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Gérald

Nouvelles

La faute de Germaine ; La buissonnière ; Gertrude ; Le mariage de Madeleine


Publié par Good Press, 2021

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066306700

Table des matières

LA FAUTE DE GERMAINE

LA BUISSONNIÈRE

V

GERTRUDE

LE MARIAGE DE MADELEINE

LA FAUTE DE GERMAINE

Table des matières

I

–Albert arrive demain, dit ma tante, madame de Lermont, en achevant de lire une longue lettre, que la grande écriture ferme, ainsi que le timbre étranger, m’avaient fait aussitôt reconnaître pour être de mon cousin. Il arrive demain et j’espère que ce sera pour longtemps. Qu’en dites-vous, ma chère enfant?

Je lui répondis en l’embrassant, car j’étais aussi contente qu’elle-même.

–Tenez, continua-t-elle en posant la lettre sur mes genoux, vous pouvez lire, Germaine, et même lire tout haut. Je serai heureuse d’entendre encore une fois cette bonne nouvelle.

Je m’empressai de faire ce qui m’était demandé, car Albert de Lermont est non seulement mon cousin, mais aussi mon fiancé. Nous avons été élevés ensemble, au sein d’une famille tendrement unie. Quand ma mère, qui était veuve, se vit, jeune encore, à la veille de mourir, elle nous fit agenouiller tous deux devant elle, et prenant ma main, la mit dans celle de M. de Lermont; puis:

–C’est une grande consolation pour moi, dit-elle, en s’adressant à tous les siens, réunis autour d’elle en cet instant, de penser que je ne laisse pas ma fille seule en ce monde. Ma chère Germaine, ajouta-t-elle, en se tournant vers moi, ta tante m’a promis de devenir réellement ta mère en te mariant avec son fils. Albert vient de ralifier cette promesse et me jure d’être pour toi le plus tendre des maris. C’est donc l’âme en paix que je te quitte. Sois heureuse et sois bonne.

Ce furent ses dernières paroles. Quelques jours après, Albert mit une bague à mon doigt et m’embrassant:

–Je me considère désormais, Germaine, comme solennellement lié à vous. Je serai pour vous un ami, un protecteur, un époux, dont l’existence entière vous sera consacrée. Ne pleurez donc pas; nous sommes deux pour toujours.

–Oui, répondis-je, en lui donnant la main, et c’est avec confiance que je vous engage ma vie.

Mais je n’avais que seize ans alors, il en avait vingt-trois. Ma tante décida que, ne devant pas nous marier encore, il valait mieux qu’Albert ne restât pas auprès de nous et obtînt d’un de ses amis de l’emmener avec lui, comme attaché d’ambassade, en attendant mes dix-huit ans révolus, époque fixée pour notre union. Ces dix-huit ans, je vais les avoir dans quelques jours, et il m’est facile de comprendre pourquoi il revient. Mais c’est singulier, tandis que le cœur me bat si fort en songeant à son retour et que ma vue se trouble en lisant ces lignes qu’il a tracées, il me semble qu’il y règne, avec une froideur étrange, comme une vague tristesse. On dirait qu’il revient à regret, lentement, s’arrachant avec peine à ce beau ciel d’Italie, à ce climat délicieux, dont il parle avec tant d’enthousiasme. Il est vrai qu’il fait bien froid ici, bien noir; je ne m’en étais jamais aperçue comme aujourd’hui. Voilà novembre, et certes il serait difficile de vivre chez nous les croisées ouvertes, comme il le fait là-bas. Ce matin, précisément, en descendant au jardin, j’ai trouvé toutes les fleurs du parterre gelées, et j’ai constaté qu’il y a plus de feuilles sur la terre qu’il n’en reste aux arbres dépouillés du parc. Ah! si du moins le soleil pouvait briller demain pour égayer son arrivée. Mais n’importe, du soleil, j’en ferai pour lui. Je vais tout si gaiement arranger dans sa chambre, orner avec tant de soin le salon, mettre un tel air de fête dans toute la maison, et puis moi-même me faire si belle!… qu’il faudra bien, malgré tout, qu’il soit content d’être revenu. Mon cher futur mari, comme il me tarde de le revoir. Mon mari! Ce mot sonne d’une étrange façon; il me réjouit et m’effraye à la fois. Pourtant je suis habituée à cette idée depuis longtemps; c’est quelque chose de singulier que d’être fiancée, de savoir de si loin sa destinée fixée à jamais, de n’avoir dans sa vie nulle place pour l’inconnu. Je ne m’en plains pas. La réalité qui m’appartient est plus belle que tous les rêves et il n’y a pas d’espérances qui vaillent ce que je possède dès à présent. Mais lui, pourvu qu’il pense de même et qu’il n’aille pas regretter d’avoir perdu le droit de choisir, de n’avoir plus rien à attendre, à chercher, à conquérir; pourvu qu’il ne se demande pas si, là-bas, dans l’ombre mystérieuse de l’avenir ignoré, aux détours imprévus d’un chemin non tracé à l’avance, il ne se fût pas trouvé, il n’aurait pas découvert un bonheur qu’il eût préféré meilleur… Omon Dieu! faites qu’il soit heureux, comme moi, d’avoir, dès à présent, tout son cœur fini dans un autre.

II

Albert est arrivé ce soir. Le cœur me battait fort quand son petit panier, attelé de ses deux poneys, s’est arrêté devant le perron. Il y avait longtemps que, derrière la croisée, j’attendais avec impatience le bruit des grelots bien connus et les aboiements des chiens annonçant le retour du maître. J’ai trouvé qu’il avait un peu changé; il m’a paru que son visage était devenu plus grave, ses manières plus cérémonieuses.

