Kitabı oku: «L'oeillet bleu»
Georges Pradel
L'oeillet bleu

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318994
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
Texte

I
Où il est parlé de ma tante Eudoxie, de mon oncle Édouard, de ma petite cousine Hélène, ainsi que d’une famille très désunie.
Celui qui aurait osé dire à Nantes que ma tante Eudoxie était une méchante femme, se serait attiré une fort vilaine affaire. Il aurait eu à ses trousses toutes les commères de la ville.
Dans chaque cité de province, grande ou petite, il existe un lot de vieilles femmes, unies par un incessant besoin de bavardage ou de curiosité de toute nature, qui constitue une véritable franc-maçonnerie. Les membres de cette Sainte-Vehme se recrutent dans les différentes classes de la société. La cornette y coudoie le chapeau à plumes, la cotte de laine y frôle la robe de soie. Les places publiques, les marchés, les coins de rue, l’église elle-même, servent de lieu de réunion. Les assemblées ne sont jamais générales, le hasard seul décide des conférences de deux, trois, quatre, rarement plus, des membres affiliés. Lorsque deux commères se rencontrent, après s’être saluées, quelquefois même avant, elles disent du mal de leur prochain. Une troisième survient-elle, vite on la met au courant, et tant qu’elles ont un souffle, ces descendantes des Parques se délectent de méchancetés et de calomnies.
Ne pas s’y tromper! les commères représentent une terrible force. Malheur à l’étranger, au nouvel arrivant, au fonctionnaire, s’il vient se fixer dans la ville, sans être agréé par le vieux clan! Malheur à lui, si, sans le vouloir, sans le savoir, il froisse un membre de l’archiconfrérie sacro-sainte! Il sera vilipendé, conspué, méprisé; on lui décernera tous les vices, on fouillera sa vie présente, sa vie passée, ses souvenirs, on annoncera sa vie future, on remontera sa généalogie jusqu’aux générations les plus reculées, pour prouver à la société que, par ses ancêtres, il est capable de tous les crimes, qu’il en a commis quelques-uns, et que, si justice est faite, la loi ne tardera pas à lui infliger des peines afflictives et infamantes.

Donc, très mal venu celui qui aurait osé émettre une opinion peu flatteuse sur le compte de ma tante Eudoxie.–Eudoxe, comme mon oncle l’appelait dans ses moments d’expansion et de tendresse,–car elle tenait la tête des commères de la ville de Nantes.
A l’heure actuelle, je me demande encore ce qui avait pu lui valoir cette éclatante popularité; car ma tante, je l’avoue sans vergogne, ne possédait point de qualités.
«Quoi! s’écriera le lecteur, déjà de l’exagération! Pas une seule qualité, une toute petite? On a toujours les qualités de ses défauts, que diable!
–Pas la moindre,» répondrai-je, pour rendre hommage à la vérité.
Du moins je ne lui en connus jamais. Ma tante était un phénomène. Au milieu de la nuée de défauts dont le Créateur l’avait accablée, avec une profusion réellement extraordinaire, le premier, le chéri, le mignon, c’était le besoin de médire de son prochain.
Ma tante attaquait avec délices, elle déchirait avec ivresse, elle se roulait avec bonheur dans la
méchanceté et la calomnie.
Elle était intolérante avec inflexibilité, car elle
n’avait jamais failli! Elle!..
Je crois, pour tout dire, que si le désir de tant soit peu faire de la peine à mon oncle Édouard était venu la mordre,–en ce qui touche du moins à la fidélité conjugale,–elle se serait trouvée fort embarrassée. En effet, rien dans sa désagréable personne ne rappelait même vaguement le sexe adorable et adoré auquel appartient la première tentatrice, celle qui nous a fait chasser du paradis terrestre, dans la personne de notre premier père.
D’aucuns accusent Ève, lui jettent des pierres, salissent sa mémoire!… En tant que moi, je lui pardonne. Après tout, comme on dit vulgairement, même à Nantes, le feu en valait peut-être bien la chandelle.
Mais laissons Ève et revenons à ma tante Eudoxie qui, je l’ai affirmé plus haut, n’avait jamais failli. A cause de cela elle abusait de l’autorité d’une vertu que personne ne songeait à mettre en doute, non plus qu’à attaquer, pour prendre avec le reste de la création des airs de supériorité insupportables.
Avec mon pauvre oncle, elle n’éprouvait pas grand’peine, jamais épagneul dressé au collier de force ne se montra plus soumis. Elle le mehait par le bout du nez, piétinait sur toutes ses innocentes manies, en un mot, torturait le pauvre homme avec la patience cruelle d’un être inoccupé. Bien plus, elle en avait fait un complice; lorsque, devant un tiers, elle déchirait du bec et des ongles telle ou telle personne, elle levait les yeux, et à ce signal mon pauvre oncle était tenu d’opiner du bonnet et de confirmer les calomnies de sa chère moitié. Mon oncle avait adopté, pour ces circonstances, un adverbe qu’il répétait en quelque sorte d’une façon inconsciente. Il répondait: «parfaitement, par faitement» au coup d’œil de ma tante Eudoxie; et parfois même, au milieu du plus profond silence, le malheureux tressautait comme un enfant pris en faute et faisait, par deux fois, entendre son «parfaitement» que rien ne paraissait justifier.
Ma tante Eudoxie Bertaud comptait donc un parti sérieux parmi les dévotes Nantaises, et Dieu sait si cette désagréable engeance pullule dans la seconde ville de la Bretagne.
Le mot dévote n’est point exact, je n’aurais garde d’attaquer la dévotion sincère, résultante d’une véritable croyance. La foi, même en ce qu’elle peut avoir parfois d’exagéré, a droit à notre plus profond respect, et le Credo absurdum de saint Augustin est une parole sublime, triomphe d’une modestie sainte, bien au-dessus de toutes les prétentions matérialistes qui se contentent de nier ce qu’elles ne peuvent comprendre. Dévotes n’est donc pas le mot exact, c’est bigote qu’il faut lire.
La bigoterie perd la religion.
Cette secte particulière a su entourer la foi et le culte de tant d’intolérances, qu’en maint endroit elle a réussi à demeurer maîtresse du temple, en repoussant au loin les simples, les timides, les modérés et aussi les justes. Elle trône en souveraine dans la sacristie, et les pauvres croyants se réfugient ailleurs, là où ils peuvent. Fuyons comme peste ces vilaines créatures que nous nommerons, si vous le voulez bien, les termites de la religion. Le Dieu de charité, de pardon, d’amour, elles l’ont transformé en une sorte de personnage fabuleux et fantastique, un vieillard à longue barbe, toujours en colère, constamment armé de foudres vengeresses, lequel, après leur décès, punit les mortels par des tortures épouvantables qui se continuent, se perpétuent de siècle en siècle, durant toute l’éternité. Que le bon Dieu les bénisse, il en a la force et la puissance, mon infériorité humaine me l’interdit, je me contente de les exécrer.
Ce n’est pas que ma tante Eudoxie usât beaucoup ses bottines au pied des autels. Non. Mais elle savait se rendre à propos à l’église. Elle y entrait comme chez elle, brusquement, avait des scènes à propos des chaises avec les loueuses, tout comme au théâtre avec l’ouvreuse, à propos du petit banc. Elle envoyait aux plus longs offices ses domestiques et jusqu’à son obéissant époux, et mon oncle avait l’ordre de répondre à des questions indiscrètes: que sa pauvre femme était retenue au lit par une atroce migraine, des crampes, ou toute autre indisposition de commande.
Oh! ma tante Eudoxie! Aujourd’hui encore que ce temps a fui loin de moi, je la revois en fermant les yeux, telle que jadis, grasse, papelarde, rougeaude, avec son œil gris, froid et sec, sa bouche équarrie à coups de serpe et ses grosses papillotes d’un brun douteux. Parfois j’entends sa voix dure, cassante, et il me semble aussi sentir le soufflet que ses doigts osseux appliquaient si gratuitement et si libéralement à mes cousins et à moi.
Car j’avais deux cousins, ma tante ayant consenti par deux fois à rendre mon oncle Édouard un heureux père. Elle nous fit tous trembler durant notre enfance et même notre jeunesse, et souvent ma pauvre mère, sitôt enlevée, lui dut des larmes bien cruelles.
Taper sur moi, c’était peu de chose, sur mes cousins ce n’était rien, mais sa main sèche s’abattait parfois sur Hélène!
Oh! alors, mon sang bouillait, et ma tante ne s’est jamais doutée des sinistres projets qui, en pareille occurrence, vinrent me hanter. Vrai! à certains moments elle courut des dangers sérieux.
C’est qu’Hélène était si gentille, si mignonne, si pâlotte, avec ses yeux d’une nuance vague, flottant entre le bleu et le vert. Et ses cheveux frisés si noirs; et avec cela, surtout, un je ne sais quoi d’oiseau effarouché qui la rendait unique.
Hélène, c’était une cousine à nous, mais une cousine à la mode de Bretagne, une cousine au troisième degré. Son père, un de Guerlic, des Guerlic du côté de Rennes, était venu se fixer dans la Loire-Inférieure vers les premières années du second Empire, ayant hérité de grandes propriétés, non loin de Nantes, ainsi que d’un hôtel portant le nom de la famille situé dans la ville même.
Puisque je suis sur le compte du cousin de Guerlic, disons tout de suite qu’il avait une passion profonde, une seule, l’horticulture; mais l’horticulture à part, l’horticulture étrange. Dans un parterre, dans un jardin, il ne recherchait que le monstre. La fleur simple, la fleur naturelle le trouvait dédaigneux et hautain. Par contre, une tulipe double le rendait rêveur et il se pâmait devant un œillet triple.

En dehors de sa manie, c’était, c’est même encore un fort aimable homme. Un peu trop absolu dans ses idées, coulé tout d’une pièce dans un même moule, il s’est toujours montré tenace, entêté même, ne cédant qu’à la force, et encore, lorsqu’elle avait franchi ses derniers retranchements.
Sec, droit comme un jonc, il avait grand air et nous l’aimions fort, car il se montrait souvent bon et tendre avec nous. Et puis, à mes yeux, il avait une raison supérieure à toutes les autres pour le rendre l’objet de mon affection et de mon culte: n’était-il pas le père d’Hélène!
Je crois que c’est lui qui avait inoculé à mon oncle Édouard la passion funeste de l’horticulture tératologique. Cette passion s’était emparée de ce dernier d’une façon furieuse. D’une angélique douceur dans la vie ordinaire, il se transformait en tigre dès qu’il mettait le pied dans son jardin. Passant comme une anguille par le plus petit des trous, selon la volonté de sa femme, dressé au doigt et à l’œil, répondant toujours par son invariable «parfaitement» aux récriminations les plus exagérées de sa chère Eudoxie, sur le terrain de la plate-bande il devenait intraitable. Là, il oubliait tout; il nous aurait donnés, la petite Hélène et les trois cousins pour un pétunia multicolore. Ma tante, avec ce flair inné qui existe, même chez les femmes les moins douées, avait fort bien senti que son empire s’arrêtait au seuil de sa maison et ne franchissait point le pas du jardin. Là, sa volonté, ses colères, ses scènes, toute sa force bilieuse de femme acariâtre, seraient venues se briser. En jardinier, le doux Édouard ne connaissait pas d’obstacles.
