Kitabı oku: «La vie extraordinaire de Robert Macaire»

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Georges Montorgueil

La vie extraordinaire de Robert Macaire


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066302467

Table des matières

LES DEUX JUMEAUX

I LA NAISSANCE DE ROBERT

II ANNÉES DE VICTOIRES

III ROBERT ÉCOLIER

IV SUR LE PONT-NEUF

V BENOIT ET LE PÈRE LA PIPE

VI LA SAMARITAINE

VII JÉROME A LA BARRIÈRE CLICHY EN1814

VIII ROBERT MANIFESTE ET S’EMBROUILLE

IX UN JEUNE HOMME POUR FAIRE DES COURSES

LES FRÈRES SÉPARÉS BERTRAND, L’HOMME AUX GRANDES POCHES

X LE PREMIER BATEAU A VAPEUR SUR LA SEINE

XI UN DÉPART POUR LE NOUVEAU MONDE

XII LA BAIGNADE INTERROMPUE

XIII LES PREMIERS BLUFFS DE ROBERT

XIV LA «NORMANDIE» A FAIT NAUFRAGE

XV ROBERT RENCONTRE BERTRAND

XVI AU MARCHÉ DU TEMPLE

XVII LE BOULEVARD DU TEMPLE

XVIII ROBERT FAIT DU THÉÂTRE

XIX ROBERT CAMELOT

XX LA LOTERIE

XXI ROBERT SE MARIE

ROBERT MARTIN DEVIENT ROBERT MA C AIRE

XXII LE PALAIS-ROYAL.–SES JEUX

XXIII LA CHAINE DES FORÇATS

XXIV L’AUBERGE DES ADRETS

XXV LE CHARLATAN DE LA RUE VIDE-GOUSSET

XXVI A LA BOURSE

XXVII L’USURIER

UN VOYAGE MOUVEMENTÉ EN AMÉRIQUE

XXVIII BENOIT EST VIVANT

XXIX LE NAUFRAGE DE LA «NORMANDIE»

XXX A PITTSBURG

XXXI LA MAISON DU «PETIT JARDINIER»

LES DEUX FAÇONS DE CONQUÉRIR PARIS

XXXII ROBERT MACAIRE A LA PREMIÈRE D’«HERNANI»

XXXIII LES «TROIS GLORIEUSES» DE ROBERT MACAIRE

XXXIV ROBERT MACAIRE DANS LA FAMILLE GOGO

XXXV- IL Y A INVENTIONS ET INVENTIONS

XXXVI LES PREMIERS CHEMINS DE FER

XXXVII LES «POULES AUX ŒUFS D’OR»

XXXVIII SUR LES BOULEVARDS

XXXIX LE GRAND MAGASIN

XL LES TROIS DOMINOS MYSTÉRIEUX DU BAL DE L’OPÉRA

LE FLOUEUR FLOUÉ

XLI LA PARTIE DE CARTES

XLII L’HÉRITAGE D’AMÉRIQUE

XLIII ROBERT MACAIRE ROUSSI ET FLAMBÉ

XLIV DEVANT LA JUSTICE

XLV ROBERT MACAIRE SUR LE TRONE

XLVI LA BLESSURE PROVIDENTIELLE

XLVII DÉMASQUÉ

XLVIII UNE CONFESSION... GÉNÉRALE

L’HEURE DU GENDARME ET DU REPENTIR

XLIX LE FILS DE ROBERT MACAIRE

L LE PETIT RAMONEUR

LI LE DÉPART DE BERTRAND

LII LES DERNIERS MOMENTS DE ROBERT MACAIRE

ILLUSTRATIONS DE J.-P. QUINT

4PLANCHES HORS TEXTE EN COULEURS


PARIS

LIBRAIRIE DELAGRRAVE

15, RUE SOUFFLOT, 15

1928

Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation

réservés pour tous pays.

Copyright by Librairie Delagrave, 1928.


LES DEUX JUMEAUX

Table des matières


I LA NAISSANCE DE ROBERT

Table des matières


ÉRÔME MARTIN ne se tient plus de joie. Il attendait un garçon,–il en a deux. Sûrement qu’il marquera cette journée d’un caillou blanc. C’est le3décembre1804 et, par une heureuse coïncidence, tout Paris est comme lui dans l’allégresse.

Ce n’est pas parce que deux petits enfants, Benoît et Robert, comme en se tenant par la main, ont fait leur entrée dans le monde chez un modeste artisan, que le canon tonne, que les cloches de toutes les églises font écho au bourdon de Notre-Dame; que les troupes de la capitale, en tenue de parade, sont sur pied, que des équipages d’un luxe d’ancien régime se hâtent vers les palais et que depuis l’aube frileuse la foule se répand dans les rues pavoisées, soulignant par ses vivats les salves d’artillerie.

Mais Jérôme Martin, sur le Pont-Neuf où il connaît tout le monde, où tout le monde le connaît, ne court pas moins conter à chacun qu’il est père de deux gros garçons.

«Boum! un coup de canon, crie-t-il, c’est pour Benoît. Boum! Boum! deux coups de canon, c’est pour Robert!»

Non, c’est pour l’Empereur.


Tout ce tumulte, tout ce tapage, toute cette population en liesse, c’est pour le sacre, c’est pour le couronnement de Leurs Majestés Impériales. Mais la vie de chacun de nous est tout un univers dont nous nous croyons le centre, et Jérôme Martin tient que l’événement d’importance en ce jour est la venue de ses deux nouveau-nés, qui consacre le couronnement de son mariage avec une jeune marchande d’oranges du terre-plein.

Parisien de la Cité, artisan fils d’artisan, Jérôme Martin, comme la plupart des siens, a passé son existence sur les bords de la Seine. Il a joué des berges du port Saint-Nicolas à celles de la Grenouillère. Puis il est entré en apprentissage chez un lunettier, sur le quai des Morfondus qui, lorsque les lunettiers de Paris l’eurent adopté, fut nommé le quai des Lunettes.

C’était un garçon laborieux, remuant, plein d’entrain comme ce Pont-Neuf où il dépensait si gaiement ses moindres loisirs.

Le Pont-Neuf, construit alors depuis plus de deux cents ans, avait été le lieu le plus animé, le plus vivant, le plus pittoresque de Paris. Quoique concurrencé par le Palais-Royal et le boulevard du Temple, il avait encore, dans les premières années du dix-neuvième siècle, la clientèle des badauds et des oisifs. Il n’était qu’une foire ininterrompue, avec ses charlatans, ses gagne-petit, ses marchands en plein vent, ses tondeurs de chiens, ses décrotteurs, ses montreurs de marionnettes, avec la variété de ses cris et le contraste bariolé de ses publics fidèles. Les artistes ne se lassaient point du coup d’œil qu’il offrait à cette pointe de la Cité, sur le fleuve, où tous les palais se reflétaient, et d’où l’on embrassait le plus beau des paysages parisiens, et celui qui portait le plus d’histoire.

Puis il y avait la statue de Henri IV. Du haut de son cheval de bronze, le roi de la poule au pot, souriant dans sa barbe en éventail au petit peuple qui l’idolâtrait, semblait participer au spectacle qui se déroulait sous ses yeux indulgents.

En1792, sous la Révolution, la patrie ayant été proclamée en danger, une estrade fut dressée au pied de la statue, pour recevoir les enrôlements des volontaires. A la fin de juillet1792, des bandes en carmagnole, la cocarde aux bonnets, arrivèrent de Marseille, sur les quais, en entonnant un chant d’une beauté terrible et que le peuple de Paris, qui l’entendait pour la première fois, appela, à cause d’eux, la Marseillaise. Jérôme Martin ne résista pas à l’entraînement de ces strophes ardentes; il se sentit porté comme par une force irrésistible vers l’estrade, et, devant un magistrat municipal, sur la table posée sur deux tambours, il signa son enrôlement.

Adieu le métier, adieu l’établi! adieu les lunettes! Il partit aux frontières, il se battit contre les envahisseurs sur le Rhin, en Argonne. En Italie, il suivit ce général prodigieux qu’étant enfant il avait vu passer ignoré, songeur, le front pensif, quand, élève à l’École militaire, Bonaparte demeurait quai Conti, sous les toits, et faisait, avec une gêne orgueilleuse, les commissions de son petit ménage.

Jérôme était à Marengo lorsque Desaix y fut tué, lui-même avait été atteint par un biscaïen à la jambe, et renvoyé dans ses foyers. En rentrant à Paris, blessé et soupirant pour tout ce qu’il laissait de gloire derrière lui, il avait repris son état. Profitant de ce que le prix du loyer était devenu, vu les difficultés du temps, accessible, il avait loué une de ces petites boutiques que Turgot, sous Louis XVI, avait construites dans les demi-lunes du Pont-Neuf.

On y faisait de tout, on y vendait de tout et, naturellement, il y fit et y vendit des lunettes. Il avait accroché au-dessus de sa porte une enseigne qui faisait la joie des flâneurs. Elle représentait un chien debout sur ses pattes, le museau chaussé de bésicles, avec, au bas, cette inscription qui faisait gaiement calembour:

O-P’TI-CIEN

Empressé, serviable, bon ouvrier, consciencieux, ses affaires prospéraient. Il sentit bientôt le besoin d’une aide, d’une compagne. Il jeta les yeux sur une jeune fille qui vendait, abritée sous un parasol, des fruits et des oranges.

Les orangères avaient le privilège de présenter, en députation, des oranges au roi, quand il y avait encore des rois, et depuis que les temps étaient plus sévères, elles criaient, selon la saison, nos fruits de banlieue, cerises de Montmorency ou pêches de Montreuil.

Elle s’appelait Manon Girou. Elle était fille de mariniers. Bien de sa personne, ni commune ni revêche, adroite à la cuisine, habile à coudre, et en tout vaillante.

Il ne manquait au jeune ménage qu’une dernière félicité; l’événement désiré s’accomplissait en ce jour mémorable, où la cité en fête accompagnait de son tumulte formidable l’allégresse répandue dans une mansarde, autour d’un berceau.

Ce fut de la boutique à l’enseigne O-p’ti-cien, agrémentée de fleurs en papier pour la circonstance, que, bloqué par la foule, Jérôme Martin fut associé à l’émotion commune. Au milieu d’états-majors empanachés et chamarrés, étincelants, il vit s’avancer, traîné par huit chevaux isabelle, un carrosse, un véritable carrosse de conte de fée, sommé d’une couronne d’or, dans lequel il put apercevoir, derrière les glaces, en habit de satin et de dentelles, rutilant de diamants et de pierres précieuses, l’empereur Napoléon et l’impératrice Joséphine. Les souverains se rendaient pour la cérémonie du sacre à Notre-Dame, où, dans un appareil non moins pompeux, le pape Pie VII les avait précédés.

La Samaritaine retrouva, pour les saluer au passage, la voix un peu rouillée de son vieux carillon, et leur chanta sur l’air du Ça ira:

Ah! le voilà, il ira, ça ira,

Gloir’ soit rendue au grand Bonaparte!

*

L’on trépignait de joie en l’écoutant, et comme la joie est contagieuse, Martin se sentit gagné qui risqua aussi son petit pas de rigodon sur cet air de contredanse. Il était d’autant plus agréable de se trémousser qu’il ne faisait pas chaud. Le thermomètre de l’ingénieur Chevalier, sur le quai, si consulté des badauds quand le froid leur mettait la goutte au nez, marquait plusieurs degrés au-dessous de zéro. Mais le temps était sec, et lorsque le cortège arriva sur le parvis de Notre-Dame,–on se doit des égards entre majestés,–le soleil daigna même risquer entre les nues un des rayons de sa couronne de gloire.