Ce n’est pas pour rien, pensais-je, que l’on a été attaché d’ambassade à Rome pendant deux ans. Il embrassa sa mère, puis, se tournant vers moi, parut hésiter un moment, prit ma main et la porta à ses lèvres.

–Comme vous avez grandi, Germaine, dit-il en me regardant d’un air à la fois pensif et étonné.

Ce mot me sembla singulièrement désagréable; il me rappelait trop le voisinage de l’enfance que la première jeunesse dédaigne toujours un peu. Ce n’est que plus tard, je crois, lorsqu’ils sont déjà bien loin, que le souvenir se complaît à évoquer les jours d’autrefois. A vingt ans, c’est vers l’avenir que l’on tourne les yeux.

Je me pris à rougir sous son regard.

–Grandi et embelli, ajouta-t-il.

Ce compliment ne me fit aucun plaisir; j’y trouvais quelque chose de protecteur, un ton paternel, qui me déplaisaient.

Je crois que je m’étais attendue à un peu plus de chaude émotion. La mienne se glaçait tout doucement devant cette froideur.

Mon impatience, ma joie de le revoir, n’osaient plus s’exprimer, et les mille récits que j’avais à lui faire, les innombrables questions qu’il me tardait de lui adresser, s’arrêtaient sur mes lèvres interdites. Je me sentais en présence d’un étranger; je comprenais instinctivement que, plus à la joie de me retrouver, il m’aurait moins détaillée.

La soirée s’écoula lentement. Il se montrait indifférent à tout ce qui l’entourait, regardant sans revoir, comme quelqu’un qui aurait oublié les choses et les habitudes, laissant passer inaperçus cette foule de détails qui composent l’intérieur et font la maison; ne trouvant aucun plaisir à reprendre sa place à table, à retrouver son fauteuil au coin du feu, ne s’apercevant pas que dans les vases étaient les fleurs aimées, sur la table ses livres favoris, et ne reconnaissant pas, d’un seul mot de bienvenue, tout ce que j’avais mis tant de soin, depuis son départ, à conserver tel qu’il l’avait laissé, afin qu’à son retour il pût croire n’être jamais parti.

–Tu me sembles fatigué, Albert, lui dit sa mère, quand dix heures sonnèrent. Tu devrais aller te reposer; demain nous aurons beaucoup à causer ensemble.

Il se leva et, se tournant vers moi, me demanda si je savais où étaient les journaux du matin, qu’il désirait emporter dans sa chambre.

–Je vais vous les apporter, lui dis-je; ils sont restés dans le petit salon.

–Non, mais accompagnez-moi pour m’aider à les trouver, répliqua-t-il en ouvrant la porte et me faisant passer devant lui.

Cette pièce n’était qu’à demi éclairée, et sous les livres, les revues qui encombraient la grande table ronde, il me fallut chercher un moment avant de mettre la main sur ce qu’il désirait.

–Voilà, dis-je enfin en relevant la tête.

Il se tenait debout devant moi, immobile et distrait en apparence, tandis que je restais, la main tendue, en face de lui.

–Germaine, me dit-il à demi-voix, j’ai absolument besoin de vous parler et le plus tôt vaudra le mieux. Venez ici demain matin avant que ma mère ne soit levée. Vous m’y trouverez.

–J’y serai, lui dis-je tout émue sans savoir pourquoi.

Il me regarda longuement et parut réfléchir un moment.

–Oui, oui, répéta-t-il, il le faut.

Il prit ma main et la serrant dans les siennes avec force, comme on ferait de celle d’un ami plutôt que d’une femme:

–J’ai confiance en vous, Germaine. Mon repos, mon bonheur, dépendent de vous; je vous parlerai à cœur ouvert, je sais que vous ne me trahirez pas. Mais préparez vous à entendre des choses bien surprenantes.

Il sortit, tandis que je regagnais le salon toute tremblante, pour souhaiter le bonsoir à ma tante.

Il me tarde d’être à demain. Que peut-il avoir à me dire?

II

Je me suis habillée à la hâte, sans m’attarder à aucun de ces soins que l’on aime à donner à sa toilette quand on a ce grand intérêt de vouloir plaire. La veille encore, c’était avec joie et longuement que je m’étais occupée de ces moindres détails, me souvenant de la coiffure qu’il aimait, des couleurs qu’il préférait, voulant être belle pour lui. Il me semblait maintenant que tout ce qui concernait ma personne était sans importance, et je pressentais vaguement que ce n’était pas de moi qu’il avait à me parler. Je descendis, exacte au rendez-vous. Il était là déjà, debout devant la cheminée. Je fus frappée du changement qui s’était opéré en lui dans ces deux ans, et dont la veille je ne m’étais pas entièrement rendu compte, toute à l’émotion du revoir. La tête, qu’il tenait appuyée dans sa main, exprimait la fatigue; ses grands yeux noirs, ordinairement si doux, avaient quelque chose de plus sévère qu’autrefois; son front semblait pâli sous ses épais cheveux châtains; sa bouche n’avait plus le même sourire, une certaine mélancolie s’y mêlait; mais cela même lui donnait un charme étrange. Il vint au-devant de moi, prit ma main en s’inclinant, et me conduisit à un canapé qui se trouvait à l’angle du salon; puis, attirant tout auprès une petite chaise très basse, il s’y assit presque à mes pieds. Nous étions très près l’un de l’autre; il se pencha vers moi et fort bas:

–Germaine, dit-il, c’est une étrange faveur que celle que j’ai à vous demander.