Ma tante Eudoxie descendait peu au jardin. Sa maison, ses courses, ses visites, les stations au coin des rues, l’occupaient suffisamment. Il y avait toujours un meuble à mettre en place, un tapis à secouer, un domestique à gronder, un enfant à claquer. que sais-j e? Jamais un instant de repos.
Mon oncle rentrait-il, il retrouvait sa femme revêche et désagréable tout comme il l’avait quittée. Oh! la brave dame était d’une égalité d’humeur inaltérable. Aussi mon oncle se réfugiait-il dans son coin de terre, certain au moins d’y trouver la tranquillité.
Durant de longues années, malgré toute son acidité, le caractère de ma tante ne put parvenir à séparer notre famille. On se voyait les uns chez les autres, on dînait ensemble le dimanche, soit chez les Guerlic, soit chez les Bertaud.
Quoique parcimonieuse à l’excès, Mme Bertaud tenait à rendre leurs politesses aux Guerlic, et lorsqu’elle les recevait, elle mettait son amour-propre à les bien traiter; pendant le reste de la semaine, elle se rattrapait.
Les jours de réunion, ma tante Eudoxie avait toujours une méchanceté à servir à ses hôtes, une médisance ou une calomnie à raconter. Elle excellait dans l’art de brouiller les gens.
Et pourtant, bien que ses dimanches fussent toujours l’occasion de scènes désagréables, je les attendais avec impatience et les voyais arriver avec bonheur, car, ces jours-là, nous jouions au jardin avec la petite cousine, au dîner j’étais assis au bout de la table à côté d’elle et nous nous occupions peu des discussions qui s’élevaient entre nos parents.
La tante Eudoxie exécrait le cousin de Guerlic; elle lui en voulait de toutes ses supériorités.
D’abord, les Guerlic sont de bonne noblesse.
Les Bélin de Guerlic portent: De gueules, à un pal d’argent chargé d’une merlette d’azur.
Ce blason, dont les sculptures, éteintes et élimées par le temps, s’aperçoivent encore au-dessus de la porte cochère de l’hôtel, avait le talent d’éxciter l’ire constante de Mme Bertaud. Jamais elle ne nommait son cousin autrement que par son nom de Bélin.
«Vous allez bien, monsieur Bélin, disait-elle, et comment se porte Mme Bélin?»
A quoi M. de Guerlic répondait imperturbablement:
«Mme de Guerlic est toujours assez souffrante, madame Bertaud, je lui porterai avec plaisir vos compliments.»
Autre supériorité, les de Guerlic étaient riches, possédant une bonne fortune bien assise, terres et bois; et, quoique mon oncle Édouard fût dans une grande aisance, sa situation financière était en tous points fort inférieure à celle de son cousin.
Celui-ci se cabrait sous les pointes de la bonne Eudoxie; supportant mal la plaisanterie, nerveux, entier, il avait le tort immense de laisser voir ses impressions, et ma tante se réjouissait fort en sentant ses traits perfides atteindre leur but.
Sa femme, charmante et exquise créature, d’une santé délicate, usait ses peines et son temps à apaiser son mari. Mme de Guerlic avait horreur des scènes; fuyant les discussions, les disputes, elle ne trouvait pas à placer un mot dans cette conversation cassante au milieu de laquelle se complaisait Mme Bertaud. C’était une nature parfaite, à la fois fine et tendre, pour tout dire en un mot, la mère d’Hélène, et il fallait réellement tout le fiel d’Eudoxie pour ne pas se laisser désarmer par les délicatesses et les attentions dont Mme de Guerlic l’accablait.
A combien de concessions le besoin, le désir de tranquillité ne nous oblige-t-il pas? Il est des cœurs chez lesquels pénètre difficilement la rancune. On oublie, on pardonne, on essaye de tous les moyens, afin de vivre en paix avec ceux qui vous côtoient dans la vie. Vains efforts! les mauvais procédés, les coups d’épingle se renouvellent, se répètent, et un beau jour on finit par s’apercevoir que tout a été inutile et que la charité, la patience, l’inertie, sont venues se briser contre une implacable méchanceté.
Cela dura de longues années, cette liaison de nos familles se traînant dans de continuelles discordes, pleines de querelles mesquines, de papotages, de potins, de demi-brouilles et de semi-réconciliations. On était toujours à l’aigre et la corde se maintenait tendue.
J’avais perdu de bonne heure ma mère; mon père la suivit bientôt, me laissant seul, sans affection sincère autour de moi, livré à moi-même, triste, désolé. Quand je pus me rendre compte du vide qui s’était fait tout à coup dans ma vie, j’eus un affreux serrement de cœur. Aussi fut-ce avec une indéfinissable reconnaissance que je sautai au cou de ma tante Eudoxie, lorsqu’elle me dit, après le dernier malheur:
«Raoul, tu viendras habiter la maison, tu ne peux pas rester abandonné ainsi. Tu nous payeras ta pension, comme il convient, car nous ne sommes pas assez riches pour te nourrir et t’instruire de notre bourse. Allons! pas d’attendrissement. C’est inutile et je ne les aime pas.»
J’embrassai aussi mon oncle et mes deux cousins, et je quittai la petite maison paternelle pour aller habiter chez ma tante.
Oh! que j’ai passé là de tristes heures! Que de scènes! que de criailleries! que de reproches!
Le bienfait reproché tient toujours lieu d’offense,
a dit le poète;–à ce compte, j’en eus de cruelles à supporter!…
Mais le dimanche, j’avais mon rayon de soleil. Je voyais Hélène, et je lui racontais mes peines et mes chagrins. Que de fois elle a pleuré, la chère petite, au récit des mille égratignures dont ma tante me déchirait le cœur!
A entendre cette dernière, j’étais élevé par charité, et je répondais aux nombreux bienfaits de mes derniers proches par la plus noire ingratitude.
Et pourtant, le jour où un notaire vint me rendre des comptes, au jour de ma majorité, si petite que fût ma légitime,–ainsi que cela se nomme en province,–je fus forcé de m’apercevoir que ma tante n’avait point fait, en me prenant à sa charge, une maladroite spéculation.
Mais n’anticipons pas.
Toujours est-il qu’elle me rendit la vie fort dure et que bien des fois elle me fit rougir devant les cousins. Elle avait, à table, une façon de me regarder qui me coupait la parole et l’appétit.
Que de fois je suis demeuré sur ma faim pour ne pas entendre la phrase consacrée:
«Mâtin, Raoul! quel creux! Je ne sais vraiment pas où tu peux fourrer tout ce que tu manges!»
A quoi mon oncle qui n’y voyait pas malice répondait:
«C’est de son âge, parfaitement, parfaitement, c’est de son âge.»
Mais cela ne se terminait pas ainsi, et mon oncle n’avait pas fini le «mot âge» que ma tante reprenait avec aigreur:
«Je sais ce que je dis, et il est inutile de me couper la parole devant ces enfants pour leur apprendre à me manquer de respect, ce qu’ils sont d’ailleurs tout disposés à faire, Raoul le premier.
Quand ton neveu aura attrapé une bonne maladie d’estomac, à force de goinfrer, c’est toi qui payeras le médecin et le pharmacien, et c’est aussi toi qui te lèveras la nuit pour le soigner?»
Et elle allait ainsi comme une machine que l’on vient de remonter, jusqu’à ce qu’un incident léger, un domestique, le service, n’importe quoi, vînt changer le cours de ses idées.
Elle respirait alors, pour reprendre haleine, et nous écrasait d’un regard triomphant en ayant l’air de nous dire:
«Êtes-vous assez aplatis!»
Mon oncle Édouard se levait, fredonnant un petit air entremêlé de ses «parfaitement» réitérés, et retournait à ses chères fleurs.
Moi, j’avais dîné, sans bruit, je quittais la salle à manger et m’esquivais dans une chambre, maudissant mon malheur et ma solitude, et la dure nécessité qui me contraignait à vivre chez ma tante. Je songeais à ma pauvre maman. Je regardais longuement sa chère et triste image;’ je me demandais ce que j’avais pu faire pour être privé de ses caresses. Puis tout à coup, un nom me venait aux lèvres: «Hélène!» et un sourire effaçait mes larmes, et je m’estimais heureux encore, en songeant que le dimanche suivant je pourrais la voir, lui parler et passer une partie de la journée avec elle.
Qui m’eût dit qu’un jour, bientôt, ce seul plaisir, ce bonheur unique me serait lui-même enlevé, et cela du chef de ma tante Eudoxie?
II
De l’influence d’une chienne nommée Spring, et de l’élection d’un conseiller général.
C’est sur le cours Saint-André, tout proche de la place Louis XV, qu’était située la maison de mon oncle Edouard. Elle s’ouvrait sur la rue; derrière, s’étendait le jardin qui descendait en pente douce jusqu’à une petite ruelle déserte. L’hôtel de Guerlic, lui, prenait tout un coin de la rue de Richebourg. Une large et haute terrasse plantée de charmes épais, encadrée de chaque côté de deux petites serres, surplombait la rue. Au milieu de la terrasse se dressait un tout petit pavillon à clochetons, éclairé par des œils-de-bœuf à cintre sculptés et à petits carreaux de couleur, qu’aurait dû habiter le concierge, car c’est au-dessous de cette construction que se trouvait la grande porte en chêne clouté dont les ferrures noircies par le temps étaient devenues du même ton que le bois.
Ce pavillon qui supportait en fronton les armes de Guerlic, était désert.
En province, à cette époque, on ignorait le concierge. Le jardinier, personnage de première importance chez notre cousin, habitait un corps de logis dans les communs.
Il avait avec lui un aide qui accourait quand la cloche se faisait entendre, ou lorsque le visiteur laissait retomber sur les vieux ais de chêne de la porte les deux chimères tordues–œuvre sans doute d’un artiste de la Renaissance–qui servaient de marteau.
Derrière la terrasse, un vaste jardin anglais, avec de hautes serres en marge, et au fond, servant de base à ce rectangle, l’hôtel, grand bâtiment en pierres grises, que surmontaient deux poivrières ornées de girouettes. L’ensemble conservait un petit air tout à fait seigneurial, ce dont le cousin de Guerlic, il faut bien l’avouer, se montrait tant soit peu fier, et la tante Eudoxie, horriblement jalouse.
Ces malheureuses girouettes revenaient à tout instant dans ses plaisanteries.