La statue d’Henri IV avait été enlevée pendant la Révolution, mais vis-à-vis, sur la place Dauphine, on avait élevé celle de Desaix sous la forme d’une fontaine de style antique, ce qui faisait bondir de fierté le cœur de Jérôme Martin, en sa qualité de blessé de Marengo.

Le jour du couronnement, l’eau de plusieurs fontaines avait été changée en vin. Jérôme Martin se demandait pourquoi cette faveur, très goûtée du populaire,–les peuples ont soif,–n’avait pas été accordée à la fontaine du vainqueur de Marengo. Pourtant Desaix était bien pour quelque chose dans la fête! «Et moi aussi, j’y suis pour quelque chose, ajoutait à part lui Jérôme, en frappant sur la jambe que le biscaïen de Marengo avait fracassée.


Le soir, le feu d’artifice, tiré de la berge voisine, avait amené un immense concours de Parisiens. Il illuminait de ses fusées la petite chambre où dormaient, à côté de leur mère, les nouveau-nés. Il les empourprait des feux de son apothéose.

«Quel fracas, femme, aura bercé nos chers petits à leur arrivée en ce monde, disait Jérôme superstitieux. Quel présage en tirer?»

Et, comme dans un roulement de tonnerre, le bouquet s’épanouissait, constellant de topazes, de rubis, d’émeraudes, le velours sombre de la nuit, l’un des jumeaux–c’était Benoît–s’éveilla et poussa un cri. La mère l’entoura de ses bras:

«Dors, mon enfant, dors, ce n’est pas pour toi.»

La dernière fusée s’éteignit; il ne resta bientôt plus de lumière dans la chambre que la chandelle de suif éclairant de sa flamme jaune ce tableau d’une intimité délicieuse.

Jérôme, dans le grand silence, que n’interrompait que le babil de quelques voisines venues aux nouvelles, ou les vivats isolés de passants qui s’attardaient dans le soir, ne se lassait point de chercher à pénétrer l’énigme de ces deux existences neuves. Idée fixe qui le poursuivait: il aurait voulu déchirer le voile de l’avenir. Chaque fois qu’il s’approchait d’eux, sa hantise de savoir ce qu’il n’est pas en notre pouvoir de connaître, le reprenait.

«Si je consultais l’«Aveugle du bonheur»? songeait-il un jour.

L’«Aveugle du bonheur» était un vieux bonhomme, tout sec, qui allait d’un bout à l’autre du pont, précédé d’un chien, conduit par une trop jolie personne, traînant dans une petite voiture des figures de bois personnifiant la destinée et le hasard. On interrogeait l’aveugle, il avait réponse à tout, et de ce qu’il ne voyait rien, en raison de sa cécité, dans les choses du présent, on en concluait qu’il n’en devait être que d’autant plus instruit dans les choses de l’avenir. Il connaissait Jérôme. Le premier, il s’informa de sa nouvelle petite famille.

«Si mes enfants vous intéressent, répondit Jérôme Martin, ne voyez-vous rien, vous l’aveugle voyant, de ce que les jours futurs leur réservent?»

Le bonhomme prit un ton sentencieux:

«Jérôme, mon ami, l’avenir apparaît en rose à qui met des lunettes roses; tu en es marchand, tu as le choix. Il sera temps de les quitter si tu vois se changer en chagrin la joie dont aujourd’hui, heureux père, tu débordes. Aime tes petits, fais pour eux ce que tu dois et advienne que pourra.

–Le fichu sorcier que tu fais! Avec les autres tu es plus bavard.

–Mais moins sincère. Les autres ne sont pas du Pont-Neuf et je leur prends dix sous par consultation. A toi, que je ne veux pas tromper, car nul ne sait l’avenir, je donne une consultation pour rien. Médite ce que je t’ai dit. Une bonne leçon vaut mieux qu’une fallacieuse prophétie.»

Jérôme conta sa déconvenue à sa femme, qui s’en divertit.

«Les mères, vois-tu, lui dit-elle, sont plus fines que les sorciers. Elles ont un instinct qui ne les égare pas. J’ai déjà deviné que nos deux jumeaux ne devront guère se ressembler. Ils sont encore innocents et sans malice, et on les dirait tout pareils quand ils dorment; sans mon cœur qui m’avertit, je m’y tromperais. Mais pourtant, une distinction entre eux chaque jour s’opère que je perçois. Benoît a la douceur d’un agneau, ses larmes sont rares et elles sont courtes. Il boit, avec une petite bouche goulue, le lait dont il est gourmand. Quand il dort, d’un sommeil paisible, il me semble voir passer sur son visage comme l’ombre qu’y ferait l’aile d’un ange planant. Robert–et pense, ça n’a pas encore trois mois–est agité, nerveux, impatient, braillard; il a des caprices de singe et des colères de lion; il est drôle, il est terrible, il me fatigue; le monstre, il me tue...»

Robert ouvrit ses yeux innocemment effrontés.

«Oui, monsieur, lui dit-elle, vous tuez votre mère... Voyez le gueux, ... il rit...!

–Enfin, Manon, ce n’est pas, à ce que je vois, celui que tu préfères?»

Elle prit un air fâché:

«Si on peut dire, Jérôme, tu sais bien que je les préfère tous les deux.»


II
ANNÉES DE VICTOIRES

Table des matières

Un an se passe. Jérôme Martin, dont c’est la manie de chercher en toutes choses des présages, constate, pour l’anniversaire de la naissance de ses deux garçons, que Paris est encore en fête. Il s’en réjouit. C’est la nouvelle de la victoire d’Austerlitz, remportée le2décembre1805, qui a allumé les lampions et fait couler, rien qu’au Pont-Neuf, plus de dix fontaines de vin et dresser autant de montagnes de cervelas.

Le vin et la gloire: c’est plus qu’il n’en faut pour griser toutes les têtes.

Le premier jour de l’an de1806, sur le terre-plein du Pont-Neuf, se tient, comme d’habitude, la fameuse «foire des jouets». Jérôme y achète, pour ses petits, le jouet à la mode. C’est un grenadier et un cuirassier de la garde articulés qui se font face. On tire sur une ficelle, et les deux braves font sortir d’une touffe de lauriers une Paix triomphale. L’allusion est claire. Paris aime la gloire et souhaite la paix. L’Empereur le sait si bien qu’il vient de faire donner le nom d’Austerlitz au pont nouveau qui traverse la Seine et, en même temps, le nom de rue de la Paix à la nouvelle voie ouverte en face des Tuileries.

Robert et Benoît ne sont pas d’âge, les innocents, à saisir des allusions; mais ils ont tendu leurs menottes pour s’emparer du joujou qui les enchante, car il remue. Il se sont précipités sur la ficelle, ils l’ont tiraillée en poussant des petits cris de ravissement.

«Mets-les à terre, dit Jérôme à la maman. Pendant qu’ils jouent, nous aurons la paix. Ce ne sera peut-être pas la paix triomphale, mais ce sera la paix tout de même.»

Car les enfants sont un peu bruyants, surtout Robert. Mais le sont-ils plus que le Pont-Neuf où on les promène sans cesse?

Benoît n’a pas d’exigences tracassières; il faut toujours au contraire s’occuper de son frère. L’oublie-t-on? Robert crie, pour appeler l’attention sur sa petite personne, pleure et trépigne.

«Ça ne sait pas encore parler, observe la maman, mais ça vous a une façon de dire: je suis là!...

–Laisse faire, répond Jérôme, Robert n’est pas le plus bête. Il n’y a, dans ce monde, que les honteux et les timides qui perdent. Ce matin-là ne sera ni un timide ni un honteux. M’est avis que lorsqu’il sera quelque part, il y en aura d’abord pour lui, les autres auront le reste.»

Les enfants s’amusent dans le coin avec le nouveau joujou, ils se le disputent.

Une petite plainte de Benoît fait retourner les parents: c’est un coup de Robert; il a tiré sournoisement la ficelle et, d’un geste brusque, il a mis le jouet en morceaux: grenadier et hussard gisent sur le carreau.


«Ce n’est rien, dit Jérôme, en ramassant les débris de la vieille garde: ce n’est que Robert qui a perdu la bataille d’Austerlitz; tout le monde n’est pas Napoléon.»

Les années qui suivent sont encore traversées par des noms de victoires. Telles de ces victoires coûtent cher, et c’est pour en assombrir l’éclat. C’est Eylau, qui a mis bien des mères en deuil; c’est Friedland. C’est, avec l’année1809, Wagram, qui marque l’apogée de la puissance impériale. Jérôme, qui s’éclairait avec de modestes lanternes, le jour de Wagram, a disposé sur son établi une lampe Carcel, qu’on vient d’inventer, et que l’on considère comme une merveille; mais c’est bien autre chose, à ce qu’on raconte, certaine lumière faite avec le gaz de la houille distillée et que l’on court admirer dans l’une des boutiques du passage des Panoramas.

Les succès guerriers ont pour corollaire une organisation intérieure prompte, nette et sans lacune. Un ordre venu d’en haut veille à tout. Il en résulte un bienfaisant retour de prospérité, un magnifique essor commercial.

Et cela s’accompagne des métamorphoses de la capitale, embellie et rendue plus confortable.

Les fontaines publiques ont été multipliées; le canal de l’Ourcq a apporté, pour la première fois, aux Parisiens, une eau qu’on est allé chercher très loin.

L’Empereur, dans l’espoir d’assurer la continuité de son œuvre par la continuité de sa dynastie, s’est séparé de Joséphine; il a épousé Marie-Louise, archiduchesse d’Autriche, qui sera mère, l’année suivante, de l’enfant nommé, dès le berceau, le «Roi de Rome».


III
ROBERT ÉCOLIER

Table des matières

A la vérité, à l’école, les succès de Robert étaient moins vifs que devant les tréteaux. Il lui était plus difficile d’apprendre ses leçons que les boniments. Il allait, avec son frère, à une pension installée dans la cour du Commerce-Saint-André. Le vieux maître, en redingote bleue surannée, à boutons de cuivre, culotte marron coupée à l’ancien temps, bas chinés, coiffé d’un éternel bonnet de laine noire, le nez chaussé de besicles,–cadeau de Jérôme,–flattait les joues de Benoît de petites tapes amicales. Mais, sur Robert, il se répandait en reproches.


«Il met ma classe à l’envers, votre garçon, Monsieur Martin. Il n’y a pas un tour de polisson qu’il ne connaisse, et c’est tout ce qu’il connaît. Dès que j’ai le dos tourné, il grimpe sur le banc et fait le pitre. Je l’ai surpris, pas plus tard qu’hier, juché sur mon propre bureau, jonglant avec ma règle, la craie du tableau noir et, ce qui est de la plus grande inconvenance, avec cette férule, qui, entre les doigts du maître, est comme la main de justice en celles de notre souverain. Il s’accompagnait de ce refrain que les bâtonnistes se transmettent et qu’il a mieux retenu que son histoire sainte:

Quand trois canes s’en vont aux champs,

La première est par devant,

La première n’est pas la dernière,

La dernière n’est pas la première.

