Kitabı oku: «Voyage en Corse»
Gracieux Faure
Voyage en Corse
Récits dramatiques et pittoresques. 1

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066320768
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
I
De Marseille à Bonifacio.
II
Sénèque et son école.
III
Que vaut la Corse pour la France?
IV
Napoléon et le 18 brumaire.
V
Sommes-nous Français?
VI
La Corse et le Fisc.
VII
Vendetta et Banditisme.
CHAPITRE II
I
Corse occidentale. La dernière colonie grecque.
II
Ajaccio. Les vingt et un bergers de Bastélica. Les déserteurs. L’héroïque bandit.
III
La fontaine de Charles-Martel.— Lion de Roccapina. Homme de Cagna. — La Lucrèce de Lévie.
IV
Le bandit Pédignelli.
V
La Rose de Figari.
VI
La Lucrèce de Lévie.
CHAPITRE III
I
Bonifacio, la première nuit.
II
Notions historiques.
III
Les fromages. — L’escalier. — Le cheval.
IV
Le territoire de Bonifacio.
V
La Trinité. — Saint-Julien. — La grotte de Saint-François.
VI
Chasse au phare, au télégraphe, aux insectes.
VII
La falaise. — Grottes marines. — Goëlands et Mouettes.
VIII
La pêche. — Poissons. — Poulpe. — Corail.
CHAPITRE IV
I
Le détroit et les îles.
II
Le Berger devenu roi.
III
Excursion en Sardaigne.
THYRSIS
LYCIDAS
THYRSIS
LYCIDAS
THYRSIS
LYCIDAS
CHAPITRE V
SCIPION CARIATELLO
I
Arrivée de Scipion. Singulière rencontre.
II
Naissance, éducation, méthode de lecture.
III
Le monastère de Saint-Jean. Expulsion.
IV
Levée en masse. Toulon. Italie. Egypte. Jaffa.
V
Les Syrtes. Corsaires. Alger. Marché aux esclaves.
VI
Voyage. Comparaison. Bone. Straponti. La famille Mendelson.
VII
Transformations. Education des enfants.
VIII
Voyage aux tribus.
IX
Mauvaises rencontres.
X
Bohémiens.
XI
L’île de Tabarca. — Le Père Lacroix.
XII
Monsieur Jéricho.
XII
Le problème de Mendelson.
XIII
Le problème résolu par M me Mendelson.
XIV
Solution finale.
XV
Iéna. Eylau, Retour au pays.
CHAPITRE VI
FERRANDO DA QUENZA
I
Province de la Rocca.
II
La féodalité en Corse.
III
Le double pays de Ferrando.
IV
Porto-Vecchio et Quenza.
V
Naissance, éducation de Ferrando. — Spoliation.
VI
Transaction, conspiration.
VII
La vieille femme. Combat. Mort du Pievano.
VIII
Le seigneur de Lévie. Nouvelles vêpres siciliennes. Rupture.
IX
Mariage de Ferrando. Mort de sa mère. Arrestation.
X
Jugement et condamnation.
XI
Disposition des esprits. Navire vénitien. Délivrance.
XII
Exil. Candie. Retour.
XIV
Querelle de bergers. Simon Paolo.
XV
Nouveau coup de cravache. — Vendetta. — Les Parolanti.
XVI
La vieille femme. — Le combat de chiens. — Le deuil.
XVII
Silvaïna. — Paul de Fozzano. — Bataille des sorciers. — Orage.
XVIII
Les ennemis en présence. — Réconciliation.
CHAPITRE VII
THÉODORE
I
Naissance de Théodore.
II
Théodore proclamé roi de la montagne.
III
Qualités et défauts de Théodore.
IV
Trahison. — Condamnation à mort.
V
Mort de Théodore.
CHAPITRE PREMIER
Table des matières

I
De Marseille à Bonifacio.
Table des matières
Le 26 mai 1864, nous partions de Marseille, sur le vapeur le Progrès, capitaine Pozzo di Borgo. Cet officier, auquel j’avais été recommandé, passait pour le meilleur marin de la compagnie Valéry, et peut-être de la Corse entière; ce qui ne l’empêcha point, hélas! de périr quelque temps après, par une tempête de nuit, à l’entrée de la coquille de noix, qui sert de port à Bastia. On dit que, dans cette affreuse catastrophe, il aurait pu sauver sa vie, mais que, désespéré de la perte de ses passagers, de son équipage et de son navire, il ne put se décider à leur survivre et se donna la mort. Que Dieu lui ait fait miséricorde !
Jeune encore, plein de vigueur et d’énergie, il cachait sous une écorce un peu rude une intelligence fine et le meilleur cœur du monde. Sans être fort étendue, son instruction était solide; il savait surtout à fond tout ce qui concerne la Corse, ne parlait d’elle qu’avec un véritable enthousiasme, et se montrait à son égard d’une susceptibilité extrême; c’était mon homme.
Ce n’est pas que cette susceptibilité n’eût son côté désagréable, en ce sens qu’elle rendait parfois la discussion si difficile, que je n’osais ni le contrarier, ni le contredire, de peur de le voir bondir par-dessus bord, et disparaître dans les flots : mais lorsque, égarés par d’absurdes théories, tant d’hommes se moquent et rougissent du patriotisme, il me plaisait d’en rencontrer un qui s’en faisait honneur, et plaçait son pays avant tout.
Le ciel était splendide et les rayons du soleil se réfléchissaient dans la mer, comme dans un gigantesque miroir; pas la moindre agitation dans l’air et dans les flots; aussi filions-nous rapidement comme sur une glace unie, sans roulis ni tangage, sans mal de cœur par conséquent, sans le plus petit compte à régler avec Neptune. En rien de temps, la terre disparut à nos yeux, et nous fîmes dans la haute mer notre entrée solennelle.
Poètes et romanciers ont beau dire, étrange est l’impression que l’on éprouve généralement, lorsque, pour la première fois, abandonnant la terre qui résiste au toucher, pour la mer où le pied s’enfonce, on se sent isolé de tout secours humain, avec l’immensité du ciel sur la tête, l’immensité des eaux autour de soi, et sous ses pieds l’immensité de l’abîme, dont on n’est séparé que par l’épaisseur d’une planche! Cela est vrai par le temps le plus calme : mais c’est bien autre chose si les vents, la foudre et ses vagues, unissant leurs fureurs, vous ouvrent à la fois toutes les routes de l’autre monde ! Alors les uns s’écrient avec saint Pierre : Sauvez-nous, Seigneur, nous périssons! Les autres murmurent avec Horace : Illi robur et œs triplex.... Et, si l’on pouvait lire dans le cœur des matelots et de leurs chefs, on en verrait plus d’un dire tout bas en se grattant l’oreille : Je voudrais bien être chez nous!
Accoudé sur le rebord du navire, j’étais en extase en présence du spectacle étalé devant moi. Tantôt je suivais de l’œil comme des fleuves d’huile, dont la couleur plus foncée faisait contraste au reste de la mer : ou une chaîne de montagnes, qui semblaient courir à l’horizon, et n’étaient autre chose qu’une apparence produite par des vapeurs lointaines. Tantôt je regardais des volées d’hirondelles, changeant à chaque instant de place et rasant légèrement les eaux; ou une bande de dauphins, bondissant autour de nous, comme une troupe d’écoliers, qui joue au saut de mouton.
J’en étais là, quand se pose sur mon épaule une main, qui me fait songer au battoir des lessiveuses; c’est celle du capitaine.
— Nous allons, me dit-il, comme sur des roulettes; le navire marche tout seul. Le chauffeur excepté, tous mes hommes sont au repos; et moi-même, je n’ai littéralement rien à faire. Si donc vous le voulez, nous en profiterons, moi pour vous dire et vous pour écouter les histoires que je vous ai promises. Asseyons-nous là ; on va nous apporter des cigares et de la bière : mais d’abord permettez-moi de vous demander ce que vous venez faire en Corse; mon récit devant se modifier, selon que vous y venez en fonctionnaire, en spéculateur ou en touriste.
— Un de mes parents s’est marié à Bonifacio, pendant qu’il y tenait garnison. Je vais d’abord lui rendre visite; et puis, je ne suis pas fâché de voir de mes propres yeux un pays, dont on dit des choses si étranges, au risque de me faire assassiner par ses bandits.
— Assassiner par ses bandits!... C’est bien cela. Toujours des préventions aveugles, des idées préconçues, des partis pris d’avance! Assassiner par ses bandits... Et vous prétendez, jeune homme, avec de telles prédispositions, voir la Corse comme elle est, et porter sur son compte un jugement équitable?... Détrompez-vous. Les idées préconçues troublent la vue, égarent l’imagination, enlèvent aux pensées leur rectitude, à l’esprit sa liberté. Grâce à elles, vous allez tout voir de travers chez nous; et, le jour de votre départ, vous ne nous connaîtrez pas mieux qu’aujourd’hui.
Voilà pourquoi, au lieu de commencer par des histoires, que vous apprécieriez plus ou moins, nous ferions bien peut-être d’examiner ensemble les principaux préjugés répandus contre nous, et dont vous me semblez passablement imbu. Vous serez après cela dans de bien meilleures conditions pour bien voir et juger les hommes et les choses.
Le capitaine avait raison; je me promis de ne pas l’interrompre; et il commença en ces termes :
II
Sénèque et son école.
Table des matières
Vous nous regardez comme des assassins et des voleurs; c’est un fait que je déplore; mais je ne vous en fais pas un crime, car vous n’êtes que l’écho et non l’auteur de ces accusations infâmes. Elles viennent de loin, et remontent au premier siècle après Jésus-Christ. A cette époque, vivait un personnage célèbre, orateur, écrivain, philosophe distingué, fils de rhéteur, rhéteur lui-même ; précepteur et principal ministre de l’empereur Néron : on le nommait Sénèque le philosophe.
Entre les différentes sectes philosophiques, il embrassa celle des Stoïciens, ouvrit une école qui fut bientôt très fréquentée; et devint même le chef de cette secte, si fameuse par l’austérité de sa doctrine, par son mépris, au moins apparent, de la douleur et de la mort. Eh bien! c’est ce personnage qui a été notre plus ancien et plus acharné détracteur; c’est lui qui le premier a lancé contre nous ces calomnies venimeuses, dont l’effet se fait encore sentir après dix-huit cents ans. Voici dans quelles circonstances.
Malgré toute son éloquence et sa philosophie, il ne semble pas que Sénèque ait été un modèle accompli de toutes les vertus, et que ses paroles n’aient pas valu mieux que ses actions. Ce qu’il y a de certain, c’est que divers historiens, parmi lesquels Dion Cassius et Tacite, lui reprochent les faits les moins dignes d’un honnête homme, comme d’avoir profité de son passage aux affaires, pour amasser par tous les moyens des richesses énormes ; de n’avoir écrit en faveur de la pauvreté, qu’au milieu de toutes les jouissances du luxe; d’avoir, pour plaire à Néron, approuvé l’empoisonnement de Britannicus et l’assassinat d’Agrippine, sa propre bienfaitrice; d’avoir donné dans de grands écarts de conduite, etc...
Ces écarts furent tels, paraît-il, que la première femme de Claude, l’impératrice Messaline, qui n’était pourtant pas scrupuleuse en matière de mœurs, s’en montra elle-même scandalisée; l’accusa d’intrigues criminelles avec Julie, fille de Germanicus, et le fit condamner à l’exil, in carcere duro. Or, comme notre île servait alors de lieu de déportation aux Romains, il fut relégué sur la côte occidentale du cap Corse. On y voit encore, au délicieux canton de Luri, une vieille tour, appelée Torre di Seneca, où il resta huit ans enfermé. On eût bien fait de l’y laisser toute sa vie.
Perchée sur un roc de 300 mètres de hauteur; exposée sans défense à toutes les fureurs des vents; sans cesse entourée de brouillards et de nuages flottants; éternellement battue à son pied par les vagues; souvent frappée à son sommet par la foudre; triste, nue, désolée au dedans comme au dehors, cette tour, il en faut convenir, devait être une pauvre résidence pour un homme accoutumé, comme Sénèque, à toutes les jouissances de Rome; possédant de merveilleux palais et des ameublements splendides, des jardins délicieux et de somptueuses maisons de campagne. Il était donc naturel qu’il s’ennuyât dans sa tour et y éprouvât de cuisants regrets : mais, comme, d’autre part, à côté du simple mortel, il y avait en lui le chef des stoïciens, il était permis de croire que, après avoir fait tant de beaux discours et de beaux livres sur la fermeté d’âme et la patience, le mépris du plaisir et de la souffrance, il profiterait de l’occasion pour confirmer ses théories par la pratique, et donner au monde un mémorable exemple de résignation et de courage. Il n’en fut rien : sa vertu n’était qu’hypocrisie ; sa philosophie, qu’orgueil. Au contact de l’épreuve, le masque tomba ; le héros s’évanouit, comme dit un de vos grands poètes, ne laissant à sa place qu’un homme faible et misérable autant et plus que beaucoup d’autres.
Au lieu donc de faire bravement tête à l’orage, il fléchit et se courbe, s’arrachant les cheveux, pleurant comme un enfant, accusant le ciel et la terre, invoquant les dieux et les hommes, ne rêvant qu’aux moyens d’obtenir sa grâce; ne reculant pour cela devant aucune manœuvre, s’aplatissant devant l’affranchi Polybe, l’indigne favori de Claude; lui adressant les supplications les plus humbles, les adulations les plus viles.
Tant que vécut Messaline, ses démarches furent sans succès; il avait beau, soir et matin, monter au sommet de sa tour, pour découvrir le navire apportant les lettres d’abolition et de grâce ; pas plus que la sœur Anne, il ne voyait rien venir : mais cette princesse ayant été assassinée par ordre de son mari, et remplacée par Agrippine, mère de Néron, celle-ci obtint son rappel, et le combla des plus grandes faveurs ; ce qui ne l’empêcha point d’applaudir à sa mort et d’innocenter le parricide! Tant de bassesses ne le sauvèrent pas des mains de son terrible élève. Impliqué, à tort ou à raison, dans la fameuse conspiration de Pison, il se vit condamné comme ses complices; mais, à cause de ses talents et de ses anciennes fonctions, on voulut bien, par exception, lui laisser le choix de son supplice. Il choisit de se faire ouvrir les veines, comptant qu’en s’en allant ainsi goutte à goutte, pour ainsi dire, il s’éteindrait sans s’en apercevoir et sans souffrir; mais, malgré sa contenance et son air composés, malgré la sécurité apparente de son visage, le faste et l’orgueil de ses paroles, il avait une telle peur de la mort, que, quand on lui ouvrit les veines, son sang s’était déjà refroidi d’avance; il n’en coula pas une seule goutte! Et l’on fut, pour le tuer, obligé de le mettre dans un bain chaud dont la vapeur, mêlée à celle de quelques liqueurs, l’asphyxia.
