Kitabı oku: «Les coeurs héroïques»

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Gustave Derennes

Les coeurs héroïques


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066317591

Table des matières

JEAN SENNERÈDE

PREMIÈRE PARTIE

I

II

III

DEUXIÈME PARTIE

I

II

ÉTIENNE RISPAUD

I

II

III

IV

V

VI

MÈRE JEUSS

I

II

III

IV

V

VI

SOEUR ET PATRIE

I

II

III

IV

V

L’EXPIATION

I

II

II

III

LE MARIAGE DE CATHERINE

I

II

III

IV

V

LE DRAPEAU DU CANADA

I

II

III

IV

V

VI

JEAN SENNERÈDE

Table des matières


PREMIÈRE PARTIE

Table des matières

L’AUBERGE DE FLEURIGNÉ
I

Table des matières

Le 15 mars 1793, une agitation extraordinaire régnait dans la petite cité républicaine de Fougères. Tout le long de la rue de la Beuverie, la plus fréquentée les jours de foire et de marché, parce qu’elle relie les deux parties de la ville, des hommes armés se hâtaient. La plupart montaient vers la place de la Cathédrale; d’autres, en moins grand nombre, descendaient vers le quartier de Saint-Sulpice, là où s’élève le château de Fougères, au-dessus des eaux noires du Couesnon. Des femmes, sur le seuil des portes, se groupaient, arrêtaient les passants.

— Où sont-ils?... Que dit-on?... Viennent-ils?

Telles étaient les questions que toutes avaient sur les lèvres, que plusieurs formulaient et auxquelles personne ne pouvait répondre.

— «Ils.» — C’étaient les chouans. Un homme de la campagne, un vrai Pataud, et que tous connaissaient pour tel, était venu à cheval et avait annoncé au Procureur-Syndic que de gros partis de paysans, des rebelles, couraient les chemins dans les environs. Des curés et des dames de la noblesse étaient avec eux. Marche-à-terre, dont la réputation de sauvagerie n’était plus à faire, Baptiste Renart, l’âme de la contre-révolution dans le pays, avaient réuni une véritable armée, et Jean Chouan leur avait amené les contingents de Saint-Ouen-des-Toits. On disait même que le Gâs, ce chef mystérieux que les émigrés devaient envoyer d’Angleterre, était arrivé et s’était mis à la tête du mouvement.

Une attaque brusque était à redouter: La garde nationale mal organisée se réunissait rarement, la poudre manquait, et les fortifications, longtemps négligées, tombaient en ruines. Mais les citoyens furent à la hauteur du péril: une demi-heure après l’alerte donnée, tous étaient à leur poste et attendaient l’ennemi.

Les chouans ne paraissaient pas. L’inquiétude augmenta: Quand et par où allaient-ils venir? Suivraient-ils la route de la Pèlerine, celle de l’Huîtré ? Chercheraient-ils à pénétrer dans la ville en remontant le Couesnon?... Des femmes se rappelaient avoir vu la veille, à l’heure du marché, des Bretons singuliers, n’ayant pas le costume du pays, passer dans certaines ruelles. A coup sûr, ils étaient venus étudier la place.

L’agitation dura jusqu’à midi. Puis, comme les guetteurs postés au sommet du clocher de la cathédrale ne signalaient rien de suspect, la tranquillité revint peu à peu. Toutefois l’émotion avait été si forte qu’on résolut d’éclaircir la situation.

Le Maire, les principaux administrateurs de la ville et le commandant en chef de la garde nationale tinrent conseil à la Halle. Il fallait un homme sûr et dévoué qui consentit à risquer sa tête pour étudier les positions de l’ennemi. Tous en connaissaient un: Jean Sennerède. On le fit venir.

— Sais-tu, citoyen, lui dit-on, que depuis quelques jours des bandes de chouans sont reformées et menacent la ville?

— Je le sais.

— Peux-tu suivre leurs traces et savoir leur nombre?

