c'est l'honneur.
Du très saint sacrifice
Il sait si bien charmer l'ennui
Que jamais à l'office
Nous ne viendrons qu'ici[49].
L'existence très folâtre que le chevalier mène en ce bas monde lui inspire souvent des inquiétudes pour sa vie future.
Sur l'air de: Gabrielle de Vergez.
Après dîner souvent j'arrange
Des marrons au coin de mon feu:
Mon esprit, lorsque je les mange,
Ne cesse de songer à Dieu.
Je dis: sa bonté que j'admire,
Sur les diaboliques charbons
Me laissera plus longtemps cuire
Que je n'ai laissé mes marrons[50].
Boufflers, communément, aime à s'égayer aux dépens de ses interlocuteurs et il ne leur ménage pas l'épigramme. Un jour, à Villers-Cotterets, il annonce son départ à la société réunie dans le salon, et il raconte qu'il part la nuit même. La vieille comtesse de Montauban se met à s'apitoyer longuement sur ce qu'il s'en va la nuit à cheval et accompagné d'un seul domestique. Le chevalier, agacé, riposte, au grand scandale de la dame, par ce couplet impromptu:
Sur l'air: Ne v'là-t-il pas que je l'aime!
Communément, je dors fort mal;
De trois nuits, ma comtesse,
J'en passe une sur mon cheval,
Deux avec ma maîtresse.
Madame de Boufflers, l'Idole au Temple, souhaitait depuis longtemps une édition rare des Fables de la Fontaine. Le chevalier la découvre enfin chez un bouquiniste et il l'envoie à la comtesse avec cette dédicace:
Voilà le bonhomme qui fit
Cent prodiges qui nous enchantent,
Des fables qui jamais ne mentent
Et des bêtes pleines d'esprit.
Sa morale a besoin, pour être bien reçue,
Du masque de la fable et du charme des vers;
La vérité plaît moins quand elle est toute nue,
Et c'est la seule Vierge, en ce vaste univers,
Qu'on aime mieux à voir un peu vêtue.
Si Minerve même ici-bas
Venait enseigner la Sagesse,
Il faudrait bien que la Déesse,
A son profond savoir, joignit quelques appas.
Le genre humain est sourd quand on ne lui plaît pas.
Pour nous éclairer tous, sans offenser personne,
La savante Minerve a pris vos traits charmants;
En vous voyant je le soupçonne;
J'en suis sûr quand je vous entends.
Les relations intimes que, depuis son départ de Ferney, le chevalier avait conservées avec Voltaire et les louanges que ce dernier lui distribuait libéralement, contribuaient encore à sa réputation. Ayant un jour écrit au philosophe qu'il le regardait comme son père spirituel, l'ermite du Jura lui répond plaisamment:
Plût au ciel qu'en effet j'eusse été votre Père!
Cet honneur n'appartient qu'aux habitants des Cieux.
Non pas à tous encore! il est des demi-dieux
Assez sots et très ennuyeux,
Indignes d'aimer et de plaire.
Le Dieu des beaux esprits, le Dieu qui nous éclaire,
Ce Dieu des beaux vers et du jour,
Est celui qui fit l'amour
A madame votre mère.
Vous tenez de tous deux: ce mélange est fort beau.
Vous avez (comme ont dit les Saintes Écritures)
Une personne et deux natures:
De l'Apollon et du Beauvau.
Le chevalier est un fils excellent; il éprouve pour sa mère autant d'admiration que de tendresse et il saisit toutes les occasions de lui témoigner un affectueux attachement qui ne se démentira jamais. C'est à elle qu'il adresse ses plus jolis vers:
Air: Des folies d'Espagne.
Dieux, qui voyez comme elle nous est chère,
Dieux, qui voyez des transports si touchants,
Prenez tous soins de la plus tendre mère
Pour le bonheur des plus tendres enfants.
Elle eut de vous un don bien digne d'elle,
Celui de plaire autant qu'elle vivra;
Accordez-lui, pour la rendre immortelle,
Celui de vivre autant qu'elle plaira.
Cependant, par un sentiment très humain, il existe presque une rivalité littéraire entre la mère et le fils, et leurs amis ne sont pas sans s'en apercevoir. Panpan, évoquant les souvenirs du passé, rappelait dans des pièces fugitives les heures bénies où la divine marquise tenait sous le charme de sa lyre la Cour de Lunéville. Mais il prisait si haut le talent de son amie, qu'il soupçonnait son fils de lui emprunter les meilleurs de ses vers.
LE CABINET DES BAINS
(pour mes amies absentes)
O bain, lorsque Boufflers dans ton sein argenté,
Après des nuits au sommeil trop rebelles,
Venait chercher le frais et la santé,
Son esprit comme sa beauté
Y puisaient des grâces nouvelles.
J'ai vu ses doigts, tout trempés de ton eau,
D'Anacréon monter la lyre,
En tirer des sons qu'on admire
Pour chanter Thésée et son veau;
J'ai vu Saint-Lambert en sourire,
Et Tressan de dépit briser son chalumeau.
J'ai vu son fils, ce fils favori de Voltaire,
Comme des belles et des Rois,
Envier lui-même à sa mère
Et lui dérober quelquefois
Les beaux vers qu'elle daignait faire[51].
Malgré la tendre affection qui les unit, Mme de Boufflers et son fils ne craignent pas de s'adresser quelquefois de petits vers moqueurs.
Un jour la marquise, faisant allusion aux habitudes de son fils quand il courait la poste, compose ce couplet:
Sur l'air: Du haut en bas.
C'est lui, c'est lui!
Car j'entends le bruit d'un carrosse.
C'est lui, c'est lui!
Il doit arriver aujourd'hui.
De son laquais j'entends la rosse,
J'entends le postillon qu'on rosse.
C'est lui, c'est lui!
Son attachement pour sa mère n'empêchait nullement le chevalier de lui tenir quelquefois des propos tellement vifs qu'ils nous paraissent fort choquants. Mme de Boufflers, assagie par l'âge, et poussée par une de ses amies, avait loyalement essayé de tourner à la dévotion, mais le succès n'avait pas répondu à ses désirs. Un jour, causant avec son fils de ces velléités religieuses assez inattendues chez elle, elle lui disait avec découragement:
«J'ai beau faire, je ne puis devenir dévote; je ne conçois pas même comment on peut aimer Dieu, un être que l'on ne connaît pas; non, je n'aimerai jamais Dieu.»
«Ne répondez de rien, ma mère, riposta le chevalier; si Dieu se faisait homme une seconde fois, vous l'aimeriez sûrement.»
Boufflers a tant de succès dans tous les genres que Bonnard lui adresse un jour cette épître:
Tes voyages et tes bons mots,
Tes jolis vers et tes chevaux,
Sont cités par toute la France;
On sait par cœur ces riens charmants
Que tu produis avec aisance.
Tes pastels frais et ressemblants
Peuvent se passer d'indulgence.
Les beaux esprits de notre temps,
Quoique s'aimant avec outrance,
Troqueraient volontiers, je pense,
Et leurs drames et leurs romans,
Pour ton heureuse négligence
Et la moitié de tes talents.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Garde ton goût pour les voyages;
Tous les pays en sont jaloux,
Et le plus aimable des fous
Sera partout chéri des sages.