Je vous demande pardon de m’appesantir sur ce triste personnage; mais comme il a fait à la Corse plus de mal que personne, il me semble qu’en vous le montrant tel qu’il fut, c’est enlever du poids à ses calomnies et rendre service à mon pays. Après sa condamnation, Sénèque avait été conduit dans sa prison par la voie la plus courte, sans avoir la faculté de faire dans l’intérieur du pays un voyage d’observations et d’études. Pendant les huit ans de sa captivité, il ne voyagea pas davantage, et n’eut de relations qu’avec ses geôliers et ses gardiens. Après sa libération, il se sauva par la ligne droite, impatient de revoir la ville de Rome, ce siège des plaisirs et des honneurs. De sorte que, ni avant, ni pendant, ni après son séjour au cap Corse, il ne vit rien de l’intérieur de notre île: il en partit sans en connaître les sites et les produits, les habitants et les mœurs. Or, voici la peinture qu’il fait du pays :
« Cette terre ne porte ni arbres fruitiers, ni arbres d’agrément ; elle ne produit rien de ce que les autres nations recherchent, et peut à peine nourrir ceux qui la cultivent... Quoi de plus nu que ce rocher? Où celui qui tient à l’abondance, éprouve-t-il plus de privations? Quoi de plus horrible que l’aspect de ce pays, etc.? »
Comment! La Corse est un pays stérile et nu, ne produisant ni arbres fruitiers, ni arbres d’agrément, ni rien de ce que les autres nations recherchent, quand il n’est pas en Europe une contrée où la végétation soit plus active, plus variée, plus vigoureuse! Quand nulle part le climat et le sol ne se prêtent mieux à toutes les cultures! Quand elle nourrit toutes les plantes et tous les fruits, que produit le grand empire végétal, compris entre les Pyrénées et les Alpes, les Balkans et le Caucase, l’Euphrate et la mer Rouge, le Sahara et les Canaries! Quand, malgré les ravages opérés par des spéculateurs avides, il nous reste encore quarante-six admirables forêts, contenant cent soixante-six espèces indigènes d’arbres, d’arbrisseaux et d’arbustes, parmi lesquels, presque par exception, le pin Laricio, le plus bel arbre de l’Europe ! Quand Napoléon a pu, avec vérité, dire, à Sainte-Hélène : La Corse a des parfums, que je n’ai retrouvés nulle part; à l’odeur seule je la reconnaîtrais les yeux fermés! Quand l’ingénieur, chargé par le ministre de Choiseul, de lui faire un rapport, avant l’annexion, se résumait en disant : La terre y est si fertile que, si vous y plantez un bâton, il prend racine et porte des fruits! Quand il est de notoriété publique que, pour la variété, le pittoresque et le grandiose des paysages, la Corse ne le cède à aucune contrée de l’univers! Évidemment, Sénèque n’a vu de la Corse que le roc qui porte sa tour; et, sans la connaître, il l’a décriée, défigurée, horriblement calomniée.
Du reste, il ne traite pas autrement les habitants; et, pour que ses accusations pénètrent mieux dans les esprits et s’y gravent plus aisément, il les enchâsse dans un affreux distique, contenant à lui seul plus de venin que n’en pourraient contenir deux gros volumes. En Corse, dit-il,
Prima est ulcisci lex; altera vivere raptu;
Tertia mentiri, quarta negare deos ;
ce qui veut dire, en bon français, que nos pères se faisaient une quadruple loi, et par suite un quadruple devoir, de la vengeance, du vol, du mensonge et de l’athiéisme !
De ces quatre accusations, la première seule a du vrai; les trois autres sont d’abominables calomnies. Des voleurs! nous qui, seuls de tous les départements français, pouvons, sans crainte et sans danger, dormir la nuit la porte ouverte, et laisser nos bestiaux errer librement dans la campagne ! Nous, des menteurs! Nous, des athées! Mais permettez-moi de passer sur ce point la parole à Diodore de Sicile, historien grec, qui vivait cinquante ans avant Sénèque :
« Les habitants de la Corse, dit-il, se nourrissent de miel, de lait et de viande, que le pays leur fournit largement. Ils observent entre eux les règles de la justice et l’humanité, avec beaucoup plus d’exactitude que les autres barbares. Ils sont toujours certains de retrouver leurs brebis, sur lesquelles chacun met sa marque, et qu’ils laissent ensuite paître dans les campagnes, sans que personne les garde. Le même esprit d’équité paraît les conduire dans toutes les circonstances de la vie; etc... »
Voilà deux témoignages tout à fait contradictoires; si l’un dit vrai, l’autre dit faux. Or, quel intérêt pouvait avoir Diodore à dissimuler les vices de nos pères, pour leur prêter des vertus qu’ils n’auraient pas eues? Il avait visité la Corse, dans le cours de ses voyages, mais il n’en avait reçu aucun service, et n’en attendait aucun. Ce qu’il dit est donc le cri de la conscience, l’expression de la vérité.
Sénèque, au contraire, avait un intérêt de premier ordre à nous décrier et à nous représenter sous les couleurs les plus affreuses, nous et notre pays. Epîtres, mémoires, requêtes, plaidoyers, sollicitations, démarches de tout genre ayant échoué, il ne lui restait, en effet, d’autre moyen, pour apitoyer à nos dépens la cour et le peuple, que de se représenter comme jeté dans un désert sans pain et sans eau; au milieu d’une population de bêtes féroces, altérées de sang et de carnage. Et il y réussit ! Soit à cause de son talent et de sa notoriété, soit à cause de ses hautes fonctions, ses mensonges furent accueillis à Rome, les yeux fermés; se répandirent dans les provinces, se propagèrent d’une génération à l’autre, et sont arrivés jusqu’à ce temps, où on nous les jette encore parfois au visage.
Voilà le menteur, qui n’a pas craint, dans son intérêt personnel, de déshonorer un peuple qui ne le méritait pas et dont il n’avait point à se plaindre. Est-ce notre faute s’il avait fait ce que lui reproche l’histoire? S’il avait été mis en jugement pour son inconduite, condamné à l’exil, enfermé dans la tour du cap Corse? Est-ce notre faute, s’il manquait de cœur et d’énergie et ne savait pas supporter les coups du sort? Est-ce à nous qu’il devait s’en prendre? Est-ce nous qu’il en devait punir?
O le misérable hypocrite! Il a de la chance de n’être plus de ce bas monde; mais si jamais je le rencontre dans l’autre, il fera bien de passer au large... Et je lui en veux d’autant plus que, non content de nous avoir nui par lui-même, il a fondé une école de calomnie, dont les membres suivent pas à pas ses exemples.
Dans unes de vos meilleures comédies, après avoir lu à son maître un passage du même Sénèque, sur le mépris des richesses, le domestique ajoute :
Ce Sénèque, Monsieur, est un excellent homme.
Était-il de Paris? — Non! il était de Rome,
répond brutalement le joueur décavé.
Si vous me demandiez : — Les imitateurs de Sénèque sont-ils aussi de Rome? — Non, répondrais-je ; ils sont de Paris et des quatre coins de la France, car ce sont justement les fonctionnaires de tout ordre que le gouvernement nous adresse.
De ces fonctionnaires, très peu demandent spontanément à être envoyés en Corse. Le grand nombre, pour ne pas dire la totalité, n’y vient qu’à son corps défendant, le cœur gros, les yeux pleins, l’esprit tourmenté par les distiques de Sénèque, l’imagination assaillie de visions et de spectres lugubres.
En débarquant, leur premier soin est de chercher des yeux un gendarme, de tâter si leur revolver est bien armé dans leur poche; puis ils s’en vont à leurs fonctions comme des galériens à leur chiourme, sans attrait, sans ardeur, voyant tout en noir, s’ennuyant, ne songeant qu’aux moyens de s’en retourner au plus vite. C’est, avec une légère variante, la disgrâce et l’exil de Sénèque; il n’y manque qu’une chose, la tour du cap Corse.
Qu’écrivent-ils à leurs protecteurs et à leurs Polybes ? Quels sont les arguments qu’ils emploient pour les attendrir et les apitoyer sur leurs infortunes? Ils se servent du procédé de Sénèque ; déclament contre la Corse, qui ne leur a rien fait, contre ses habitants, qui ne leur ont pas fait davantage; et c’est encore à nos frais que leur rapatriement s’opère. On les voit en conséquence aller et venir, filer et défiler, paraître et disparaître, comme des ombres chinoises, qui traversent la scène en courant, et vont les unes sur les autres se précipiter dans l’abîme; le tout, bien entendu, au grand détriment du pays qu’ils n’ont pas eu le temps de connaître et de servir; sans emporter, mais sans laisser le plus petit regret.
Et, quand une fois ils sont rentrés chez eux, Dieu sait les absurdités et les fables qu’ils racontent de nous ! Ils n’en diraient pas davantage, s’ils venaient de faire le tour du monde ; s’ils arrivaient des brasiers de l’Équateur et des glaces du Pôle, du pays des tigres et des cannibales; et comme jusqu’ici la France ne nous a guère visités que dans la personne de ses fonctionnaires, il s’ensuit qu’elle nous connaît par eux, à peu près comme Rome nous connaissait par Sénèque.
Ceci d’abord sur l’origine de la mauvaise réputation qui nous a été faite, et dont nous avons eu tant à souffrir.
III
Que vaut la Corse pour la France?
Table des matières
Sans contester à la Corse la beauté de son ciel, les aptitudes de son sol et ses richesses naturelles, plusieurs prétendent qu’elle n’a pour la France pas plus de valeur spéciale que pour le Grand Turc.
Si ceux-là sont de bonne foi, ils n’ont évidemment jamais jeté les yeux sur une carte de l’Europe; ils manquent des premières notions de géographie et d’histoire; ils ne savent pas un mot de la situation politique du monde, et des nécessités où peut tôt ou tard se trouver réduit votre pays.
C’est d’abord un fait général, incontestable et incontesté, que depuis la plus haute antiquité jusqu’à nous, Pélasges et Phéniciens, Phocéens et Etrusques, Carthaginois et Romains, Goths et Vandales, Byzantins et Arabes, Francs et Lombards, Pisans et Génois, Impériaux et Espagnols, Anglais et Français, tous les peuples enfin qui ont aspiré à dominer ou à jouer un rôle dans la Méditerranée, se sont, avec acharnement, disputé la possession de la Corse ; ce qui prouve qu’elle a été considérée par tous comme une station militaire, industrielle et agricole de la plus haute importance. Comment expliquer sans cela tant de sacrifices et de sang versé pour s’en rendre maître? Est-ce qu’on se bat ainsi, durant quatre mille ans, pour une chose sans valeur? Evidemment non; et le témoignage unanime de tant de peuples, différents par l’origine, la langue, les mœurs et la civilisation, pèse d’un autre poids que les déclamations intéressées de tous les Sénèques passés, présents et futurs. D’où il suit que la Corse possède par elle-même une grande valeur intrinsèque ; j’ajoute qu’elle a pour la France une inappréciable valeur de position.
Si la France a des amis en ce bas monde, elle a aussi des ennemis, qui ont toujours les yeux sur elle, guettant le moment favorable pour la mettre en lambeaux et l’effacer du nombre des nations. Deux fois ou trois, ils se sont crus sur le point d’atteindre le but, et de livrer aux plantes sauvages l’emplacement où se trouve Paris. Le ciel a détourné ce malheur : mais rien ne prouve que leurs mauvais desseins soient abandonnés ; que ce que l’on a vu déjà ne puisse se voir encore; que des coalitions formidables ne puissent se reformer contre vous; que, pendant que vos frontières terrestres seront envahies, des flottes puissantes ne viennent attaquer votre littoral méditerranéen.
Admettons que la Corse se trouve alors dans l’état où elle devrait être, munie d’inexpugnables fortifications sur ses points essentiels ; occupée dans ses admirables golfes par un nombre suffisant de vaisseaux de combat, de course et de transport; gardée par une armée de 50,000 hommes, que fournirait sans peine une population de 260,000 âmes, presque exclusivement composée de vieux soldats et de marins... Cela admis, vous serait-il, en cas de guerre, indifférent d’avoir la Corse pour vous ou contre vous? Là est la question.
Dans le premier cas, vous avez en elle une sentinelle avancée, surveillant le golfe de Gênes, la mer Tyrrhénienne et la mer d’Espagne ; menaçant les deux grandes presqu’îles et la Sardaigne; elle vous est un vaste camp retranché, couvrant Toulon, Marseille et votre littoral; offrant à vos flottes un excellent point d’appui, pour se porter en avant et agir sur les ailes; un refuge assuré en cas de désastre; des troupes de débarquement au besoin, barrant le passage aux vaisseaux ennemis, qui y regarderaient à deux fois, avant de s’aventurer dans vos eaux, avec la certitude d’y être pris entre deux feux. Tels sont quelques-uns des services que pourrait vous rendre la Corse.
Si au contraire elle appartient à vos ennemis, ils en feront naturellement le centre et la base de leurs opérations contre vous. De là, rayonnant dans tous les sens, leurs navires pourront détruire votre commerce dans ces mers, mettre en interdit votre littoral, insulter vos ports, couper vos relations avec l’Algérie, tenir deux ans votre flotte prisonnière dans la rade de Toulon, comme cela s’est vu en 1803; et, en cas de désastre en haute mer, vos débris tomberaient dans nos mains.
Que s’il vous semble que j’exagère l’importance de mon pays, laissez-moi vous citer une autorité, dont vous ne suspecterez pas le témoignage.
Les Anglais, personne ne l’ignore, sont doués d’un robuste appétit. Les points les plus importants du globe sont dans leurs mains; ils possèdent notamment dans la Méditerranée, Dieu sait par quels moyens, deux stations inabordables; mais ils n’en ont pas assez : il leur manque Chypre, l’Egypte et la Corse : Chypre et l’Egypte, pour leur empire des Indes; la Corse, contre la France uniquement.
Si je n’aime que fort peu Sénèque, je n’aime guère plus ces Anglais, toujours prêts à accepter toutes sortes de services; mais que l’on ne retrouve plus dès qu’on a besoin d’eux; ces Anglais auxquels il n’est pas peut-être un seul peuple qui n’ait le droit de dire : Rends-moi ce que tu m’as volé! Dieu est patient parce qu’il est éternel; mais il est impossible que l’heure de l’expiation n’arrive pas tôt ou tard pour eux.
Quoi qu’il en soit, ils ont depuis longtemps jeté leurs yeux et leur dévolu sur la Corse. Quand elle se débattait pour échapper à la maudite domination génoise, leurs vaisseaux ne cessaient de rôder sur ses flancs, semant à pleines mains les guinées, pour s’y créer des partisans; fomentant les désordres et les troubles; soldant tous les aventuriers, qui cherchaient à nous asservir à leur profit; se faisant, en garantie de leurs créances, céder par Théodore de Neuhof, le plus célèbre d’entre eux, ses droits à la couronne de Corse; et gravant cette cession sur son tombeau, afin de la rendre impérissable!
