Kitabı oku: «Des peintres maudits»

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Publié par Good Press, 2022


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EAN 4064066307035

AVANT-PROPOS



Voici le second «volet» du diptyque que mon ami André Delpeuch a bien voulu me demander de présenter au public. Le premier «volet» : Des Gloires déboulonnées trouvera désormais le meilleur de son intérêt dans ce fait surtout que le second volet maintenant existe. Dix peintres maudits, choisis par nous et délaissés d’abord par vous, marchands et amateurs, opposés à dix peintres que vous avez hier trop honorés. Cela n’est Point pour vous enseigner d’être, à l’avenir, plus clairvoyants, – puisque cela est nettement au-dessus de vos ressources intellectuelles; – mais simplement, uniquement, pour vous engager à vous montrer plus prudents, plus réservés, – à ne point glorifier, surtout, votre turbulente sottise par des sélections inconsidérées d’idoles, que vous ne pouvez ensuite jamais boulonner avec toute la vigueur nécessaire.

CEZANNE



Le «Petit Larousse illustré » est, on le sait, à la base même de l’éducation des jeunes garçons et des jeunes nymphes externes ou internes de ces aimables bâtisses qu’on appelle lycées ou collèges. Il est donc le vade-mecum tout indiqué pour les professeurs à peine sortis d’Universités qui ont à enseigner l’histoire, la géographie, les belles-lettres, l’histoire de l’Art, la géologie, la botanique, la chimie, la physique ou l’histoire naturelle des animaux y compris celle de l’homme, – toutes choses que, généralement, ils ignorent en toute candeur et en toute indifférence. Quant aux vieux professeurs, eux, ils ne jettent jamais un regard – fût-il le plus discret – sur les pages de ce «Petit Larousse illustré » ; car ce sacré dictionnaire ou ce dictionnaire sacré contient, affirment-ils, trop de choses «nouvelles» ; et «l’on ne dit pas mieux aujourd’hui ce qui a été déjà dit hier» nous assurent ces macrobes attardés sur les paisibles et traditionnelles routes de l’enseignement.

Quoi qu’il en soit, une chose à propos de laquelle tout le monde est d’accord, c’est que ce cher «Petit Larousse illustré » est bien l’agrégat le plus complet, la «substantifique moelle», l’extrait concentré le plus total de toute louable culture dont aucun homme bien né ne saurait se passer. Lui-même, ce cher «Petit Larousse illustré » ne se signale-t-il pas, du reste, à l’attention publique, dans une feuille de publicité que je viens de recevoir, en ces termes aussi précis que modestes: «Par un triage judicieux des mots, l’adjonction constante de leurs synonymes et antonymes, l’explication précise des locutions où ils entrent, ce dictionnaire devient le répertoire du bon langage et du bon style français. D’autre Part, l’élimination des détails oiseux a permis de donner des développements plus considérables aux articles encyclopédiques qui, tant par la forme que par le fond, assurent à notre livre le caractère d’un manuel pratique et vivant.»

Mais relisons encore les lignes suivantes, les plus attirantes à coup sûr. Je puis dire que c’est grâce à elles que je veux acquérir, sans plus tarder, – moi, trois fois coupable! et qui ne le possédais pas encore – un tel essentiel dictionnaire:

«Les définitions sont appuyées d’exemples qui précisent le sens en même temps qu’ils le complètent. Les locutions latines et étrangères, dont la source est rigoureusement indiquée, sont traduites littéralement, puis expliquées ou accompagnées d’exemples qui en font ressortir les applications les plus fréquentes. Enfin, la partie historique, biographique, géographique, littéraire et artistique, n’est pas une sèche énumération de noms propres et de dates: sur chaque événement, sur chaque chef-d’œuvre, sur chaque pays, sur chaque personnage célèbre, le lecteur est certain de trouver une monographie concise, mais caractéristique. Et comme une large place a été faite au détail anecdotique, notre ouvrage se trouve présenter l’utilité du dictionnaire en même temps que l’agrément du livre de lecture.»