Sois plus amoureux que jamais,
Peins en courant toutes les belles,
Et sois payé de tes portraits
Entre les bras de tes modèles.
Il y avait cependant quelques notes discordantes dans le concert de louanges qui s'élevait sous les pas du chevalier, l'approbation n'était pas unanime; certains lui reprochaient d'être sceptique, égoïste, de manquer de maintien et de gravité; à quelques-uns même il était nettement antipathique. Mme du Deffant, en particulier, ne l'aimait pas; bien qu'il vînt chez elle fréquemment et qu'elle lui fît toujours grand accueil, elle ne pouvait se défendre d'une certaine réserve. Elle le jugeait du reste avec une grande perspicacité.
Elle écrivait à Walpole:
«Eh! bien, moi je vous soutiens que sans le sentiment, l'esprit n'est rien qu'une vapeur, qu'une fumée! J'en eus la preuve hier. Je soupais chez les Oiseaux[52], nous feuilletâmes leurs manuscrits; on lut une douzaine de lettres du chevalier; il y en avait de toutes sortes, elles me parurent insupportables. Beaucoup de traits, je l'avoue, parfois naturels, mais le plus souvent recherchés, enfin fort semblables à ceux de Voiture, si ce n'est que le chevalier a plus d'esprit... Tenez, mon ami, vous avez beau déclamer contre le sentiment, il y en a plus dans vos invectives que dans tous les semblants du chevalier.»
Boufflers, depuis son arrivée dans la capitale, s'est beaucoup lié avec les Choiseul et il est rapidement devenu de leur intimité. Non seulement il les voit sans cesse à Paris, mais à chaque instant il va leur rendre visite dans leur magnifique résidence de Chanteloup, et, grâce à son esprit et à sa gaîté, il est toujours le bienvenu. Bien souvent il rime en leur honneur, et le ministre est toujours l'objet de ses plus délicates flatteries.
Un jour où il ne peut se rendre à un rendez-vous du duc, il lui envoie cette jolie lettre:
Un obstacle imprévu me force
De renoncer à mes projets.
Je reviens en pensant que le héros Français
Est aussi bon à voir que le héros de Corse.
A toute gloire il a des droits;
Tout s'anime sous ses auspices.
Gai comme le plaisir, sage comme les lois,
Il a l'air de faire à la fois
Nos affaires et nos délices,
Il veut le bien de ses amis,
Il fait le bien de son pays,
Sa politique est sans mystère;
Du soleil l'aigle ne craint rien.
Il a deux passions, dont l'une est de bien faire,
Et l'autre de faire du bien.
En quittant son travail, il est sujet à dire
Plus de bons mots qu'il n'en entend.
Il sait gouverner, il sait rire,
Deux choses qu'un ministre ignore assez souvent[53].
CHAPITRE VI
1769-1770
Table des matières
Mariage du duc de Chartres.—Présentation de Mme du Barry.—Mme de Mirepoix consent à voir la favorite.—Elle se brouille avec son frère.—Mme du Deffant et la marquise de Boufflers.—«Les oiseaux de Steinkerque».—Saint-Lambert.—Le poème des Saisons.—Clément au Fort l'Évêque.
En avril 1769 eut lieu le mariage du duc de Chartres. Mme de Boufflers, naturellement, y assista avec toute la Cour; mais si elle consentit à «faire de la dépense» pour se costumer «en grand gala», il n'en fut pas de même de son frère, le chevalier de Beauvau. Ce dernier, peu satisfait du Roi, refusa énergiquement de se faire habiller richement pour assister à la noce princière. Lorsqu'on lui demanda s'il irait à Versailles, il répondit par cet impromptu:
Le Roi ne vient jamais chez moi;
D'où vient que j'irais chez le Roi?
Ce n'est donc que par représailles
Que je ne vais point à Versailles.
La magnificence des habits pour la cérémonie nuptiale fut portée à un excès inconnu jusqu'alors et qui inspirait à Grimm ces réflexions, très justes:
«J'avais cru il y a une quinzaine d'années, lorsqu'on inventa pour les habits d'hommes des étoffes à trois couleurs, que cette mode paraîtrait trop frivole et ne pourrait durer longtemps. Je me suis bien trompé. On a trouvé depuis le secret de mettre sur le dos d'un homme une palette entière, garnie de toutes les teintes et nuances possibles. Aujourd'hui on met la même variété dans les broderies d'or et d'argent qu'on mêle de paillons de diverses couleurs: ces habits donnent à nos jeunes gens de la Cour un avantage décidé sur les plus belles poupées de Nuremberg...... Si j'étais roi de France, je réformerais, non par un édit, mais sur ma personne, toutes ces modes d'origine gothique, qui font d'un Français habillé le plus mesquin, le plus insipide, le plus ridicule personnage qui se soit jamais tenu sur ses deux pieds[54].»
Il se produisit à la Cour, pendant l'année 1769, un événement de la plus haute gravité, et qui allait porter le trouble dans une famille jusque-là très tendrement unie.
Depuis la mort de Mme de Pompadour, le Roi, sans renoncer aux «passades» et aux fantaisies du Parc-aux-Cerfs, avait vécu seul et il n'y avait pas eu de «maîtresse déclarée». En 1768, il rencontra Mme du Barry et il s'éprit pour cette jeune et ravissante créature d'une passion sénile que rien, pas même la possession, ne put apaiser. Quand il voulut introduire à la Cour cette femme connue par la bassesse de son extraction et la dépravation de ses mœurs, le scandale fut inouï. Mais le prince, aveuglé par son amour, n'en persista pas moins dans ses projets.
Lorsque Mme du Barry, en dépit de toutes les résistances, eut été présentée le 22 avril 1769, les duchesses de Choiseul et de Grammont firent dire au Roi qu'elles craignaient que leur présence ne lui fût moins agréable dans sa société particulière et qu'elles le priaient de les excuser à l'avenir aux soupers des petits cabinets. La duchesse de Beauvau prit le même parti que ses amies et elle refusa avec indignation toute compromission avec la favorite. Malgré la docilité de la noblesse à l'égard du monarque, presque toutes les femmes de la Cour imitèrent cet exemple. Il n'en fut malheureusement pas de même pour Mme de Mirepoix.
«La fée Urgèle», comme la surnommaient quelques mauvaises langues, était toujours avide de plaisirs, besoigneuse et endettée plus que jamais. Elle aurait bien voulu imiter la conduite de son frère et de sa belle-sœur, mais comment faire?
«Comment résister au Roi, si bon, si serviable, qui tous les ans paie pour elle 30 ou 40,000 francs de dettes et puis le cavagnole est si amusant, et on n'y joue bien que chez le Roi! C'est ainsi qu'elle en arrive de cavagnole en cavagnole à abaisser son caractère de la façon la plus humiliante, et à devenir l'amie intime de la favorite.»
