Kitabı oku: «Degas»

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Publié par Good Press, 2022


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EAN 4064066307295

Table des matières


DES SOUVENIRS SUR LA VIE

I

LES ORIGINES ET LES DÉBUTS D’UN PEINTRE RANGÉ

II

LE CAFÉ GUERBOIS

LES DEUX “ VISAGES ” DE DEGAS

III

DEGAS SE RETIRE DU MONDE

IV

DEGAS CHEZ LES DANSEUSES

V

LE PEINTRE DÉRACINÉ

LES DERNIÈRES ANNÉES D’UN MISANTHROPE

DES COMMENTAIRES SUR L’ŒUVRE

I

LE POMPIER DEGAS

II

EN MARGE DES IMPRESSIONNISTES

III

BLANCHISSEUSES ET REPASSEUSES

CHEZ LES MODISTES

AU CIRQUE

CHANTEUSES DE CAFÉS-CONCERTS

CHEVAUX ET JOCKEYS

IV

LES DANSEUSES

V

LES BATRACIENNES

VI

PAYSAGES

EAUX-FORTES, LITHOGRAPHIES, MONOTYPES

SCULPTURES

D’ENSEMBLE

APPENDICE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII



DES SOUVENIRS SUR LA VIE

I
LES ORIGINES ET LES DÉBUTS D’UN PEINTRE RANGÉ


Il est incontestable que du jour de sa naissance (19 juin 1834) au jour de sa mort (26 septembre 1917), la vie de Degas n’a été qu’un long moment d’orgueil, d’ordre et de bonne tenue, – toutes estimables vertus qui caractérisent, en province surtout, le parfait notaire.

Dès qu’il se sent vagir, Edgar-Hilaire-Germain Degas (qui deviendra le peintre Degas) se rengorge d’être né à Paris, dans un quartier cossu, rue Saint-Georges, exactement. Son père est noble: il signe de Gas. Il est de plus banquier: directeur-propriétaire d’une succursale dont la maison-mère, depuis longtemps dans la famille, se trouve à Naples (Italie). Mme de Gas est une demoiselle Musson, de famille créole, originaire de la Nouvelle-Orléans. (Province de la Louisiane, Etats-Unis).

Lui, Edgar-Hilaire-Germain, il est enfin l’aîné de cinq enfants: trois fils et deux filles. On va le choyer et veiller plus spécialement sur lui.

On le place d’abord au lycée Louis-le-Grand, où il connaîtra entre autres condisciples les frères Rouart, au nom doré dans l’Art et dans l’Industrie. Ensuite, c’est l’école de droit; l’école funèbre là-haut, devant le morne Panthéon. On comprend que le nouvel étudiant s’en fatigue – et file vers l’école des Beaux-Arts. Hasard? Vocation? C’est ici que Montaigne écrirait encore: «Que sais-je?» L’appel du dessin ou de la couleur n’est pas toujours nettement impérieux.

En tous cas, nous sommes en l’année 1855. Edgar Degas (supprimons déjà la particule qu’il supprimera lui-même quelques années plus tard), Edgar Degas travaille dans l’atelier du peintre Louis Lamothe, aux côtés du peintre Elie Delaunay. Je nomme Elie Delaunay parce que, pendant des années, Degas et Delaunay tireront sous le même joug, les yeux fixés sur l’aiguillon du sieur Lamothe.

Ce dernier, quel pion soumis, d’ailleurs! Sans débat, M. Jean-Dominique Ingres est le maître omnipotent. C’est de son auguste main qu’il faut apprendre à dessiner, à composer, à corriger la nature. C’est en Lui que se nourrissent tous les augustes Principes, que se sont développées toutes les Règles et toutes les intangibles Traditions. Edgar Degas considérera désormais ce Phare avec des yeux toujours éblouis.

S’il est orgueilleux de ses origines, Degas ne sera pas moins orgueilleux d’avoir tout de suite subi un tel maître: M. Ingres. Au moins, il n’aura point, dès les débuts de sa vie, perdu son temps dans des travaux inférieurs.

