Kitabı oku: «Un voyage de noces»

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Gustave Ambo

Un voyage de noces


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066305369

Table des matières

CHAPITRE I EN CABINET PARTICULIER

CHAPITRE II LES AMOUREUX DE MADAME MÉLINOT

CHAPITRE III LA BROUILLE

CHAPITRE IV QUERELLES DE FAMILLE

CHAPITRE V MÉTAMORPHOSES

CHAPITRE VI PRÉPARATIFS DE VOYAGE

CHAPITRE VII. LA FONCIÈRE.

CHAPITRE VIII LES ADIEUX

CHAPITRE IX A LA GARE DE LYON

CHAPITRE X ENTRE PARIS ET LYON

CHAPITRE XI UNE JOURNÉE BIEN EMPLOYÉE

CHAPITRE XII DEUX HOMMES A LA MER

CHAPITRE XIII DISPARITION

CHAPITRE XIV DÉSESPOIR D’AMOUR

CHAPITRE XV MONTE-CARLO

CHAPITRE XVI DEUX VEINARDS

CHAPITRE XVII AH! QUE LA MER EST BELLE!

CHAPITRE XVIII LE DOUANIER

CHAPITRE XIX LE MARI DE CÉCILE

CHAPITRE XX LES EAUX D’AULUS

CHAPITRE XXI AMOUR EN PARTIE DOUBLE

CHAPITRE XXII CONCOURS DE GARÇONS D’HONNEUR

CHAPITRE XXIII LES TROIS NOCES

CHAPITRE I
EN CABINET PARTICULIER

Table des matières

Rencontre d’un Parisien et d’un Marseillais devant une affiche de théâtre.–Des petits saints polygames.–Marescou et son coquin de physique.–Le restaurateur Durand et le poète Homère.–Ça manque de femmes!–Amour et café Tortoni.–Une maîtresse pour deux.

Le rideau venait de se baisser sur le deuxième acte de la Mascotte; et, tandis que l’orchestre enlevait, avec le bruit assourdissant de ses instruments de cuivre, les dernières mesures du finale, la foule, comme affolée d’air et de mouvement après une heure d’immobilité dans la petite salle des Bouffes surchauffée par le gaz des lustres et des appliques, s’échelonnait impatiente et compacte dans les escaliers trop étroits.

Arrêtée au bas des marches par l’employé du théâtre, posté au seuil du vestibule, et vous remettant, de force, des contremarques dans la main, elle s’écoulait lentement au milieu des imprécations sourdes de messieurs agacés de ne pouvoir se frayer un passage à travers la cohue, et de femmes dont les traînes trop longues étaient piétinées par les maladroits ou les impatients.

Aussitôt échappés à la bagarre, les uns gagnaient la rue, à pas précipités, les autres se répandaient dans le passage Choiseul, s’amusant à regarder les photographies d’actrices exposées aux vitrines des papetiers, ou bien fredonnant, à l’oreille de la dame qui leur donnait le bras, les motifs qu’ils avaient retenus.

Deux jeunes gens, l’un, élancé, d’une mise élégante, avec l’œil un peu gouailleur du Parisien, et la barbe blonde en éventail, l’autre, de taille moyenne, trapu, les cheveux bruns, coupés ras, le teint haut en couleur, le corps un peu balourd malgré ses mines de matamore et ses moustaches en brosse, étaient plantés devant une des affiches de la porte, qu’ils lisaient côte à côte.

Tout à coup, presque simultanément, ils se trouvèrent face à face.

–Marescou!

–Té! Cadillan!

Il y avait près d’un an que les deux amis ne s’étaient vus; aussi quel échange de chaudes poignées de main!

Après s’être demandé mutuellement des nouvelles de leur santé, ils s’interrogèrent sur leur position sociale.

Tous deux, issus de familles riches, vivaient de leurs rentes, et, bien qu’approchant chacun de la trentaine, et maîtres de leur fortune depuis assez de temps pour avoir eu tout le loisir nécessaire de commettre les folies les plus extravagantes, ils furent heureux de se déclarer, en toute vérité, qu’ils n’avaient encore aucunement entamé leur capital.

De vrais petits saints alors?

Mon Dieu, non! Ils avaient adoré les femmes, tout comme d’autres, et le nombre de leurs maîtresses passées,–et même présentes,– en témoignait hautement. Les chevaux qu’ils montaient étaient de race, et leur intérieur fort confortablement meublé; Marescou, un nemrod émérite, louait des chasses superbes qui ne rapportaient rien naturellement, et lui coûtaient fort cher.

Cadillan, lui, raffolait du bibelot et consacrait le plus clair de ses revenus à satisfaire son artistique passion, mais tous deux abhorraient le cercle et le baccara, la Bourse et l’agio, et s’ils ne faisaient pas d’économies, du moins ne s’exposaient-ils pas à se ruiner bêtement.

Un tintement de sonnette électrique annonça la fin de l’entr’acte.

–Je te quitte, dit Cadillan, mais auparavant une question capitale: Es-tu marié?

–Non, pas encore, répondit Marescou avec son accent marseillais, et toi?

–Je suis toujours garçon, mais, à te parler franchement, amoureux comme un fou.

–Té, c’est comme moi, mais je suis payé de retour! fit-il d’un ton convaincu et fat, où se révélait tout le méridional.

–J’en voudrais bien pouvoir dire autant! soupira Cadillan.

–C’est qu’aussi j’ai un coquin de physique, qui m’a fait surnommer le bourreau des cœurs! s’exclama Marescou, la tête haute, le mollet tendu, campé de trois quarts, dans l’attitude crâne et pleine d’assurance de l’homme à bonnes fortunes.

Dans le vestibule, ils se séparèrent, se donnant rendez-vous, après le spectacle, rue de Monsigny, devant la sortie.

Lorsqu’ils se furent rejoints, ils se prirent bras-dessus bras-dessous, cordialement, tout au plaisir de se retrouver après un si long intervalle dans leurs relations. Où iraient-ils bien? N’importe où, pourvu qu’ils pussent causer à cœur ouvert; et ils poussèrent droit devant eux, un peu à l’aventure.

L’œil joyeux, le nez au vent, ayant la démarche triomphante de l’amant heureux, et lançant dans l’air, par bouffées majestueuses, la fumée de sa cigarette, Marescou entraînait Cadillan que, de temps en temps, il considérait avec une affectueuse pitié.

Ce pauvre cher était en effet bien à plaindre! Il aimait éperdûment et sans espoir; c’était affreux cela, et il compatissait, de toute son âme, aux tortures du soupirant dédaigné! Cependant, que diable, pourquoi se décourager? Peut-être, finirait-il tôt ou tard par toucher le cœur de la cruelle.

–Mais je ne me décourage pas! affirmait Cadillan, à tous moments.

–N’empêche que tu es triste, abattu, lugubre, ne le nie pas! Mais prends donc exemple sur moi, sacrebleu! Je suis heureux, toujours content de moi, un vrai Roger Bontemps! Il est vrai que je suis aimé, tandis que toi, povero!. Ah! que veux-tu, il n’est pas donné à tout le monde d’être le chéri des dames!

Ils étaient arrivés sur la place de la Madeleine, devant le café Durahd.

–Si nous soupions un brin pour fêter notre rencontre? proposa Cadillan.

Marescou accepta l’offre, sur-le-champ, et suivi de son ami, il s’élança vers l’escalier conduisant aux cabinets particuliers.

Dans le couloir, un garçon, la serviette sous le bras, s’entretenait avec la dame de comptoir, qui lui répondait distraitement tout en comptant sur ses doigts et inscrivant, sur un registre, au fur et à mesure, les résultats de ses additions.

En entendant monter, il fit une brusque volteface pour courir au-devant des nouveaux venus.

–Ces messieurs désirent un cabinet? demanda-t-il à Marescou et à Cadillan, après une respectueuse inclination de tète.

Sur leur réponse affirmative, il les introduisit dans une pièce toute tendue de reps à dessins chinois et qu’un lustre de bronze, dont deux bougies seulement étaient allumées, éclairait d’une lueur de veilleuse, laissant dans la pénombre le divan et la table avec son réchaud, ses salières de ruolz ouvragé et ses verres de mousseline alignés sur la nappe damassée.

Après avoir allumé toutes les bougies du lustre, et aidé ces messieurs à retirer leurs pardessus, le garçon énuméra, de mémoire, les plats portés sur la carte. Lorsque Marescou et Cadillan eurent commandé le menu, il finit prestement de dresser le couvert et sortit, pour rentrer presque aussitôt, rapportant les hors-d’œuvre, en attendant que les huîtres fussent ouvertes.

Marescou s’assit sur le divan, en face de Cadillan, et, après avoir passé sa serviette dans la boutonnière de sa redingote, il prit dans le ravier une poignée de radis qu’il se mit à croquer gloutonnement. Cadillan, tout en épluchant des crevettes, jetait, avec son imperceptible sourire, des regards en dessous à son compagnon de table.

–Peste, fit-il au bout d’un instant, quel appétit pour un amoureux!

–On a du cœur et de l’estomac! répliqua Marescou, la bouche pleine. Eh bien! Et ces huîtres?. L’écaillère est sans doute en train de chercher des perles dedans pour doter sa fille! Cadillan, ajouta-t-il, en se renversant à demi sur le divan, la nuque appuyée sur les coussins superposés, tu devrais sonner!

La précaution était inutile, car au même instant la porte s’ouvrait toute grande, et le garçon paraissait, supportant de la main gauche, un énorme plateau d’étain où étaient amoncelées trois douzaines des mollusques demandés.

Marescou, d’un habile coup de fourchette, détacha une huître de sa coquille, et l’avala, les yeux clos, pour en déguster la saveur dans le plus profond recueillement.

–Très bon! Très frais!… répéta-t-il à plusieurs reprises, en passant, sur ses lèvres de gourmand, une langue toute frémissante, et dont les papilles frétillaient de plaisir.

Il mangea sa douzaine, arrosée d’excellent chablis, sans dire un mot, très grave, absorbé, comme remplissant un sacerdoce; Marescou avait le culte de la table!

Puis, le garçon servit un perdreau froid tout découpé.

Tandis que son ami déchiquetait une cuisse à belles dents, Cadillan considérait, d’un regard fixe, sans rien voir, à travers les rideaux écartés de la fenêtre, la place déserte, qu’illuminait la lune dans son plein.

