Kitabı oku: «Voyage en Corse»
Gracieux Faure
Voyage en Corse
Récits dramatiques et pittoresques. 2

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066320775
Table des matières
CHAPITRE VIII
I
Côte orientale. — Golfes. — Aleria.
II
Le bandit Gallocchio. — Sa naissance, son éducation. Le séminaire.
III
Du mariage en Corse.
IV
L’enclos favori. — Rosola, et Louise. — Propositions de mariage. — Abraccio.
V
Un nouveau prétendant. — Rupture. — Le makis, Dénonciation. — Retour.
VI
Hésitations. — Le bon curé. — Vaines démarches. — La guerre.
VII
Police des bandits. — Guides. — Espions. — Mort d’Ange-Joseph et de ses beaux-frères.
VIII
Les deux cousins. — Échange de cartouches. — Mariage. — Mort.
IX
Bande Théodore. — Rôle de Gallocchio. — Départ pour la Grèce. — Retour.
X
Mort de Gallocchio. — Anecdotes.
CHAPITRE IX
FRANCESCHINO COLONNA
I
Olmeto. — Sollacaro. — Franceschino. — Ses sœurs.
II
Inimitié. — Mort du capitaine.
III
Conversion. — Vision. — Confession.
IV
Résurrection du capitaine.
CHAPITRE X
LA BANDE MASSONI
I
Côte occidentale. — Evisa. — Commencements de Massoni.
II
Enrôlement. — 24 me de ligne. — Afrique. — Entrée dans la gendarmerie. — Sainte-Lucie.
III
M. et M me X... — Querelle. — Changement de résidence.
IV
Levie. — Fontaine de Tallano. — Coup de fusil. — Démission.
V
Agriculture. — Le capitaine en retraite.
VI
Baldarino. — Mort de Bouffarich.
VII
Enlèvement. — Complicité.
VIII
Arrestation. — Cour d’assises. — Toulon. — Retour.
IX
Rupture de ban. — Vendetta. — Cargese.
X
Mort d’un second témoin. — Poursuites actives.
XI
Révolution de Février. — Élections. — Tentative de meurtre.
XII
Voltigeurs. — Projet de Massoni. — Padovani et Serpenti. — Paix. — Rupture. — Séparation.
XIII
La Balagne. — Serafino. — Rencontre avec les voltigeurs. — Formation d’une bande.
XIV
Organisation d’une bande. — Ses compagnons. — Arrighi.
XV
Arrighi. — Insulte imméritée. — Mort de Paolo. — Rencontre de Massoni.
XVI
Xavier Massoni. — Le moulin de Cargese.
XVII
Tactique de Massoni. — Jalousie de Serafino.
XVIII
Serafino le Grand.
XIX
Le cousin d’Arbori.
XX
Le curé d’Otta. — La belle Hélène.
XXI
Départ. — Le diable noir. — Treizième arrondissement.
XXII
Installation. — Le bonheur. — Le pain, le sel.
XXIII
Le médecin. — Les Enfants de la forêt.
XXIV
Le petit oiseau noir. — Le sergent Tenaroni. — Serafinello.
XXV
La dinde couveuse. — Maison de commerce. — Influence de Serafino. — Les deux guides. — Anecdotes.
XXVI
Influence de Serafino. — Ses terreurs. Mort des deux guides.
XXVII
Changement de résidence. — La bonne femme. — Les Frères des Écoles.
XXVIII
Mort de Serafinello.
XXIX
L’abbé Seta. — Lettre de Serafino. — Sa mort.
XXX
Massoni et le berger Frassetto.
XXXI
La sœur de Massoni et les Dorilli.
XXXII
Le Niolo. — Épisode de Malaspina. — Machinations de Serafino.
XXXIII
Séparation. — Mort des dissidents. — Retraite.
XXXIV
Le bouc géant. — Vengeance du berger. Mort de Massoni.
XXXV
Fuite de Xavier. — Incendie de la grotte. — Les autorités de Corte. — Deux cents hommes. —Mine. — Deux canons. — Fuite d’Arrighi. — Sa mort.
XXXVI
Le maire de Lozzi. — Xavier vendu, assiégé, assassiné. — Ses sœurs. — Avenir du banditisme.
CHAPITRE XI
SANTA-LUCIA
I
Les familles G... et P... — Parjure. — Meurtre. — Omelettes de Pâques. — Double assassinat.
II
Les frères Santa-Lucia. — Arrestation et condamnation de l’abbé.
III
Condamnation. — Les témoins. — Le médecin Roccaserra. — La barque et le chapeau. — Les locataires.
IV
L’oiseau noir et le lieutenant Santelli. — Un peu de feu, s’il vous plaît? — Le petit verre de consolation.
V
Visites au préfet, à l’évêque, au président du tribunal.
VI
Conférence. — Le capitaine S... — Propositions de paix. — En Sardaigne. — Le touriste anglais. — Mariage.
VII
1848. — Capitaine dans l’armée romaine. — Refus de combattre les Français. — Voyage à Paris. — Départ pour le Brésil. — Mort.
VIII
Giacomo Antonio et la place du Diamant. — Le col Saint-Georges. — Baptême. — Départ. — Mort.
CHAPITRE XI
LES CUCCHI
I
II
Rosine et Noël.
III
Projet de mariage. — Le berger Zero. — Fuite et trahison.
IV
Capture et mort de Zéro.
V
Départ. — Trahison. — Condamnation. — Cayenne.
VI
L’homme libre et le mercenaire. — La veuve de Zilia.
ÉPILOGUE
I
Ascension au Monte-Rotondo.
II
Les principales villes de Corse.
III
Sol. — Climat. — Empire végétal. — Forêts.
II
Acclimatation des végétaux, des quadrupèdes, des oiseaux.
CHAPITRE VIII
Table des matières

I
Côte orientale. — Golfes. — Aleria.
Table des matières
Bonifacio, battu des vents tout le long de l’année, se trouvait depuis quelques jours dans un calme complet. Pas le moindre mouvement dans les airs, pas la moindre feuille agitée sur les arbres ; le temps était lourd, la chaleur accablante; chacun cherchait l’endroit le plus frais de son habitation; personne n’osait s’aventurer dans la campagne, de peur d’une insolation ou autre accident de ce genre. Heureusement, nous avions Scipion, dont les récits abrégeaient la longueur des jours, rafraîchissaient l’atmosphère, nous charmaient l’esprit et le cœur. Un orage de nuit détruisit ce calme plat, rétablit les courants atmosphériques, remit la terre et le ciel dans leur état normal : il fut permis alors de sortir sans danger. Le capitaine X., ayant obtenu deux semaines de congé, put nous accompagner.
La côte orientale de la Corse n’est qu’une longue plaine, légèrement ondulée, de 180 kilomètres environ, sur 5 à 6 de largeur moyenne. Elle est à 85 kilomètres des côtes d’Italie. Généralement unie et peu échancrée, elle n’a que deux golfes importants, ceux de Santa-Manza et de Porto-Vecchio. Le premier, un des plus beaux et des plus sûrs de la Méditerrannée, est complètement désert; il n’est fréquenté que par des myriades d’oiseaux aquatiques et quelques barques de pêcheurs napolitains. Porto-Vecchio n’est pas moins beau que Santa-Manza; mais le fond n’en est pas, dit-on, toujours solide, et il se trouve ouvert aux vents de la montagne, qui parfois y jettent les Vaisseaux à la côte. Il a d’ailleurs l’avantage de posséder sur ses bords une petite ville de 2000 âmes, entourée d’une muraille, et classée naguère comme place de quatrième ordre; on l’a depuis peu déclassée. Les autres golfes plus petits que l’on y voit encore, se trouvent, comme les deux grands, dans l’arrondissement de Sartène, au sud-est par conséquent. Au-dessus et jusqu’à Bastia, on ne rencontre plus que des lacs, des étangs et des marais.
Tant que l’Italie fut fractionnée en cinq ou six petits États différents, nous n’avions aucun besoin d’être fortement protégés contre elle sur la côte orientale de Corse. Mais aujourd’hui que, grâce à notre secours, elle a chassé les étrangers pour ne plus former qu’un seul État puissant ; aujourd’hui qu’elle paraît oublier tant de liens qui nous unissent ensemble, pour s’associer aux Teutons contre les Latins, il est nécessaire que nous ayons en face d’elle une place de premier ordre, pour la défense et pour l’attaque : cette place, indiquée par la nature, est Santa-Manza, en face même de Rome, comme au nord C’est Saint-Florent, et Ajaccio au sud-ouest. Ces trois splendides golfes, reliés deux à deux par Bastia, Calvi et Bonifacio, feraient de la Corse une station inabordable.
La plus belle portion de la plaine orientale s’étend depuis l’embouchure du Golo jusqu’à la tour de la Sollenzara, sur 80 kilomètres de développement et 7 ou 20 de largeur moyenne. Les marins l’appellent la Spiaggia d’Aleria, à cause de la ville d’Aleria, la plus considérable de la Corse, que l’on y voyait autrefois. Cette plaine est la plus grande de l’île. Il faudrait chercher longtemps pour trouver en Europe un coin de terre plus ravissant, où le soleil verse avec plus de profusion la chaleur, la lumière et la fécondité. Heureux si le siroco ou sud-est ne venait corrompre ces bienfaits, en y mêlant l’insalubrité !
Le fleuve que vous voyez est le Tavignano, ou Rhotanus des anciens. Il sort du lac Nino, à l’endroit où se croisent la chaîne centrale et la chaîne secondaire, qui passe au-dessous de Corte. Après un cours de 80 kilomètres, il tombe dans la mer Tyrrhénienne, où il verse, même au mois d’août, 78,000 mètres cubes d’eau par minute; mais, du moment où il entre dans la plaine jusqu’à la mer, il change de nom et s’appelle Fiume d’Aleria. Son bassin proprement dit contient 83,000 hectares. C’est dans un angle formé par ce fleuve, à 3 kilomètres de son embouchure, et traversé par la route de Bonifacio à Bastia, que se trouvent les ruines ou plutôt les vestiges d’Aleria.
Aleria, qu’Hérodote appelle Alalia, est la ville de Corse la plus anciennement connue. On en attribue la fondation aux Pélasges, aux Phéniciens, aux Étrusques, aux Phocéens, etc. : ce qui prouve que sa véritable origine est inconnue et se perd dans la nuit des temps. Ce qui est certain, c’est que, au sixième siècle avant J.-C., fuyant sans doute les armes victorieuses des Perses, qui avaient envahi l’Asie occidentale, une colonie de Phocéens vint aborder sur nos rivages, s’empara d’Aleria selon les uns, ou la fonda selon les autres. C’est de là que partit, en 599, un de leurs chefs, nommé Euxène ou Protis, qui bâtit sur vos côtes, dans les poétiques circonstances que l’on sait, la ville de Marseille, au territoire des Segobriges : de sorte que, sans trop de bonne volonté, Aleria peut être considérée comme la mère de Marseille, et la grand’mère de ses nombreuses filles, Nice, Antibes, etc.; ce qui est un grand honneur pour la Corse.
— Mon commandant, dit alors le capitaine X., j’ignore, je l’avoue, les circonstances de la fondation de Marseille, et je ne serais pas fâché de les savoir.
— Nan, roi des Segobriges, avait une fille à marier. Or, dans ce temps et dans ce pays, l’usage voulait que le père convoquât à un splendide festin tous ceux qui prétendaient à la main de sa fille, de sorte que celle-ci pût aisément les voir et les entendre, les comparer et faire choix entre eux. Quand le repas était fini, elle descendait de son siège, parcourait toute la salle, une aiguière d’argent à la main ; et lorsqu’elle arrivait en face de celui qu’elle avait choisi, elle s’arrêtait, lui versait de l’eau sur les doigts, le désignant ainsi pour son époux; et tout le monde s’inclinait.
La veille du jour de cet intéressant festin, un vaisseau phocéen d’Aleria était entré dans le port. Son chef, Euxène ou Protis, alla naturellement rendre visite au roi Nan, qui le retint pour le grand dîner, ne se doutant pas qu’il invitait son gendre. La princesse, en effet, touchée de sa bonne mine ou de ces formes distinguées que donne la civilisation, lui accorda la préférence. Il s’arrêta donc dans les États de son beau-père, et y fonda Marseille, que l’on appelle encore aujourd’hui la cité phocéenne.
Les Phocéens, paraît-il, ne restèrent guère plus de vingt ans à Aleria; elle leur fut enlevée par les Étrusques, ligués avec les Carthaginois. A la suite de la première guerre punique, Publius Cornélius Scipion s’en empara, la détruisit de fond en comble; et, soit à cause de l’importance même de la ville, soit à cause des difficultés du siège, il considérait cette conquête comme un de ses principaux titres de gloire. La preuve, c’est qu’il voulut qu’on en fît mention dans son inscription tumulaire, laquelle se conserve dans un des musées de Rome, et forme, par parenthèse, un des plus anciens monuments de la langue latine.
Au temps des guerres civiles, Marius ayant fondé et peuplé de ses partisans l’importante cité de Mariana, vers l’embouchure du Golo, le dictateur Sylla reconstruisit Aleria pour contre-balancer l’influence de son rival. Depuis cette époque, c’est-à-dire sous la domination romaine et durant une partie du moyen âge, elle fut comme la capitale de la Corse. Quant à sa population, on en est aussi aux hypothèses, les auteurs la faisant varier depuis 15,000 jusqu’à 100,000 âmes,
Au neuvième siècle après J.-C., elle fut prise, saccagée, brûlée par les Sarrasins d’Afrique, et ses habitants massacrés ou emmenés en esclavage. Il paraît toutefois qu’elle ne fut pas complètement anéantie, attendu qu’il en subsistait encore une partie sur la fin du treizième siècle. Aujourd’hui, ce n’est plus qu’une misérable bourgade de 75 habitants, pour un territoire de plus de 10,000 hectares, et dans un des pays les plus beaux du monde.
Comment s’est opérée cette triste métamorphose? De la manière la plus simple. Si, après avoir démoli Aleria, les treize cités maritimes dont parle le géographe Ptolémée et les nombreux villages de la côte, les Sarrasins fussent partis pour ne plus revenir, les habitants n’auraient pas tardé à redescendre dans leurs foyers et à rebâtir leurs maisons; ils auraient continué à tenir déblayé le lit des torrents, à mener leurs eaux se perdre dans la mer. Mais, les incursions barbaresques renouvelant pendant neuf siècles leurs déprédations et leurs ravages, nos populations durent finir par abandonner la plage et chercher un peu de sécurité dans la montagne. A partir de ce jour, les eaux venues des hauteurs, n’ayant plus personne pour les maîtriser et les conduire, se sont répandues de tous côtés, formant des flaques et des marais, des étangs et des lacs; tandis que, poussés en sens contraire par les vagues, les sables de la mer s’amoncelaient sur le rivage, obstruaient l’embouchure des fleuves, formaient çà et là des barres infranchissables, au point qu’en certains endroits les marais se trouvent plus bas que la mer : ce qui rend leur assainissement très difficile, sinon impossible.
Voyez, par exemple, un peu au nord de l’embouchure du Tavignano, cet étang de 570 hectares que l’on nomme l’Étang de Diana. Il servait jadis de port à la ville d’Aleria, et recevait les plus gros navires ; aujourd’hui, pour les causes que l’on vient de dire, il est complètement barré et sans communication avec la mer. Seules, de petites barques s’y promènent pour pêcher les grosses et excellentes huîtres dont il est rempli. Si Aleria sortait de ses ruines, elle n’aurait donc plus de port.
