Kitabı oku: «Le fils du Soleil», sayfa 10
Ils sortirent tous trois de la maison sans être remarqués, car les habitants gardaient les barrières ou se mêlaient au furieux combat qui se livrait dans la Poblacion-del-Sur.
VII.–L'ANTRE DU LION
Don Fernando Bustamente, dès que son épée lui eut échappé et qu'il fut tombé aux côtés du capataz, ne donna plus signe de vie. Les hommes masqués, auteurs du guet-apens, dédaignant don José Diaz, s'approchèrent du fiancé de dona Linda. Les pâleurs de la mort obscurcissaient son noble visage; ses dents étaient serrées sous ses lèvres entr'ouvertes; le sang coulait à flots de ses blessures, et sa main crispée serrait encore la poignée de son épée brisée dans la lutte.
–-Caspita! fit l'un des bandits, voilà un jeune seigneur qui est bien malade; que dira le maître?
–-Que voulez-vous qu'il dise, senor Chillito? répondit un autre. Il se défendait comme une panthère enragée; c'est sa faute; il aurait dû se laisser prendre gentiment. Nous avons perdu quatre hommes.
–-Belle perte, ma foi! que ces quatre gaillards-là, reprit Chillito en haussant les épaules. J'aurais préféré qu'il en tuât six et qu'il fût en meilleur état.
–-Diable! murmura le bandit, c'est aimable pour nous.
–-J'excepte les présents, dit Chillito en riant. Mais vite, pansons ses blessures et filons; il ne fait pas bon pour nous ici; d'ailleurs, le maître nous attend.
Les plaies de don Fernando furent lavées et pansées tant bien que mal; et, sans s'inquiéter s'il était mort ou vivant, ils le placèrent en travers sur le cheval de Chillito, le chef de cette expédition. Les morts restèrent sur la place pour le festin des bêtes fauves. Les autres hommes masqués s'enfuirent au galop, et au bout de deux heures ils s'arrêtèrent devant la grotte des cougouars, où Pincheira et Neham-Outah les attendaient.
–-Eh bien? leur cria ce dernier du plus loin qu'il les aperçut.
–-C'est fait! répondit laconiquement Chillito, qui descendit de cheval et déposa don Fernando sur un lit de feuilles.
–-Serait-il mort? demanda Neham-Outah pâlissant.
–-Il n'en vaut guère mieux, répondit le gaucho en hochant la tête.
–-Misérable! s'écria le chef indien transporté de fureur. Est-ce ainsi qu'on exécute mes ordres? Ne vous avais-je pas recommandé de me l'amener vivant?
–-Hum! fit Chillito, j'aurais voulu vous y voir. Armé seulement d'une épée, il s'est battu comme dix hommes pendant plus de vingt minutes; il a tué quatre des nôtres, et, si son arme ne s'était pas rompue, peut-être ne serions-nous pas ici.
–-Vous êtes des lâches, dit le maître avec un sourire de mépris.
Il s'approcha du corps de don Fernando.
–-Est-il mort? lui demanda Pincheira.
–-Non, répondit Neham-Outah.
–-Tant pis!
–-Je donnerais au contraire, beaucoup pour qu'il en réchappât.
–-Bah! fit l'officier chilien. Que nous importe la vie de cet homme! N'était-il pas votre ennemi personnel?
–-Voilà justement pourquoi je ne voudrais pas qu'il mourût.
–-Je ne vous comprends pas.
–-Mon ami, dit Neham-Outah, j'ai voué ma vie à l'accomplissement d'une idée à laquelle j'ai sacrifié mes haines et mes amitiés.
–-Pourquoi, dans ce cas, avoir tendu un piège à votre rival?
–-Mon rival! non, ce n'est pas à lui que j'en veux.
–-A qui donc alors?
–-A l'homme le plus influent et le plus riche de la colonie, l'homme qui peut entraver mes projets, à un adversaire puissant, à l'Espagnol, non pas à un rival. On ne fonde rien de durable sur des cadavres. Je l'aurais tué volontiers dans la bataille, mais je ne voulais pas en faire un martyr.