–Cadillan, ohé! s’écria Marescou à deux reprises, lorsque son assiette fut vide, n’es-tu pas présentement dans les nuages? Tu as l’œil hagard et le facies ahuri d’un poëte en quête d’une rime! Rumines-tu une ode, un sonnet, voire une élégie? Ébaucherais-tu, dans ton cerveau en ébullition, le plan d’un poëme épique en douze chants? Rêverais-tu de refaire l’Énéide ou la Henriade? Pas drôle, la Henriade! Tu n’auras pas grand’peine à dégoter ce chef-d’œuvre classique, et à enfoncer son auteur, l’illustre feu M. de Voltaire! Grand enfant que tu es! Laisse donc les belles-lettres pour ne songer qu’à cette volaille cuite et surtout faisandée à souhait! Tu rêves d’épopée? Mais n’est-ce pas tout un poëme qu’un gibier bien à point! Déguste-le, avec le respect qu’il mérite, et tu penseras, comme moi, que Durand a plus de génie qu’Homère! L’un te délecte l’esprit, l’autre le palais. Auquel la pomme? Accorde-la à Durand, ou je te méprise. Et vraiment je t’estime trop pour supposer un seul instant que tu aurais le toupet de vivre méprisé par moi!

Cadillan écoutait, tout ahuri, le bavardage de Marescou qui, déjà gris de paroles et de champagne, se versait de nouvelles rasades pour échauffer son éloquence.

–Enfin, de quoi te plains-tu? reprit le Marseillais, en s’essuyant les lèvres du revers de sa serviette. Tu soupes dans une maison de premier ordre, le restaurant du high-life. C’est ici un rendez-vous de noble compagnie, comme il est chanté dans certain opéra-comique, dont le titre m’échappe absolument, à cette heure avancée de la nuit. Durand compte, dans sa clientèle, tous les étrangers de distinction de passage à Paris, et tu n’es pas content! Russes, Autrichiens, Espagnols, Anglais, Italiens, et tutti quanti di primo cartello, se réunissent ici pour faire bonne chère, tu y es, et tu gémis! Est-ce le maître d’hôtel qui n’a pas le don de te plaire? Ses manières sontpourtant d’une distinction parfaite, et il a tout l’air d’un ministre avec ses favoris drus et noirs encadrant son nez d’une dimension fort respectable, un de ces nez qui ne trompent pas! Ce ne peut être le service qui te déplaît, car, avoue-le, il est irréprochable.

Quant au Champagne, il est signé Albert’s. C’est la première marque, passée, présente et future. Si tu en doutes, lis, ou plutôt, comme tu es trop émêché pour te souvenir que tu as fait tes études, épelle l’étiquette.

L’autre, les yeux noyés dans le brouillard, mit au moins dix minutes à déchiffrer ces quelques mots qui semblaient se livrer à une sarabande effrenée: A. Legros et Cie, 16, rue de Gourgue, à Bordeaux, fournisseurs du Yacht-Club de France. Maison à Paris: caves du Grand-Opéra, 12, rue Halévy. Crûs recommandés: carte blanche et carte d’or Aï.

Cadillan, d’un geste d’impatience, repoussa la bouteille vide que Marescou, avec l’entêtement de l’homme gris, posait devant lui, à moitié inclinée, pour qu’il put mieux déchiffrer les caractères tracés sur l’étiquette, en lettres d’or.

–Je vois ce que c’est, continua le loquace Marseillais, tu songes àta bien-aimée. Connais pas, ta bien-aimée! Mais je la déteste, puisqu’elle est l’unique cause de ton incurable mélancolie. Peut-être se décidera-t-elle à s’éprendre de toi, mais je crains que ce ne soit pas avant quelques années, si tu lui montres toujours une mine pareille!

En attendant l’épanouissement de son amour à peine en germe actuellement, prends donc un parti énergique, et tue le temps avec d’autres femmes, volage abeille!–Vois si je suis aimable, je te compare à une abeille!–Eh oui! voltige de fleur en fleur, passe tour à tour de la brune à la blonde, de la rousse à la châtain, et, dans tes galantes périgrinations, gageons que tu oublieras la bégueule de tes rêves. Le conseil que je te donne là n’est pas très moral, peut-être, mais je te jure qu’il est pratique. Du reste, plus tu passeras pour un mauvais sujet, et plus tu auras de chances d’être adoré. C’est la loi de la nature féminine.

Dans son ébriété et dans son impatience à distraire son ami de ses peines de cœur, Marescou ne rêvait rien moins que de voir, comme dans les féeries, des aimées en maillot, la poitrine émergeant, provocante, du corsage, sortir des dessous pour danser, dans leur cabinet particulier, des pas lascifs, et y balancer leurs hanches dans une voluptueuse cadence.

–Tu as raison, fit Cadillan, d’un ton qu’il essayait vainement de rendre dégagé; ça manque de femmes ici!

–Dévergondé! répliqua Marescou, avec une mine pudibonde, très plaisamment jouée, je suis de ton avis!

Au même moment un bruit de baisers venant du cabinet contigu, arriva jusqu’à eux.

–Té, mon bon, s’écria. Marescou, on s’embrasse à côté de nous! Si aucune créature ne nous accorde ses caresses, au moins entendrons-nous par la cloison une voix suave prodiguer de doux noms à notre fortuné voisin de cabinet. Ce sera une compensation. Attention, nous allons ouïr de douces choses.

Ils se levèrent tous deux en même temps, posant chacun le doigt sur sa bouche, pour s’inviter à se mouvoir avec circonspection, et, à. pas de loup, ils s’approchèrent de la cloison.

Accroupis contre la tapisserie, l’oreille tendue, ils écarquillaient les yeux, dégustant par avance les confidences que s’apprêtait à échanger, dans un abandon plein de sécurité, le couple en bonne fortune.

–Ils parlent trop bas, je ne saisis pas un traître mot de leur conversation, murmura Cadillan.

–Prions-les, répondit Marescou en riant, de s’exprimer à haute et intelligible voix. Que diable, puisqu’ils jouent pour nous la comédie de l’amour, figurons-nous que nous sommes au théâtre, quand les acteurs ne prononcent pas assez distinctement, et crions-leur: «Plus haut!»

–Silence donc, maudit bavard, fit Cadillan, car, s’ils se doutent de notre présence, ils se donneront bien de garde de roucouler le moindre duo sentimental.

Et, retenant leur souffle pour mieux écouter, ils reprirent leur attitude d’auditeurs recueillis.

Quelle désillusion! Au lieu des propos passionnés qu’ils espéraient surprendre, ce fut à une causerie purement amicale, presque sérieuse, toute consacrée à des souvenirs banals de voyages, qu’ils assistèrent.

C’était à croire à un tête à tête conjugal!

L’homme rappelait à sa compagne le séjour qu’ils avaient fait au Havre.

Le premier jour, ils étaient allés à Ingouville, pour assister au coucher du soleil sur la rade, et le lendemain, ils s’étaient rendus à Harfleur en diligence,–une vraie partie de roi en ce siècle de chemins de fer. Quoi de plus amusant en effet, une fois de loin en loin, que d’être cahoté dans un coucou détraqué dont les haridelles parcourent péniblement leurs trois lieues à l’heure!

Le troisième jour, ils avaient visité le Havre dans tous ses coins et recoins. Partis de la place Louis XVI, centre de la ville, ils avaient suivi la rue de Paris, où s’élève la cathédrale, et que termine le Musée devant lequel semblent monter la garde les statues de Casimir Delavigne et de Bernardin de Saint-Pierre sur leurs piédestaux de bronze,

Puis ils avaient visité, dans le bassin de l’Eure, les transatlantiques dont les dorures et les glaces, où se reflète un brillant éclairage, qui, par son ingénieuse disposition, produit une vue féerique semblant s’étendre à l’infini, vous font croire par moments qu’on se trouve dans un salon un soir de bal, bien plutôt que dans un steamer; ils avaient aussi admiré les squares, l’aquarium surtout, le plus grand qui existe, et ils étaient revenus à cette place Louis XVI, animée comme le boulevard des Italiens, et où sont situés le Grand-Théâtre, la Bourse, la Préfecture, et le superbe café Tortoni, rappelant par son confortable, son luxe et ses dimensions, les plus grands établissements parisiens de ce genre.

Qui n’a passé en effet des heures charmantes dans ce café si merveilleusement placé, et composé de trois immenses salles, la salle des Colonnes, la salle de Billard et l’Annexe? Toutes les trois sont décorées avec un goût exquis et meublées de divans et de fauteuils de velours d’un moelleux asiatique. Partout l’agréable y marche de concert avec l’utile. Le directeur, M. Testu, n’a-t-il pas fait placer une boîte aux lettres, au sein. même de sa maison, dans le grand couloir où les clients peuvent, sans sortir, déposer leur correspondance? C’est du café Tortoni, s’ouvrant sous les arcades de la place, qu’on jouit de la plus belle vue sur le bassin du Commerce tout peuplé de mâts bigarrés et de vaisseaux de toutes formes, que surplombe l’élégante charpente de fer de la mâture.

C’est assis sous les arcades, sur la terrasse du café Tortoni, qu’ils avaient vu défiler, devant eux, toute la haute société du Havre qui se donne chaque jour rendez-vous sur la place Louis XVI. C’était là, que deux fois la semaine, il leur avait été donné d’admirer le marché aux fleurs, et d’entendre tous les dimanches les concerts des musiques du pays. Aussi fallait-il voir, dimanches et jours de fêle, le café Tortoni envahi par la foule qui préférait y être entassée que de se répandre dans les cafés voisins où elle eût peut-être été moins serrée, mais où on lui eût servi des consommations bien inférieures.

Le15août, le jour de la fête fédérale de gymnastique, 10,000clients au moins étaient entrés à Tortoni!

Et ce chiffre, si exorbitant qu’on serait tenté de le déclarer exagéré, était vrai! La statistique,– science exacte entre toutes–ne l’avait-elle pas confirmé?

–Ces tourtereaux sont désolants! soupira Marescou. Ils ne parlent que de monuments et de consommations; on les prendrait pour des guides de poche! Je suis fort aise, pour ma part, des renseignements qu’ils nous ont fournis sur le café Tortoniet je jure, qu’à mon prochain voyage au Havre, je ne prendrai mon absinthe et ne ferai jamais ma partie de billard qu’au susdit établissement; mais j’ai, cette nuit, l’esprit sentimental au dernier chef, et j’eusse préféré les entendre faire l’apologie de M. de Cupidon que celle de M. Testu.

Partages-tu ma manière de voir, ô mon lugubre ami?

–Tout à fait! répondit distraitement Cadillan, profondément absorbé, comme un mathématicien à la recherche d’un problème.