Du cours Saint-André à la rue de Richebourg la distance n’est pas longue; en la parcourant d’un pas ordinaire, on en a pour un quart d’heure. Nous la franchissions en cinq minutes, mes cousins et moi, et là, sur la terrasse, garantis par l’épais feuillage des charmes, nous faisions d’interminables parties avec ma cousine Hélène. Le jardin nous était interdit, mais la terrasse nous appartenait de plein droit. Nous jouions là de grandes heures, nous occupant peu de ce qui se passait dans la rue, agaçant une chienne terrier nommée Spring, douce et folle avec nous, bien qu’elle fût méchante avec tout le monde.
Spring a joué un grand rôle dans mon existence. Aussi, quoique la chère mauvaise bête– elle exécrait ma tante Eudoxie–ait depuis longtemps cessé d’exister, je lui garde une place dans mon cœur, car je lui dois une profonde reconnaissance. De plus j’ai conservé sa race. J’ai toujours élevé de ses rejetons et je vois encore à l’heure qu’il est, tout près de moi, l’une de ses petites filles, portant le nom de sa grand-mère et ayant comme elle une large tape noire sur l’œil gauche.
Inutile de dire que Spring adorait Hélène et que ma chère petite cousine avait en elle une vigilante gardienne.
J’avais quatorze ans, Hélène en comptait onze. En revenant un matin du collège, je vis des gamins qui allaient jeter cette petite bête dans le canal Saint-Félix. La pierre fatale était déjà attachée au cou de la pauvre créature âgée seulement de quelques mois. Mouillée, crottée, les oreilles sanguinolentes, on venait sans doute de lui faire l’opération habituelle aux bulls et aux terriers, elle baissait la tête, tirait au renard et faisait d’impuissants efforts pour se soustraire aux enfants cruels qui se réjouissaient déjà de son supplice.
Rien de lamentable, rien de navrant comme un chien perdu!
En avez-vous vu parfois de ces malheureux qu’un oubli, un hasard, un accident, ont séparés du maître chéri, ou éloignés du chenil habituel. Les avez-vous vus, courants, haletants, éperdus, revenant dix fois sur leurs pas, cherchant la piste, s’arrêtant anxieux, croyant entendre la voix ou le sifflet de l’anii perdu? Les avez-vous vus aussi, les misérables, lorsqu’à bout de forces, crevant de soif, de faim, ils sont convaincus de l’inutilité de leurs efforts? Contre une borne, sous un auvent, ils se réfugient honteux, finis, attendant la mort; ils la demandent, ils l’espèrent, pareils à celui qui n’a plus rien, ni amis, ni parents, ni maison, ni fortune et qui, à bout de souffrances, n’a plus d’espoir que dans le dernier sommeil.
Telle était la pauvre petite bête qu’on allait noyer.
Je tirai les oreilles des gamins, D’instinct je pris le petit monstre crotté dans mes bras et tout triomphant j’arrivai chez ma tante Eudoxie.
Je n’eus pas franchi le pas de la porte que mon enthousiasme se calma.
Qu’allait dire ma tante?
Un chien! mais ça mange, un chien! ça joue! ça crie! cela vit enfin! Ça laisse parfois des traces. Et toutes ces pensées se pressaient en foule, me serraient la gorge et faisaient passer un nuage rouge devant mes yeux. Aussi fut-ce en tremblant que je pénétrai dans la cuisine, où ma tante donnait le dernier coup d’œil aux apprêts du déjeuner.
Mes jambes se dérobèrent sous moi. Où fuir? Vrai! j’aurais voulu que la petite bête fût au diable. Mais peu importait ce second mauvais mouvement? ma tante m’avait vu!
«Qu’est-ce que c’est que cela? fit-elle d’une voix tonnante.
–Ça, repris-je en balbutiant, ce n’est rien, c’est un tout petit chien, une petite chienne, veux-je dire.» J’espérais sans doute que le sexe aurait une influence sur ma tante.
«Une petite chienne?
–Oui, ma tante, on allait la noyer.
–Eh bien! qu’est-ce que cela peut te faire?»
Et la scène commença. Ma tante me demanda, d’abord, si je prenais sa maison pour un chenil, si j’étais atteint d’aliénation mentale. Elle assura qu’elle me voyait déjà une meute, un équipage de chasse, et que je ne tarderais pas à me mettre sur la paille, ainsi qu’elle et toute ma famille, avec mes goûts de grand seigneur.
Tout cela pour un roquet de six mois.
J’étais fort penaud avec ma pauvre sauvée sur les bras, ne sachant quel parti prendre, me demandant avec angoisse si je n’allais pas être obligé d’aller la reporter sur le bord du canal, lorsque Hélène arriva.
Elle s’empara de Spring qu’elle baptisa sur-le-champ,–elle en était à ses premières leçons d’anglais,–et me tira d’embarras en assurant un heureux avenir à la chienne qu’elle sauva positivement des eaux pour la seconde fois.
La mauvaise humeur de ma tante s’épancha sur Hélène à laquelle elle prédit le plus misérable des avenirs, lui disant qu’elle ferait fort bien d’épouser un homme riche, car elle ne serait pas embarrassée de lui dévorer sa fortune et aussi le pain des enfants qu’elle pourrait avoir un jour.
Hélène se sauva en lui riant au nez et, Dieu me pardonne, en tirant, je crois, la langue.
Elle était très mal élevée, ma cousine, il faut l’avouer; sa mère la gâtait outrageusement.
En s’enfuyant, toute fière, elle emportait sa petite conquête dans ses bras.
Je la suivis jusqu’à la porte; alors, dans son parler d’enfant, elle me dit entre deux bons baisers:
«Nous allons t’y l’aimer, cette mignonne-là, Raoul,–la mignonne était affreuse et horriblement crottée–, comme tu es gentil de me la donner!»
Changeant alors d’idée et prenant un ton sérieux:
«Elle est très méchante, la tante Eudoxie, d’être toujours à dire de même, que j’épouserai celui-ci ou celui-là. Tu sais bien, n’est-ce pas. Raoul, que je ne me marierai jamais qu’avec toi?
Ce mot me rendit rêveur et me cloua sur place. Je n’avais jamais songé à épouser Hélène; à quatorze ans, rien d’étonnant à cela. Elle était tout ce que j’aimais au monde. Mais je puis le dire, je l’adorais d’instinct et jamais jusqu’alors, dans nos causeries enfantines, dans nos jeux, ce mot n’avait été prononcé entre nous.
Il me remit en mémoire une scène qui avait eu lieu quelques mois auparavant et à la suite de laquelle les acariâtretés de ma tante s’étaient considérablement accrues.
J’ai dit plus haut, je crois, que ma tante possédait deux fils.
Charles, l’aîné, comptait un an de plus que moi. C’était un grand garçon d’un blond faux: l’œil bleu clair regardait toujours en dessous. Il avait hérité de la méchanceté de sa mère; seulement, là où elle bouillait, il demeurait calme; là où elle s’emportait bruyamment, il se montrait froid et silencieux. Charles commettait toujours ses coups à la sourdine et essayait de les faire porter au passif de son frère et au mien.
Edmond, le cadet, tenait de mon oncle Edouard. Douce et bonne nature et qui n’était méchant que lorsque son frère le poussait à l’être. Charles ne l’aimait point et souvent j’étais obligé de montrer poings et dents à l’aîné pour l’empêcher de rosser le cadet. J’étais heureusement plus robuste que Charles: nombre de fois il avait été à même de s’en apercevoir; car, lorsqu’en rapportant, lorsqu’en inventant des histoires où sa mauvaise nature se révélait, il obtenait que je fusse injustement puni par sa mère, je lui faisais payer cher ses méchancetés.
Aussi me craignait-il, et ne cherchait-il à me nuire que lorsqu’il se croyait bien à l’abri. Nous vivions rarement en paix; cependant, à mesure que nous avancions en âge, nos luttes devenaient moins fréquentes, tout simplement parce que Charles s’apercevait du danger qu’il courait en s’attaquant à moi: nous vivions sur le pied d’une paix armée.
Un dimanche–la famille dînait à l’hôtel de Guerlic–se passa la scène que le mot d’Hélène me remit en mémoire.
Ma cousine était placée à table entre mon cousin Charles et moi. Charles s’occupait beaucoup d’Hélène. Depuis j’ai eu la conviction qu’il obéissait en cela à un mot d’ordre de sa mère.
A une nouvelle prévenance de son fils, la tante Eudoxie adressa directement la parole à M. de Guerlic.
«Regardez donc, mon cousin, dit-elle, quel joli couple ils pourront faire plus tard!»
Cette parole me vint droit au cœur. Un joli couple! Hélène se mariant un jour avec Charles! Était-ce bien possible? grand Dieu!
Ces réflexions, qui heurtaient précipitamment mon cerveau comme autant de coups de marteau, furent brusquement interrompues par M. de Guerlic, qui répondit d’un ton fort sec:
«Pour l’amour de Dieu, madame Bertaud, n’allez pas mettre des idées semblables dans la tête de ces enfants. Hélène n’épousera jamais son cousin Charles. Nous avons nos projets très arrêtés à ce sujet, Mme de Guerlic et moi, et en parler davantage nous serait essentiellement désagréable.»
Mme Bertaud devint très rouge, foudroya d’un regard terrible l’oncle Édouard qui avait cru devoir murmurer son «parfaitement» habituel, et le dîner se termina au milieu d’un silence de glace. De plus, ma tante Eudoxie refusa la partie de boston traditionnelle pendant laquelle nous jouions avec Hélène, et nous fit rentrer de bonne heure.
Durant tout le trajet, elle opéra une charge à fond de train contre les Guerlic, ces orgueilleux hobereaux qui venaient de lui infliger le plus sanglant des affronts. Elle ne l’oublierait pas, elle en faisait serment.
Hélas! elle ne devait que trop tôt tenir sa promesse.
A quelque temps de là, j’éprouvai un chagrin intense. Il me fit voir combien était profonde l’affection que je portais à ma petite cousine, affection qui devait se changer-bientôt en amour ardent.
Les élections au conseil général allaient avoir lieu, et mon oncle de Guerlic, patronné par le comité légitimiste, s’était mis sur les rangs, pour représenter le canton dans lequel se trouvaient ses propriétés.
Jusqu’alors la politique avait peu préoccupé Mme Bertaud. Les immortels principes de89la laissaient froide. Elle mettait dans le même sac la monarchie de Juillet, l’empire et aussi la royauté. Autoritaire en principe, elle trouvait à largement appliquer son autocratie sur ses domestiques, mes cousins, mon oncle Édouard et sur moi-même.
Mais à peine eut-elle entendu parler de la candidature de son cousin, sitôt qu’elle sut qu’il avait de grandes chances de succès, elle se réveilla républicaine avancée, et se livra le long du jour à d’interminables dissertations en faveur des droits imprescriptibles du peuple souverain.