Ses origines! Quand, quelques années plus tard, il rencontrera Renoir et Cézanne, par exemple, il ne cachera point son mépris pour ces peintres sortis de basse condition. L’un, Renoir, fils d’ouvrier; l’autre, Cézanne, fils d’un ex-chapelier devenu une sorte de banquier-prêteur à la petite semaine; et, encore, Cézanne a-t-il reçu une louable instruction; tandis que Renoir, ce cerveau en jachère, ce mauvais produit d’école communale!… Manet, au contraire, Manet l’étonnera, Manet, ce fils de bourgeois, qui a décidé de «faire de la peinture».

Feu Paul Lafond, l’ancien conservateur du musée de Pau, à qui nous devons sur Degas un livre fortement daté, documenté et délirant, – feu Paul Lafond nous a laissé de Degas ce portrait physique – au temps de la jeunesse et de l’âge mûr:

«Degas, dit-il. Plutôt petit que grand, la tête puissante, l’aspect narquois, le front haut, large, bombé, couronné d’une chevelure châtaine, soyeuse, les yeux vifs, malins, interrogateurs, enfoncés sous une haute arcade sourcillière, en forme d’accent circonflexe, le nez quelque peu retroussé, aux narines ouvertes, la bouche fine, à demi cachée sous une barbe légère, que le rasoir n’a jamais touchée».

Ce portrait, Degas lui-même l’aimera; et il le reproduira souvent, par lui-même et par d’autres dessinateurs et peintres. Cézanne, le haut Cézanne, ne connaîtra point, pareille bonne fortune. Ses camarades peintres ne seront point tentés par sa tête de sanglier mal tenu.

Degas, est, de bonne heure, inquiet, morose; il a le mépris des gens vulgaires; il tient à passer pour un jeune homme de ce monde où l’on se contrôle à toute minute. Il a de l’esprit – et il le laisse fuser. Il cisèle déjà «ses mots» comme des sonnets. Il réprouve de toutes ses forces et de tout son dégoût les peintres qui s’habillent mal et ne parlent point correctement.

Toute sa vie, il va porter – plus ou moins allègrement – la chape du bon ton. Il sera précis, sec, dur; il aura horreur du mouvement, de l’agitation, de la passion qui ne se dose pas. Un notaire, il le faut répéter; mais un notaire dans le public et dans le privé tout autant. Un notaire grincheux, toutefois, fantasque, «lunatique » ; – misanthrope presque tout de suite, dernier état auquel il fut conduit par une sorte de contrainte, que nous indiquerons plus loin.

Et cette contrainte continuera de faire vivre parmi nous Degas comme un curieux homme. D’ailleurs notons, ici, que les artistes peintres ou littérateurs – qui échappent – de temps en temps – à leurs origines, ne sont jamais des indifférents. Edmond de Goncourt, en écrivant Germinie Lacerteux et surtout La fille Elisa, – nous a montré un auteur à manchettes, un auteur raffiné et précieux, ne dédaignant point de renifler les malodorantes jupes des filles. On verra, de même, Degas bien vêtu, humer les sueurs des repasseuses les plus malpropres. Mais ce qui chez de Goncourt put passer pour une «curiosité littéraire», l’examen de la contrainte fixée chez Degas nous donnera une autre explication, peut-être moins estimable.

Ne développons point encore ce que nous voulons réserver pour un autre chapitre; et précisons seulement – fermement – que Degas restera surtout, toute sa vie, fidèle à ses origines. Né jeune homme ordonné, peut-on dire, il en gardera toujours la bonne tenue, l’hypocrisie, et ce qui n’est pas moins utile: le savoir-faire.

En premier lieu, on lui a répété sur tous les tons et de toutes les manières que l’Italie est la «terre classique des arts». Jeune peintre rangé, il conviendra donc qu’il visite, avant toutes choses, les musées italiens; et, par la même occasion, un arrêt à la banque paternelle, à la maison-mère, s’impose. Il est bon également qu’un jeune homme «sente et mesure» les solides appuis dont il disposera plus tard.