–Allons bon! s’écria Marescou; le voilà encore une fois, parti pour le pays du bleu sans doute! Quelle chimère poursuit encore ton imagination en délire? Confie-toi à un ami!

–Je suis tout bonnement en train de me demander, riposta Cadillan, où et quand j’ai entendu cette voix de femme, qui produit en moi un si étrange effet!

–Parbleu je me posais pareille question!. Cet organe-là ne m’est certes pas inconnu! Ah! ça serait drôle tout de même que ce fût une ancienne amie à nous qui soupât ce soir à nos côtés! Aurions-nous eu jadis, à notre insu, une seule et même maîtresse pour nous deux? Ces cas de bigamie abondent de nos jours, comme de tout temps, du reste, et, fort heureusement, ne sont pas justiciables des tribunaux. Sans quoi, nous risquerions fort d’être traînés en cour d’assises et d’être condamnés à quelques années de réclusion, pour avoir eu trop de cœur. Ce qui serait surtout désopilant, c’est si notre femme commune, après avoir rôti le balai jusqu’au delà du manche, était subitement devenue une honeste et respectable dame par un mariage en bonne forme. Ah! si vraiment elle a trouvé quelqu’un capable de l’épouser, je te parie sa vertu contre la mienne qu’elle nous refusera l’entrée de ses salons sous prétexte que nous sommes des libertins indignes de la fréquenter!

Le garçon entra, portant avec respect, dressée sur une serviette, une bombe glacée à la vanille et à la framboise.

–Or çà! l’ami, lui dit Marescou, pourriez-vous nous donner quelques renseignements sur les gens qui occupent le cabinet contigu au nôtre?

–Mais parfaitement, Monsieur, répondit le garçon tout en déposant sur la table le succulent parfait. Le monsieur, c’est un de nos bons clients, M. Henri Mélinot.

–Et la dame?

–La dame, mais c’est sa femme légitime, puisqu’ils sont mariés depuis dix jours à peine! Aujourd’hui, comme vous le voyez, ils font la fête; ils sont en véritable partie fine!

Ils sont revenus hier du Havre où a eu lieu leur petit voyage. et dame.

Et le garçon ajouta en souriant:

–Oui, c’est, paraît-il, une fantaisie à madame, une bien charmante personne! Elle voulait à tout prix souper en cabinet particulier! Ah! les femmes mariées ont plus souvent qu’on ne croit envie de les connaître ces fameux cabinets particuliers où s’est passée la jeunesse de leur mari!

–Oh! mes enfants! quelle noce! dit Marescou, d’un ton lugubre.

–Chut! fit Cadillan tout à coup, voilà que le jeune couple règle l’addition, et se prépare à regagner le domicile conjugal!

En effet, quelques minutes après, le chasseur vint annoncer qu’une «voiture était avancée».

Mme Mélinot sortit aussitôt, et se dirigea tout emmitouflée vers l’escalier, suivie de son mari Dès qu’ils eurent entendu leurs voisins s’engager dans le couloir, Marescou et Cadillan entr’ouvrirent la porte de leur cabinet et examinèrent la jeune femme, à la dérobée, par l’entrebaille ment.

–Connais pas! dit Marescou, bas à l’oreille. de Cadillan.

–Moi non plus! répliqua celui-ci.

Et, en eux-mêmes, ils murmuraient:

–C’est bien elle! Je la reverrai!

CHAPITRE II
LES AMOUREUX DE MADAME MÉLINOT

Table des matières

Mme Tripanon et sa tabatière.–Amour et pantomime.–Mariage de dépit et mariage de raison.–Un valet de chambre gommeux.–En sentinelle chez le marchand de vin.–Floche et Beaulardon mangent la consigne.

Eh! oui! c’était bien elle, toujours jolie à croquer avec ses cheveux blonds ondulés, ses grands yeux bleus étonnés, son teint si frais, son nez mignon, sa bouche rose et souriante, découvrant ses petites quenottes blanches.

Marescou l’avait vue, pour la première fois, à Marseille,–alors qu’elle était encore Mlle Bartholin,–chez Mme Tripanon.

Oh! cette Mme Tripanon!… C’était bien la vieille la plus revêche, la plus ridiculement pudibonde qu’il eût jamais rencontrée. Marraine de Mlle Bartholin, elle profitait des liens qui l’unissaient à la malheureuse enfant pour la gronder sans cesse à propos de vétilles, l’assourdir de morale bête du matin au soir, et l’épier sans raison, –car la jeune fille ne pensait guère à mal– comme eût fait une duêgne, dont elle avait du reste lamine rébarbative et le regard inquisiteur.

Un ami commun avait un jour chargé Marescou d’une commission auprès de la marraine, et le hasard, aidé tant soit peu par la curiosité de la jeune fille, avait fait que, pendant l’entretien, la filleule de Mme Tripanon était entrée dans le salon, pour y venir prendre un livre oublié sur le guéridon.

En l’apercevant, Marescou avait ressenti, comme il disait dans son exubérance de Marseillais «le coup de foudre!» Elle lui était apparue comme une vision, dans un rayonnement de franche beauté, et il l’avait aimée! Aussi, à partir de ce jour, avait-il trouvé mille raisons bonnes ou mauvaises pour avoir l’occasion de se présenter le plus souvent possible chez Mme Tripanon.

Lorsqu’il fut à bout d’expédients, il imagina d’assister, les dimanches, aux messes ou offices que la pieuse dame suivait avec un excès de dévotion, et, pendant qu’elle était absorbée dans les pater et les ave, il lui dérobait, tantôt son mouchoir à carreaux, tantôt sa tabatière ou ses lunettes, et, le lendemain, il accourait chez elle pour lui restituer les objets, mettant sa trouvaille sur le compte d’un heureux hasard.

Dans un élan de reconnaissance, elle l’invitait parfois à dîner, et, au dessert, la bonne apportait à Madame un bouquet superbe que l’amoureux rusé avait commandé en venant: attention délicate qui ravissait fort la vieille. A son âge, recevoir des fleurs, quelle aubaine inespérée! Sa sympathie pour le galant jeune homme allait croissant avec le nombre des bouquets. S’il ne s’en était défendu énergiquement, elle l’eût embrassé, parole d’honneur!

Mais Marescou n’avait que faire de l’affection et des velléités d’accolades de la trop mûre marraine.

Il eût préféré qu’elle fût moins entichée de lui et le laissât quelquefois seul avec la séduisante filleule. Souhait irréalisable, hélas! Car il eût été plus facile de décrocher la lune avec les dents que de demeurer cinq minutes en tête à tête avec Mlle Bartholin.

La camarera-major ne quittait pas un instant la jolie pensionnaire confiée à sa garde, épiant ses moindres paroles, ses moindres mouvements, jusqu’à ses regards, marchant à ses côtés, par les rues, dans l’attitude rogue d’un sergent de ville auprès d’un pick-pocket qu’il emmène au poste, allant jusqu’à la suivre pas à pas dans tout l’appartement, enfin, couchant dans la même chambre qu’elle, et se levant parfois la nuit pour courir près de son lit et s’assurer qu’elle dormait bien du sommeil de l’innocence.

Allez donc faire votre cour devant un pareil Argus!

Marescou s’y risqua pourtant, car Marescou n doutait de rien! A vrai dire, s’il eut le courage de déclarer sa flamme, ce ne fut que par signes, mais par signes si expressifs qu’ils valaient le phrases les plus éloquentes et les plus passionnées. En vrai Marseillais qu’il était, ce diable d’homme prétendait exceller dans la pantomime comme en tout le reste, et il affirmait avec conviction, que Debureau et Paul Legrand n’eussent pas à eux deux réussi à égaler la perfection de sa mimique amoureuse. A en juger par les apparences, la bien-aimée, elle aussi, devait ressentir comme une commotion électrique, toutes les fois qu’il dardait sur elle ses prunelles flamboyantes, chargées de passions! Elle semblait vibrer sous le fluide qu’il lui lançait.

S’il mettait la main sur son cœur pour lui faire comprendre qu’il était épris d’elle, à en mourir, elle rougissait instantanément et de pudeur et de plaisir. Bien des fois, pendant le dîner, il avait aussi cherché à lui effleurer le pied du bout du sien, mais, hélas! la méfiante marraine, comme si elle eût pressenti ces tentatives de correspondance réprouvées par les convenances sociales, avait soin de placer toujours loin de lui la ravissante enfant, et il en était réduit à battre le vide ou à chatouiller les durillons de la vieille. Il était aimé, c’était évident, mais il en eût voulu des preuves plus palpables que des commotions et des rougeurs. Ah! s’il avait osé, que dis-je, s’il avait seulement pu presser le bout des doigts de la jouvencelle,–car ce n’était pas l’audace, mais seulement les occasions qui faisaient défaut! Il avait songé bien souvent à lui adresser quelque billet amoureusement tourné, mais, tout inventif qu’il fût, il n’avait encore imaginé aucun moyen de le faire parvenir à destination, sans risquer de compromettre la chère enfant!

Le soir, quand ils étaient tous trois réunis au salon, dans une demi-obscurité invitant au sommeil, il avait poussé la fourberie jusqu’à raconter des histoires à dormir debout, dans le malin espoir d’assoupir Mme Tripanon et de confesser ainsi, en toute sécurité, ses tendres sentiments à la jeune fille.

Mais la méfiante bonne femme avait tenu bon, et le narrateur en avait été pour ses frais de soporifique éloquence. Une fois, en ce monde, la bêtise avait été impuissante!

Une après-midi pourtant, il usa d’un stratagème si génial qu’il parvint à éloigner la duègne pendant trois minutes.

Il entre la mine radieuse et triomphante.

–Madame, s’écrie-t-il, du seuil de la porte, vous avez gagné le lot de cent mille francs! Au tirage des obligations de la ville de Paris, votre numéro est sorti le premier!

Sans lui rien répondre, sans même prendre le temps de lui sauter au cou pour le remercier d’apporter une si heureuse nouvelle, la vieille femme se précipite à la cuisine et donne l’ordre à sa bonne de courir acheter un journal.

L’absence de la duègne va durer quelques minutes,–autant de siècles de bonheur pour Marescou qui, incontinent, se jette aux genoux de Mlle Bartholin et lui fait l’aveu de l’adoration qu’il ressent pour elle.

Quand soudain, Mme Tripanon reparaît et foudroie le couple de son regard courroucé. Son indignation et sa stupéfaction sont telles tout d’abord qu’elle ne peut articuler un mot, et que les mots de reproches s’arrêtent dans sa gorge.