Des étangs que vous apercevez au sud, le plus grand, celui d’Urbino, a 750 hectares. Ses eaux salées abondent aussi en poissons et en huîtres; mais, comme celui de Diana, il est entièrement séparé de la mer, et se trouve entouré de vastes marécages. Tant que les eaux inférieures sont grossies par la fonte des neiges, tout va bien ; mais dès qu’arrive l’été, et que, sous l’influence d’un soleil brûlant, entrent en fermentation les matières végétales et animales qu’elles contiennent, alors il en sort, non pas la peste, la fièvre jaune et le choléra, comme des roseaux du Nil, du Mississipi et du Gange, mais des fièvres paludéennes, qui ressemblent à celles du Sénégal et donnent rapidement la mort.
Pour vous faire comprendre la promptitude avec laquelle, dans nos pays, s’opèrent ces ensablements, voici, au sud de Bastia, un immense étang de 1500 hectares de superficie, sur 3m 50 de profondeur ; et, au pied des montagnes, à l’ouest de cet étang, un petit village de 200 âmes, nommé Biguglia. Sous les Pisans et les Génois, Biguglia était la capitale de l’île; et l’étang qui a pris son nom, lui formait un port aussi vaste que sûr, que fréquentaient les flottes des deux républiques qui se disputaient les îles de la Méditerranée. En 1372, les Corses, commandés par Henri de la Rocca, battirent les Génois et leur enlevèrent leur capitale, qui, depuis cette époque, n’a fait que décroître jusqu’à devenir la misérable bourgade que nous voyons; tandis que son port se comblait par les atterrissements des torrents, se fermait aux ondes de la mer, et se changeait en un marais fangeux.
En procédant naguère à des travaux d’endiguement, pour empêcher les eaux de l’étang de se répandre et leur assurer un niveau constant, on a trouvé un navire enseveli dans les sables, à 10 pieds ou 3m 33 de profondeur. Or, comme cet enfouissement ne peut pas remonter au delà de l’époque où Biguglia fut détruite par les Corses, il s’ensuit qu’il a été de 0m 66 par siècle, et de plus de 6 millimètres par an.
Un conseiller à la cour de Bastia possédait une propriété charmante, à laquelle il ne manquait que de l’eau. Depuis longtemps il savait par cœur toutes les formules de l’abbé Paramelle, et avait fait des fouilles sur plus de vingt points différents; mais l’eau ne venait toujours pas. Un jour, il s’aperçut que des traces de sangliers, venus de tous côtés, allaient aboutir à un point commun du makis, où ces messieurs se roulaient, se vautraient, labouraient le sol, pour y trouver de la fraîcheur. Le lendemain les ouvriers étaient au travail, et découvraient, à trois mètres de profondeur, non pas un filet d’eau, mais une fontaine véritable, faite de main d’homme et parfaitement installée. Ses eaux abondantes tombent, par un large bec en granit, dans un bassin rectangulaire, destiné à servir de lavoir. Aux deux angles, à hauteur convenable, se trouvent de larges pierres plates, pour poser les tinettes et les cruches ; et des deux côtés du bassin, règnent parallèlement des bancs en granit, pour permettre aux commères de se reposer et de jouer plus commodément de la langue.
II
Le bandit Gallocchio. — Sa naissance, son éducation. Le séminaire.
Table des matières
Moins tourmentée, au point de vue physique et moral, que la côte occidentale, la côte orientale a produit moins de bandits redoutables. Il en est un cependant qui ne le cède à aucun autre, et dont les aventures pourront vous intéresser. Il s’appelle Antomarchi (Joseph), et fut dès son enfance surnommé Gallocchio, parce que sa voix ressemblait à celle d’un jeune coq. Ce surnom lui est resté.
Il naquit, vers 1805 ou 1806, au village d’Ampriani, que vous apercevez là-haut, et qui fait partie du canton de Moita, comme la plaine d’Aleria. Ce village est bâti au milieu des châtaigniers, des vignes et des arbres fruitiers, et sert de chef-lieu à une toute petite commune de 216 hectares, pour 168 habitants.
Toutes les femmes, chez les Juifs, pouvant aspirer à l’honneur d’être la mère du Messie, c’était pour elles un malheur et une honte de ne pas se marier et de ne point avoir d’enfants. Chez les Corses, à l’époque du banditisme, chaque maison se trouvant ou pouvant se trouver engagée dans des inimitiés, chaque femme tenait à honneur d’être mariée et d’avoir beaucoup d’enfants, de garçons surtout, pour donner des défenseurs à sa famille; et c’est peut-être à cela que songeait Napoléon, quand il répondait à Mme de Staël :
— La femme de France que j’estime le plus, est celle qui a le plus d’enfants.
En outre, ici comme ailleurs, peut-être plus qu’ailleurs, l’homme aime à se voir revivre dans une postérité nombreuse, et ne redoute rien tant que de voir s’éteindre sa famille et son nom. Voilà pourquoi, quand il n’a que des filles, il marie l’aînée avec un de ses proches parents, portant le même nom que lui, afin de se faire illusion à lui-même, et de masquer aux yeux du public la solution de continuité, le point où s’est rompue la chaîne.
La famille Antomarchi avait eu de nombreux enfants ; mais il n’en restait que deux, Gallocchio et un frère plus âgé que lui de quelques années. Elle était d’ailleurs une des plus riches de la contrée, et sa bienfaisance lui avait fait des amis partout. A sept ans, Gallocchio fut placé chez le curé d’Ampriani, qui, les instituteurs publics n’étant pas encore inventés, tenait une école libre très fréquentée. Il enseignait la lecture, l’écriture, le calcul, et donnait des leçons de latin aux plus intelligents. Gallocchio fut de ce nombre, et ne tarda pas à surpasser tous ses condisciples. Son maître l’aimait d’autant plus qu’il annonçait une vocation marquée pour l’état ecclésiastique, et ses parents le voyaient avec plaisir s’engager dans cette voie.
En quittant l’école d’Ampriani, Gallocchio fut envoyé au séminaire d’Ajaccio, pour y étudier la philosophie et la théologie, et se préparer au saint ministère. Il s’y distingua bientôt par son intelligence et ses progrès, son caractère et sa conduite; il s’y fit également aimer de ses condisciples et de ses maîtres. En un mot, il promettait à l’Église de Corse un prêtre du plus rare mérite, quand un malheureux événement vint détruire ses projets d’avenir. Son frère mourut presque subitement; et son père, qui l’avait vu avec plaisir prendre le chemin du séminaire, lui ordonna aussitôt d’en sortir, afin de se marier et d’empêcher ainsi sa race de s’éteindre. Il voulait même que le mariage se fît immédiatement, bien que Gallocchio n’eût encore que dix-sept ans et demi, et se trouvât de la sorte à six mois de l’âge légal.
— Il ne savait donc pas la loi, ce brave homme?
— Beaucoup de gens, en France, connaissent la loi, sont chargés de l’appliquer et de la faire quelquefois, qui ne se gênent pas pour la tourner, l’éluder, la violer même ouvertement. Est-ce que vous n’avez jamais entendu parler de hauts fonctionnaires trompant la douane et l’octroi, la poste et l’enregistrement, allant à la chasse et à la pêche, et ne rougissant pas de manger, en temps prohibé, la truite et le brochet, la perdrix et le lièvre? Chez nous, on ne se gêne pas davantage ; on ne croit encore que médiocrement à la loi et à ses formules. Quand on veut marier ensemble un garçon de quinze ans et une fille de treize, on pratique une double coupure dans les registres de l’état civil ; et, grâce à un acte de notoriété bien en règle, le premier se trouvant avoir dix-neuf ans, et la seconde, seize, le mariage s’accomplit le plus régulièrement du monde.
Un individu se présente dernièrement chez l’ingénieur de Bastia :
— Que désirez-vous, mon brave?
— Une place de cantonnier.
— Cela ne se peut : vous êtes trop âgé. La limite d’âge est quarante-cinq ans, et vous en avez au moins soixante.
— C’est bien, Monsieur. Je reviendrai.
Huit jours plus tard, il revient en effet, porteur d’un acte de notoriété, établissant par A + B qu’il n’a que quarante et un ans sonnés. Que répondre à cela, du moment que la loi et les philosophes admettent le témoignage des hommes comme critérium de la certitude et argument de la vérité?
— Je me suis trompé, dit l’ingénieur : ce n’est pas à quarante-cinq ans, mais à trente-cinq qu’est la limite de l’âge.
— C’est bien. Je reviendrai.
Et il revient encore avec un nouvel acte de notoriété, signé des mêmes témoins et du même juge de paix, certifiant qu’il n’a pas encore trente-trois ans accomplis ! Ces pratiques-là sont honteuses, criminelles, et datent de l’époque génoise; mais elles vont devenant de plus en plus rares, et ne tarderont pas, s’il plaît à Dieu, à disparaître tout à fait.
C’est sans doute sur un procédé de ce genre que comptait le père de Gallocchio pour marier son fils avant l’âge légal ; mais celui-ci, dont la nature droite et éclairée répugnait à tout ce qui sent le mensonge et la fraude, refusa d’y donner les mains, prétextant d’ailleurs que ce n’était pas trop de six mois pour faire avec maturité un choix si redoutable et si peu redouté. En attendant, peut-être vous sera-t-il agréable d’avoir quelques détails sur la manière dont se célèbre, en Corse, le mariage.
III
Du mariage en Corse.
Table des matières
Pour aller du célibat au mariage, il y a trois étapes chez nous :
La famille, la mairie, l’église; l’abraccio ou fiançailles, l’acte civil, l’acte religieux.
L’abraccio est une cérémonie intime où, en présence des deux familles réunies, se discute la question d’intérêt, s’échangent une promesse de mariage et le baiser des fiançailles. Il n’a légalement aucune valeur; mais, de tout temps, aux yeux de l’opinion publique, il a constitué un engagement tellement sacré, que si le jeune homme, par exemple, vient à mourir entre l’abraccio et le mariage, sa fiancée est considérée comme veuve, et doit se soumettre au deuil le plus rigoureux. La première année, elle ne sort pas de la maison, et se tient vêtue de noir des pieds à la tête; ses cheveux restent entièrement cachés; parfois elle se noircit les dents et les ongles. La seconde année, elle découvre ses cheveux, introduit dans sa toilette quelque objet de couleur, ouvre les volets de sa chambre; et, son deuil s’en allant ainsi pièce à pièce, elle peut enfin se marier.
Manquer aux engagements de l’abraccio est la plus grande injure qu’un des fiancés puisse faire à l’autre; c’est un cas de vendetta des mieux caractérisés ; c’est la porte ouverte à d’incalculables malheurs. On voit des hommes qui comptent pour moins déshonorant d’être abandonnés par leur propre femme, que trahis par leur fiancée. Cela est, comme nous l’avons dit ailleurs, un préjugé absurde : car, enfin, de l’abraccio au mariage, s’il vient à se produire de ces faits qui creusent un abîme entre les familles, s’il vient à se manifester chez l’un ou l’autre des fiancés de ces défauts et de ces vices qui rendent impossible le bonheur conjugal, est-il raisonnable, est-il sensé, quand il n’y a pas nécessité absolue, de se jeter dans cet enfer anticipé?... Ce furent précisément une injure et une erreur de ce genre qui transformèrent notre pieux séminariste en un sanguinaire bandit.
L’acte civil et l’acte religieux se faisant exactement comme en France, il est inutile d’en parler; mais, de la mairie à l’église et de l’église à la maison, il se produit des manifestations originales, qui ne manquent pas de sens et d’intérêt, bien qu’elles fassent parfois rire les étrangers.
Si les fiancés sont du même endroit, les femmes se rendent chez la future, dont elles soignent la toilette, tandis que les hommes vont chercher chez lui le futur et le mènent chez son beau-père, où l’attend une réception triomphale. Pendant que le cortège se rend à la mairie, la foule le regarde en silence; mais, de la mairie à l’église, et de l’église à la maison de l’époux, à chaque porte du parcours, deux femmes sont debout, dont l’une fait manger aux deux mariés et aux gens de la noce une cuillerée de miel ou de bouillie, tandis que l’autre, avec une serviette ouverte, essuie les mentons et les barbes. Et pendant ce temps-là retentissent de tous côtés des bravos et des vivats; de tous les balcons et de toutes les fenêtres, il ne cesse de pleuvoir une véritable grêle de blé, d’orge, de riz, de maïs, etc., emblème de l’abondance que l’on souhaite aux jeunes époux.
Du côté de Cargese, bancs, chaises et fauteuils sont proscrits du festin de noces; tous les convives sans exception doivent s’asseoir sur des sacs pleins de céréales, de légumes et de châtaignes. Il est encore d’usage dans le même pays que toute personne qui visite le jour de sa noce une jeune mariée, lui fasse présent d’un foulard, qu’elle lui attache elle-même sur les épaules : d’où il arrive que celle-ci en porte quelquefois une véritable montagne, sous laquelle sa tête disparaît. Dans la Castaniccia (pays des châtaignes), dans le canton d’Alesani notamment, un homme manquerait à la tradition et à l’usage, si, le jour des noces de sa fille, il ne servait à ses convives vingt-deux mets différents, préparés avec de la farine de châtaignes.
Si les époux ne sont pas du même pays, on attend au samedi pour aller chercher la mariée, une fille ne quittant jamais ses parents que le dimanche, après la messe de paroisse; et chacun monte un de ces petits chevaux ardents et vigoureux que nos makis nourrissent en quantité. Parmi eux, on en choisit un blanc comme la neige, et l’on orne sa tête de rubans, de fleurs et de panaches. On le mène à. la main, et il n’est monté par personne : mais, au retour, il aura l’honneur de porter l’épousée. En sortant du village, la troupe défile lentement sous les yeux des habitants, qui la suivent de leurs acclamations ; et l’usage veut, si le terrain s’y prête, qu’elle leur donne le spectacle d’une course générale.
Au retour, les parents et les amis de la mariée se joignent en nombre égal à ceux qui sont venus la chercher, et ils repartent tous ensemble, tandis que ceux qui restent sont plongés dans la tristesse et le deuil.
Après avoir quelque temps cheminé ensemble, les deux groupes choisissent, pour se séparer, le passage d’un ruisseau. Dès que la jeune femme est vers le milieu du pont, un semblant de combat s’engage, les uns voulant la conduire en avant, les autres la ramener en arrière : de sorte que, tiraillée dans tous les sens, l’infortunée a vu plus d’une fois mettre en lambeaux sa robe blanche; et il n’est pas inouï que, dans cette mêlée pacifique, elle ait pris, sans le vouloir, un bain dans le ruisseau.
Une fois sur la commune du mari, les jeunes gens de l’escorte se mettent en ligne, et, sur un signal donné par l’épouse, s’élancent au triple galop pour s’emparer des clefs de la maison et les rapporter en triomphe. Le vainqueur reçoit en récompense, ici, la jarretière de la mariée; là, un bouquet d’olivier, garni de rubans. Ce prix, que l’on appelle vanto, est un titre d’honneur pour l’homme et le cheval qui l’ont gagné. On se le dispute avec tant d’ardeur, qu’il en est parfois résulté de querelles sanglantes.
A l’entrée du village, se tiennent réunis les jeunes gens qui n’ont pas été invités à la noce, et ne sont pas plus contents pour cela. Dès que le cortège arrive, ils lui crient : Obedienza! Cet acte d’obéissance consiste à sortir le pied droit de l’étrier et à leur donner une dernière fantazia, à la façon des Arabes.
Toutes ces cérémonies accomplies, on arrive enfin devant la maison conjugale. Là, la jeune femme met pied à terre, se tient quelques instants immobile devant la porte fermée; mais bientôt apparaît la mère du marié, ou, à son défaut, la dame la plus âgée de la famille, qui s’avance vers elle, portant d’une main les clefs de la maison, et de l’autre, dans un panier, tous les fruits de Cérès, qu’elle répand sur elle en signe d’abondance, et lui souhaite la bienvenue en criant :
Dio vi dia bona furtuna,
Maschi quattro, femina una!