Quand trois canes s’en vont aux champs,

La première est par devant...

J’ai pu contribuer à lui apprendre ce couplet, je m’en confesse, interrompit le père; je le lui chantais, quand il était tout petit, pour le faire rire.

–Soit dit sans reproche, il y a temps pour tout, Monsieur Martin, et ce n’est pas là, moi, ce que j’enseigne. Dussé-je vous affliger, Monsieur le fabricant de lunettes, je vous dirai encore qu’il joue à la marelle et triche au jeu, qu’il emprunte des billes et ne les rend pas, qu’il chipe des plumes d’oie, des toupies et des images...»

Le pédagogue, animé de fureur, prisa largement en reniflant les grains de tabac déposés sur son pouce, et poursuivit:

«Je fais de la morale à mes élèves; il faut de la morale pour les enfants. Je leur disais, l’autre jour, et c’était pour élever leur cœur: «Pensez aux choses qui sont en haut!» Lorsque je les interrogeai sur la leçon, je m’aperçus que Robert était plus distrait que méditatif. «Robert, lui dis-je, vous ne pensez pas aux choses qui sont en haut...

–Oh! si, M’sieu, me répondit-il, j’ai tout le temps regardé les confitures.

–Les confitures?

–C’est que ma provision de confitures, hors de toute portée, et faute d’autre place, est rangée sur une planche derrière mon bureau.

–Oh! maître Patureau, dit Jérôme, on ne fait pas l’esprit fort à son âge; Robert vous a répondu en toute candeur. On n’a pas idée, aussi, d’installer des confitures dans une classe, au-dessus de la chaire du professeur. Cela peut absorber les pensées des petits gourmands. Je ne veux pas défendre mon drôle; il est à l’école, et je ne le vois que trop, ce qu’il est à la maison. C’est, voyez-vous, le mauvais air du dehors qui le travaille; ça passera, je l’espère; il n’est pas bête. N’apprend-il vraiment rien? Il lit bien, il écrit, il calcule même un peu...

–En calcul, dans les quatre règles, et à ma profonde surprise, répondit le maître, il n’a de goût et de facilité que pour les soustractions.»

Jérôme s’esclaffa. Si attentif qu’il fût aux présages, il n’en déduisit aucun de cette singulière particularité.

IV
SUR LE PONT-NEUF

Table des matières

Les fêtes du mariage sont splendides, mais ne se déroulent pas du côté du Pont-Neuf, qui est un peu délaissé. La mode semble vouloir favoriser d’autres quartiers. Heureusement qu’à côté de l’étoile impériale, brillant encore d’un incomparable éclat, une étoile errante, fugitive, se montra. C’était une comète. Pour la mieux voir, tout Paris accourait au Pont-Neuf. Jérôme avait fait installer, devant sa porte, une puissante lorgnette qui permettait de mieux voir l’astre qui errait en feu dans les ténèbres de la nuit.

Robert, sans qu’on le lui soufflât, de son propre mouvement, grimpa sur un tabouret, imitant le montreur de lune du terre-plein, et peut-être l’illustre M. Lalande lui-même, qui ne dédaignait pas d’instruire les passants des beautés de l’astronomie, quand il venait faire visite à ses amis au café.


Robert clamait, avec un sérieux, une conviction comique:

«Venez voir, Mesdames, Messieurs, venez voir l’étoile. Elle brille comme la lanterne de papa, elle a des cheveux aussi longs que ceux de maman.»

Les passants riaient de ce garçonnet si drôle à qui il ne manquait, pour faire un astronome comme on en voyait dans les almanachs, qu’une lune dans le dos et un chapeau pointu.

Et ce n’était pas Jérôme qui riait le moins fort, se rengorgeant, disant à tous, qui s’émerveillaient du montreur de comète, que ça lui était venu comme ça, tout seul. Il faillit s’attirer une affaire en rabrouant de la belle façon un freluquet qui se permit de dire: «Décidément, sur le Pont-Neuf, les charlatans sont précoces!»

C’était un peu vrai. Le Pont-Neuf avait laissé son empreinte sur les enfants qui avaient grandi, amusés par sa cohue, son tumulte assourdissant, dans la variété de ses spectacles, de ses passants, de ses originaux. Pour leur petite enfance, ce fut un constant sujet de curiosité, de plaisir et de surprise.

Ils s’amusaient du marchand de mort aux rats, avec sa grande perche, au bout de laquelle le gibier de cave expiait la noirceur de ses crimes; ils s’amusaient avec les petits décrotteurs, presque tous Auvergnats, une des spécialités du Pont-Neuf; ils allaient les voir danser la bourrée chaque fois que la Samaritaine, à midi, égrenait les notés de son carillon. Les enfants étaient familiarisés avec tout ce peuple des gagne-petit, habitués du pont, qui connaissaient leurs frimousses comme étant celles des gamins de Jérôme, le marchand de lunettes, un gros personnage par rapport aux pauvres gens sans boutique, qui vendaient au panier et les mains dans les poches, ou la hotte sur le dos. Ils étaient les amis de la marchande ambulante qui embaumait la friture à vingt pas; elle portait toute une boutique attachée à sa taille, fourneau et poêles à frire; elle avait tantôt des merlans pendus attachés à sa ceinture, tantôt des pommes de terre, tantôt des beignets que convoitaient les petits de Jérôme, qui en avaient un gratis de temps en temps. Le marchand de coco qui s’annonçait par une petite sonnette ne les aurait pas laissés, bien sûr, ces enfants, mourir de soif. Et tout aussi généreux était le vieux marchand de marrons, installé contre une borne, qui criait: «Marrons boulus, marrons grillés.» Mais il avait fini par prendre Robert en grippe. Ce polisson ne s’était-il pas avisé d’attacher un chien, par la queue, à la queue du poêlon! Le chien, excité, avait détalé, entraînant les marrons, le fourneau et là poêle. Le marchand, qui avait deviné d’où venait le coup, s’en était plaint à la mère; il ne guetta plus le petit farceur que son tisonnier à la main: «Attends que je t’attrape!»

«T’es bien avancé, disait Benoît à son frère, dont les sept ans avaient déjà de la raison. On n’aura plus jamais de marrons, maintenant que t’as fait ça...

–C’est pas moi, disait Robert, c’est le chien.

–Et un chien que t’avais volé, je parie!»

Le Pont-Neuf était le pays des chiens, les baigneurs de toutous et les tondeurs se tenaient sur le quai de la Ferraille.

Ce quai de la Ferraille était le rival du Pont-Neuf. On y voyait des oiseliers aux cages criardes, des échoppes de vieux fer tout enguirlandées de chaînes rouillées, des marchands qui hélaient, en hurlant, la pratique: celui-ci, pour vendre ses oiseaux, peuple piaillant, celle-là pour faire argent de ses fleurs, cet autre pour se débarrasser de son bric-à-brac.

Mais avec la conscription, tout le monde devenant soldat, le quai avait perdu ses originaux les plus curieux, les racoleurs, qui, par mirifiques promesses, un bouquet sur l’oreille, un broc de vin d’une main, un sac d’écus de l’autre, séduisaient la belle jeunesse et y recrutaient des soldats pour les armées du roi.

Il y avait aussi des cabarets, mais ce n’était pas là une fréquentation pour les petits garçons. Ils se rabattaient devant les chanteurs, quoique tous les couplets qu’on y débitait ne leur disaient pas grand’chose; mais il y avait le crin-crin du violon, les grimaces et les gambades des chanteurs; il y avait Ladré, dit le Divertissant; et ils riaient avec tous les badauds, qui riaient depuis la Samaritaine jusqu’à l’Arche-Marion, quand un nommé Baptiste chantait avec son air de nigaud:


Robin a une vache,

Qui danse sur la glace,

En robe de satin:

Maman, je veux Robin! ’

Les tondeurs de chiens se tenaient à côte; on venait de loin leur confier des caniches, taillés et ciselés comme les ifs des jardins de Versailles.

Robert avait-il vraiment volé là le chien qui avait mis à mal l’établissement du marchand de marrons? C’est bien possible.

En grandissant, il était devenu effronté et malicieux. Il jouait des tours pendables à tous les industriels du pont. Il n’était niche, plaisanterie, farce de mauvais goût qu’il ne leur fit. Son plus grand succès était de les singer. Il n’avait pas son pareil pour imiter les cris aigus, traînants ou chantants qui ne changeaient jamais. Ils ont été longtemps la gaieté de nos rues, alors que le fracas d’une circulation intense ne les couvrait pas encore. C’était à croire que le marchand d’encre était là quand Robert criait, comme ce pittoresque vendeur:

«C’est moi, v’là que c’est moi, c’est lui, v’là que c’est moi, comme ça, madame, mia! mia! mia! mia!... On n’en a jamais vu comme ça.»

Robert imitait le roulement des rr du marchand de pierres à briquet, car on n’avait pas encore d’allumettes et l’on battait le briquet pour avoir de la lumière et du feu.–»

«N’oubliez pas en passant des pierrrres à brrrriquet qui rrrrrrendent la lumièrrrrrre à volonté.»

Les marchands, agacés, le poursuivaient et lui allouaient, quand ils pouvaient l’atteindre, de formidables taloches; le plus souvent il les esquivait à la fuite. Il avait attrapé la voix de fausset de la marchande d’amadou, une commère à la face réjouie qui se promenait en multipliant son invitation familière. «La v’là, mes enfants, la marchande d’amadou.» L’amadou était l’inséparable du briquet; les allumettes nous l’ont fait oublier.

Quand un bateleur ouvrait son cercle, on n’avait pas à s’enquérir longtemps de la direction que Robert avait prise. Il était au premier rang, les yeux écarquillés, le nez au vent, l’oreille aux écoutes, la bouche bée, suspendu aux lèvres du faiseur de boniments.

A répéter les tours d’adresse, et à servir de compère bénévole aux escamoteurs, il avait saisi leurs trucs et n’y était pas maladroit. Il les répétait à la maison, autant que possible avec des sous.

«Robert, tu m’as volé, disait la mère.

–Mais non, maman, j’ai fait un tour.»

Le prestige de la jonglerie est irrésistible; Benoît le subissait. Il admirait son frère dans ses exercices d’adresse et de passe-passe:

«Y a pas à dire, il est fort!»

Robert ajoutait chaque jour à son répertoire quelque nouvelle acquisition.

«Papa, tiens, regarde!»

Ce jour-là, par exemple, il faisait le chapeau à transformations. Il avait appris ça d’un Jocrisse. Grâce à son chapeau transformé il devenait, l’un après l’autre, une douzaine de personnages: un soldât, un garde-française, un ecclésiastique, un juge, un forçat, un émigré ou la pleine lune.

«Tambour, s’il vous plaît: l’Empereur!»

Il avait fait de son chapeau le chapeau de l’Empereur, le chapeau du petit Caporal, et, la main dans le gilet, il se donnait l’air de passer la revue des grenadiers dans la cour du Carrousel.

«Tu as hérité, moutard, disait le père, du chapeau de Tabarin. Aurais-tu pour mission de le ressusciter au Pont-Neuf? Ce n’est cependant pas pour cela que je t’envoie à l’école.»