L’annexion à la France ne mit fin, ni à leurs convoitises ni à leurs démarches. Deux fois en effet, en 1793 et en 1815, à la faveur de vos embarras extérieurs, ils tentèrent de s’installer chez nous à votre place. En 1822, ils firent au fameux bandit Théodore Poli, les offres les plus séduisantes, pour le décider à travailler pour leur compte. Enfin, dans tous les projets de partage, élaborés contre vous par les coalitions européennes, c’est à eux qu’a toujours été réservée la Corse comme morceau de choix et hors part.
Que si vous êtes curieux de savoir quel intérêt peuvent avoir les Anglais à ajouter 8 ou 10 mille kilomètres carrés à leurs possessions qui, en attendant mieux, en comptent déjà plus de 26 millions, c’est-à-dire le quart de la terre habitable, voici un homme entre tous compétent, qui va vous le dire la bouche ouverte. Ce n’est autre que le plus grand homme de mer de notre siècle, le vainqueur d’Aboukir et de Trafalgar, celui qui tint deux ans votre flotte bloquée dans le port de Toulon ; qui, après avoir perdu un œil au siège de Calvi, et un bras à Ténériffe, s’ensevelit dans sa dernière victoire, l’amiral Nelson, en un mot. Or, il écrivait à son gouvernement : — Donnez-moi le golfe de Saint-Florent et deux frégates ; je me charge que pas un vaisseau ne sortira de Marseille ou de Toulon, sans tomber dans mes mains. Qu’aurait-il dit, qu’aurait-il fait, si on lui eût donné la Corse entière et une escadre?
Voilà, Monsieur, le mot de l’énigme; voilà ce qui se cache au fond du cœur de tout loyal Anglais. Ils veulent la Corse, moins pour le bien qu’ils en retireraient, que pour le mal qu’elle leur permettrait de vous faire. Et si jamais ils en deviennent maîtres, Malte et Gibraltar ne sont rien auprès de ce qu’ils feront d’elle; elle deviendra, soyez-en sûrs, le point le plus formidable de l’univers ; votre puissance navale aura reçu le coup fatal; et ils ne craindront plus, du côté de la mer, pour leur empire indien.
Comprenez - vous maintenant, ô nos frères de France, ce que vaut pour vous la Corse, et quel intérêt vous avez à la conserver? Que si vous ne le comprenez pas, alors vous méritez de la perdre; et vous la perdrez tôt ou tard.
IV
Napoléon et le 18 brumaire.
Table des matières
En voici d’autres qui, aveuglés par la passion politique, nous reprochent la naissance de Napoléon et le 18 brumaire, et demandent que, pour ce double crime, nous soyons rayés de la carte de France.
— Napoléon, disent-ils, a eu de grands défauts.
— Il se peut : mais qui n’en a pas?
— Il a commis de grandes fautes.
— Sans doute. Qui donc n’en commet pas? Les défauts et les fautes qui en dérivent ne sont-ils pas des produits naturels de l’infirmité humaine? Mais si vous êtes si sévère pour ses faiblesses, n’est-il pas juste que vous teniez compte de ses qualités? Or, sous ce rapport-là, fouillez dans tous les coins et les recoins de l’histoire, Combien d’hommes y trouverez-vous, qui lui aient été, je ne dis pas supérieurs, mais égaux pour le génie et les accessoires du génie? Combien lui peuvent être comparés tout à la fois comme capitaines, organisateurs et administrateurs? Combien ont plus profondément remué le monde, passionné les esprits et les cœurs ? Combien ont plus fait pour la gloire de leur patrie, et l’ont dotée de plus d’institutions utiles! Vous aurez de la peine à en découvrir un seul !
Et vous reprochez à la Corse d’avoir produit un tel homme ! Vous voulez qu’elle le renonce et le renie! qu’elle rougisse d’avoir été son berceau! Comment, pour peu qu’un des vôtres ait fait la moindre petite chose remarquable, vous lui élevez des statues, presque des autels! Vous instituez en son honneur des concours et des fêtes! Vous êtes heureux et fiers d’être ses compatriotes! Et vous voulez nous chasser de la France, parce que Napoléon est né chez nous! Quoi de plus injuste et de plus absurde!
Et puis, s’il est né en Corse, à qui la faute, si faute il y a? Qui est-ce qui préside à la naissance des hommes? Qui est-ce qui les fait naître ici, plutôt que là; aujourd’hui plutôt qu’hier; de tel père plutôt que de tel autre? etc... N’est-ce pas Dieu, le maître souverain de toutes choses? Et, si c’est Dieu, comment aurait pu s’y prendre la Corse, pour qu’il en fût autrement? Voyez-vous d’ici le gouverneur et les notables du pays se présenter en grand costume devant Mme Lœtitia Ramolino, et lui parler à peu près en ces termes?
« Vous portez dans votre sein un enfant qui nous déplaît, et dont nous ne voulons pas pour compatriote. Ainsi donc, changez-le pour un autre; ou bien, allez vous en faire vos couches en Sardaigne, en Italie, aux antipodes, au diable, s’il vous convient; mais pas en Corse; nous ne le souffrirons pas! »
Quant au 18 brumaire, il ne m’appartient pas de discuter ici, moins encore de décider quel fut son véritable caractère. Fut-il un bien? fut-il un mal ? faut-il y voir un fait d’ambition personnelle ou de nécessité sociale? Y eut-il ambition et nécessité tout à la fois?
Je l’ignore; mais plusieurs pensent qu’il avait été rendu inévitable par la faiblesse, les dissensions et l’incapacité du Directoire, jointes au désordre des esprits et à la corruption des mœurs, qui caractérisent cette époque. Plusieurs sont convaincus qu’il fut une conséquence fatale des coups d’Etat du 18 fructidor et du 30 prairial, et que, si Bonaparte ne l’eût pas fait, il aurait été fait par un autre. Tous les esprits clairvoyants s’y attendaient; le Directoire lui-même ne se faisait à cet égard aucune illusion, puisqu’ il s’apprêtait à déposer le pouvoir suprême aux mains du brave général Joubert, quand celui-ci fut tué à Novi, moins de trois mois avant le 18 brumaire 1
Dans tous les cas, le 18 brumaire eût-il été le plus grand des malheurs et des crimes, en quoi la Corse a-t-elle participé à sa conception, à sa préparation, à son exécution? Pourquoi dès lors l’en rendre responsable? Où en serait-on, si chaque pays devait répondre pour tous ceux qui sont nés dans son sein? S’il était permis de reprocher, au Cantal et à la Charente, la naissance de Carrier et de Ravaillac, et de les effacer du nombre de nos départements pour les noyades de Nantes et l’assassinat d’Henri IV?... Et de trois.
V
Sommes-nous Français?
Table des matières
Quelques mauvais plaisants nous accusent de n’être pas Français. Il est vrai que nous ne l’avons pas toujours été : mais eux-mêmes l’ont-ils été toujours ?... Quand, au milieu du cinquième siècle après Jésus-Christ, Mérovée inventa le nom de France, pour son petit royaume de Tournay, qui est-ce qui était Français depuis le Rhin jusqu’aux Pyrénées, depuis le Finistère jusqu’aux Alpes? Etaient-ce les Belges et les Bourguignons, les Bretons et les Séquaniens, les Arvernes et les Allobroges, les Aquitains et les Vascons? Etaient-ce même les Parisiens, ces Belges indisciplinés et turbulents, qui, chassés de leur pays, vinrent se réfugier dans l’île de la Cité, et y bâtirent les premières cabanes? Non; des 400 petits peuples qui occupaient alors la Gaule, pas un seul n’était Français.
Cela est un fait certain; et c’en est un autre non moins certain, qu’ils le sont tous aujourd’hui. Comment donc le sont-ils devenus? Par un procédé uniforme et le plus naturel du monde ; par leur annexion pure et simple au domaine royal.
Or le 15 août 1768, par édit authentique de Louis XV, nous avons aussi été annexés au domaine royal, au même titre que les autres provinces. Pourquoi donc cette annexion ne nous aurait-elle pas communiqué, comme à elles, le caractère et le titre de Français? Pourquoi cette sorte de baptême national aurait-il manqué de vertu pour nous seuls?
Donc nous sommes Français de droit et de fait; et j’ajouterai que nous le sommes de cœur, plus que certains de ceux qui nous accusent. Chez nous le patriotisme est dans toute sa ferveur. Si nous aimons la Corse, nous aimons aussi la France ; et nous sommes, quand il le faudra, prêts à mourir pour l’une comme pour l’autre. En est-il de même partout?
Plusieurs pensent nous terrasser, en disant : La preuve que vous n’êtes pas Français, c’est que vous parlez une langue étrangère.
Au moment de l’annexion, nous parlions l’italien ; et nous ne pouvions pas l’abandonner, avant d’avoir appris le français, à moins de nous mettre au régime des sourds-muets, et de ne plus parler que par signes. Or, pendant très longtemps, nous n’avons pas eu d’écoles où l’on enseignât le français ; et nous ne l’entendions pas, surtout dans les campagnes, parler une fois tous les mois. Comment donc aurions-nous pu l’apprendre ?
Mais aujourd’hui, grâce aux écoles de nos villages et au séjour prolongé que fait sous vos drapeaux presque toute notre jeunesse, l’italien ne sera bientôt plus chez nous qu’une langue morte.
Et non seulement nous parlons le français, mais nous le parlons mieux que beaucoup de vos provinces. Nulle part, en effet, vous ne rencontrerez chez nous de ces expressions, de ces intonations, de ces accentuations burlesques, dont vous êtes les premiers à rire, et qui indiquent l’origine des individus, aussi sûrement que le bouquet indique celle des vins. Ainsi vous n’entendrez pas dire : — La nâtion, la condamnâtion; la loè, le roè et moè, ça fait troè ; nous se reverrons; si faisain biau demain je partirons à la pique du jour; y veuletent ben, y ne peuvetent pas; commane vont tes parane, mon ser ? Parfaitemane, etc...
En outre si, pour n’être pas Français, il suffit de parler une langue différente de la vôtre, à quelle nation appartiennent donc ces populations du Midi et du Centre, qui bredouillent une multitude de patois impossibles? Que sont les Basques, les Bretons, les Lorrains, les Alsaciens et les Flamands? Ils sont moins Français que nous évidemment, attendu que leurs idiomes n’ont rien de commun avec le latin, d’où l’italien dérive comme le français. Et si vous les rayez aussi de la carte de France, qu’y restera-t-il?
Encore une accusation, vous le voyez, qui ne repose pas sur le granit et le bronze.
VI
La Corse et le Fisc.
Table des matières
Voici maintenant les hommes de calcul et d’argent, qui se plaignent que la Corse coûte à la France plus qu’elle ne lui rapporte; et, au nom des principes d’économie et de bonne administration, demandent qu’on s’en débarrasse comme d’une possession onéreuse.
Je n’ai pas présents à l’esprit les chiffres du budget : mais nous serions encore en déficit à l’égard du Trésor, qu’il ne faudrait pas s’en étonner. Les peuples nouveaux, vous le savez, commencent par la chasse et la pêche; puis ils deviennent successivement pasteurs, agriculteurs, industriels et commerçants ; telles sont les différentes étapes, par où on arrive à la civilisation matérielle.
Bien que déjà vieux dans le monde, nous n’en sommes encore qu’à la période pastorale. Notre pays est toujours en grande partie couvert de forêts, de makis et de broussailles, où paissent de nombreux troupeaux que personne ne garde, et qui fournissent à la plus part de nos besoins. Cela étant, nos paysans ensemencent, dans le voisinage de leurs habitations, ce qui est nécessaire pour le pain de la famille, et ne vont pas plus loin. Savez-vous quelle est, au moment où je parle, la proportion des terres ensemencées ?... Elle est, malgré les progrès accomplis, les six centièmes des terres cultivables, et les trois cent cinquante-deux dix millièmes de la surface totale!... L’industrie et le commerce suivant naturellement l’état de l’agriculture, les trois grandes sources de la richesse des nations se trouvent, ou peu s’en faut, à sec parmi nous. Et dès lors, comment voulez-vous que nous fassions grande figure sur les rôles du fisc?
Je vous entends me dire : — C’est votre faute! Pourquoi, sans abandonner vos troupeaux, ne pas cultiver aussi vos champs?
— Pourquoi ? pour une foule de raisons, dont voici les principales.
Parce que nos pères faisaient ainsi ; et vous savez la puissance de la tradition et de la routine;
Parce que, cernés par la mer et mis en interdit par nos détracteurs, nous ne soupçonnions pas que l’on pût faire autrement et mieux que nous ne faisions ;
Parce que, au temps des incursions barbaresques et de nos inimitiés de famille, il était dangereux de s’aventurer, et surtout de stationner dans la campagne ;
Parce que le droit de parcours et de vaine pâture, détruisant sur pied les récoltes, rendait impossible tout travail sérieux ;
Parce que l’insalubrité des parties basses et les plus fertiles de l’île éprouvait nos travailleurs au point que, en 1780, il se trouvait, dans le seul village de Serra de fiumorbo, quatre-vingt-dix veuves, dont les maris avaient été tués par les fièvres paludéennes, contractées dans la plaine d’Aléria ;
Parce que, eussions-nous eu des produits à vendre, nous n’aurions su qu’en faire; et ils nous seraient restés pour compte;
Parce que, généralement sobres et de peu de besoins, nous trouvions dans nos troupeaux et nos arbres l’essentiel de la vie, et n’en demandions pas d’avantage;
Parce que... mais en voilà assez, pour nous valoir au moins les circonstances atténuantes.
Je pourrais ajouter que nous ne sommes pas seuls coupables de cette situation; les dix ou douze gouvernements, qui se sont succédé chez vous depuis l’annexion, sont loin d’en être innocents. Qu’ont-ils fait pour nous aider à en sortir? Quelle sécurité ont-ils assurée aux propriétés et aux personnes? Quels encouragements ont-ils donnés à notre agriculture ? Quelles fermes-modèles ou écoles ont-ils créées? Quels marchés ont-ils établis, quels débouchés ouverts à nos produits? Combien de routes ont-ils tracées, combien de marais desséchés, de plages assainies ? Combien de chantiers installés, pour utiliser nos golfes et nos forêts?... Ils n’ont rien fait; pas même Napoléon, qui disait tristement à Sainte-Hélène : Je voulais consacrer trente mille hommes à la pacification de la Corse, et trente millions à sa prospérité ; le temps m’a manqué !