Ce qui veut dire : Que Dieu vous donne bonne fortune, quatre garçons et une fille!
Cela fait, la nouvelle épouse introduit la clef dans la serrure, ouvre la porte, et prend solennellement possession de son domaine.
Quelques-uns se moquent de ces usages et de ces mœurs ; quant à moi, je leur trouve quelque chose de si naïf et de si chevaleresque en même temps, que je les regretterai sincèrement, si je vis assez pour les voir entièrement disparaître.
IV
L’enclos favori. — Rosola, et Louise. — Propositions de mariage. — Abraccio.
Table des matières
En quittant, quoique à regret, le séminaire, Gallocchio avait obéi à ses parents; il leur obéissait encore en se décidant au mariage, pour lequel il avait peu de goût, et il était bien résolu à accepter de leur main la femme qu’il leur plairait de lui choisir. Dans l’intervalle, comme six mois sont longs, il se résout à chercher bravement, dans le travail des mains; un remède aux ennuis et aux dangers de l’oisiveté.
Dans quelque position qu’il se trouve, l’homme a des préférences, et se plaît à localiser ses affections : le professeur a dans sa classe un élève qu’il aime mieux, et favorise quelquefois aux dépens des autres; le berger a dans son troupeau un mouton préféré, avec lequel il partage son pain, auquel il choisit les meilleures herbes; la mère elle-même ne tient pas toujours la balance égale entre ses enfants.
Parmi les enclos de sa famille, il en est un qu’affectionnait particulièrement Gallocchio. Voisin du hameau de Casavecchia, cet enclos se trouve dans une situation ravissante, entouré d’arbres fruitiers de toute sorte, et arrosé par des eaux limpides, Chaque jour il y descend à l’aurore, n’en remonte qu’au crépuscule; et c’est toujours là qu’on est sûr de le rencontrer, quand les ordres de son père ne le retiennent pas ailleurs. Aussi, grâce à son intelligence et à son activité, ce petit coin de terre, jusque-là délaissé, se change promptement en un vrai paradis terrestre.
Au hameau de Casavecchia, résidait un certain M. (Ange-Joseph), le plus riche propriétaire du pays. Légèrement ami du farniente, il passait ses journées, comme Tityre, à l’ombre d’un hêtre touffu, bourrant éternellement et débourrant sa pipe, regardant travailler ses Lucquois, contemplant les nuages qui courent dans le ciel, et les vagues sur la mer. C’est un homme qui n’a ni grands défauts ni grandes qualités qui lui soient propres; attendu que, bien qu’il soit deux fois et demie majeur, il est tenu en tutelle, sinon en laisse, par Rosola, son altière et inégale moitié : il ne remue les bras, les jambes et la tête que quand elle a tiré la ficelle.
De cinq ou six enfants qu’ils ont eus, il ne leur reste qu’une fille, appelée Louise. Beauté, conduite, jeunesse, fortune, elle a tout ce qui fait dresser l’oreille et met les prétendants en campagne.
Casavecchia dominant la vallée, et la maison d’Ange-Joseph se trouvant au bout du village, on ne pouvait s’y mettre à la fenêtre sans avoir sous les yeux le merveilleux enclos. Rosola et Louise ont bientôt fait d’apercevoir la transformation qui s’y opère et de distinguer celui dont elle est l’ouvrage : elles passent à leur observatoire les journées entières à le contempler; elles aiment à le voir le matin s’agenouiller auprès d’un olivier, pour offrir à Dieu son travail, greffer ou émonder ses arbres, semer ou arroser ses fleurs, extirper les herbes nuisibles et remuer la terre avec aisance ; elles l’admirent quand, après son modeste repas, il consacre à la lecture le temps que les autres donnent au sommeil, à la pipe et au jeu ; et le soir, dès qu’il est parti, elles pénètrent dans l’enclos, notant ce qu’il a fait dans la journée, ne tarissant pas d’éloges sur la propreté, la régularité et la parfaite entente de ces travaux.
Rosola disait à son mari :
— Quel jeune homme accompli! Quel coup de fortune pour celle qui l’épousera! Voilà le gendre qu’il nous faudrait.
Et le mari de répondre :
— Quel coup de fortune! Voilà le gendre qu’il nous faudrait.
Aux pas imprimés sur le sable des allées et à quelques fleurs disparues, Gallocchio a souvent remarqué qu’en son absence l’enclos est visité par des femmes. Étant donnée la population du village, il ne peut se tromper sur le nom de ces visiteuses ; mais il fait semblant de ne s’apercevoir de rien.
Cependant Rosola, poursuivant son idée, s’est mis sérieusement en tête de le donner pour mari à sa fille. Il faut qu’elle lui parle, l’attire dans sa maison, le mette en rapport avec Louise. Mais, comprenant qu’elle a affaire à forte partie, elle dresse ses batteries en conséquence et s’excite par les obstacles. Un jour donc, elle survient comme par hasard, longe la clôture de l’enclos, et, de sa voix la plus caressante, lui adresse des compliments, auxquels il répond en lui offrant un bouquet de ses plus belles fleurs. Elle s’en va, enchantée du jardinier plus encore que du jardin, convaincue que, la brèche étant ouverte, elle ne tardera pas à pénétrer dans la place.
Depuis ce temps, plusieurs fois la semaine, elle descend vers lui au moment du repas, lui apportant de ces petites friandises qui ne déplaisent à personne. Persuadé que tant de politesses ont un but, Gallocchio se met sur ses gardes, se montre d’autant plus réservé qu’elle se fait plus familière. Piquée au vif, elle recourt à des moyens plus énergiques.
Elle possède aux environs un vaste enclos, où se promènent jour et nuit des bœufs, des chevaux et des ânes. Ils ont de l’herbe en abondance, des eaux pures, de frais ombrages, peu de travail et pleine liberté; mais, hélas! sans être précisément de grands criminels, ils n’ont pas une idée bien nette du droit de propriété, et ne sont pas insensibles à l’attrait du fruit défendu.
Or, certain jour, poussés par le diable et leur propre malice, peut-être aussi par les secrets conseils de leur maîtresse, ils forcent la clôture, et s’installent sans façon dans le champ d’un voisin peu ami d’Ange-Joseph. Si cet homme survient, il y a là évidemment ample matière à querelle. Rosola court donc vers Gallocchio et le supplie, lui qui est vigoureux et leste, de faire rentrer dans le devoir les délinquants. Un quart d’heure plus tard, tout était rentré dans l’ordre, et Gallocchio avait à lutter contre Rosola et son mari, qui, ne sachant comment lui témoigner leur gratitude, lui offraient un excellent dîner. Mais la gourmandise n’eut pas sur lui plus de prise que la vanité : la séductrice en fut encore pour ses efforts perdus.
— Mon cher Joseph, lui disait-elle le surlendemain, vous faites ici des choses merveilleuses; mais, par malheur, il n’y a personne pour les apprécier et les admirer comme elles le méritent.
— Ce que je fais, c’est pour m’amuser et me distraire, et non pour me faire admirer.
— Ce qui n’empêche pas que, si vous aviez près de vous une femme jeune et charmante, l’existence vous serait bien plus agréable.
— N’ai-je pas mes parents?... Si vous saviez comme je suis heureux quand ils sont contents de moi!
— Sans doute; mais, à votre âge, sans cesser d’aimer ses parents, on a besoin d’une affection plus nourrissante et plus vive. Vos camarades sont presque tous mariés; ne voulez-vous pas faire comme eux?
— Il le faut, puisque mes parents l’ordonnent ; mais je ne puis, je l’avoue, penser au mariage sans une espèce de frisson.
— Et pourquoi? Est-il rien de plus doux que de Conduire à l’autel une jeune fille accomplie, et de passer sa vie près d’elle?
— Et si cette jeune fille accomplie la veille se trouve tout autre le lendemain; ou si moi-même je manifeste des goûts, des tendances et des défauts que l’on ne me soupçonnait pas, que deviendra, je vous prie, le bonheur commun dont vous parlez?
— Assurément; mais, pour échapper à ce péril, il suffit de savoir choisir... Voulez-vous me confier vos intérêts? Je sais pour vous un parti des plus convenables, et qui plaira à vos parents.
— Vraiment?
— Oui; et de plus, ce que la jeune fille était la veille, la jeune femme le sera le lendemain et jusqu’à la fin de sa vie... Je la connais comme moi-même, car elle n’est autre que ma propre fille.
Sans étonner Gallocchio, cette conclusion ne laisse pas que de l’émouvoir. Louise, au point de vue de la fortune, est un très bon parti; sa famille est considérée ; elle-même est très bien de sa personne : mais, tout en se montrant reconnaissant, il déclare ne pas pouvoir répondre avant d’avoir consulté ses parents. Consultés le soir même, ceux-ci accueillent ces ouvertures, s’abouchent avec Rosala, et il est décidé que le mariage se fera dans le délai légal.
Impatiente de sa nature, Rosala voulait immédiatement s’engager en faisant les fiançailles. Gallocchio n’était pas de cet avis. Pourquoi se lier même conditionnellement, disait-il, quand il faut attendre quatre mois pour que le mariage soit possible? n’est-il pas plus prudent, à tous les points de vue, de garder jusqu’au bout sa liberté, et de ne faire l’abraccio que la veille du mariage?
— Per la Madona! mon cher Joseph, vous poussez trop loin la prévoyance et la crainte. Avez-vous peur que, après vous avoir donné notre parole, nous la reprenions, pour la donner à un autre? Que vous nous connaissez mal ! Un prince viendrait après vous demander Louise, qu’il s’en retournerait bredouille. Nous ferons l’abraccio samedi prochain.
— Vous le voulez? qu’il soit fait selon votre parole ; mais souvenez-vous qu’à partir de ce jour, vous aurez engagé votre âme au diable, c’est-à-dire que Louise sera ma femme, ou ne sera celle de personne.
Les fiançailles se firent en effet, et les deux jeunes gens s’abandonnèrent à leur amour avec cette effusion naturelle aux cœurs purs et innocents.
V
Un nouveau prétendant. — Rupture. — Le makis, Dénonciation. — Retour.
Table des matières
Les anciens représentaient la Renommée comme une jeune femme ayant cent bouches et cent oreilles, avec de longues ailes garnies d’yeux. Elle est toujours la même : en un clin d’œil, la nouvelle des fiançailles de Louise se répand dans tous les pays voisins. Aussitôt, de toutes les broussailles sortent une multitude de prétendants jusque-là inconnus, exactement comme, dans les forêts, une multitude de chiens, jusque-là muets, donnent de la voix et se précipitent dès que le lièvre est lancé.
Parmi ces prétendants, il en est un, natif de Corte, avocat, et qui aspire aux plus hautes fonctions. Rosola, qui a de l’ambition et de l’orgueil, se voit déjà belle-mère d’un conseiller, d’un président, d’un préfet, de mieux encore peut-être ; elle se voit assaillie de solliciteurs, qui implorent sa protection près de son gendre; elle forme sans cesse les plus beaux rêves et les plus beaux châteaux en Espagne. Mais, au milieu de tout cela, l’image de Gallocchio lui apparaît comme la statue du Commandeur. Il a dit : — Vous avez vendu votre âme au diable! Que va-t-il dire? que va-t-il faire?... Ce qui la rassure, d’une part, c’est sa grande jeunesse et son éducation chrétienne, qui le détourneront des résolutions cruelles; et, de l’autre, l’influence qu’elle s’imagine exercer sur lui. Convaincue donc que les choses ne manqueront pas de se passer comme elle le désire, elle entre en pourparlers avec le nouveau venu, lui donne une parole qu’elle a déjà donnée; et il est décidé que, au mépris des engagements contractés envers Gallocchio, Louise épousera M. l’avocat et sera grande dame. Toutefois, cette femme artificieuse va trouver Gallocchio et lui dit :
— Vous êtes le fiancé de notre fille, et nous savons quels sont vos droits; mais nous savons aussi que vous êtes le plus loyal, le plus généreux des hommes, et que nul sacrifice ne vous est pénible, quand il s’agit de celle que vous aimez... Nous savons d’ailleurs ce que vous valez, ce que vaut votre famille. Mais il se présente pour Louise un parti si avantageux, que nous manquerions à tous nos devoirs en le refusant; et vous ne refuserez pas de nous rendre un engagement qui, après tout, n’est que facultatif.
— Vous n’avez pas besoin de détours : je sais tout. Mais, avant de vous répondre, laissez-moi parler un instant à Louise.
Louise avait appris le matin même la grande nouvelle. Elle savait que le nouveau prétendant était avocat; mais elle ne le connaissait pas.
— Eh bien! moi, je le connais. Voici sur son compte des renseignements certains, que vous ne devez pas ignorer. C’est, en effet, un avocat beau et bon garçon, de trente ans, sans fortune et sans causes. Sa fortune s’est évanouie à Paris. Il ne lui en reste plus rien. N’ayant pas de causes à plaider, il passe son temps à la chasse et au jeu ; et l’on dit qu’il cherche un riche mariage, afin de réparer le délabrement de ses affaires. Que deviendra votre dot dans des mains accoutumées à dissiper sans compter? Je n’en sais rien. Mais que deviendrez vous vous-même dans un milieu auquel vous n’avez pas été préparée, et où l’on ne vous recevrait pas sans votre argent? Quoi qu’il en soit, quelque cruel que soit ce sacrifice pour mon honneur et mon amour, si vous tenez à cette union, je suis prêt à vous rendre votre parole et votre liberté.
— Non seulement je ne tiens pas à cette union, mais je m’y refuse entièrement. Je vous ai donné mon cœur et ma foi, et je ne le regrette pas; je suis votre fiancée, et mon plus vif désir est d’être votre épouse.
— Cela étant, je garde votre parole et mes droits. Je vais revoir vos parents. S’ils persistent dans leur projet, soyez ce soir, à neuf heures, à la fontaine du Figuier; je vous conduis à Campi, chez la sœur de ma mère, où vous serez en sûreté sous tous les rapports.
La loi française sur le mariage s’applique sagement à concilier l’autorité paternelle avec la liberté de l’enfant. Ainsi, avant l’âge de vingt-cinq ans, l’enfant ne peut se marier sans le consentement du père, dont le droit de veto est absolu; mais dès qu’a sonné la vingt-cinquième année, il suffit de trois sommations respectueuses, pour amener à capitulation le père le plus opiniâtre, ou se passer de son consentement,
En Corse nous sommes en France, aussi bien qu’on l’est à Paris; mais, laissant de côté le veto et les sommations, on y tourne souvent la loi par un procédé aussi simple que facile, et à la portée de tout le monde. Ce procédé consiste, pour la fille, à quitter furtivement le toit paternel, et, pour le jeune homme, à la placer, en attendant, dans une maison honnête et sûre, où lui-même n’habite pas : c’est ce qu’on appelle prendre le makis.
Ces escapades finissant presque toujours par le mariage, l’opinion publique ne leur est pas trop sévère ; mais elles n’en constituent pas moins une pratique coupable, que je voudrais aussi voir disparaître de mon pays.
En quittant Louise, Gallocchio reprend son entretien avec ses parents.
— C’est vous, dit-il à Rosola, qui avez tout fait : c’est vous qui avez eu l’idée de ce mariage; vous qui l’avez rendu possible par vos démarches; c’est vous qui, malgré moi, vous êtes obstinée à précipiter la cérémonie des fiançailles, contre laquelle vous vous débattez aujourd’hui : c’est donc vous qui avez tout fait, et vous venez aujourd’hui renier votre ouvrage! vous venez étouffer dans mon cœur l’amour et les espérances que vous y avez allumés ! vous venez me proposer de me déshonorer en cédant ma fiancée à un autre! Avez-vous bien réfléchi aux conséquences d’un pareil acte?