A la bonne heure! Le voilà, le livre qui ne doit plus désormais manquer; le dictionnaire qui nous donnera – lisez bien! – «sur chaque personnage célèbre, une monographie concise, mais caractéristique.» Tudieu! le voilà bien le veau à cinq pattes, le merle blanc, le diamant noir! – et, tout aussitôt, me précipitant chez le libraire le plus voisin de mon domicile, j’emportai, un beau jour, haletant, congestionné, à demi-fou, l’inestimable livre.

Il avait bien dit: «sur chaque personnage célèbre, une monographie concise, mais caractéristique ». Oui, il avait bien dit cela, le bon dictionnaire, le rare gradus, le cher thésaurus. Je ne pouvais pas en douter; j’avais lu et relu cent fois – me croyant tout d’abord halluciné ! – «sur chaque personnage célèbre, une monographie concise, mais caractéristique» ! Oui, j’avais lu cela, bien cela! – et c’était chez moi, chez moi seul, dans le silence, dans la solitude, dans l’intimité avec moi-même la plus intégrale, la plus rigoureuse, que je voulais choisir un nom célèbre – et déguster, savourer, à propos de lui, la saveur, l’arome, le goût, le rare, l’extrait, le suc subtil et puissant d’une «monographie concise, mais caractéristique ».

Enfin, arrivé chez moi et installé dans le plus confortable fauteuil de mon modeste mobilier, – une de ces vieilles bergères qui vous viennent, on ne sait comment, d’héritage en héritage, – j’ouvris, avec un zèle pieux et combien pointilleux, le bon gros livre. Combien je l’aimais déjà – et je le lui disais sans marchander. J’en admirais l’agréable cartonnage roux, le beau dessin de Grasset: «Je sème à tous vents!» – et, parmi tant d’autres choses aperçues tout de suite, l’ensemble des pages rouges (Locutions latines et étrangères), séparant si raisonnablement les mots de la «Langue française» de la partie «Histoire-Géographie ».

Puis, fébrilement, je me jetai sur quelques noms de personnages pour la déguster, de tous mes sens, «la monographie concise, mais caractéristique ». Je lus ainsi, au hasard, des noms: Napoléon Ier – Jules César – Marie Stuart – Cromwell – Attila – Bazaine – Paul Bourget – Bismarck – Teutatès – Théopompe – Scipion – Marcel Prévost – Papinien. J’avoue que je fus, d’abord, un peu déconcerté. La «monographie concise, mais caractéristique», ne me sembla point toujours des «plus heureuses» à propos de chacun des personnages susnommés, pour Paul Bourget, Teutatès et Papinien, notamment; mais, enfin, équitablement, je ne pouvais garder rancune au cher gradus de n’avoir pas défini d’une «manière concise, mais caractéristique» ce singulier Teutatès, vu sa qualité de personnage légendaire; et je fus assez vite rasséréné en retrouvant dans le cher thesaurus les noms notoires d’Abezan, d’Al-Mamoun, de Billecocq, de Colardeau, de Duperron, de Guyau, de Liotard et d’Ogygès. A la bonne heure! à la bonne heure! me répétai-je tout enflammé maintenant, notre cher «Dictionnaire manuel» n’oublie rien, je veux dire: mentionne tous les noms que la Gloire a touchés de son aile; c’est parfait, c’est plus que Parfait même pour la culture de notre chère jeunesse, en laquelle nous revivons – et que nous désirons voir, de tous nos vœux, toujours plus éclairée, plus clairvoyante, mieux et plus réellement cultivée, pour tout dire.

Et, distraitement, je laissai ma pensée rêver au-dessus des cartes, des petits portraits gravés, des armoiries, etc., etc., qui confèrent à ce petit dictionnaire Larousse le qualificatif d’illustré.

Or, sachez que la veille, chez mon vieil ami Théodore Cortot, nous avions beaucoup parlé de Cézanne. Nous avions rappelé son séjour à Auvers, sa bonne amitié pour Pissarro et pour Guillaumin; et, rentré chez moi, toute la nuit – ah! qu’elles sont cruelles, les insomnies! – j’avais fait revivre devant mes yeux l’illustre peintre, que j’avais rencontré, pour la première fois à Aix-en-Provence, sur la blanche route du Tholonet.