— Je le saurai.

— Tu seras tué, sans doute... As-tu peur?

— J’irai.

II

Table des matières

Jean Sennerède avait trente-huit ans. C’était un grand et robuste gaillard, un solide Breton de la ville, dont les longs cheveux bruns couvraient les épaules carrées. Son père, François Sennerède, était un de ces paysans de l’Ouest, qui avaient pris les armes, en 1757, pour ne point payer les taxes nouvelles sur le sel. Les gabelous de Louis XV l’avaient tué.

Depuis ce temps, et malgré son jeune âge, Jean avait voué une haine instinctive aux gouvernements absolus. A mesure qu’il avait grandi, il avait senti plus vivement les iniquités de l’ordre social. Il souffrait des nombreux privilèges de la noblesse et du clergé. Des impôts trop lourds appauvrissaient l’agriculteur; les corvées et les dîmes achevaient de le ruiner. Aussi avait-il salué la Révolution avec enthousiasme. On l’avait vu pleurer de joie quand le peuple avait planté l’arbre de la liberté. Ce n’est qu’alors qu’il s’était marié avec Marie Bouvier, la fille d’un riche fermier du pays, qui depuis longtemps était sa promise. Il avait eu deux enfants, dont l’un avait alors deux ans à peine et l’autre six mois. Les maîtrises et les jurandes supprimées, le travail rendu libre, il avait pris l’état de tourneur. Ses rouets se vendaient dans tout le district de Fougères. Rapidement, il était devenu presque riche. Tous le savaient républicain de la première heure, et comme il était serviable et bon, tous l’aimaient.

Renart prit un tison pour allumer sa pipe (page 22).


Mais, ce que tous ne savaient pas, c’était un bout d’histoire ancienne, que Jean Sennerède cachait au fond de son cœur et qu’il n’oubliait point. Son père n’avait été tué par les gabelous que parce qu’il avait été trahi et livré à eux par un métayer de M. de Haute-Roche, un certain Jean-Marie Renart, qui, en apparence, faisait cause commune avec les paysans. On ne savait pas non plus que le fils de cet homme, Baptiste Renart, continuait, par esprit de famille sans doute, à haïr Sennerède, et comptait bien tirer vengeance de lui à la faveur des troubles qui menaçaient le pays.

Depuis deux ans déjà, depuis que le marquis de la Rouarie et Thérèse de Mollien avaient tenté de provoquer un soulèvement en Bretagne, cet homme était l’âme de la contre-révolution de Fougères à la Pèlerine. C’était chez lui que les chouans se réunissaient, que les prêtres réfractaires officiaient secrètement et tramaient leurs complots contre la République. On disait aussi que M. de Haute-Roche, en émigrant, lui avait laissé tout son argent et lui avait fait connaître l’endroit où étaient déposés la poudre et le plomb qui devaient servir à la guerre sainte.

Cet homme devait être surveillé de près. Justement le propriétaire de l’auberge de Fleurigné, le père Palicot, était un vieil ami de Sennerède. Et comme cette auberge était située à quatre cents mètres de la métairie de Renart, on pouvait trouver là des renseignements précieux.

Sennerède attendit jusqu’au soir pour que son départ ne fût point remarqué. L’heure venue, il embrassa sa femme et ses enfants et partit.

III

Table des matières

L’auberge de Fleurigné est à deux petites lieues de Fougères, sur la route d’Ernée, par la Pèlerine et Mégaudais. Elle est bâtie dans un endroit désert; à droite et à gauche, tout à l’entour des bois, des landes, des champs de genêts et d’ajoncs.

La nuit vint brusquement, vers cinq heures, une vraie nuit d’hiver en Bretagne avec de pâles rayons de lune à travers des brouillards épais. Un vent froid sifflait dans les branches dépouillées des chênes. Au loin, dans les guérets noirs, des compagnies de perdreaux jetaient des cris de rappel de plus en plus rares. Jean Sennerède marchait hardiment. De temps en temps un lapin traversait prestement la route, à deux pas de lui, des chouettes et des orfraies, sortant des émousses creuses, poussaient des hululements sinistres et prolongés.