Enfin, au bout de quelques secondes, elle recouvre l’usage de la parole.

Suborneur! honte de l’espèce humaine! Cent épithètes plus terribles et plus méprisantes les unes que les autres s’échappent de ses lèvres agitées d’un tremblement convulsif, et finalement, comme elle est trop étranglée par la colère pour en dire plus long, d’un geste impérieux, elle indique la porte au coupable.

Celui-ci, au risque de déformer ses jambes de pantalon, se traîne à genoux et la tête basse, jusqu’à elle, tout en balbutiant quelques excuses; mais elle lui impose silence sans cesser de lui montrer la porte. Alors, à bout d’efforts, il se relève, salue, sans trop savoir ce qu’il fait, et, tout d’un coup, se précipite vers l’antichambre.

Sur le palier, un espoir lui remonte au cœur, il attend. Peut-être la jolie filleule a-t-elle imploré et obtenu le pardon de sa marraine, et va-t-on le rappeler pour lui accorder sa grâce.

Mais un long quart d’heure s’écoule, et l’absolution n’arrive pas. Alors son parti est pris: puisqu’on le chasse sans retour, il faut bien qu’il se décide à s’en aller, et en, Marseillais qu’il est, il se retire avec lenteur, presqu’avec dignité, ne voulant pas avouer qu’il est battu! Une pensée le réconforte: c’est qu’encore une fois, il se sait aimé, mais, il eût tant voulu se l’entendre dire!

Ah! bah! peut-être n’est-ce que partie remise; car, la preuve qu’il est adoré, c’est que, pour la soustraire plus sûrement aux tentatives hardies de Marescou qui veille, la marraine, dès le lendemain, renvoie la filleule à sa mère, à Paris, avec recommandation de la remettre en pension, où la jeune fille, bien certainement, pleure en cachette sur cette brusque séparation.

Et dire que demoiselle Bartholin, dont les regards lui avaient donné tant de preuves d’amour indéniables, n’a pas hésité à devenir Mme Mélinot! C’était à ne plus rien comprendre au cœur des femmes; mais après tout, que prouvait ce mariage? A coup sûr, il avait été contracté par dépit; ne pouvant être à Marescou, la jeune fille avait épousé le premier venu, pour faire diversion à sa douleur!

Ce qui n’empêchait pas qu’elle l’aimât toujours; en changeant de nom, elle n’avait sûrement pas changé de sentiments, et le Marseillais se consolait en songeant que, s’il lui donnait un rendez-vous, elle y volerait sans hésiter.

Aussi il plaignait le pauvre mari! Il n’eût pas voulu être à sa place! Et de fait, mieux valait être Don Juan que Sganarelle!

Quant à Cadillan, c’était chez les dames de l’Assomption, en venant voir sa sœur Lucile, qu’il s’était rencontré avec Mlle Bartholin.

Tous les jeudis et les dimanches, il arrivait des premiers au parloir, guettant l’entrée de la jeune fille que sa mère attendait, un paquet de gâteaux à la main pour le goûter de la petite pensionnaire. Enfin celle-ci apparaissait les joues tout empourprées, ses blonds cheveux flottant épars, sur le dos et noués, près de la nuque, par un ruban bleu, la gorge naissante emprisonnée dans un corsage d’uniforme, très montant, et ne laissant passer que les deux pointes d’un col rabattu dont la blancheur trancchait avec la nuance gris-foncé de l’étoffe.

Elle cherchait tout d’abord sa mère des yeux, et, dès qu’elle l’avait aperçue, elle allait a elle et lui entourait le cou de ses deux bras, en lui déposant sur chaque joue un gros baiser bien franc et bien tendre Alors, elle s’asseyait, et, avisant aussitôt les friandises, elle arrachait d’un mouvement sec, le fil rouge qui les maintenait dans leur papier de soie, et se mettait à croquer à belles dents. Tandis que la petite gourmande dégustait lentement, pour faire durer le plaisir plus longtemps, avec ses mines de pensionnaire éveillée, ses babas ou ses éclairs au chocolat, Cadillan ne la perdait pas des yeux, en admiration devant cette gracieuse créature, aux gestes si câlins, aux yeux spirituels, et jolie à encadrer avec son museau rose tout barbouillé de crême.

La futée, sous ces regards persistants braqués sur elle, baissait modestement les yeux, un peu honteuse, mais ne laissant pas d’esquisser, de temps à autre, un sourire, pour se donner une contenance et cacher sa confusion.

Cadillan suivait avec attention l’impression qu’il produisait, et, dans sa joie, il prit très affectueusement dans les siennes les mains de sa sœur qui le considérait toute surprise de ces soudaines démonstrations de la part du jeune homme, jusqu’alors si réservé, presque froid avec elle.

–Mes histoires de couvent t’intéressent donc bien? demandait-t-elle sans conviction, comme si elle avait peine à se persuader que son grand frère prît plaisir à sa conversation forcément remplie des menus faits dé la vie de pensionnaire.

–Tu contes à ravir, petite sœur, disait-il, et jamais tu n’as eu autant d’esprit qu’aujourd’hui, répondait-il.

–Allons, mon frère est bien disposé, pensait Lucile. Et elle continuait à l’entretenir et de son dessin et de son piano, puisque ce sujet avait si fort le don de le charmer.

La supérieure avait opéré, depuis quelques jours, une véritable révolution musicale dans l’établissement. Elle avait, en effet, adapté à tous les pianos du couvent l’Égaliseur automatique Cadot, honoré d’une médaille de bronze à l’Exposition de1878. C’était un mécanisme très ingénieux du reste, dans lequel des ressorts de pression étaient combinés de telle façon qu’ils appuyaient constamment sur l’arrière des touches, et les forçaient ainsi à se relever et à fonctionner régulièrement.

Elle lui en donna une description en règle.

Puis elle ajouta que des attestations signées des plus célèbres professeurs de piano du Conservatoire constataient l’usage très pratique et très ingénieux de cette innovation.

Lorsque Lucile eut terminé la démonstration du nouveau mécanisme, elle pria malignement son frère, par plaisanterie, de la lui répéter,

–Mais. c’est que ce n’est pas facile! balbutia le jeune homme, qu’elle avait surpris à plusieurs reprises fixant Mlle Bartholin.

–Allons, avoue-le, au lieu de m’écouter, continua-t-elle à voix basse, tu t’oubliais dans la contemplation de ma petite camarade.

Et comme il essayait de protester:

–Oh! ne nie pas! Mlle Bartholin est assez jolie pour qu’on la remarque, et si elle t’a tourné la tête, ajouta-t-elle avec un regard malicieux, où est le mal? Ne nous ordonne-t-on pas dans l’Évangile d’aimer notre prochain?

–Mais je t’assure que tu te trompes! Voilà bien des idées de fillette qui ne connaît pas le monde! Je la regarde parce que.

–Ta ta! mon bon frère, tu ne m’empêcheras pas en tout cas de lui demander si tu lui plais. Je serais curieuse de le savoir.

–Oh! je t’en prie, ne l’interroge pas à mon sujet! Tu me désobligerais! fit-le grand frère sans conviction.

–Tu ne dis pas ça d’un ton bien résolu, pas vrai, et je gagerais que les quarante-huit heures qui nous séparent du prochain jour de parloir vont te sembler plus longues que tu ne veux l’avouer? Je te vois, malgré ton grand air sérieux, effeuillant des marguerites? Tu sais bien? Un peu, pas du tout, passionnément!

Elle eut une moue gentiment railleuse, en murmurant:

–Ah! ah! Monsieur mon frère!. Veux-tu m’en croire? Je te trouve bien mieux qu’avant, maintenant que tu es amoureux.

Cadillan eut beau faire la grosse voix et affirmer que toutes les suppositions de sa jeune sœur étaient autant de folies, il ne la persuada pas!... En réalité, il ne voulait nullement la persuader.

Et prenant congé de Lucile:

–A bientôt, petite somnanbule! lui dit-il tout bas; et il la baisa au front,

Eh bien oui, c’était vrai, l’offre qu’elle lui avait faite de chercher à pénétrer les sentiments qu’il inspirait à Mlle Bartholin, l’avait enchanté.

Certes il n’eût jamais songé à prier sa sœur d’une semblable commission, mais puisqu’elle était allée au-devant de ses désirs, puisqu’elle paraissait déjà si au courant des choses du cœur, pourquoi ne l’aurait-il pas laissée faire?

N’avait-il pas les plus honnêtes intentions du monde? S’il avait jeté les yeux sur Mlle Bartholin, ce n’était ni pour l’enlever ni pour la séduire, mais pour solliciter sa main et en faire la compagne adorée de toute son existence! Mais serait-il agréé? La petite sœur, précisément, voulait bien mettre à son service sa diplomatie féminine pour arriver à résoudre cette délicate question.

–Eh bien! lui dit Lucile, lorsqu’il revint le dimanche suivant, tu ne me demandes pas le résultat de ma mission? Si je te disais, petit grand frère, que tu n’es pas indifférent, gageons que cela ne te serait pas désagréable?

–Oh! ce n’est pas possible! s’écria-t-il, le visage rayonnant. Par amitié pour moi, tu t’exagères sans doute. je ne veux pas croire.

–C’est toi qui t’exagères! Je t’ai simplement dit que tu avais des chances de réussir, mais de là à chanter victoire, dès maintenant, il y a loin!

Trois semaines plus tard, Lucile, qui était ravie du rôle d’intermédiaire qu’elle s’était donné, et le prenait au sérieux, aborda Cadillan, l’air triste et embarrassé.

–Qu’y a-t-il donc? demanda-t-il, la voix tremblante.

Elle ne répondit pas.

–Par pitié, parle! soupira-t-il. Ton silence me fait faire de cruelles suppositions.

–Eh bien! ses parents, il y a trois jours, ses parents l’ont retirée du couvent, et personne ne sait où ils l’ont emmenée; la supérieure elle-même l’ignore.

Il devint tout pâle.

–Mon pauvre frère. fit Lucile, en lui serrant la main, très émue et prête à pleurer de la douleur de son frère. Ils restèrent ainsi quelques minutes sans échanger un mot, lui incapable d’une pensée, sentant seulement le vide que la nouvelle de la disparition de Mlle Bartholin laissait en lui; elle comprenant déjà, malgré son jeune âge, qu’aucune parole de consolation n’aurait prise sur ce cœur meurtri.