Et, plus distraitement encore que tout à l’heure, je continuais de feuilleter le petit Larousse. Je tombais ainsi sur la lettre C. Machinalement, je cherchais alors le nom vénéré : Cézanne.

Mais que vois-je! ce nom n’est pas imprimé dans ce cher gradus? Voyons, voyons, me répétai-je, c’est impossible! J’ai mal cherché : le caractère typographique est naturellement de dimensions très réduites. Voyons! voyons! Et, loupe en main, je lis: «Cèze, rivière, qui a sa source dans la Lozère, etc…» Après, ce sont des noms quelconques, des noms de remplissage, si je puis dire! Alors, il y a une erreur, un oubli. Dans l’un et l’autre cas, c’est stupide! mais, avec la meilleure volonté du monde, tout arrive! Cherchons Cézanne par un S. Oui, ainsi: Césanne. Rien! rien! Après Césalpin (André), naturaliste italien, c’est César (Jules), célèbre général romain, etc… C’est trop fort! jetai-je. Ils n’ont tout de même pas écrit Cézanne par un grand S. Cherchons encore! Ah! ah! ah! Le voici, le voilà, enfin, le nom illustre! Oui, les bougres, ils ont imprimé, ils ont commencé le nom par un S majuscule! C’est incroyable; mais enfin, le nom y est, il ne pouvait pas ne point y être! L’honneur est sauf! – et, tout rouge, tout fiévreux, je lis: «Sézanne, chef-lieu de canton (Marne) arrondissement d’Epernay; ch. de fer E.; 4.600 h.»

Et rien, rien de plus!… J’ai beau tourner, retourner le mot, feuilleter ce Larousse (ce Labrune, ce Lablonde), je ne trouve rien, rien, pas un mot, rien pour le peintre qui est, avec Delacroix et avec Courbet, un prestigieux Maître de tout le dix-neuvième siècle! Rien! Rien!

Et Cézanne n’est point nommé dans le «Petit Larousse illustré » (Labrune, Lablonde) parce qu’on a pris, dans ce dictionnaire, son nom glorieusement répété pour le nom d’un «Chef-lieu de canton (Marne), arrondissement d’Epernay; chemin de fer de l’Est; 4.600 habitants» !




Pauvre cher grand Cézanne, ainsi ignoré par Larousse!

Aix-en-Provence, ta ville natale, que tu aimas avec tant de ferveur, ne t’a pas gardé, d’ailleurs, un meilleur souvenir.

Quand j’ai cherché, puissante ombre, à te retrouver là-bas, en ai-je coudoyé de ces niais qui ricanaient toujours en parlant de toi, le fou, le mal vêtu, le «recalé » des Salons officiels de peinture!

Tu ne fus pas décoré, comme le premier venu des marchands de savons.

Tu n’es même pas représenté au musée d’Aix. Et, cependant, le conservateur actuel, M. Henri Pontier, ton ancien condisciple, y exhibe bien, lui, une anecdotique et mythologique sculpture: Ixion sur la roue de supplice.

J’avoue que cette sculpture présente un intérêt aussi particulier qu’incontestable, que ne peuvent présenter tes plus glorieuses toiles, ô Maître! le plus étrange, peut-être, de toute la Peinture française!

Cet Ixion, grandeur nature, et tout nu, entièrement, complètement, totalement nu, nu jusqu’à la plus intégrale impudeur, offre, en effet, aux touristes femelles et aux dames aixoises qui ont des chaleurs, un «paquet», «une bourse», un tas de choses enfin que l’histoire anatomique de l’homme appelle, dans tous ses détails: une verge, des testicules, du poil – frisé, je le concède! – et le tout est frotté, verni, noir comme les couilles à Taupin! O régal de la chair! ô sexe mâle qui attire la caresse!

Et c’est justement de le frotter, de passer la main dessus tous les jours de visite du musée, que ce «paquet» masculin s’est tellement encrassé, patiné, culotté même, dans la blancheur conservée à peu près nette de tout le reste de ladite sculpture.

Car j’ai oublié de préciser, chère lectrice, que cet Ixion a été sculpté dans un bloc de marbre blanc, dans un marbre impossiblement blanc. A côté de cette sculpture de Jouissance (non de Jouvence), que valent tes «Montagnes Sainte-Victoire », tes «Figures», tes «Portraits», tes «Natures mortes», etc… ô Peintre, noble parmi les plus nobles?