Comment arrangeait-elle cette nouvelle manière avec son bigotisme? Je n’en sais rien. Toujours est-il qu’elle accommodait ce mélimélo à une sauce étrange et qu’elle se livra à une propagande effrénée dans le but de démolir la candidature de notre parent. A l’église le matin, radicale le soir, à midi elle flottait. Une fois son cléricalisme matinal liquidé, elle déblatérait à cœur joie contre les abus de l’ancien régime. A l’entendre, M. de Guerlic allait rétablir la mainmorte, la dîme, la corvée, la taille, le droit de jambage et de cuissage, sans compter une foule d’autres jolies horreurs.
Cependant le jour des élections approchait et la propagande des Bertaud marchait son train, ma tante ayant réussi à transformer son placide mari en agent électoral.
Elle le mit sur les dents, car il dut parcourir un à un tous les villages du canton de C. Ma tante avait préalablement bourré mon oncle Édouard d’une série de petites phrases toutes faites, sur lesquelles elle comptait beaucoup pour frapper l’imagination des paysans.
«M. de Guerlic fera élever les impôts, M. de Guerlic laissera mettre un droit sur le blé noir, . une forte taxe sur les cidres.» Et l’oncle Édouard insistait en ajoutant: «Parfaitement! parfaitement!»
Ma tante réussit ainsi à enlever une centaine de voix à M. de Guerlic, mais l’opinion du pays était fixée bien à l’avance, et, malgré les manœuvres honteuses d’un petit noyau, malgré ma tante Eudoxie et les adverbes de mon oncle Edouard, le cousin remporta un éclatant succès. J’ajoute que le choix du comité était en tous points heureux et juste, car M. de Guerlic, sans avoir des qualités transcendantes, possédait un esprit ferme et décidé. De plus, il s’entendait parfaitement aux affaires, les expliquait, même les plus ardues, avec beaucoup de lucidité: enfin il savait mettre de côté la chasse et jusqu’à l’horticulture pour s’occuper des intérêts de ses concitoyens.
Le lendemain du scrutin, alors que le résultat électoral était connu de tous, il y eut un grand dîner à l’hôtel de Guerlic. Mon oncle Édouard s’y rendit seul avec nous, ma tante eut sa migraine. Le dimanche suivant on se réunit chez les Bertaud, et là, à la table de ma tante, eut lieu une scène terrible, dont le souvenir et les moindres détails me sont encore présents à la mémoire.
Ma tante, pour se venger de sa défaite, avait eu soin d’inviter plusieurs personnes hostiles à la candidature de M. de Guerlic. C’était d’abord son concurrent, un certain docteur le Fahouët, radical, matérialiste, qui faisait grand mal dans le pays où il inspirait une terreur réelle. Venait ensuite un notaire peu recommandable, et un agent d’affaires véreuses, homme de corde et de sac, bon à tout, même à pendre, qui, pour mieux affirmer ses opinions, avait trouvé joli de se faire une tête à la feu Jules Favre.
D’autres invités de même farine se trouvaient encore là; mais ils ne valaient réellement pas la peine d’être cités.
M. de Guerlic, qui savait parfaitement à quoi s’en tenir sur les agissements électoraux de sa bonne parente, fronça fortement le sourcil en entrant au salon et en voyant le personnel qui l’occupait avant lui. Il comprit qu’il était tombé dans un guet-apens, et résolut d’en sortir haut la tête et sans esclandre.
Mme de Guerlic tremblait comme la feuille. La pauvre femme se mourait de peur et cherchait à puiser un peu de courage dans les fermes regards que lui adressait son mari.
La température du dîner, on le comprendra sans peine, fut celle d’un iceberg; les convives eux-mêmes n’osaient pas sourire aux méchancetés dont la maîtresse de la maison lardait à tout propos le nouveau conseiller. M. de Guerlic, voulant s’échapper de cette impasse avec les honneurs de la guerre, s’était juré à lui-même d’avoir, malgré tout, une angélique patience; car il eut l’air, jusqu’au dernier moment, de croire que les attaques de Mme Bertaud s’adressaient à un autre que lui.
Ce sang-froid exaspéra son ennemie.
Poussée à bout, perdant la tête, elle finit par demander à brûle-pourpoint à M. de Guerlic combien il avait dépensé pour se faire élire, et, la somme devant être forte, si cet argent serait pris sur la dot d’Hélène.
«Que voulez-vous dire, madame? répliqua M. de Guerlic, se maintenant encore à grand’peine.
–Je veux dire, exclama la tante Eudoxie, devenue violette et oubliant toute mesure, je veux dire qu’il est fort heureux que vous ayez de la fortune, grâce à laquelle vous avez pu acheter tous les gens de sac et de corde, car sans cela vous n’auriez jamais été nommé quoi que ce soit, pas même garde champêtre.»
C’était fini, le pacte de famille venait de se déchirer.
Nous, les petits, nous écoutions anxieux, haletants!…
M. de Guerlic se leva droit comme un jonc et se tournant vers mon oncle Édouard
«Monsieur, je viens d’être grossièrement insulté chez vous, par votre femme. C’est à vous que j’en demanderai réparation.»
La scène dégénéra en tumulte. Hélène s’était jetée à mon cou en poussant des cris perçants, Mme de Guerlic perdait connaissance; quant aux convives, ils regardaient chacun du côté de la porte en cherchant à s’esquiver.
Pour la tante Eudoxie, il faut lui rendre cette justice, qu’elle s’élança sur l’oncle Edouard, le prit par le bras et se mettant résolument devant lui:
«Monsieur Bélin, vous ne m’effrayez pas du tout avec vos airs de l’ancien régime. Édouard n’a rien à voir là dedans et il n’a pas à satisfaire vos goûts sanguinaires, en allant avec vous se couper la gorge. C’est moi qui vous ai dit votre fait, et j’en suis bien aise; je cherchais cette occasion depuis longtemps.
–Ce n’était certainement pas la peine de nous inviter, Mme de Guerlic et moi, à venir ici entendre des insolences, et devant quelle sorte de témoins! C’est un véritable piège.»
Pas un des invités ne broncha. M. de Guerlic avait fort grand air, on sentait qu’il cherchait un répondant aux insultes de ma tante. Mon oncle Edouard, cependant, crut de sa dignité de faire un mouvement qui sans doute voulait simuler une attaque du côté de M. de Guerlic. Mais cette feinte fut vite réprimée par sa femme qui se cramponna à lui en criant
«Edouard, je te défends de bouger; laisse ce vieux voltigeur tranquille!»
Mes cousins, profitant de ce trouble, avaient dévalisé le dessert et s’étaient retirés au jardin pour dévorer en paix le fruit de leurs rapines.
Mme de Guerlic, je l’ai déjà dit, dès le commencement de la scène et lorsqu’elle avait vu son mari se lever, s’était trouvée mal.
Elle ne reprit ses sens que pour entendre le mot «voltigeur».
On arracha ma cousine de mes bras, la pauvre petite pleurait et criait toujours. Les invités firent une retraite savante, quoique en désordre, et bientôt il ne resta plus dans le salon que mon oncle Édouard, ma tante et moi.
Ma tante, qui continuait à être montée, épuisa sa colère dans un interminable discours entrecoupé d’exclamations et d’interjections, le tout à l’adresse du conseiller général.
Nous baissions la tête, laissant passer cette avalanche, et craignant d’en recevoir quelques éclaboussures.
–A la fin, cependant, profitant d’un silence pendant lequel sa femme, à bout de forces, reprenait haleine, mon oncle Édouard se remit un peu de l’ahurissement dans lequel l’avait plongé cette surprenante sortie et se hasarda à timidement demander:
«Mais, ma bonne amie, que t’avait donc fait le cousin de Guerlic?»
Cette imprudence de mon oncle lui coûta cher.
Il n’avait pas achevé son interrogatoire que ma tante se leva furibonde:
«Ce qu’il m’a fait! ce qu’il m’a fait! Il faut réellement que vous soyez le dernier des hommes pour me poser une question aussi saugrenue. Ce qu’il m’a fait! Mais demandez-moi donc plutôt ce qu’il ne m’a pas fait?»
Ici mon oncle ouvrit des yeux effarés.
«Mais cela saute aux yeux, il n’y a que vous qui ne le voyiez pas. Vous n’avez ni cœur ni âme, si vous ne vous êtes point aperçu des tortures que j’endure depuis dix ans. Tenez,– et ma tante me désigna du doigt, ce qui, je l’avoue, me rendit aussitôt tremblant,–voilà un enfant qui, j’en suis sûr, est plus avancé que vous, et sait ce qu’il m’a fait, votre monsieur Bélin! Mais vous n’avez donc pas compris que, depuis dix ans, votre cousin nous a infligé toutes les souffrances d’amour-propre; qu’ils ont piétiné, lui et sa femme, sur notre légitime orgueil, qu’il nous a blessés par tous les moyens, que nous avons été ses humbles serviteurs, ses domestiques, et qu’il a fallu enfin qu’à bout de patience et de forces je me révolte pour mettre un terme à ces relations intolérables. Ce qu’il m’a fait? Mais, bonté du ciel, tout! Je vous le répète, tout. Il n’est pas d’outrage dont il ne se soit rendu coupable à mon égard. Je ne parle point de moi, pauvre créature; les affronts dont on nous abreuve sont comptés pour rien. Mais toi, Edouard, toi, un homme, eh bien! tu n’as donc rien compris?»
Mon oncle eut un moment de silence.
«Eh bien! reprit ma tante triomphante, sans lui, sans ses œillets, sans ses basses intrigues, n’aurais-tu pas été nommé président de la Société d’horticulture?
–Parfaitement! parfaitement! c’est parfaitement exact, répondit mon pauvre oncle enchanté de trouver enfin un grief quelconque à articuler contre le cousin de Guerlic.
–Oh! les bandits!.» s’écria tout à coup ma tante en s’apercevant du désarroi dans lequel se trouvaient les pyramides de petits-fours et de fruits confits.
Elle partit comme un trait. Quelques instants plus tard, nous entendîmes un bruit violent de soufflets, suivis de hurlements et de sanglots; mes cousins payaient en nature les douceurs qu’ils s’étaient illicitement procurées.
III
Ma tante Eudoxie consulte son père.
C’était un véritable tabernacle que le salon de ma tante Eudoxie. Nous n’y pénétrions qu’en tremblant, mes. cousins et moi. Aussi bien n’y venions-nous que rarement, dans cette pièce carrée et froide qui réunissait à nos yeux d’enfants toutes les splendeurs de l’élégance et du comfort.