Et votre industrie privée, pensez-vous qu’elle n’ait rien à se reprocher aussi à notre égard?... Qu’on lui propose les affaires les plus périlleuses, sur n’importe quel point de l’univers, dans les hauteurs de l’atmosphère et les entrailles du globe; elle a toujours des millions à risquer et à perdre; elle les jouerait au besoin sur les chemins de fer de la Lune et les mines de Jupiter! Et, quand nous lui offrons de mettre en valeur ces terrains prodigieusement fertiles, qui, outre les fruits de l’Europe, produisent la canne à sucre, le coton, l’ananas, la garance, l’indigo et même le café; d’exploiter, sans péril et à gros bénéfices, nos superbes forêts, nos marbres et nos roches précieuses, nos huiles et nos vins, nos lins et notre soie, le parfum de nos fleurs et la cire de nos abeilles; toutes les richesses, en un mot, que la nature a prodiguées à notre sol et à notre mer ; quand nous lui proposons de faire de la Corse un vaste jardin d’acclimatation, où les plantes et les animaux utiles des pays chauds, qui craignent les transitions trop brusques, trouveraient tout ce qu’il leur faut pour se naturaliser et se transformer; jardin, dont seraient tributaires tous les peuples de l’Europe; quand nous lui proposons tout cela, elle a perdu la clé de son coffre, et ne peut disposer d’un centime! Aussi, quand elle reçoit sur le nez et les doigts, et fait de ces culbutes dont tressaille le monde financier, je suis toujours tenté de dire : C’est bien fait !
Enfin, en acceptant comme prouvé que nous coûtions encore plus que nous ne produisons, est-ce que l’argent est l’unique besoin des peuples? Est-ce que l’impôt n’a qu’une seule forme? Est-ce que à côté et au-dessus de l’impôt de l’argent, il n’y a pas l’impôt du sang, autrement précieux et méritoire? Quelle comparaison est en effet possible entre la somme plus ou moins forte que je verse au Trésor par douzièmes, et le sang de vos enfants, que vous livrez pour la défense commune?
Or, Monsieur, malgré la faiblesse de sa population et de ses revenus, la Corse est au premier rang pour la production militaire; il n’est pas un seul département français, qui fournisse proportionnellement autant de soldats qu’elle. Quand ailleurs on cherche par tous les moyens, bons et mauvais, à échapper à la conscription, nos jeunes gens mettent la main dans l’urne sans changer de couleur; et, de ceux que le sort épargne, trois sur cinq s’enrôlent volontairement. Vous verrez des localités de 2 à 3,000 âmes, Bonifacio, par exemple, qui ont actuellement sous les drapeaux quarante officiers, et un nombre proportionné de sous-officiers et de soldats; de sorte que l’on peut dire avec vérité que les femmes de la Corse n’enfantent que pour vos armées de terre et de mer!
Que suit-il de là? Que si nous sommes en retard chez le ministre des finances, nous sommes en avance, et de beaucoup, chez les ministres de la guerre et de la marine; et que si le premier nous cherche querelle, nous avons patriotiquement le droit de le renvoyer à ses collègues, et de faire traite sur eux.
Enfin, laissant de côté tout le reste, est-ce que quelques pièces d’or peuvent être mises en parallèle avec la sécurité que vous assure la possession de la Corse; sécurité qu’appréciait si haut Nelson, et que les Anglais ne sont pas les seuls à vous envier? Demandez-leur donc à eux-mêmes, si bons appréciateurs des positions stratégiques, si compétents en fait d’administration et d’économie; demandez-leur ce que coûtent et rapportent Helgoland, Gibraltar, Malte, Périm et tant d’autres rochers qu’ils possèdent dans toutes les mers; et sous prétexte qu’ils coûtent des millions par centaines, et ne produisent ni un écu, ni un soldat, proposez-leur de les abandonner; vous verrez ce qu’ils vous répondront ! Et cependant ces stations sont loin de leurs côtes, et n’intéressent en rien leur sécurité immédiate : mais elles intéressent leur commerce, leur marine, leur colonie des Indes ; et c’est assez pour compenser tous les sacrifices... et la Corse monte la garde à votre porte !
VII
Vendetta et Banditisme.
Table des matières
Nous voici au point le plus délicat de ma tâche, à la seule accusation de Sénèque, qui ne soit pas sans fondement : toutefois je l’aborderai avec la même assurance que les autres; convaincu que, s’il est impossible de contester l’existence de la vendetta et du banditisme, il sera aisé de démontrer qu’ici encore la vérité se trouve en nombreuse compagnie d’exagérations et d’erreurs.
Métastase a dit que les hommes ressemblent au pays qui les a vus naître. Sans faire de cette affirmation un axiome absolu, il est certain qu’elle a du vrai. Les gens de la plaine ne sont pas ceux de la montagne; les pays où tout abonde ont d’autres habitants que ceux où tout manque; grande est la différence entre les hommes de l’Equateur, des pôles et des zones tempérées.
La Corse est un des pays les plus accidentés, les plus saccadés, les plus tourmentés de l’Europe; tous les contrastes s’y trouvent, tous les extrêmes s’y touchent. Les habitants y participent des qualités et des défauts du climat et du sol. Ils ont l’imagination vive, le tempérament ardent, le caractère inégal, emporté, violent; mais ils sont patients, persévérants, fidèles dans l’amitié, comme dans la haine. Durs aux privations et à la souffrance, ils sont incapables de supporter la moindre injure, surtout si elle touche à l’honneur de la famille; il leur faut. une réparation éclatante, ou une vengeance terrible. Je ne les approuve, ni ne les excuse : mais quand il s’agit de juger un individu ou un peuple, il est juste, si je ne me trompe, de tenir un certain compte du climat et du tempérament, comme des préjugés et de l’éducation. Ceci d’abord.
Dès la plus haute antiquité, forcés de défendre leur indépendance contre des envahisseurs sans cesse renaissants; et, trop peu nombreux pour livrer des batailles rangées, nos pères durent longtemps se borner à la guerre de broussailles, la seule possible au faible contre le fort; rôdant, s’embusquant, attaquant les traînards, les maraudeurs et les détachements isolés. Nous y gagnâmes l’habitude d’aller toujours armés et de frapper à l’improviste.
Au [moyen âge et jusqu’en 1830, les États barbaresques n’avaient été qu’une immense caverne de voleurs qui, non contents de troubler et d’écumer la Méditerranée, dévastaient fréquemment les îles et les côtes de l’Europe. On les redoutait tellement que tous les peuples leur payaient tribut, pour qu’ils voulussent bien ne pas inquiéter leurs vaisseaux de commerce; ce qui ne les empêchait pas de continuer à l’occasion leur métier de pirates. Heureusement, le 6 juillet 1830, Charles X mit fin à cet état de choses, par la prise d’Alger; délivra de ce honteux tribut les nations commerçantes et rendit la sécurité à nos mers; mais jusque-là, placée sur la route des Sarrasins, notre Corse recevait à tout moment leurs visites et leurs insultes; nos champs étaient ravagés, nos villages brûlés, nos femmes et nos enfants emmenés en captivité; ce qui nous obligeait à être, comme nos pères, toujours armés et prêts à frapper.
Vainqueur et héritier des Lombards, Charlemagne donna la Corse aux Papes, qui la cédèrent aux Pisans, lesquels en furent violemment dépossédés par les Génois. Au lieu de lui appliquer une administration douce et paternelle, les Génois en affermèrent l’exploitation à une bande de vautours, connue sous le nom de Compagnie ou Banque de Saint-Georges. Pressée de s’enrichir comme tous les fermiers à terme, cette Compagnie multiplia, sous toutes les formes, les impôts et les charges; et nous traita comme un citron dont on veut avoir la dernière goutte de jus.
La patience n’est pas notre vertu dominante; et, si l’injure nous offense, l’injustice nous révolte. A des vexations de chaque jour, nous répondîmes par des insurrections continuelles; et nous le fîmes avec tant de succès que, désespérant de nous réduire par la force, la république génoise s’appliqua à nous diviser pour régner; et nous arma les uns contre les autres.
A ceux qui embrassèrent son parti, elle prodigua argent, terres, emplois, honneurs, privilège, immunités de tout genre, avec le droit de tout oser et de tout faire impunément. Contre ceux qui restèrent fidèles à l’indépendance nationale, elle organisa l’espionnage, la délation, le faux témoignage, la confiscation, l’emprisonnement, l’exil, l’assassinat; et si ces malheureux venaient à se plaindre, le pouvoir leur donnait toujours tort; les tribunaux les condamnaient invariablement, quelles que pussent être la bonté de leur cause et l’évidence de leur droit.
N’ayant donc ni protection, ni justice à attendre de personne, nos pères confondirent dans une haine commune les Génois et leurs partisans; et prirent le seul parti qui leur restât, celui de se protéger eux-mêmes et de se rendre justice de leurs propres mains. A cela nous gagnâmes deux choses : le mépris de la justice humaine et la pratique des luttes fratricides.
Une fois sur cette pente, nous allâmes vite et loin, les Génois soufflant de tous côtés l’incendie et la guerre. Sous ce souffle empesté, les haines, les procès, les querelles sanglantes se multiplièrent; les provinces et les villes, les villages et les familles se divisèrent en partis ennemis; la Corse s’inonda du sang de ses propres enfants! Le mal devint tel que, de 1683 à 1715, en trente-deux ans par conséquent, d’après les documents puisés aux archives de Gênes, le nombre des assassinats s’éleva à l’énorme chiffre de 28, 715! 900 en moyenne par an, sur une population qui ne devait guère dépasser 100,000 âmes.
Cela vous paraît horrible, n’est-ce pas? Mais voici qui l’est bien plus encore. Un jour, à la vue de la désolation et de la dépopulation rapide du pays, les acteurs passionnés de ces drames lugubres s’arrêtent épouvantés de leur oeuvre, se regardent et s’entendent pour y mettre un terme. Dans ce but, ils demandent au gouvernement deux choses: la prohibition absolue du port de toute espèce d’armes; la peine de mort pour tous les assassins, quels qu’ils soient.
Cette double mesure était propre à couper le mal dans sa racine; et un gouvernement digne de ce nom eût saisi avec empressement l’occasion de rétablir la paix et l’ordre: mais celui-ci ne voulait ni l’ordre ni la paix. Savez-vous ce qu’il fit?..... Ecoutez et voyez si jamais vous avez entendu rien de plus monstrueux.
Sur le premier point, après de longues réflexions, il daigna consentir à la prohibition des armes, et donna ordre qu’elles lui fussent livrées dans un délai déterminé: mais que pensez-vous qu’il en faisait? Qu’il les emmagasinait, les déportait, les détruisait? Pas du tout; il en faisait l’objet d’un infâme trafic, et revendait d’une main ce qu’il avait reçu de l’autre. Les historiens du temps citent un individu auquel le même fusil fut revendu jusqu’à sept fois!
Sur le second point, sa conduite fut plus horrible encore. Il refusa l’abolition de la peine de mort, par la raison que cela ferait perdre au Trésor public le revenu annuel, que lui procuraient les lettres de grâce et d’abolition, qu’achetaient les assassins pour se mettre à l’abri de toute poursuite!... Il est en effet certain que si, après son premier crime, chaque assassin eût été décapité ou pendu, il n’eût pas été facile de lui vendre, jusqu’à sept fois, des lettres de grâce et d’abolition.
Voilà ce que fut et fit pour nous le gouvernement génois. Avant lui, nous commettions aussi des meurtres: mais comme ils tombaient généralement sur des ennemis publics, ils avaient le caractère d’actes de légitime défense et de patriotisme; ce fut lui qui nous arma les uns contre les autres, et nous fit de la vendetta et du banditisme comme une nécessité fatale. Faut-il, après cela, s’étonner que son souvenir soit en exécration d’un bout à l’autre de l’île, et que la dernière injure que l’on y puisse jeter à l’homme que l’on veut humilier, soit de lui dire: Tu es un Génois! Pour moi, je ne puis passer en vue de Gênes la Superbe, sans lui envoyer, à défaut de boulets et de bombes, des bordées de malédictions. et si, dans ces moments-là, il me tombait sous la main un doge, un gonfalonnier, un podestat quelconque, il ne ferait pas mal de se recommander à Dieu.
En nous assurant un gouvernement paternel et une justice impartiale, l’annexion supprima deux des principales causes de nos discordes et aurait dû supprimer aussi la vendetta et le banditisme: mais, hélas! il en est des maladies morales comme des maladies physiques. Promptes à venir, elles s’en vont très lentement; et lorsque, après s’être pendant des siècles infiltrée dans les idées, les mœurs et la pratique d’un peuple, une habitude est passée chez lui à l’état de seconde nature, ce n’est pas en vingt-quatre heures qu’il est possible de la détruire par un syllogisme ou un décret.
Dans les campagnes surtout, nos populations eurent peine à croire à l’équité des tribunaux français; et si enfin elles consentirent à s’adresser à eux, pour les faits d’ordre matériel, elles continuèrent, pour les faits d’ordre moral, à ne s’en rapporter qu’à la justice personnelle. N’est-ce pas ainsi, du reste, que vous agissez vous-mêmes?... Qu’on vous vole votre cheval ou votre bourse, que faites-vous? Vous en appelez aux tribunaux, parce que vous les savez très sévères pour les attentats contre la propriété; mais si c’est l’honneur de votre femme, de votre fille ou de votre sœur qui vous a été ravi, vous recourez à votre pistolet ou à votre épée; parce qu’en ces matières, la loi est sinon indifférente, du moins impuissante, et la justice désarmée.
— Vous ne sauriez comparer le duel à la vendetta; il n’y a entre eux aucune ressemblance.
— Il y en a beaucoup plus que vous ne pensez, je vous le montrerai tout à l’heure.
Le droit de justice personnelle persista donc après l’annexion; mais il fut réglementé et réduit aux quatre cas que voici :
1° Le déshonneur ou la compromission d’une femme;
2° L’infidélité aux engagements des fiançailles;
3° L’assassinat impuni d’un parent proche;
4° Un faux témoignage, ayant fait condamner un innocent.
Dans ces quatre circonstances, l’opinion publique autorisait la vendetta, et en faisait même un devoir, comme ailleurs elle pousse parfois au duel et à la guerre.
— Et vous croyez, capitaine, que les actes humains sont bons ou mauvais, selon que l’opinion publique les juge tels? Ce serait une grave erreur. Ils sont mauvais ou bons, selon qu’ils sont contraires ou conformes à la loi de Dieu; selon que nous voudrions ou ne voudrions pas qu’ils nous fussent faits à nous-mêmes. Que tous les habitants de la terre s’accordent, par exemple, à approuver l’assassinat et le vol; est-ce qu’il sera pour cela permis d’assassiner et de voler? Non certes. Et pourquoi! Parce qu’il est écrit:
Homicide point ne seras...
et encore:
Le bien d’autrui tu ne prendras...
Non; parce que, ne voulant vous-mêmes être ni assassinés ni volés, vous n’avez pas le droit d’assassiner et de voler les autres.