DANSEUSE DANS SA LOGE



Voici donc Edgar-Hilaire-Germain Degas parti pour Naples. Il a vingt-deux ans. Nul âge n’est plus propice pour jouir (c’est ici le mot exact) de la formidable «ville pourrissante» de l’Italie, ô Marinetti! A cette époque – année 1856 – aucune armée du Salut, aucune bégueulerie n’avait amoindri la grouillante prostitution de la ville-salope. Les sexes s’y ébattaient en pleine liesse. Flaubert, se contenant, note déjà dans sa correspondance:


«Naples est vraiment un séjour délicieux..... (Fragment de lettre à sa mère, 1851). Les femmes sortent nu-tête en voiture, avec des fleurs dans les cheveux, et elles ont toutes l’air très garces. Il n’y a pas que l’air. A la Chiaia (la Chiaia est une grande promenade de chênes verts au bord de la mer – arbres en berceau et murmure des flots), à la Chiaia les marchandes de violettes vous mettent presque de force leurs bouquets à la boutonnière. Il faut les rudoyer pour qu’elles vous laissent tranquille…»


Autre fragment de lettre (à Louis Bouilhet):


«Naples est charmant par la quantité de femmes qu’il y a. Tout un quartier est garni de putains qui se tiennent sur leur porte, c’est antique et vrai Suburre. Lorsqu’on passe dans la rue, elles retroussent leur robe jusqu’aux aisselles et elles vous montrent leur c.. pour avoir deux ou trois sols. Elles vous poursuivent dans cette posture. C’est encore ce que j’ai vu de plus raide comme prostitution et cynisme… C’est à Naples qu’il faut aller pour se retremper de jeunesse, pour aimer la vie. Le soleil même en est amoureux. Tout est gai et facile. Les chevaux portent des bouquets de plumes de paon aux oreilles…»


«Tout est gai et facile!» Il est vraisemblable cependant de supposer que Edgar-Hilaire-Germain Degas, jeune bourgeois soumis, ne se laissa point harponner par les garces napolitaines, et qu’il se contenta de visiter les musées, les églises (depuis la cathédrale jusqu’à San Paolo Maggiore), de suivre la via Caracciolo et la via Roma, de monter au Pausilippe, de contempler le Vésuve et d’excursionner aux Camadules. Du reste, la magnifique vue que l’on contemple du haut de ce couvent vaut bien la vue d’une brèche féminine. C’est de là que – plus tard – je me suis moi-même enivré des golfes de Naples, de Gaète et de Pouzzoles. Puis c’est l’enchantement de l’ancien lac d’Agnano, les cratères de la Solfatare, de Campiglione, de Cigliano, d’Astroni et de Fossa Lupara; les caps du Pausilippe et de Misène; les îles fortunées de Procida, de Nisida et d’Ischia; les campagnes de Baïes, de Liternum et de Cumes. Et l’on soûle encore ses regards de l’île de Caprée et de la Ponta di Campanella.On découvre Massa, Sorrente et Castellammare, le mont S. Angelo, la pointe fumante du Vésuve; tandis que chante la mer bleue, hérissée de barques polychromes, agitée de mouettes, et peuplée des pezzoni aux nageoires roses, des occhiati, des guaracini, des sarpas et des multicolores violas, tous ces poissons qui sont les vivantes fleurs de la baie merveilleuse.

Et le jeune voyageur voyait encore offerts à ses yeux ces voluptueux environs de Naples: Portici, Herculanum, Torre del Greco, Pompéi, Capri et le golfe de Salerne, Poestum et Amalfi.

Beaux débuts de sa vie – et qui lui firent ensuite aimer Rome, – lui qui n’apportait pas l’amer regard de Flaubert, notant, dans une autre partie de sa correspondance, les remarques ci-après:


«Nous ne sortons pas des Musées. (Fragment d’une lettre à sa mère). Le Vatican et le Capitole nous occupent entièrement, le Vatican surtout, où il y a vraiment des choses assez coquettes. La quantité de chefs-d’œuvre qu’il y a à Rome est quelque chose d’effrayant et d’écrasant…

«La campagne de Rome est ce qu’il y a de plus antique à Rome. Quant à la ville elle-même, malgré la quantité de choses antiques, le cachet antique n’y est plus, il a disparu sous la robe du jésuite. Il faut prendre Rome comme un vaste musée et ne pas lui demander autre chose que du XVIe siècle…»


Autre fragment de lettre (à Louis Bouilhet):


«Mais parlons de Rome, tu t’y attends, bien sûr Eh bien, vieux, je suis fâché de l’avouer, ma première impression a été défavorable. J’ai eu, comme un bourgeois, une désillusion. Je cherchais la Rome de Néron et je n’ai trouvé que celle de Sixte-Quint. L’air prêtre emmiasme d’ennui la ville des Césars. La robe du jésuite a tout recouvert d’une teinte morne et séminariste. J’avais beau me fouetter et chercher, toujours des églises, des églises et des couvents, de longues rues ni assez peuplées ni assez vides, avec de grands murs unis qui les bordent et le christianisme tellement nombreux et envahissant, que l’antique qui subsiste au milieu est écrasé, noyé.