L'indignation fut générale. Un tel exemple donné par une si grande dame, par la propre sœur du prince de Beauvau, motiva les plus amères critiques. On disait que la maréchale faisait partie de la charge de favorite et que les maîtresses se la repassaient comme un meuble vivant. Tous les partisans des Choiseul, et ils étaient légion, s'indignèrent de la conduite de Mme de Mirepoix et elle fut honnie de ses anciens amis; son frère, quelque chagrin qu'il en éprouvât, rompit toutes relations avec elle.
Mme de Boufflers n'avait pas les mêmes raisons pour se montrer si rigoureuse; elle conserva donc avec sa sœur la même intimité que par le passé, mais l'union de la famille fut rompue et les relations devinrent souvent plus délicates.
L'existence de Mme de Mirepoix près de sa nouvelle amie ne fut pas heureuse. Les quelques dames qui, dans des vues plus ou moins intéressées, avaient consenti à former la société de Mme du Barry, étaient toutes ensemble comme chien et chat; c'était à qui se surpasserait en dédain et en mépris l'une pour l'autre, et à qui s'en rendrait le plus digne. Mme de Mirepoix se laissait aller à des jalousies, à des bouderies et à des «rapatriages», qui étaient une honte de plus. Ces misérables querelles faisaient le désespoir de Mme du Deffant:
«Rien n'est plus digne de compassion, écrivait-elle, une grande dame, d'une très bonne conduite, beaucoup d'esprit, beaucoup d'agrément, toutes ces choses réunies, ce qui en résulte, c'est d'être l'esclave d'une infâme... mais il n'y a plus de remède, elle a perdu la cadence, elle ne peut plus retrouver la mesure.»
Elle écrivait encore:
«C'est bien dommage que le cœur et le caractère de cette femme ne répondent pas à son esprit et à ses grâces. Elle est sans contredit la plus aimable de toutes les femmes qu'on rencontre, je lui trouve beaucoup plus d'esprit qu'aux Oiseaux et ces Oiseaux valent pour le moral encore moins qu'elle.»
Pendant que les cercles de la Cour étaient bouleversés par tous ces événements, Mme de Boufflers continuait à mener une vie des plus mondaines et à fréquenter tous les salons de la capitale. Tous, cependant, ne l'accueillaient pas avec le même plaisir et ne paraissaient pas goûter au même degré le charme de son esprit et l'agrément de sa société.
Mme du Deffant, dont la demeure hospitalière s'ouvrait si volontiers devant la maréchale de Luxembourg et ses amies, ne paraît pas avoir éprouvé une sympathie très vive pour la marquise de Boufflers, pas plus du reste que pour Mme de Boisgelin et Mme de Cambis. Elle a baptisé ces trois dames «les Oiseaux de Steinkerque», probablement en souvenir de la célèbre bataille gagnée par le maréchal de Luxembourg[55]. Chaque fois qu'elle parle de l'inséparable trio, c'est sous ce vocable qu'elle le désigne, mais toujours avec un certain ton dédaigneux, et elle pousse même l'insolence jusqu'à désigner Mme de Boufflers sous le nom irrévérencieux de «la mère Oiseau». Elle ne laisse jamais échapper l'occasion de lancer quelque trait mordant sur «ces volatiles», sur «leur ramage», leur «plumage», etc. Leur conversation, qu'elle trouve frivole et sans intérêt, ne l'enchante pas plus que leur caractère: «Les opéras, les comédies, les ouvrages tant anciens que modernes, les robes, les rubans, les pompons, voilà les sujets de leurs conversations,» écrit-elle avec mépris.
Cependant, malgré le peu de sympathie qui existe entre la vieille aveugle et les Oiseaux, en apparence, conformément aux usages du monde, on est au mieux, on se fait mille politesses, mille coquetteries, on se reçoit, on soupe les uns chez les autres, on échange de petits vers louangeurs.
Un jour, les Oiseaux composent une chanson sur le célèbre tonneau de la vieille marquise:
Ce n'est pas quand on voyage
Que l'on trouve le plaisir;
Ce n'est que près du rivage
Qu'il remplit notre désir.
On a beau voguer sur l'onde,
Parcourir dans un vaisseau
Les quatre coins de ce monde,
Rien ne vaut votre tonneau.
Quelques jours après Mme du Deffant riposte par ce couplet de sa composition:
Sur l'air: Du haut en bas.
Dans son tonneau
On voit une vieille sybille,
Dans son tonneau,
Qui n'a sur les os que la peau,
Qui jamais ne jeûna Vigile,
Qui rarement lit l'Évangile,
Dans son tonneau.
Le lendemain arrive à Saint-Joseph par la petite poste ce couplet nouveau:
Dans ce tonneau
Venez puiser la vraie sagesse,
Dans ce tonneau;
Il aurait enchanté Boileau,
Car vous trouverez la justesse,
Le goût et la délicatesse
Dans ce tonneau.
Mme du Deffant donne plusieurs soupers par semaine, un entre autres le samedi; elle a de fondation ce jour-là Mmes d'Aiguillon, de Mirepoix, de Crussol, la marquise de Boufflers, MM. de Bauffremont et Pont de Veyle.
Souvent aussi elle invite Mme de Boisgelin et Mme de Cambis.
Ces Oiseaux, si dédaignés, sont du reste pleins de talents et ils deviennent à l'occasion une précieuse ressource. Souvent, pour distraire Mme du Deffant, ils récitent des vers, des comédies; un soir ils déclament devant elles plusieurs scènes du Misanthrope; une autre fois ils jouent les Femmes savantes, et avec la plus rare perfection. Mme du Deffant en est à ce point dans l'admiration qu'elle déclare n'avoir jamais rien entendu qui lui fit autant de plaisir.
Mme de Cambis possède encore une voix délicieuse et souvent elle veut bien la faire entendre après souper pour charmer les hôtes de la vieille marquise.
Malheureusement, les Oiseaux ne se bornent pas toujours à des distractions aussi innocentes. Leur passion pour le jeu est poussée à ce point qu'ils sollicitent Mme du Deffant de laisser installer chez elle des tables de vingt-et-un et de trente-et-quarante. L'austère salon de Saint-Joseph transformé en tripot! horresco referens! Désormais les familiers de la maison, les étrangers de passage admis dans le cénacle, pourront prendre part à des parties ruineuses.
Le 10 décembre 1769, «le petit Fox», celui-là même qui devait plus tard jouer dans son pays un si grand rôle, gagne 300 louis; la veille il en avait perdu 260 contre Mme de Boisgelin.
Mme du Deffant est fort irritée de ce jeu effréné; bien qu'elle n'ose s'y opposer, elle le blâme sévèrement.
Elle écrit à Walpole le 26 décembre:
«Je pense comme vous sur les Oiseaux, je ne leur trouve nul attrait. C'est une société dangereuse. Leur fureur pour le jeu est contagieuse... on joua chez moi dimanche jusqu'à cinq heures du matin; le Fox perdit 450 louis. Ce jeune homme ne sera pas quitte de son séjour ici pour 3 à 4,000 louis.»
Heureusement les Oiseaux ne tiennent pas en place, ils disparaissent souvent et leur absence, loin de chagriner Mme du Deffant, lui cause une satisfaction qu'elle ne dissimule pas à son amie Mme de Choiseul; celle-ci, fort indulgente, lui répond:
«Fontainebleau, 16 octobre 69.