— L’engagement des fiançailles n’est pas obligatoire, et nous avons pour nous la loi,
— Si vous avez la loi, moi j’ai les mœurs et l’opinion publique. Louise donc sera ma femme, ou jamais elle n’épousera personne.
La fontaine du Figuier n’étant qu’à cinq minutes du village, Louise s’y trouvait à l’heure dite, et Gallocchio la conduisait chez sa tante, femme estimée de tout le pays.
Qu’avaient à faire les parents de Louise, en s’apercevant de la fuite de leur fille? Ce que font, en pareil cas, les personnes sensées, qui craignent lé scandale : renouer avec Gallocchio, et s’estimer très heureux qu’il n’eût pas changé d’avis. Au lieu d’agir ainsi, Rosola entraîne secrètement à Bastia son mari et ses deux frères; et, tous ensemble, ils déposent au parquet contre Gallocchio une plainte, où il est accusé de rapt, avec violence et menaces de mort. En conséquence, une enquête est ordonnée et un mandat d’arrêt lancé contre lui par provision. La chose avait été si discrètement et si rapidement menée, que personne n’en savait rien.
Cependant, le premier feu tombé, Rosola comprend qu’ils ont fait une calomnie; et que, si Louise déclare qu’elle l’a suivi librement et volontairement, sans menaces et sans violences, tous les signataires de la plainte pourront se trouver dans une triste position. Sachant que Gallocchio est absent ce jour-là, elle part pour Campi avec son mari et ses frères, dit à la tante qu’ils viennent pour renouer le mariage et demandent à voir Louise. Que lui disent-ils? quels reproches, quelles promesses, quelles menaces lui adressent-ils ? Je l’ignore ; mais le fait est qu’ils lui font promettre de s’enfuir, à la première occasion, chez ses oncles, qui la ramèneront à Casavecchia. Le soir même, Gallocchio n’étant pas rentré à la nuit, elle se sauve chez ses oncles, qui habitent un village voisin.
A peine a-t-elle fait trois cents mètres, qu’un bruit de pas retentit; elle voit un homme, qui vient en sens contraire. La peur la prend, ses genoux tremblent ; elle se blottit dans le taillis. Mais l’homme l’a vue et lui dit :
— Ne craignez rien. Si même vous voulez le permettre, je vous accompagnerai jusque chez vous.
A cette voix, elle reconnaît Gallocchio, tombe à genoux et fond en larmes.
— Comment! c’est vous, Louise? Que faites-vous ici? où allez-vous?
La malheureuse lui raconte en pleurant ce qui s’est passé. Il ne lui adresse pas un seul reproche, et la conduit à Matra, chez ses oncles.
— Frères A..., leur dit-il, vous êtes venus, avec son père et sa mère, pour la décider à me quitter : c’est votre affaire et la sienne. Je vous la rends, aussi pure que je l’ai reçue; mais, avant de nous séparer, il faut qu’elle déclare par écrit, et que vous certifiiez sa déclaration, si elle m’a suivi spontanément, ou si je l’y ai forcée par la menace et la violence.
Quand cette déclaration est faite par Louise et certifiée par ses oncles :
— Comment donc se fait-il que vous vous soyez tous entendus pour me calomnier auprès du procureur général, en m’accusant d’un crime affreux, que je n’ai pas commis et dont je suis incapable?... Eh bien ! retenez pour vous-mêmes et dites à votre sœur que, si cette infâme accusation n’est pas immédiatement retirée, elle fera bien de faire provision de vêtements de deuil. — Quant à vous, que j’ai tant aimée, vous avez trompé ma confiance et brisé ma plus chère illusion. Je vous pardonne; mais vous ne deviendrez jamais ma femme, et nul ne sera votre mari.
Et là-dessus il s’en va, jetant à la pauvre fille un regard de pitié, et à ses deux oncles un regard de colère.
VI
Hésitations. — Le bon curé. — Vaines démarches. — La guerre.
Table des matières
Quand un homme est né bon, et que sa bonne nature a été développée par une solide éducation chrétienne, il n’est point pour cela impeccable sans doute, mais il ne devient pas mauvais tout d’un coup; ce n’est qu’après de violents combats qu’il succombe et se décide à brûler ce qu’il a adoré, pour adorer ce qu’il a brûlé.
Ainsi en est-il de Gallocchio. Malgré ses justes sujets de plainte, malgré l’acharnement de ses ennemis à le perdre, malgré le droit de vendetta que lui reconnaît l’opinion, il est comme César au bord du Rubicon : il hésite à s’engager dans la voie sanglante du crime. Pour couper court à ces hésitations, il fait ce qu’il est toujours bon de faire dans les circonstances graves : il va demander conseil à un homme sage et expérimenté. Cet homme est son ancien maître, le curé d’Ampriani.
— Mon enfant, dit cet excellent homme, vos ennemis sont très coupables à votre égard; mais vous n’êtes pas innocent envers eux. Si vous vous plaignez d’un parjure et d’une calomnie, n’ont-ils pas à vous reprocher l’enlèvement et le déshonneur de leur fille?
— Je ne l’ai pas enlevée ; elle m’a volontairement suivi.
— Qui lui a proposé de fuir? qui lui en a fourni les moyens? N’est-ce pas vous? Il y a donc eu enlèvement, et vous êtes le ravisseur.
— Ces actes sont autorisés par l’usage et les mœurs; ils se produisent tous les jours chez nous.
— L’usage et les mœurs ne sauraient autoriser ce que Dieu défend. Or il est écrit : Tes père et mère honoreras. Et pensez-vous qu’une fille honore son père et sa mère en leur désobéissant et se déshonorant elle-même? Que prouve d’ailleurs la multiplicité des crimes ? Est-ce que le vol et l’assassinat deviendraient légitimes, parce qu’il y aurait beaucoup de Voleurs et d’assassins?
— Louise étant ma fiancée, j’avais sur elle des droits incontestables.
— D’après nos préjugés, oui; non, d’après la vérité et la justice. Au mariage seul sont attachés les droits dont vous parlez. Or le mariage est un sacrement, que ni le père de famille ni le maire de la commune, mais le prêtre seul a le pouvoir d’administrer : dans la famille, règlement des questions d’intérêt et autres, aboutissant à une promesse de mariage; à la mairie, acte civil, donnant à cette promesse la force d’un contrat solennel, assurant la position légale des contractants et de leurs enfants; à l’église, bénédiction nuptiale, légitimant au nom de Dieu l’union des deux époux, et leur donnant le droit de cohabiter ensemble. Voilà la vérité. Les fiançailles n’ont pu vous conférer d’autres droits que ceux résultant d’une promesse respectable sans doute, mais pouvant être révoquée sans crime.
— Alors, que dois-je faire, à votre avis?
— Reprendre les relations interrompues ; épouser Louise, à laquelle vous devez une réparation, et qui, par le fait, n’est point coupable envers vous.
— A la rigueur, je me déciderais à épouser Louise; mais devenir le gendre de ses parents, c’est un supplice et une honte que je ne saurais plus accepter à aucun prix.
— Eh bien! alors, il faut offrir la paix, renoncer à vos prétendus droits, à condition que la plainte sera retirée et que les poursuites cesseront.
— La paix!... Rosola dira que j’ai peur, et n’en que plus implacable.
— Pourquoi ne pas aller au procureur général, d’accusé vous faire accusateur, déposer une plainte en calomnie?
— Oui; mais on commencera par me mettre en prison, en attendant que la cause soit instruite. Et qui sait, d’ailleurs, les trésors de mensonges, de parjures et de faux témoignages qu’elle a en réserve contre moi?
— Cela étant, plutôt que de tuer ou d’être tué, je gagnerais la Sardaigne ou la France. Avec votre fortune, vous pourriez vivre honorablement partout.
— Fuir! ce serait me reconnaître coupable et combler les vœux de mes ennemis; ce serait me livrer à la risée publique. Je resterai donc en Corse, inoffensif, si on me laisse tranquille, mais rendant guerre pour guerre à mes persécuteurs; et, comme j’ai tout fait pour éviter la lutte, ce ne sera pas sur moi, je l’espère, que retombera la responsabilité du sang répandu.
Pour ne laisser aucune démarche sans la tenter, le digne prêtre va trouver Rosola et lui propose la paix. Cette femme emportée refuse tout accommodement, déclare qu’elle poursuivra jusqu’à la fin Gallocchio, et que, si elle n’a pas le plaisir de l’envoyer à l’échafaud, elle espère du moins l’envoyer au bagne.
Le prêtre va ensuite au procureur général, et lui raconte l’infâme calomnie dont Gallocchio est victime. Mais le procureur a déjà été prévenu ; on lui a fait croire que la déclaration signée de Louise et de ses oncles leur a été arrachée par la menace d’un coup de fusil.
N’ayant plus aucun moyen d’échapper à cette situation cruelle, Gallocchio se cachait dans la montagne, pour en attendre le dénouement. Les gendarmes ne mettaient pas grande ardeur à le poursuivre : on eût dit qu’il leur faisait peine de mettre à exécution le mandat d’arrêt, quand une nuit, conduits par Rosola elle-même, qui est parvenue à découvrir sa retraite, ils enveloppent sa caverne. Si elle n’eût eu une double issue, il était infailliblement perdu. Irrité de cette trahison, il lui déclare dès le lendemain une guerre à mort, dans la personne de son mari et de ses frères. Et voilà comment, par des circonstances fatales, une nature d’élite subit une transformation funeste; comment celui qui devait être un des meilleurs prêtres de la Corse, en devient un des plus terribles bandits.
VII
Police des bandits. — Guides. — Espions. — Mort d’Ange-Joseph et de ses beaux-frères.
Table des matières
Venant d’un enfant de dix-sept ans, qui, pour la figure et la taille, ressemble à une fille plutôt qu’à un garçon, cette déclaration et ces menaces sont reçues avec des éclats de rire ; mais la gendarmerie de Moita n’est pas de cet avis, et conseille de se garder avec soin. Elle avait raison.
En homme prudent et habile, Gallocchio commence, à l’exemple des bandits célèbres, par organiser vigoureusement sa police personnelle. Cette police se compose de guides et d’espions.
Les guides étaient pour le bandit comme des gardes du corps, qui éclairaient nuit et jour sa marche, veillaient sur son repos, éventaient les embuscades et les pièges, maintenaient ses rapports avec ses protecteurs et sa famille, lui procuraient des renseignements, des munitions, des vêtements, et autres choses dont il avait besoin.
Des espions, les uns, voisins de la gendarmerie et des familles ennemies, l’œil et l’oreille toujours ouverts, observaient tous leurs mouvements, recueillaient les plus légers bruits, donnaient des avis au bandit, qui par leurs soins était sans cesse au courant de tout ce qui se méditait et se préparait contre lui ; les autres, cultivateurs ou bergers, surveillaient la campagne, et, à la moindre apparence suspecte, avertissaient au moyen de signaux convenus : ces signaux consistaient, le jour, en un nombre déterminé de coups de sifflet ou de fusil, différemment espacés; la nuit, en des feux allumés sur les hauteurs, qui, se reproduisant de bergerie en bergerie, de montagne en montagne, allaient avertir le bandit partout où il se trouvait.
Ces fonctions n’étaient pas sans péril, soit de la part de la gendarmerie, dont elles entravaient les opérations, soit de la part du bandit, naturellement soupçonneux et défiant; d’autre part, elles étaient désintéressées et gratuites, peu lucratives par conséquent. Et cependant on se les disputait, tant était grande l’influence du bandit sur les imaginations. On a vu des fonctionnaires publics et même des gendarmes accepter le rôle d’espions. Cela semble monstrueux ; mais on le comprendra, si l’on veut bien se souvenir que la vendetta commençait presque toujours par être un acte de défense, et que l’opinion publique, en allant au bandit, n’entendait pas applaudir à l’effusion du sang, mais protester contre la partialité des tribunaux et les erreurs de la justice.
Peu de jours après la déclaration de guerre, un vent violent s’élevait tout à coup, soufflant par tourbillons, faisant un bruit affreux, soulevant des nuages de poussière, qui aveuglaient les hommes et les animaux. Convaincu que, par un temps pareil, il ne rencontrera personne, Gallocchio en profite pour descendre de sa retraite, et s’achemine vers Casavecchia, où il arrive à la nuit close.
La maison de Rosola est un peu écartée des autres, et les fenêtres des chambres à coucher donnent sur la campagne. En face de ces chambres et à moindre hauteur, existe une espèce de séchoir, ombragé par quelques arbres touffus, dont les branches reposent sur le toit. La tourmente et le bruit durant encore, Gallocchio se glisse jusque-là, sans être ni vu ni entendu, s’élève et se met à cheval sur le séchoir, en se dissimulant entre les branches, arme son fusil et attend.
Les soirées sont courtes à la campagne, et l’on s’y couche de bonne heure. Les chambres donc ne tardent pas à s’éclairer. Ange-Joseph ne peut tarder lui-même à ouvrir les fenêtres, pour fermer ou arrêter les volets. Dans son impatience, Gallocchio lance sur les carreaux une poignée de graviers, dont il a rempli sa poche :
— Hâte-toi de fermer, lui crie Rosola déjà couchée, sans quoi la tempête va briser tous nos carreaux.
L’infortuné obéit, ouvre, reçoit une balle dans la tête : il est mort.
La maison et tout le village sont aussitôt sur pied. Après avoir donné quelque temps aux gémissements et aux plaintes, on se met à la recherche de l’assassin, dont le nom est dans toutes les bouches; on n’ose toutefois, à cause de l’obscurité profonde, s’éloigner du hameau, de peur de quelque accident. Gallocchio l’avait prévu : après avoir, pour dépister les recherches, tiré un coup de fusil dans une direction opposée, il fait une courbe et se dirige vers le village de Matra, afin de surprendre au point du jour les frères de Rosola, avant que la nouvelle de la mort d’Ange-Joseph leur arrive. De Casavecchia à Matra, la distance est assez longue; mais il n’est rien comme une passion violente pour donner des jambes et des forces.
Des deux frères, le plus jeune se trouvait malheureusement déjà dans une de leurs vignes. Avec un de ses neveux, jeune enfant de onze à douze ans, il ramassait des raisins et des fruits. L’apercevoir, bondir comme un tigre et le coucher en joue, est pour le bandit une seule et même chose.
— A genoux, misérable! s’écrie-t-il. Fais ton acte de contrition, car tu vas rendre à Dieu compte de tes calomnies et de tes parjures.
Ne pouvant ni fuir ni saisir son fusil, le malheureux se met à genoux, étend ses bras en croix; il est frappé dans la poitrine : la balle avait traversé le poumon gauche.
Le petit enfant s’était aussi mis à genoux, et faisait sa prière en pleurant.
— Relève-toi et ne crains rien, lui dit Gallocchio : tu n’es point coupable des crimes de ton père et de ton oncle; mais que cet exemple t’apprenne à respecter la justice et la vérité, et à ne pas persécuter l’innocent.
Se détournant à ces mots, il se précipite vers Matra, pour consommer sa vengeance. L’autre frère A... se promenait tranquillement sur la place publique, discutant avec quelques personnes sur le coup de fusil qui venait de se faire entendre. A la vue de Gallocchio, il comprend, et s’élance vers sa maison. Il est trop tard! Au moment où il touche la porte, une balle lancée d’une main sûre lui casse le bras droit et lui traverse le corps. Heureusement, la blessure n’était pas mortelle : il eut la chance d’en revenir.
Cette triple et sanglante exécution, accomplie en quelques instants par la main d’un enfant, produisit dans toute la contrée une immense sensation, et fut bientôt connue du cap Corse à Bonifacio. Mais comme, d’après les bruits qui circulaient, le meurtrier avait été provoqué, poussé à bout par les injustes persécutions de ses ennemis, et que, dans ce cas, les préjugés lui donnaient raison, il vit les sympathies publiques se déclarer en sa faveur. Si donc plusieurs le blâmaient, beaucoup d’autres le plaignaient, quelques-uns l’approuvaient hautement, très peu avaient le courage de le déclarer criminel.