«L’antique subsiste dans la campagne, inculte, vide, maudite comme le désert, avec ses grands morceaux d’aqueduc et ses troupeaux de bœufs à large envergure. Ça c’est vraiment beau et du beau antique rêvé. Quant à Rome elle-même, sous ce rapport, je n’en suis pas encore revenu; j’attends pour la reprendre par là que cette première impression ait un peu disparu. Ce qu’ils ont fait du Colisée, les misérables! Ils ont mis une croix au milieu du cirque et tout autour de l’arène douze chapelles! Mais comme tableaux, comme statues, comme seizième siècle, Rome est le plus splendide musée qu’il y ait au monde. La quantité de chefs-d’œuvre qu’il y a dans cette ville, c’est étourdissant!…


Et c’est cet autre fragment de lettre à Louis Bouilhet:


«Après-demain je pars de Rome, et d’une encore! Je commençais à y bien vivre. On peut s’y faire une atmosphère complètement idéale et vivre, à part, dans les tableaux et les marbres. Quant à l’antique, on est froissé d’abord de ne pas l’y rencontrer, et il est certain qu’il est considérablement étouffé. Comme ils ont gâté Rome! Je comprends bien la haine que Gibbon (historien anglais (1737-1796), auteur de l’Histoire de la décadence et de la chute de l’empire romain) s’est sentie pour le christianisme en voyant dans le Colisée une procession de moines! Il faudrait du temps pour bien se reconstruire dans la tête la Rome antique, encrassée de l’encens de toutes les églises. Il y a des quartiers pourtant, sur les bords du Tibre, de vieux coins pleins de fumier, où l’on respire un peu. Mais les belles rues! Mais les étrangers! Mais la semaine sainte et la via Condotti avec tous ses chapelets, tous ses faux camées, tous ses Saint-Pierre en mosaïque!.....

«Mais la Rome du XVIe siècle, je te le répète, elle est flambante. La quantité de chefs-d’œuvre est une chose aussi surprenante que leur qualité. Quels tableaux! quels tableaux!…»


Or, c’étaient ces tableaux-là que l’élève Degas venait admirer, de toute confiance. L’aiguillon de son professeur Lamothe toujours posé – même de loin – sur son front, il allait admirer éperdument, tout admirer.

Adroit, remuant, même habile à se lier avec des camarades utiles – et «officiels», il connut bientôt, attirés là comme lui, les peintres Léon Bonnat et Gustave Moreau, – le musicien Georges Bizet, les sculpteurs Dubois et Chapu, ces trois derniers pensionnaires de l’indécrottable métairie de l’Académie de France.

Sans perdre de temps, le bon élève court les musées, les églises. Il confronte l’enseignement de son maître Lamothe avec celui des maîtres italiens; il vérifie l’art de dessiner des draperies rigides, des compositions sévères, des figures mortes. Il trouve heureusement d’éloquents exemples dans Mantegna, Ghirlandajo, Fra Angelico, Holbein, etc., etc., dont il copie des fragments de tableaux.

Tout glacé d’académisme, il dessine, il peint, il grave des eaux-fortes; il s’applique à établir des compositions absurdes et vides. A la seconde partie de ce petit livre, quand on étudiera l’œuvre, on en cherchera vainement l’intérêt.

On lui a dit d’être un élève sage, discipliné, de bien copier d’abord les maîtres. Il est cet élève-là, et il ne voit la nature qu’interprétée par eux-mêmes. Sang de seconde, de troisième ou de dixième transfusion qu’il fait passer en lui et qui le figera, le refroidira, quoiqu’il fasse plus tard, pour toute sa vie. Mieux encore, il ne cessera de repéter ces mots de Dominique Ingres: «Il faut apprendre d’après les maîtres et n’aborder la nature qu’après».

Avouons-le, on se laisse guider aisément vers ces augustes béquilles même du second et du troisième ordre. Ce sont de nécessaires appuis pour les vocations débiles. Ils vous conduisent, ces appuis, à travers les hésitations, les craintes, les impuissances inhérentes à toute création; mais il les faut rejeter à temps, pour que l’on ne puisse voir aux aisselles la plus légère trace de frottement et encore moins d’usure.