«Les Oiseaux, dites-vous, sont envolés. Comment, tout de suite, comme cela, sans raison?—Cela ressemble bien en effet à des oiseaux. J'avoue que je n'en suis pas trop fâchée. Vous savez que je ne partage pas le goût de Mme de la Vallière pour les Oiseaux; tant de grâces, de légèreté, ne conviennent point à une grand'mère. Si ces Oiseaux vous amusaient cependant, je désire qu'ils vous reviennent, on ne peut disconvenir qu'ils n'aient un très joli ramage.»
Depuis qu'il habitait la capitale, Saint-Lambert, nous l'avons vu, était devenu fort à la mode; l'amitié du prince de Beauvau, une bonne fortune éclatante, des poésies fugitives fort appréciées, tout avait contribué à augmenter sa réputation et à lui faire obtenir dans la société une place des plus enviables.
Il travaillait depuis de longues années à un poème des Saisons, sur lequel il comptait pour asseoir définitivement sa réputation. Il l'avait commencé à Lunéville du temps de Mme du Chatelet, et depuis il avait fait maintes lectures dans les salons de morceaux détachés, qui tous avaient obtenu le plus grand succès.
En 1769, le poème étant enfin terminé, l'auteur le livra à l'impression.
Quand l'ouvrage parut, ce fut un cri d'enthousiasme dans le camp des philosophes; l'esprit de secte dominait tout, et Saint-Lambert étant des leurs, peu importait le mérite du poème, il fallait qu'il obtînt un éclatant succès.
Voltaire, toujours prodigue de compliments excessifs, pour les littérateurs de second ordre, écrivait à l'auteur, non sans sourire assurément: «Soyez persuadé que vos Saisons sont le seul ouvrage de notre siècle qui passera à la postérité.»
Soutenu par le prince de Beauvau et par tous ses amis, l'ouvrage ne fut pas moins bien accueilli dans la société que par les encyclopédistes.
En dehors de leurs relations d'amitié, les Beauvau avaient les meilleures raisons du monde pour défendre l'auteur. Saint-Lambert n'avait-il pas eu l'habileté de terminer le troisième chant de son poème par cet hommage à l'amitié:
Oui, je verrai, Beauvau, ta gloire et ton bonheur,
J'entendrai célébrer ta vertu bienfaisante,
Ton âme toujours pure et toujours indulgente,
Ta valeur, ta raison, ta noble fermeté,
Ton cœur, ami de l'ordre, et juste avec bonté.
Je verrai la compagne à tes destins unie,
Embellir ton bonheur, seconder ton génie,
Et pour elle, et pour toi croître de jour en jour
Du public éclairé le respect et l'amour.
Vos succès, vos plaisirs, votre union charmante,
Le spectacle si doux de la vertu contente,
Me tiendront lieu de tout, et sans les regretter
Je perdrai les plaisirs que l'hiver va m'ôter.
Mme du Deffant avec son esprit si net, appréciait peu la phraséologie vague et incertaine de Saint-Lambert. Quand les Saisons parurent, elle se les fit lire et bien qu'influencée par son entourage, son impression fut peu favorable:
«Il y a un peu trop de pourpre, d'or, d'azur, de pampres, de feuillages, écrit-elle. Je n'ai pas beaucoup de goût pour les descriptions, j'aime qu'on me peigne les passions, mais les êtres inanimés, je ne les aime qu'en dessus de porte.»
Elle envoya l'ouvrage à son cher Walpole, sans lui cacher la piètre estime en laquelle elle tenait le poème et l'auteur:
«Ce Saint-Lambert est un esprit froid, fade et faux, dit-elle; il croit regorger d'idées et c'est la stérilité même; sans les oiseaux, les ruisseaux, les ormeaux et leurs rameaux, il aurait bien peu de choses à dire.»
«Ah! que vous en parlez avec justesse, lui répond Walpole, le plat ouvrage! Point de suite, point d'imagination! une philosophie froide et déplacée... des apostrophes tantôt au bon Dieu, tantôt à Bacchus..., c'est l'Arcadie encyclopédique...»
Ravie d'un jugement qui, au fond, était le sien, la marquise répond à son ami:
«Votre analyse de Saint-Lambert a débrouillé tout ce que j'en pensais; c'est un froid ouvrage et l'auteur un plus froid personnage.» Elle ajoute méchamment: «Les Beauvau se sont faits ses Mécènes. Oh! qu'il y a des gens de village et des trompettes de bois! Peut-être y a-t-il encore quelques gens d'esprit, mais pour des gens de goût, pour de bons juges, il n'y en a point...»
Le succès de Saint-Lambert ne fut pas sans mélange et l'enthousiasme des gens de lettres ne fut pas universel. Les enfants perdus de la littérature se permirent quelques critiques, Fréron et Palissot, entre autres, ne ménagèrent pas l'auteur des Saisons. Les épigrammes pleuvaient de tous côtés, une entre autres fit fureur:
Saint-Lambert s'enroue à nous dire:
«Mon poème doit être bon
Car j'ai mis trente ans à l'écrire.
Trente ans! vous dis-je.» Et pourquoi non?
Il en faut autant pour le lire.
Ces critiques faisaient le désespoir du poète. Que devint-il quand il apprit qu'un jeune homme, M. Clément, préparait contre lui un véritable pamphlet. Non content de couvrir de ridicule les Saisons, Clément se permettait quelques plaisanteries sur la Doris du poème, or il n'était que trop facile de reconnaître dans la Doris Mme d'Houdetot[56].
Les Observations critiques allaient paraître. Saint-Lambert remua ciel et terre pour en obtenir la suppression[57].
Mme de Boufflers écrivait à ce propos à son ami Panpan:
«Paris, ce 25 octobre.
«Je viens de lire une critique imprimée des Saisons qui met Saint-Lambert au désespoir. J'aurais bien voulu pouvoir vous l'envoyer, mais il a engagé Mme de Beauvau a en empêcher le débit, ce qui ne me paraît pas d'une justice exacte, car, quoiqu'elle soit sanglante et charmante, il n'y a pas de personnalité.
«On dit qu'elle est d'un M. Clément, qui a infiniment d'esprit. Pour moi, je l'aurais crue de Palissot. Cependant je vis hier une lettre de ce Clément à Saint-Lambert, dans laquelle il se plaint du procédé violent du poète, et il ne manque pas de dire qu'il est plus aisé et plus commode de supprimer que de répondre.
«Il se plaint aussi de ce que Saint-Lambert a écrit à M. de Sartines que lui, Clément, avait été professeur de je ne sais quoi à Dijon et qu'il en avait été chassé; il lui demande une entrevue chez M. de Sartines, où il s'engage à lui prouver le contraire. Tout cela dans des termes violents.
«Je crois que Saint-Lambert, quoiqu'il affecte du mépris, est au désespoir. C'est la maréchale de Luxembourg qui a eu un exemplaire de cet ouvrage, et de la lettre, qui me les a fait voir, sans vouloir me les prêter, ni à personne, à cause de Mme de Beauvau.»