–-Bah! fit Pincheira, un de plus ou de moins, qu'importe!
–-Brute! pensa Neham-Outah; il n'a pas compris un mot.
Deux gauchos, aidés par Chillito, frottaient sans relâche avec du rhum les tempes et la poitrine de don Fernando, dont les traits gardaient la rigidité de la mort. Le chef indien tira son couteau de sa ceinture, en essuya la lame qu'il approcha des lèvres du blessé. Il lui sembla qu'elle était légèrement ternie. Aussitôt il s'agenouilla près du corps de don Fernando, releva la manche de son bras gauche et piqua la veine avec la pointe effilée de son couteau. Dernière tentative qui causa une seconde d'attente suprême! Sur la piqûre peu à peu parut et grandit un point noir qui devint bientôt une perle de jais. Cette goutte hésita, trembla et coula sur le bras, poussée par une deuxième goutte qui céda la place à une troisième; puis le sang devint moins noir et moins épais, et l'on vit s'élancer un long jet vermeil qui annonçait la vie. Neham-Outah ne put réprimer un cri de joie: don Fernando était sauvé.
En effet, le jeune homme poussa un profond soupir.
–-Continuez les frictions, dit le chef aux gauchos.
Il banda le bras de don Fernando, se releva et fit signe à Pincheira de le suivre dans un autre compartiment de la grotte.
–-Dieu a exaucé ma prière, dit le grand chef, et je le remercie de m'avoir épargné un crime.
–-Si vous êtes content, répondit le Chilien surpris, je n'ai rien à objecter.
–-Ce n'est pas tout. Les blessures de don Fernando, quoique nombreuses, ne sont pas graves; sa léthargie vient de la perte de sang et de la rapidité de la course. Il reprendra tout à l'heure ses sens.
–-Bon.
–-Il ne faut pas qu'il me voie.
–-Après?
–-Ni qu'il vous reconnaisse.
–-C'est difficile.
–-C'est important.
–-On tâchera.
–-Je vais vous quitter; vous allez faire transporter don Fernando au Carmen.
–-Dans votre maison?
–-Oui, c'est l'endroit le plus sûr, dit Neham-Outah en tirant de sa poitrine un papier taillé d'une certaine façon. Mais qu'il ne sache, sous aucun prétexte, que j'ai donné ces ordres, ni où il est, et surtout qu'il ne sorte pas.
–-Est-ce tout?
–-Oui, et vous me répondez de lui.
–-A votre commandement, je vous le présenterai vivant ou mort.
–-Vivant, vous dis-je; sa vie m'est précieuse.
–-Enfin, répliqua Pincheira, puisque vous tenez tant à votre prisonnier, on ne lui ôtera pas un cheveu de la tête.
–-Adieu et merci, Pincheira.
Le chef monta sur un magnifique mustang et disparut dans les détours de la route. Pincheira revint auprès de blessé d'un air de mauvaise humeur, en se tordant la moustache. Il était mécontent des ordres de Neham-Outah, mais comme il n'avait qu'une vertu, le respect du serment, il se résigna.
–-Comment va-t-il? demanda-t-il tout bas à Chillito.
–-Pas mal, capitaine; c'est étonnant comme la saignée lui a fait du bien. Il a déjà ouvert les yeux deux fois et il a même essayé de parler.
–-Alors, pas de temps à perdre. Bandez-moi les yeux de ce gaillard-là, et, pour qu'il n'arrache pas son bandeau, liez-lui les mains le long du corps, mais doucement, si cela vous est possible. Vous entendez?
–-Oui, capitaine.
–-Dans dix minutes nous partons.
Don Fernando, qui, par degrés, avait repris connaissance, se demandait en quelles mains il était tombé. Sa présence d'esprit aussi lui était revenue et il ne fit aucune résistance quand les gauchos exécutèrent les ordres de l'officier chilien. Ces précautions lui révélèrent qu'on n'en voulait pas à sa vie.
–-Capitaine, que faut-il faire maintenant? dit Chillito.