V
BENOIT ET LE PÈRE LA PIPE

Table des matières

Benoît, lui, dès qu’il put ouvrir un livre, se passionna pour la géographie, pour l’histoire de la terre, de ses travaux et de ses produits. Il répétait les noms des contrées, des villes, des fleuves, des chaînes de montagnes, avec une sorte d’allégresse. Il disait: «Quand je répète ces noms, il me semble que je voyage.» Il s’embarquait en imagination; il parcourait le monde en faisant voyager ses doigts sur la carte, entre les lisérés sinueux, de couleur bleue, rouge, jaune, verte, qui délimitaient les frontières des États ou le cours des fleuves et des rivières. Une mappemonde l’enchantait, comme s’il faisait le tour du monde en en faisant le tour.

Entre tant d’enseignes accrochées aux boutiques, il montrait une prédilection pour celle, au bout du Pont, sur le quai, près de la rue Dauphine, qui décorait un magasin en vogue, pour les charmantes frivolités qu’on y trouvait: Au Petit Dunkerque. Elle représentait un navire, les voiles gonflées par le vent du large. Où allait ce beau bâtiment, qui sortait du port de Dunkerque, porté sur les flots de l’Océan? Il se le faisait expliquer par le père la Pipe.

Le père la Pipe, qui devait son surnom à une courte pipe fortement culottée et suintant la nicotine, qui ne quittait jamais ses lèvres, était son parrain. C’était un vieux loup de mer devenu un vieux loup de Seine. Il avait été mousse, puis marin sur des grands voiliers et avait vu autant de pays qu’affronté de tempêtes, et savait, lui, où allaient les beaux bateaux lorsqu’ils sortaient du port de Dunkerque. Il avait voyagé dessus, et les souvenirs qu’il en avait gardés, Benoît, à qui il les rapportait, s’en faisait un chapelet de jolies histoires.

Pour cette raison, mieux que sur le pont, c’était dessous que Benoît se plaisait avec les mariniers, les colporteurs du bas-port, les débardeurs des berges, avec la population des maisons flottantes sur l’eau du fleuve, avec son parrain le père la Pipe.

La Seine était la grande route; c’était l’artère vitale de Paris. La capitale lui devait tout: matériaux et bois, farines et grains, fruits et vins, et jusqu’à du pain qui venait en bateau de Gonesse. Sur ses rives, la vie s’accusait avec une intensité inouïe. Tout partait de là, tout y venait. Depuis les premiers âges, des hommes sillonnaient la Seine sur leurs barques; on les nommait les Nautes. En souvenir de ces premiers «marchands de l’eau», grâce à qui Paris, quand il n’était encore que Lutèce, avait vu poindre les premières manifestations de son prodigieux développement, la cité voulut pour son blason une nef d’ar gent qui flotte et ne submerge pas.


Les bords de la Seine, dans la traversée de Paris, étaient, au début du siècle dernier, autrement animés, pittoresques et vivants que de nos jours. Il y avait tout le long des ports où l’on débarquait les matériaux, les denrées apportées de loin. A la pointe de l’Arsenal jusqu’à la Râpée, c’était le port aux Plâtres. On y déchargeait la pierre de plâtre brut venue de Charonne et de Montreuil, car Montmartre tout seul ne suffisait pas aux besoins. Et pourtant, l’on disait, en manière de bapinage: «Il y a plus de Montmartre à Paris que de Paris à Montmartre,» allusion à tout le plâtre des carrières de Montmartre qui servit à construire les maisons de Paris. C’était à ce même port que débarquaient, pour les fabricants du faubourg Saint-Antoine, le bois flotté et le bois de charpente. A celui de Louviers, arrivait le foin pour les bêtes; le trafic des grains se faisait à la Tournelle, au port Saint-Bernard, au port de Grève; les fruits des environs arrivaient au port Saint-Paul; au port situé près de l’Hôtel de Ville, il y avait le port au blé, tout jaune des bateaux chargés de blé, d’avoine, de farine, et de «grenailles», dont la vente avait lieu sur place.

On peut s’imaginer ce que devait être l’activité avec tous ces déchargements, ces «forts» qui circulaient coiffés de larges chapeaux de cuir blanc, ces acheteurs venus à âne, pour remporter leurs marchandises sur le dos de leurs bêtes.

On déchargeait au Mail des marchandises venant de Lyon, de la Provence, du Languedoc, les fers de la Haute-Marne, les vins de Bourgogne, de Champagne, du Mâconnais, de l’Auvergne, dont les tonneaux allaient s’aligner à Bercy. Les vins de liqueur et les eaux de vie, les épices et même, tout contre le vieux Pont-Marie, les poissons d’eau douce, que venaient acheter les regrattières pour les revendre au détail dans les rues, aux Halles ou sur les marchés.

Le marché aux pommes à ce même Mail était de tous le plus plaisant. L’odorat y était autant flatté que la vue, car s’entassaient là, sous la bâche, «la bonne nature» qui a l’odeur de la violette, «la reinette» qui sent l’anis, et la «pomme d’api» qui fleure la fraise. Une des flottilles de mariniers du Mail quittait son port d’attache au printemps, quand les pommiers normands se déguisent en marquises poudrées à frimas et, sans se hâter, revenaient, après des mois, rapporter aux citadins leurs cargaisons embaumées qui offraient même aux plus pauvres le dessert de l’hiver.

La Seine ne portait pas que des marchandises. Elle avait ses voyageurs, grâce aux «coches», au trajet indolent, que tiraient à quatre ou cinq, dans la traversée de Paris, les chevaux de halage, sur des rives souvent embourbées. Les voyageurs allaient d’escale en escale. N’est-ce pas le bon La Fontaine qui raconte comment, par ce moyen, il se rendait à Château-Thierry? La première escale était à Bercy, la seconde à Charenton, avant de prendre la Marne. Ces coches d’eau n’étaient pas très confortables. Les voyageurs fortunés avaient de toutes petites cabines; les autres, assis sur un banc circulaire, dormaient, buvaient ou mangeaient les provisions qu’ils avaient apportées.

Robert était moins assidu sur le Mail que son frère; on ne l’y voyait guère que dans la saison des pommes, quand il en pouvait à bon compte gonfler ses poches.

Lorsqu’on débarquait les épices et qu’on y défonçait des tonneaux de mélasse, il s’était avisé d’un stratagème assez malin. Il rôdait autour du tonneau et laissait, comme par mégarde, tomber sa tartine de pain sec dedans. Après, il pleurait pour qu’on la lui repêchât, enduite de la sucrerie où elle avait plongé, et qu’il léchait goulûment. Mais quand il eut répété deux ou trois fois ce manège, un «fort» à grand chapeau, qui faisait la surveillance du port, le soulevant de terre comme un fétu de paille, le menaça de l’envoyer rejoindre dans la mélasse, la tête la première, sa tartine si elle y tombait encore. Elle n’y tomba plus.

Le père la Pipe, à plusieurs reprises, avait emmené avec lui Benoît jusqu’à Saint-Cloud, même plus loin. Ces voyages étaient pour l’enfant un enchantement. Tout lui était nouveau dans ces horizons qu’il découvrait à perte de vue, dans ces paysages rustiques où le labeur des champs s’accomplissait dans une paix si profonde. Le mouvement autour de lui, le trafic des marchandises et des denrées, leur négoce, ne l’intéressaient pas moins. Il se rendait compte du prix des choses.

«Y a des fois, disait-il, que je voudrais être marin et d’autres fois que je voudrais être marchand.»

Mais Robert, qui avait vu des mariniers dans des canots lutter de vitesse ou qui avait assisté à des joutes au port de la Râpée, dont ces joutes étaient l’un des jeux favoris, disait:

«Moi, je voudrais être canotier.»

Le père la Pipe lui tirait amicalement les oreilles:

«Entre le travail et le plaisir, toi, tu n’hésites jamais: c’est toujours le plaisir que tu choisis.»

VI
LA SAMARITAINE

Table des matières

La vogue du Pont-Neuf languissait; en1813on démolit la Samaritaine.

La Samaritaine, c’est un nom que les Parisiens n’ont jamais oublié. Il revit dans des enseignes commerciales, mais combien d’entre eux seraient embarrassés de dire, avec exactitude, ce qu’était le petit monument que ce nom désignait et qui fut la grande curiosité de nos pères.

La Samaritaine n’était qu’une pompe. Une pompe hydraulique qui prenait l’eau dans la Seine et qui l’élevait jusqu’à la hauteur du sol. Nous avons du mal à nous figurer comment une opération, de nos jours si banale, put, à l’époque, être considérée comme une merveille.

Il faudrait, pour le faire comprendre, raconter ce qu’a été l’histoire des eaux de Paris à travers les âges: un poète en ferait une épopée.

De nos jours, avec une extrême abondance, l’eau joue tous les rôles, remplit tous les emplois. Fée, elle enchante de ses jeux changeants, de ses cascades irisées, de ses gerbes d’argent, les bassins de nos jardins et de nos parcs. Artiste, elle prodigue ses capricieux effets de cristal à nos fontaines décoratives, et y fait de la beauté. Servante et domestique, elle nettoie nos ruisseaux, arrose nos rues, court sur l’évier, emplit la baignoire; échansonne, elle nous verse la boisson idéale qui, mieux qu’aucune autre, étanche, en toute sécurité, la soif la plus impérieuse et la plus ardente. Il nous suffit, pour qu’elle coule, de tourner une clef, de pousser un robinet, de presser un bouton. Pour répondre ainsi, docile à notre appel, fraîche et pure, elle a traversé des forêts, parcouru des plaines, franchi des vallons. Mais nous sommes ingrats ou distraits, nous oublions qu’elle représente la grande peine des hommes. Nous la considérons comme un simple don de la nature, comme la pluie tombant du nuage qui passe.

Pour apprécier le miracle, voyons notre histoire. Lutèce, qui sera Paris, commence par être une île admirablement située, au croisement de ces chemins qui marchent et qui sont les rivières. L’eau, élément primordial de la vie, y est la vie même de ces agglomérations primitives. Puis, la petite cité grandit, les habitants s’éloignent des rives pour s’installer dans des quartiers arides et nus. Plus d’eau! Et les difficultés surgissent. Ils imaginent alors de creuser des puits pour aller chercher l’eau qui s’étend en nappes dans les entrailles du sol: cette eau très calcaire est dure, crue, et propre à peu d’usages. Les Romains, incomparables porteurs d’eau, eux, n’avaient pas hésité: ils étaient allés chercher l’eau de source à la source, dans les collines environnantes. Et, par des conduites d’argile qui étaient des aqueducs ou supportés par de fiers viaducs, comme celui dont on a retrouvé les restes à Arcueil, ils avaient amené cette eau à proximité de leurs résidences. A leur imitation, nos aïeux ont recueilli d’abord, au moyen âge, entre des petits chemins de pierre, l’eau des sources de Belleville et des prés Saint-Gervais. Ils l’ont conduite, avec une patience inouïe, à des fontaines qui la distribuaient bien chichement. C’est que la moindre goutte d’eau en ces temps était bénie. Toute fontaine était appelée, désirée, implorée. On lui rendait des honneurs, comme à une divinité tutélaire. On la couvrait de dédicaces pompeuses. On l’ornait de jolies sculptures, et l’on en faisait parfois un chef-d’œuvre, comme dans cette fontaine des Innocents, qu’a embellie le ciseau de Jean Goujon.