On ne l’ouvrait que les soirs de réception ou pour certaines visites d’importance. Le meuble, en acajou et en velours d’Utrecht rouge, possédait les formes rigides et carrées du temps de l’Empire. Quatre fauteuils, six chaises, un canapé, chacun de ces sièges ayant sa place attitrée, d’où une révolution ne l’eût pas fait sortir. Sous chaque meuble, un carré en sparterie indiquait aux visiteurs la position de leurs deux pieds, qui, pour complaire à la maîtresse de la maison, devaient demeurer immobiles sur ces affreux petits tapis. Quand le malheureux, condamné au repos le plus absolu, sentait les morsures d’une crampe, il hasardait avec lenteur un mouvement quelconque et essayait de changer de posture. Mais cette tentative échappait rarement aux yeux d’Argus de Mme Bertaud qui, sans dire un mot, se levait et venait mettre un petit carré sous le pied assez impudent pour oser sortir de l’implacable régularité. Après une semblable leçon, on se le tenait pour dit, et, jusqu’au moment où l’on pouvait s’esquiver, on demeurait pétrifié.
Au milieu de la pièce une table ronde en acajou, elle aussi, supportait un cabaret en porcelaine dont jamais je crois personne ne s’était servi. Sur la cheminée trônait un Apollon en bronze doré. Le dieu regardait de ses yeux ronds une de ses flèches qu’il tenait dans une posture fatigante. Deux vases de fleurs, protégés par des globes de verre, accompagnaient le blond Phébus. Raides et guindés sur leurs tiges de fer, ces bouquets confectionnés jadis par ma tante elle-même, avec des écailles de clovistes, avaient la prétention de représenter des roses. Mon oncle Édouard, basse flagornerie, prétendait que «c’était frappant» et regrettait que sa femme eût depuis longtemps abandonné cette branche artistique dans laquelle, disait-il, elle excellait. Deux lampes en porcelaine, qui jamais n’avaient vu le feu, complétaient la garniture de la cheminée. Un seul tableau: le portrait du grand-père, au-dessus du canapé: il se dressait dans un cadre ovale. Raide aussi, comme tout ce qui se trouvait dans le salon, avec le col d’un habit noir qui lui remontait dans le dos, grand-père était rien moins que rassurant. L’œil noir, la lèvre mince bordant une bouche équarrie, toute la bouche de sa fille, le portrait affectait un air de dureté que nous n’avions jamais connu à l’original; car nous nous le rappelions bien, tendre et gâteau. On disait que ces faiblesses ne lui étaient venues qu’avec l’âge et qu’il avait élevé ses filles et ses fils avec une implacable sévérité. Ma tante Eudoxie ne tarissait pas sur les tortures que lui avait infligées son père; mais nous disait-elle la vérité? J’en ai toujours douté.
Nous avions donc, mes cousins et moi, une sainte terreur du salon. Il ne s’ouvrait que dans de grandes circonstances, ces dates mémorables sont restées gravées dans mon esprit.
Mme de Guerlic, ne l’ai-je pas dit déjà? était une pauvre femme faible, un peu trop douce, très éteinte, n’ayant aucun sentiment d’initiative, mais possédant, malgré tout, des côtés aimables et exquis. Les discordes de famille lui causaient une véritable douleur.
Elle se leva certain matin avec tout un plan, éclos et mûri sans doute dans une nuit d’insomnie, plan de rapprochement, d’union et d’oubli des injures.
Un jeudi, je suis certain du jour, car je n’étais pas allé au collège, la bonne se précipita dans la salle à manger, où ma tante Eudoxie se tenait d’habitude. Cette fille était tout effarée.
«Madame! madame!.. finit-elle par dire en reprenant sa respiration; madame! c’est Mme de Guerlic!…»
Ma tante releva majestueusement la tête.
«Ah! Mme Bélin se décide enfin à reconnaître ses torts! C’est bien. Raoul, venez avec moi.»
Dans les grandes circonstances, Mme Bertaud mettait de côté le tutoiement.
Je frémis de joie. Mme de Guerlic ne sortait jamais sans Hélène. Quel bonheur que ma tante eût besoin d’un témoin!
Mon entrée dans le salon fit froncer le sourcil à Mme Bertaud.
Je m’étais jeté en avant pour recevoir Hélène dans mes bras, dérangeant, dans notre effusion, l’ordonnance d’une foule de petits carrés de sparterie.
Un coup d’œil sévère me rappela à l’ordre.
Hélène fut tendre son front à Mme Bertaud qui l’effleura de ses lèvres.
Après les salutations il y eut un silence.
Mme de Guerlic se trouvait en fait assez embarrassée. La tâche qu’elle avait entreprise à la légère était bien plus dure qu’elle ne l’avait cru au premier abord. Elle regrettait, maintenant, arrêtée par l’air froid et sarcastique de sa cousine, de s’être jetée dans une aventure dont elle n’avait point envisagé toutes les difficultés.
Hélène, me prenant le bras, m’emmenait cependant dans un coin du salon, sans s’occuper des airs furibonds de sa tante.
«Raoul,–me dit-elle,–ah! je suis bien heureuse de te voir et cependant j’ai bien peur, va! Si papa savait que maman veut opérer une réconciliation, c’est comme cela qu’elle a dit, il serait très en colère. Mais maman a voulu. Je l’ai tant suppliée, je lui ai si souvent demandé de venir! C’est si triste la maison, maintenant, vois-tu. Spring se porte bien, mais elle s’ennuie aussi, je m’en aperçois, va! Elle me le fait comprendre et quand je lui dis:–«Raoul! Il va venir, Raoul!» elle saute et elle aboie de joie. Elle est très intelligente, Spring. Mais elle redevient triste tout de suite. Tu ne viens pas. Si la tante Bertaud voulait cependant. Mais elle ne voudra pas, c’est sûr, . je la connais. Elle ne voudra jamais revenir chez nous. Spring est très mal élevée maintenant. Depuis qu’elle s’ennuie, elle est tout le temps dans la rue. J’ai beau la gronder, rien n’y fait.»
La chère petite!.... Qu’elle était mignonne, me racontant tout cela à mi-voix avec des petits sourires affectueux, des clignements d’yeux, une foule de gestes, remplaçant ce qu’elle n’osait ou ne pouvait me dire.
Cependant, l’entretien de Mme de Guerlic et de Mme Bertaud languissait.
Ma tante Eudoxie jouissait de son triomphe.
C’est avec plaisir qu’elle prolongeait l’embarras de sa cousine. En vain, la pauvre chère créature, qui venait ainsi, avec une naïveté sans égale, se jeter dans la gueule du loup, essayait-elle de mettre le pied sur le terrain de la conciliation, une marche savante de la partie adverse l’en éloignait toujours.
A la fin, avec le propre des natures faibles qui, acculées, se jettent les yeux fermés au fort de la mêlée:
«Écoutez, ma cousine, fit-elle sans chercher ses mots, parlant plus vite que d’habitude. J’espère que vous excuserez ma démarche et surtout le motif qui l’a dictée. Ces discordes de famille me rendent très malheureuse. Si on ne s’aime pas entre soi, qui aimera-t-on? Je suis venue vous trouver pour que vous m’aidiez dans une tâche difficile. Je suis convaincue que, comme moi, vous devez souffrir des divisions qui nous séparent. Et j’en suis certaine, ma chère cousine, vous allez joindre vos efforts aux miens pour que nous parvenions toutes les deux à effacer un passé qui n’aurait jamais dû exister.»
Certes Mme de Guerlic bredouilla un peu en terminant cette phrase, mais elle l’acheva avec un geste si convaincu, si gracieux, tellement parti du cœur que toute autre que ma tante Eudoxie en eût été touchée.
Il y eut un silence. Mme de Guerlic s’essuya le front et les lèvres, Mme Bertaud se recueillait.
«Vous avez très bien agi, ma cousine, répliqua-t-elle au bout d’un instant, et vous me faites un réel plaisir en me prouvant que vous, du moins, vous ne méconnaissez pas mon cœur. Oh oui!–ici ma tante Eudoxie posa sa main sur sa large poitrine,–j’ai versé des larmes bien amères en nous voyant devenus de véritables étrangers, de réels ennemis les uns pour les autres, car vous n’êtes pas sans savoir tous les vilains bruits que M. Bélin a fait courir sur notre compte. Eh bien! je veux que tout soit oublié, Notre-Seigneur n’a-t-il pas recommandé le pardon des injures? Oui! qu’il vienne! Vous avez raison! Je ne lui demande pas d’excuses, pas de lettre, pas d’écrit, pas d’explication. Les explications, ça gâte tout. Qu’il vienne! mes bras lui sont ouverts.»
Et tante Eudoxie accompagna ces derniers mots d’un gloussement qui avait la prétention d’être la dominante de l’attendrissement.
Mme de Guerlic demeura atterrée.
«Mais, ma cousine, finit-elle par répondre, laissez-moi vous dire que je ne vois pas. que je ne crois pas. que M. de Guerlic. il n’a jamais eu. Je ne le suppose pas du moins.»
Mme Bertaud ne pouvait réussir à cacher la douce joie qui descendait dans son âme. Mme de Guerlic souffrait réellement, de grosses larmes lui roulaient dans les yeux, on eut dit que ma tante Eudoxie se préparait à les boire.
Menaçante, elle releva la tête:
«Ah! vous trouvez que M. Belin n’a jamais eu de torts envers nous? qu’il a toujours été convenable, je ne dirai pas à mon égard; une pauvre et faible femme qui n’appartient pas à la noblesse a-t-elle droit à quoi que ce soit? mais à l’égard d’Édouard?
–Tu vois, Raoul, me dit Hélène à l’oreille, la vilaine femme, comme elle est méchante!
–Mon Dieu, ma cousine, reprit Mme de Guerlic en faisant un dernier effort, mon mari est parfois un peu vif; mais je ne crois pas qu’avec vous il soit jamais sorti des bornes des convenances.
–C’est bien vrai, ça, interrompit Hélène avec ce franc parler des enfants gâtés, c’est vous qui avez commencé à l’appeler «vieux voltigeur».
–Cette enfant, fit ma tante Eudoxie en aparté, sera toujours du dernier mal élevé. Mais, dites-moi, madame, continua-t-elle en élevant la voix et en prenant ses plus grands airs, M. Bélin connaît-il votre démarche?
–Non, ma cousine, répondit Mme de Guerlic, j’ai cru pouvoir prendre sur moi de la tenter et j’espérais, je l’avoue, que vous lui feriez meilleur accueil.
–Qu’attendiez-vous donc de moi, madame?
–J’espérais que vous consentiriez à venir à l’hôtel de Guerlic, sans explications, sans phrases, d’une façon toute simple, avec mon cousin, avec vos enfants, avec Raoul, et que tout serait oublié. Je le désirais de tout mon cœur, je le désire encore, et ce sera un pénible chagrin si vous me refusez ce qui me causerait une si grande joie.»
Ma tante se leva comme mue par un ressort, et sortit sans mot dire du salon. Elle revint presque aussitôt, tenant ses deux fils par la main.
«Tenez, madame, fit-elle en élevant la voix avec emphase, et en entremêlant sa tirade de sanglots qu’elle alla chercher je ne sais où, en présence de ces anges que le ciel a bien voulu me donner, je vais vous dévoiler le fond de mon cœur.»