Du reste, ses trois persécuteurs morts, il déclara et fit afficher dans toutes les communes voisines que, la vendetta ne s’attaquant point aux femmes, il n’en voulait plus à personne : les parents et les amis de ses victimes pouvaient aller désormais et circuler librement ; il ne ferait plus de mal à qui que ce fût, et ne reprendrait les armes que quand il y serait forcé par le besoin, le droit et le devoir de la conservation personnelle. Copie de cette déclaration fut affichée à la porte des églises, des mairies et des casernes, et adressée au procureur général.
Le mariage de Louise tomba naturellement à l’eau, l’avocat de Corte ne se souciant pas d’entrer en lutte avec Gallocchio, et d’épouser une querelle qui débutait avec une pareille violence. Quant à Rosola, doublement outrée de cette rupture et de la mort des siens, au lieu de se frapper la poitrine, en disant : Mea culpa, mea maxima culpa! elle ne songeait qu’à la vengeance, soudoyait des assassins, organisait contre lui une coalition des deux familles; mais, cette tentative n’ayant eu d’autre résultat que de faire périr quelques nouvelles victimes, elle tomba sur une idée originale qui répondait à tous les besoins.
Fiancée au bandit, promise à l’avocat, repoussée par l’un et par l’autre; plainte pour son malheur, blâmée pour sa faiblesse ; privée de ses soutiens naturels, Louise était dans une situation pénible. Sa mère fait donc le tour de l’horizon, et conçoit le projet de la marier avec un homme capable, par lui-même et par les siens, de les protéger efficacement et de venger leurs morts. Sans doute, l’idée est heureuse; mais où le trouver, ce jeune homme assez hardi pour entrer en lutte avec Gallocchio, assez courageux et assez fort pour le vaincre?... A force de chercher autour d’elle, elle finit par découvrir, au milieu même de ses ennemis, un certain Cesario, grand et robuste gaillard, cousin germain du bandit, qui a six frères, non moins forts et braves l’un que l’autre. Comme il a très peu de fortune, il s’estimera heureux d’être son gendre ; et ce choix aura l’énorme avantage de diviser et d’affaiblir le parti de ses ennemis.
VIII
Les deux cousins. — Échange de cartouches. — Mariage. — Mort.
Table des matières
Prompte à exécuter autant qu’à concevoir, Rosola fait immédiatement des ouvertures et des propositions formelles, que Cesario accepte : le mariage est décidé. Gallocchio ne tarde pas à être informé de ce qui se passe, et demande une entrevue à son cousin.
— Que viens-je d’apprendre de toi? lui dit-il.
— Et qu’est-ce que l’on t’a dit?
— On m’a dit, mais ce ne peut-être qu’un faux bruit, on m’a dit que tu songes à épouser Louise.
— Non seulement j’y songe, c’est une chose décidée.
— Est-ce que tu ne sais pas que cela est impossible, à toi plus qu’à tout autre?
— Pourquoi cela?
— Pour plusieurs raisons, que voici : parce qu’elle est ma fiancée, et ne peut épouser nul autre que moi; parce que nous sommes du même sang, et qu’il serait monstrueux qu’un cousin germain fît pareil outrage à son cousin; parce que ce projet n’a d’autre but que de diviser notre famille, de me faire périr par vos mains, ou de m’obliger à vous tuer tous jusqu’au dernier; parce qu’enfin je ne le veux pas, et te le défends formellement.
— Tu es son fiancé, c’est vrai. Eh bien ! épouse-la, et je me retire; mais, si tu ne veux ou ne peux l’épouser, pourquoi empêcher qu’un autre l’épouse?
— Parce que c’est mon droit, et que j’ai juré à la mère et à la fille qu’il en serait ainsi.
— Et moi, je la regarde comme libre ; je veux l’épouser, et je l’épouserai.
— Réfléchis bien, je t’en conjure.
— Toutes mes réflexions sont faites, et je n’ai pas peur de toi.
— Cela étant, donne-moi trois de tes cartouches; en voilà trois des miennes : tâche d’en faire bon usage.
— J’accepte la lutte. Dès demain, au lever du soleil, nous entrons en guerre, si cela te convient.
Quelque irrité que fût Gallocchio contre son cousin, il ne céda pas au premier mouvement. Avant d’entrer en campagne, il résolut de faire agir près de Cesario une personne influente et sage : il s’adressa dans ce but au maire d’Antisanti, frère de leurs mères et leur oncle commun. Ce maire était un homme de bien, qui s’acquitta de sa mission avec tout le zèle possible ; mais, hélas! inutilement.
— S’il a des bras, dit Cesario, j’en ai aussi; s’il a des cartouches, je n’en manque point. Il est seul, nous sommes sept. Dites-lui que le mariage se fait dans trois jours. S’il veut me servir de témoin, il sera bien reçu.
— Dieu veuille qu’il ne t’entende pas, et ne vienne pas t’apporter un sanglant témoignage !
Cette réponse blessa vivement Gallocchio, et le rejeta dans ses pensées de meurtre et de sang. Pendant ces trois jours, il fit le mort : personne ne le vit, personne ne l’entendit.
Le jour solennel venu, les esprits n’étaient pas sans préoccupations et sans craintes; tout le monde s’attendait à quelque apparition soudaine. Seuls, les Cesario affectaient une assurance et une joie qu’ils n’avaient peut-être pas au fond du cœur. Tout se passa bien de Casavecchia à la mairie, à l’église et pendant le retour. Un splendide festin avait été préparé ; l’on avait invité de nombreux convives, comme pour s’empêcher d’avoir peur.
Cependant la nuit était venue. Le temps étant sombre et la lune absente, Gallocchio s’était rapproché de Casavecchia. A cheval, comme la première fois, sur le séchoir dont nous avons parlé, il se cachait entre les branches des arbres qui le couvraient. De là, il entendait les éclats de rire, les chants joyeux des convives, et la puissante voix de Cesario, qui quelquefois couvrait les autres.
Ces jours-là, la masse des convives restent longtemps à table. A un moment donné, les jeunes mariés se lèvent, disparaissent et gagnent discrètement la chambre nuptiale. S’apercevant que ce moment est venu, Gallocchio jette contre les carreaux de petits cailloux qu’il a dans la poche. Cesario, cédant au premier mouvement, ouvre la fenêtre, reçoit une balle dans le front, et tombe juste à l’endroit où était tombé son beau-père. En même temps le meurtrier apparaît sur la porte, pour tuer, dit-on, Rosola, qu’il accusait de tous ses maux; mais la vue de tant d’hommes armés le retint. On assure que Rosola déchargea sur lui, sans l’atteindre, le fusil de son gendre.
Cet événement donna aux poursuites contre Gallocchio un redoublement d’activité, qui se tourna contre ses auteurs, coûta la vie à plusieurs gendarmes et à deux des frères Cesario.
IX
Bande Théodore. — Rôle de Gallocchio. — Départ pour la Grèce. — Retour.
Table des matières
Ces événements se passaient en 1820 et en 1821, à l’époque où Théodore faisait à la gendarmerie la guerre que nous avons racontée, et occupait en Corse toutes les imaginations et toutes les langues.
Gallocchio fut le premier qui, à la vue des traités d’extradition qui fermaient la Sardaigne, proposa d’organiser le banditisme, de réunir en faisceau les forces qui se dépensaient isolément dans les rencontres avec la gendarmerie. Bien que sa réputation et son influence fussent assez grandes pour lui permettre d’aspirer au premier rôle, au moins dans la Corse orientale, il n’en eut pas un seul instant la pensée. Il proposa d’abord son idée aux bandits influents de Corte, de Casaconi, du Fiumorbo et autres contrées voisines; puis, cette première idée acceptée, il offrit de s’aboucher avec Théodore, de se joindre à sa bande et de le choisir pour chef.
Théodore l’accueillit avec une considération particulière, lui montra toujours beaucoup de confiance et d’égards, et lui donna sa voix pour l’élection du chef suprême : ce qui prouve que, dans son estime, il le mettait au-dessus de tous ses compagnons.
Du reste, au lieu d’exciter les passions du chef et des soldats, Gallocchio jouait parmi eux le rôle de modérateur, éclairant les esprits par la raison, calmant les cœurs par la douceur. S’il ne put empêcher tous les crimes, il eut la satisfaction d’en adoucir et d’en prévenir plus d’un. Cela ne veut pas dire que, dans les circonstances graves, sa modération nuisît à sa résolution. Où Théodore n’était pas, c’était lui qui commandait. Nul ne montra jamais plus de courage et d’énergie, unis à plus de prudence et de sagesse. En outre, il avait la confiance de tous ; et pas un, sans excepter Théodore, n’était peut-être plus sincèrement aimé que lui.
A la création des voltigeurs corses, qui amena la dissolution des grandes bandes, il se réfugia en Sardaigne, puis en Italie, et enfin en Grèce, où il prit du service contre les Turcs. Par quels actes de courage il se distingua, je ne sais; mais il est probable qu’il fit bravement son devoir, puisqu’en très peu de temps il fut élevé au grade de capitaine, et certainement il serait parvenu beaucoup. plus haut, si un malheureux événement ne fût venu le rappeler en Corse et le rejeter dans les sanglantes aventures.
On était en 1827. Gallochio avait un jeune frère de huit ou neuf ans, qui faisait la consolation de ses vieux parents. Profitant de son absence, les Cesario. le tuèrent pour venger la mort de trois des leurs; ce qui était contraire aux lois du banditisme, qui défendent de frapper les enfants et les femmes. Promptement informé de ce fait, Gallocchio renonce à son avenir, donne sa démission, gagne l’Italie, et se fait porter sur la plage d’Aleria par un bateau napolitain.
Sans s’amuser à contempler les beautés de cette nature connue, il s’enfonce aussitôt dans un épais makis, loin des chemins battus, et prend la direction d’Ampriani, son pays natal. La nuit le surprend sur la rive droite du Tavignano. Malgré la connaissance qu’il a des lieux, il juge bon de ne pas tenter dans l’obscurité le passage du fleuve ; il fait halte en cet endroit, pour se délasser du mal de mer et des fatigues de la route. Réfugié sous un rocher saillant, il venait de faire sa prière du soir et de réciter le chapelet, selon son invariable habitude, quand il aperçoit tout à coup une lumière, qui brille à peu de distance. La curiosité, le désir d’apprendre des nouvelles et d’avoir des renseignements, le poussent à se rapprocher de ce point : il se trouve en présence d’un des Cesario. Mais, au moment de faire feu sur lui, il s’aperçoit qu’il est blessé. Poursuivi en effet par les gendarmes pour l’assassinat de l’enfant, il avait reçu le soir même une balle dans le bras, perdait beaucoup de sang et souffrait des douleurs horribles. Oubliant alors ses griefs et sa colère, Gallocchio s’approche de lui, parvient à extraire la balle, le panse avec son mouchoir, arrête l’hémorragie et dit :
— Tu es incapable de combattre. Quand tu seras guéri, nous nous retrouverons et réglerons nos comptes.
Le lendemain avant le jour, il reprend le chemin du village, et rencontre un autre de ses cousins, qui habite aussi le makis. Étonné de le voir, celui-ci ne perd pas contenance. Deux coups de feu partent en même temps, mais avec tant de précipitation, qu’aucun des adversaires n’est atteint. Ils se jettent alors l’un sur l’autre, le poignard à la main. Le combat fut long et opiniâtre. Gallocchio reçut à la main gauche une blessure sans gravité; l’autre fut frappé au cœur d’un coup de stylet, qui lui donna la mort.
Quant à celui dont il avait pansé la blessure, lorsqu’il fut complètement guéri, il eut aussi à régler ses comptes avec le terrible créancier de sa famille. Malgré toute son adresse et son courage, il ne fut pas plus heureux que les autres, et paya comme eux la dette du sang.
De cette superbe famille des Cesario, cinq avaient péri; les deux autres auraient probablement eu le même sort, s’ils ne se fussent trouvés en prison pour le meurtre de l’enfant. De ces deux-là, l’un fut condamné et mourut en prison ; le second fut acquitté, rentra au pays après la mort de Gallocchio, et survécut, seul des sept frères, à cette terrible inimitié.
On s’étonne qu’avec son heureux climat, la richesse de son sol, sa vaste superficie, la Corse, malgré la prodigieuse fécondité des mariages, en soit encore réduite à une population de 260,000 âmes. A ce phénomène il y a trois causes principales, qui agissent séparément et ont leur influence particulière.
La première et la plus puissante est évidemment la pratique de la vendetta. Comment en douter, lorsque, durant de longs siècles, on voit le pays mis à sang par trois, quatre et jusqu’à sept et huit cents bandits, dont plusieurs, comme Gallocchio, Garrocchi et tant d’autres, n’ont pas tué chacun moins de quinze à vingt personnes? Donnez aux bandits la moyenne ordinaire de la vie, ce qui est excessif; portez-les au nombre de 400, pendant seulement 300 ans, ce qui est encore au-dessous de la vérité; faites tuer par chacun seulement six personnes : vous verrez que le nombre des victimes est presque triple de la population de l’île.
La seconde, c’est la tendance générale qui emporte en France et ailleurs notre jeunesse. Les uns embrassent la carrière des armes, meurent sous les drapeaux, se marient sur le continent; ou, s’ils rentrent au pays natal, ce n’est qu’à l’époque de la retraite, et souvent ils meurent dans le célibat. Les autres courent après de petits emplois, qu’ils n’obtiennent qu’avec peine, perdent facilement, et qui leur enlèvent parfois toute idée ou tout moyen de retour.
La troisième, c’est ce maintien déguisé du droit d’aînesse, qui, pour conserver sur une seule tête la fortune de la famille, condamne au célibat les cadets et les filles.
Toutefois, il est vrai de le dire, une grande amélioration s’est manifestée depuis la suppression du banditisme. Ainsi, la Corse, qui, pour la population totale, n’était qu’au quatre-vingt-quatrième rang des départements français, tandis qu’elle est au sixième pour la superficie, se trouve aujourd’hui au vingt-quatrième pour l’accroissement total, et au premier pour l’accroissement spécifique : ce qui permet d’espérer que nous ne tarderons pas à nous relever de notre infériorité numérique.
X
Mort de Gallocchio. — Anecdotes.
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Ses ennemis morts, Gallocchio semblait n’avoir plus à se garder que des voltigeurs et des gendarmes. Mais Rosola vivait encore.
Pourvu qu’ils fussent bien servis par leurs espions et leurs guides, et doués eux-mêmes de certaines qualités, les bandits n’étaient pas faciles à dénicher et à détruire. L’administration l’avait prévu. Elle accordait des primes parfois considérables, auxquelles les familles intéressées ajoutaient leur argent : de sorte que, si tuer pendant son sommeil un bandit qui croyait en lui, n’était pas pour le guide infidèle un acte de haute moralité, c’était du moins une excellente opération financière, qui rapportait beaucoup d’argent; il est vrai qu’elle n’était pas sans danger.
Huit fois sur dix, le bandit ne périssait pas autrement que par la main d’un de ses compagnons, de ses espions ou de ses guides. Dès qu’il était mort, le traître recevait secrètement le prix du sang, et disparaissait pour avertir les gendarmes. Ceux-ci arrivaient au galop, montaient à l’assaut de la citadelle, tiraient quelques coups de fusil sur le bandit, qui était quelquefois mort depuis vingt-quatre heures, et puis on dressait procès-verbal; un magnifique ordre du jour annonçait la grande victoire à toute la légion, au parquet, au ministre; des vainqueurs, les uns obtenaient le double galon, les autres, l’épaulette et la croix d’honneur, tandis que l’assassin allait enfouir son trésor : tout le monde était content.