Tout autre, à ma place, en eût sollicité une contraire. Germaine, je vous en supplie, refusez de m’épouser.

Et comme je le regardais, muette d’étonnement, cherchant sur son visage le sens de ses paroles, il continua:

–Ce mariage est impossible. J’en aime une autre, et je ne saurais sans commettre un crime mettre une main parjure dans votre main loyale.

Tout se brisait en moi; car si une autre avait son affection, lui possédait toute la mienne. L’absence qui m’avait effacée de son souvenir n’avait servi qu’à me le rendre plus cher, et, depuis son retour, j’avais compris que le sentiment que j’éprouvais était aussi passionné que profond. Cependant je ne pouvais hésiter.

–Vous êtes libre, Albert, lui dis-je, lorsque enfin je trouvai la force de répondre. Je vous rends votre parole.

Il reprit:

–Germaine, vous ne comprenez pas, ce n’est pas assez. Nous sommes engagés l’un à l’autre; le refus de tenir cette promesse ne peut pas venir de moi. Il serait une insulte de ma part, et, d’ailleurs, ma mère n’y consentirait pas. Vous, vous seule, pouvez me dégager en déclarant que vous ne sauriez devenir ma femme, parce que vous ne m’aimez pas, parce que vous en aimez un autre.

–Alors dire ce qui n’est pas! m’écriai-je.

Puis m’apercevant de l’aveu que renfermaient ces paroles, je m’arrêtai, tandis que je sentais une vive rougeur inonder mon visage.

Il me regarda un moment de son œil profond, interrogateur.

–Cela ne sera toujours pas un bien gros mensonge, dit-il; car vous ne pouvez avoir que de la compassion pour un homme assez insensé pour ne pas apprécier le bonheur qui lui était réservé, et si votre cœur est libre aujourd’hui, il sera trop sollicité pour rester longtemps inoccupé. D’ailleurs, je vous le répète, cela seul peut me sauver, cela seul peut décider ma mère à rompre ce mariage, à permettre que je forme une autre union. Germaine, je vous en conjure.

–C’est vrai, répondis-je, cela seul peut vous rendre la liberté; et, pourtant, laissez-moi vous l’avouer, s’il m’est douloureux de vous perdre, il me l’est plus encore de manquer à la vérité.

–Je le sais, jamais un mot qui ne fût droit et sincère n’a passé sur vos lèvres et jamais aussi l’ombre d’un doute n’a plané sur ce que vous aviez affirmé. Mais c’est pour cela même que nul soupçon ne viendra troubler le cœur de ma mère. Ayant en vous une confiance absolue, elle croira tout ce que vous lui direz. Redevenu libre, elle me pardonnera un autre mariage, elle le bénira.

Je gardais le silence. Ce qu’Albert réclamait de moi m’inspirait une invincible répugnance. Dire ce qui n’était pas, tromper celle qui m’avait servi de mère et qui avait une foi si complète en moi, enfin renier ce que j’aimais, trahir mon amour en affirmant qu’il n’existait pas, supposer, ce qui était impossible, une autre affection: tout cela me faisait horreur; je ne pouvais m’y résoudre.

–Il faut que je vous dise tout, Germaine, reprit mon cousin, afin que vous compreniez bien, si vous y consentez, quel est le sacrifice que vous me ferez. Je suis riche, vous ne l’êtes pas. Ma mère a tenu à ce que vous ignoriez la différence de fortune qui existe entre nous, d’autant mieux que c’était un fait sans importance lorsque vous deviez être ma femme. Mais aujourd’hui, il faut bien que vous sachiez que si votre générosité me rend la liberté, vous demeurez pauvre… et voilà ce qui me trouble profondément en vous demandant de me refuser votre main, ce qui fait que, pour ma part, je ne puis rompre ce mariage.

Je ne devais plus hésiter après ces paroles.

–Je vous remercie, lui dis-je, de votre franchise. Mais vous pouvez croire que ce que vous venez de m’apprendre ne fait que m’affermir dans ma détermination. Vous êtes libre et dès aujourd’hui je parlerai à ma tante comme vous le désirez.

–Ah! s’écria-t-il avec le suprême égoïsme de l’amour, je vous devrai mon bonheur!

–Vous l’aimez donc bien? fis-je, mordue au cœur par une amère jalousie.

–Si je l’aime! plus que ma vie, plus que mon honneur!

–Trop alors.

–Oui, trop, si de telles choses peuvent se mesurer.

–Mais, du moins, Albert, elle est digne de vous, digne du nom de votre mère?

–Du nom de ma mère! répéta-t-il, en se voilant le visage de ses deux mains; et il resta un moment ainsi, abîmé dans ses réflexions. Voulez-vous voir son portrait? dit-il, quand enfin il releva son front péniblement contracté. Vous me direz ce que vous en pensez.

–Mon Dieu, murmurai-je tout bas, il me croit donc tout à fait indifférente. Je fis un effort cependant et pris dans ma main le petit médaillon qu’il me tendait en me levant pour aller le regarder dans l’embrasure de la croisée, afin de dissimuler mon trouble. C’était une image hautaine et fière que celle qui s’offrait à mes regards voilés de larmes. Les grands yeux sombres, la bouche pleine de dédain, la beauté orgueilleuse à force d’être sûre d’elle-même, m’inspiraient plus d’effroi que de sympathie.