Mes deux cousins à ce moment n’avaient rien de séraphique. Les «deux anges» qui,–depuis le matin, accomplissaient, en toute liberté, des travaux d’art au fond du jardin, étaient horriblement crottés.
«M. Bertaud et moi, continua la tante Eudoxie, nous avons été outragés cruellement et nombre de fois par M. Bélin. Croyez-vous (et elle désignait du doigt le portrait du grand-père), croyez-vous que celui qui du haut du ciel veille sur nous, me conseillerait de faire amende honorable s’il existait encore? Quand j’ai une décision grave à prendre, je lui parle, madame, je le consulte, il me répond.»
Et devant nous tous stupéfiés, ma tante Eudoxie alla s’agenouiller, s’accoudant sur le canapé, au-dessous du portrait de son père.
Elle se tint là, un instant, la tête dans les mains, tandis que des sanglots douloureux et bruyants secouaient son énorme corsage; puis elle se releva, disant d’un ton réellement désolé à sa cousine:
«Non! non! il ne le veut pas,»
Hélène, pleurant à chaudes larmes, se jeta à mon cou et Mme de Guerlic se retira en emmenant sa fille.
Je me réfugiai au jardin. Tante Eudoxie demeura seule avec sa douleur.
IV
Les résultats d’un incendie.–Histoire de Zonzon.
M. de Guerlic n’aurait certainement jamais appris l’inutile équipée de sa pauvre femme, car j’aurais été toute ma vie muet comme une carpe et Hélène se serait plutôt laissé hacher la langue que d’en raconter un traître mot. Ce fut Mme Bertaud elle-même qui se chargea de tout dévoiler à son cousin. Elle lui écrivit une lettre grossière à force d’être polie, dans laquelle elle le priait, charitablement, d’inviter sa femme à demeurer à l’avenir chez elle; qu’en tout cas, si Mme Bélin se présentait à nouveau chez M. Bertaud, elle ne serait pas reçue.
M. de Guerlic entra dans une grande colère, mais il vit sa femme si désolée, si confuse, tellement souffrante, qu’après s’être montré très dur, il finit par se calmer lui-même, en songeant que Mme Bertaud était la seule coupable.
Celle-ci avait bien visé le coup qu’elle voulait porter. Il est de ces natures mauvaises qui font le mal avec une véritable jouissance. Elles rappellent ces sauvages ne vivant que sur le pied de guerre. La paix leur est inconnue. Ma tante Eudoxie se nourrissait de querelles. Je crois que l’agitation bilieuse était indispensable à sa santé.
Je sus tous ces détails par Hélène. En allant au collège ou en revenant chez ma tante, je trouvais toujours moyen de passer devant l’hôtel de Guerlic. Il fallait qu’il fît bien mauvais temps pour que la mignonne ne fût point sur la terrasse. De loin, je voyais sa forme indécise, se penchant au travers des charmes et des glycines. En m’approchant, j’apercevais sa tête chérie, puis les traits se dessinaient, les yeux me jetaient un affectueux regard, et de ses lèvres si pures elle m’adressait un «bonjour, Raoul» qui m’allait au cœur. En quelques mots, elle me disait ce qui s’était passé, ce qui nous intéressait le plus.
Ces courts entretiens avaient lieu à distance et grâce à Zonzon.
J’ai omis de présenter Zonzon au lecteur, et cependant, au milieu de ces scènes de famille, Zonzon n’a-t-elle point sa place toute marquée?
Zonzon n’était-t-elle point de la famille?
A l’époque où commence cette histoire, récit réel de mes premières années et de mes seules amours, Zonzon, qui de son vrai nom s’appelait Suzon Cauchart, pouvait avoir quarante-cinq ans. C’était une grande et forte fille rougeaude, affreusement couturée par la petite vérole.
Née à Belle-Isle-en-Mer, elle portait les hautes coiffes allongées et excentriques de cette partie de la Bretagne. Suzon avait été d’abord attachée à la personne de Mme de Guerlic, en qualité de femme de chambre. La maman d’Hélène affirmait qu’elle avait été très jolie et des plus fraîches, et que la Suzon Cauchart de jadis ne ressemblait en rien à la créature ravagée, alourdie et enluminée que l’on avait sous les yeux. Le fait est qu’avec ses petits yeux chassieux, sa peau rouge et ridée, son masque strié et gaufré, Zonzon était rien moins qu’engageante.
Et pourtant Mme de Guerlic disait vrai, Zonzon avait été jolie; Zonzon avait connu l’amour.
C’était tout un roman. Roman de tristesses et de larmes.
Quelque temps avant la naissance d’Hélène, une ou deux années, le feu prit on ne sait comment à l’hôtel de Guerlic, et en un instant une aile entière du bâtiment devint la proie des flammes. Elles s’élançaient déjà par les fenêtres, quand des cris affreux se firent entendre. Tout en haut, dans une chambre des communs, Zonzon avait été oubliée. La Belliloise allait bel et bien rôtir, quand on parvint à appliquer une échelle à cric contre la muraille, et un pompier nerveux enleva dans ses bras, mais dans un très simple appareil, Suzon Cauchart tant soit peu roussie.
Hélas! son salut causa sa perte.
Elle revit son sauveur!
Le pompier était jeune, joli garçon, hardi, étincelant sous son casque, il parla mariage. Suzon, qui n’était plus déjà toute jeune, tendit l’oreille et ne détourna point la tête. Le pompier avait été fort récompensé par M. de Guerlic, il allait et venait, annonçant très haut ses intentions à l’égard de Mlle Cauchart. De tous côtés il était accepté comme futur, et les portes de l’hôtel s’ouvraient couramment devant lui. Bref, on ne le surveilla point, et Zonzon crut qu’elle ne pouvait rien refuser à un homme qui, traversant le feu pour elle, lui avait sauvé la vie.

A ce moment il y eut à Nantes une épouvantable épidémie de petite vérole noire. Le fléau, rapporté par un navire revenant du Japon, faisait de nombreuses victimes. Mme de Guerlic fut atteinte; Suzon la soigna tant et si bien que la jeune femme n’en conserva point trace, mais la fidèle Bretonne fut victime de son dévouement.
Frappée à son tour et moins heureuse que sa maîtresse, elle demeura affreusement défigurée.
Quand le pompier aperçut pour la première fois le visage de sa fiancée, il fit demi-tour et ne reparut plus, laissant la pauvre fille avec sa laideur et aussi sa courte honte.
Juste au moment où Mme de Guerlic mit au monde Hélène, Zonzon fut obligée d’avouer sa faute.
M. de Guerlic, avec ses idées rigides, ses principes tout d’une pièce, voulait la renvoyer à Belle-Isle, mais la jeune accouchée, d’une faiblesse extrême, donnait de graves inquiétudes; elle demandait des soins constants, un dévouement à toute épreuve, et, pour la servir, ne voulait que Zonzon.
M. de Guerlic, n’osant contrarier la malade, fut obligé de remettre le renvoi de Zonzon à des temps meilleurs.
La série des épreuves n’était point close pour la malheureuse fille. Elle avait perdu sa beauté, sa fraîcheur, son amant; elle devait perdre aussi son enfant, conçu dans les chagrins et les douleurs.
Dieu, qui tient dans sa main toutes les miséricordes, eut enfin pitié d’elle; sans doute la pauvre Zonzon versa tant de larmes qu’elle obtint le pardon de sa grosse faute,–la seule, bien certainement que la pauvre créature eût jamais commise.
La nourrice de la petite Hélène tomba malade. On en chercha une autre, on n’en trouva point sur-le-champ. L’enfant détournant la tête du biberon dépérissait à vue d’œil. La mère, désespérée, sentait sa fille passer de vie à trépas. Elle criait, la petite Hélène, elle criait à fendre l’âme. C’était en hiver, Zonzon nous l’a raconté bien des fois et toujours avec des larmes. Mme de Guerlic étendue sur un lit, la tête dans les mains, sanglotant, en voyant mourir la chère petite créature et Zonzon devant le feu avec le bébé sur les genoux et le berçant inutilement sans parvenir à éteindre ses cris douloureux.
Tout à coup l’enfant se tait. La mère en sursaut se lève, croyant sa fille morte, elle se jette sur Zonzon.
Non! la petite Hélène ne criait plus, elle buvait à même, longuement, avec amour, avec ivresse, pressant dans ses petites mains le sein de Zonzon.
Celle-ci, d’instinct, sans en demander la permission,–certes non, sur sa foi du bon Dieu, elle n’y avait point songé, comme elle l’avouait elle-même, la brave fille,–avait ouvert sa gorgerette, et crac! elle sauvait l’enfant, après avoir arraché la mère à la mort.
Comme bien on pense, nulle rigueur n’aurait pu tenir après semblable aventure. De faute, de pompier, de Belle-Isle, il n’en fut plus question. Jamais plus on ne parla du renvoi de Zonzon; du moins dans la maison de Guerlic; mais hélas! il n’en fut pas de même chez Mme Bertaud. Celle-ci, avec son intolérance habituelle, clabauda, potina, et fit, sur le faux pas de la malheureuse fille, ce qu’à Nantes et en maints autres lieux on appelle des ragots. Je ne compris cela que bien plus tard, naturellement; mais tout ce que se laissait aller à ra-conter devant mes cousins, Hélène et moi, Mme Berthaud, sans se gêner le moins du monde, éveillait en moi tout un monde de curiosités.
La phrase la plus dure, celle qui me demeura dans l’oreille fut celle-ci, bien des fois répétée d’ailleurs
«Je ne comprends pas comment M. Bélin a le courage de faire élever son enfant par une fille perdue!»
Elle disait le mot tout à trac, et sans se soucier si nous nous trouvions là ou ailleurs. Et ce mot, qui revenait sans cesse, nous semblait étrange, effrayant en quelque sorte, tout plein de dangereuses réticences.
Que de précautions ne faut-il point prendre pour ne pas éveiller chez l’enfant tout un monde d’idées fantastiques et folles, périlleuses surtout pour ces frêles imaginations! Que de surveillances pour ne point enlever ce duvet, ce pollen idéal, angélique, qui enveloppe l’âme de l’enfant! L’oreille toujours au guet, l’œil toujours en éveil, il cherche malgré lui, d’instinct. Le fruit défendu l’attire, l’appelle inconsciemment, et le plus léger indice le mettra sur la voie de ce qu’il doit avant tout ignorer.
Ma tante Eudoxie n’avait jamais songé sans doute aux précautions constantes que l’on doit prendre avec les enfants; de plus, tout ce qui venait de chez les de Guerlic, avait le talent de l’exaspérer. Zonzon ne pouvait faire exception à la règle générale. Mme Bertaud exécrait Zonzon, et, pour dire le vrai, je crois que celle-ci le lui rendait un peu. Certes, la pauvre fille était bien la créature la plus humble, la plus résignée de la terre, la moins faite pour porter ombrage à quiconque.