Un jour, il fut question – banal et dernier «hommage» – de donner ton nom à la pauvre, à la triste rue Boulegon, où tu habitas, où tu mourus. Le Conseil Municipal d’Aix refusa. Il faudrait tous les huit jours, voyez-vous, voyez-vous, cher Monsieur Larousse (Labrune, Lablonde), publier la lettre de Gustave Flaubert au Conseil municipal de Rouen, – à propos de son ami Bouilhet. A Rouen, ils vendent du coton; à Aix, ils vendent des huiles. Les deux négoces produisent les mêmes imbéciles.

Par bonheur, le père de Paul Cézanne était, un sacré beau jour, de casquettier devenu banquier; et une fortune conquise ainsi, Cézanne put peindre. Pour qui? pour lui, d’abord! – pour ses amis ensuite: Pissarro, Guillaumin, Monet, Renoir (ils savaient qu’il était le plus fort!) – pour quelques amateurs enfin: Choquet, Gachet, Théodore Duret; et surtout, et surtout pour toute la jeune Peinture des deux hémisphères, qui révère toujours en lui le plus rare, le plus extraordinaire, le plus inouï de tous les peintres…




Voilà qu’ils ont «monté », aujourd’hui, les tableaux de Cézanne. Ils font les gros, les très gros prix. Aussi, quand je fus à Aix, essaya-t-on de m’en «visser» de ces tableaux à larges prébendes. Je me souviens ainsi d’un personnage maigre, noir, manifestement épuisé par des masturbations trop répétées, qui, dans la plus bizarre, la plus paradoxale des maisons, je le confesse! tellement elle avait de couloirs, d’escaliers et de galeries! – me montra des «cavaliers à la promenade », des «jeunes femmes en diligence» ; en m’assurant que, toutes ces aquarelles-là, «il avait vu Cézanne lui-même les peindre. Donc!»… et, comme je souriais, l’homme tout à coup n’insistait plus et disparaissait, me laissant aux mains de sa sœur, une énorme vierge à bandeaux, sourde-muette, qui, en me reconduisant, fretinfretaillait du derrière et bousculait tous les meubles: délicat Mobilier, du reste, fabriqué par des marqueteurs aux doigts les plus subtils.

Et il y eut d’autres farceurs de ce genre. Un ex-receveur des postes, tenait, lui, en réserve, une copie faite, assurait-il, par Cézanne, d’un tableau de Louis-Edouard Dubufe: Les prisonniers de Chillon. Ce «navet» historique, huilé en 1846, l’Etat l’avait «vomi» en l’envoyant au musée d’Aix, en 1851. Sottement, chercheur de niaiseries, j’ai voulu lire la notice publiée dans le catalogue officiel. La voici; elle est réjouissante: «Le peintre a traduit dans cette composition un des épisodes des plus émouvants du poème de Lord Byron, où l’aîné des prisonniers de Chillon (François de Bonnivard), vient de briser sa chaîne pour voler au secours de son jeune frère qu’il trouve mort!… Le jeune prisonnier est étendu sur les dalles d’un sombre cachot, de profil tourné à gauche; son frère aîné, à genoux à côté de lui, les yeux pleins de larmes, serre sa main déjà glacée!»

Simplement!

Et, comme je parlais de cette pauvre aventure à un parent de Cézanne, il me fut répondu:

– Mais oui, allez, ce n’est pas impossible que Cézanne ait fait cette copie-là. Il n’avait aucune invention, aucun talent. Tenez, vous, les Parisiens, vous feriez mieux de ne plus nous embêter avec toutes ces histoires. Quand la guerre sera finie, soyez sans émotion: on ne parlera plus, mais plus jamais, de Cézanne! Croyez-moi, cher monsieur, les meilleures plaisanteries sont les plus courtes.»