–Comme elle me ressemble peu! m’écriai-je naïvement, frappée du contraste entre elle et moi.

Debout près de moi, Albert me contemplait, rêveur. Il soupira profondément.

–Il serait difficile de dire laquelle est la plus belle, car vous êtes charmante, Germaine, avec votre expression si douce, votre sourire si fin, vos manières empreintes de tant de grâces. Je suis peut-être un insensé d’avoir méconnu tout cela. Mais vous ne savez pas ce que c’est que la passion quand elle s’empare du cœur avec sa toute puissance. La prudence, la sagesse, l’idée du devoir, tout s’efface.

–J’espère de toute mon âme, Albert, que vous serez heureux. En tous cas, n’oubliez pas que vous aurez toujours en moi la meilleure de vos amies.

–Vous êtes bonne et généreuse. Il y en a qui à votre place m’auraient haï

–Oui, celles qui aiment mal.

–Peut-être–ou autrement.–L’amitié ne sent pas comme l’amour et sait mieux s’affranchir de la jalousie.

Je ne répondis pas, blessée par ces paroles. Je me sentais méconnue; il me semblait qu’il aurait dû comprendre au moins ce qui se passait en moi, ce que je souffrais en silence, car était-ce donc de l’amitié seulement ce que j’éprouvais pour lui? et ce sentiment qui me donnait le courage de m’oublier pour ne songer qu’à lui obéir, qui me rendait cher son bonheur aux dépens du mien, me montrant une âpre consolation dans le sacrifice, est-ce qu’il n’avait pas un autre nom? est-ce qu’il n’était pas digne aussi de s’appeler de l’amour!

Il prit ma main et, s’approchant de moi, mit un baiser de frère sur mon front.

–Vous me pardonnerez, Germaine, dit-il, vous me pardonnerez, n’est-ce pas? car je suis coupable envers vous, je le sens bien, mais que pouvais-je faire?


IV

Que pouvait-il faire ? me demandais-je, quand la porte se fut refermée derrière lui et que je me retrouvai seule à la place où j’étais restée, accablée de fatigue et d’émotion, que pouvait-il faire en effet? Ne m’aimant pas, en aimant une autre, n’avait-il pas raison, mille fois raison, de me demander de lui rendre sa parole? Oui, il était évident qu’il ne devait pas m’épouser. Mais j’aurais préféré de beaucoup qu’il eût eu le courage de rompre lui-même le mariage projeté, qu’il ne m’eût pas condamnée à faire ce qui répugnait à mon cœur comme à ma consceince, une trahison et un mensonge. Me séparer de la vérité, cela m’était affreux; il me semblait que c’était faillir. En y songeant, je me sentais déchue. Puis je me disais aussi que peut-être il aurait pu, mieux attaché à son devoir et se considérant comme lié à moi par un engagement sacré, garder sa pensée de s’égarer sur une autre, se défendre de l’infidélité, alors même que nous n’étions pas encore unis, que dis-je? fuir le danger dès qu’il l’avait vu naître. Car enfin si la passion est ce maître invincible qui ne reconnaît nulle loi et ne respecte aucune barrière, quelle est la sécurité même au sein du mariage? Ne serait-elle pas venue, cette passion toute puissante, me le dérober au coin du foyer domestique? le prendre jusque dans mes bras? Et s’il en était ainsi, si tout devait s’incliner devant elle, alors l’homme n’était donc pas libre et la vie n’avait plus de responsabilité? Non, cela ne devait pas être. Il n’est pas de devoir au delà de la force humaine. Il est possible de porter toute chaîne faite de la main de Dieu. Est-ce qu’Albert avait manqué à comprendre cela? Est-ce qu’il n’avait pas su trouver en lui l’énergie qui triomphe, la volonté qui sauve? Douloureuses questions que je craignais d’approfondir, car il m’est cher, et ce serait le perdre une seconde fois, et plus cruellement encore, que de ne pas conserver du moins toute mon estime pour lui. Non, il vaut mieux que je me dise qu’il a raison et que, s’il ne m’aime pas, cela doit être ma faute. Mais pourvu qu’il soit heureux! pourvu qu’elle l’aime véritablement, il me semble que j’aurais su, moi, lui donner du bonheur et de l’amour, amour humble peut-être, mais réel, fait d’une admiration sans bornes, d’un dévouement absolu, de la foi en lui, de la foi enthousiaste, aveugle, soumise. Est-ce ainsi qu’elle l’aimera, pour lui, ou bien… car il doit y avoir plusieurs manières d’aimer.

Mais à quoi bon tout cela? Pourquoi m’abîmer dans ces pensées inutiles? Il me faut songer maintenant à tenir la promesse que j’ai faite, il le faut. Je vais aller trouver ma tante, et que Dieu me donne du courage!

V

Madame de Lermont achevait sa toilette quand je frappai à la porte de sa chambre. Elle s’était faite, il me semble, plus belle ce matin-là qu’à l’ordinaire, sans doute à cause du retour d’Albert et comme pour un jour de fête. Ses cheveux, si complètement blancs qu’on aurait pu les croire poudrés, encadraient de leurs boucles courtes et régulières son front calme. Elle avait été d’une beauté remarquable; elle en gardait encore la trace, et son visage, aux lignes pures et correctes, était empreint de la plus parfaite sérénité. Son sourire, son regard, respiraient la bonté; à leur bienveillance ordinaire s’ajoutait en cet instant l’expression d’une joie profonde qui, comme les vives lueurs d’un beau soleil couchant, éclairait d’un éclat inusité toute sa personne douce et noble.