Jean songeait à sa femme et à ses enfants. Il avait peur de mourir à présent, de les laisser tout seuls pour affronter les batailles de la vie. Le sentiment du devoir le soutint.

— Après tout, dit-il, la patrie en aura soin, et la République n’oubliera pas que je suis mort pour elle.

Il arriva.

L’auberge était une maison basse. Elle n’avait qu’un étage, et sa toiture écrasée était faite de chaume et de lattes de bois. Elle s’ouvrait par deux portes à doubles battants, comme sont les portes du pays. L’une, près d’une fenêtre étroite, donnait sur la route; l’autre, derrière, conduisait dans un enclos de pommiers, d’où partait un sentier qui s’enfonçait dans les champs.

La nuit était complète. Peu à peu tous les bruits s’étaient dissipés. Seul, au loin, un chien-loup hurlait dans quelque masure de la lande.

Jean Sennerède frappa doucement à la porte.

— Qui va là ? fit une voix.

— Un ami. Sennerède de Fougères... Ouvre vite, je suis gelé.

Le père Palicot vint ouvrir, absolument déconcerté par cette visite inattendue. Il était en chemise, et sa figure ensommeillée était à moitié enfouie dans un bonnet de laine bleue acheté à la dernière foire d’Ernée, le pays des bonnes tricoteuses.

— Ah çà ! que se passe-t-il, et que viens-tu faire ici?

Sennerède le regarda bien en face.

— Père Palicot, je puis compter sur toi?

— Tu le sais bien.

— Y a-t-il des chouans dans le pays?

— Malheureux!... J’aurais dû le deviner!... Oui, il y en a beaucoup. Ils viennent souvent. ici... C’est précisément ton ennemi Renart qui les conduit.

— Je le savais. Peux-tu, quand ils viendront, me cacher de façon à ce que je les entende parler?

Le père Palicot allait répondre; mais, tout à. coup, la porte qu’on avait négligé de fermer s’ouvrit brusquement et livra passage à quatre individus.

Jean Sennerède n’eut que le temps de s’asseoir, dans un coin de la cheminée, sur un escabeau, près d’un reste de feu devant lequel tiédissait une cruche de cidre. Puis, il prit dans sa poche un morceau de galette de sarrazin, et, lentement ,il se mit à manger, l’air assoupi.

Les nouveaux venus étaient jeunes. C’étaient des réfractaires qui s’étaient jetés dans les bois quand ils avaient reçu l’ordre de rejoindre leur brigade, suivant les décrets de la Convention. Ils portaient les cheveux très longs, sous le chapeau de velours, et la blouse bleue du pays sous la peau de bique. Renart les trouvant solides et d’autant plus souples qu’ils avaient plus peur, en avait fait des chouans qui ne demandaient qu’à mourir pour Dieu et pour le roi.

Tout en gardant leurs fusils entre leurs jambes, ils se mirent à boire des bolées de cidre fortement mélangé d’eau-de-vie blanche. Peu à peu leur langue se délia. Ils parlaient de la République, de la révolution, de la guerre qu’on faisait à la frontière, quand les pauvres gens ne voulaient que rester chez eux, bien tranquillement. Ils ne comprenaient rien à cette liberté dont on leur avait vaguement parlé et qu’ils payaient du sacrifice de tous leurs privilèges locaux. Était-ce au nom de la liberté qu’on supprimait la religion, qu’on emprisonnait les prêtres, et qu’on avait guillotiné le roi? Leurs curés n’avaient-ils pas été les premiers à supprimer la dîme? En mourant pour eux, on allait directement au ciel, et même, il y en avait, ceux-là qui n’avaient rien à se reprocher, qui ressuscitaient après leur mort.