A l’époque dont nous parlons, il se trouvait dans la contrée un bandit appelé L..., quelque peu parent de Gallocchio. Il avait pris le makis, je ne sais plus pour quel crime. Leurs relations de famille et cette similitude d’existence les rapprochèrent l’un de l’autre. Sans lui accorder une pleine confiance, Gallocchio ne le fuyait pas, et passait quelquefois la nuit en sa compagnie. Ce laisser-aller lui coûta cher.
L... était un misérable, qui, prêtant l’oreille à des suggestions criminelles, s’engagea à livrer le bandit, moyennant une grosse somme d’argent et la promesse de sa propre grâce. Sachant l’importance qu’on attachait à cette capture, il ne se gêna pas pour demander, et obtint tout ce qu’il voulut. Un jour donc, sachant qu’il doit coucher dans une grotte située sur un mamelon isolé et couvert de broussailles, il avertit sous main les voltigeurs et les gendarmes, qui arrivent au milieu de la nuit, pede suspenso, entourent le mamelon d’un cercle qui se rétrécit sans cesse, et d’où ils ne pensent pas qu’il puisse sortir. Mais ils ne savent pas à qui ils ont affaire.
Entendant dès le début et comprenant ce qui se passe, Gallocchio s’attache au cou une de ces sonnettes que l’on met au bélier, au bœuf ou au bouc, pour guider le troupeau par ses tintements répétés; puis, agitant de temps en temps sa sonnette, il s’en va à quatre pattes à travers les broussailles, passe entre les gendarmes, leur tourne le dos, et se met en sûreté. L..., qui depuis trois jours était dans le fiumorbo, fut étonné de cette tentative, et se montra fort heureux du résultat. Il apportait une lettre d’un des meilleurs amis de Gallocchio : celui-ci ne conçut pas sur son compte le moindre soupçon.
Un autre jour, en février 1835, les deux bandits avaient fait ensemble une pénible partie de chasse; leur repas avait été commun, ils devaient coucher dans le même gîte. Simulant une fatigue extrême, L... s’endort ou feint de s’endormir profondément, tandis que, avec sa sollicitude habituelle, Gallocchio explore soigneusement les environs. Convaincu qu’aucune surprise n’est à craindre, il se couche à son tour et se livre au sommeil. L’autre, immobile comme un cadavre, ronflait déjà à pleins poumons; mais, dès qu’il s’aperçoit que son camarade dort aussi réellement, il se lève doucement sur ses genoux, prend son fusil, qu’il a eu soin de laisser armé, et lui brûle à bout portant la cervelle.
Telle fut la triste fin d’un jeune homme qui n’était pas fait pour le crime, et ne demandait qu’à marcher dans le chemin de la vertu. L’orgueil et la malice d’une méchante femme le détournèrent du bien pour le jeter dans le mal. Il était bien inspiré en voulant retarder les fiançailles jusqu’au jour du mariage; il l’eût été bien mieux encore, si, foulant aux pieds un stupide préjugé, il eût rendu leur parole à son infidèle fiancée et à sa mère. Est-ce que ces femmes parjures avaient droit à autre chose qu’à son mépris? est-ce qu’elles valaient la peine qu’il leur sacrifiât son bonheur et sa vie, qu’il fît couler à cause d’elles de véritables torrents de sang? Quand donc ce préjugé et plusieurs autres non moins funestes disparaîtront-ils sans retour du milieu de nous?
Aussitôt après son crime, L... s’enfuit, n’osant supporter la vue de ce qu’il avait fait. Il rencontra des bergers, et leur dit :
— Allez de ce côté : vous y trouverez les voltigeurs, et leur direz que Gallocchio est mort.
Je ne sais ce que devint cet homme abominable; mais son nom est encore en exécration dans tout le pays. Quant à Gallocchio, en dehors du cercle de ses inimitiés, il avait les sympathies universelles. Sa piété, sa probité, la pureté de ses mœurs, sa générosité, son intelligence, son courage, ses dramatiques aventures, en avaient fait l’idole de la contrée. On le pleura partout, partout on chanta des lamenti en son honneur. Aujourd’hui encore, on le considère . comme le type le plus parfait de ces bandits corses, dont on ne saurait approuver les excès, mais dont on a dit plus de mal qu’ils n’en méritent, parce qu’on s’est obstiné à les juger des hauteurs d’une civilisation qui n’est pas la leur.
Avant d’en finir avec Gallocchio, laissez-moi vous raconter quelques anecdotes qui, bien que sans importance, pourront peut-être vous intéresser.
Il se trouvait un jour aux environs de Cervione, charmante petite ville, bâtie à mi-côte, dans une position délicieuse, à deux pas de la mer de Toscane. Son territoire, qui s’appelait autrefois Campoloro, est d’une extrême fertilité; il fait partie de la Spiaggia d’Aleria, produit abondamment toute espèce de céréales, et surtout des vins rouges très estimés, dont il se fait dans l’île un grand commerce. Mais un produit qui, sans lui être exclusivement propre, y acquiert une qualité exceptionnelle, c’est le merle connu sous le nom de merle de Cervione.
Tout le monde sait que le merle est un oiseau voyageur, qui, à l’approche de l’hiver, abandonne pour un temps le continent européen, pour s’en aller chercher dans les îles et en Afrique de la nourriture et de la chaleur. Il n’arrive point par masses compactes, comme le pigeon, le canard, l’oie, le pinson des Ardennes et autres; il voyage isolément et sans bruit. Mais, s’il n’encombre pas l’atmosphère, on peut dire qu’il remplit le makis. Le nombre est incalculable de ceux qui s’arrêtent en Corse, où ils trouvent en quantité la baie du myrte, du lentisque, l’olive sauvage et autres menus fruits, dont ils sont très friands.
On les chasse surtout au fusil et au lacet. La chasse au fusil se fait un peu partout et de la façon la plus simple. Vous vous asseyez dans les broussailles, à portée d’un chêne vert ou d’un olivier isolé, et vous ne bougez pas. Au bout de quelques instants, vous les voyez accourir, pour prendre un peu de repos, sur l’arbre qu’a placé là pour eux la Providence. Ils jouent, ils sautillent, ils chantent, ils sont heureux : ils ne se doutent pas que l’ennemi commun de toutes les espèces animales est là qui les met en joue... Pan!... Si vous êtes adroit, un ou plusieurs tombent, les autres se sauvent. Mais bientôt cette bande est remplacée par une seconde, la seconde par une troisième, etc. Pour peu que vous soyez patient et habile, vous avez bientôt fait de remplir votre sac. Cette chasse est particulièrement bonne le matin et le soir.
La chasse au lacet se fait principalement aux environs de Cervione. Le myrte et le lentisque, les deux arbustes favoris des merles, y abondent tellement, que ces pauvres oiseaux s’y précipitent en quantités énormes, pensant avoir trouvé le paradis sur terre. Ils mangent, ils mangent, ils mangent, et digèrent si bien, que, sous l’influence de ces baies odorantes, toute leur personne se transforme. Quand vous les déshabillez de leurs plumes, leur corps a changé de couleur : leur peau et leur chair, généralement rougeâtres, sont devenues blanches comme le lait, parfumées comme la rose. C’est quand ils sont en cet état qu’on les nomme merles de Cervione. Les amateurs prétendent que c’est le plus délicat et le meilleur de tous les mets, surtout si l’on associe leur parfum à celui de la truffe.
Avant l’arrivée des merles, une compagnie italienne
— car nous abandonnons aux étrangers l’exploitation de notre gibier, comme celle de nos poissons et de notre corail — aborde sur nos rivages, avec ses approvisionnements et ses engins de chasse. Dans le taillis, généralement très fourré, ces messieurs tracent une infinité de tout petits sentiers, dans lesquels, à courte distance, ils placent une foule de barrières de lacets; puis ils se couchent sous un arbre, pour fumer leur cigare, dormir, ou monter tour à tour la garde. Quant à la chasse, elle se fait toute seule : les malheureux merles se disputent à qui périra le premier. On dit qu’il en périt mille chaque jour; et, si vous vous trouvez sur le port de Bastia, lorsque part le vapeur pour Marseille ou Livourne, vous voyez de tout côté des montagnes de caisses et de paniers pleins de merles.
Donc, un jour, Gallocchio rôdait autour de Cervione, attendant quelqu’un qui était à la ville. La faim le prit : il entra dans une maison écartée, pour demander à manger.
— Per Dio santo, répond le maître du logis, qui le connaît, cela ne pouvait mieux se rencontrer : j’ai pris ce matin deux douzaines de merles; mon vin est excellent : nous allons faire un bon repas.
— Quel malheur qu’aujourd’hui ne soit pas hier! Les merles sont mon plat favori, et tu m’as fait venir l’eau à la bouche ; mais c’est aujourd’hui vendredi, et non seulement je fais maigre ce jour-là, mais je jeûne.
Et il se contenta d’un morceau de pain et de fromage.
En Corse, comme dans le midi de la France, on appelle compère et commère les parents de l’enfant que l’on a tenu sur les fonts du baptême.
Gallocchio avait un compère dans le canton de Vezzani. Ce canton, un des plus étendus de la Corse, se compose de montagnes, de vallées et de plaines magnifiques, qui sont en grande partie malsaines en été. Son territoire, si vaste, si beau, si varié, si fertile, est presque entièrement couvert d’immenses forêts, d’épais makis et d’excellents pâturages ; mais sa population, très peu nombreuse, est disséminée dans cinq ou six villages perdus dans cette immensité, et se compose presque entièrement de bergers. Or les bergers, comme on l’a dit ailleurs, étaient les principaux admirateurs des bandits.
Le compère aimait beaucoup Gallocchio, lui avait souvent rendu service, et se montrait en toute occasion glorieux de le voir rattaché par un fil à sa famille. Mais comme il était très habile, grand amateur du métal jaune et blanc, et peu difficile sur les moyens de grossir son pécule, l’idée lui vint d’exploiter cette position pour s’enrichir. En conséquence, quand le bandit était absent, il se présentait chez les personnes qui le craignaient ou croyaient devoir le craindre; et il leur demandait, de sa part, en leur recommandant un silence absolu, de l’argent, des vêtements et des vivres. Sachant ses rapports avec le bandit, chacun s’exécutait sans rien dire; et par ce moyen la bourse, la garde-robe et le buffet du rusé compère se remplissaient à vue d’œil. Mais, comme dit un vieux proverbe, les jours se suivent et ne se ressemblent pas.
Gallocchio avait dans la contrée un proche parent nommé Lucciana, qui comptait parmi les bons propriétaires. Celui-ci le rencontre un jour et lui dit :
— Comment se fait-il, lorsque tu es dans nos parages et que tu éprouves quelque besoin, comment se fait-il que, au lieu de t’adresser à mon frère ou à moi, tu ailles demander des secours à nos ennemis? C’est honteux, pour toi comme pour nous.
— Moi !
— Oui, toi. N’as-tu pas, hier encore, envoyé ton compère chez M. X..., pour en solliciter de l’argent et du linge? Et il y a longtemps que ce commerce dure.
—Suis-moi : nous allons savoir la vérité. — Il paraît, dit-il à son compère, que depuis quelque temps un mauvais plaisant se présente chez mes ennemis, et leur demande de ma part de l’argent et d’autres objets. Est-ce que tu ne pourrais me dire le nom de cet homme?
— C’est moi.
— Et qui t’a chargé de cette mission?
— Personne; mais, comme ce sont des ennemis, j’ai cru qu’il était permis de les rançonner.
— Et, pour un peu d’argent volé, tu n’as pas craint de me déshonorer aux yeux du public, de ma famille, de mes ennemis eux-mêmes! Je devrais... mais, à cause de mon filleul, je te laisse la vie. Seulement, pour que la leçon ne s’efface pas de ta mémoire, je vais l’écrire sur tes épaules.
Et, avec la crosse de son fusil, il lui donne une de ces corrections qui doivent en effet laisser des traces.
Ce compère ne fut pas le seul à exploiter le nom de Gallocchio. Du côté de Castifao, à la jonction des trois arrondissements de Bastia, de Calvi et de Corte, un mauvais sujet rencontre un marchand de bestiaux, et se fait donner un bœuf, en se disant Gallocchio et le menaçant de toute sa colère. Gallocchio, qui se trouvait alors à quinze ou vingt lieues de là, en est informé : il se met aussitôt en route. Parvenu à Castifao, il se présente au voleur avec deux de ses camarades et une troupe de paysans destinés à servir de témoins.
— C’est donc toi, lui dit-il, qui est Gallocchio?
— Non, je ne suis pas Gallocchio.
— Tu l’étais hier, pour commettre un vol en son nom. Comment se fait-il que tu ne le sois plus aujourd’ hui?
Et, sans l’intervention des assistants, il l’aurait immolé sur place. Il se contenta de lui couper une oreille et de le livrer à la justice.
Les Corses travaillent volontiers la pierre, les métaux et le bois; ils ont peu de goût pour le travail des champs, et cependant c’est dans l’agriculture qu’est l’avenir de leur pays. Pour ces travaux pénibles, il leur vient chaque année trois ou quatre mille ouvriers italiens, qu’ils désignent sous le nom général de Lucquois, parce que le plus grand nombre est de Lucques. Sobres et laborieux, ces braves gens ne vont pas vite à la besogne; mais, qu’ils soient surveillés ou non, ils ne s’arrêtent que pour manger. On évalue à deux cents francs, en moyenne, ce que chacun d’eux économise dans une campagne et emporte dans son pays : au total, 800,000 francs, le plus net du produit de la Corse!
Gallocchio rencontre un jour, dans la forêt de Tizzavona selon les uns, dans les bois de Cervione selon les autres, un de ces malheureux Lucquois, qui s’arrachait les cheveux et pleurait à chaudes larmes.
— Qu’as-tu donc, mon ami? lui dit-il.
— Je rapportais à ma pauvre famille deux cents francs environ, que j’avais gagnés par six mois de travail. Mais j’ai rencontré là-bas ce brigand de Gallocchio, qui me les a volés; il ne m’a pas même laissé de quoi payer mon passage sur le bateau.
— Tu es sûr que c’est Gallocchio?
— Parfaitemant sur : il m’a dit lui-même son nom.
— Est-ce que tu le reconnaîtrais?
— Entre mille. Il s’est dirigé vers la fontaine.
— Mène-moi vers lui...
— Le voilà, le voilà, en train de déjeuner : c’est Gallocchio.
— Non, mon ami : c’est moi qui suis Gallocchio. Celui-là n’est qu’un infâme voleur, qui s’est servi de mon nom pour te dépouiller. — Rends l’argent que tu as pris à cet homme, et à genoux !
Le pauvre Lucquois obtint la grâce du faux Gallocchio ; et le misérable en fut quitte, comme les autres, pour une rude correction.
— Savez-vous bien, mon commandant, que, par certains côtés, votre bandit Gallocchio ressemble singulièrement à un honnête homme, et que, si je faisais partie d’un jury chargé de le juger, je ne me ferais aucun scrupule de l’acquitter?
— Vous auriez tort. Il est écrit : Homicide point ne seras, de fait ni volontairement ; il n’y a exception que pour le cas de légitime défense. Or, combien de fois, dans les meurtres qu’il a commis, Gallocchio s’est-il trouvé en état de légitime défense, c’est-à-dire, obligé de donner la mort immédiatement, sous peine d’être immédiatement tué lui-même? Est-ce que Ange-Joseph, les Antonini, les Cesario et tant d’autres avaient le poignard levé sur sa poitrine, le canon de leur fusil braqué contre sa tête? Nullement. C’est lui, au contraire, qui leur a dressé des embûches, les a tués en guet-apens, librement et volontairement, au moment où ils ne menaçaient en rien ses jours.