Et puis, dans le cas d’une femme déshonorée ou compromise, savez-vous bien quel est le vrai coupable?... Etes-vous sûr que, au lieu d’avoir été séduite, ce n’est pas elle qui a séduit son complice?
Quoi de plus absurde, en cas de fiançailles rompues, que de s’acharner à se faire épouser de force, ou de verser le sang de l’infidèle et celui de ses proches; quand on devrait s’estimer heureux d’être débarrassé d’une personne capable de trahir ainsi ses serments?
Dans le cas d’assassinat impuni ou de faux témoignage, si la société ne peut ou ne veut pas vous rendre justice, laissez donc à Dieu le soin de le faire, et ne vous mettez pas à sa place.
Je m’attendais à voir éclater le capitaine; mais il me prit les deux mains et dit : L’opinion publique n’est pas en effet l’opinion universelle; plusieurs, et je suis du nombre, font exception à la règle et condamnent, comme vous, la vendetta sous toutes ses formes.
Quoi qu’il en soit, voici comment se passaient les choses. La famille offensée commençait par inviter le coupable à réparer sa faute, si la faute était réparable. En cas de refus, elle choisissait dans son sein un vengeur, chargé de laver dans le sang l’injure commune. Ce vengeur faisait d’ordinaire près du coupable une dernière démarche, lui notifiait la mission dont il était chargé, et lui fixait un jour et une heure pour l’ouverture des hostilités. Quand sa vendetta était accomplie, il se retirait dans les forêts pour y vivre à l’état de bandit, luttant contre la force armée et ses ennemis personnels, et finissant presque toujours par l’expatriation, le bagne ou la mort.
Après le premier empire, nos bandits étaient en grand nombre; mais dispersés sur tout le territoire, ils n’avaient entre eux ni organisation, ni lien commun, et vivaient dans un isolement presque complet. En commettant la faute de voir en eux des représentants de la cause bonapartiste, la Restauration les grandit à leurs propres yeux et aux yeux des populations, leur amena une foule d’anciens militaires, les fit s’organiser vigoureusement et s’affilier au carbonarisme.
Le marquis de Rivière marcha contre eux à la tête d’une petite armée de six mille hommes; mais cette expédition, mal combinée et mal conduite, aboutit à une retraite ridicule, à une petite garnison laissée dans Aléria et à un acte d’incroyable faiblesse, par lequel la province de Fiumorbo était reconnue comme terre libre au profit des bandits!
Cet échec et quelques autres firent renoncer à la guerre réglée contre le banditisme, et la gendarmerie fut de nouveau chargée de le réduire: mais, comme on se défiait des gens du pays, ils furent systématiquement exclus de ce corps d’élite, qui ne se trouva composé que de gendarmes continentaux. Ce fut une nouvelle et très grave faute. Ces gendarmes en effet ne connaissaient ni le pays, ni la langue; ils n’avaient parmi nous ni alliés, ni amis, ni parents qui pussent leur donner des renseignements et des secours au besoin; ils étaient, en un mot, dépourvus d’une foule d’avantages que possédaient les bandits. Aussi, malgré tout leur dévouement et leur courage, ils eurent le dessous, parce que la sympathie des populations et des autorités locales n’étaient pas pour eux. Leur désastre fut tel, que l’on dut en 1822 créer, pour leur venir en aide, un bataillon de voltigeurs corses, fort de quatre cents hommes.
Egalement enfants du pays, les voltigeurs et les bandits se partageaient l’opinion publique et avaient des chances égales. La lutte entre eux fut vive et longue, elle dura vingt-huit ans, avec un acharnement sans exemple, et les succès les plus divers: mais enfin les voltigeurs l’emportèrent sur toute la ligne; les grandes bandes se dispersèrent ou furent détruites; les contumaces en renom disparurent et il se fit comme un apaisement universel. On crut alors n’avoir plus besoin du bataillon indigène, et il fut licencié en 1850. Aussitôt les bandits reparurent; et, dès 1852, on en comptait plus de deux cents qui tenaient la campagne. Notre légion de gendarmerie fut immédiatement portée au chiffre de mille hommes; mais, malgré l’importance de cet effectif, elle n’aurait pas été plus heureuse qu’autrefois, si l’on n’eût appuyé ses efforts de deux mesures énergiques et décisives, c’est-à-dire de la prohibition du port de toute espèce d’armes, et de l’application rigoureuse de l’art. 248 du code pénal, qui assimile aux malfaiteurs eux-mêmes leurs protecteurs, leurs recéleurs et leurs guides.
Le résultat de ces mesures fut complet et prompt; le chiffre moyen des homicides, qui, depuis 1821, avait été de cent quarante-quatre, tomba aussitôt à vingt-deux! En 1853, il n’a été que de quinze, et tombera, s’il plaît à Dieu, plus bas encore.
Voilà, Monsieur, en peu de mots, ce qu’étaient notre vendetta et notre banditisme; une lutte entre deux familles, comme ailleurs le duel et la guerre sont une lutte entre deux individus ou deux peuples; lutte ayant ses règles et ses lois, auxquelles on ne pouvait manquer sans crime et sans honte. Le bandit devait respecter les femmes et les enfants, les étrangers et les voyageurs, et quiconque se trouvait en dehors de son inimitié; il devait s’abstenir du vol et autres actes contraires à la justice et à la morale, et ne pas toucher même au principal coupable, si celui-ci sortait sans armes ou portait son fusil la crosse en l’air, pour déclarer qu’il refusait l’inimitié.
A ces conditions, l’opinion publique était favorable au bandit, qu’elle regardait comme une espèce de martyr, se sacrifiant pour l’honneur de sa famille. Je suis loin d’approuver et d’excuser ces pratiques, qui ont fait tant de mal à mon pays: mais je soutiens qu’il est injuste de comparer nos bandits à ces malfaiteurs, si communs aux rives de la Seine, qui assassinent pour voler, et volent pour solder leurs débauches et leurs orgies. Non pas que je prétende qu’il n’y ait jamais eu en Corse de ces malfaiteurs, capables de vol et de crimes ordinaires: mais ceux-là étaient généralement des étrangers, qui venaient se réfugier chez nous, pour échapper à la justice de leur pays; les vrais bandits les repoussaient, l’opinion publique les condamnait, et la population les appelait non pas bandito, mais ladro publico.
J’avais été vivement impressionné par les raisonnements du capitaine, et par ses réponses à des objections, qui justement étaient les miennes; mais je ne pus m’empêcher de faire quelques réserves, et je dis:
— Le mot bandit, je le reconnais, n’a pas chez vous le même sens qu’ailleurs; votre vendetta n’a souvent été qu’une protestation contre la faiblesse ou le mauvais vouloir de l’autorité, les erreurs ou la partialité de la justice; je ne lui marchande donc pas les circonstances atténuantes: mais elle n’en faisait pas moins couler des flots de sang humain; et il est difficile d’admettre qu’un peuple, chez lequel se sont à ce point développées de semblables pratiques, n’ait pas des instincts cruels. Ailleurs aussi, il y a des défaillances de la justice et de l’autorité, des outrages à la famille, des crimes entre individus: mais on n’en vient pas à ces affreux excès, dont la Corse semble avoir le monopole.
— Si la vendetta versait le sang humain, est-ce de l’eau que font couler le duel et la guerre? Et cependant vous les autorisez et les glorifiez même! Pourquoi donc deux poids et deux mesures, lorsque le duel et la guerre ne sont après tout que des actes de vendetta, entre deux individus et deux nations?... Moi, Monsieur, tout marin que je suis, j’abhorre la guerre et le duel; et j’ai, par conséquent, le droit de condamner la vendetta: mais de quel droit la condamnerez-vous, si vous approuvez le duel et la guerre?
Vous ajoutez que la Corse en a le monopole; c’est encore une erreur. La vendetta peut changer de nom et de forme; mais elle est de tous les temps et de tous les lieux; et il ne faudrait pas, à l’heure où nous parlons, faire le tour du monde pour trouver des pays où elle est en pleine floraison. Et vous-mêmes, qui êtes si clairvoyant, pour découvrir une paille dans notre œil, est-ce que par hasard vous n’auriez pas une poutre dans le vôtre? Est-ce que cette vendetta, que vous nous reprochez avec raison, vos pères ne l’auraient pas pratiquée, plus de mille ans, avec toutes ses fureurs et toutes ses horreurs, après l’avoir reçue de la Germanie?
Qu’était-ce donc que ces guerres privées qui si longtemps couvrirent la France de deuil, de sang et de ruines? Voici, si j’ai bonne mémoire, comment les définit un de vos écrivains populaires:
« On appelait guerres privées, les guerres acharnées qui s’élevaient au moyen âge entre deux ou plusieurs familles, pour venger l’insulte faite à l’un de leurs membres, et qui se perpétuaient de génération en génération, jusqu’à ce que la destruction de l’une des parties, ou une réparation éclatante y vînt mettre un terme. Ces guerres ensanglantèrent la France et l’Allemagne jusqu’au quatorzième siècle. Elles eurent pour principale cause l’absence de lois capables de protéger es individus et de punir les crimes, ainsi que la faiblesse de l’autorité royale, en présence de feudataires puissants et indépendants dans leurs domaines. » (Bouillet.)
Cette définition de vos guerres privées n’est-elle pas, exactement et mot pour mot, celle de notre vendetta?... Elles ont, dites-vous, disparu de votre territoire, et ne sont plus qu’un souvenir. Il se peut: mais que de temps et d’efforts il a fallu pour atteindre ce résultat.
Que suit-il de là? Que ce que nous sommes aujourd’ hui, vous l’avez été autrefois; que les reproches que vous nous adressez, vous les avez mérités avant nous; et que dès lors, moins que personne, vous avez le droit d’être impitoyables à notre égard.
Mais voilà que le soleil se pose sur les eaux; la mer commence à moutonner et le navire à se balancer. Allons dîner, tant que la table se tient encore d’aplomb; puis on ira dormir; et demain au point du jour, je vous appellerai pour vous montrer la Corse.

CHAPITRE II
Table des matières

I
Corse occidentale. La dernière colonie grecque.
Table des matières
Au point du jour, nous étions sur le pont. La mer avait repris son immobilité de la veille. Vers la gauche, du nord au sud, se déroulait une masse énorme, couchée sur les flots. Les vapeurs et les brumes, qui l’enveloppaient comme un vêtement de nuit, ne permettaient pas d’en distinguer les formes; mais, aux rudes aspérités qui faisaient saillie de toute part, on sentait qu’il se trouvait là-dessous quelque chose de musculeux et de fortement charpenté; c’était la Corse. Ma première impression lui fut peu favorable.
— Patience, dit le capitaine; donnez au soleil le temps de faire son œuvre, et réservez votre jugement.
En un clin d’œil, en effet, s’opère un véritable changement à vue; brumes et brouillards s’évaporent; les hauts sommets de la chaîne centrale étincellent; et de ses flancs se détachent, comme autant de vertèbres, une multitude de rameaux, presque parallèles, qui descendent et viennent finir au bord de la mer, chacun sur son promontoire. Les vallées et les gorges qui se trouvent entre eux, sont indiquées par autant de rubans de vapeurs, dont chacun accompagne son cours d’eau jusqu’aux échancrures de la côte.
C’est un spectacle grandiose et poétique, mais triste; attendu qu’on n’y voit ni villes, ni villages, ni la moindre trace de culture. Nous avions devant nous le domaine de Galéria, vaste désert de 40,000 hectares, auquel il ne manque que des capitaux et des bras, sinon pour égaler le Paradis terrestre de Moyse, l’Eldorado de l’Espagnol Martinez ou le Pays de Cocagne de l’Italien Folengo; du moins pour devenir une des plus heureuses contrées du monde, par la douceur de son climat, la fécondité de son sol et la richesse des ses produits. Telle est l’opinion de tous ceux qui connaissent le pays; et la spéculation, qui jette si aisément les millions à tous les vents, dédaigne et néglige ces richesses, plus sûres que celles de la Californie!
Voici, reprit le capitaine, le superbe golfe de Porto, où finit l’arrondissement de Calvi et commence celui d’Ajaccio. Sa surface est très vaste; ses eaux sont très profondes; mais ses bords solitaires n’ont pas d’habitants; les barques de pêcheurs les connaissent à peine; et le dernier vaisseau de guerre dont il ait reçu la visite, est probablement celui qui, en 1822, vint porter au bandit Théodore les royales propositions du gouvernement britannique.
Voyez-vous ce petit golfe en forme de croissant; la tour qui s’élève à une de ses extrémités, et les blanches maisons qui se réfléchissent dans ses eaux? C’est le golfe de Péro; et ce village est Cargèse, le centre de la dernière colonie, qui soit de l’Orient venue chercher asile dans nos contrées occidentales. Si cela peut vous être agréable, je vais en quelques mots vous raconter son établissement.
Depuis plus de deux cents ans, la Grèce et les pays voisins avaient subi le joug des Turcs, que les Albanais et les Maïnotes luttaient encore pour leur indépendance. En 1467, à la mort de leur chef Scanderberg, que les Turcs appelaient le Diable blanc de Valachie, la division se mit parmi les Albanais; les uns embrassèrent l’islamisme; les autres, pour conserver leur foi, se joignirent aux Maïnotes et continuèrent la lutte.
Descendants des anciens Spartiates, et braves comme leurs ancêtres, les Maïnotes occupaient, au sud de la Morée, les bords des golfes de Coron et de Marathonisi, que protègent des cercles de montagnes presque infranchissables. Après leur avoir en vain cent fois donné l’assaut, les Ottomans se décidèrent à s’emparer de l’île de Candie, afin de pouvoir de là les bloquer et les assaillir par mer. Ce moyen leur réussit; et, une fois maîtres du pays, ils le soumirent à toutes les horreurs de la servitude, pillant, massacrant, brûlant, enlevant les femmes et les filles.
Pour se soustraire à tant d’atrocités, les habitants d’une petite ville, appelée Vitilo, nolisèrent secrètement un vaisseau français, qui se trouvait dans leur port, et se sauvèrent pendant la nuit au nombre de 800, sous la conduite de deux chefs nommés Stéphanopoli et Micaglia. Le gouvernement génois leur céda, par contrat féodal, environ 4000 hectares de terre, dans la province de Vico; et leur fit les avances nécessaires pour leur installation. Ceci se passait en 1677.
Naturellement laborieux et stimulés par le besoin, ces braves gens se mirent à l’œuvre avec une ardeur extrême; la contrée prit en peu de temps une face nouvelle. Les ronces, les buissons et les makis disparurent; de riants villages s’élevèrent de toute part sous des noms poétiques; le sol se couvrit de jardins, de vergers et de vignes, de moissons et de troupeaux.