Ce fut elle-même qui le congédia par délicatesse de sentiment; il lui semblait qu’il souffrait davantage dans ce parloir où tout lui rappelait l’absente.

Et c’est après être resté toute une année sans nouvelles de Mlle Bartholin, dont il restait épris comme au premier jour, que Cadillan la retrouvait mariée à un autre!

Ce lui fut tout d’abord un coup terrible; puis, à la réflexion, et l’amour-propre aidant, il en vint à se persuader qu’elle n’avait accepté M. Mélinot que contrainte par sa famille: elle s’était sacriliée sans doute par respect filial, et parce que, loin de son Cadillan, elle n’avait pu se concerter avec lui pour la lutte; mais, évidemment, son cœur était encore tout plein de lui!

Aussi, coûte que coûte, était-il décidé à la revoir, et à devenir son amant, puisqu’il n’avait pu être son mari.

C’était de bonne guerre après tout: Mélinot avait eu la première manche; il aurait la seconde. D’ailleurs ce Mélinot n’était pas son ami; il ne le connaissait même pas; il croyait donc pouvoir sans scrupule lui voler sa femme, puisqu’il l’aimait.

Avant toute chose, il lui fallait se procurer l’adresse du ménage. Mais par qui? Il songea d’abord à sa petite sœur Lucile; mais, la savait-elle? Et puis, il n’était peut-être pas très convenable d’employer sa sœur, comme auxiliaire, dans une circonstance aussi scabreuse. Au fait, chez Durand, il aurait tout de suite le renseignement dont il avait besoin; le garçon ne lui avait-il pas affirmé que Mélinot était un client de la maison? Il envoya Beaulardon, son domestique, lui chercher un fiacre et se fit conduire place de la Madeleine.

Là, il conta au maître d’hôtel que ce Mélinot, dont ils s’étaient entretenus, était justement son ancien camarade de collège, qu’il avait perdu de vue depuis longtemps, et avec qui il désirait renouer les bonnes relations d’autrefois; aussi le conjurait-il de lui indiquer le domicile de son ami d’enfance.

Somme toute, la question était toute naturelle, et le maître d’hôtel n’hésita pas à fournir l’indication qui lui était demandée.

–M. Mélinot, dit-il, habite rue Labruyère, 35bis. Puis, réfléchissant: Mais, j’y pense, ajouta-t-il; le monsieur qui a soupé cette nuit avec vous est déjà venu ce matin; il ignorait, comme vous, l’adresse de M. Mélinot, et je la lui ai apprise.

–Vous avez bien fait, répondit Cadillan, d’un ton indifférent en apparence; mais en réalité très étonné que Marescou eût tenté la même démarche que lui.

Il remercia le maître d’hôtel et remonta en voiture.

–Cette coïncidence est passablement étrange! se dit-il. Quel intérêt mon Marseillais peut-il bien avoir à s’enquérir de la demeure des Mélinot? Serait-il, lui aussi, amoureux de la dame? Mais non, puisqu’il à prétendu ne pas la connaître, à moins qu’il n’ait menti, pour me donner le change, comme j’ai fait moi-même.

Deux ou trois jours après, au saut du lit, Cadillan sonna son valet de chambre. Celui-ci, accourut aussitôt, vêtu de son gilet à manches, sur lequel était passé un tablier à bavette.

–Beaulardon, mon ami, lui dit son maître, retire tout d’abord ce tablier et ce gilet rouge, insignes de servitude.

–Est-ce que Monsieur me renvoie? demanda Beaulardon d’une voix étranglée.

–Eh! non, imbécile! Mais, pour mener à bien la mission que je vais te confier, il est important que tu dissimules ta profession sociale, par l’excellente raison que ta livrée attirerai l’attention sur toi. Et, lui désignant des vêtements déposés sur un fauteuil:

–Ces habits, ajouta-t-il, te sont destinés; je les ai tirés de ma garde-robe pour t’en faire cadeau. Nous sommes tous deux à peu près de la même taille; je suis persuadé qu’ils t’iront comme un gant.

–Que Monsieur est bon! s’écria Beaulardon, dans un élan de gratitude bien sentie, et en reluquant avec convoitise le complet de drap gros bleu étalé sur le meuble.

–Est-ce que Monsieur, continua-t-il avec l’hésitation d’un homme qui va prononcer une énormité, est-ce que Monsieur m’autorisera, pour que j’aie encore moins l’air d’être ce que je suis, à laisser pousser ma moustache?

–Soit, je te le permets, mais en retour, je compte que tu exécuteras mes ordres avec zèle et intelligence.

–Oh! tout mon zèle, et toute mon intelligence.

–C’est bien…

–Sont au service de Monsieur! continua Beaulardon, qui tenait à achever sa phrase.

–Donc, ce soir, dès que tu te seras métamorphosé en gentleman, tu iras te poster rue Labruyère, devant le35bis, et tu observeras les allées et venues des gens de la maison. Interroge adroitement les domestiques sur leurs maîtres, sache à quel étage habitent M. et Mme Mélinot, que tu te feras montrer par eux; tâche que ces messieurs tes confrères ou les commerçants du quartier t’initient aux habitudes du jeune ménage, et, avant tout, informe-toi près d’eux si les deux époux vivent en bonne ou mauvaise intelligence. Inutile de te recommander de ne pas stationner bêtement à la même place, pour éviter qu’on te remarque. Va, mon ami, et demain tu me rendras compte de tout ce que tu auras vu et entendu dire.

Pendant les trois soirées qu’il monta la garde, à l’endroit indiqué, le peu perspicace Beaulardon ne découvrit rien, si ce n’est, pourtant, son camarade Floche, le domestique de Marescou, se promenant, de long en large, comme un factionnaire, sur le trottoir opposé.

–Mais c’est Floche!

–Pardieu, voilà Beaulardon lui-même!

–Que fais-tu là?

–Mon cher, j’ai une consigne: surveiller le ménage Mélinot.

–Tiens! Moi aussi!

–Si pour fêter notre heureuse rencontre, nous entrions chez le marchand de vins du coin boire un coup et casser une croûte?

–Et notre consigne?

–Nous la mangerons, parbleu!

Ils se dirigèrent bras-dessus bras-dessous vers le comptoir où trônait le traiteur à face rubiconde, debout, en bras de chemise, au milieu d’un amoncellement de brocs, de verres et de mesures d’étain.

–Que faut-il servir à ces messieurs? demanda le patron en portant la main à sa casquette.

–Deux portions de roastbeef froid, si vous en avez, une bouteille de bordeaux ordinaire et un camembert, répondit Floche.

Et s’adressant à Beaulardon:

–Le menu est-il au goût de Monsieur? continua-t-il.

–Mais oui, je suis très fort sur le roastbeef et sur le camembert.

–Asseyons-nous alors, c’est moi qui régale.

Ils s’installèrent sur des tabourets, à une table de marbre, l’un devant l’autre.

Après les premières bouchées, Floche, dont la fringale était un peu calmée, posa ses coudes de chaque côté de son assiette à moitié pleine.

–Mon vieux, tout ça m’intrigue fort! commença-t-il.

Est-ce que tu trouves naturel, toi, que nos deux maîtres nous aient lancés comme ça sur la même piste? Qu’est-ce qu’ils peuvent bien vouloir aux Mélinot?

–Tu ne sais pas l’idée qui me vient? répliqua Beaulardon. Non? Eh bien, c’est qu’ils sont tous les deux coiffés de la Mélinot. C’est un beau brin de femme, à ce qu’on m’en a dit, avec des airs de duchesse, et elle les aura mis tous deux en appétit.

–Ma foi, t’as peut-être raison!

D’autant que Monsieur est tout changé depuis quelque temps! Lui qui me rudoyait avant, fallait voir, il est doux comme un agneau avec moi, maintenant. Pardié, il a si bonne opinion de lui-même qu’il est convaincu qu’on a une toquade pour lui, et c’est ça qu’il est devenu si aimable! Sans compter qu’il me comble de petits cadeaux! Ainsi hier il m’a donné une boîte de londrès, et ce matin, une pipe en écume!

Et pourtant je ne lui ai rapporté aucun nouveau renseignement sur les Mélinot; eh bien, n’empêche, il est content tout de même!

–Asas peur, mon garçon, qu’il me dit par moments, la petite femme est folle de moi, je le sais!

Après ça, il n’y a que la foi qui sauve!

Et tiens, une preuve encore qu’il en tient pour une femme, c’est que lui, qui se négligeait tant, se met aujourd’hui en vrai gommeux. Si tu le voyais! Chapeau, redingote, chemises, bottes, tout çà c’est neuf, et çà vous a un chic!... Et ce qu’il se bichonne la frimousse!... Une vraie cocotte, quoi! Lui, qui était autrefois aussi rouge qu’un homard cuit, a maintenant un teint de lis et de roses, comme on dit dans la haute! J’ai découvert son secret, mon bon; rien d’étonnant à la métamorphose, il se sert de l’eau parisienne hygiénique.

–Qu’est-ce que c’est que cet ingrédient là?

–Cet ingrédient là, comme tu l’appelles si dédaigneusement, est une eau de toilette unique, qui s’emploie, tour à tour, en lotions, frictions et compresses. Elle adoucit et blanchit la peau, et embellit, au point qu’elle ferait de moi un joli garçon, et ce n’est pas absolument facile!

Et il ajouta tout d’une haleine, avec une emphase comique, comme s’il eût débité un boniment sur la place publique: Elle prévient et dissipe les rides, les rougeurs du visage, les gerçures, les boutons, enflures, coupures, engelures, démangeaisons, dartres, eczémas, toutes éruptions cutanées, douleurs névralgiques, migraines, étourdissements, évanouissements, asphyxies, insolations, enrouements, toux, coqueluche, et maux d’yeux! Tu juges si une pareille eau est précieuse! Mais ce n’est pas tout; non seulement elle éclaircit et fortifie la vue, mais elle cicatrise les coupures, brûlures, blessures, favorise l’accroissement de la chevelure et en prévient la chute. De plus, c’est un parfait dentifrice: elle assainit la bouche, raffermit les gencives et guérit les maux de dents. Ses propriétés aromatiques et antimiasmatiques en font un puissant préservatif contre le mal de mer, les fièvres et les épidémies.

T’étonneras-tu maintenant que l’inventeur de cette eaumerveilleuse, M. Roqueblave, ait obtenu, à toutes les grandes expositions de ces dernières années, des médailles d’or, de vermeil et d’argent?