Le poète, de plus en plus irrité et abusant de son crédit, obtint, par l'influence du prince de Beauvau, que son audacieux critique serait envoyé au Fort-l'Évêque. C'était se montrer bien sensible; dans tous les cas, le procédé ne manquait pas d'être assez piquant pour un philosophe.
Clément occupa ses loisirs au Fort-l'Évêque à composer cette épigramme:
Pour avoir dit que tes vers sans génie
M'assoupissaient par leur monotonie,
Froid Saint-Lambert, je me vois séquestré.
Si tu voulais me punir à ton gré,
Point ne fallait me laisser ton poème;
Lui seul me rend mes ennuis moins amers;
Car, de nos maux, le remède suprême
C'est le sommeil... je le dois à tes vers[58].
Clément ne resta que trois jours au Fort-l'Évêque, mais il fut ensuite autorisé à publier ses Observations. Son pamphlet aurait probablement passé inaperçu, si la conduite de Saint-Lambert n'avait fait scandale et attiré l'attention.
Les encyclopédistes formaient une petite église fermée et intolérante à laquelle ils n'admettaient pas que personne pût toucher. Non contents de porter aux nues l'ouvrage de leur confrère, ils avaient tous pris parti avec violence contre son obscur blasphémateur. Ils firent plus encore. Ils décidèrent que l'Académie devait, par un éclatant témoignage, consacrer le succès des Saisons. L'abbé Trublet venait fort à propos de laisser un fauteuil vacant, Saint-Lambert fut invité à se présenter. Il fut élu sans difficulté et, le 23 juin 1770, le poète était admis au nombre des Immortels par M. du Coëtlosquet, évêque de Limoges.
Saint-Lambert, dans son discours, crut devoir louer outrageusement ceux qui l'avaient nommé et Grimm raille agréablement cette reconnaissance exagérée:
«On a, dit-il, donné à M. de Saint-Lambert, lorsqu'il est entré à l'Académie, un encensoir, à condition qu'il en dirigerait les coups, non seulement en arrière sur les fondateurs, mais encore en avant sur les principaux nez académiques. Le nouvel élu a fait son devoir d'encenseur à merveille, et il n'y a point d'habitué de paroisse qui sache mieux lancer le sien vers le porteur du Saint-Sacrement.»
CHAPITRE VII
1770
Table des matières
La marquise de Lenoncourt quitte Paris.—Mme de Boufflers songe à suivre son exemple.
La vie de Mme de Lenoncourt dans la capitale devenait de jour en jour moins agréable, elle souffrait de sa pauvreté, de son isolement, l'ennui la gagnait et aussi la misanthropie.
«J'ai trouvé dans la vie tant de gens qui ne voulaient pas m'aimer, écrit-elle tristement, et qui ne voulaient pas que je les aimasse, tant de sots, tant de gueux, qu'ils m'ont enfin dégoûté d'eux.»
Cependant à la fin de 1769, elle eut tout à coup l'espoir d'une meilleure fortune. Des parents bienveillants s'étaient occupés d'elle et ils l'assuraient qu'ils allaient lui faire obtenir 8,000 livres de rente. Comme elle en possédait déjà 8,000, son revenu se trouverait doublé, et elle serait ainsi complètement à l'abri du besoin. Dans son ravissement, elle écrit à son ami Panpan ces lignes touchantes:
«Quand cela sera bien constaté, je vous en ferai part, et j'espère qu'alors rien ne troublera notre paix intérieure, car vous m'avez promis que quand je serai riche, tout ce qui m'appartiendrait serait à vous. Si vous ne me tenez pas cette parole, mon Veau, nous nous brouillerons irrémissiblement.»
Pendant que les négociations continuent, Mme de Lenoncourt fait agir toutes les influences dont elle dispose: «Je me démène comme une possédée pour avoir mes picaillons,» écrit-elle. C'est pendant Fontainebleau que la chose doit se décider, et naturellement la pauvre femme est dans une anxiété terrible qui trouble complètement sa vie. On la tourmente avec toutes ces espérances, qui peut-être ne se réaliseront pas; ne vaudrait-il pas mieux lui dire: «N'y pensez plus». Plus le moment décisif approche, plus son angoisse augmente et sa philosophie ordinaire est impuissante à lui faire envisager l'avenir avec calme.
Hélas! la mauvaise chance poursuit sans pitié la marquise. Au moment où elle va toucher le but, où elle se croit déjà au comble du bonheur, elle reçoit une désastreuse nouvelle: rien de ce qu'on lui a fait espérer ne peut se réaliser.
Le premier coup fut rude, mais la pauvre femme avait l'habitude du malheur et elle se remit assez vite. Elle écrivait philosophiquement quelques jours après:
«A Paris, le 16 janvier 1770.
«Adieu châteaux, grandeurs, richesse, mon pot au lait est culbuté, mon Veau; je reçus avant-hier une lettre charmante quoique bien affligeante; mes parents sont plus fâchés que moi, et moi je leur suis plus obligée que s'ils avaient pu faire ce qu'ils m'ont promis. Je suis bien convaincue qu'il n'y a point de puissance soit céleste, soit terrestre, qui puisse vaincre le malheur qui me poursuit. Il y a vingt ans que je me noie, et que lorsque j'aperçois une planche pour me sauver, il arrive un coup de massue pour me replonger au fond de l'eau. Je ne veux plus lutter; cette année qui vient, vient de m'amener ma quarantième année, je médite une retraite paisible et conforme à ma santé et à ma fortune.
«Adieu, mon Veau, je voudrais bien vous avoir là au coin de mon feu, pour que vous me disiez si je suis courageuse ou insensible. Je ne suis point émue du tremblement de terre qui a renversé mes châteaux; je voudrais bien croire que c'est parce que je suis un grand homme, car je suis bien ennuyée de n'être qu'une petite femme.»
Cette déception cruelle décida Mme de Lenoncourt à prendre un parti auquel elle songeait depuis quelque temps. Elle résolut de quitter Paris. Bien entendu, une fois sa résolution annoncée, elle fut entourée d'amis qui cherchaient à lui persuader que le souverain malheur était de vivre en province et qui mettaient toute leur éloquence à lui démontrer tout ce que sa résolution avait d'affreux: «Si j'étais faible et crédule, écrivait-elle, on me tournerait la tête.»
Son premier soin est de raconter à Panpan ses nouveaux projets; il y est plus intéressé que qui que ce soit, puisqu'elle va venir habiter la Lorraine.
Panpan, ravi de revoir une amie très chère, lui conseille de prendre une maison à Lunéville, ce qui établira entre eux les plus douces relations de voisinage. Si Lunéville ne lui convient pas, que ne s'installe-t-elle à Nancy? Pourquoi ne cherche-t-elle pas à amener Mme de Boufflers avec elle; elle lui rendra le plus grand des services en l'arrachant à Paris et elles vivront ensemble le plus agréablement du monde.