Ils parlaient avec un extrême emportement, absolument convaincus de ce qu’ils disaient, jetant comme un acte de foi toutes les théories fausses dont on avait bourré leur esprit enfantin dans de mystérieuses prédications au fond des bois.

Soudain l’un d’eux avisa Jean Sennerède, qui achevait tranquillement son morceau de galette.

— Eh! l’homme, d’où es-tu? dit-il en lui touchant l’épaule.

— De Fougères.

— Où vas-tu?

— A Ernée, pour acheter des pièces de bois.

— Reste avec nous.

— Je ne peux pas, j’ai femme et enfant.

Tout semblait terminé ; mais un réfractaire, plus échauffé que les autres, reprit:

— Es-tu chouan ou pataud?

Sennerède tressaillit, mais il se remit vite:

— Je ne suis qu’un pauvre homme, et je ne fais point de politique.

Dans un coin, le père Palicot feignait de dormir. Les réfractaires se mirent à parler bas. Jean Sennerède crut distinguer les mots de «pataud de Fougères», «d’éclaireur ennemi», «d’exemple à faire!»

A tout hasard, en se baissant pour remettre devant le feu la cruche de cidre tiède dont il avait bu une gorgée, il prit une grande poignée de cendres qu’il mit dans la poche de sa veste. Puis, il fit semblant de dormir et ferma les yeux.

Les autres, de plus en plus surexcités, parlaient à haute voix. Une colère passa sur leurs visages enflammés par la boisson. Ils commencèrent à proférer des menaces contre le pataud qui commença à avoir peur.

— Parlez plus haut, ne vous gênez pas! dit la voix d’un homme qui venait d’entrer par la porte du jardin.

Les chouans se calmèrent subitement.

— Maître Renart, firent-ils.

— Lui-même, et qui vient vous dire que tous les ordres sont donnés, et qu’à l’aube, demain matin, on marchera sur Fougères. La surprise arracha un mouvement brusque à Sennerède. L’escabeau fit du bruit, et Renart, en se retournant, distingua une ombre à la lueur du feu mourant.

— A propos, fit-il, quel est celui-là ?

— C’est vantié un pataud de Fougères, dit un réfractaire. Il nous a dit qu’il allait à Ernée. Sennerède continuait à rester immobile, la figure engoncée dans le col de sa veste, la main dans sa poche, sur la cendre.

Renart s’approcha du feu et y prit un tison pour allumer sa pipe. Quand il en eut aspiré quelques bouffées, il secoua rudement le dormeur.

— Veux-tu bien te réveiller, animal? Voyons, montre ta face.

Sous le ciel pâle et froid, ce fut une course échevelée.


Sennerède leva la tète et le regarda fièrement. L’autre rugit.

— Ah! coquin! cette fois nous allons régler nos comptes. Voyez-vous, mes amis, cet homme-là est un pataud de Fougères, c’est un garde national qui vient nous espionner, faites-lui son affaire, et vite!

Sennerède ne leur laissa point le temps d’arriver. Il se dressa devant Renart et lui lança violemment une poignée de cendre dans les yeux. Pendant que le chouan aveuglé laissait tomber sa pipe et portait les mains à son visage, Sennerède bondit de côté et disparut par la porte entr’ouverte.

Les réfractaires déchargèrent leurs fusils sur lui, pendant qu’il franchissait l’escalier de l’enclos, le manquèrent et s’élancèrent sur ses traces.

Sous le ciel pâle et froid ce fut une course échevelée. L’homme qui veut tuer poursuivant l’homme qui veut vivre, quatre contre un. Les souliers ferrés sonnaient sur le gravier de la route. Au loin, la voix de Renart criait: Tuez-le! tuez-le!... Le tuer n’était point chose facile, Sennerède ayant de bonnes jambes. Malheureusement pour lui, il était fatigué des courses faites dans la journée et n’avait pris qu’un repos insuffisant.