Evidemment!…

DAUMIER



Un guide d’une candeur touchante nous apprend complaisamment ceci: «Marseille, Massalia, est la ville de l’ancienne Gaule dont les annales remontent à l’époque la plus reculée. Ce fut en 600 ou 599 avant Jésus-Christ que les Phocéens, les plus hardis navigateurs de l’Ionie, envoyèrent quelques-uns des leurs sur la côte ligure. Suivant quelques écrivains grecs et latins, Protis (ou Euxène), chef des immigrants, s’étant rendu auprès de Nann, roi des Ségobriges, à qui appartenait cette partie du littoral, pour lui demander une concession de territoire, fut invité par lui au festin à la fin duquel sa fille Gyptis (ou Aristoxène) (la manie des pseudonymes existait décidément déjà à cette époque!) devait, par la présentation d’une coupe pleine d’eau, désigner celui qu’elle choisissait pour époux: l’époux choisi fut Protis, qui reçut en dot le rivage sur lequel il avait débarqué ».

Cette petite histoire nous apprend déjà que Marseille est, depuis fort longtemps, une ville «française». Cherchons donc au nom Daumier, dans notre «Petit Larousse illustré », la célèbre formule: «sur chaque personnage célèbre, une monographie concise, mais caractéristique». Il est impossible, n’est-ce pas? que ce nom: Daumier (tellement mêlé à la politique) ne soit pas inscrit dans ce Dictionnaire manuel que la jeunesse des écoles doit à M. Larousse; et, en effet, le nom y est tracé, que dis-je, esquissé : «Daumier (mi-é) (Honoré), caricaturiste français, né à Marseille (1808-1879)».

Ah! enfin! La voilà bien, «la monographie concise, mais caractéristique!» Si, après cela, vous désirez un meilleur renseignement, c’est que, Par les dieux, vous êtes l’esprit le plus tatillon, le plus grincheux, le plus minutieux, le plus ridicule, le plus absurde qui soit! Comment!… On vous dit que Daumier, né à Marseille (ville française), est un caricaturiste français! et vous n’êtes point satisfait, quand on vous a répété à satiété, ailleurs, que Daumier a pu lutter efficacement contre Louis-Philippe et ses ministres, justement parce que tout entier Français; et vous voulez, ô esprit exigeant, désordonné, désaxé, que, dans une nouvelle formule «concise, mais caractéristique», on ajoute quelque chose à cet admirable renseignement, à ce document «lapidaire», «marmoréen», – si j’ose dire! – : «Daumier, caricaturiste français, né à Marseille». Mais, ô cher olibrius, esprit insatisfait, toujours mécontent, que deviendrait-elle? Comment serait-elle rédigée, comment pourrait-elle être rédigée, la célèbre, l’illustre, l’incomparable formule «concise, mais caractéristique? » Allons, esprit inassouvi, rentrez dans le rang, – et contentez-vous de lire une fois de plus que «Daumier est un caricaturiste français, né à Marseille!»




Ah! c’est bien la peine d’être un peintre insigne, original, farci d’imagination, une sorte de visionnaire, un amoureux de tous sujets, un passionné de vie, d’amour, de révolte, pour voir accolée à son nom comme «monographie concise, mais caractéristique», cette sèche, bouffonne et presque déshonorante étiquette: «Caricaturiste».

Sans doute, sans doute, Daumier fut, à ses débuts, un «caricaturiste», – puisque, niaisement, ô critiques d’art, vous voulez réunir dans le même troupeau Daumier, Gavarni, Forain indigne, etc. – et les Cham, les Sem, etc., etc… Dessinateur de mœurs est un mot qui conviendrait mieux; mais c’est si vite dit pour vous: Caricaturiste. Caricaturistes, aussi, n’est-ce pas, Lautrec et Henri Pille, Par exemple? Même, un jour, un sculpteur de talent, dont la grâce d’exécution vient directement du dix-huitième siècle, m’a reproché d’avoir écrit un livre précisément sur Lautrec, ce «sous-caricaturiste », appuyait-il. Et l’on vilipende les bourgeois, quand il y a tant d’artistes, de vrais artistes, si sots, si peu compréhensifs, si obtus en présence de l’art d’un autre artiste!