Le Veau en parle à son aise! Enlever Mme de Boufflers à la vie de Paris, mais c'est tenter l'impossible! Et puis Mme de Lenoncourt y réussirait-elle qu'il ne lui plairait pas de vivre avec son amie:
«J'ai autant de stabilité qu'elle en a peu, dit-elle. Je l'aime de tout mon cœur, mais je crois que nous nous brouillerions si nous étions dans la dépendance l'une de l'autre.»
Du reste, la marquise ne veut entendre parler ni de Lunéville ni de Nancy où elle pourrait être exposée aux mauvais procédés de son mari. Elle ira habiter au mois d'octobre Remiremont, où on lui prête une des plus jolies maisons de la ville; elle aura là une retraite honnête, décente, et surtout inaccessible à M. de Lenoncourt.
«10 février 1770.
«N'allez pas vous récrier, comme Mme de Boufflers, sur la tristesse du séjour que j'ai choisi; je ne veux pas que l'on m'en dise du mal; j'y trouverai de la tranquillité et de l'aisance, voilà ce que je cherche, et ce qu'il me faut.
«... Il me paraît impossible que dans quarante filles, je n'en rencontre pas quelques-unes de bonne conversation. Je ne suis pas difficile, je le serai encore moins quand j'aurai perdu l'amertume et l'aigreur que ce pays-ci commençait à me donner. J'aime à écrire, j'aime à lire, j'aime à travailler, je me ferai des occupations et je crois que je me défendrai de l'ennui. Enfin, mon Veau, je suis tout accoutumée à cette idée-là, qui, je l'avoue, m'a d'abord effrayée. Il me semblait que le feu était à la maison, que je me jetais par la fenêtre, et je ne savais où j'allais tomber. Cependant je n'ai pas balancé, parce que je crois qu'il ne faut pas résister à la raison, à moins qu'une heureuse étoile ne nous ait habitué à tout donner au hasard.
«N'êtes-vous pas persuadé qu'on peut être heureuse partout à bon marché excepté ici où tout s'achète bien cher. Plaisir, amis, considération, tout se paie et mille fois au delà de sa valeur...»
Si Panpan avait un grain de bon sens il viendrait habiter avec elle à Remiremont:
«Je vous donnerai, lui dit-elle, tout le haut de ma maison; je serai votre ménagère; vous seriez caressé par quarante chanoinesses qui se trouveraient trop heureuses d'être vos commères[59], et nous serions tous deux riches comme M. de la Borde et M. de Montmartel.
«La princesse Boursoufflée[60] ne me fait pas peur. Je ne lui dois que parce qu'elle est une plus grande dame que moi. Cela ne peut pas être bien gênant. Elle fait bonne chère, elle a des chevaux; cela peut même être une ressource...»
Les projets de la marquise sont déjà complètement arrêtés. Elle fera ses paquets pendant le carême, puis elle quittera Paris à Pâques. Elle se rendra d'abord à la Neuveville, de là elle ira à Haroué voir la vieille princesse de Craon, et son été se passera ainsi fort paisiblement.
Le séjour à Haroué n'attire pas irrésistiblement Mme de Lenoncourt. D'abord tout le monde dit que la princesse est fort baissée, qu'elle a souvent des absences, enfin qu'elle est plus difficile à vivre que jamais. Puis plusieurs de ses filles parlent de venir s'installer chez elle: Mme de Mirepoix pour cacher la honte qu'inspire à tous sa conduite; Mme de Bassompierre pour y faire des économies parce qu'elle a perdu au jeu plus de 4,000 louis. La visite probable de ces deux dames n'enthousiasme pas particulièrement la marquise, mais il faut bien s'y résigner. Si au moins Mme de Boufflers annonçait son arrivée; elle en a parlé, mais elle est si incertaine dans ses projets, si changeante. Qu'adviendra-t-il au dernier moment?
Enfin Pâques approchant, la marquise, toujours gracieuse et bonne amie, écrit à son Veau pour lui demander ce qu'elle peut lui rapporter de Paris, quel souvenir de la capitale lui sera le plus agréable. Panpan, modeste dans ses prétentions, exprime le désir certes le plus étrange qui se puisse imaginer: il demande à son amie de lui rapporter des poissons rouges! Ainsi fut fait, à la plus grande satisfaction du Veau.
Conformément au programme qu'elle s'est tracé, Mme de Lenoncourt se rend d'abord à la Neuveville, mais elle n'y fait qu'un court séjour, elle doit se rendre à Craon, où elle est attendue. En juin, elle écrit à Panpan:
«Le 11.
«Je m'en vais à Craon, mon Veau, il faut bien à la fin sauter le bâton. J'y serai quinze jours tête à tête avec la princesse. Si Dieu voulait que Mme de Boufflers arrive! Mais jamais il ne veut qu'elle soit raisonnable, ni que je sois heureuse. Du moins il ne l'a pas encore voulu et sa volonté est, dit-on, immuable.
«A mon retour, il faudra bien qu'il permette que je vous voie ou bien je me passerai de la permission, car c'est assurément ma plus forte volonté.»
P.-S.—Mettez toujours sur mon adresse: Mme de Lenoncourt-Haussonville, parce que ma belle-mère reçoit et décachète mes lettres.»
Ainsi qu'elle le prévoyait, Mme de Lenoncourt ne se plaît que fort médiocrement à Craon où les distractions ne sont pas nombreuses. Elle prend patience en se disant que tout a une fin, même les pires ennuis, et puis, il est sérieusement question d'un voyage de Mme de Boufflers en Lorraine, d'une visite que l'on ferait au Veau à Lunéville, et cette perspective est si délicieuse qu'elle aide Mme de Lenoncourt à prendre son mal en patience.
«A Craon, le 19.
«Cette marquise vous a donc aussi mandé, mon Veau, qu'elle partait. Je me flatte qu'elle mettra ce projet à exécution, excepté, toutefois, qu'elle ne se soit pas abîmée à cette belle fête de M. de Fuentès, ambassadeur d'Espagne, où l'on me mande que l'on jouait encore le lendemain à quatre heures après midi. Dieu veuille qu'il lui reste de quoi payer la poste. Si elle est tout à fait ruinée, nous ne la verrons pas; si elle a gagné nous la verrons encore moins. Au reste, je me lamente et je m'inquiète à plaisir, car je ne sais pas même si elle était à cette fête. Mais, comme vous dites, elle est sujette à péter dans la main.
«Moi, mon Veau, je reste ici jusqu'au 27, et je vous jure que c'est tout ce que je puis faire, car cela est mortel. La levrette arrive à la Neuveville le 29 et n'y reste que vingt-quatre heures. Après son passage je serai libre et très pressée de vous aller voir. Si la mère Boufflers est de ce voyage nous nous arrangerons très bien dans votre petite maison. Vous lui donnerez la belle chambre parce qu'elle est la plus vieille et que je suis pour elle une manière de nièce, et moi je me trouverai mille fois mieux quelque part où vous me mettiez, fût-ce dans le lit de votre cuisinière, que je ne pourrais être dans le plus bel appartement, s'il était hors de chez vous.