–C’est-à-dire que je suis décidé à indiquer cette eau-là à mon maître pour qu’il puisse lutter contre le tien à armes égales. Et pourtant, je ne devrais pas lui révéler cette recette miraculeuse, quand ce ne serait que pour me venger des mauvais traitements qu’il me fait subir. Depuis deux jours, il me bat comme plâtre sous prétexte que je m’acquitte comme un imbécile des fonctions qu’il m’a confiées. Est-ce ma faute à moi, si on ne jase pas dans le quartier sur les Mélinot? Personne ne sait rien sur leur compte. C’est là l’effet que lui produit l’amour, à lui! Moi aussi, je suis amoureux, et je n’en ai pas plus mauvais caractère pour ça.

–Non, là, vraiment, tu es amoureux?

–Mais certainement, et je n’en ai pas honte!

–Gros nigaud, va!

–Tu dis ça, parce que tu ne connais pas Mariette. Si tu savais quelle belle fille c’est que ma payse! C’est justement la bonne de Mme veuve Bartholin, la mère de cette Mme Mélinot, qui intrigue tant nos maîtres! Elle est plus grande que moi; ses joues sont fraîches comme une pomme d’api, ses cheveux noirs comme le cirage, et elle vous a un biceps, qu’on dirait celui d’un hercule! Ah! qu’elle me flanquerait bien une râclée! C’est mon faible à moi, les fortes femmes! Ah! je l’aime-t-il, je l’aime-t-il!

–Voyez-vous ce grand dadais, s’écria Floche, qui en pince pour le sexe! Va toujours, mon garçon! Une fois marié, tu feras comme moi, t’auras le cotillon en horreur! Moi aussi j’ai eu un caprice pour Mme Floche, mais six mois après la noce, nous nous prenions aux cheveux, fallait voir! Regarde plutôt, j’en suis devenu chauve !ajouta-t-il, en découvrant son front dénudé.

–Qué que ça te fait, riposta Beaulardon, puisque l’eau parisienne hygiénique fait repousser les cheveux!

CHAPITRE III
LA BROUILLE

Table des matières

Le préfet de police Beaulardon.–Fenêtre sur la rue.–Mélinot et Marescou en présence devant un phare électrique.– Tout ça, c’est des histoires de femme!

Beaulardon, vêtu du complet en drap gros, bleu, la lèvre supérieure déjà noire des poils de la fameuse moustache qu’il avait la permission de laisser repousser, se tenait debout, devant son maître, la tête basse, l’air tout penaud.

–Ainsi, Monsieur Beaulardon, disait Cadillan, poursuivant l’interrogatoire commencé, pendant quatre jours, vous êtes resté de planton devant l’hôtel des Mélinot, et vous n’avez recueilli aucun renseignement sur le couple que vous aviez mission d’épier?

–Aucun, Monsieur, c’est vrai, mais la fatalité s’en est mêlée; pendant ces quatre jours, les Mélinot n’ont pas mis le nez dehors, et à toutes les questions que j’ai adressées sur eux aux gens de la maison ou aux voisins, on n’a répondu qu’en haussant les épaules, ou en me traitant de mouchard.

–C’est que vous n’avez pas su vous y prendre! Vous êtes un niais, Monsieur Beaulardon, et je vous relève de l’emploi où je vous avais élevé. En conséquence vous voudrez bien rendosser votre livrée et raser cette moustache qui n’a déjà que trop poussé.

Beaulardon eut un geste de supplication.

–Inutile d’insister, reprit Cadillan; j’entends que vous redeveniez imberbe comme devant. Je vous avais cru un garçon intelligent, mais je m’aperçois que j’avais trop bien préjugé de vous.

–Alors j’ai baissé dans l’estime de Monsieur?

–Oh! absolument! J’ignore ce que les événements politiques vous réservent, mais je suis convaincu que vous ferez toujours et quand même un détestable préfet de police.

–Qui sait, Monsieur, si j’avais comme subalternes des hommes supérieurs?

–C’est possible, mais en attendant que vous soyez au pouvoir, veuillez, mons Beaulardon, aller brosser mes habits et cirer mes bottes.

Le domestique, rappelé, par cet ordre, du haut des grandeurs rêvées, à son humble condition, eut un mouvement de révolte que remarqua Cadillan.

–Qu’est-ce que cela? dit-il vivement; on s’insurge?

–C’est nerveux, Monsieur, balbutia Beaulardon.

Et, en se retirant il murmura:

–Pourquoi diable aussi m’a-t-il fait entrevoir la place de préfet de police? C’est que je ne m’en tirerais peut-être pas plus mal qu’un autre, en établissant mon cabinet chez le marchand de vins!

Cadillan eut bientôt pris un parti.

Comme, à tout prix, il voulait arriver personnellement jusqu’à Mme Mélinot, il résolut de ne pas chercher de remplaçant à Beaulardon, et de se mettre lui-même à la besogne.

Le sort en était jeté.

Désormais, ce serait lui qui ferait sentinelle sous les fenêtres de la dame; ce serait lui seul qui s’aboucherait avec les domestiqunes et les fournisseurs pour leur soutirer les secrets qu’il avait tant intérêt à posséder.

C’est qu’avant de se hasarder à solliciter une entrevue de Mme Mélinot, il lui fallait sur elle et son mari des documents précis, et, pour les obtenir, il n’était pas somme d’argent si forte qu’il ne fût prêt à sacrifier.

Par exemple, s’il venait à acquérir la certitude que le ménage était en pleine lune de miel, il se garderait de toute tentative auprès de la jeune femme pour s’épargner l’affront d’un échec indubitable.

Le jour même, il entreprit la tâche qu’il s’était imposée, et, dans l’après-midi, il était à son poste. Un coupé de maître, attelé de deux alezans, stationnait devant la maison de la rue Labruyère. Cadillan s’en approcha, délibérément.

Pour engager la conversation, il demanda au cocher si c’était là la voiture de M. Mélinot.

Sur la réponse affirmative de l’homme, il vanta l’attelage, qui réellement était superbe.

–M. Mélinot à là deux bêtes remarquables, dit-il, en caressant, de sa main gantée, le garrot soyeux de l’un des chevaux.

–Elles ne sont pas à lui, répliqua l’automédon, se rengorgeant, comme si les éloges de Cadillan lui eussent été personnellement adressés.

–Quel en est donc le propriétaire?

–C’est M. Lorseau, mon patron, qui tient une grande remise, à Neuilly, place du Marché.

–Peste! voilà un loueur consciencieux! C’est à vous donner envie de devenir son client!

–Et je prie Monsieur de croire qu’il n’aurait pas lieu de s’en repentir! Nous avons certainement les écuries les mieux montées de Paris.

–Eh bien, nous sommes du même avis! Ah! dites-moi donc, continua-t-il après un silence, M. et Mme Mélinot ont-ils l’habitude de sortir toujours ensemble?

–Je crois bien, ils ne se quittent pas d’une minute! Dam, des mariés d’hier!

–Ils s’adorent! n’est-ce pas? demanda Cadillan, la voix un peu tremblante, et les yeux attachés, anxieux, sur le cocher.

–Ça en a tout l’air, répliqua celui-ci, légèrement intrigué par la question indiscrète de l’inconnu qu’il dévisagea un instant, comme cherchant à deviner où il voulait en venir.

–Hé! hé! les apparences sont parfois trompeuses, reprit Cadillan, voulant faire causer son homme.

–Mon Dieu, Monsieur, je n’ai pas à entrer dans de semblables détails, M. et Mme Mélinot ne me font pas l’honneur de me confier leurs secrets!

Et, comme pour prouver qu’il était bien décidé à s’enfermer dans un mutisme absolu, il saisit en main ses guides et son fouet, le buste raide, la tête droite et immobile, les lèvres pincées: après un instant de familiarité, il reprenait l’attitude sévère, presque dédaigneuse, du cocher aristocratique dans l’exercice de ses fonctions.

Cadillan s’éloigna, un peu décontenancé; ce laquais l’avait très nettement rembarré, et il n’avait pas trouvé un mot à lui répondre pour le remettre à sa place. Aussi il jouait là un rôle tout à fait ridicule et plus ou moins délicat. Était-ce d’un galant homme que de se fourvoyer ainsi avec des valets pour les amener à lui révéler la vie privée d’une femme, qu’une telle curiosité risquait de compromettre?

Depareils procédés ne pouvaient que lui aliéner Mme Mélinot, et s’il en était épris au point de ne reculer devant rien pour se rapprocher d’elle, que n’avait-il au moins recours à des expédients plus avouables? Ils avaient certainement des relations communes, et, à moins d’une malechance insigne, il devait, en courant lus bals de son entourage et faisant des visitns un peu partout, se rencontrer avec elle. Le monde, malgré ses règles sévères, est souvent si propice au flirtage! Dans un bal, au milieu du bruit des conversations et dans l’entraînement de la danse, il lui serait bien facile de l’aborder, pour renouer connaissance avec elle et lui rappeler l’amour d’autrefois, aussi vivace sans doute en elle qu’il l’était en lui-même. Mais il ne se faisait pas illusion sur les difficultés qu’il aurait à surmonter avant le triomphe.

Il prévoyait que, par vertu ou par coquetterie, elle chercherait à le décourager; mais, loin de se rebuter, il se montrerait si épris, si persuasif, qu’il finirait par reconquérir un cœur, jadis tout plein de lui!

Et si, par hasard, Mme Mélinot, fidèle à son mari, le repoussait, eh bien! il ne s’entêterait pas à vouloir remporter une victoire impossible; il s’en remettrait au temps pour le guérir de sa passion.

Absorbé dans ses réflexions, il arpentait de long en large la rue Labruyère, s’imaginant en être très éloigné, alors qu’il n’avait fait qu’aller et revenir sur ses pas dans un étroit espace. Aussi fut-il fort étonné, lorsque, en relevant les yeux pour se rendre compte du chemin parcouru, il se retrouva juste en face du35bis.

Décidément, la fatalité le poussait vers Mme Mélinot!

En considérant machinalement l’hôtel, il aperçut la jeune femme, à une fenêtre, qui s’entretenait affectueusement avec son mari.

M. Mélinot avait un bras passé autour de la taille de sa femme qui, les paupières demi-closes, le visage souriant, l’écoutait, pelotonnée contre lui, tout heureuse.

Cadillan, à la vue de ce couple si tendrement uni, éprouva un serrement de cœur, sa gorge se contracta, et il se sentit devenir tout pâle, suffoquant, sentant ses jambes se dérober sous lui.