–Comme vous voilà matinale, ma chère enfant! dit-elle en m’embrassant. Mais je ne m’en plains pas; nous avons à causer. Voyons, asseyez-vous là et dites-moi comment vous avez trouvé notre voyageur?

J’étais profondément troublée; cependant je fis un effort suprême.

–Ma bonne tante, lui dis-je, je venais précisément pour vous parler de lui.

Elle me regarda avec surprise, ne s’attendant pas sans doute à tant de franchise, ou frappée peut-être du ton sérieux demon langage.

–Oui, continuai-je, pour vous parler de lui; et d’abord, laissez-moi implorer votre pardon pour la peine que je vais vous causer, j’en suis sûre, car, dans votre tendre affection pour moi, vous vouliez bien déjà vous considérer comme ma mère.

–Sans doute, Germaine, mais où voulez-vous en venir?

Je me laissai glisser à ses pieds, et prenant ses deux mains dans les miennes, tandis que je cachai mon front sur ses genoux:

–Eh bien, ma tante, ma mère, laissez-moi malgré tout vous donner ce nom, il faut que je vous dise que ce mariage ne se peut pas. Je ne dois pas devenir la femme de votre fils, puisque je ne l’aime pas, puisque j’en aime un autre.

Ma tante me regardait avec stupeur, se demandant sans doute si j’avais perdu la raison, tandis que je répétais ces mots étonnants:

–Oui, j’en aime un autre.

–Un autre? Mais Germaine, ma pauvre enfant, que signifie tout cela? Hier encore, vous vous réjouissiez de son retour, vous vous montriez heureuse à la pensée de ce prochain mariage. Qu’est-il donc arrivé? Comment a-t-il fait pour vous déplaire ainsi? Est-ce en le revoyant que vous avez senti naître cette antipathie?… Cher Albert, c’est sans doute parce que je suis sa mère que je ne puis comprendre qu’on ne l’aime pas, lui qui me semble si bien fait pour inspirer une ardente affection. Je crains que vous ne soyez égarée par quelque illusion. Vous dites que vous en aimez un autre, et ma sollicitude pour vous cherche qui ce peut être. Je ne vois personne autour de moi et ne me suis jamais aperçue de rien. Il faut que ce soit l’été dernier, pendant cette visite à votre amie, Henriette de Kervausan, que vous ayez rencontré cet inconnu qui a bouleversé votre cœur. Il m’en souvient maintenant, vous parliez souvent de son frère, Gaston de Brémars. Vous le trouviez aimable. Ah! ce doit être lui.

Ces suppositions me désespéraient et m’humiliaient à la fois.

–Je vous en conjure, lui dis-je, n’insistez pas sur ce sujet, ne m’interrogez jamais à cet égard. Tout ce qu’il m’est permis de vous apprendre, c’est que je ne puis pas épouser mon cousin.

–Germaine, dit ma tante, avec une dignité triste, si je n’avais pour vous une estime absolue, vos réticences, le secret que vous me faites, me donneraient d’étranges pensées. Mais j’en suis certaine, quelque soit le mystère dont vous vous enveloppiez, vous n’avez pas laissé s’engager votre cœur dans un sentiment dont vous deviez rougir, et, bien que vous me refusiez votre confiance et me causiez un cruel chagrin en brisant des espérances qui m’étaient très chères, je n’oublierai pas que vous êtes la fille de ma sœur; je verrai toujours en vous mon enfant d’adoption. Mais, continua-t-elle avec une infinie douceur, réfléchissez bien, je vous en prie, à ce que vous faites. Il en est temps encore. Ne craignez-vous pas de passer à côté du bonheur? Nous vous aimons. Albert eût été fier de vous appeler sa femme. Il m’était doux de penser que vous porteriez mon nom.

Et comme les larmes coulaient en silence sur ma joue, sans qu’il me fût possible de trouver un mot à lui répondre, elle prit ma tête entre ses mains et la relevant pour me regarder bien en face:

–Voyons, mon enfant, me dit-elle. Est ce bien vrai, tout cela? Êtes-vous bien décidée? Je fis un signe affirmatif en baissant mes yeux devant les siens.

–Eh bien, laissez-moi vous demander une seule chose. Prenez un jour encore pour réfléchir. Ce que vous faites est si grave! Demain vous me direz ce que vous avez résolu.

Ce fut une forte tentation que j’éprouvai de lui avouer la vérité, de m’écrier: Tout cela est faux; j’aime Albert. J’aurais été heureuse de devenir sa femme! Ce n’est pas moi, c’est lui qui m’abandonne, c’est lui qui m’a dicté ces horribles paroles que tout mon cœur renie.

Mes lèvres s’entr’ouvrirent pour parler.

Je n’osai; j’avais promis; je ne voulais pas le trahir. Il comptait sur moi; récompenserais-je ainsi sa confiance? Puis, il était riche, j’étais pauvre. Je m’en souvins à temps et gardai le silence.

–A demain donc, lui dis-je.

Je me levai, pris sa main, la baisai et m’enfuis.