Souffrant eux-mêmes de l’oppression étrangère, nos pères ne pouvaient qu’êtres sympathiques à qui en avait souffert comme eux; et ils ne firent aucune opposition à cet établissement: mais, vers 1741, une violente insurrection contre les Génois, ayant éclaté, les Maïnottes, au lieu de se tenir neutres, ce qui n’eût offensé personne, se crurent obligés par la reconnaissance de secourir leurs bienfaiteurs, et mirent trois compagnies à leur service. Après avoir envoyé par mer à Ajaccio leurs enfants et leurs femmes, ils se retirèrent dans un lieu fortifié, appelé Rondollino, où ils se croyaient inexpugnables. Ils s’y défendirent en effet, pendant un an, avec un admirable courage; mais enfin ils furent forcés d’aller rejoindre leurs familles, laissant seulement dans la tour d’Uncivia, cent vingt sept hommes, pour la garde du pays et la conservation de leurs droits.
Assaillis, six jours durant, par 2500 hommes, les 127 repoussèrent tous les assauts; et même, prenant à leur tour l’offensive, ils firent une vigoureuse sortie, où ils tuèrent à l’ennemi beaucoup de monde; un de ses principaux chefs notamment : mais ce fut leur dernier effort; et ils durent aussi gagner Ajaccio, chose qui leur était facile, les Génois étant maîtres de la mer.
Dans cette triste aventure, leurs propriétés furent saccagées, leurs établissements renversés; et le désert ne tarda pas à reparaître. Mais rentrés dans leur pays après l’annexion, ils ont relevé ses ruines et en ont fait une des plus riches contrées de la Corse entière.
Catholiques romains du rite grec, les Maïnotes de Cargèse ont perdu leur nom: mais ils gardent pieusement le souvenir, la langue, les usages, le culte et jusqu’au costume de leur patrie. Leurs femmes sont très jolies, bien faites, la plupart brunes; elles ont des cheveux et des dents magnifiques; c’est le type grec dans toute sa pureté. On les dit fort douces, patientes, retirées, assidues aux soins du ménage, et fidèles à leurs maris. Quand il leur naît un enfant, elles le plongent aussitôt dans l’eau salée, non pour le rendre invulnérable comme Achille, mais pour le préserver des maladies de la peau; et, si elles vont travailler aux champs, elles l’y portent avec elles, le suspendent dans une espèce de hamac à une branche d’arbre, de manière à l’apercevoir de partout.
On se marie très jeune dans ce charmant pays! et les unions y sont généralement aussi heureuses et fécondes qu’elles le sont peu en d’autres lieux.
— D’où vient cette différence?
— En d’autres lieux, la grande affaire du mariage c’est la dot; les qualités physiques, intellectuelles et morales ne comptent que pour peu. A Cargèse, au contraire, ces qualités comptent pour tout, la fortune n’est que l’accessoire; de sorte que, sachant qu’on les épousera pour leur mérite et non pour leur argent, les jeunes filles agissent en conséquence, et cherchent à se rendre, sous tous les rapports, aussi parfaites que possible. Débarrassés, de leur côté, de toute idée de trafic et de lucre, les jeunes gens s’attachent à la plus vertueuse et la plus digne; d’où il suit des unions généralement bien assorties et heureuses.
Tandis que nous discutions sur le mariage d’argent de nos pays et le mariage sans dot de Cargèse, le capitaine me dit: — Le village que vous voyez là-haut, à gauche de ce contrefort, se nomme Alata; c’est le berceau de la famille Pozzo di Borgho; il s’y est passé un fait qui met dans un tel jour l’hospitalité corse, que je crois devoir vous le raconter, tout triste et douloureux qu’il puisse être.
Une des plus remarquables qualités de la Corse, comme de la Sardaigne sa voisine, c’est l’hospitalité. L’indigène, l’étranger, l’ennemi même est admis à en profiter; et, dès qu’il a été reçu comme hôte sous un toit, il devient comme un être sacré pour tous ses habitants, qui doivent le protéger, le secourir, le défendre, et se faire au besoin tuer pour lui.
Or, dans le village d’Alata, deux familles étaient en guerre; et leurs chefs, ennemis de sang, ne cherchaient qu’à se détruire. L’un habitait dans le village; et l’autre à cinq ou six cents mètres vers la montagne. Le premier qui était bandit, se voyant un jour près de tomber dans les mains des gendarmes qui le poursuivaient, eut l’idée de se sauver chez son ennemi et de lui demander asile. Il ne se trouvait dans la maison qu’un enfant de douze ans.
— Cache-moi, lui dit le bandit, sinon je suis perdu; les gendarmes sont là.
L’enfant le cache sous un tas de fagots, adossés à l’habitation, et les gendarmes arrivent en effet.
— Tu as vu le bandit, lui disent-ils. Par où a-t-il passé?
— Je n’en sais rien.
— Si tu le dis, je te donne ces trois pièces d’or, toutes neuves.
— Et moi, cette belle montre en argent.
Le pauvre enfant qui n’a peut-être jamais eu en sa possession la moindre pièce de monnaie, se laisse éblouir par tant de richesses, montre du doigt le tas de fagots; et le bandit est arrêté.
Quand le père rentra et apprit ce qui s’était passé, il réunit tous ses parents, les rangea en cercle, plaça l’enfant au milieu d’eux et dit:
— Voilà un petit misérable, qui nous a déshonorés a jamais. Notre ennemi s’étant réfugié ici n’était plus pour nous qu’un hôte sacré, auquel nous devions aide et protection; et, au mépris des lois de l’hospitalité, il l’a livré aux gendarmes, pour quelques pièces d’or! Qui donc osera désormais s’asseoir sous notre toit, et ne s’en éloignera pas en disant: C’est ici que l’on vend ses hôtes?
A ces mots, saisissant le pauvre enfant, il le poignarde; jette au visage de son cadavre la montre et les pièces d’or, en disant: — Ainsi périsse, quiconque manque aux devoirs de l’hospitalité, surtout envers un ennemi!
Brutus et son collègue avaient juré et fait jurer la mort de quiconque tenterait de rappeler les Tarquins. Ses deux fils avaient pris part à un complot, ayant justement pour but de leur rendre le trône; et ils s’étaient engagés par un serment, prêté sur les entrailles fumantes d’un esclave égorgé. Dénoncés par un esclave, et, le peuple, le consul et le sénat refusant de prononcer sur leur sort, Brutus les condamna lui-même et les fit exécuter sous ses yeux.
Cette action est horrible, mais elle peut être considérée comme nécessaire, soit à cause d’un serment commun, autrement grave que celui d’Idoménée et de Jephté; soit parce que, ses fils restant impunis, il devenait impossible de punir leurs nombreux complices et d’assurer le salut de la république. Toutefois, si l’histoire l’admire au point de vue politique, il n’en est pas de même au point de vue humanitaire.
En immolant son fils, le berger d’Alata n’obéit ni à la passion politique, ni à un serment par lequel il se croit lié; il est victime de l’exagération du sentiment d’honneur, qui joue un si grand rôle dans tous les drames de la Corse. Son fils avait en sa faveur toutes les circonstances atténuantes. Qu’il lui eût appliqué une correction sévère, qu’il eût renvoyé avec indignation aux gendarmes leurs pièces d’or et leur montre, c’était assez. En le tuant, il a dépassé tous les droits et les devoirs de la puissance paternelle, et commis un acte autrement atroce que celui de Brutus: mais, quelque atroce qu’il soit, cet acte prouve à quel point l’hospitalité est honorée et rigoureusement pratiquée chez nous, même dans les classes inférieures.
Ce récit finissait à peine, que nous étions en face des Iles Sanguinaires, c’est-à-dire à l’entrée du golfe d’Ajaccio.
II
Ajaccio. Les vingt et un bergers de Bastélica. Les déserteurs. L’héroïque bandit.
Table des matières
Rien de beau, de majestueux, de splendide, comme le golfe d’Ajaccio. Comparable au golfe de Naples, pour l’intensité de la lumière dont tout y resplendit; pour la transparence de l’air et les merveilleuses teintes de la mer et du ciel, il n’a pas moins de cinquante kilomètres de circuit, découpés en une infinité de criques, d’anses et de golfes plus petits. Ses eaux profondes nourrissent toute espèce de poissons; la fertilité de ses bords est proverbiale, et l’hiver ne les connaît pas. Il ne lui manque pour être le premier de la Méditerranée, que d’avoir l’ouverture un peu moins large et d’être mieux abrité des vents.
Quant à la ville, il serait malaisé de découvrir quelque chose de plus pittoresque et de plus coquet. Vous diriez une vierge, vêtue de la plus fine dentelle, qui, assise au milieu des fleurs et adossée à une montagne toujours verte, baigne ses pieds d’albâtre, clans les eaux bleues de la Méditerranée. Comment se fait-il que les chercheurs de stations hivernales n’aient pas encore songé à celle-ci?
Certains chroniqueurs font remonter l’origine d’Ajaccio au temps de la guerre de Troie, c’est-à-dire au treizième siècle avant Jésus-Christ; et ils lui donnent pour parrain Ajax, un des héros d’Homère; mais, outre qu’elle n’est appuyée d’aucune preuve, cette tradition a l’inconvénient d’être en désaccord avec l’histoire.
Homère ne parle que de deux Ajax, l’un fils de Télamon, roi de Salamine; l’autre, fils d’Oïlée, roi des Locriens. Le premier se donna la mort, sous les remparts mêmes de Troie, pour avoir vu adjuger à son compétiteur Ulysse, les armes d’Achille qu’il réclamait pour lui-même, comme étant le plus brave des Grecs. — Le second, fameux par son impiété, s’en retournait dans son pays, après la ruine d’Ilion, quand Minerve, dont il avait profané le temple, fit périr sa flotte dans une épouvantable tempête. Il échappa à la mort, en se réfugiant sur un rocher, d’où il insultait encore aux dieux; mais Neptune fendit en deux le roc, et l’engloutit avec lui. Si donc Ajaccio a été fondé par un Ajax, chose qui n’est pas à la rigueur impossible, ce n’est pas du moins par un de ceux d’Homère.
J’aurais bien voulu visiter la ville et le berceau de Napoléon; mais il ne fut pas permis d’aller à terre; un bateau vint au milieu du golfe prendre nos passagers et nos dépêches, et nous repartîmes aussitôt. Pour me consoler de cette contrariété, le capitaine offrit de me raconter quelques petites histoires locales que je consigne ici, parce qu’elles ne sont pas sans intérêt.
— Regardez, me dit-il, vers la gauche et à l’extrémité du golfe. Il se trouve là une plaine peu étendue, mais si fertile qu’on l’a appelée Campo di loro, à cause de l’abondance et de la richesse de ses produits; jamais la végétation n’y sommeille; et les gens de Bastélica y mènent leurs troupeaux en hiver.
Au temps des Génois, vingt et un de ces bergers se trouvaient un jour réunis aux bords de la Gravona, qui arrose Campo di loro; leurs moutons et leurs chèvres paissaient en commun dans la plaine; leurs fusils dormaient auprès d’eux. Il faut vous dire que les Génois abhorraient particulièrement le village de Bastélica, parce que c’était la patrie de Sampiéro, le plus implacable de leurs ennemis.
Informé de la présence de ces vingt et un bergers, le gouverneur génois d’Ajaccio envoie contre eux toute la garnison, composée de huit ou neuf cents hommes; quarante contre un! Surpris, mais non épouvantés, les nôtres se portent fièrement au-devant de l’ennemi, l’arrêtent dans l’étroit passage qui sépare le golfe de la montagne, le refoulent, le cul-buttent, le poursuivent jusqu’aux portes de la ville, prennent position en un lieu nommé Asprêto; et, grâce à la sûreté de leur tir, rendent de ce côté toute sortie impossible. Malheureusement, pendant ce temps-là, le gouverneur, sans qu’ils s’en aperçoivent, expédie sur des gondoles quatre cents hommes, qui font un long détour et les attaquent par derrière.
Pris entre deux feux, les bergers pourraient accepter une capitulation, ou tenter de fuir par la montagne: mais, persistant dans leur défense, ils se retournent contre les nouveaux venus, s’ouvrent un passage dans leurs rangs et se jettent dans un marais, où ils sont enveloppés de toute part. Comme le sanglier acculé par les chiens, ils font tête de partout, abattent nombre d’assaillants; et si les minutions ne leur eussent manqué, peut-être, en dépit du proverbe, la victoire aurait été pour le petit bataillon: mais, n’ayant plus ni poudre ni balles, ils en sont réduits à se servir de leurs fusils en guise de massues, et ne cessent de frapper, que quand ils n’ont plus la force de lever le bras. Ils périrent tous en combattant; à l’exception d’un seul qui se barbouilla du sang de ses camarades et se laissa tomber comme s’il était mort.
Je ne sais trop si, depuis les trois cents de Léonidas, on trouverait dans l’histoire beaucoup d’actes de courage, comparables à celui-là; surtout si l’on considère qu’il a été accompli, non par des hommes élevés dans le métier des armes, mais par de pauvres bergers, étrangers aux choses de la guerre; d’où il suit que si jamais cadavres avaient mérité d’être respectés, c’étaient ceux-là... Mais je me demande si je dois continuer mon récit, tant est incroyable et horrible ce qui me reste à dire!
Dès qu’ils ont vu tomber le dernier de ces braves, Allemands et Génois se précipitent avec de grands cris, comme les barbares de l’Afrique et les sauvages de l’Océanie... pour leur couper la tête, la rapporter en triomphe à la ville, et peut-être en toucher le prix! Quand ils en sont à celui qui n’est pas mort, celui-ci se redresse brusquement et demande la vie. Le commandant la lui accorde, et l’emmène prisonnier.
Tout cela est affreux, n’est-ce pas? Mais voici qui l’est bien plus encore. En apprenant ce qui s’est passé, le gouverneur fait comparaître devant lui le prisonnier, l’accable d’injures, et lui ordonne de reconnaître, parmi les têtes coupées, celles de ses parents, si par hasard il s’y en trouve; il en reconnaît six. Après cela, au mépris de la parole du commandant et de l’honneur de son pays, il le condamne à mort, lui suspend autour du corps les six têtes de ses parents, le promène en cet état par les rues et les places; puis il le fait décapiter et couper en quatre morceaux, que l’on suspend aux quatre coins de la ville! On dit que cet infortuné était un garçon de vingt ans, de taille superbe et de rare beauté... Et l’on s’étonne que nous abhorrions les Génois et les Teutons!
Ce drame sanglant eut un petit épilogue. Quelques jours plus tard, un autre berger de Bastélica avait conduit son troupeau dans le même endroit. Bien qu’il fût plus que septuagénaire, cet homme conservait encore un cœur ferme et une âme virile; deux des jeunes gens décapités étaient ses petits-fils. Un détachement de cavaliers allemands apparaît tout à coup et l’aperçoit. Plus impatiente que les autres, une de ces bêtes féroces arrive au galop sur lui, et lui porte un grand coup de sabre, destiné à lui trancher la tête. Par bonheur il manque son coup, à cause de sa violence même, et le sabre lui échappe des mains.