–-Portez le blessé dans la barque qui est mouillée là-bas, et pas de cachots, drôles, ou je vous brûle le peu de cervelle que vous avez.
–-Caraï! grimaça le gaucho.
–-Dame! fit Pincheira en haussant les épaules; cela vous apprendra à mieux tuer les gens une autre fois.
Pincheira n'avait pas compris pourquoi Neham-Outah désirait si vivement que don Fernando fût en vie; à son tour, Chillito ne comprit pas pourquoi Pincheira regrettait qu'il ne fût pas mort. Le gaucho ouvrit des yeux hébétés aux dernières paroles du chef, mais il se hâta d'obéir.
Don Fernando fut conduit ainsi dans le canot par Pincheira, Chillito et un autre gaucho, tandis que le reste de la troupe, que emmena leurs chevaux, retourna au Carmen par terre. Le voyage dans la barque fut silencieux; trois heures après le départ, le prisonnier était étendu dans le lit de don Juan Perez. Là, on lui avait ôté son bandeau et délié les mains; mais un homme masqué et muet comme un catafalque se tenait debout au seuil de la porte et ne le quittait pas des yeux.
Don Fernando, fatigué des émotions de la journée et affaibli par la perte de son sang, se confiant au hasard pour sortir de sa position incompréhensible, jeta autour de lui ce regard investigateur particulier aux prisonniers, et s'endormit d'un lourd sommeil, qui dura plusieurs heures et rendit à son esprit tout son calme et toute sa lucidité primitifs.
Du reste, on le traitait avec les plus grands égards, on contentait ses moindres caprices. Dans le fait, sa situation était tolérable; au fond, elle ne manquait d'une certaine originalité. Aussi, le jeune homme rassuré prit-il bravement son parti en attendant des temps meilleurs. Le troisième jour de sa captivité, ses blessures étaient cicatrisées à peu près. Il se leva pour essayer ses forces et peut-être pour reconnaître les lieux en cas d'évasion, car que faire en prison à moins que l'on ne songe… à en sortir? Un rayon de soleil chaud et joyeux entrait par l'interstice des contrevents fermés, et traçait de longues raies blanches sur le plancher de sa chambre. Ce rayon de soleil lui ragaillardit le coeur; et, sous l'oeil inévitable du gardien masqué et muet, il tenta quelques pas.
Mais une clameur formidable éclata dans le voisinage et une volée de canon fit vibrer les vitres.
–-Qu'est-ce cela? demanda-t-il à l'homme masqué.
Celui-ci leva les épaules sans répondre.
Le pétillement sec de la fusillade se mêla au bruit du canon. Le muet ferma les fenêtres. Don Fernando s'approcha de lui.
–-Ami, lui dit-il d'une voix douce, que se passe-t-il au dehors?
Le gardien s'obstina dans son silence.
–-Au nom du ciel, parlez.
Le bruit sembla se rapprocher, et des pas pressés se confondirent avec des cris à peu de distance. L'homme au masque tira son machete du fourreau et son pistolet de sa ceinture, et il courut au seuil de la porte qui, soudain, s'ouvrit avec fracas. Un autre homme masqué, en proie à la plus vive frayeur, s'élança dans la salle.
–-Alerte! s'écria-t-il, nous sommes perdus.
A ces mots, quatre hommes, également masqués et armés jusqu'aux dents, parurent sur le seuil.
–-Arrière! cira le gardien: nul n'entre ici sans le mot d'ordre.
–-Le voilà! frit un des arrivants.
Et d'un coup de pistolet il l'étendit raide mort. Les quatre hommes lui passèrent sur le corps et attachèrent solidement son compagnon qui, réfugié dans un coin, tremblait de tous ses membres. L'un d'eux s'avança vers le prisonnier qui ne comprenait rien à cette scène.
–-Vous êtes libre, caballero, lui dit-il; venez, hâtez-vous de fuir loin de cette maison.
–-Qui êtes-vous? demanda le jeune homme.
–-Peu importe, suivez-nous.
–-Non, si je ne sais qui vous êtes.
–-Voulez-vous revoir dona Linda? lui dit à l'oreille son interlocuteur.