Les êtres qui ont beaucoup souffert ont cela de particulier qu’ils peuvent souffrir encore sans en arriver à la révolte. Ils subissent tout, courbant la tête, laissant passer l’orage, heureux encore que la douleur qu’on leur inflige n’atteigne pas à la violence des chagrins qu’ils ont déjà subis. Mais rien ne pouvait désarmer la tante Endoxie quand elle avait pris quelqu’un en grippe. Pour elle, Zonzon était une hypocrite, une sainte nitouche qui avait couru la prétantaine et devait être toujours disposée à la courir encore. J’ai déjà dit plus haut la laideur de Zonzon; ce manque absolu de charmes ne changeait rien au verdict de Mme Bertaud. Zonzon demeurait une fille perdue, et pas autre chose, et ce mot revenait souvent à la bouche de notre tante, quand elle parlait de la nourrice d’Hélène.
Quant à ma cousine, elle n’échappait point, dans cet ordre d’idées, à l’amère critique de ma tante. L’enfant commettait-elle une des mille peccadilles de son âge que les parents charmés ne peuvent réprimander sans sourire, vite Mme Berthaud la déclarait chargée de tous les vices.–
«Et cela n’a rien d’étonnant,–ajoutait-elle, –après avoir sucé le lait d’une fille perdue.»
Je n’y comprenais pas plus qu’Hélène, mais ce mot nous inquiétait tous les deux, si bien qu’un jour ma cousine ne put plus y tenir, et s’en ouvrit à Zonzon.
«Dis, Zonzon, fit-elle, devant moi, c’est y qu’il y a bien longtemps qu’on t’a retrouvée?..
–Retrouvée? répliqua la nourrice qui ne pouvait savoir où l’enfant voulait en venir.
–Eh bien! oui, retrouvée, puisque la tante Eudoxie qui est si méchante, elle dit toujours comme ça que tu es une fille perdue.»
Le visage de Zonzon devint couleur de rouge brique; elle baissa la tête devant nous deux comme devant deux juges. Puis les larmes se firent jour et un affreux sanglot étrangla la gorge de la pauvre fille. Enfin, elle retrouva l’usage de la parole, et ce fut en entrecoupant ses mots de hoquets qu’elle répondit à Hélène:
«Oui, perdue! perdue j’ai été, chère créature du ciel! Mais pas longtemps, va! et j’ai été retrouvée le jour où je t’ai eue, mon trésor. C’est toi qui m’as sauvée, ma brebis de Jésus, et c’est le bon Dieu qui a permis cela.»
Et la pauvre fille donna un libre cours à ses larmes qui redoublèrent lorsque Hélène se jeta à son cou en pleurant à son tour. Moi je ne pus m’empêcher de faire comme elles deux, et nous voilà là, sanglotant à qui mieux mieux, et nous embrassant, pendant que la petite répétait:
«Pardon! pardon! ma bonne Zonzon. Je t’ai fait de la peine; je ne sais pas, non je ne sais pas. C’est la vilaine Bertaud qui dit toujours ça. Répète-lui bien aussi, Raoul, de ne plus se chagriner ainsi, car ça me fait trop de peine à moi de voir pleurer Nounou.»
Et en prononçant ce dernier mot qu’elle traînait avec une tendresse infinie, Hélène essuyait les yeux de Zonzon, qui continuait à être métamorphosée en véritable fontaine.
Elle se calma, cependant; elle essuya ses yeux plus rouges encore que de coutume et elle nous dit comme conclusion:
«Oh! oui, elle est bien méchante, votre tante Bertaud, car je ne lui ai jamais ni rien dit, ni rien fait. Je sais ce que je suis, mais je n’ai fait du tort qu’à moi et pas à d’autres, et cependant elle est toujours après la pauvre Zonzon. Si elle ne s’en prenait qu’à moi, ce ne serait de rien; mais jai bien peur que ce ne soit pas qu’à moi seule qu’elle cause du chagrin. J’ai bien peur que ce ne soit à vous qu’elle en fasse, et que, si le bon Dieu ne prend garde, vos larmes à tous deux ne coulent grâce à elle.»
Hélas! Zonzon disait vrai, et, durant de longues années, nous allions être douloureusement séparés de par l’humeur acariâtre et l’incomparable méchanceté de la tante Eudoxie.
Durant de longues années je n’allais plus voir Hélène que par échappées, de loin en loin, à distance; et combien j’ai été heureux de trouver là Zonzon, si bonne, si dévouée, Zonzon qui me tenait au courant de tout, me donnait des nouvelles et me consolait dans mes tristesses et mes désespoirs.
V
Comptes de tutelle.
A dîner, le soir à table, chez ma tante Eudoxie, il était souvent question de la carrière que devait embrasser chacun de mes cousins.
Il était entendu que Charles serait notaire. Apre au gain, comme sa mère, avare et chiche, il était bien créé pour la basoche. Le papier timbré l’attirait, c’était une vocation. Si ses parents avaient été moins fortunés, il eût été huissier au lieu d’être avoué ou notaire, voilà tout.
Quant à Edmond, il voulait être soldat.
Ma tante Eudoxie revenait donc sans cesse, et cela se conçoit, sur l’avenir de ses fils. «Quand mon Charles sera avoué… quand mon Edmond sera officier…» commençaient fréquemment ses phrases.
De moi, pas un mot; il n’était jamais question de mon avenir, et frappé de cette indifférence, je me sentais perdu dans ce milieu étranger.
Je me le reprochais, je me morigénais sur ce que je regardais comme une noire ingratitude.
«Après tout, ce sont mes parents, me répétais-je, c’est ce qui me reste de ma famille, ma tante Eudoxie n’est-elle pas la sœur de mon père!»
Là-dessus, j’invoquais la voix du sang; et mécontent de moi-même, je concluais que je devais être une mauvaise nature.
«Et toi, mon garçon, me demanda naïvement un soir mon oncle Edouard, alors que durant plus d’une heure, on avait discouru en détail sur l’étude de Charles et l’épaulette d’Edmond, et toi mon garçon, que seras-tu? as-tu une idée, des goûts particuliers? Ce n’est pas parce que tu as des rentes que tu dois demeurer à rien faire.»
Aux mots «des rentes», il y eut un bruit, ma tante venait de laisser tomber avec fracas dans son assiette la fourchette qu’elle allait porter à ses lèvres. Mon oncle effrayé, prévoyant un orage, la regarda timidement, en dessous, lui demandant d’une voix dont la douceur eût certainement apaisé une panthère, même noire, de Java:
«Qu’as-tu, Eudoxe?»
Eudoxe était le nom de tendresse des grands jours. Ce soir-là, il fut impuissant.
«Ce que j’ai, s’écria ma tante en étranglant de colère, ce que j’ai! Des rentes!… vous avez osé prononcer des rentes! Mais dites tout de suite à cet enfant que nous avons dilapidé son bien. Des rentes!… Mais vous savez parfaitement qu’il n’a rien, ou si peu de chose, que ce n’est réellement pas la peine d’en parler. Des rentes!.. quand tous les ans j’y suis de ma poche. Car ce n’est pas pour te le reprocher, Raoul, mais tu nous coûtes les yeux de la tête. Ton oncle le sait aussi bien que moi, et il faut réellement qu’il ait perdu tout sens moral pour aller te raconter de pareilles inepties et te fourrer de semblables billevesées dans la cervelle. Tu n’as rien, voilà ce qu’il faut te dire, et tu seras obligé de travailler pour gagner ta vie. Quand le moment sera venu nous te choisirons un état, un bon état bien sérieux, bien solide. Il est évident que tu ne peux pas prétendre à être notaire;–ici l’œil de ma tante fit trêve avec la colère dont il était chargé et s’abaissa avec amour sur son premier-né.–Je ne pense pas que tu veuilles embrasser le noble métier des armes,–second regard de tendresse à l’adresse de «mon Edmond». Non, tes visées doivent être plus modestes.–Tu entreras dans les bureaux. L’administration, voilà ta carrière. En tout cas, tu peux avoir confiance en nous, nous ne t’oublierons pas et nous ne t’abandonnerons pas non plus.
–Mais, ma tante, hasardai-je, c’est que je crois que l’administration ne m’ira pas du tout. Je voudrais une position plus active.
–Enfin, conclut ma tante pour rompre les chiens, le moment n’est pas venu: et nous avons tout le temps de nous occuper de toi.»
J’aurais pu lui répondre, si j’avais eu quelques années de plus, que le temps et le moment lui semblaient tout à la fois venus pour s’occuper de l’avenir de mes cousins, puisque cette question complexe faisait les frais de la plupart des entretiens du soir. Mais, eussé-je songé à répondre, je n’en aurais pas eu le temps. Un incident se produisit. Mon oncle Édouard déchaîna, une seconde tempête, bien plus violente encore que celle qui venait de se calmer.
Avez-vous remarqué combien certaines natures douces, placides, craintives ont de persistance, d’entêtement dans leurs idées?
Quand ces êtres timorés en tiennent une–est-ce parce que cela ne leur arrive pas tous les jours?–ils s’y attachent, s’y accrochent, ils la tournent, la retournent cent fois, la ressassent, vous la servant sous milles formes diverses, usant pour vous la faire avaler de la plus indomptable inertie.
Tel était un peu mon oncle Édouard.
Certes, par-dessus tout, il craignait sa vertueuse épouse.
Les querelles le mettaient, pour me servir de son mot, dans tous ses états. Malgré cela, quand il était entré dans un ordre d’idées, rien ne pouvait l’en faire sortir; il courbait la tête, essuyait l’orage, mais malgré des «parfaitement» nombre de fois répétés, le diable n’y gagnait rien.
Les colères, les arguments glissaient comme sur une pente huilée. Il conservait son quant à lui.
C’est sans doute cet entêtement qui, après avoir infligé douloureusement à mon oncle Édouard une première crise, le fit revenir à la charge par une voie détournée.
«Cependant, reprit-il au bout d’un instant, dans quelques années,–je ne dis pas tout de suite, s’empressa-t-il de corriger à un soubresaut de ma tante, et il ajouta: tu as tort de t’exciter ainsi, Eudoxe, ton dîner va encore te faire du mal,–dans quelques années, il faudra bien que nous lui rendions des comptes, à cet enfant.»
La mesure était comble, et malgré sa résignation habituelle, mon oncle, sitôt qu’il les eut prononcées, dut regretter ses paroles.
L’effet du mot «comptes» fut effrayant.
Ma tante se leva tout droit, renversant bruyamment le siège qu’elle occupait et se tint un instant en silence devant mon oncle Edouard, lequel, stupéfié, se mit à donner des marques non équivoques d’une profonde terreur.