Ces fontaines étaient insuffisantes, et trop souvent assoiffées. Ce qu’elles donnaient, au regard des besoins croissants, et à mesure que la population grandissait, n’était qu’un apport dérisoire. Où prendre de l’eau? La Seine en avait; mais le courant l’emportait à la mer. Sous les ponts, la Seine n’est que de l’eau qui passe, qui fuit. La Samaritaine eut pour mission d’en arrêter quelques flots.

Lorsque Henri IV arriva, ayant rétabli, par son allègre vaillance, la paix qu’avaient troublée les guerres de religion, et qu’il put s’occuper enfin de Paris, il remarqua le déplorable état des fontaines et des conduites d’eau de source, toutes malicieusement abîmées et, «Ventre-saint-Gris», il s’en ouvrit à Sully, son prévoyant ministre. Il voulait de l’eau au Louvre et aux Tuileries, qui ne fût point prélevée sur le peu dont la population disposait. Aussi fut-il tout oreilles quand un certain ingénieur flamand, qui s’appelait Linthauer, très entendu dans la science hydraulique, se déclara capable, à l’aide d’une pompe de son industrie, de faire monter l’eau de la Seine à la hauteur voulue et de la conduire au Louvre.


Il indiquait, comme étant l’endroit le plus propice à ce dessein, l’une des piles du Pont-Neuf, encore en construction. Cette création fut décidée. C’était le premier pas vers la distribution des eaux qui, de machine en machine, d’acquisition de sources en captation de petites rivières, successivement détournées pour être amenées dans des réservoirs gigantesques, finirait par mettre l’eau où nous la trouvons de nos jours, partout.

Les Parisiens s’amusaient à voir construire cette première pompe du Pont-Neuf, pour laquelle on se mettait en frais d’un véritable château. Ils la baptisèrent la «Samaritaine», en raison de la scène tirée des Écritures qui ornait sa façade. On avait représenté la bonne Samaritaine s’entretenant avec Jésus sur les bords du puits, où elle l’a rencontré. De plus, une horloge, d’un mouvement compliqué, disait les révolutions de la terre et de la lune; un petit clocheteur, sur le coup de midi, frappait les heures avec son marteau de bronze, et un carillon complétait l’enchantement de cette mise en scène dont les badauds de Paris, rassemblés au Pont-Neuf, ne se lassaient jamais. La tourmente révolutionnaire vit d’un œil soupçonneux ce castelet: elle lui retira son gouverneur, elle descendit le petit clocheteur, elle détacha les pieux personnages de la façade. Le carillon resta en place, il s’était laissé oublier; mais aux premières éclaircies il reprit ses refrains, arrangés à la mode du jour: Ça ira! ça ira! C’est ainsi que nous l’avons entendu faire complaisamment vacarme de cloches quand Napoléon, passant en carrosse sur le pont, allait se faire couronner à Notre-Dame.

En1813, année triste, année d’anxiété patriotique, le carillon cessa de carillonner. La Samaritaine était condamnée; une décision irrévocable décrétait sa destruction.

Pauvre petite Samaritaine! Elle avait été le bon génie du Pont-Neuf; elle emportait, avec elle, son succès, sa gaieté, sa popularité. Le Pont-Neuf, de ce moment, devint gris, morne, taciturne. Il devint un pont quelconque, un pont comme les autres; on le traversait encore, on n’y flânait plus.

Du point de vue de ses affaires, Jérôme commençait à s’en affliger. La clientèle de la boutique à l’enseigne O-p’ti-cien se faisait plus rare.

L’année1814ne fut pas meilleure, et bientôt elle devait lui causer de terribles soucis...

VII
JÉROME A LA BARRIÈRE CLICHY EN1814

Table des matières

Quelles pénibles étrennes il apporta, ce premier janvier de l’année 1814! La veille, l’armée prussienne, sous le commandement de Blücher, avait passé le Rhin et, dans l’instant même où s’échangeaient les souhaits, Dantzig venait de succomber. Ces mauvaises nouvelles n’étaient pas encore. connues, à l’aube de l’année, mais tout en donnait le frisson précurseur.

Les députés, dans leur visite à l’Empereur, lui dirent gravement: «Que votre main, tant de fois victorieuse, laisse échapper ses armes après avoir signé le repos du monde!» Le souverain répondit en paroles irritées. Suivi encore par ses soldats, mais menacé de la tiédeur et de l’abandon de ses généraux, dont les richesses, autant que la lassitude, amollissaient peut-être les courages, sa foi en son étoile qui restait inébranlable ne le défendait pas de trahir son amertume.

Il s’adressait, par-dessus les représentants, à la nation elle-même, pour un ultime sacrifice: «Paix et délivrance de notre territoire doit être, disait-il, notre cri de ralliement. A l’aspect de tout ce peuple en armes, l’étranger fuira ou signera la paix.»

Quels vœux graves dut-on échanger, en ce jour du1er janvier1814, qui apportait aux Français, pour étrennes, l’écroulement d’un empire et la douleur d’une invasion!

Quelques mois plus tard s’ouvre ce qu’on a appelé la Campagne de France. Elle va porter au sublime le talent militaire de Napoléon. Il fait tête à la ruée des nations; des éclairs de son génie illuminent une action titanesque; et les noms d’obscurs villages où domine la lutte, tels que Montmirail ou Champaubert, s’illustrent pour la postérité. Mais l’étreinte est formidable! Elle dépasse la capacité de résistance que peuvent lui opposer les débris de cette Grande Armée, dont la neige, durant la retraite de Russie en1812, avait tissé le linceul. Si grande était encore la confiance de Paris en celui qui avait si souvent enchaîné la victoire indécise, que l’orage grondait déjà sur la capitale, que la population parisienne se croyait toujours à l’abri de la foudre. Et les Alliés étaient à ses portes! On se battait dans la banlieue, on se battait dans les


faubourgs, à la Villette, à Pantin, à Belleville, et les Russes ordonnaient l’attaque de la barrière Clichy.

C’est le30mai. On bat la générale pour le rassemblement de la garde nationale. Jérôme en fait partie. Il est sergent. Le tambour de sa compagnie traverse le Pont-Neuf en rapides foulées, en tapant à tour de bras sur sa caisse qui rend un son lugubre. Il a le temps de crier en passant à Jérôme: «Sergent, ça chauffe à la barrière Clichy. On nous y attend.»

C’est Moncey qui, sur ce point, organise la défense. Il ne dispose que d’une poignée de vaillants. Il n’a à peu près point d’artillerie et les Alliés occupent le versant nord de la butte Montmartre. Il se tient sur le chemin de Clichy, devant le restaurant fameux «le Père Latuille», où une barricade a été improvisée.

Animé de ce souffle de bravoure qui l’entraînait à Marengo, Jérôme, une fois équipé, après avoir en hâte étreint dans ses bras sa femme Manon et embrassé ses petits, va rejoindre sa compagnie, pour monter à la barrière. Sitôt arrivé, c’est pour faire le coup de feu. Il est superbe d’intrépidité. Une balle l’a effleuré au cou; il continue, saignant, à tirer contre l’ennemi ses dernières cartouches. Un mot de Moncey, qui excite l’ardeur de ses braves, lui est une de ces récompenses qui payent tous les sacrifices. Mais la fusillade recommence, se fait plus nourrie, et une balle à la poitrine le couche à terre, râlant.


L’ordre de cesser les hostilités arrive à cet instant; un armistice a été demandé par Marmont et accepté par l’empereur de Russie, armistice qui n’est, pour quelques heures, que la préface de la capitulation.

Manon Martin, inquiète, est venue aux nouvelles. Le cordon de troupes qui barrait le chemin, dès l’ordre de cesser le feu s’est rompu. Elle s’est précipitée vers la barrière où gisent encore, pêle-mêle, morts et blessés. Les yeux agrandis par l’épouvante, un affreux pressentiment l’avertissant d’un malheur, elle erre d’une civière à l’autre, supplie qu’on écarte les voiles couvrant les visages des morts; puis elle se penche sur les moribonds.

Un grand cri déchire l’air. Elle a reconnu Jérôme. Sur un matelas, jeté d’une des fenêtres voisines, il est étendu, sans connaissance, livide. Sa tunique est déboutonnée, sa chemise sanglante, ouverte, laisse à nu sa poitrine blessée. Sa femme a pris dans la sienne sa main inerte. Elle a couvert son visage de baisers éperdus, elle l’a appelé à travers ses larmes; les paupières du blessé se sont soulevées. Il l’a reconnue, et lui a souri; elle lui a désigné les deux enfants qui la suivaient; il les a caressés de son regard que les ténèbres éternelles commençaient déjà à voiler. Il les a appelés d’un mouvement de ses lèvres et, les ayant embrassés, il a esquissé un geste pour les bénir.

Couchée contre lui, appuyée contre son cœur, brisée parles sanglots, elle ne sait que répéter le nom chéri du père et de l’époux: «Jérôme, Jérôme! vis pour eux, vis pour moi!» Dans un suprême effort, Jérôme ramasse toute son énergie, toute sa tendresse, tout son amour. Il murmure: «Les petits, les petits!»

Un médecin de l’armée arrivait vers lui, qui mit le genou à terre pour l’examiner. Il lui prit le poignet qui retomba, ausculta le cœur, souleva la paupière sur la prunelle vitreuse; gravement il se releva et, devant la douleur de la veuve, sans une parole, il s’inclina. C’était fini.

Un héros venait de donner sa vie à la France.

«Les petits!» avait murmuré Jérôme. Sa suprême pensée avait été pour la tâche assignée à la mère, lui disparu. Qu’allait-elle devenir, seule, sans rien au monde, avec deux enfants de dix ans?

VIII
ROBERT MANIFESTE ET S’EMBROUILLE

Table des matières

Benoît ressentait vivement la détresse de sa mère et, de tout son cœur aimant, trouvait les mots, les caresses qui consolent des pires deuils. Robert, étourdi, sec, indifférent, n’avait pas le sentiment de comprendre. En cette catastrophe, il ne considérait que la nouveauté des scènes de la rue, livrée aux mouvements des troupes ennemies.

En raison du nombre, chaque jour grandissant, des Anglais accourus de leur pays pour se retrouver dans cette capitale qui, depuis dix ans, à cause de l’état de guerre, leur avait été inaccessible, l’aspect de la vie extérieure s’était modifié.

Napoléon, à Fontainebleau, ayant abdiqué en faveur de son fils le roi de Rome, il lui avait été permis de se retirer à l’Ile d’Elbe, dont on lui avait fait un royaume un peu mesquin.

Louis XVIII rentrait alors aux Tuileries pour reprendre, sur le trône de ses pères, la tradition dynastique que la Révolution, et ensuite l’Empire, avaient interrompue.

L’occupation étrangère était sensible dans tout et partout. Elle affligeait les uns, humiliés de payer à ce prix la certitude de la paix extérieure. D’autres y trouvaient des motifs à se réjouir, qui escomptaient dans la Restauration–c’était le nom du nouveau régime–un retour à des institutions dont, à travers tant de vicissitudes, ils avaient fidèlement gardé le regret.

Les cosaques bivouaquaient aux Champs-Élysées et y faisaient, sous la tente, leur popote. Ils effrayaient Robert tout en l’attirant, ces hommes hirsutes, aux dents de loup, dont les poils dévoraient les joues, et qui maniaient, si habilement, de très longues lances. Mais ils ne faisaient pas peur à tout le monde, si l’on en jugeait par les visites que tant de personnes leur rendaient avec la plus grande cordialité.