Après ce premier apprentissage, Degas revient à Paris. Il s’installe d’abord sur la rive gauche de la Seine, rue Madame; puis il se lasse de ce quartier morne, silencieux, où nul appel de la peinture ne s’entend. Sans doute, des peintres «officiels» y foisonnent; mais Degas, tout en prenant part aux Salons officiels, perçoit des bruits, des rumeurs; il entend parler de peintres «révolutionnaires» ; il est averti de maintes tentatives vers un art plus moderne, plus étrange, plus vivant que celui que l’on enseigne académiquement rue Bonaparte. Or, il est trop avisé, trop rusé, trop intelligent pour s’entêter, oreilles et yeux clos, à marcher toujours avec ses premières béquilles. Il observe attentivement la girouette des vents de la peinture. Ingres, c’est bien; mais Manet, c’est peut-être bien également. Prudemment, en ménageant tout, il verra, doucement, ce qu’il doit faire; – et c’est ainsi qu’après avoir de tout l’Académisme subi les formules, il monte au quartier Montmartre, où soufflent et ragent tempêtes et révolutions.

DANSEUSES EN SCÈNE


II
LE CAFÉ GUERBOIS


En cette année-là – 1865 —, il existait, à l’entrée de l’avenue de Clichy, un café que nous connûmes encore en l’année 1889: c’était le café Guerbois. Il apparaissait comme un bon café, hospitalier et doux, où se réunissaient les artistes, habitant le «village» des Batignolles.

Ce Guerbois offrait le type de ces cafés, anéantis aujourd’hui, où les garçons différaient tellement des insolents louffiats de ce jour; et où l’on ne bousculait point ces clients qui paisiblement s’attardent à boire d’innommables liquides dans des verres malpropres. C’était un café de nuances neutres, patinées et amies.

Les habitués y étaient assidus plus que partout ailleurs. D’autres cafés, dans l’avenue, recueillaient les buveurs de passage, les soiflards qui ne peuvent s’empêcher de lever leur verre à chaque comptoir qui brille. Au Guerbois ne venaient que des gens du quartier, – et surtout «ces messieurs les peintres», – qu’un vieil amateur, M. de Beauchêne, égaré là, – et dont j’ai connu la face en pain de sucre – nomma le premier «ces messieurs de l’école des Batignolles.»

Les plus fidèles – on vit, à bien dire, parmi ces peintres, des critiques d’art et des poètes – furent Manet, Renoir, Claude Monet, Lhermitte Sisley, Desboutin (venu de sa villa de «l’Ombrellino », près de Florence, pour être le plus accompli des bohèmes parisiens), Fantin-Latour, Guillaume Régamey, Legros, Cazin, Camille Pissarro, Zacharie Astruc, sculpteur et poète, Whistler, Stevens, Zola, les critiques Duranty, Théodore Duret, Burty, – et certains autres.

Conduit par Duranty, Degas apparut un jour dans ce milieu. Il se montra poli, de bonne compagnie, surtout très distant. Il rechercha Desboutin et Burty. Mais déjà Manet l’impressionnait; Manet qui, à l’exemple de Courbet, faisait depuis longtemps œuvre de «peintre réaliste» ; aussi, Degas, tiraillé par Ingres et par Manet, se lança à dater de l’année 1866 des dessins de jockeys.

Toutefois, tandis que les uns et les autres, Monet, Renoir, Sisley, etc., se proclamaient, par l’œuvre et par la parole, les tenants de la peinture claire et «moderniste», Degas restait à cheval sur la barricade. Inquiet, irrésolu. Ainsi, un jour, il se décidait à être «moderne» comme Manet; mais, dès le lendemain et se cachant, il dessinait d’après Poussin, Holbein, Clouet ou Bellini.

De même, s’il se montre au Guerbois, il prend presque régulièrement ses repas dans un petit restaurant de la rue de la Rochefoucauld, où s’assoient les peintres officiels Cormon, Humbert, Gérôme et autres Cabanel.