VI

Je me suis enfermée dans ma chambre; là, j’ai pu enfin laisser couler mes larmes. J’y éprouvais une sorte de douceur. Cela, du moins, était la vérité. Alors seulement je sentis l’étendue de mon malheur, je vis devant moi ma vie brisée, je compris que tout était rompu pour moi dans l’avenir comme dans le passé, que j’avais à commencer une existence absolument nouvelle, ne se rattachant en rien à tout ce qui avait précédé. L’inconnu m’effrayait, moi qui avais eu ma destinée tracée à l’avance en de douces perspectives. Privée de la chère protection qui m’était assurée depuis si longtemps, la pensée de la solitude m’envahit dans toute son horreur. Il me semblait que mes épaules se courbaient sous le terrible poids de la liberté et de la responsabilité. J’aurais voulu être délivrée de moi-même; et puis, enfin, je l’aimais, j’étais jalouse, je pleurais mon bonheur perdu, son affection envolée. Pourquoi nous avoir éloignés l’un de l’autre? Pourquoi avoir laissé cette femme se glisser sur son chemin? Comment avait-elle pénétré dans son cœur? Comment mon souvenir ne l’avait-il pas mieux défendu contre elle? Mais, aussi, pourquoi n’étais-je pas plus belle, pourquoi ne m’avait-on pas appris à prendre plus de soin de ma personne? Et je revoyais sans cesse, m’efforçant en vain de la chasser de mon esprit, l’image qu’Albert m’avait montrée, image séduisante, fascinatrice, devant laquelle je trouvais la mienne bien triste et pâle, tandis que je la contemplais en pleurant dans le vieux miroir de Venise placé vis-à-vis de moi.

Un bruit de pas sur le sable du jardin, le son d’une voix bien connue, m’attirèrent à la fenêtre. Derrière le rideau de guipure, je vis madame de Lermont qui passait, appuyée sur le bras d’Albert. Elle marchait lentement, et, le visage tourné vers lui, les yeux levés sur les siens, semblait écouter ses récits avec cette admiration des mères, heureuse et fière. Il était grand et beau. Il semblait joyeux. N’avais-je pas promis? Son chien suivait en gambadant derrière lui. Pourquoi n’étais-je pas au milieu d’eux? Hier encore, j’aurais ouvert ma fenêtre pour crier: Attendez-moi! et bien vite, j’aurais été les rejoindre. C’était une de ces splendides journées d’automne dont l’éclat est parfois si radieux. Ils s’assirent ensemble sur un banc, non loin de la maison. Je ne pouvais entendre leurs paroles, mais sur leurs visages je lisais comme en un livre ouvert, et il me semblait comprendre ce qu’ils pouvaient se dire. Doux épanchements du retour, récits sans cesse recommencés, projets d’avenir. Je contemplais la figure de ma tante, belle de sérénité. Elle avait dû autrefois connaître ce bonheur qui, je le savais désormais, ne serait jamais le mien. Elle avait dû être aimée, aimer à son tour; elle avait épousé l’homme qui lui était cher, et c’est pourquoi, forte de ces souvenirs, elle avait gardé, quels qu’aient été les chagrins venus plus tard, les pertes essuyées aux cours de l’existence, ce sourire toujours sur les lèvres et cette lumière dans les yeux. C’est pourquoi elle était restée bonne à tous, douce à la vie, reconnaissante envers Dieu. Puis je regardais Albert. Il n’avait pas la même sérénité, il ne semblait pas aussi bien qu’elle d’accord avec lui même. Par moments il paraissait sombre, distrait, ou bien il tombait dans de longs silences, et je me disais: Il pense à cette femme. Cependant je restais là, immobile, regardant toujours, songeant, pleurant tout bas. Alors le passé, les jours d’autrefois, mon enfance inconsciente et ma jeunesse heureuse, tout ce qui avait été, passa lentement devant moi, comme pour me dire adieu. Les liens qui m’unissaient à ces choses anciennes se rompaientun à un. Ceci n’est plus, pensais-je, et cela est fini sans retour. Et tous mes rêves aussi s’envolaient les uns après les autres. Ce nom que j’avais dû porter, cette maison qui devait être la mienne, cette main dans laquelle je croyais mettre ma main pour toujours, cette mère excellente qui m’appelait déjà sa fille: tout cela n’était plus à moi. On eût dit que, morte, je n’avais gardé de la vie que la faculté de contempler les biens perdus.

Ils rentrèrent, la nuit tomba, et j’étais toujours là, le front contre la vitre, suivant mes pensées. Je ne pus pas me résoudre à redescendre au salon, et quand la cloche du dîner sonna, je lis dire à ma tante que je la priais de m’excuser, étant un peu souffrante.

Le lendemain, après une nuit sans sommeil, je pris la plume, je n’avais pas le courage d’affronter un nouvel entretien et j’écrivis ces lignes:

«Pardonnez-moi, je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit hier. Je ne dois pas épouser Albert, puisque je ne l’aime pas, et que mon cœur n’est pas libre.

«GERMAINE.»

Quelques heures plus tard, une voiture roulait dans la cour, emportant le voyageur qu’elle avait amené deux jours auparavant. Quand le bruit s’en éteignit au bout de l’avenue, je fondis en larmes. Déjà! m’écriai-je. Un moment après, on frappa légèrement à ma porte, c’était ma tante. Elle vint à moi, émue et grave, et m’embrassa.

–Albert est parti, mon enfant, me dit-elle. Il m’a laissé le soin de vous faire ses adieux. J’ai pensé, comme lui, qu’il vous serait plus agréable de ne pas le revoir en ce moment. Mais il m’a chargé de vous dire qu’il vous considérait toujours comme sa sœur. Nous entendons, lui et moi, que vous soyez absolument chez vous ici, et qu’un jour, après moi, ma fortune soit partagée entre lui et vous, comme si vous étiez ma véritable fille. Ainsi seulement croirai-je ne pas manquer absolument à la promesse que j’ai faite à votre mère mourante, à celle sœur que j’ai tant aimée.