Robert se poussait sous leurs tentes, il se plantait devant les marmites où mijotaient des choses qui répandaient une agressive odeur de suif. Un cosaque, qui ressemblait à l’un de ces diables qu’un ressort fait surgir d’une boîte, lui fit goûter, en riant aux éclats, de son «frichti», et l’idée passa dans la tête du jeune garçon de crier étourdiment, parce qu’il était content: «Vive l’Empereur!»; c’était histoire de crier quelque chose. Un officier russe l’entendit, fit signe à un cosaque. Un grand diable décrocha sa lance et en menaça Robert, qui détala juste à temps; elle influençait déjà le fond de sa culotte, quand l’officier parut trouver la leçon suffisante.

«Qu’est-ce que j’ai fait?» criait Robert essoufflé.

Un passant, qui avait une cocarde blanche à son chapeau, expliqua: « Tu as crié Vive l’Empereur : il fallait crier Vive le Roi, qui redevient notre souverain.

–Est-ce que je sais, moi ? On peut bien se tromper.»

Il avait raison les événements se précipitent avec une telle rapidité, ces erreurs arrivent même parfois aux grandes personnes .

Depuis l’entrée des Alliés, on ne voyait plus Robert à la maison. Il appartenait tout entier à l’agitation du dehors dont l’intérêt le soulevait.

Il s’était glissé entre les jambes des chevaux des cavaliers de service, sur la place Vendôme, quand on redescendit de sa colonne, pour la briser, la statue de Napoléon. Trois semaines plus tard, le soir, il était, à nouveau, sur les talons des charpentiers qui dressaient, en hâte, sur le Pont-Neuf, un Henri IV de plâtre destiné à remplacer celui de bronze que la Révolution avait mis en morceaux.

Vous pensez bien que lorsque Louis XVIII fit son entrée officielle dans Paris, le3mai1814, pour se diriger vers l’ancien palais des rois, et qu’il passa sur ce Pont pour y saluer son aïeul Henri IV, Robert ne manqua pas l’occasion d’être là.

Au moment même où le monarque arrivait, un ballon s’enlevait, dans la nacelle pavoisée duquel Robert aurait bien voulu avoir pris place. Le. ballon se perdit dans les airs. L’aéronaute était une femme, célèbre par ses ascensions, Mme Blanchard.

La vue de l’aérostat avait transporté Robert d’enthousiasme, mais il se garda bien de crier, dans la peur de se tromper. Toutefois, à l’imitation des assistants qui agitaient leurs mouchoirs, il agita le sien; mais le sien était tricolore. Des voisins murmurèrent:

«Il provoque les gens, quelle effronterie! Arrachez-lui ça! Son geste est séditieux!

–Pour sûr,» fit un particulier boutonné jusqu’au col, et armé d’un solide gourdin.

C’était un espion de police qui, incontinent, conduisit Robert, ahuri, au corps de garde de la

Samaritaine. Le mouchoir, objet du délit, sou venir populaire de quelque fête impériale, acheté aux gagne-petit du Pont, fut confisqué

Robert, rendu à la liberté, se grava dans la tête: «Quand on agite un mouchoir, il faut qu’il soit blanc! C’est bon, on le saura.»

En1815, l’année suivante, un matin, le bruit se répandit que l’Empereur était de retour, qu’il avait quitté l’île d’Elbe, qu’il avait débarqué en France, à Fréjus, que la vieille armée était accourue au-devant de lui, sur les routes, qu’il était arrivé brusquement, la veille, à neuf heures du soir, aux Tuileries, quittées non moins brusquement par le Roi.

Les Parisiens des faubourgs aristocratiques étaient consternés; ceux des faubourgs populaires, joyeusement bruyants. Robert, qui, des choses, ne saisissait que les effets sans s’expliquer les causes, courut dans la foule. Il se mêla, devant les Tuileries, aux manifestants. L’Empereur se montra à l’une des croisées, sur le jardin. Alors ce fut du délire, et Robert, qui avait retenu de sa dernière aventure qu’on agite un mouchoir blanc quand on est content et qu’on ne veut pas avoir d’histoire, monté sur un banc, agita son mouchoir. Il en fit un drapeau, un panache et, dans la crainte qu’on pût s’y méprendre, il cria: «Il est blanc!»

Un vétéran à brisques le fit dégringoler, un peu rudement, de sa tribune improvisée:

«Ah! çà, fils d’émigré, c’est quand les trois couleurs flottent sur les Tuileries que tu agites ce torchon d’ancien régime! Rengaine ça, espèce d’espèce... Ton mouchoir est séditieux.»

Robert entendit que derrière lui on disait:


«Pour sûr!»

Il reconnut la voix et l’homme aux moustaches formidables, boutonné jusqu’au col et armé d’un solide gourdin. C’était son espion de police. Le personnage n’avait pas changé de conviction, il n’avait que changé de maître. L’espion de police abattit sa forte main sur l’épaule du perturbateur et s’en fit suivre.

Encore plus ahuri que la première fois, Robert fut conduit au poste, où son mouchoir fut confisqué, comme pièce à conviction.

«Vous voyez bien qu’il est blanc, pourtant, larmoya Robert en s’adressant au commissaire qui l’interrogeait.

–C’est bien pour ça, répondit le magistrat... N’aggravez pas votre cas par une attitude cynique. Où demeurez-vous? Que fait votre père?

–Mon père est mort le30mars1814, à la barrière Clichy, où il se battait dans la garde nationale.»

Le commissaire le regarda avec intérêt.

«Alors, c’était un brave que votre père. Et voilà comment vous respectez sa mémoire, en manifestant contre l’Empereur, qu’il avait servi et qui est de retour! Votre jeune âge et la fin glorieuse de votre père sont pour plaider l’indulgence en votre faveur. Je vous mets en liberté, mais qu’on ne vous y reprenne pas!»

Robert, si habile que fût sa langue à débiter des sornettes apprises par cœur, ne trouvait ni un mot à dire ni une explication à donner. Poussé dehors par les sbires, il ne savait que répéter:

«Si j’y comprends quelque chose, par exemple! Voilà ce grand moustachu qui m’arrête au Pont-Neuf parce que mon mouchoir n’est pas blanc, et qui, parce qu’il est blanc, m’arrête aux Tuileries!»

Il lui fut enjoint de rentrer directement chez lui, car il était surveillé. Il arriva près de sa mère en transe, qui le gronda de ses continuelles absences.

«D’où viens-tu encore?»*

Il raconta son arrestation, son interrogatoire, sa méprise.

«Est-ce que c’est la place d’un enfant d’aller se mêler à ces choses-là? Laisse donc les personnes en état de comprendre, crier et s’agiter; toi, reste tranquille et tais-toi. Je vous demande un peu, manifester quand on n’est qu’un morveux qui aurait encore besoin qu’on le mouche!

–Ne me parle pas de me moucher, maman, je ne tirerai plus jamais mon mouchoir de ma poche. Je n’ai pas envie de passer tous mes après-midi en prison.»

Cent jours plus tard,–cent jours,–à nouveau, tout s’était retourné. A Waterloo, morne plaine, Napoléon avait livré sa suprême bataille. Le 18juin, les Parisiens étaient réveillés par le canon des Invalides; ils couraient aux Tuileries, au Palais-Royal, à la place Vendôme pour avoir des nouvelles de la victoire: ils connurent que c’était la défaite.

L’Empereur revenait en hâte, épuisé. Son visage avait la pâleur de la cire; ses yeux fascinateurs, où passaient d’habitude des éclairs, étaient sans vie. Il disait: «J’étouffe là, ... oh! la destinée! Trois fois, j’ai vu la victoire m’échapper.» Il conservait une lueur d’espoir, mais hors lui, personne n’espérait plus.

Puis, de nouveau, la France était envahie; de nouveau les Alliés –étaient dans Paris, qui ne pouvait plus que capituler.

Napoléon demandait à son plus implacable ennemi une place au foyer britannique, et la réponse était: Sainte-Hélène.

Sans crainte des espions de police, Robert, tu peux sortir ton mouchoir blanc! C’est le drapeau fleurdelysé qui flotte sur le palais du souverain. Le roi, pour la seconde fois, y est rentré. Puis la vie publique a repris son cours. Les soldats étrangers ont peu à peu disparu de la capitale, qu’ils ont traitée durement. On respire plus à l’aise. On s’est remis au travail, aux affaires....

La veuve de Jérôme Martin s’est rendu compte qu’elle ne pourrait continuer à tenir longtemps la petite boutique du Pont-Neuf. Elle a tiré quelque argent des marchandises qu’avait laissées Jérôme; puis, cette liquidation faite, elle y a repris, comme dans un abri provisoire, son premier état de marchande de fruits et d’oranges; elle y joint les fleurs.

C’était le commerce qui allait le mieux sur le Pont: on n’avait jamais tant vendu de lys.

IX
UN JEUNE HOMME POUR FAIRE DES COURSES

Table des matières

Le parrain de Benoît aidait la veuve de ses conseils. Souvent ils s’entretenaient ensemble de l’orientation à donner à l’avenir des petits. Pour l’école primaire, c’était fini. Les enfants pauvres n’y fréquentaient guère après l’âge de douze ans.

Le père la Pipe occupait Benoît dans la batellerie. Benoît lui rendait de petits services qui payaient son pain. Le filleul s’asseyait plus souvent à la table du parrain qu’à celle de sa mère, et quand c’était sur le ponton, dans la cabane, que les vagues ou frais clapotis faisaient osciller, il était vraiment heureux.

Quant à l’autre, Robert, c’était à la rue, où il promenait une oisiveté mauvaise conseillère, qu’il fallait, de toute nécessité, l’arracher.

«Il y prend, ma chère Manon, de déplorables habitudes, votre fils, lui disait le père la Pipe. Il y fait de bien fâcheuses rencontres; il risque, s’il continue, de fort mal tourner.

–Je ne le sais que trop, parrain. Il m’est arrivé, l’autre jour, fait comme un galérien. Avec de méchants gamins qui rôdaient dans l’Ile aux Juifs, il avait joué à faire une bande dont il était le chef et qui s’intitulait «la bande à Mandrin». Il avait pris un vieux pistolet rouillé dans le tiroir de feu son père; il l’avait passé à sa ceinture, faite d’un rideau de calicot rouge. Il s’était fait un chapeau avec les plumes d’un de mes plumeaux, et des revers de bottes avec un carton noirci et roulé. Obéi par cinq ou six mauvais drôles capables de tout, la bande menait un tapage qui effrayait le monde. Un débardeur, sur le quai de la Ferraille, moqué par ces polissons, a couru sur Robert qui était à leur tête, l’a secoué furieusement en lui criant: «Pour faire ton Mandrin, tu es «trop vieux ou tu es trop jeune.» Il lui a ôté son chapeau qu’il a jeté dans le ruisseau, et confisqué son pistolet rouillé. Toute la bande, à la vue d’une patrouille, s’est éparpillée. Robert m’est revenu dans l’état que je viens de vous dépeindre... «Comment, méchant enfant, lui ai-je dit, «as-tu eu une idée pareille?»

«Il m’a répondu: «C’est une histoire que j’ai lue dans les livres et «qui est joliment belle.»

Le père la Pipe hochait la tête, désolé:

«Qu’il s’émerveille des saltimbanques, passe! Mais d’un voleur de grand chemin! Sur ce chemin-là, Manon, on va loin. Il faut le retenir pendant qu’il en est temps.