Il reste toujours discret, presque hautain. Ainsi il se tient à l’écart du débraillé, du cynisme qu’apporte au Guerbois le familier Henri Pille. A son corps défendant, il échange quelques mots avec Cézanne, qui apparaît de temps en temps; mais il ne cèle point ses sentiments hostiles à l’égard de Monet et de Renoir. La prétentieuse faconde de Zola, qui se croit le porte-paroles du groupe, l’exaspère – et il lance des mots féroces à Whistler, qui, lorsqu’il est en train, le pique de mots légers.

Malgré tout, une belle œuvre d’ensemble se prépare dans ce café Guerbois. De là, toute la peinture moderne, neuve, vivante, va rayonner; et si Degas n’est pas un des plus actifs promoteurs de ce mouvement, il est certain qu’il en est tout de même un artisan; et nous verrons tout à l’heure qu’il y eut quelque mérite.

Degas a trente et un ans. Il ne se marie pas.

En anticipant – et pour n’y plus revenir —, on le verra rester, en somme, dans ce même quartier – si l’on peut dire! – des Batignolles, et habiter rue Blanche, rue Lepic, rue Notre-Dame de Lorette, rue Fontaine – et rue Ballu, cette charmante rue à petits hôtels, crée sur l’emplacement de l’ancien jardin de Tivoli. Nous nous attarderons plus loin sur ses deux derniers logis: rue de Laval ou Victor-Massé – et boulevard de Clichy.

Degas va facilement au café Guerbois. Tous ces peintres, toutefois, ne composent point entre eux une «charmante réunion de camarades». Par delà le temps – on a une tendance à voir ces parlottes comme un moment de bonne camaraderie entre gens de même profession. Il reste apparent qu’il n’en fût rien; mais ce qu’il faut redire, c’est que ces jeunes peintres etcritiques en commun – et cela fut suffisant pour les réunir – menèrent la lutte contre l’art officiel, c’est-à-dire académique; et tout le mouvement qui partit du café Guerbois, se consolida, dura assez pour qu’il fût par la suite tout à fait efficace et considérable. En particulier pour Degas, il faut noter que, sans le café Guerbois, il ne fût peut-être pas devenu tout à fait le pastelliste des danseuses et des nus au bain. Nous arrivons enfin au chapitre où cela va être exposé explicitement.

FEMME A LA POTICHE



LES DEUX “ VISAGES ” DE DEGAS


Familièrement, comme des Jupiters en robe de chambre, nous logeons volontiers dans le cerveau des gens qui nous agacent, des hannetons ou des araignées qui se livrent, affirmons-nous ensuite, aux pires ébats. Il est presque certain – pour nous qui connûmes Degas bizarre, capricieux, lunatique, – qu’il eût cette araignée trop agitée certains jours; et c’est cette araignée-là qui le persécuta.

Examinez ce cas Degas. Voici un artiste qui, à ses débuts, est très féru des maîtres acceptés par tous —, qui croit à la tradition, à l’Institut. Jeune peintre sérieux et riche, il part tout de suite pour Rome afin d’y recevoir la bonne parole. Il se lie avec tous les pensionnaires de l’Académie de France qu’il peut rencontrer. Il s’astreint à passer des heures longues dans les musées; il ne pense qu’à la parole de M. Ingres: «Dessiner, peindre d’abord d’après les maîtres avant d’aborder la nature». Il fait des portraits rigides, classiques; il se garrotte; il copie des tableaux entiers, n’oubliant pas un point; il commet à son tour des compositions historiques. Il se dit qu’il a raté le prix de Rome; mais, à force de travail, il ne ratera pas l’Institut; et, en fin de compte, bon peintre discipliné, estimé, après avoir été un bon élève, suivant bien les maîtres – son professeur Lamothe et surtout M. Ingres, ce second Raphaël, il finira honnêtement sa carrière, honoré lui aussi et donc pavoisé du ruban de cette Légion qu’on dit d’honneur. Tout cela est dans sa tête – et par toutes ses actions antérieures – bien établi, bien ordonné ; – quand un soir, brusquement, l’araignée qui somnolait en son cerveau se réveille; et, sous les traits de Duranty, le pousse au café Guerbois!