–-Je vous suis, répondit don Fernando en rougissant.
–-Senor, prenez ces armes, dont peut-être vous aurez besoin, car tout n'est pas fini.
–-Des armes! exclama le jeune homme. Ah! vous êtes des amis.
Ils sortirent.
–-Eh quoi! dit don Fernando en mettant le pied dans la cour, je suis au Carmen!
–-Vous l'ignoriez?
–-Oui.
Ces chevaux sellés, qui sont là attachés à des anneaux, sont à nous. Pourrez-vous tenir à cheval?
–-Je l'espère.
–-Il le faut.
–-En selle, donc, et partons!
Comme ils débouchaient dans la rue, une douzaine de cavaliers accouraient vers eux à toute bride, à vingt-cinq pas environ.
–-Voici l'ennemi, dit l'inconnu d'une voix ferme; bride aux dents et chargeons!
Les cinq hommes se rangèrent sur une seule ligne et se ruèrent sur les arrivants. Ils déchargèrent leurs armes à feu et jouèrent du sabre.
–-Caraï! s'écria Pincheira qui commandait les douze cavaliers mon prisonnier m'échappe.
L'officier chilien s'élança à la poursuite de don Fernando, qui, sans ralentir sa course, lâcha deux coups de feu. Le cheval de Pincheira roula sur le sol en entraînant son cavalier, qui se releva tout meurtri de sa chute. Mais don Fernando et ses compagnons étaient déjà loin.
–-Oh! je les retrouverai, s'écria-t-il ivre de rage.
Les fugitifs avaient touché les bords du fleuve, où une barque les attendait.
–-C'est ici, senor, que nous nous séparons, dit à don Fernando l'inconnu qui se démasqua.
–-Sanchez! s'écria-t-il.
–-Moi-même, répondit le bombero. Cette barque va vous conduire à l'estancia de San-Juan; partez sans délai; et, ajouta-t-il en se penchant à l'oreille de don Fernando auquel il remit un papier plié en quatre, lisez ceci et peut-être bientôt pourrez-vous nous venir en aide. Adieu, senor.
–-Un mot, Sanchez. Quel est l'homme qui me tenait prisonnier?
–-Don Juan Perez.
–-Merci.
–-Ou, si vous aimez mieux, Neham-Outah, le grand chef des Aucas.
–-Lequel des deux?
–-C'est le même homme.
–-Je m'en souviendrai, dit don Fernando en sautant dans le canot.
La barque glissa sur l'eau comme une flèche, grâce à la vigueur des rameurs, et disparut bientôt dans les premières ombres de la nuit tombante.
Trois personnes, restées sur la rive, suivaient d'un regard inquiet les mouvements de la barque; c'étaient Sanchez, Maria et dona Linda.
VIII.–LE CAMP DES AUCAS
--Maintenant, senorita, demanda Sanchez à dona Linda dès que la barque fut hors de vue, quelles sont vos intentions?
–-Voir Neham-Outah dans son camp.
–-C'est le déshonneur, c'est la mort.
–-Non, don Sanchez, c'est la vengeance.
–-Vous le voulez?
–-J'y suis résolue.
–-Bien, je vous conduirai moi-même au camp des Aucas.
Tous les trois retournèrent à la maison de don Luis Munoz sans échanger une parole. La nuit était complètement venue. Les rues étaient désertes, la ville silencieuse était illuminée par l'incendie de la Poblacion-del-Sur, et l'on voyait au milieu des décombres et des ruines passer les silhouettes diaboliques des Indiens.
–-Allez vous préparer, senoritas, je vous attends ici toutes deux, dit Sanchez d'une voix découragée.
Maria et don Linda entrèrent dans la maison. Sanchez, pensif et triste, s'assit sur une des marches du perron. Bientôt les jeunes filles reparurent, revêtues de costume complet des aucas, le visage peint, et méconnaissables.
–-Oh! fit le bombero, voilà deux vraies indiennes.
–-Croyez-vous, répondit dona Linda, que don Juan Perez ait seul le privilège de se changer à volonté?