–Sur cette pente-là, où le conduit la paresse, il n’y a qu’un remède, c’est le travail. Si Robert trouvait une occupation, il se sauverait de ces camaraderies qui, avec l’âge, ne pourraient que devenir plus funestes encore.»

Robert n’était pas si fermé aux douces admonestations qu’il ne pût les comprendre. Impulsif, vaniteux, vantard, il ne manquait pas d’esprit: c’était le cœur qui lui manquait. Malheureusement, l’orgueil qu’on voyait poindre en lui n’était pas cette fleur d’honneur et de noblesse qu’est la fierté: c’était l’extravagance et la pose.

Un soir que sa mère tirait l’aiguille sous la lampe il la vit essuyer ses larmes.

«Tu pleures!

–A cause de toi, Robert. Tu me fais peur, mon pauvre petit; tu me désespères; tu t’acoquines à des galvaudeux qui te perdront. Tu es en âge de travailler, il faut que tu t’occupes.»

Il baissait la tête, ému plus qu’il ne le laissait paraître; mais l’idée du travail lui était décidément désagréable. Pour aucun métier, il n’avait de goût; il n’aimait que le pavé battu sous ses pieds, il n’aimait que l’horizon de la rue, son bruit et sa fièvre. Il était né au Pont-Neuf, il l’avait dans le sang.

Un long silence s’était écoulé; sa voix grêle d’adolescent le rompit. Il dit gravement:

«J’ai une idée de travailler.»

Sa mère leva son front, l’interrogea des yeux, surprise:

«Oui, je veux faire quelque chose.

–Tu ne vas pas encore me dire: «Je veux être saltimbanque!»

–Saltimbanque, c’est un bel état, je ne l’ai pas appris assez jeune. Il paraît qu’il faut commencer tout petit. Non. J’ai vu, en passant sur le quai, une affiche:

On demande un Jeune Homme

pour faire des courses.

On gagne de suite.

–Ce n’est pas un métier, faire des courses.

–Si, c’est un métier, puisque ça rapporte: «On gagne de suite.» Les courses, c’est pas difficile à faire. C’est la rue; on n’est pas enfermé, on travaille en se promenant; on voit les maisons, les boutiques, tout ce qui se passe. Dehors, c’est comme si on était son maître. Et quand on fait des courses on n’a pas même à réfléchir où l’on pourrait aller; on va où l’on vous envoie. J’ai des yeux bien ouverts, une langue bien pendue et de bonnes jambes. Je suis le jeune homme qu’on demande pour faire des courses. Maman, si tu veux, je me présente demain avec toi. C’est chez un orfèvre, ce ne sont pas les paquets qui m’écraseront. Si je ne dois porter que de l’or ou de l’argent, je n’en aurai pas souvent ma charge.»


Ce n’était pas si mal raisonné; et maintenant, de la résolution de son garçon la mère souriait. Robert lui rendait un fils qu’elle ne se connaissait pas. On ne fait bien que ce qu’on aime. Il aimait la rue, et faire les courses c’était courir la rue. Cette occupation s’arrangerait très bien avec ses goûts.

«Embrasse-moi, Robert, nous irons voir l’orfèvre demain, tu me rends l’espoir. Je vais passer une bonne nuit; ce sera la première depuis longtemps.»

Les orfèvres avaient, pour la plupart, leurs boutiques sur le quai portant, pour cette raison, le nom de leur état. La boutique où se présentait Robert était celle à l’enseigne de Saint-Eloi. Le patron demanda des références et, quand la mère lui eut dit qu’elle était la veuve de Jérôme Martin, feu le lunettier du Pont, il n’hésita point à accepter le garçon, encore qu’il le trouvât insuffisamment âgé d’au moins deux ans, car il ne voulait que des commis sérieux.

Mais il avait connu Jérôme Martin; il avait été de la même compagnie que lui dans la Garde Nationale, où le souveuir était encore vivant de sa fin héroïque, et cette circonstance le décida à accepter le postulant.

La semaine suivante. Robert était «le jeune homme qui fait les courses». Quand on l’aura éprouvé, on lui confiera des objets précieux, il les transportera dans une petite boîte de fer-blanc qu’il portera, comme les apprentis bijoutiers et les garçons de recette, attachée au cou avec une chaînette.

Il se mit au courant, il fut fidèle, zélé, obéissant; cela tenait du miracle. Au bout du premier mois, on était si content de lui qu’il était augmenté de dix sous par jour.


LES FRÈRES SÉPARÉS
BERTRAND, L’HOMME AUX GRANDES POCHES

Table des matières

X
LE PREMIER BATEAU A VAPEUR SUR LA SEINE

Table des matières

Un jour du mois d’août1816, le père la Pipe emmenait Benoît assister au lancement et au baptême, en présence de Monsieur, frère du roi, d’un bateau construit dans les chantiers de Bercy par Jouffroy d’Abbans. Il l’avait inventé depuis bien des années, mais il n’avait pas eu l’occasion de l’expérimenter à Paris. C’était un bateau qui marchait par la vapeur et auquel on donnait le nom de Charles-Philippe, prénoms du prince.

Ce n’était pas la première fois que la Seine portait un bateau à vapeur. Une quinzaine d’années auparavant, on voyait contre le quai, vers la pompe à feu de Chaillot,–qui, la première, servit à distribuer l’eau au domicile des Parisiens,–un bateau d’apparence bizarre, flanqué de deux grandes roues, armées de volants et de rames, posés sur un essieu comme pour un charriot. Derrière les roues, il y avait une espèce de grand poêle, avec un tuyau, lequel n’était qu’une sorte de petite pompe destinée à faire mouvoir les roues et à faire marcher le bateau. La vitesse contre le courant paraissait égale à celle d’un piéton pressé. Ce premier bateau était de l’invention d’un Américain appelé Fulton, qui s’était inspiré lui-même des premiers essais faits sur la Saône parle marquis de Jouffroy, essais qui étaient alors à peu près méconnus.

Si l’on avait compris l’intérêt de l’invention tout à fait mise au point par Fulton, la France eût disposé d’une force capable de tenir en échec la flotte anglaise, et la face des choses en eût été complètement changée.

Napoléon, qui préparait sa descente en Angleterre, en eut l’intuition, mais les autorités scientifiques consultées n’accordèrent à l’invention aucun crédit.

On appréciait mieux l’importance de l’invention de notre compatriote Jouffroy d’Abbans, lorsqu’il lança sur la Seine, en1816et1817, son bâtiment le Charles-Philippe.

Le second voyage qu’il fit, après le baptême, comprit une centaine de voyageurs, qui s’étaient embarqués au port Saint-Nicolas, pour aller à Saint-Cloud.

Le père la Pipe, Robert et Benoît étaient de l’excursion. La curiosité des Parisiens n’avait rien de commun avec l’effroi que, sur le passage du premier bateau à vapeur, en Bourgogne, avaient montré, tout le long du fleuve, les riverains affolés par le bruit des roues, effarés à la vue des jets de flammes, jetant des cris, appelant au feu, sonnant les cloches, invoquant toutes les puissances protectrices de la terre et des eaux contre la fantastique apparition. Les Parisiens, mieux préparés, accueillirent le bateau à vapeur avec des manifestations, non-de terreur, mais d’admiration.

La pompe à feu de Chaillot les avait familiarisés avec ces machines, et chacun d’eux devinait que ces forces naturelles, l’eau et le feu, associées pour faire marcher un bateau, c’était un fait d’une portée incalculable. C’était la fin de l’antique servitude des aquilons maîtres sur les flots, servitude qui remontait à la première barque et à la première voile. Les bateaux sans voile imposeraient leur volonté aux vents hostiles et même aux flots irrités. C’était la plus grande date de l’histoire de la navigation. Benoît s’imaginait que tous les bateaux allaient désormais marcher comme celui-là, et que c’en était fait de cette vieille batellerie qui se confiait, en descendant; au fil de l’eau, et qui remontait le fleuve à la cadence du pas des chevaux de halage.

Il entendait dire autour de lui qu’un bateau semblable ça aiderait à traverser la Manche, et qu’il augmenterait ainsi, entre la France et l’Angleterre, le trafic des voyageurs et des marchandises repris depuis la paix.

Le père la Pipe, sur le pont, examinait, stupéfait, un peu boudeur, la nouvelle machine qui dérangeait les idées reçues et bouleversait toutes les habitudes d’un vieux matelot. Il avait l’air de lui en vouloir.

«C’est une poseuse que cette bête-là, disait-il, ça fait le gros dos, ça esbrouffe, ça jette des feux par tous les bouts, ça fait toutes sortes de simagrées. Ça va-t-il seulement plus vite et plus droit, comme on le prétend? Ça vaut-il une bonne goélette, proprement gréée, vêtue comme une jolie fille, et qui fait des vents tout ce qu’elle veut, entre les mains d’un capitaine expérimenté et d’un équipage habile? Je me fais vieux, mais d’ici que je m’en aille, il y aura encore, j’imagine, des milliers et des milliers de nœuds à filer sous toutes les latitudes, avant que les cheminées fumantes et puantes remplacent les mâtures à voiles tendues, frissonnantes et claires.»


La vieillesse gronde à toutes les nouveautés, mais la jeunesse sourit à l’invention qui est l’avenir, parce que l’avenir, à elle aussi, lui appartient. Benoît s’émerveillait de ce premier bateau à vapeur, si différent des autres, et qui, animé par une flamme intérieure, filait sans contrainte, sans voile, remontait le courant sans être remorqué, tout seul, par ses propres moyens.


Il entendait dire par des passagers avertis que dans la baie d’Hudson, en Amérique, il y avait déjà, avec ces bateaux à vapeur, des trafics réguliers; quant à Robert, ce qui l’étonnait, c’était que l’eau n’éteignît pas le feu.

Ces premiers voyages s’accomplirent comme on l’avait espéré. Si ce fut un succès, ce ne fut pas pour son inventeur la fortune, ni même la gloire. La gloire alla plus tard à d’autres qui ne l’avaient que suivi.

Le bateau à vapeur était devenu un intarissable sujet de conversation entre le filleul et le parrain. C’était le prétexte et l’aliment de copieuses considérations sur les voyages aux durées abrégées, sur la vie active sous d’autres cieux. Benoît, pondéré, n’était féru ni d’inconnu ni d’aventures. Il ne sentait que le besoin de se faire une idée de ce qui se passait ailleurs, et moins d’y vivre que de s’y instruire. Il souhaitait passionnément élargir son horizon.

On lui avait raconté que les patrons du Petit Dunkerque, ce magasin dont l’enseigne le faisait rêver, étaient d’anciens armateurs de ce port, qui avaient, un jour, établi leurs pénates au bout du Pont-Neuf, qu’ils y avaient ouvert un beau comptoir bien achalandé, qu’ils n’en avaient plus bougé et qu’ils y avaient fait fortune.

. «Ce serait mon rêve, disait Benoît: m’instruire des autres pays en les parcourant; quand je les aurais vus, revenir bien tranquillement à Paris, un peu plus malin que ceux qui n’en sont jamais sortis, m’y installer, et pas loin de maman.