— Et ces injures, et ces parjures, et ces calomnies, et tant de machinations ayant pour objet de le perdre, les comptez-vous pour rien? N’est-ce pas lui qui a toujours été provoqué par d’implacables ennemis ?
— C’est vrai : aussi accordez-lui les circonstances atténuantes le plus largement que vous voudrez. Mais parce qu’il plaît à deux femmes de lui manquer de parole, cela lui donne-t-il le droit de tuer quinze ou vingt hommes? Est-ce que le vice autorise et excuse le crime? est-ce que l’ivresse, la vanité blessée, la colère, etc..., peuvent innocenter l’assassinat? Mais alors il faut jeter au feu le Code pénal : car, enfin, quel est l’homicide ou le voleur qui ne puisse se retrancher derrière un de ces arguments, et dire : J’étais ivre! on avait blessé mon amour! j’étais dominé par certaine passion! j’étais en colère! j’avais besoin d’argent! etc... Le grand tort de Gallocchio fut de ne pas suivre les conseils du curé d’Ampriani. Que de malheurs eussent été évités ! Pour moi, je ne l’aurais pas condamné à mort, mais je ne l’aurais pas non plus acquitté.

CHAPITRE IX
FRANCESCHINO COLONNA
Table des matières

I
Olmeto. — Sollacaro. — Franceschino. — Ses sœurs.
Table des matières
Olmeto, canton de l’arrondissement actuel de Sartène, formait autrefois une terre féodale, appartenant à la famille des Colonna d’Istria. Son territoire est très fertile en céréales et en vin ; ses oliviers sont des plus beaux. Son chef-lieu, bâti sur une pente rapide, couronnée de rochers et de forêts, jouit d’un horizon magnifique, et possède de nombreux et gracieux villages.
Au-dessus se trouve un autre canton, celui de Petreto-et-Bicchisano, l’un des plus beaux, des plus riches, des plus délicieux de la Corse entière. Sollacaro est un des principaux villages de ce canton. C’est là que se trouve la fontaine de Charles-Martel ; là qu’Alexandre Dumas a placé son roman des Deux Frères corses ; là que naquit, dans les premières années de ce siècle, Franceschino Colonna, cet étrange bandit dont vous m’avez demandé les aventures. Sa famille était non seulement une des plus importantes de la contrée, mais l’une des plus illustres de la Corse entière; et son éducation fut en rapport avec sa naissance.
Il montra, dès son premier âge, beaucoup de finesse d’esprit, de hardiesse dans le caractère, de vivacité dans l’imagination. Du reste, né et élevé dans une des plus poétiques et des plus pittoresques parties de la Corse, au milieu de toutes les beautés de la nature et des plus intéressants souvenirs de l’histoire, il contracta, sans s’en apercevoir, une teinte d’exaltation et de mysticisme, qui aidera plus tard à expliquer certaines circonstances de sa vie.
Franceschino avait deux sœurs, qu’il aimait tendrement. Il les maria avec les deux fils d’un de ses propres cousins, le capitaine Colonne, qui habitait aussi Sollacaro.
Ce double mariage fut heureux. Les deux familles vivaient dans la plus étroite intimité, lorsqu’il plut à la mort de s’en mêler, de changer en deuil ce bonheur sans mélange. Un des fils du capitaine, revenant de la chasse. couvert de sueur et de poussière, commit l’imprudence de boire précisément à la fontaine de Charles-Martel, dont les eaux sont comme glacées, et contracta une maladie de poitrine, dont il mourut au bout de quelques jours. Restée veuve sans enfants, sa femme passa une année entière dans l’appartement de son mari, occupée à pleurer, à prier, à chanter des lamenti, comme nous l’avons vu pour la veuve de Simon Paolo, dans l’histoire de Ferrando da Quenza. L’année écoulée, elle devait, selon les usages de la Corse, rentrer dans la maison paternelle, qui était celle de son frère. Franceschino lui fit à cet égard les remontrances les plus sévères. Elle se serait soumise, si le capitaine ne s’y fût formellement opposé. On dit même qu’étant une fois retournée dans le domicile de son frère, le capitaine l’en fit sortir par ses sollicitations et ses instances.
La conduite du capitaine pouvait s’expliquer d’une manière aussi simple qu’honorable. Veuf, n’habitant pas avec son autre fils, il avait besoin d’une personne sûre pour tenir sa maison : il était donc naturel qu’il songeât à retenir sa belle-fille. En tout autre pays, cette combinaison n’eût pas offert d’inconvénient; en Corse, elle avait contre elle les préjugés et l’opinion. Sans doute, il ne faut pas être esclave des préjugés ni de l’opinion publique; mais il est bon d’en tenir un certain compte et de ne pas les mépriser. Ce qu’il y a de positif, c’est que Sollacaro et les pays voisins s’émurent et se scandalisèrent de cette situation anormale; les mauvaises langues entrèrent en campagne, les soupçons injurieux naquirent, les propos offensants circulèrent.
II
Inimitié. — Mort du capitaine.
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Qu’eût fait tout autre à la place de Franceschino? Des observations sérieuses à sa sœur et à son cousin : son droit et son devoir n’allaient pas plus loin. En cas d’insuccès, il aurait pu rompre avec eux, les laisser, à leurs risques et périls, agir comme ils l’entendaient. Mais Franceschino était d’une susceptibilité extrême en matière de mœurs et de réputation ; rien ne lui était cruel comme de voir quelqu’ un des siens devenir sous ce rapport l’objet des railleries et du mépris public. Ayant eu, certain jour, une dernière et vive explication avec le capitaine, et celui-ci persistant avec hauteur dans son refus :
— Tu le veux donc? s’écria Franceschino, outré de colère. Eh bien! garde-toi! à partir de demain, nous sommes en inimitié.
Sachant bien à qui il a affaire, le capitaine fait aussitôt murer à hauteur d’homme ses fenêtres, et ne sort plus de chez lui. Quant à Franceschino, ne respirant plus que la vengeance, il ne rêve qu’aux moyens de surprendre son ennemi.
Le capitaine se levait de grand matin, et passait parfois des heures entières à sa fenêtre, occupé à respirer l’air frais, à contempler le réveil de la nature et le lever du soleil. Franceschino supposait que, malgré les fortifications ajoutées à ses fenêtres, il céderait un jour ou l’autre à l’habitude et se découvrirait. Quant à lui, blotti sous un épais berceau de treilles, il guettait, toujours prêt à faire feu. Le cinquième ou sixième jour d’attente, le capitaine se rase, vide sa cuvette par-dessus la cloison, et, comme il est de haute taille, se dresse machinalement sur ses pieds, pour voir tomber l’eau. Franceschino presse la détente, et le renverse foudroyé.
Les deux familles étaient également influentes : de grands malheurs étaient à prévoir. La famille du capitaine avait pour elle les voltigeurs et les gendarmes ; Franceschino avait pour lui les nombreux carbonari du canton, dont il était le chef suprême. Aussi, au premier bruit de la mort du capitaine, lorsque les voltigeurs, cantonnés à Sollacaro, prennent leurs armes pour courir après le meurtrier, ils se trouvent entourés par une infinité de carbonari, qui les tiennent bloqués dans leur caserne, et les empêchent d’en sortir, jusqu’à ce que celui-ci ait réglé ses affaires et se soit mis en sûreté.
Il garda le makis pendant quatre ou cinq ans, errant d’un lieu à l’autre, comme les bandits ordinaires, évitant les embûches de ses ennemis et la poursuite des gendarmes. Ce n’est pas qu’il fùt moins courageux qu’un autre; mais, le point d’honneur satisfait, il n’éprouvait plus de haine contre personne, et avait horreur du sang humain.
Le silence et l’isolement, qui ne le quittaient pas dans les lieux sauvages qu’il fréquentait, agirent sur son esprit naturellement méditatif : il releva sa tête vers le ciel et la contemplation des choses éternelles; il réfléchit sérieusement à son crime, et parvint à en concevoir le plus profond regret.
— Malheureux! disait-il, j’ai tué un de mes semblables, de mes amis et de mes proches, sans lui donner le temps de faire un acte de contrition! je l’ai peut-être précipité dans les abîmes de l’enfer, et suis cause de sa damnation éternelle ! Malheur à moi! malheur à moi!
Nuit et jour cette pensée le poursuivait et le tourmentait ; nuit et jour il lui semblait voir e capitaine se dresser devant lui, comme un spectre ensanglanté, qui lui reprochait son malheur. Non content de se frapper la poitrine, il priait sans cesse et partout pour sa victime. Les bûcherons le rencontraient dans les forêts, prosterné au pied d’un arbre, arrosant le sol de ses larmes; les bergers le trouvaient sur les montagnes, les yeux tournés vers le ciel, chantant des psaumes et des hymnes, demandant miséricorde. Depuis cette époque, il ne cessa de porter son fusil la crosse en l’air, pour déclarer qu’il ne ferait plus jamais usage de ses armes.
III
Conversion. — Vision. — Confession.
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Le bruit de ce changement extraordinaire s’était répandu non seulement dans tout le canton de Petreto, mais dans les arrondissements de Sartène et d’Ajaccio : partout l’on ne parlait que de la vie austère et pénitente que menait Franceschino au milieu des makis; et, comme il arrive d’habitude, les récits populaires exagéraient encore la vérité, et lui attribuaient beaucoup plus de choses qu’il n’en faisait réellement.
Une circonstance singulière vint alors le fixer dans cette voie nouvelle, et porter au plus haut degré l’exaltation de son esprit. C’était en 1827 ou 1828. Après une journée de courses et de fatigues, il venait de s’étendre sur le lit de mousse où il couchait, au fond d’une caverne perdue dans les rochers. Était-il endormi? était-il éveillé? Beaucoup pensent qu’il dormait; il affirmait, lui, qu’il était éveillé, parfaitement éveillé, et que ses yeux étaient ouverts de toute leur grandeur. Quoi qu’il en soit, éveillé ou non, il lui sembla voir Notre-Seigneur Jésus-Christ, le coude appuyé sur l’un des bras de sa croix, qui le regardait avec tristesse, et lui disait : — Tu as commis un grand crime; mais la voix de ton repentir est montée jusqu’à mon Père : fais pénitence, et ne renonce pas à l’espoir du salut.
Et le lendemain, d’après la rumeur universelle, sitôt que le jour fut venu, il trouva sur sa poitrine un petit crucifix, d’une matière et d’un travail singuliers, qu’il ne possédait pas la veille, et qui le confirma dans la vérité de sa vision.
Réelle ou non, cette vision produisit sur son esprit une impression profonde. Aussitôt il déposa son fusil pour ne plus le reprendre, et s’occupa de chercher un confesseur pour l’éclairer et le conduire.
Il y avait alors à Porto-Vecchio un curé, nommé Dealma, qui jouissait d’une grande réputation de science et de sainteté : c’est à lui qu’il résolut de s’adresser. Il partit sans perdre un moment. La route n’était qu’un étroit sentier, que l’on ne suivait pas facilement, même en plein jour, et qui circulait à travers les rochers et les précipices. La nuit le surprit dans les montagnes escarpées qui séparent la vallée de l’Ortolo des plaines de Porto-Vecchio. Il perdit naturellement le sentier. Après d’inutiles efforts pour le retrouver, il s’abrita et s’endormit sous deux rochers appuyés l’un contre l’autre, et formant une espèce de pont... Le lendemain, à son réveil, il reconnut avec épouvante qu’il s’était arrêté juste au bord d’un effroyable abîme : s’il eût fait un pas de plus, il serait descendu à quelques centaines de mètres de profondeur verticale! Il vit encore dans ce fait, et il n’eut peut-être pas tort, une bienveillante intervention de la Providence en sa faveur.
De retour dans son pays, Franceschino échangea ses vêtements contre une robe de capucin, se ceignit les reins d’une corde, et commença une existence digne en tous points des solitaires de la Haute-Égypte. Il jeûnait tous les jours au pain et à l’eau; le temps qu’il ne donnait pas à la prière, était consacré aux œuvres de charité. Bientôt même, enflammé d’un zèle ardent pour le salut des âmes, il parcourut les hameaux et les villages, faisant le catéchisme aux petits enfants, prêchant sur la place publique pour les grandes personnes, étouffant les procès et les querelles, mettant la paix dans les familles, rapprochant et réconciliant les ennemis.
Cette conduite exalta jusqu’à l’enthousiasme les sentiments populaires : on le suivait partout pour le voir et l’entendre ; sa parole était celle des prophètes, ses conseils articles de foi; partout on demandait à genoux sa bénédiction ; on le regardait comme un saint, et l’ou en vint bientôt à lui attribuer une foule de miracles. Le clergé lui-même subit son influence : bon nombre de ses membres allaient le consulter comme un oracle.
Vous me demanderez peut-être quel était en tout cela le rôle des voltigeurs et des gendarmes. Dans le principe, ils le poursuivirent avec vigueur; mais, dès qu’ils l’avaient vu jeter ses armes, revêtir l’habit du solitaire et devenir inoffensif, ils se détournèrent de lui, pour courir après des bandits autrement redoutables. D’autre part, ils n’étaient pas loin de partager sur son compte l’opinion générale; et plus d’un se fût fait scrupule de porter la main sur un aussi saint personnage. Son arrestation d’ailleurs n’aurait pas été facile : les populations enthousiastes s’y seraient probablement opposées. Enfin, sans qu’il le sût, de nombreuses sentinelles veillaient sur lui nuit et jour, dont il n’était pas aisé de surprendre et d’endormir la vigilance.
IV
Résurrection du capitaine.
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La révolution de 1830 venait d’avoir lieu. M. J... était préfet de la Corse. La réputation de Franceschino et l’exaltation de son esprit avaient atteint les dernières limites. Ce fut alors que se passa un fait extraordinaire, inouï, que l’on ne croirait pas, si l’on en avait été seul témoin oculaire.
Un jour, je ne sais plus dans quel village, Franceschino. se présente à midi sur la place publique, et fait sonner les cloches pour réunir les habitants :
— Mes amis, cette nuit, au milieu des ténèbres, une grande lumière s’est manifestée à moi, Jésus-Christ m’est apparu de nouveau. Il n’avait plus cet air triste et sévère; il me regardait et me souriait avec bonté. « Mon Père, me dit-il, a écouté tes plaintes : ton crime est mis en oubli; et, pour que personne ne l’ignore, il te sera, mon fils, donné de rappeler à la vie celui que tu as si malheureusement assassiné; et ce miracle te servira de témoin devant les hommes de foi et les impies. » — En conséquence, le 15 juillet prochain, à neuf heures du matin, rendez-vous tous sur les bords du Taravo, au tombeau de la famille Colonna; et sous vos yeux, par la grâce de Dieu, je ressusciterai le capitaine que j’ai eu le malheur de tuer voilà quelque vingt ans.
Le bruit de cette apparition merveilleuse et de la prochaine résurrection du capitaine se répandit en un clin d’œil dans toute la Corse; personne ne mit en doute que le miracle annoncé ne s’accomplît. Des campagnes, cette émotion passa dans les villes; la préfecture et l’évêché s’en préoccupèrent eux-mêmes. Dès la veille du jour fixé, une foule immense était accourue de tous les points de l’horizon dans cette belle vallée où le Taravo promène ses eaux limpides. On n’évalue pas à moins de vingt mille les spectateurs qui entouraient le lendemain le tombeau du capitaine : les rochers en étaient couverts; les arbres fléchissaient sous leur poids.
Pour avoir, sur ce qui allait se passer, des renseignements incontestables, le préfet s’était personnellement rendu sur les lieux, afin de tout voir et de tout entendre par lui-même; il était escorté de toute la gendarmerie des deux arrondissements, et de trois cents hommes de troupe de ligne. Monseigneur l’évêque s’était fait représenter par un grand vicaire, qui était son frère; mais, au lieu de se transporter sur place, celui-ci avait cru devoir se tenir à distance, et attendre les événements au chef-lieu du canton d’Olmeto.