«Rien n'arrive ici; je n'y reçois point de lettres et je ne sais pas de nouvelles plus fraîches que celles du sacre du Roi, que la princesse me raconte toutes les après-dîners avant de s'endormir. Je trouve que la santé se soutient, mais que la tête baisse; elle est lourde, elle n'a plus de mémoire; en vérité, mon Veau, il ne faut pas vieillir; il ne faut pas non plus mourir jeune. Dites-moi donc ce qu'il faut faire, car pour moi je ne le sais pas et me voilà pourtant dans ma quarantième année.
«Adieu, ma vache, je suis moult bête ici, je m'y sens une espèce d'engourdissement fort nuisible à l'esprit. Le chevalier est pourtant venu me faire une visite, mais si courte, si courte que c'est comme si j'avais vu son ombre.»
Comme il fallait s'y attendre, tous ces beaux projets de réunion s'écroulent, Mme de Boufflers, sous des prétextes plus ou moins futiles, renonce à son voyage, et Mme de Lenoncourt, assez découragée, va s'installer à Remiremont. A peine a-t-elle fini ses derniers arrangements qu'elle écrit à Panpan pour le supplier de la venir voir:
«Si vous pouviez venir passer quelques jours avec moi, vous me feriez un plaisir extrême. Ce sont vos maudites commères qui vous retiennent. Vous seriez bien ici, et je vous assure que vous ne vous y ennuieriez pas. Nous y jouerions au (je ne sais pas écrire ce nom-là), vous auriez des légumes, je sentirais bon la religieuse, nous causerions, nous nous promènerions. Venez, mon Veau.»
Mais Panpan, en bon et franc égoïste qu'il est, reste insensible aux plus pressantes sollicitations. Son indifférence est d'autant plus fâcheuse que Mme de Lenoncourt éprouve de grandes déceptions; sa nouvelle installation est moins agréable, qu'elle ne l'imaginait, les chanoinesses moins aimables qu'elle ne l'espérait; bref, au bout de peu de temps, la marquise sent venir l'ennui, aussi est-elle trop heureuse d'accepter les invitations qu'elle reçoit de ses amis. Elle retourne passer quelque temps à Craon, puis elle va s'établir à la Neuveville où elle compte passer l'hiver. Mais là non plus, elle ne trouve pas le bonheur.
C'est encore à Panpan qu'elle confie ses doléances:
«La Neuveville.
«Me voilà, mon Veau, je suis comme un porte-balle, courant de château en château.
«Je suis ici très doucement, très commodément, mais il faut convenir que ce n'est point amusant.
«Nous sommes à la cloche, comme dans un couvent; mes voisins les Chartreux ne sont pas plus solitaires que moi. Je supporte cette solitude assez gaîment. On dit que l'hiver sera bien long; moi je dis que je me chaufferai, que je lirai, et qu'enfin il se passera comme un autre.»
Mme de Lenoncourt ne tarde pas à se fatiguer de cette vie errante. Remiremont, la Neuveville, Haroué étaient des ressources momentanées, mais qui ne pouvaient être durables. «Il faut être chez soi, écrit-elle, commander son dîner, son souper, voir qui l'on veut; le contraire, à la longue, est très insupportable.» Et elle se décide enfin à chercher une demeure à Nancy, au risque de ce qui pourra arriver.
Justement, à cette époque, Mme Alliot venait de se résoudre à quitter la Lorraine; elle fut trop heureuse de louer à Mme de Lenoncourt la maison qu'elle occupait place de l'Alliance.
Panpan ayant demandé s'il y serait bien accueilli, la marquise lui offre une hospitalité vraiment écossaise. «Oui, sans doute, mon cher Veau, vous y aurez un appartement, et s'il n'y avait qu'un lit, je le partagerais avec vous.»
A peine est-elle installée qu'elle réclame son ami à grands cris: «Venez, mon Veau, venez admirer ma charmante maison; jamais je n'ai été meublée et logée comme je le suis; je serai ravie de vous montrer tout cela. J'en suis si occupée et si contente que je ne pense pas au voisinage.»
Si Mme de Boufflers n'avait pas mis à exécution son projet de voyage à Lunéville, il n'en est pas moins certain qu'elle y avait songé. Elle commençait à parler sérieusement de retourner vivre en Lorraine. Il est vrai que la plupart du temps c'étaient propos en l'air et bien vite oubliés.
Sa vie devenait de jour en jour plus difficile; le jeu avait vite eu raison de sa petite fortune et bien qu'elle s'efforçât de vivre avec la plus stricte économie, elle n'arrivait plus «à joindre les deux bouts». Il faut dire à sa louange qu'elle s'accommodait des privations avec la plus surprenante facilité et qu'elle montrait dans sa misère relative une philosophie tout à fait méritoire.
Depuis longtemps son frère de Beauvau, ses meilleurs amis, Mme de Lenoncourt et Panpan, la suppliaient de renoncer à l'existence de Paris qui causait sa perte et de retourner vivre en Lorraine. Hélas! la pauvre marquise promettait toujours et au dernier moment elle trouvait quelque prétexte pour ne pas quitter la capitale.
Le départ de Mme de Lenoncourt lui fit cependant une certaine impression; elle comprit qu'elle serait un jour ou l'autre réduite elle-même à une semblable nécessité et elle commença à parler plus sérieusement de son retour en Lorraine. Mais où fixerait-elle ses pénates? Habiterait-elle Nancy, où depuis longtemps déjà elle possédait une demeure? Résiderait-elle à la Malgrange, qu'elle devait à la libéralité de Stanislas? Son goût l'entraînait plutôt vers Lunéville, mais depuis qu'elle avait dû quitter les appartements du château, elle n'y avait plus d'abri; elle songea un instant à louer un assez grand appartement qu'elle connaissait et qui, à ses yeux, avait le très grand avantage d'être situé tout proche de la demeure de Panpan.
Mais sa famille, au courant de son intention, souleva mille objections.
Elle eut alors l'idée de proposer à Panpan de lui louer une partie de la maison qu'il occupait; de cette façon ils vivraient ensemble, sous le même toit, dans une charmante intimité.
Elle lui écrit en mars 1770.
«Paris, 5 mars.
«Il s'en faut bien, mon cher cœur, que je vous croie un tort, mais j'ai été fâchée de la publicité de mon projet, à cause des importunités que cela m'attire. Il faut renoncer à cet appartement dont l'idée m'enchantait. Tout le monde dit que ce serait loger dans des casernes. Ainsi, il faut se retourner et songer à votre maison. Acheter à vie, est-ce payer tous les ans le loyer comme mon frère fait de la maison qu'on lui bâtit actuellement[61]? Autrement je ne pourrais pas payer, n'ayant pas d'argent. Voyez comment vous pouvez arranger cela. Il ne faut pas songer à l'hôtel de Craon que mon frère compte vendre à la première occasion[62].
«Adieu et bonjour, mon cher ami, je vous embrasse mille fois.
(D'une main étrangère.)
«Le remède qu'on applique à l'œil de Mme la marquise lui fait quelque bien et on lui fait espérer qu'avec le temps, il guérira tout à fait. L'oculiste est de Lyon; il est à Paris pour affaires. Il est connu par des cures extraordinaires.»
Cette proposition, qui aurait dû combler de joie le vieux Panpan, ne parut pas le séduire le moins du monde.