–Ça se peut, répondait le père la Pipe, ça se peut, et cependant faut pas trop s’y fier: quand on a goûté aux voyages, on n’en perd pas toujours le goût. Je t’avoue qu’avant de boire ma dernière goutte et de fumer ma dernière pipe, je voudrais bien faire une de ces longues randonnées comme j’en faisais dans ma jeunesse, sur de fins voiliers qui vous avaient grande allure, et cela sans cracher du feu, comme des bêtes de l’Apocalypse.

–Oh, parrain, suppliait Benoît, si vous refaisiez un voyage comme ça, est-ce que je ne pourrais pas en être, est-ce qu’il n’y aurait pas une petite place à côté de vous? On doit avoir besoin de jeunes gens sur les bateaux.

–Dame, il y a les mousses, mais ils ont de l’expérience, ils sont passés par l’école, ou ils sont enfants de marins. On ne tombe pas de la Seine, qui n’est qu’un pot à eau, dans l’Océan, qui est un gouffre, sans transition. C’est vrai, il y a sur les bateaux marchands des jeunes qu’on emploie à bord, propres à une foule de tâches; puis, sur un bateau, le tout est d’y mettre le pied: une fois là, à Dieu vat! Je m’arrangerai bien à t’y faire monter si ça te chante; mais ta mère?

–Faire une absence, ce n’est pas la quitter; je reviendrai, parrain, emmenez-moi; je serais si heureux de partir avec vous.»

Le père la Pipe avait conservé des relations avec des armateurs du Havre. Il n’y avait laissé que de bons souvenirs. On s’était étonné, de l’envie qui lui avait pris de s’amariner sur les bords de la Seine. Un coup de vent, comme il disait, et un coup de tête.

La compagnie havraise qui faisait le transport à la Jamaïque des cotonnades teintes, des divers produits et tissus manufacturés et qui en rapportait du rhum, des bois des îles et des épices, possédait de superbes bâtiments, chargés de ces traversées. La Normandie était l’un des plus confortables.

Ce vaisseau allait partir sous peu, et, précisément, il était commandé par un capitaine que le père la Pipe avait connu moussaillon, et qui avait conservé le souvenir de ses bons et affectueux procédés.

Le vieux matelot eut dans l’équipage la place qu’il sollicitait. Il plaida pour son filleul; le capitaine, d’accord avec la compagnie, lui répondit en toute simplicité: «Embarque, vieux, avec le jeune.»

XI
UN DÉPART POUR LE NOUVEAU MONDE

Table des matières

La mère s’était laissé convaincre, mais après bien des combats intérieurs, et parce qu’elle ne doutait point que cette séparation ne serait que momentanée.

De ses fils, c’était le moins aventureux qui courait l’aventure, le plus assidu au travail, le plus doux à la maison, le plus fidèle, le plus affectueux, le plus caressant. De le voir partir, et partir si loin, au bout du monde, dans des contrées dont elle ne se faisait l’idée–et combien fausse!–que par les sauvages exhibés dans les baraques, elle se sentait plus seule encore. Que serait sa vie sans son gentil Benoît, sans le regard aimant de ses bons yeux qui savaient lire dans les siens ses peines ou ses apaisements, sans la chère consolation de ses sourires? N’aurait-il pu, tout aussi bien, apprendre, comme son père, un état? Elle se serait tuée au travail pour en faire le sacrifice; il serait devenu, comme Jérôme, un ouvrier habile, adroit, recherché. Elle en faisait des reproches au père la Pipe.

«C’est ces histoires de bateaux que vous lui avez contées, Jean, disait-elle, qui lui ont mis ces idées en tête. C’est toute cette batellerie au milieu de laquelle il a grandi, et dont il a pris la passion; nos ports de la Seine sont surtout des marchés, on y apprend le commerce: aller chercher des pommes en Normandie, du blé en Beauce, ça ne pouvait pas me donner à craindre pour lui. Tous les miens, du reste, ont fait ça; mais courir le monde, quels risques! Benoît, qui est un calme, aurait même pu être placé commis dans une boutique parisienne.

–Un calicot!...

–On les appelle comme ça, je sais bien, par moquerie, mais ils ne sont pas tous de ces freluquets pommadés et frisés qu’on rencontre, quand ils ont quitté leur comptoir, aux montagnes russes ou au Tivoli avec des éperons attachés à leurs escarpins vernis. Il y en a de sérieux,

qui ont l’estime de leurs patrons, et qui arrivent un jour à quelque chose.

–Pour les affaires, il y a Robert...

–Vous dites cela avec une intention malicieuse qui est méchante, je vous assure, quand j’ai tant de chagrin. Robert a l’air, pour le moment, de se ranger, mais combien de temps dureront ses bonnes résolutions? Avouez que vous tremblez pour son avenir autant que moi-même.»

Le père la Pipe reconnaissait la justesse de ces observations. Il se déclarait prêt à tout envoyer promener, si Manon était décidément trop malheureuse du départ de son fils. Le voyage était décidé, les dispositions prises, les engagements signés, tant pis! Qu’elle parle, et, à tous risques, il romprait.


Mais Benoît rentrait; il paraissait si joyeux de ce voyage! «Une occasion, mère, disait-il, qui ne se représentera peut-être jamais.» Et elle acquiesçait d’un visage sévère et triste. Il devinait ce qu’il y avait de chagrin dans son consentement. Il en souffrait, et lui passant les bras autour du cou:

«Je serai là dans un an. Je ne m’en irai plus après. Je resterai près de toi...»

Et comme elle dissimulait une larme:

«Si pourtant, soupirait-il, je te faisais trop de peine...»

Elle se reprenait, avec son ordinaire vaillance.

«Mais non, mon enfant, j’ai consenti. Tout est prêt, et je ne suis pas d’une famille de mariniers pour rien.»

La Normandie devait quitter le Havre dans une quinzaine. On n’avait que le temps de s’y préparer. La veuve s’occupait du trousseau du petit voyageur dans ses moindres détails, encore qu’il dût être habillé à bord et n’y apporter qu’un baluchon restreint réglementaire.

Robert observait ce va-et-vient avec sa mobilité coutumière, ardente et à la fois détachée. Il savait, par les dires, que la discipline en mer était stricte jusqu’à l’extrême sévérité; que les manœuvres y étaient pénibles et le travail constant. Puis, il ne se voyait pas montant à un autre mât que le mât de cocagne, d’où, du reste, il avait toujours glissé sans avoir atteint les victuailles de la couronne qui l’alléchaient. Il s’en consolait.

«Le tout, disait-il, n’est pas de décrocher le saucisson, mais de le manger!»

Quel curieux enfant que ce Robert! Dans ses reparties, il laissait deviner une personnalité dont la maturité pourrait bien porter de singuliers fruits.

Le jour du départ au Havre était fixé. La Normandie allait lever l’ancre.

Un voyage de Paris au Havre, qui se fait, de nos jours, en trois heures, c’était alors toute une affaire. On y allait par la diligence qui partait des Messageries de la rue Notre-Dame-des-Victoires, dont la rotonde fut si populaire, ou bien par les Messageries royales, qui étaient rue du Bouloi.

Les diligences énormes, toutes chevillées de fer, au ventre rebondi, difformes à force de bâches, pesamment chargées, attelées bruyamment, prenaient des voyageurs de trois classes: les plus cossus dans le coupé, les petits bourgeois dans l’intérieur; à l’impériale, les gueux, sous la bâche, mal abrités de la poussière et de la pluie; mais, comme disait le père la Pipe: là-haut on a de l’air et on peut fumer.

La distinction des classes s’effaçait souvent dans le trajet quand, égalitairement, tout le monde descendait aux trop rudes montées pour faire souffler les chevaux, aux relais pour la relève des équipages, aux auberges pour le coucher et la «dînée». Puis il y avait les incidents, les imprévus, les alertes. Les angoisses comme les agréments n’étaient qu’un lot commun à tous. Les attaques des brigands étaient à craindre malgré la vigilance de la maréchaussée, et l’adresse du postillon n’évitait pas toujours les chutes désagréables.

Dans la cour des Messageries, qui s’ouvrait sur la rue du Bouloi, par une porte plus haute que monumentale, on apercevait d’un côté les écuries, de l’autre les salles d’attente des voyageurs et les bureaux des commis. Au fond, les abreuvoirs. Les arrivées étaient bruyantes, soulignées de grands claquements de fouets, et c’était la sortie de leurs compartiments des voyageurs fripés, poussiéreux, ankylosés, satisfaits de toucher au port, que des parents et des amis attendaient. Un brouhaha énorme accompagnait invariablement les départs. C’étaient des embrassades frénétiques, de suprêmes recommandations, des adieux touchants, dont nos gares actuelles ne nous présentent plus qu’un tableau très estompé. Est-ce parce que les voyages sont plus fréquents, et que nous y sommes plus accoutumés, que nous nous montrons, dans ces départs, si paisibles et que nos yeux restent secs?

Benoit, qui s’était promis tant de plaisir de ce voyage, n’aurait jamais pu supposer que la tristesse de la séparation l’emporterait. Combien cet arrachement lui était douloureux! Pour un rien, il se serait suspendu au cou de sa mère et il aurait crié: «Je ne pars pas.»


On cherchait Robert. Où était-il? On le trouva en contemplation devant le postillon. Un ancien postillon qui avait conservé une grande partie du costume classique, qui commençait à être de plus en plus négligé: le serre-tête blanc noué autour du front, les cheveux résumés sur la nuque dans une petite queue tressée pareille à la queue du vigoureux cheval de flèche qu’il chevauchait. Il avait une veste à courtes basques, égayée d’une double rangée de boutons de métal, des bas bleus, un pantalon de peau descendant jusqu’à la cheville. Il s’était chaussé, avant de monter à cheval, de bottes si formidables, que le Petit Poucet s’y fût trompé et les eût prises pour celles de sept lieues que portait l’Ogre. Il avait à la main un fouet à manche court et à longue lanière, qui était ’ comme l’emblème de son autorité. Avec ça, important et loquace, et l’air d’un personnage qui se sait investi du rôle avantageux et décoratif dans cette comédie à cent actes divers qu’est un voyage en diligence.

Robert, devant lui, en oublie tout: le voyage, sa mère en pleurs et son frère qui part au Nouveau Monde. Il est tiré de sa contemplation par Benoît: les deux jumeaux s’embrassent.

Robert, pas autrement ému, lui souhaite une bonne traversée et un prompt retour.

«Mais surtout, ajoute-t-il, n’oublie pas de me rapporter un perroquet!»

Six heures! Les fouets claquent. La diligence, dans un bruit de ferrailles, démarre, tirant du feu des pavés qu’elle broie des bras qui s’agitent aux portières font des effets de télégraphe aérien. La formidable Voiture disparaît au tournant de la rue.

«Adieu, Benoît, adieu1» crie, déchirée, la veuve, alors que l’enfant qui part n’est plus à portée de sa voix; mais il est encore à portée de son cœur.

Parti!! Un vide d’abîme s’ouvre en elle, qui se sent prête à défaillir. Elle se roidit: c’est la destinée! Il lui faut du courage, elle en aura: Robert lui reste!

Robert marche à côté d’elle, silencieusement, tête baissée. A quoi pense-t-il? Est-ce à l’événement que, dans leur humble vie, est cette séparation? Il se décide à parler: vers lui sa mère incline l’oreille pour recueillir ses paroles:

«Tu ne sais pas ce que je voudrais être, mère, je voudrais être postillon!...»

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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
331 s. 103 illüstrasyon
ISBN:
4064066302467
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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