Et comme je voulais parler, elle mit sa main sur ma bouche et continua:

–Il ne m’appartient pas, Germaine, de vous interroger sur cette affection qui est venue remplacer dans votre cœur celle que vous aviez jurée à mon fils. Mais croyez que je la respecterai toujours et que c’est avec sincérité que je vous exprime mes vœux pour votre bonheur.

Elle s’arrêta, semblant attendre la confidence sollicitée. Je baissai les yeux en silence.

–Plus tard, quand vous voudrez, vous me direz ce grand secret, certaine que ma sympathie ne vous fera pas défaut... En attendant, calmez-vous, comptez sur ma tendresse.

Elle m’embrassa une fois encore, puis elle sortit, me laissant plus malheureuse que jamais, car à ma douleur se mêlait le remords de la tromper et l’horreur de ce mensonge détesté.

VII

Cet hiver s’est écoulé assez tristement; la même confiance ne règne plus entre ma tante et moi. Le soin qu’elle met à éviter de me parler d’Albert met une contrainte entre nous. Puis nous n’avons plus tant d’intérêts communs, plus tant de chers projets à caresser ensemble. Elle ne m’en veut pas, mais je sens bien qu’elle éprouve une sorte d’étonnement à mon endroit, qui met une involontaire froideur dans nos rapports. Pour rompre un peu cette gêne, je suis allée passer quelque temps chez mon amie, madame de Kervausan. Ma tante aura encore pensé que c’était pour Gaston que j’y allais.

–Germaine, m’a dit madame de Lermont, lorsque je suis revenue, voici ma grande nouvelle: Albert m’annonce qu’il se marie. Ce n’est pas tout à fait ce que j’aurais voulu pour lui, une veuve, une étrangère, qui, je le crains, ne trouvera pas notre intérieur fort à son goût et qui le retiendra plutôt là-bas, qu’il ne l’amènera ici. Lui n’a que vingt-cinq ans, elle en a trente. La marquise d’Aspromonte est une femme d’un très grand monde, d’une beauté remarquable, fort connue dans la société romaine, accoutumée à tous les succès. Je me la représente difficilement entre nous. Ce n’est pas là, vraiment, la fille que j’avais rêvée. Mais Albert me dit qu’il est heureux, qu’il l’aime; je dois être satisfaite. Je lui réponds en lui envoyant mon consentement. Dieu veuille que ce mariage soit béni!

Sa voix tremblait un peu. Je me sentis gagnée par son inquiétude. Ce mariage, n’en étais-je pas en quelque sorte responsable? N’y avais-je pas indirectement contribué? Et quelque chose me disait que ce n’était pas le bonheur qu’il devait amener. Ah! que deviendrais-je, si Albert était malheureux, si ma tante souffrait? Je ne songeais plus à moi, car, moi, il me semblait que déjà je n’existais plus. Mais pour lui je voulais toutes les joies de la terre, pour lui je me promis d’adresser chaque jour au Ciel mes plus ferventes prières.

Ils sont venus passer quelques jours ici. Elle est bien belle, mais un peu froide, dédaigneuse. Elle paraît trouver plus de plaisir à dénigrer qu’à admirer. Son esprit moqueur, le don qu’elle a de s’apercevoir des moindres ridicules, son mépris pour tout notre entourage, m’intimident un peu. Et puis nous ne sommes pas habitués, nous autres ruraux, à tant de recherche, à tant d’élégance. Il me semble que notre vieille maison si confortable, mais si simple, regarde avec étonnement se dérouler dans ses antiques salons tapissés de boiseries sombres, sur ses escaliers aux rampes vermoulues, les longues traînes de ces merveilleuses robes, dont l’éclat et la fraîcheur contrastent singulièrement avec ce cadre austère. Ces brillantes toilettes, que j’admire avec étonnement, ne conviennent guère à la vie que l’on mène ici et la rendent même difficile. Que de promenades il sembla, à ma nouvelle cousine, impossible d’entreprendre, parce qu’un peu de rosée couvrait le gazon ou que les feuilles tombées encombraient la terre. Parcourir nos bois, visiter nos fermes, étaient d’ailleurs des plaisirs qui ne la touchaient guère. Ma tante invita quelques-uns de ses amis, dans l’espoir de la distraire, mais elle déclara le lendemain que rien ne lui semblait plus insipide que la société de ces petits hobereaux qui, si bien nés qu’ils fussent, n’avaient aucune des façons du grand monde étranger qu’elle était accoutumée à voir, et elle se plut à les surprendre par des manières si singulières qu’ils ne revinrent pas. Ni ma tante ni moi, ne pûmes douter au bout de peu de jours du mortel ennui que notre intérieur inspirait à la jeune femme, qui s’efforçait en vain de dissimuler son dédain sous une cérémonieuse politesse. Il .est bien certain que pour s’accommoder de notre existence, il faut avoir, comme nous, l’habitude de s’occuper et le goût des champs. Les soirées paraissaient interminables, malgré tous les efforts de conversation, n’ayant pas un point de contact, nulle habitude en commun. Au bout d’un mois, ils partirent pour Paris.

–Comme vous devez peu vous amuser ici, ma pauvre petite! me dit-elle en m’enbrassant. Il faudra venir nous voir bientôt.

Albert me serra longuement la main en me disant adieu. Je ne l’avais pas vu seul un instant, et tandis que la voiture les emportait tous deux, je me demandais, incapable de résoudre cette question: Est-il heureux?