— Ramasse-le et donne-le-moi, dit-il au vieillard, avec une fureur qui n’a d’égale que sa stupidité.
Celui-ci le ramasse en effet, le lui enfonce dans le ventre, saute sur son cheval et disparaît.
Dans cette même plaine s’est passé un autre fait qui pourra vous intéresser aussi, parce que plusieurs de vos compatriotes y figurent.
Dans ces temps malheureux, la France était notre refuge et notre espoir: mais elle ne refusait pas de prêter des troupes aux Génois, pour les empêcher précisément de se jeter dans les bras des Anglais et de leur livrer la Corse.
Au commencement du dix-huitième siècle, le régiment de Flandre tenant garnison à Ajaccio, deux grenadiers désertèrent; et tous les efforts pour les retrouver furent inutiles. A quelques jours de là, le colonel du régiment, appelé de Nosières, sortit pour une partie de chasse, avec quelques-uns de ses officiers; et le hasard les conduisit justement sur les pas des deux déserteurs. Ceux-ci les ayant vus venir de loin se réfugièrent dans un marais couvert d’arbustes, à peu de distance de la mer.
Un berger, qui gardait près de là son troupeau, avait aperçu leur manœuvre; et, dès que le colonel est à sa portée, il lui montre de l’œil et du doigt le lieu de leur retraite. Ne comprenant rien à ses gestes, le colonel s’approche et lui demande ce qu’il veut: mais le berger persiste dans son silence, et montre toujours le makis.
Persuadé qu’il a vu quelque sanglier se retirer en cet endroit, on lâche les chiens, qui s’enfoncent dans le fourré, en faisant un vacarme épouvantable; et quand arrivent les chasseurs, ils trouvent en place du gibier attendu, les deux pauvres grenadiers, enfoncés jusqu’à la ceinture dans la vase, d’où ils ne peuvent sortir. Retirés avec peine de cette position pénible, ils sont traduits en conseil de guerre et condamnés à mort.
Le berger, qui avait reçu du colonel quatre pièces d’or, ne put tenir sa joie secrète et raconta son aventure. Les officiers la racontèrent aussi, pour empêcher les désertions, en démontrant à leurs soldats que les déserteurs n’avaient rien à attendre des gens du pays.
Dès que la famille du berger apprend ce qui s’est passé, elle frémit d’indignation et de honte, se réunit en assemblée générale, décide que ce misérable, ayant, comme Judas, reçu le prix du sang innocent, a déshonoré ses parents et son pays et mérite la mort. Il est en conséquence arrêté, enchaîné, et conduit sous les murs d’Ajaccio, au jour fixé pour le supplice des deux soldats. Là, on fait venir un religieux, pour entendre sa confession, et, au moment précis où le roulement des tambours annonce l’œuvre de la justice militaire, on le fusille à la manière des Français! Cela fait, on charge le confesseur de remettre au colonel les quatre maudites pièces d’or, en disant:
— Reprenez cet argent d’iniquité, qui souillerait nos mains et nos âmes; il faut qu’il ne serve à personne de notre nation.
— Savez-vous, capitaine, sans vouloir discuter ici le droit que peut avoir la famille sur la vie de ses membres, savez-vous que c’est là un trait sublime, comme il s’en trouve peu, même dans l’histoire romaine?
— Je le sais; et je pourrais vous en citer bien d’autres, mais je me borne à un seul, qui se passa à Corté.
Un bandit, condamné à mort pour plusieurs assassinats, devait être exécuté sur la place publique; mais, la veille du jour marqué pour son supplice, il parvient à s’évader et gagne le makis. Le soldat français, de garde à la porte de la citadelle, est accusé de s’être laissé corrompre et d’avoir favorisé son évasion. Et cette accusation est d’autaut plus plausible, que la famille du bandit et le bandit lui-même sont riches... Or, malgré les apparences, elle est sans fondement; les parents qui ont préparé l’évasion le savent mieux que personne. Aussi dès qu’ils apprennent la condamnation de l’infortuné soldat, ils se rendent près du bandit, et lui représentent combien il serait honteux et peu juste de laisser périr pour lui cet innocent. Le bandit aussitôt reprend le chemin de Corté, déclare à l’autorité militaire que la sentinelle n’a été pour rien dans son évasion, et réclame pour lui seul la peine capitale, que seul il a méritée. Touché de tant de grandeur d’âme, le général français pardonne à l’un et à l’autre; un Génois les eût fusillés tous deux.
Mis en liberté sur parole, pour traiter de l’échange des prisonniers, Régulus dissuade les Romains de cet échange, et retourne à Carthage, où il trouve une horrible mort. On a élevé cette action jusqu’aux nues et l’on a eu raison: mais Régulus était obligé par sa haute position de général en chef; tous ses contemporains, amis et ennemis, avaient les yeux sur lui; l’histoire le guettait, prête à attacher à son nom une qualification glorieuse ou infamante; et sa conscience était liée par un serment librement prêté.
Notre bandit, au contraire, est un homme de rien; ses contemporains ignorent son existence; l’histoire ne saura jamais son nom; il a quitté ses fers, non en vertu d’une condition quelconque, mais de ce droit naturel qui permet à chacun de sauver, s’il le peut, sa liberté et sa vie: il n’a donné aucune parole; s’il est involontairement l’occasion du malheur du soldat, il n’en est pas la cause responsable; et dès lors, ni sa conscience ni personne n’a rien à lui reprocher. Si donc, malgré cela, il aime mieux mourir lui-même, que de laisser périr un innocent condamné à son sujet, c’est une délicatesse de sentiments et un genre d’héroïsme, auquel je ne sais pas de nom.
Dans tous les cas, s’il vous répugne, parce qu’il est bandit, de placer cet homme à côté de Régulus et de Jean le Bon, convenez du moins que, parmi les innombrables coquins qui embellissent vos boulevards, bien peu seraient capables d’en faire autant.
III
La fontaine de Charles-Martel.— Lion de Roccapina. Homme de Cagna. — La Lucrèce de Lévie.
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Les livres qui procèdent par des exemples se font lire plus volontiers que ceux qui sont bourrés de syllogismes; aussi écoutais-je avec plaisir les histoires du capitaine; et quand il avait terminé, j’étais toujours tenté de dire comme les enfants : Encore une! Comme nous approchions du golfe de Valinco :
— Regardez là-haut, dit-il, à gauche du contrefort qui se dirige vers nous. Là, se trouve un village nommé Sollacaro, où se conserve une tradition, qui concerne un des grands personnages de votre histoire. Ce personnage vivait au huitième siècle après Jésus-Christ; il était duc d’Austrasie, maire du palais, roi de France sans en avoir le titre; c’était le père de Pépin le Bref, le grand-père de Charlemagne, celui qui écrasa si bien, dans les champs de Poitiers, Abdérame et ses Sarrasins, Charles-Martel, en un mot.
Après avoir, à Poitiers, sauvé de l’Islamisme la France et l’Europe, Charles Martel poursuit les Sarrasins dans la Septimanie, les taille en pièces aux bords du Rhône, les chasse de la Provence, et, pour leur enlever la possibilité d’un retour offensif, se décide à les expulser aussi de la Corse, qui leur sert de place d’armes et de refuge. En conséquence, il passe la mer à leur suite, laisse sa flotte à Saint-Florent, et les mène l’épée dans les reins jusque dans la partie australe de l’île, où ils ont leurs principaux établissements.
Arrivé à Sollacaro, d’où la vue embrasse au loin le détroit, la mer et la Sardaigne, il fait halte, envoie des troupes contre Campo-Moro, Bonifacio, Porto-Vecchio, et a bientôt le plaisir de voir les infidèles s’enfuir de tous côtés à pleines voiles.
On dit que, tout le temps qu’il y passa, il se plaisait à s’asseoir et à prendre ses repas au bord d’une source limpide, ombragée de grands arbres, et où le paysage est d’une merveilleuse beauté. Le fait est qu’aujourd’hui encore, cette source est appelée fontaine de Charles-Martel.
Ce fait évidemment n’a pas la certitude d’un article de foi; mais, s’il n’avait pas quelque chose de vrai, comment expliquer que, depuis tant de siècles, le nom du vainqueur d’Abdérame et celui d’un pauvre village de la Corse se trouvent réunis dans la même légende? D’autre part, il faut l’avouer, il n’a par lui-même aucune importance; mais il n’est jamais sans intérêt de suivre pas à pas la trace des grands hommes; les plus minces détails suffisant quelquefois pour éclaircir ou pour fixer un point d’histoire.
Nous entrions dans le Valinco, le dernier des quatre grands golfes de la côte occidentale. Au fond de ce golfe, étincellent au soleil les blanches maisons de Propriano, tandis que, du côté de l’Orient, Sartène se présente en amphithéâtre à 216 mètres de hauteur et à 8 ou 10 kilomètres de distance.
Le village de Propriano n’est que d’hier, et déjà il a pris place parmi nos plus importants ports de commerce, parce qu’il sert de marine et d’entrepôt à la partie la plus productive de cet arrondissement fertile, que l’on ajustement surnommé le grenier de la Corse. Et, si Sartène n’y prend garde, il pourrait bien lui faire un jour comme l’Ile-Rousse a fait à Calvi, et Saint-Etienne à Montbrison.
En sortant du Valinco, nous trouvâmes une côte toujours très découpée et nue; mais où s’enfonçaient à chaque instant des gorges et des vallées riantes. La plus grande et la plus remarquable de toutes est la vallée de l’Ortolo, ainsi nommée d’un petit fleuve qui l’arrose dans toute sa longueur. Longue de 26 kilomètres sur 3 à 4 de largeur moyenne, elle se trouve encaissée entre la montagne de Cagna, et un de ses rameaux au nord et à l’ouest. J’ai parcouru bien des pays; mais j’en ai rarement rencontré d’aussi beaux. On dirait cette célèbre vallée de Thessalie où, d’après le récit des poètes, les divinités de l’Olympe allaient faire autrefois leurs parties de plaisir.
Malheureusement, en place de dieux et de déesses, ce sont des bandits qui la fréquentent depuis longtemps, soit parce qu’il est aisé de s’y cacher et de s’y nourrir; soit parce qu’elle est entourée de montagnes boisées; soit parce qu’elle est la dernière station, pour gagner la Sardaigne. Toutefois, quelque sûre que leur semblât cette retraite, elle leur devenait souvent funeste par la main d’un gendarme embusqué, d’un ennemi personnel ou d’un guide infidèle; aussi l’a-t-on surnommée le tombeau des bandits.
Le petit fleuve Ortolo tombe dans un golfe appelé Roccapina, dont l’entrée est rendue dangereuse par un chapelet d’écueils à fleur d’eau, que l’on nomme les Monacci. De là, on distingue deux curiosités naturelles, que l’on ne manque jamais de vous montrer.
La première est un rocher granitique très allongé, qui, par un bout, s’enfonce profondément dans la montagne, tandis que de l’autre côté il court à ciel ouvert vers le golfe. Sur ce roc, se trouve, comme taillé par un artiste habile, un lion colossal couché sur son ventre. On distingue nettement sa croupe arrondie, sa colonne vertébrale, ses pattes dans leur position naturelle, sa longue queue ornée du bouquet traditionnel et repliée sur son flanc gauche. Une épaisse crinière couvre ses épaules, et sa grosse tête se cache sous les restes d’une tour, où vont et viennent incessamment quelques familles de corbeaux, auxquelles elle sert de gynécée et de retraite.
Ce jeu de la nature s’appelle Lion de Roccapina. Il est fort heureusement réussi et mérite d’être vu. Il se trouve entre le golfe et la route de Bonifacio; c’est de la route qu’il faut le regarder.
Au-dessus du lion, se dresse à l’extrémité méridionale de Cagna et à 1800 mètres de hauteur, un cône gigantesque, qui se détache dans l’azur du ciel, et se trouve lui-même surmonté d’un immense bloc de granit, que l’on nomme l’homme de Cagna, parce que dans ses vastes contours on croit distinguer la grossière ébauche d’une forme humaine. Vous diriez l’ange de l’Apocalypse, qui, cachant son front dans les nues, met le pied sur la mer et lui dit: « Gronde, mugis, tant qu’il te plaira, tu n’iras pas plus loin. »
Il existe des légendes sur l’homme de Cagna; on se sert de son nom pour faire peur aux enfants qui ne sont pas sages. Les pêcheurs de corail affirment que, sur tous les points de la côte d’où l’on peut l’apercevoir, les précieux polypiers abondent, tandis qu’ils disparaissent complètement dès qu’on ne l’aperçoit plus.
IV
Le bandit Pédignelli.
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Avant de quitter l’Ortolo, voulez-vous une petite histoire de vendetta, toute fraîche, saignante encore, pour ainsi dire, et dont le dénouement remonte à peine à quelques mois?
En tête de la vallée, se trouve le village de Vignarella, où vivaient, en 1845, les deux frères Pédignelli, dont l’un avait un fils de dix-huit ans, et l’autre une fille de quinze ans, nommée Maria. Maria était belle; son cousin Jean l’aima; les parents consentirent au mariage, la cérémonie des fiançailles fut faite: mais comme on se trouvait au mois de mai, et que jamais en Corse on ne se marie dans ce mois là, la cérémonie civile et religieuse fut renvoyée au mois de juin.
Dans l’intervalle, un certain Marc-Antoine M***, habitant un village voisin, s’éprend de Maria et demande sa main; et, comme il est beaucoup plus riche que Jean, le père et la fille éblouis, lui donnent une parole et un cœur qu’ils ont déjà donnés.
A cette nouvelle, Jean fait auprès de Marc-Antoine, de son oncle et de sa cousine, les démarches d’usage, et leur rappelle à quoi ils s’exposent, s’ils persistent dans leur résolution. Tout est inutile; l’oiseau de la mort, comme on dit dans nos campagnes, a chanté sur leur toit; le mariage s’accomplit, et la guerre est immédiatement déclarée.
Le lendemain, oubliant toute prudence, ou ne croyant pas aux menaces de Jean, qui était d’un caractère doux et presque timide, le père de Maria sort de chez lui et va se baigner les pieds dans un ruisseau que couvrent des berceaux de verdure. Comme il procède tranquillement à son opération, apparaît tout à coup son neveu, qui le couche en joue et lui crie: — C’est en vain que vous essayez de laver la tache que vous avez imprimée hier à la famille, toute l’eau de la montagne y serait impuissante; votre sang seul peut l’effacer.