Il eut bien vite surmonté ce moment de faiblesse, et, pris subitement d’une jalousie folie, il fit un pas vers la maison pour s’élancer dans l’escalier et entrer à l’improviste chez ce Mélinot dont le bonheur insolent l’affolait, car c’était à lui, Cadillan, qu’il le volait.

Pourtant, il eut un éclair de raison et parvint à se contenir.

Il voulut s’éloigner, pour ne pas être plus longtemps témoin de cette félicité conjugale qui l’exaspérait. Mais il était comme anéanti. comme incapable de se mouvoir, cloué sur place, et quelques efforts qu’il fît, il ne put s’arracher de l’endroit où il était.

En dépit de lui-même, il reporta ses regards vers la fenêtre qu’occupaient Mélinot et sa femme, et, dans son égarement, les fixa, par moments, avec une telle persistance que Mme Mélinot finit par le remarquer.

En le reconnaissant, elle tressaillit et pressa, involontairement, d’un mouvement convulsif, la main de son mari.

–Qu’as-tu? demanda celui-ci un peu inquiet.

–Rien! répondit-elle, toute troublée. Et, inconsciemment, elle tenait ses yeux attachés sur Cadillan, immobile, en bas, dans la rue.

–Quel est donc ce Monsieur? lui demanda Henri en la dévisageant. Il paraît produire sur toi une vive impression, ta main est toute frémissante.

–Ce Monsieur? balbutia-t-elle. Mais je ne sais.

Sans rien répondre, il écarta sa femme, d’un geste brusque, et referma la fenêtre violemment.

–Fort bien! se dit Cadillan, lorsque M. et Mme Mélinot eurent disparu, mes affaires vont beaucoup mieux que je n’aurais osé l’espérer. C’est un butor que ce Monsieur, et je parierais gros que si sa femme était tout à l’heure aussi câline avec lui, c’était plutôt par peur que par affection. Elle ne peut pas avoir bien grande sympathie pour ce rageur personnage.

Je gagerais qu’il doit être, précisément, en train de lui faire une de ces scènes: «Madame, vous êtes une coquine éhontée! Vous voudriez me déshonorer, mais ne vous y fiez pas!... car je vous tuerais. etc., etc.!» Il fera tant et si bien qu’elle ne tardera pas à l’exécrer. Ah! s’il pouvait seulement la battre un peu! La séparation deviendrait inévitable, et, alors, j’aurais beau jeu pour courtiser la belle courroucée!

Il se peut que le scandale d’un procès l’épouvante, et qu’elle se résigne à demeurer avec lui. N’importe, elle n’en sera pas moins bien disposée envers les consolateurs qui se présenteront.

–Frappe, frappe donc fort, s’écria-t-il, dans un ricanement diabolique, et c’est moi qui bénéficierai des coups administrés!

Et, plein d’espoir en l’avenir, Cadillan s’en retourna chez lui, tout guilleret et se frottant les mains.

Dans le trajet. tandis qu’il rêvait aux baisers et aux étreintes futures, il se trouva nez à nez avec Marescou.

–Té! c’est l’ami Cadillan! s’exclama celui-ci, la physionomie en belle humeur. Comment va?

–Mais fort bien! riposta l’autre sur un ton non moins joyeux que celui du Marseillais.

–Il paraît que nous ne broyons du noir ni l’un ni l’autre. Ta belle s’est-elle donc enfin décidée à te témoigner un brin de tendresse?

–J’ai tout lieu de croire qu’avant peu elle n’aura plus rien à m’accorder!

–Cette nouvelle me ravit.

Et passant son bras sous celui de son ami, qu’il entraîna vers le boulevard:

–Sache donc, mon bon, ajouta-t-il, que ma flamme est aussi sur le point d’être accueillie, comme je l’entends! Ma bien-aimée m’a laissé voir si clairement qu’elle m’adorait, que le mari s’en est aperçu, et pour qu’un mari s’aperçoive de ces choses-là, il faut que ce soit bien évident!

Figure-toi, mon bon que j’étais hier à l’Exposition d’électricité. Depuis un moment déjà, planté devant le pavillon de la ville de Paris, j’examinais, avec l’attention d’un homme désireux de s’instruire et la fierté d’un Français constatant, sans les comprendre, les progrès scientifiques accomplis dans sa patrie, j’examinais, dis-je, le spécimen d’un poste central et d’un poste vigie, faisant partie du matériel télégraphique des sapeurs-pompiers, quand le hasard ou sa bonne étoile la fait passer devant moi, au bras de son époux. Surpris par cette apparition, je reste un instant ébahi, et laisse s’éloigner le couple, sans songer tout d’abord à le rejoindre.

Mais bientôt mon ahurissement s’évanouit, pour laisser place, dans mon cœur, à un immense désir de me rapprocher d’elle, et de lui parler si c’est possible! Sans hésiter, je m’élance donc sur les traces de mes amours. Le jeune ménage s’arrête devant l’exposition du Ministère de la Guerre, je m’y arrête aussi; il se dirige ensuite vers les moteurs électriques, je lui emboîte le pas; le phare attire son attention, et il stoppe devant, je stoppe également. En un mot, où qu’ils aillent, je les suis ostensiblement, en n’omettant rien pour me faire remarquer de la belle.

A un moment, elle se retourne, constate ma présence, ressent une commotion, se trouble à un tel point que le mari l’accable de questions, et, n’obtenant sans doute aucune réponse, regarde tout autour de lui pour découvrir la cause de la soudaine émotion qu’il constate chez sa femme.

Naturellement, son regard tombe sur moi, et aussitôt il comprend que moi seul suis capable de révolutionner une femme aussi profondément. Dame! nous autres de Marseille!… Je crois qu’à ce moment il n’eût pas été éloigné de fondre sur moi, la canne levée; mais, par crainte d’un esclandre, et, peut-être médusé par ma face impassible et mon attitude pleine de crânerie, il se contenta d’entraîner la pauvrette tremblant comme la feuille.

Après pareille aventure, il n’est pas douteux qu’il ne m’envoie sa carte; qu’en penses-tu? D’ailleurs, je l’attends de pied ferme.

–Mais ton rival ignore ton nom et ton adresse?

–Qu’il écrive à Marseille, tout le monde m’y connaît! Et quand on a réellement envie de se battre, on n’est jamais en peine de mettre la main sur son adversaire.

Puis-je compter sur toi, comme témoin?

–Certes! mais comment s’appelle cet. infortuné mari?

–Mélinot.

Cadillan, à celte révélation inattendue, recula, tout interdit.

–Mélinot, dis-tu? Mais non, c’est impossible! Tu fais erreur!

–Je ne me trompe jamais!

–Et dis-moi un peu, si tu le connais le nom de demoiselle de Mme Mélinot!

–Bartholin, parbleu!

–Eh bien! apprends que cette femme, moi aussi, je l’aime!

–Alors, renonces-y!

–Jamais!

–Insensé! Ainsi, sérieusement, tu oserais te mesurer avec moi?

Mais, povero, la lutte est vraiment trop inégale!

Et comme Cadillan conservait une attitude ferme:

–Soit, j’accepte le défi, et nous verrons bien qui l’enlèvera à l’autre! Au revoir!

–Adieu!

Et les deux amis se séparèrent, brouillés.

CHAPITRE IV
QUERELLES DE FAMILLE

Table des matières

Le baiser de Cécile.–Les femmes dites honnêtes.–Un animal sensuel.–Les célibataires endurcis.–Trois petits romans dans un grand.–Le passé de Mme Bartholin.– Bruit de pas étrange.–Une ombre sur la fenêtre.–Lettre à une belle-mère.–Les douceurs d’un premier tête à tête. –Le pays du soleil.

–Me pardonnes-tu, sérieusement et sincèrement, du fond du cœur et du fond de l’âme? demanda Henri à Cécile, le lendemain matin, au moment de se mettre à table pour déjeuner. Il avait peur que son accès de brusquerie jalouse de la veille n’eût laissé une impression défavorable contre lui dans l’esprit de la jeune femme.

Pour touLe réponse, Cécile lui prit la tête dans les deux mains, et la baisa à plusieurs reprises avec tendresse.

–Tout cela, vois-tu, reprit Mélinot, c’est un peu ta faute, et je vais te dire comment.

Alors il lui reprocha, pour plaisanter, avec toutes sortes de gentillesses, le trop grand amour qu’elle lui avait inspiré.

Voilà quels étaient les résultats d’une passion aussi profonde; vite, vite on prenait ombrage de tout, et l’on était prêt à défendre son bien, unguibus et rostro!

Et puis pourquoi diable était-elle si jolie? C’était dangereux une beauté comme celle-là!

C’est qu’il n’en manquait pas, de par le monde, de ces femmes que chacun croyait honnêtes, fidèles, dévouées à leur mari, et qui se moquaient en cachette de l’affection de l’homme auquel elles s’étaient données librement et puur la vie, devant Dieu et devant les hommes!

Dans son existence de garçon, Mélinot en avait rencontré plus d’une, de ces indignes créatures, mais il jurait bien à Cécile qu’il n’avait éprouvé à leur approche que mépris et dégoût.

A son avis, la femme qui avait assez peu conscience de sa dignité, pour passer, en souriant, des lèvres d’un mari aux bras d’un amant, ne méritait plus le nom de femme, mais celui d’animal sensuel, sans charmes et sans puésie, répugnant!

S’il disait tout cela à Cécile, ce n’était pas qu’il la crût capable de la moindre peccadille, Dieu merci! il avait pleine confiance en elle; mais les jeunes filles se doutent si peu de ce qu’est la vie réelle, lorsqu’elles arrivent au mariage, que c’est au mari à les garantir, dans un intérêt commun, contre les embûches des hommes!

Oh ces hommes, ces célibataires endurcis, ce qu’il leur en voulait, ce qu’il les trouvait inutiles et dangereux!

Cécile écoutait, moitié tremblante, moitié étonnée, les amicales doléances d’Henri sur l’inconduite des femmes.

Elle ne comprenait pas pourquoi son mari revenait toujours à ce même sujet, comme si elle eût véritablement été sur le point de commettre une faute. D’abord, elle savait à peine ce que c’était que ce grand mot d’adultère, et elle eùt été fort embarrassée de le définir bien clairement.

Puis, son mari ne pouvait évidemment rien soupçonner du secret qui existait entre elle et les deux jeunes gens, puisqu’elle ne lui.en avait pas soufflé mot, qu’il ne connaissait ni Marescou ni Cadillan, et que c’était tout au plus s’il s’était aperçu, une fois ou deux, que ceux-ci rôdaient autour de sa femme pour essayer de lui adresser la parole. Chose incompréhensible, cette méfiance, ce besoin de lui faire de la morale, de ressasser son thème favori, la fidélité, datait du lendemain même de leur mariage.