–-Qui ne peut lutter avec une femme? fit Sanchez en secouant la tête. Et maintenant qu'exigez-vous de moi?
–-Votre protection jusqu'aux premières lignes indiennes.
–-Ensuite?
–-Le reste nous regarde.
–-Mais vous ne comptez pas rester seules ainsi au milieu des païens?
–-Il le faut, don Sanchez.
–-Maria, reprit celui-ci, veux-tu retomber entre les mains de tes persécuteurs?
–-Rassurez-vous, mon frère: je ne cours aucun danger.
–-Cependant…
–-Je vous réponds d'elle, interrompit dona Linda.
–-A la grâce de Dieu! murmura-t-il d'un air de doute.
–-Marchons! dit la fiancée de Fernando en s'enveloppant dans les plis d'un large manteau.
Sanchez allait devant elles. Les feux mourants du Carmen éclairaient la nuit dune lueur pâle et incertaine; un silence de plomb pesait sur la ville, interrompu de temps en temps par la clameur rauque des oiseaux de proie qui déchiraient les cadavres indiens et espagnols. Les trois personnages cheminaient parmi les décombres, trébuchant contre des pans de mur croulés, enjambant les corps et troublant l'horrible festin des urubus et des vautours, qui s'envolaient avec de sourds glapissements. Ils traversèrent la ville dans presque toute sa longueur et arrivèrent enfin, après mille détours et mille peines, à l'une des barrières qui faisait face au camp des indiens, dont on voyait scintiller à peu de distance les nombreuses lumières et dont on entendait les cris sauvages.
Le bombero échangea quelques mots avec les sentinelles et passant hors des barrières, suivi des deux femmes, il s'arrêta.
–-Dona Linda, dit-il d'une voix entrecoupée, voici le camp des indiens devant nous.
–-Je vous remercie, don Sanchez, dit-elle en lui tendant la main.
–-Senorita, ajouta Sanchez, qui retint la main de la jeune fille, il en est temps encore; renoncez à votre funeste projet, puisque votre fiancé est sauvé et retournez à San-Julian.
Au revoir! répondit résolument dona Linda.
–-Au revoir, mura tristement le digne homme. Toi, Maria, reste avec moi, je t'en supplie.
–-Où elle va j'irai, mon frère.
Les adieux furent courts, comme on pense, le bombero dès qu'il fut resté seul, poussa un soupir ou plutôt un rugissement de douleur, et il reprit à grands pas la route du Carmen.
–-Pourvu que je n'arrive pas trop tard, se dit-il à lui-même, et qu'il n'ait pas encore vu don Luciano Quiros.
Il arriva au fort au moment où le gouverneur et don Juan franchissaient le pont-levis, mais absorbé dans ses pensées, il ne remarqua pas les deux cavaliers. Ce hasard fut la cause d'un malheur irréparable.
Quant aux deux jeunes filles, elles se dirigèrent à l'aventure vers les lumières du camp, à peu de distance duquel elles firent halte pour reprendre haleine et calmer le mouvement de leur coeur qui battait à se rompre dans leur poitrine. Proches du danger qu'elles allaient chercher, elles sentaient leur courage les abandonner, et la vue des toldos indiens les glaçait de terreur. Chose étrange! ce fut Maria qui ranima la fermeté de sa compagne.
–-Senorita, lui dit-elle, je serai votre guide. Laissons ici ces manteaux qui nous feraient reconnaître pour des blanches. Marchez près de moi, et quoi qu'il advienne, ne témoignez ni surprise ni crainte, surtout ne parlez pas, ou c'en est fait de nous.
–-J'obéirai, répondit Linda.
–-Nous sommes, continua Maria, deux Indiennes qui on fait à Gualichu un voeu pour la guérison de leur père blessé; surtout pas un mot, mon amie!
–-Allons, et que Dieu nous protège!
–-Ainsi soit-il! répondit Maria en se signant.