A cette voix le malheureux se retourne vivement pour saisir son fusil, quand une balle l’atteint à la tête et le jette dans le ruisseau. Le meurtrier l’en retire, le dépose sur le gazon, court embrasser sa famille, lui raconte en pleurant ce qu’il vient de faire et se retire dans les forêts de Cagna. Marc-Antoine qui, d’après nos idées, était le vengeur naturel de son beau-père, refusa d’abord l’inimitié; et il aurait bien fait de la refuser toujours: mais enfin, excité par sa femme, par l’opinion publique, par la honte, et peut-être par ces trois causes à la fois, il prend les armes et se joint à la gendarmerie
Six mois juste après le mariage, la mère de Jean, étant tombée dangereusement malade, Marc-Antoine suppose que celui-ci, qui l’aime tendrement, ne résistera pas au désir de la voir; et chaque jour, à la nuit tombante, il s’embusque dans un taillis que longe le chemin de Cagna. Tout arrive en effet comme il l’avait prévu; et un soir, au clair de la lune, il voit venir de loin le bandit, que son jeune frère précède en éclaireur, et qui marche avec précaution, portant les yeux de tous côtés. L’ajuster et faire feu de ses deux coups sont pour lui l’affaire d’un instant : mais, soit précipitation, soit maladresse, le premier coup s’est perdu dans le vide et le second a raté. Il met alors le poignard à la main et s’élance sur son ennemi.
Quitte envers l’opinion, Jean n’a nulle envie de commettre un second meurtre, se contente de tenir en respect son adversaire, et se retire à reculons, espérant échapper ainsi à la nécessité de le tuer. Par malheur, au bruit de la détonation, Maria est accourue. Pâle de colère, échevelée, les habits en désordre; ce n’est plus une femme; c’est une panthère en fureur.
— Maladroit, s’écrie-t-elle, tu l’as donc manqué 1 frappe du poignard; moi, je vais frapper de la hache.
Que faire entre deux ennemis acharnés, dans un chemin bordé de murs de tout côté? Il faut tuer ou être tué... Donc, ne se souvenant plus que du danger qu’il court, et de son droit de légitime défense, Jean presse la détente; et Marc-Antoine tombe foudroyé.
En vertu de l’article 248 du Code pénal, les parents de Jean Pédignelli et ceux qui étaient soupçonnés de le protéger, furent arrêtés et conduis dans la maison d’arrêt de Sartène; leurs troupeaux et leurs champs furent abandonnés, au grand dommage des propriétaires, dont ils étaient les métayers.
Ces arrestations et leurs conséquences causèrent au bandit une telle douleur qu’il résolut de se livrer à la justice, afin d’y mettre un terme. Il invite donc le procureur impérial à se trouver le lendemain, midi sonnant, à un lieu indiqué, pour recevoir sa soumission: mais il exige que personne ne porte la main sur lui. Son jeune frère, qui ne le quittait pas, raconte qu’il passa la nuit en prières, et lui donna quelque argent, pour faire dire des messes pour le repos de son âme.
A midi, il se trouvait au rendez-vous, debout sur un rocher, qui domine la route; son frère était près de lui; le tribunal, les gendarmes et une foule de curieux étaient échelonnés de tous côtés. Sa haute taille, sa jeunesse, sa beauté, la décence de son maintien intéressent tout le monde; et chacun, les yeux fixés sur lui, attend dans un profond silence, quand, redressant sa tête, il s’exprime ainsi, d’une voix ferme et touchante:
— Une première fois, j’ai donné la mort, pour venger l’honneur de ma famille et le mien. Une seconde fois, j’ai tué en état de légitime défense. Si c’est un crime, j’en demande pardon à Dieu et aux hommes; hors de là, je n’ai fait de mal à personne... Je me trompe; j’ai fait du mal à mes parents et amis, qui sont en prison à cause de moi; et à nos maîtres, dont les champs et les troupeaux sont délaissés. Il n’est pas juste que les innocents pâtissent pour le coupable; rendez-leur donc la liberté; laissez aller celui-ci qui n’a rien fait; ma vie de contumace a pris fin. Je ne crains pas la souffrance ni la mort; mais je crains l’échafaud et la honte.
A ces mots il embrasse son frère, se passe au cou un chapelet, fait le signe de la croix, et se brûle la cervelle, en criant: Seigneur, ayez pitié de moi!
En le voyant tomber, un cri déchirant s’échappe de toutes les poitrines; tout le monde se précipite en pleurant... il était mort! Tiens!... Ce n’est point pourtant par la sensibilité que je brille; mais il me semble que je pleure aussi; et vous-même, si je ne me trompe, n’êtes pas loin d’en faire autant.
Il disait vrai. J’étais profondément ému de la fin lamentable, mais non sans grandeur, de cette infortunée victime du plus absurde préjugé. En tuant son oncle, il avait commis un crime atroce que rien au monde ne saurait excuser; mais, s’il est impossible de l’absoudre, il est difficile de ne pas le plaindre.
V
La Rose de Figari.
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Pendant que le capitaine me racontait cette triste aventure, nous arrivions au golfe de Ventilègne, en face de l’extrémité sud des monts de Cagna, qui finissent là brusquement par une chute presque verticale de 1800 mètres de hauteur. Entre le golfe et la montagne se déroule et s’étend une plaine de 10,000 hectares de surface, peuplée de 600 habitants à peine; c’est la plaine de Figari. On la nomme ainsi de son principal village; les autres sont Cardarello, Pianottoli, Monaccia, etc...
S’il est au monde une contrée plus favorisée du soleil, plus fertile, plus merveilleusement belle, je n’en sais rien : mais, quand on y arrive après la rosée, il est difficile de ne pas rester frappé d’admiration devant ce paysage gracieux et grandiose en même temps; devant ces champs plantureux, dont les blés occupent, dit-on, le premier rang sur le marché de Marseille, et y sont payés plus cher que les autres; devant ces vignes qui produisent d’excellents vins; devant ces rochers, couverts de fleurs charmantes, qui en font comme autant de petits parterres.
Malheureusement, là comme ailleurs, la main de l’homme a fait le moins possible; la plus grande portion de cette terre bénie est encore inculte et abandonnée aux troupeaux errants. Au milieu se trouve un vaste makis, ayant le pied dans le marais, qui sert d’asile à toutes les espèces de gibier, mais est une source d’insalubrité pour les hommes. Je sais un gendarme qui, après être toute la nuit inutilement resté à l’affût d’un bandit, s’en prit le lendemain matin aux perdrix et tua, d’un seul coup, dix-huit de ces pauvres innocentes, attablées à un crottin de cheval! Quelques coups de pioche suffiraient à réveiller les eaux dormantes de ce marais, et à les conduire dans le golfe.
Ce magnifique territoire appartenait naguère à Bonifacio. Les gens de Lévie et leurs voisins, comptant sans doute sur la débonnaireté des Bonifaciens, menèrent un beau jour leurs troupeaux passer l’hiver dans ces plaines toujours en végétation; on ne leur dit rien. Ils recommencèrent une seconde, une troisième fois, etc..., jusqu’à ce qu’enfin les propriétaires légitimes s’en étant aperçus, les invitèrent à déguerpir : mais alors ils montrèrent les dents; et l’on vit se renouveler en grand la scène de la Lice et de sa compagne. Peu soucieux d’entrer en lutte contre les montagnards, Bonifacio se laissa faire, prêta l’oreille à une transaction; et, vers 1860, moyennant une somme de 40,000 francs, renonça à la plus belle portion de son héritage; ce n’était pas un plat de lentilles!
Quoi qu’il en soit, à une époque dont je ne saurais vous dire la date précise, Figari appartenait à un certain comte Orsolamanna, seigneur de Grossa et autres lieux. Cet homme, dont le nom semble vouloir dire Ours allemand, devait être un de ces aventuriers d’outre-Rhin, qui, pour prix de services rendus contre nous, recevaient des Génois de vastes concessions de terre, afin de contre-balancer l’influence des seigneurs indigènes, qui n’étaient généralement pas pour eux.
Peu commode envers ses égaux, dur et cruel envers ses inférieurs, ce personnage avait peu d’amis; mais il s’en consolait, en s’arrogeant sur ses domaines des droits fort agréables pour lui, mais fort déplaisants pour les autres. Entre ces droits prétendus, il en est un que je ne sais par quel nom désigner, mais qui ne pouvait être appelé à une brillante fortune, dans un pays aussi chatouilleux que le nôtre en matière d’honneur conjugal.
En vertu de ce droit, ses vassaux ne pouvaient prendre femme, sans son autorisation, et cette autorisation ne pouvait être demandée ni par écrit, ni par intermédiaire; l’ogre voulait voir de ses propres yeux les fiancés, pour savoir s’il devait, oui ou non, prendre part à la fête.
Si oui, les fiancés et les gens de la noce se rendaient au château, pour chercher Sa Hautesse et la mener triomphalement à l’église. Puis l’office terminé, chacun remontait à cheval; et, dès qu’on avait perdu de vue le clocher de l’église, comme si l’on craignait de rendre Dieu témoin de cette scène, le marié mettait pied à terre, prononçait un petit discours, qui pouvait se résumer ainsi :
Vous nous faites, Seigneur,
En nous croquant, beaucoup d’honneur.
Aussitôt après il présentait sa femme au croqueur, qui lui donnait le baiser seigneurial; et on la conduisait au château, où elle devait passer la première nuit de ses noces. Seul, le mari sortait du groupe et allait, plus ou moins content, attendre sa femme sous l’orme.
Voilà ce que raconte la légende. Quant à moi, je n’en saurais croire un seul mot, tant il me semble impossible qu’il y ait jamais eu des monstres capables de telles infamies; des hommes assez vils pour les subir; des gouvernements assez immoraux pour les autoriser.
Quoi qu’il en soit, en ce temps-là, toujours d’après la légende, il se trouvait à Figari une jeune fille de merveilleuse beauté, nommée Rosolina et surnommée la Rose de Figari. Sa taille fine et élancée, l’éclatante blancheur de son teint, ses cheveux noirs comme l’ébène, ses yeux aussi bleus que le ciel, sa douceur et ses qualités morales, tout en elle attirait les regards et provoquait la sympathie. Il n’était pas dans le pays un seul garçon qui ne soupirât après elle : mais nul n’osait se déclarer, parce qu’on savait que son cœur était donné et sa main promise à son voisin Piopetta.
Piopetta avait vingt ans; il était grand et bien fait, leste comme un moufflon, courageux et fort comme un lion; l’énergie de son caractère était écrite sur son front. Il était le premier dans tous les exercices du corps, et nul ne l’égalait dans l’art de lancer le lazzo ; quand il fallait arrêter un de ces chevaux ou de ces bœufs, qui vivent à l’état sauvage dans les bois. Ces deux créatures semblaient faites tout exprès l’une pour l’autre; chacun en les voyant ensemble, disait : — Quel beau couple et quelle race il en sortira!
Tout étant convenu pour le mariage, restait à obtenir l’autorisation du comte Orsolamanna. Piopetta aurait voulu se dispenser de cette démarche; mais, comme le prêtre lui-même ne pouvait passer outre, sans s’exposer aux plus graves désagréments, il fallut, bon gré mal gré, s’y soumettre.
A la vue de Rosolina, l’Ours allemand ne peut retenir un cri d’admiration, l’accable de compliments et d’offres de service, et lui offre quelques bijoux de grand prix. Pour Piopetta, il n’a que des regards de travers, qui lui sont du reste rendus avec usure; et, si le jeune homme se tient immobile comme une statue, il est aisé de voir que l’orage s’amasse et gronde dans son cœur.
Au jour fixé, tous les préliminaires accomplis et la messe du mariage terminée, il s’agit de ramener le comte au château de la Grossa, sa résidence habituelle. Dès qu’a disparu le clocher de Figari, Piopetta saute à bas de son cheval, redresse sa taille, et récite d’une voix ferme le discours d’usage. Il monte ce jour-là un coursier plein d’ardeur, qui secoue la tête, frappe du pied la terre, et semble dire à son maître : — Qu’attends-tu? Je suis prêt!
Le comte descend à son tour; et, comme il se dirige vers Rosolina, Piopetta, remonté d’un bond sur son cheval, lui lance son terrible lazzo, le saisit par le cou, pique des deux et part à fond de train. Il va si vite, si vite, si vite, à travers les broussailles, les ravins, les rochers, que sa victime n’est bientôt qu’une plaie et a cessé de vivre. On montre encore deux grosses pierres, entre lesquelles le cadavre s’étant engagé, le tronc y resta pris, tandis que la tête continua de rouler quelque temps encore.
Cette tête, sous l’action d’un soleil brûlant, ne tarda pas à entrer en putréfaction; et il en sortit une mouche bleuâtre qui, d’abord pareille à une mouche ordinaire, devint bientôt aussi grosse qu’un bœuf; répandit de tous côtés une odeur pestilentielle, qui, s’attaquant particulièrement aux châteaux, en fit mourir presque tous les habitants.
D’après la légende, cette mouche figure la révolte individuelle de Piopetta, de laquelle sortit une insurrection générale, où périrent une foule de seigneurs féodaux, avec l’infâme abus qui l’avait provoquée.
Les récits du capitaine m’intéressant de plus en plus, je ne pus m’empêcher de lui dire combien je serais heureux d’avoir un guide tel que lui, pour explorer et étudier la Corse.
— En effet, répliqua-t-il, à qui visite des pays et des peuples inconnus, il faut un bon guide, sans quoi il s’expose à mal voir les hommes et les choses, à sauter des points importants, pour s’attacher à ce qui n’en vaut pas la peine, et à perdre sans profit un temps considérable. Toutefois, vous vous faites une très fausse idée de mon mérite. Moi, je ne sais, tant bien que mal, que deux choses : mon métier de marin et l’histoire de mon pays; hors de là, ne me demandez rien. Mais, avant de vous quitter, je vous recommanderai au meilleur guide, qui existe dans la Corse entière.
Il se nomme Scipion Cariatello et réside au hameau de Bilcèse, situé aussi en tête de la vallée d’Ortolo. Cet homme est une énigme pour tout le monde. Pour l’âge, il peut rivaliser avec les anciens patriarches, chose qui n’a rien d’étonnant, attendu que dans son pays, sauf le cas de mort accidentelle, on ne se laisse guère enterrer avant quatre-vingt-dix ou cent ans. Aussi ne comprend-on pas que les médecins et les hygiénistes n’aient pas encore découvert cette heureuse contrée, pour y envoyer ceux qui désirent rester sur terre le plus longtemps possible. J’y ai connu un homme de cent seize ans.
Au physique, Scipion est de haute taille, et ne se ressent en rien des outrages du temps. Au moral, il joint à une rare intelligence des connaissances étendues et variées, qui lui viennent on ne sait d’où, et que personne ne s’explique. Tout ce qu’on sait de lui, c’est que, fils d’un simple berger, il s’enrôla sous la Révolution, et se retira vers 1815, avec le grade de commandant et la croix d’officier de la Légion d’honneur. Quant à ses aventures, on ne les connaît pas : mais, si vous pouviez le décider à vous les raconter, ce serait, je n’en doute point, une des pages les plus intéressantes, de votre journal.
En attendant, puisque mes histoires vous intéressent, je vais vous en réciter une dernière, qui en sera comme le bouquet.
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.