— Vous croyez donc à la possibilité du miracle? disait quelqu’un au préfet J...
— Je ne répondrai ni oui ni non. La réputation de Franceschino est telle; tout ce qu’on raconte de lui est si extraordinaire, qu’en vérité l’on ne sait plus que croire. Du reste, nous serons bientôt fixés : s’il ressuscite le mort, je suis le premier à m’incliner; dans le cas contraire, je le fais arrêter et le livre à la justice.
Cependant l’heure fatale approchait; l’agitation de la foule croissait de plus en plus : tantôt elle ondulait comme les vagues de la mer, ou comme un champ de blé que tourmente un vent impétueux; tantôt elle se dressait immobile sur ses pieds, pour voir apparaître de loin le thaumaturge; tantôt elle retombait sur elle-même, dans un frémissement universel. Franceschino ne paraissait toujours pas. Où était-il? que faisait-il? pourquoi ne venait-il pas? autant de questions que l’on se posait dans les groupes; mais personne ne mettait en doute son arrivée.
Toutefois le temps marchait : neuf heures sonnaient ; puis neuf heures et demie, puis dix heures... Une heure de retard! Pourquoi ne vient-il pas? Le voici !... Il avait passé la nuit à Zicavo, chez un de ses parents; et, soit que ce parent ne partageât pas sa confiance à l’égard du miracle, soit qu’il craignît que sa présence ne devînt une occasion de désordres, il l’avait enfermé à deux tours dans sa chambre, d’où une surveillance attentive l’empêchait de sortir.
— Voyez-vous? s’écria tout à coup le préfet de sa voix la plus retentissante, voyez-vous? Le miracle devait s’opérer à neuf heures; il en est dix, et le capitaine dort toujours! Votre Franceschino n’est qu’un imposteur, qui se joue de la crédulité publique...
A ces mots, un cri d’indignation sort de toutes les poitrines; un des notables habitants d’Olmeto s’élance vers le préfet, l’apostrophe vivement, le saisit à la gorge, et le frappe d’un coup de poing sur la figure. La foule, qui est armée, entre en mouvement; la troupe se prépare : une lutte affreuse est imminente, quand tout à coup la nature s’en mêle, et les éléments viennent l’empêcher.
Ce point n’est pas une fiction poétique, mais un fait certain. Au moment critique, un épouvantable orage éclate sur la vallée; pendant plus de deux heures, la pluie tombe par torrents... Les soldats se retirent en bon ordre; la foule se sauve en criant : « Vive Franceschino! Le Ciel se déclare pour lui! »
Le fait est que jamais trombe ne vint plus à propos. Sans elle, une collision était inévitable; et la vallée du Taravo, qui s’attendait ce jour-là à voir ressusciter un mort, eût probablement vu mourir grand nombre de vivants.
— Que pensez-vous de cela, mon commandant?
— La résurrection d’un mort est un miracle de premier ordre, qui ne peut être opéré que par Dieu même, ou par un homme à qui Dieu a donné pouvoir de l’opérer en son nom. Voilà le principe.
Dans le cas dont il s’agit, je crois que ceux qui enfermèrent Franceschino, lui tirèrent, comme on dit, une fameuse épine du pied : car enfin, si Dieu avait décrété de faire par ses mains ce miracle, pourquoi, en ayant été empêché le 15 juillet, ne l’a-t-il pas fait le 16, sans tambours ni trompettes? Si on l’eût vu, le lendemain, dans les rues de Sollacaro, se promener bras dessus, bras dessous, avec le capitaine, que tout le monde savait mort depuis si longtemps, le miracle en eùt-il eu moins d’éclat, pour la gloire de Dieu et la réhabilitation de son serviteur ? Franceschino fut sans doute la dupe d’une de ces hallucinations, moins rares qu’on ne le pense, et dont je vous citerai tout à l’heure un curieux exemple.
Après cette aventure, craignant que le préfet ne lui fît payer cher le coup de poing qu’il avait reçu, les parents de Franceschino lui conseillèrent de passer en Italie. Il s’embarqua à Porto-Vecchio, sur une gondole allant à Livourne. A la hauteur de Capraja, la mer devint mauvaise, le nord-ouest se mit à soufller avec une grande violence. Parmi les passagers, se trouvait M. Aureli, de Porto-Vecchio, auquel on donnait le titre d’amiral, parce qu’il avait commandé une escadrille sous le roi Murat. Le patron de la gondole ayant perdu la tête au moment où elle lui était le plus nécessaire, l’amiral se mit au gouvernail ; mais la mer était si affreuse et l’obscurité si grande, qu’ils couraient de véritables dangers. Tout à coup, à la lueur d’un éclair, il aperçoit à ses côtés Franceschino, qui lui dit avec assurance :
— Ne craignez rien : demain, à sept heures, vous entrerez dans le port.
Ils y entrèrent en effet. A peine débarqué, Franceschino se rendit à Rome, se présenta au célèbre moine Fra Paolo, qui l’envoya dans le couvent de Macerata, où il se fit religieux, et mourut voilà quelques années, laissant après lui une grande réputation de sainteté.
J’ai dit que les hallucinations sont moins rares que l’on ne pense; j’ajouterai qu’elles n’atteignent pas toujours le même degré d’intensité, et peuvent avoir des causes bien différentes. En voici un singulier cas, dû aux champignons, et d’une authenticité incontestable.
En octobre 1851, le lieutenant Poux, de la gendarmerie mobile, le brigadier Étienne et le gendarme Peloni, en résidence à Poggio-di-Nazza, canton de Vezzani (Corte), avaient mangé à leur déjeuner des champignons de l’espèce dite potiron. Ces champignons ayant été trouvés exquis, le lieutenant proposa de se remettre immédiatement en campagne afin d’en ramasser d’autres pour le repas du soir. Il pouvait être dix heures du matin.
Après vingt minutes de marche, ils entraient dans une gorge profonde, peuplée de châtaigniers gigantesques, dont les feuilles et les débris, accumulés de siècle en siècle, avaient couvert le sol d’une épaisse et chaude couche de terreau. Un splendide soleil brillait en ce moment; sous l’action prolongée de ses feux, une lourde vapeur grisâtre s’en élevait de toutes parts. Nos chasseurs s’étaient séparés, comme cela se pratique dans ces sortes d’expéditions; ils s’en allaient penchés vers la terre, cherchant des yeux et des mains. La récolte était abondante : car autant le champignon aime peu le bouleau et le frêne, autant il affectionne le chêne et le châtaignier.
— Tout à coup, — c’est le brigadier Étienne qui parle, — je sens ma tête devenir lourde et brûlante ; j’eprouve des éblouissements continuels ; je vois courir devant mes yeux des milliers d’étincelles, et comme des rubans de feu qui voltigent dans les airs.
Comme j’avais fait quelques études de pharmacie, ma première pensée fut d’attribuer ce phénomène à un effet électrique, dont les causes m’étaient inconnues ; ou bien à la fermentation des feuilles, et à une sorte d’ivresse, produite par les vapeurs qui s’en exhalaient. Je résolus en conséquence de quitter immédiatement ce lieu, pour gagner le sommet de la montagne.
A peine avais-je fait cinquante pas, que j’aperçois le lieutenant assis sur le tronc d’un arbre renversé par le temps.
— Étienne, me cria-t-il, n’éprouvez-vous rien?
— Ma tête est lourde, ma vue trouble; j’éprouve des éblouissements sans fin.
— Et moi aussi. De plus, je me trouve tellement fatigué, qu’il m’est impossible d’aller plus loin.
— Eh bien! attendez-moi là : je monte respirer un instant sur la montagne, et je reviens vers vous.
Au lieu de trouver sur la montagne le bien-être et le calme que je m’étais promis, j’y devins la proie d’un malaise nouveau: mes membres subissaient sans interruption comme des commotions électriques ; les secousses étaient si fortes, que mon mouchoir, contenant à peu près deux livres de champignons, m’échappa plusieurs fois brusquement de la main. Je crus d’abord que quelqu’un me l’arrachait avec violence ; un coup d’œil me convainquit qu’il n’y avait personne autour de moi.
Cependant mes jambes fléchissaient ; j’étais brisé : mais où me reposer? La montagne était nue, brùlée par un soleil tropical; on n’y voyait qu’un seul arbre, un énorme chêne vert, appelé chêne du Prete-morto, parce qu’un prêtre y avait jadis été trouvé mort. J’en étais séparé par un makis vierge si épais, si plein de ronces et d’épines, qu’une belette eùt eu de la peine à le traverser impunément; il m’aurait fallu une demi-heure pour en faire le tour, quand tout à coup, sans que je puisse savoir comment, je le franchis d’un bond et me trouve sous l’arbre.
Étais-je éveillé? étais-je endormi? Je n’en avais nullement conscience ; mais, éveillé ou non, voilà que je vois paraître devant moi, presque nue, le regard menaçant et les cheveux en désordre, une pauvre folle appelée Santuccia. Elle courait sans cesse de village en village ; et, quand les enfants n’étaient pas sages, on leur disait : « Nous te donnerons à la Santuccia. »
« N’abandonne pas ton fusil, me dit-elle : sinon tu es perdu. Adieu, et n’oublie pas mon conseil. »
Comme elle disparaissait, je me sentais assis sur un grand cylindre de laiton, semblable à une meule de moulin, qui tout à coup se soulève, quitte la terre et m’emporte avec lui dans les airs. Nous montons, nous montons, nous traversons les nuages et le vide, nous sommes en plein firmament. Nous fîmes halte à la porte d’un immense jardin, fermé par des murailles d’argent et des portes d’or pur, garnies de diamants. Il était plein de plantes odoriférantes et d’arbres chargés des plus beaux fruits. Sept ou huit personnages de taille colossale s’y promenaient paisiblement, et semblaient jouir d’un bonheur inaltérable. Une grande barbe leur tombait jusqu’à la ceinture ; ils étaient couverts de riches vêtements arabes, et ressemblaient presque tous au général Mustapha, que j’avais connu en Afrique. Des anges, éclatants de lumière, allaient et venaient dans toutes les directions, avec une rapidité que l’œil avait peine à suivre.
Ces personnages me firent grand accueil. L’un d’eux, me prenant par la main, me conduisit dans le séjour supérieur où réside le Père éternel. Celui-ci était vêtu comme les autres; mais, au lieu de turban, il avait sur la tête une tiare magnifique, d’où lui tombaient sur les épaules des glands d’or et de diamants.
— Étienne, mon ami, me dit-il avec une inexprimable bonté, je suis bien aise de te voir. L’espèce humaine va périr à cause de ses crimes; la terre entière va être réduite à l’île de Corse; et c’est toi que j’ai choisi, comme autrefois Adam et Noé, pour être le père d’une race nouvelle..
— Mais, Seigneur, s’il faut un père à cette race, il lui faut une mère aussi : où la trouverai-je? Est-ce que vous allez aussi m’arracher une côte?
— Sois tranquille : elle te viendra sans peine et sans douleur. C’est mon affaire.
— Bon! mais, pour vivre, nous et les marmots, il faudra cultiver la terre; et je vous avouerai franchement que, si mes bras sont rompus au maniement des armes, ils n’ont plus d’huile dans les coudes, quand il faut bêcher, piocher, labourer, etc...
— Je te donnerai un Lucquois pour les gros travaux des champs.
— A la bonne heure! à ces conditions-là je suis votre homme. Pourrais-je maintenant vous demander où sont mes parents?
— Ton père est sauvé, ainsi que ta mère et ton frère.
— Ne pourrais-je pas les embrasser avant de redescendre sur terre?
— Prends vers la droite, et tu les trouveras; mais attends qu’on t’ait donné d’autres habits.
Et des anges m’habillent de vêtements arabes, et me mettent sur le front une mitre comme celle des évêques, tandis qu’il me pousse au menton une longue barbe, que je caresse à pleine main. La toilette finie, je m’élance en criant de toutes mes forces : Papa, maman! Papa, maman !
Le fait est qu’en ce moment il abandonne le chêne vert et son fusil, et s’en va, appelant son père et sa mère. Il court à travers les rochers, les ravins et les abîmes; il se perche au sommet des pyramides, plonge au fond des précipices, se glisse comme une couleuvre dans les broussailles, franchit d’un bond les ravins et les torrents. Et, chose étonnante, il n’a pas une égratignure; ses habits sont intacts; son képi seul est perdu.
Pendant cette course échevelée, en l’entendant crier : Papa, maman! et lui voyant exécuter des sauts périlleux impossibles, les bergers et les femmes s’enfuient en disant : Il est fou! il est possédé! c’est le diable!... Enfin il arrive à un endroit où travaillent deux de ses connaissances, Francaleone et Marthe Rossi, sa cousine : « A la bonne heure! leur dit-il ; on voit bien que le Père éternel n’est pas menteur, car voilà bien la nouvelle Ève et le Lucquois qu’il m’a promis pour repeupler la terre et la cultiver.
Et là-dessus il les embrasse à les étouffer, et leur tient les discours les plus extravagants. Comprenant qu’il se passe en lui quelque chose d’extraordinaire, ils abondent dans son sens, le prennent par le bras, et le ramènent tout doucement au village.
— Quel effet, leur disait-il, je vais produire quand ils vont me voir avec mes beaux habits, ma mitre et ma longue barbe?
Trois femmes les avaient vus venir de loin.
— Est-il blessé? s’écria l’une.
— Blessé! il s’agit bien de cela, malheureuse! Allez vite vous confesser : la fin du monde arrive cette nuit.
— Quel malheur! reprit une autre : il est devenu fou !
Ce mot de fou, disait le brigadier, me donna le frisson et m’arrêta tout court. Je portai vivement la main sur ma tête et à mon menton, et je demeurai pétrifié en ne trouvant plus ni mitre ni longue barbe; mais l’hallucination reprit bientôt le dessus.
Cependant la nuit approchait. Le curé, nommé Muchielli, le lieutenant, toute la brigade et une foule de gens qui cherchaient le brigadier, venaient enfin d’arriver. Il leur annonça d’un ton si solennel la fin du monde et sa mission réparatrice, qu’ils partirent tous d’un éclat de rire ; mais le rire cessa dès qu’on le vit, lui qui n’avait jamais été qu’en sixième, parler latin et grec aussi bien que Lhomond et Burnouf.
Les femmes pleuraient et allumaient des cierges à l’autel de la Vierge. Le curé, le lieutenant et quelques hommes éclairés disaient : Ou il est possédé du diable, ou il est inspiré de Dieu.
Le curé voulait l’exorciser; le lieutenant fut d’avis de commencer par le saigner. A défaut de médecin, on appela le maréchal ferrant Santoni, qui lui appliqua sa lancette comme à un de ses clients ordinaires, et le jeta pour quatorze heures dans un sommeil de plomb. A son réveil, en place de sa longue barbe, Étienne avait retrouvé sa raison et ses forces. Il partit avec tous les autres, pour suivre à rebours la route qu’il avait parcourue la veille. Le mouchoir et les champignons furent retrouvés les premiers; le fusil était debout près de l’arbre; mais le cylindre de laiton avait disparu. Quant au képi, il se trouva bien loin de là, au fond d’un ravin épouvantable : il fallut attacher avec des cordes l’homme qui le retira.
Personne ne pouvait croire qu’il eût pu, sans se rompre cent fois le cou, passer à fond de train par des endroits pareils. Bref, la caravane mit toute la journée à parcourir le trajet qu’il avait fait en moins de deux heures.
Voilà le fait d’hallucination que je vous ai annoncé. Doit-il être attribué aux champignons ou aux vapeurs de la vallée, etc.? Que de plus habiles que moi l’expliquent.

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