Là, Degas voit de nouveaux peintres. Des jeunes hommes ardents, vivants, qui allument d’incendiaires discours. Il faut brûler la peinture académique, raser l’Institut. Et à Degas, effaré, Duranty explique qu’ils ont raison; qu’on est las des tableaux conventionnels, insipides; qu’il faut rejeter définitivement les Grecs et les Romains, la bataille de Salamine et la défaite de Pompée; qu’il faut reléguer au magasin des accessoires toutes les défroques des anciens peintres; qu’il est nécessaire d’aborder la nature actuelle, notre époque, nos mœurs – et sortir de là un tableau bien neuf, bien réaliste, bien dans la vie, enfin; et, lui, Degas, est-ce qu’il ne veut pas réaliser cela?

Ici, alors, s’ouvre la période des longs débats. Quand on est parti avec tout le lest académique, on ne le jette pas ainsi d’un coup par-dessus bord. Degas demande à réfléchir, à tâtonner. Timidement, il engage quelques croquis, des essais. Dame! c’est peut-être la la gloire nouvelle! Puis, en se cachant encore, il reprend vite ses béquilles; et il soigne tant qu’il peut un portrait bien posé, bien neutre – ou une petite composition qu’il lèche et pourlèche.

Il s’entête. Tous les soirs, il va chez Guerbois; mais, rentré dans son atelier, il adresse à M. Ingres ses oraisons. Il a maintenant deux visages: l’académique et le «moderniste». Il ne sait lequel des deux il doit considérer. Il se demande si ce n’est point par rage qu’il se jette vers les «sujets» de la vie moderne; quand toutes ses traditions, toute son éducation, toutes ses opinions reçues le fixent, au contraire, alors qu’il est de sang-froid, vers tout ce qu’il y a de plus tari dans les musées.

Il reste, de plus, méthodique, ordonné, prudent plus que jamais. S’il aime les discussions au café, où son esprit à l’emporte-pièce taille des blessures et des mots cuisants, il ne se joint pas volontiers à ses camarades pour quelque aventure publique. Qui l’a vu à cette époque – et il reste un ou deux témoins de ce moment-là – se souvient d’un Degas allant vers la vie moderne, comme sournoisement, comme par à coups, comme par soubresauts de «son araignée». Le plus souvent, presque toujours, c’est un homme marchant posément vers quelque dôme vénérable où l’on ne reçoit généralement que les gens frappés d’impuissance.

Le Guerbois, au fond, dut lui apparaître parfois comme une véritable mystification. Allons! qu’existait-il de commun entre lui Degas – et Manet et Renoir et Sisley, par exemple? Entre son dessin tout de contours précis et le dessin flou – si en mouvement de ses camarades? Déjà, il est plus dessinateur que peintre; jamais il ne saisira le sens de ces taches de couleur, de ces hachures remuantes, agitées peut-on dire! Par instants, voici qu’il se dit, qu’il se répète qu’il sera, malgré tout, un institutaire qui a mal tourné. – «Quand Degas était de sang-froid, on ne m’ôtera pas de la tête cette idée qu’il devait regretter amèrement l’Institut et ses honneurs!» m’a dit un jour, de son côté, un critique, qui fut un intermittent ami du pastelliste des Danseuses; – en ajoutant:

«Voyez toute son œuvre après 1870, voyez tous ses jockeys, ses chanteuses, ses nus, comme tout cela est figé, malgré toute sa fureur, malgré toute sa rage!» Oui, l’araignée! l’araignée! pensais-je.....

Et cela me rappelait à moi le temps du Théâtre-Libre, où l’on écrivait d’abord une pièce «pompier», – à laquelle on donnait ensuite un peu d’accent, en la farcissant de mots d’argot.

Pourtant, peu à peu, la vie moderne prit le dessus chez Degas. Mais, au cours de ses voyages en Angleterre, en Belgique, en Hollande, en Espagne, aux Etats-Unis, etc., toujours on le verra hanter malgré tout les musées, en rester «imprégné », – comme ces femmes remariées qui ne peuvent oublier leur premier mari, dont elles restent «imprégnées» elles aussi, disent les physiologistes; – et, en l’année 1897, vous avez bien lu: 1897? n’accourut-il pas au musée de Montauban, pour admirer la collection de peintures et de dessins enfin installée, que Dominique Ingres avait léguée à sa ville natale; – et cela après être allé, lui Degas, contempler Jupiter et Thétys, du même maître, au musée d’Aix-en-Provence; – toute cette œuvre d’Ingres, à propos de laquelle il ne cessait pas de rabâcher – et qu’il connaissait presque par cœur?.....

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
139 s. 33 illüstrasyon
ISBN:
4064066307295
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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