Sans doute, sans doute, Daumier, pour vivre, Pour vivre strictement et rudement, devra d’abord accepter toutes les tâches. Peindre? On verra plus tard! Pour le moment, il s’agit de créer des petites images qui amusent, de réjouir le bourgeois, de dilater la rate du passant. Il s’agit d’être un chien de servitude et de tirer sa petite voiture. Faire autre chose? Oui, peut-être, chose aisée pour tant d’autres jeunes hommes; mais, pour lui, Honoré Daumier, – fils du petit vitrier de Marseille «s’amenant» presque tout de suite «avec le gosse», à Paris, – c’est une chose impérieuse, inéluctable: il faut qu’il dessine, en attendant le moment de peindre. Il «gagnera sa vie», lui, en dessinant.

Et c’est ainsi que le jeune Honoré Daumier signe d’abord des croquis dans une petite feuille créée par un sieur William Duckett; puis il vend quelques estampes à l’éditeur Achille Ricourt. Surgit la révolution de 1830. Daumier, comme la plupart des autres jeunes dessinateurs, se jette dans la bataille contre le gouvernement et contre le roi. Il est charitable, Daumier, suprêmement charitable; sa bonté est infinie; mais son sang est jeune, il bouillonne, il véhicule des idées de vengeance, de révolte; et comme l’apprenti-révolutionnaire a déjà entre les doigts un excellent outil de dessinateur, ses dessins portent, le signalent à ceux qui font les frais des barricades et des procès qu’intente le gouvernement.

Sans doute, il y a, dans cette féconde production, quotidienne, de très louables, de miraculeux dessins politiques; on les connaît; nul besoin de les vanter encore; mais, combien de pages ne sont Pas autrement singulières, puissantes; et leur monotonie, souvent, vous confond, vous accable; et vous vous demandez comment – il y avait aussi les dessins des autres, dessins inférieurs, il est vrai! – vous vous demandez comment une telle production régulière pouvait exister. Mais, je confesse, je sais que le passant, une fois amorcé, – peut happer, sans dégoût, tout ce qu’on lui jette.

Et le bourgeois, qui a, lui, le temps de tout regarder, de tout avaler, il pouvait bien, d’autre Part, suivre également, admirer de force, tout étrillé et tout battu, tout meurtri et tout honteux, ce Daumier qui s’attaquait aussi à lui et qui le harcelait sans relâche; car, Baudelaire a pu admirablement écrire: «Tout ce qu’une grande ville renferme de trésors effrayants, grotesques, sinistres et bouffons, Daumier le connaît. Le cadavre vivant et affamé, le cadavre gras et repu, les misères ridicules du ménage, toutes les sottises, tous les orgueils, tous les enthousiasmes, tous les désespoirs du bourgeois, rien n’y manque. Nul comme celui-là n’a connu et aimé (à la manière des artistes) le bourgeois, ce dernier vestige du moyen âge, cette ruine gothique qui a la vie si dure, ce type à la fois si banal et si excentrique. Daumier a vécu intimement avec lui, il l’a épié le jour et la nuit, il a appris les mystères de son alcôve, il s’est lié avec sa femme et ses enfants, il sait la forme de son nez et la construction de sa tête, il sait quel esprit fait vivre la maison du haut en bas».

Et tout cela, Daumier l’avait complété en se promenant, en quêtant, en furetant dans la merveilleuse, dolente et paisible île Saint-Louis, où il habita un long temps de sa vie parisienne.

Oui, tout cela, Daumier l’avait «totalisé » en Parcourant les rues de l’île, en suivant les quais, en débusquant derrière les hautes persiennes closes des anciens hôtels de magistrats, au temps du dix-septième siècle, des existences offrant moins d’apparat et de pompe, des mœurs assurément Plus constipées et plus ridicules.

Elles lui étaient devenues si familières, toutes Ces rues des Deux-Ponts, Bretonvilliers, Saint-Louis, Poultier, Guillaume, Le Regrattier, Boutarel – et de La Femme-sans-Tête. Il ne connaissait pas moins les ponts Louis-Philippe, de la Cité, de la Tournelle, le pont Marie et le pont de Constantine; et les quais d’Anjou, Bourbon, d’Orléans, de Béthune voyaient également passer la bonne grosse figure, la grosse figure candide, sans moustacle, au collier rare de barbe, aux cheveux longs.