«Lui rendre des comptes, fit encore ma tante, d’une voix sourde en scandant des mots. Lui.... rendre. des.... comptes!… Mais vous voulez donc nous mettre sur la paille, vos fils et moi? Mais–elle me désigna du doigt– quand ce monstre d’ingratitude, car ce sera un monstre d’ingratitude, je le sens, aura vécu quinze longues années à nos dépens, à nos crochets, tout cela sera donc compté pour rien, et il faudra encore qu’il vienne prendre la part de mes pauvres et chers enfants?… Alors, l’étude de Charles ne pourra être payée, il sera clerc d’huissier, et Edmond s’engagera, il sera soldat ou matelot. Moi!.... moi!.... je me placerai comme servante!… Ce sera la fin. Mais vous savez aussi bien que moi que nous n’avons aucun compte à lui rendre et que ce n’est ni avec des mille ni avec des cent qu’il pourrait payer ou seulement reconnaître l’affection toute maternelle que je lui ai prodiguée depuis la mort de ses parents.»
Ici mon oncle terrifié murmura quelques syllabes dont ma tante saisit sans doute le sens au mouvement de ses lèvres.
«La loi, dites-vous, il y a la loi!… Existe-t-il une loi qui ordonne aux enfants de devenir des êtres dénaturés et cela pour de misérables questions d’intérêt? Existe-t-il une loi semblable? Les hommes, vos semblables, c’est-à-dire des êtres vils et méprisables, l’ont-ils faite? Je ne le sais pas. Je ne veux pas le savoir.»–Ici un sanglot.–«En tout cas, au-dessus des lois humaines, il y a des lois divines; au-dessus des juges il y a Dieu. Et Dieu, j’en suis sûre,–et en disant ces mots, ma tante étendit majestueusement son bras droit au-dessus de ma tête, voulant sans doute imiter le Père éternel dans une position foudroyante–accablerait de sa malédiction le monstre qui réduirait à la misère les parents qui se sont chargés de lui, qui l’ont accablé de leurs bienfaits.»
Cela dit, ses larmes se mirent à couler, abondantes; elle les essuya de sa serviette et sortit d’un pas digne en répétant:
«Tenez, vous me ferez mourir! vous me ferez mourir!
–Parfaitement! parfaitement!» murmura mon oncle Édouard complètement atterré et sans trop savoir, je pense, ce qu’il disait.
Charles, qui n’avait point encore soufflé mot, crut alors de son devoir d’intervenir et me dit d’un petit ton hypocrite:
«Tu rends notre mère bien malheureuse, Raoul, et c’est une triste manière de reconnaître l’hospitalité que tu reçois ici. A ta place, j’aurais grand’honte.»
J’avais grand’honte, en effet; ma tante l’avait bien dit, j’étais un monstre d’ingratitude. Elle avait formulé tout haut le reproche que, in petto, je m’étais souvent adressé.
Le cœur gonflé, je me levai de table et remontai lentement dans ma chambre. J’étais dans l’obscurité. Sur le palier deux bras me saisirent. C’était ma tante. Elle me serra sur son cœur, ce qui ne lui était jamais arrivé.
«N’est-ce pas, Raoul, et elle m’inonda de ses larmes, que tu ne voudras jamais m’arracher le pain de mes pauvres enfants?
–Mais non, ma tante,» répliquai-je tout effaré, et je m’élançai dans ma chambre en sanglotant à mon tour.
Quand je fus un peu calmé, car je ne dormis guère cette nuit-là, les émotions de la soirée m’ayant agité outre mesure et plus que ne l’aurait certainement fait une tasse de café, je tâchai de remettre mes idées en ordre, et, bien malgré moi, le mot «comptes» me revint en mémoire. Rien d’étonnant à ce que l’idée, non pas de la richesse, mais de l’argent se mît à danser dans ma tête. Ma tante elle-même en était la cause. Ne m’avait-elle pas constamment abreuvé des plus sanglants reproches sur ma pauvreté; et, dans la vie, ne la voyais-je pas condamner le manque de fortune comme la première et la principale de toutes les tares? Si elle portait envie à la noblesse, elle méprisait surtout les gens sans le sou. Aussi, cette éducation spéciale avait-elle porté ses fruits. Le côté argent m’apparaissait comme la grosse affaire de la vie. Cette nuit-là, malgré moi, en me le reprochant bien, je me demandais:
«Est-ce que quelque chose m’appartiendrait? Est-ce que mes chers parents m’auraient laissé quoi que ce soit? Est-ce qu’un jour je pourrais ne rien devoir à personne, être autre chose qu’un employé?»
Non certes, je ne voulais pas faire du tort à ma tante, et non plus à ses fils, mais, dame, je l’avoue à ma grande honte, en rentrant en moi-même, je ne voulais pas, si j’avais une légitime, c’est le mot qu’employait souvent ma tante, en faire cadeau à mes cousins. Pour cela non. Si mes parents s’étaient privés pendant toute leur existence pour me laisser quelque chose, il était juste que cela n’allât point à d’autres. Je me disais toutes ces choses en me retournant dans mon petit lit. Je me les répétais, et je finis par m’en convaincre. Ceci bien posé, il me parut que mon devoir était de me renseigner. C’était mon oncle Édouard qui, le premier, avait lancé le mot «comptes». Je résolus d’avoir recours à lui-même, et ce plan une fois adopté, au petit jour, je réussis à m’endormir
Le lendemain matin, de bonne heure, je descendis au jardin. Je savais que si ma tante faisait la grasse matinée, mon oncle se levait dès l’aube pour soigner, planter, arroser, couper, émonder, et surtout caresser du regard ses chères plantes et ses bien-aimées fleurs.
J’étais donc certain qu’à ce moment du jour –mes cousins restant au lit comme leur mère– je trouverais mon oncle seul, et que notre entretien aurait lieu sans témoin.
Mon oncle était au fond du jardin, il marcottait des œillets, et cette tâche l’absorbait complètement. J’étais assez embarrassé et ne savais comment aborder la question. Mon oncle, cependant, était de bonne humeur, il fredonnait même une ariette qu’il interrompit pour me souhaiter la bienvenue. La scène de la veille n’avait point laissé de traces. Après l’orage, le soleil, et les orages se succédaient trop près à près dans sa maison pour que mon oncle n’y fût pas un peu habitué. L’ondée passée, la tempête calmée, il se secouait comme un caniche et ne songeait plus qu’à ses chères fleurs.
Je résolus, pour en arriver à mes fins, de prendre une voie détournée afin de parvenir à faire parler mon oncle Edouard. Il ne fallait point l’attaquer tout de go. Cela, je le savais; il aurait eu peur et se serait renfermé dans le plus complet des mutismes; au contraire, il fallait biaiser, l’amener à une loquacité voulue, pour que, au milieu de son verbiage, inconsciemment, en quelque sorte, il me donnât sur ma situation le renseignement qui me tenait au cœur.
Il ne me parut rien de mieux, pour parvenir à mon but, que de le prendre par son faible, et de lui demander des renseignements sur ses chères fleurs. D’instinct et quoique bien jeune, je comprenais tout cela.
Après avoir tourné pendant un certain temps autour de lui:
«Qu’est-ce que c’est que cette fleur à gorge cuivrée ponctuée de vermillon? lui demandai-je, avec intérêt.
–C’est un mimulus, mon garçon.
–Et ces houppettes bleu de ciel?
–Des agératums.
–Et ces doubles fleurs bleues, rouges, violettes, blanches?
–Des ancolies. Les Anglais les appellent colombines, je n’ai jamais su pourquoi. Je l’avoue, mes recherches à ce sujet sont demeurées infructueuses.
–Celle qui sent le musc, qu’est-ce que c’est donc, mon oncle?
–Une aspérule, je te l’ai dit cent fois.
–Ces quenouilles-là, je le sais, mon oncle, ce sont des phlox. Les écarlates sont-ils beaux!
–N’est-ce pas? fit mon oncle, évidemment flatté.
–Ces pompons de cendre verte?
–Ce sont des lagurus.
–Vos pieds-d’alouette sont magnifiques. Et ces croix blanches ciselées, quelles drôles de plantes!
–Des clarkias.
–Quant à vos œillets, vos admirables œillets.
–Des caryophyllées, petit malheureux, on dit caryophyllées!
–Oui, mon oncle.
Un silence s’était fait entre nous. Mon oncle semblait plongé dans une rêverie profonde. Caryophyllées avait été un mot cabalistique, une réduction de Mané, thécel, pharès. Quelle diable d’idée j’avais eue de parler horticulture. Je m’éloignais de mon but, je le prenais tout à rebours. Et cependant il fallait essayer de renouer l’entretien. L’imagination me faisant complètement défaut, car j’étais fort troublé, je ne trouvai pas d’autre sujet que celui-là même qui avait fermé la bouche à mon oncle Edouard.
«Vous les aimez donc bien, vos caryophyllées, mon oncle?»
L’effet fut fulgurant. Caryophyllèes l’avait frappé de stupeur, caryophyllées lui rendit l’usage de la parole. J’avais trouvé le joint, le sésame que je désirais tant. Mon oncle se mit à parler avec volubilité, comme s’il eût voulu réparer le temps perdu.
«Si je les aime! si je les chéris! Mais ce n’est pas assez! je les adore! je les idolâtre!– fit-il tout exalté. Mais ma collection est superbe, splendide; celle du cousin de Guerlic, qui est cependant très remarquable, il faut être juste avant tout, ne lui va pas à la cheville. Il en est horriblement jaloux.»
Il est à remarquer que mon oncle, chez lequel, au fond du cœur, on retrouvait une bonne nature, disait toujours «le cousin de Guerlic», tandis que Mme Bertaud n’appelait jamais son parent que «M. Bélin». Malgré tous ses efforts, ma tante n’avait point réussi à faire descendre la haine dans le cœur de mon pauvre cher oncle. Il regrettait son cousin, l’horticulteur rival, le compagnon des plates-bandes et des serres, et s’il n’eût tenu qu’à lui, le brave homme, une trêve eût été vite proclamée, trêve bientôt suivie d’une paix définitive et durable. Hélas! il le savait, il n’y fallait point songer; ma tante avait juré une guerre sans merci, une guerre à mort.
«Si je les aime, continuait mon oncle, mais regarde-les donc! Es-tu aveugle! Vois-tu: la France a pris la tête du mouvement pour les œillets. Elle en a fait quatre peuples.
–Quatre peuples d’œillets! fis-je en jouant l’étonnement et l’intérêt.
–Parfaitement, riposta mon oncle, charmé de mon attention. Tous les pieds dont on tire les parfums se placent en tête sous le titre de Grenadins. Tu entends bien, Grenadins! Suivent les sujets aux vastes dimensions, les œillets à carte ou Crevarts, puis viennent les Fantaisies et enfin les Flamands. Le Flamand–et en prononçant ce dernier mot mon oncle arrondit les lèvres et prit un ton plein d’emphase–est l’œillet divin par excellence. Regarde ces pourpres, ces Bizans feu, ces Cramoisis, ces Ponceaux, où le rouge opaque figure une pièce rapportée sur la gauche.»
Et mon oncle me désignait du doigt les espèces qu’il passait en revue.
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.