VIII

Plus d’une année s’est écoulée depuis qu’Albert est marié. Il vient rarement; ses lettres sont courtes; son nom autrefois toujours sur nos lèvres s’y retrouve moins souvent. Ma tante a vieilli; sans avoir perdu de sa douceur, elle a perdu de sa gaieté,–gaieté charmante, chez une femme de son âge, parce que n’étant évidemment puisée dans aucune chose extérieure, elle avait ce charme infini d’être tout intime, tout personnelle, de ne venir en quelque sorte que de soi-même. Je vois parfois son regard attaché sur mon visage: tantôt il semble interroger mes pensées, tantôt il exprime une sorte de pitié pour moi, de regret pour elle. Je m’imagine qu’elle se dit qu’il est dommage que ce ne soit pas moi. Mais à quoi bon songer sans cesse à cela?

Un fils leur est né. Quand le verrons-nous? Leur visite, toujours annoncée, se trouve toujours remise.

–Enfin, vous voilà de retour, dit madame de Lermont, tandis que, sortant ce matin de l’église, où nous avions assisté à la messe, elle passait devant le banc qu’occupait notre voisin, le comte de Renzais.

Celui-ci prit la main qu’elle lui tendait; puis, s’inclinant profondément devant moi:

––Oui, madame, me voilà revenu, et pour longtemps, je l’espère. Elle va tout à t’ait bien maintenant, ajouta-t-il, en nous montrant une charmante enfant de six ans, sa fille, dont la santé l’avait obligé, depuis quelques années, veuf et seul pour la soigner, à habiter constamment les pays chauds. Puis-je sans indiscrétion venir vous voir cette après-midi et vous amener Berthe?

–Sans doute, aujourd’hui et très souvent, répliqua ma tante. Ainsi, au revoir! Et descendant à mon bras les marches usées du vieil escalier de pierre à demi caché sous l’herbe et la mousse, elle monta clans sa voiture, qui attendait devant la porte, entourée de bonnes gens d’alentour qui désiraient les uns la saluer, les autres réclamer quelques secours. Elle eut un mot bienveillant pour chacun, un sourire ou une aumône, tandis que je prenais place à ses côtés. Debout sur le porche se dessinait la haute taille de M. de Renzais, qui se tenait là, attendant notre départ, la tête nue, grand et droit, la main de sa fille dans la sienne. Je fus frappé de son air simple et digne, de l’expression grave et douce de son visage, tandis qu’il nous adressait un dernier salut, comme nous nous éloignions.

L’enfant toute vêtue de blanc, avec ses cheveux blonds tombant dénoués sur ses épaules, et ses yeux bleus rieurs, faisait ressortir encore la mâle figure de son père.

La matinée était belle. Le chaud soleil de juillet, dans toute sa force à cette heure, éclairait en plein un radieux paysage.– Sur le ciel d’un bleu vif se détachaient le clocher de l’église, et un peu plus loin la croix d’or qui surmontait la maison des sœurs s; devant les portes, en habits de fête, les enfants étaient assis, joyeux, les grands gardant les petits. Pas une croisée qui ne fût ouverte et sur toutes quelques vases de fleurs; à chaque chaumière, sa guirlande de roses grimpantes, de chèvrefeuille ou de glycine; et dans les cours, les jardins, cet air de propreté qui appartient au dimanche. Puis, au delà du village, les larges champs tout dorés qui attendaient la moisson, les grands carrés de vigne qui commençaient à mûrir et, plus loin, au fond de l’horizon, comme une verte ceinture, les bois qui s’appuyaient au coteau.

L’air pur, ces rayons, ces parfums, cette nature joyeuse, m’envoyèrent au cœur comme une bouffée de jeune espérance. II me sembla tout-à-coup que ma vie n’était pas finie encore, que l’avenir me gardait l’inconnu. Un bonheur vague, mystérieux, sans nom, sans cause, se répandit en moi, me réconciliant avec ma destinée, me rendant le goût de l’existence.

–Déjà! m’écriai-je quand la voiture s’arrêta devant le perron du château, cessant de bercer mes rêves.

–Il est midi, dit ma tante, et nous allons déjeuner tout de suite, car je m’attends, à voir arriver nos amis de bonne heure.

–Ah! c’est vrai, répondis-je, ils vont venir. Figurez-vous que j’avais tout à fait oublié l’existence de M. de Renzais; absent depuis si longtemps, c’est presque un étranger pour moi. Mais je me souviens cependant que, dans mon enfance, il me causait une certaine terreur. Cela vient sans doute de son extérieur froid et de ses manières graves. Ne lui trouvez-vous pas. ma tante, l’air un peu effrayant?

–Non certes, dit en riant madame de Lermont, et lorsque vous le connaîtrez mieux, vous découvrirez en lui, j’en suis sûres, des qualités réelles qui vous inspireront comme à moi une véritable confiance. Mais, en effet, jusqu’ici vous n’avez pu les apprécier beaucoup. Agé d’une quinzaine d’années de plus que vous, attristé par le malheur qu’il a eu de perdre sa femme au bout de quelques mois de mariage, forcé de expatrier à cause de la santé délicate de son unique enfant qui réclamait les climats chauds. il n’a pu vous laisser qu’un bien imparfait souvenir, et pourtant c’est, vous le verrez, un ami sûr et dévoué qui nous revient. Que de fois n’ai-je pas pensé que j’aurais voulu, sous bien des rapports, qu’Albert lui eût ressemblé!…

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Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
170 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066306700
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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