Au reste, que d’événements restaient inexpliqués et même douloureux pour Cécile, dans cette journée de noces qu’elle n’oublierait de sa vie!

C’était le soir même de la cérémonie, qu’Henri l’avait emmenée de chez sa mère, et qu’il lui avait signifié qu’il ne retournerait plus chez Mme Bartholin.

D’où pouvait provenir ce caprice incroyable? Car Henri n’avait donné aucune raison, ne voulait pas en donner, et exigeait qu’on ne lui en demandât pas!

Et elle, toujours craintive devant lui, redoutant, par trop de dévouement pour autrui, de renverser l’échafaudage de son propre bonheur, n’osait pas adresser une question à son mari.

Et pourtant, ce n’était pas seulement sa mère qui lui manquait depuis le mariage. Du même coup elle avait été privée du plaisir de voir ses deux jeunes sœurs, qui habitaient avec Mme Bartholin, à Ncuilly. Ces deux pauvres chères innocentes, qui avaient tant prié pour son bonheur, le jour de son mariage, elle n’avait même pas pu aller les embrasser et leur dire que leurs vœux avaient été exaucés, et quelle avait épousé l’homme le plus noble et le plus dévoué qui fût!

Comme Berthe et Alice devaient l’accuser d’ingratitude! Et pourtant, Dieu sait si elle méritait ce reproche, et si sa tendresse pour ses sœurs avait diminué!

Et puis, elle seule possédait tous leurs secrets! Les rêves caressés par leurs imaginations de jeunes filles, c’est dans le sein de la sceur aînée qu’ils avaient été versés!

Que de douces larmes avaient coulé entre elles, à la pensée de l’avenir qui leur réservait peut-être à chacune un mari adoré! Car toutes trois avaient eu leur petit roman, et celui de Cécile était le seul qui eût été mené jusqu’au dénouement.

Et pourtant Cécile savait combien il eût été à souhaiter que ses deux cadettes pussent se marier, et le plus promptement possible. Ce n’était pas qu’elles fussent âgées: l’une n’avait que dix-huit ans, et l’autre dix-neuf, mais Mme Bartholin n’avait qu’une dot insignifiante à donner à çhacune de ses filles, et il se trouvait que les deux jeunes gens qu’aimaient les jeunes filles et dont elles avaient des raisons de se croire aimées, avaient l’un et l’autre une assez grosse fortune.

Ah! pourquoi fallait-il qu’une querelle de famille incompréhensible vînt retarder, peut-être renverser tous ces projets!

Chaque matin du reste Cécile se jurait à elle-même que la journée ne se passerait pas sans qu’elle eût sondé son mari sur son étrange attitude vis-à-vis des siens. et chaque soir, elle s’endormait, n’ayant pas eu le courage de se tenir sa promesse.

Au reste, Mélinot ne l’encourageait pas, bien au contraire. Toutes les fois que les questions de Cécile semblaient tendre à effleurer le fameux sujet, il détournait vite la conversation et se mettait à parler avec volubilité, ou, lui prenant les mains et les baisant avec ardeur, la suppliait de laisser de côté les amis, la famille, le genre humain tout entier, de ne pas y songer, de n’avoir de pensées que pour leur amour, où ils s’isolaient du reste de la terre, si voluptueusement.

A la vérité, il craignait pour sa jeune femme la fréquentation de sa mère.

Certes, avant le mariage, alors qu’il faisait sa cour, il n’aurait jamais soupçonné qu’il sorait obligé d’interdire un jour tout rapport entre Mme Bartholin et sa fille.

Alors, il estimait la mère de Cécile, comme la femme la plus sainte et la plus méritante qu’il eût jamais rencontrée.

Restée seule en effet à vingt-cinq ans avec trois filles enbas âge, et, ce qui compliquait gravement la situation, veuve d’un mari qui ne lui léguait en mourant que juste de quoi vivre, elle ne s’était pas laissé abattre. Bien qu’étant à un âge où sa réelle beauté, dans tout son développement, eût pu lui inspirer le désir de céder aux flatteuses instances de plus d’un amoureux, elle les avait tous éconduits très dignement, sacrifiant sa jeunesse à l’éducation de ses trois enfants, se sevrant courageusement des plaisirs mondains, et traversant, seule et belle, une période de quinze années sans que jamais personne eût osé dire: Elle a un amant!

Cette rigidité de principes de la mère avait beaucoup contribué à décider Henri à jeter son dévolu sur Cécile, car il croyait aveuglément au proverbe: «Bon chien chasse de race!»

Au reste, pendant les quelques semaines qu’il avait fréquenté la maison, avant son mariage, il avait eu beau observer, interroger, épier, à toute heure du jour et de la nuit, les allures de la maison lui avaient toujours paru d’une correction absolue.

Quant aux trois jeunes filles, c’était la pudeur, la modestie et l’innocence même!

Mais, voilà que le soir de la noce, comme il était resté seul à causer tendrement avec Cécile, dans le jardin, heureux de s’entretenir avec elle, après le départ de tous les invités, et surtout désireux de ne pas l’emmener trop brutalement dans la chambre nuptiale qui leur avait été préparée dans la maison, un bruit de pas, faisant craquer le sable sous les feuilles sèches, lui avait fait lever la tête et dresser l’oreille.

Sans confier son étonnement à Cécile, mais la priant simplement, dans un baiser plein de promesses d’amour, de l’attendre sur le banc de pierre pendant quelques instants, il s’était dirigé du côté de la maison, décidé à tirer au clair la cause du bruit qu’il avait entendu.

Il avait cru d’abord à la présence de quelque malfaiteur, et c’est pourquoi il s’était bien gardé de donner l’éveil à Cécile.

Mme Bartholin et ses filles s’étaient retirées chez elles, depuis longtemps déjà; quant à la bonne, elle devait être remontée dans sa chambre du second étage.

Tout à coup, Henri avait aperçu l’ombre d’un homme se dessinant sur le mur de la terrasse, le long de la fenêtre de la chambre de’ Mme Bartholin!

Aussitôt, il s’était jeté derrière un massif, afin de voir sans être vu lui-même; mais, en moins de temps qu’il ne lui en avait fallu pour opérer ce mouvement de retraite, un grincement de persienne s’était fait entendre et l’ombre avait disparu par la fenêtre de Mme Bartholin.

Cette découverte l’avait anéanti. Tout d’abord, il avait songé à faire un scandale public, à appeler les voisins, à montrer cette mère coupable à ses trois filles, puis la raison lui était peu à peu revenue.

Il avait réfléchi qu’après tout il était marié, que sa jeune femme devait ignorer la conduite de sa mère, qu’il était impossible, qu’avec le charme d’innocence qu’exhalait toute la personne de Cécile, elle fût capable de marcher sur les traces de la malheureuse qui recevait ainsi nuitamment un homme chez elle, et que le mieux encore était de l’arracher au plus vite à un contact aussi pernicieux.

Il avait donc gagné la chambre nuptiale, et avait écrit une lettre ainsi conçue, à sa belle-mère:

« Madame

Votre vie vous appartient, et vous ne dépendez de personne, c’est vrai, mais j’estime que votre propre dignité, et celle des deux filles qui vous restent, eût dû vous dicter une con-duite tout autre que celle que vous menez !

En tout cas, comme j’adore ma femme et que je ne veux à aucun prix compromettre mon bonheur ni le sien, vous trouverez bon que j’emmène Cécile, et vous voudrez bien ne jamais la rappeler à vous, à mon insu. C’est à cette seule condition qu’elle ignorera toujours la triste vérité!»

Il signa, cacheta et déposa l’enveloppe, bien en évidence, sur le tapis du guéridon.

Puis il sortit sans bruit, referma la porte sur lui, et courut rejoindre Cécile.

–Enfin! C’est vous! s’écria-t-elle en lui tendant les deux bras.

Mais, lui, la voix un peu altérée, très pâle:

–Ma chère Cécile, dil-il, tout bien réfléchi, nous ne passerons pas la nuit ici, si toutefois vous y consentez.

–Je consens à tout ce que vous désirez de moi. Mais ma mère?

–Votre mère est prévenue; je viens de lui laisser une lettre qu’elle trouvera dans notre chambre demain matin.

–J’aurais pourtant bien voulu l’embrasser à mon réveil, murmura la jeune femme; il me semble que ça m’aurait porté bonheur pour toute la vie!

C’était alors que Mélinot l’avait entraînée vers la porte de sortie du jardin, et de là dans la rue, en la suppliant de ne jamais plus lui parler de Mme Bartholin.

Cécile avait d’abord été attérée par cette injonction inattendue d’Henri, puis, les caresses et les adorables prévenances du jeune homme aidant, elle s’était peu à peu laissée aller tout entière aux douceurs de leur premier tête à tête, se réservant de l’interroger le lendemain au sujet de sa mère.

Mais le lendemain, dès le matin, ils étaient partis pour le Havre, et, depuis plus de deux semaines, la question, toujours prête à s’échapper des lèvres de la jeune femme, n’avait pas encore été prononcée.

Henri, craignant à chaque instant de se voir poussé à bout par la curiosité si légitime de Cécile, se torturait l’esprit pour créer un dérivatif à ses pensées; le voyage du Havre avait réussi à la distraire de son idée fixe, mais l’efficacité de ce dérivatif diminuait de jour en jour.

Henri pensa alors qu’un séjour dans un autre pays, plus éloigné, plus grandiose et plus poétique, amènerait peut-être un oubli complet du passé.

–Tu sais, ma chérie, que rien ne nous retient à Paris, en ce moment. Que dirais-tu donc d’une nouvelle excursion? dit-il à la jeune femme.

–Est-ce bien urgent, cette excursion?

–Quand tu verras… de quel côté j’ai l’intenlion de t’emmener.

–Où cela? dis vite.

–En Italie!

–En Italie! quel bonheur! Puis se ravisant: Mais c’est bien loin… et il faut bien du temps pour faire le tour de l’Italie!

–Cela t’effraye...?

–Oh! avec toi!

–Eh bien alors, je ne suppose pas, chère; Madame, que vous ayez des raisons particulières, , et que je ne connaisse pas, de rester à Paris.

Toute rougissante, elle lui posa la main sur la bouche.

–Que tu es méchant! dit-elle.

–En ce cas, dans deux jours, nous serons en route pour le pays du soleil!

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
270 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066305369
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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