De son logis, de son atelier sis au N° 9 du quai d’Anjou, Daumier prenait aussi mentalement des notes en fumant sa pipe; – et tandis qu’il observait en face le quai des Célestins, où l’on baignait les enfants, les chiens et les chevaux du quartier. Mais il pestait (s’il se couchait tard, il se levait tard) de manquer souvent les blanchisseuses, qui remontaient de bon matin de la Seine, avec de lourds ballots de linge et des enfants agrippés après leurs jupes. Et toute sa rude vie, à ce brave homme génial mais toujours pauvre, se poursuivait ainsi, avec d’intermittentes rencontres de camarades qui s’appelaient heureusement Delacroix, Corot, Daubigny, Barye, Geoffroy-Dechaume.




Vers 1848, Daumier, se libérant en grande partie de ses lithographies (la pauvreté lui était maintenant si familière), lithographies qui composaient un épuisant labeur quotidien consacré à ces séries: Mœurs conjugales, Types parisiens, Baigneurs et Baigneuses, Les Bons Bourgeois, les Gens de Justice, les Philanthropes du jour, Robert Macaire, l’Histoire ancienne, les Bas-bleus, Pastorales, etc., etc., Daumier put enfin Passer tous ses jours à peindre.

Et voilà, n’en doutez pas, cher monsieur Larousse même illustré (Labrune, Lablonde), la Meilleure partie de l’œuvre du «caricaturiste» Honoré Daumier.

Oh! sans doute – vous voyez, j’y reviens! – tout en ne qualifiant pas toutefois, comme vous, l’émouvante estampe: La rue Transnonain d’œuvre caricaturale, – je pense que Daumier a marqué d’une empreinte léonine telles de ses lithographies du Charivari: science du dessin, vigueur, couleur, étrangeté, passion, chaleur, vie, tout y est! – mais l’œuvre peinte par Daumier, cher Monsieur Larousse, croyez-moi, quel inépuisable ensemble enchanté et superbement original!

Et quelle diversité de sujets! Il a peint, ce peintre si singulier, des Saltimbanques, des Juges, des Avocats, des Parades, Don Quichotte et Sancho Pança, des Wagons de 3e classe, des Amateurs d’estampes, des Fables de La Fontaine, Scapin et Crispin, des Queues au théâtre, des Corbeilles de spectateurs, des Blanchisseuses, des Lutteurs, des Buveurs, des Rues de Paris, des Scènes de Molière, etc., etc., – tout ce que la vie lui donnait, tout ce qu’il trouvait dans ses souvenirs, tout le meilleur choix de ses promenades, de ses observations; et tout cela dans une pâte grasse, abondante, fortement maintenue par un dessin significatif, son dessin plein de rictus, de cernes et de griffures, – son dessin à lui, si personnel, si de toutes pièces inventé par lui, qu’il n’en existe pas un autre, comparable!

Mais, je vous le concède, cher Monsieur Larousse, tout cela (ah! que ce mot péjoratif doit Vous plaire!) tout cela ne se vendait pas, était dédaigné des marchands et des amateurs, aussi bêtes dans ce temps-là, croyez-le, que dans le notre. Oui, tout cela s’accumulait, en désordre, dans l’atelier du quai d’Anjou; œuvre, toutefois, non point perdue pour tous, – puisque d’abord elle était désormais la seule raison de vivre du Peintre – et qu’elle enchantait, émerveillait Baudelaire, Delacroix, Corot, Barye et combien d’autres nobles esprits!

Geoffroy-Dechaume, le sculpteur, qui était le voisin de Daumier, l’emmenait chaque été dans sa Petite propriété de Valmondois. C’était, ce moment-là, une des bonnes joies de Daumier. C’est Précisément dans ce joli pays, qu’arrose le Sausseron, que le grand peintre (inconnu du public et des dictionnaires) mourut dans une maison qui lui avait été offerte par Corot.




Est-il besoin d’ajouter que les peintures de Daumier – même les fausses! – se vendent maintenant à des prix que n’atteignent plus les bimbeloteries du sieur Jean-Louis-Ernest Meissonier, un grand Lama, aujourd’hui déboulonné ?

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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
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ISBN:
4064066307035
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