Il reçut avec beaucoup de froideur les offres de son amie et il souleva plusieurs objections: la principale était que sa modeste demeure ne pouvait convenir à une grande dame, qu'elle n'y trouverait pas l'élégance et le faste auquel elle était habituée, enfin il s'étendait sur des considérations de décence, de convenance, qui, sous sa plume, étaient au moins assez singulières.
Mme de Boufflers réfute ses objections avec autant d'esprit que de cœur:
«Paris, ce 9 avril 1770.
«J'ai répondu à la lettre du 1er février et à celle du 5. D'abord il est question de votre maison que je voulais louer ou acheter. Croyez-vous, mon Veau, qu'en prenant le parti de renoncer à ceci pour jamais, et en ne songeant qu'à finir doucement ma vie loin d'ici, je me croie obligée à mettre beaucoup de faste ou de décence, comme vous l'appelez, dans une retraite, où, comme je le désire, je serai bientôt oubliée, et où ne devant jamais voir les gens qui mettent toute leur vertu et tout leur esprit à trouver de l'importance à ces choses-là, je doive seulement songer à ce qu'ils en penseront. Je n'ai en vérité pensé qu'à me procurer la consolation de vivre avec vous, et dans le seul pays que j'aime, parce que c'est le seul où j'ai été heureuse.
«Croyez, mon Veau, que les choses qui vous paraissent indécentes, parce que vous en jugez d'après les idées de certaines personnes, perdront toute leur importance, dès que nous serons bien sûrs de ne jamais les revoir.
«Je conclus donc à louer la partie de votre maison que vous n'habitez pas, ou quelque chose qui en soit tout près.
«Voilà mes conditions, voyez si vous me voulez à ce prix-là.»
Où Panpan a-t-il pris que Mme de Boufflers voulait mener grand train et faire du faste? Elle le voudrait qu'elle ne le pourrait pas, puisqu'elle est à peu près ruinée par les impôts nouveaux; du reste, elle n'y songe pas un instant:
«Quant à ma manière de vivre, elle sera fort bourgeoise, de quelque manière que les choses tournent, c'est-à-dire soit qu'on paie ou non. Je compte dans les deux cas ne pas dépenser au delà de ce que j'ai sur M. de Beauvau, le chevalier et le marquis de Boufflers, et la Malgrange. Du reste, si l'on paie, nous tâcherons d'en faire du bien à tous ces pauvres gens qui m'ont, presque tous, marqué de l'attachement. Je perds à peu près 5,200 livres aux troisièmes[63], mais si l'on est payé, comme on le croit, j'y gagnerai.»
La marquise termine sa lettre en citant un trait charmant du duc de Choiseul, à propos de La Harpe et de sa fameuse pièce Mélanie ou la Religieuse malgré elle.
La Harpe s'était plu à retracer les vertus de son bienfaiteur, M. Legier, curé de Saint-André-des-Arts; il dépeignait l'intérieur d'un couvent, les vertus d'un pasteur vénérable, les souffrances d'une jeune novice. La pièce ne pouvant être jouée, parce qu'on ne l'aurait pas permis, La Harpe en faisait des lectures dans les salons de Paris; ses tirades, qui correspondaient si bien aux idées de l'époque, soulevaient l'enthousiasme général et faisaient «couler bien des larmes». La pièce fut même représentée trois fois sur le théâtre de M. d'Argental: La Harpe y jouait le rôle du curé, aux applaudissements de tous[64].
«Vous serez bien aise d'apprendre ceci de M. de Choiseul. Nous avons, ou plutôt Saint-Lambert a parlé à Mme de Beauvau d'une pièce de La Harpe que nous avons entendue et qu'il ne connaissait pas. Mme de Beauvau l'a fait venir et a été contente de la pièce qui s'appelle Mélanie ou la Religieuse malgré elle. La pièce a été lue chez Mme de Grammont où était M. de Choiseul. On a demandé à l'auteur s'il ne la ferait pas imprimer en Hollande. Il a dit qu'il croyait qu'il faudrait finir par là, parce qu'on lui disait qu'il se ferait des affaires en la faisant imprimer ici; qu'il en était d'autant plus fâché qu'il avait trouvé deux libraires qui lui en offraient mille écus. Le lendemain M. de Choiseul lui a mandé qu'il voulait être son troisième libraire et il lui a envoyé mille écus[65].»
Au mois de septembre 1770, Mme de Boufflers a complètement oublié ses projets de départ, elle est toujours à Paris.
L'abbé Terray a remplacé M. d'Invaut au contrôle général depuis le mois de décembre 1769, mais ses procédés financiers ont soulevé de grandes clameurs, et il y a une fermentation générale. Le crédit est absolument perdu et pour le relever l'abbé ne voit d'autre moyen que de faire une banqueroute totale. On est accablé de remontrances, de représentations, de réquisitoires, d'arrêts, de lettres patentes, etc. Mme de Boufflers envisage avec calme tout ce bouleversement; si ses pensions sont payées, elle se tient pour satisfaite.
La marquise narre à son Veau les incidents de la capitale:
«Paris, 28 septembre 1770.
«Bonjour, mon Veau. Voilà la première fois de la vie que vous ayez été un peu content de moi! aussi vous verrez comme la louange me donne de l'émulation.
«Hier matin, M. le Dauphin se trouva mal, il eut de la fièvre, mal aux reins et à la tête. On vient de dire qu'il était mieux en ce moment.[66]
«Savez-vous que le contrôleur général a envoyé chercher l'abbé Morellet et lui a défendu de faire paraître son Dictionnaire. L'abbé lui a dit que comme il l'avait fait par ordre de M. d'Invaut, qui lui avait dit qu'il se chargeait des frais, il espérait au moins que M. l'abbé Terray voudrait bien s'en charger aussi. Le contrôleur général lui a répondu: «Que ceux qui vous ont fait travailler vous payent; ce n'est pas mon affaire.» Il y a pour 2,000 livres de frais[67].
«Savez-vous que le chancelier a fait venir M. Thomas pour le menacer de la Bastille, au cas que son discours courût, et qu'en même temps il le lui a gardé huit jours, si bien qu'il est possible qu'on en ait pris copie chez lui[68].
«L'archevêque de Toulouse a dit que, puisque le discours de M. Thomas n'était pas imprimé, le sien ne le serait pas non plus. On dit aussi que l'Académie a dit à M. Séguier que, sans le respect de son nom, on l'aurait rayé de l'Académie, à cause de son réquisitoire.
«M. de Choiseul est à Chanteloup jusqu'à Fontainebleau, avec beaucoup de monde. Il y aura beaucoup de fêtes et de plaisirs. On ne parle de rien. Je vis hier une maison énorme qu'il fait bâtir à l'arsenal pour lui; elle n'a que vingt-six croisées de face.
«Je passai hier la journée à Port-à-l'Anglais, dans une maison que la maréchale de Mirepoix a louée à vie, qui est charmante. En vérité, cela dégoûte de tout. C'est sur les bords de la rivière Marne-Seine; la vue et les jardins sont charmants.
«Adieu donc, Cœur, je m'adonne aux nouvelles.»
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