Elles se remirent en marche, et au bout de cinq minutes elles entrèrent dans le camp où les Indiens se livraient à la joie la plus extravagante. Ce n'étaient que chants et cris de toutes parts. Ivres d'aguardiente, ils dansaient burlesquement au milieu de barils défoncés et vides qu'ils avaient pillés à la Poblacion-del-Sur et dans les estancias. Désordre inouï! bizarre tohu-bohu! Tous ces fous furieux méconnaissaient même le pouvoir de leurs ulmenes, qui, du reste, étaient la plupart plongés dans l'ivresse la plus grossière.
Grâce à la cohue générale, Linda et Maria purent escalader furtivement la ligne du camp; alors, le coeur palpitant, les membres frissonnants d'effroi, mais calmes de visage, elles se glissèrent comme des couleuvres parmi les groupes, passant inaperçues des buveurs qui se heurtaient à tout instant, perdues dans ce dédale humain, errant au hasard et s'en rapportant à la Providence ou à leur bonne étoile pour découvrir dans ce pêle-mêle de toldos l'habitation du grand toqui. Elles marchaient depuis longtemps sans savoir où, mais enhardies par le succès de toutes les mauvaises rencontres évitées, moins craintives, elle échangèrent parfois un regard d'espérance, lorsque tout à coup un Indien, d'une taille athlétique, saisit dona Linda par la ceinture, l'enleva de terre comme un enfant et lui appliqua sur le cou un vigoureux baiser.
A cet outrage inattendu, Linda poussa un cri d'effroi, se dégagea de l'étreinte de l'Indien et le repoussa loin d'elle avec force. Le sauvage trébuche sur ses jambes avinées et son corps mesura six pieds du sol; mais il se releva et bondit comme un jaguar sur la jeune fille.
Maria s'interposa entre eux.
–-Arrière! dit-elle en posant courageusement sa main sur la poitrine de l'Indien; cette femme est ma soeur.
–-Churlakin, reprit l'autre, ne supporte pas une insulte.
Le sauvage fronça les sourcils et dégaina son couteau.
–-Veux-tu donc la tuer? fit Maria épouvantée.
–-Oui, répondit Churlakin. A moins qu'elle ne me suive dans mon toldo, où elle sera la femme d'un chef, d'un grand chef.
–-Tu es fou, répliqua Maria; ton toldo est plein, il n'y a pas de place pour un autre feu.
–-Il y a place pour deux feux encore, répondit l'indien en riant; et, puisque cette femme est ta soeur, tu viendras avec elle.
Au bruit de cette discussion, un cercle infranchissable de sauvages avait entouré les deux femmes et Churlakin. Maria ne savait comment sortir du danger.
–-Eh bien! reprit Churlakin en saisissant la chevelure de dona Linda qu'il enroula autour de son poignet et en brandissant son couteau, toi et ta soeur me suivrez-vous ans mon toldo?
–-Puisque tu le veux, chien, dit-elle au chef d'une voix accentuée, que ton destin s'accomplisse! Regarde-moi; Gualichu ne laisse pas impunément insulter ses esclaves. Me reconnais-tu?
Elle tourna son visage du côté d'un vaste brasier qui flambait à quelques pas et environnait tous les objets d'une lueur claire. Les Indiens s'écrièrent de surprise en la reconnaissant et reculèrent. Churlakin lui-même lâcha les cheveux de dona Linda.
–-Oh! dit-il consterné, c'est l'esclave blanche de l'arbre de Gualichu.
Le cercle s'était agrandi autour des deux femmes; mais les superstitieux Indiens, cloués dans une immobilité pleine de terreur, les regardaient fixement.
–-Le pouvoir de Gualichu, ajouta Maria pour compléter son triomphe, est immense et terrible. C'est lui qui m'envoie. Malheur à qui voudrait s'opposer à ses desseins! Arrière, tous!
Et, s'emparant du bras de Linda, tremblante, elle s'avança d'un pas ferme, et au geste d'autorité qu'elle fit en étendant la main, le cercle se divisa, et les Indiens s'écartèrent à droite et à gauche Pour leur livrer passage.
–-Je me sens mourir, murmura dona Linda.
–-Courage, senora, nous sommes sauvées.
–-Oh! oh! fit une voix goguenarde; que se passe-t-il ici?
Et un homme se plaça devant les jeunes filles en leur lançant un regard moque.
–-Le matchi! dirent les Indiens, qui, rassurés par la présence de leur sorcier, se pressèrent de nouveau autour des prisonnières.
Maria tressaillit intérieurement en voyant sa ruse compromise par la venue du matchi, et conseillée par le désespoir, elle tenta un dernier effort.
–-Gualichu qui aime les Indiens, dit-elle, m'a envoyée vers le matchi des Aucas.
–-Ah! répondit le sorcier d'un accent railleur; et que me veut-il?
–-Nul autre que toi ne doit l'entendre.
Le matchi vint auprès de la jeune fille, lui posa la main sur l'épaule et la regarda d'un air de convoitise.
–-Veux-tu me sauver? lui demanda-t-elle à voix basse.
–-C'est selon, répondit l'autre dont l'oeil étincelait de luxure; cela dépend de toi.
Elle réprima un geste de dégoût.
–-Tiens! dit-elle en détachant de ses bras ses riches bracelets d'or incrustés de perles fines.
–-Oh! fit l'Indien, qui les cacha dans sa poitrine; c'est beau; que veut ma fille?
–-Délivre-nous d'abord de ces hommes.
–-Fuyez! dit le matchi en se tournant vers les spectateurs. Cette femme porte un mauvais sort; Gualichu est irrité; fuyez!
Le sorcier s'était immédiatement composé un visage à la hauteur de la circonstance; sa conversation mystérieuse avec la femme blanche et l'effroi peint sur ses traits suffirent aux Indiens, qui, sans en demander davantage, se dispersèrent de droite et de gauche et disparurent derrière les toldos.
–-Vous voyez, dit le sorcier avec un sourire d'orgueil, je suis puissant et je peux me venger de ceux qui me trompent. Mais d'où vient ma fille blanche?
–-De l'arbre de Gualichu, répondit-elle avec assurance.
–-Ma fille a la langue fourchue du cougouar, reprit le matchi qui ne croyait ni à ses aroles ni à son Dieu: me prend-elle pour un nandus?
–-Voici un magnifique collier de perle que Gualichu m'a remis pour l'homme inspiré des Aucas.
–-Oh! fit le sorcier, quel service puis-je rendre à ma fille?
–-Conduis-nous au toldo du grand chef des nations patagones.
–-Ma fille désire parler à Neham-Outah?
–-Je le désire.
–-Neham-Outah est un chef sage; recevra-t-il une femme?
–-Il le faut.
–-Mien. Mais cette femme? ajout-t-il en désignant dona Linda.
–-C'est une amie de Pincheira; elle veut aussi parler au grand toqui.
–-Les guerriers fileront la laine des lamas, dit le sorcier en secouant la tête, puisque les femmes font la guerre et s'assoient au feu du conseil.
–-Mon père se trompe: Neham-Outah aime ma soeur.
–-Non, fit l'Indien.
–-Que mon père se hâte! Neham-Outah nous attend, reprit Maria, impatiente des tergiversations du sauvage. Où est le toldo du grand chef?
–-Suivez-moi, mes filles blanches.
Il se plaça entre elles deux, les saisit chacune par un bras et les guida à travers le dédale inextricable du camp. Sur leur passage les Indiens terrifiés s'enfuyaient. Au fond, le matchi était satisfait des présents de Maria et de l'occasion de prouver aux guerriers ses relations intimes avec Gualichu. Les marches et les contre-marches durèrent un quart d'heure. Enfin s'offrit à leurs yeux un toldo devant lequel était planté le totem des nations réunies, entouré de lances frangées d'écarlate et gardé par quatre guerriers.
–-C'est ici, dit-il à Maria.
–-Bon! que mon père nous introduise seules.
–-Dois-je donc vous quitter?
–-Oui, mais mon père peut nous attendre au dehors.
–-J'attendrai, répondit brièvement le sorcier en enveloppant les jeunes filles d'un regard soupçonneux.
Elles entrèrent le sein agité. Le toldo était vide.