Derrière lui, les jeunes gâs soufflaient bruyamment. Ils criaient par intervalles:

— Arrête, pataud! Arrête, pataud 1

Un d’entre eux ajouta:

— Tu n’auras qu’un bras de cassé !

Sennerède était épuisé. Il savait les chouans observateurs de la parole donnée, et il songea qu’avec un bras de cassé, il pourrait arriver à temps pour avertir les Fougerais et sauver la ville.

Il s’arrêta, et, sans dire un mot, il tendit aux chouans son bras droit.

D’un coup sec de penbas, l’un d’entre eux cassa l’os entre le coude et l’épaule. La douleur dut être horrible. Sennerède ne poussa pas un cri.

Leur besogne faite, les réfractaires revinrent sur leurs pas. Quant à Sennerède, il quitta la grande route et se jeta sur la droite dans une haie épaisse. Il fit bien.

Renart, en apprenant qu’on l’avait épargné, était entré dans une violente colère. Il regrettait de laisser sa vengeance incomplète, et peut-être aussi d’avoir trop parlé devant le Bleu.

Les chouans retournèrent sur la route. Elle était déserte. Jean Sennerède les vit passer et repasser devant lui. Quand le bruit de leurs pas se fut perdu dans l’éloignement, il courut à Fougères.

Le lendemain, à l’aube, les chouans se présentèrent devant la ville. Tous, les hommes et les femmes étaient aux murailles. Les brigands durent rentrer dans les bois.

DEUXIÈME PARTIE

Table des matières

L’ATTAQUE DE FOUGÈRES
I

Table des matières

Ce qui frappe dans l’histoire des guerres civiles, en Bretagne et en Vendée, c’est chez les chouans l’obstination froide, la ténacité, la volonté forte d’atteindre leur but. Les Bleus luttaient avec une conviction profonde, souvent imprévoyante. Le fanatisme contre la foi!

Battus devant Fougères, les chouans ne perdaient pas courage. Les prédications ardentes des curés, des absolutions multipliées donnèrent du cœur à tous les coureurs des bois. Une autre pensée aussi les guidait. Fougères était une ville riche et bien fortifiée. Pour les soldats, il y avait là l’attrait du pillage; les chefs y voyaient une solide forteresse pleine de fusils, bien munie de poudre. Les envois de l’Angleterre devenaient rares et souvent étaient capturés avant d’arriver à destination. Il leur fallait cette place à tout prix, mais, pour l’avoir, il leur fallait attendre que la grande armée vendéenne qui opérait sur la Loire pût leur envoyer des renforts.

Pendant le cours de l’année, ils ne laissèrent rien transpirer de leurs projets. Ils continuèrent seulement à épouvanter le pays.

Les gardes nationaux pouvaient à grand’peine protéger les caisses de numéraire qu’on envoyait à Rennes. Il ne se passait guère de semaine où, malgré son escorte, la diligence d’Ernée à Fougères ne fût arrêtée, et les voyageurs impitoyablement rançonnés. Les gardes nationaux couraient les grandes routes, mais ils ne pouvaient atteindre un ennemi insaisissable qui s’égaillait à leur approche. Parfois, au détour d’un chemin, une balle tombait au milieu d’eux, frappant juste. On relevait le camarade, mort ou blessé. On fouillait les bois, les haies et les fossés; on ne trouvait rien. L’ennemi avait des retraites sûres.

D’autres fois, c’était un homme qui revenait du marché, et que, le lendemain, des passants trouvaient complètement dépouillé, la gorge ou le ventre troué d’un coup de couteau

Parfois un propriétaire, un fermier riche et suspect, était chauffé jusqu’à ce qu’il donnât tout l’argent qu’il tenait caché.

Quelqu’un trahissait-il? Toute sa famille était condamnée. L’homme était confessé et tué. On envoyait directement au ciel la femme et les enfants.

Les républicains de Fougères attendaient avec impatience l’arrivée d’un corps de troupes qui purgeât le pays. Les colonnes infernales auraient vite fait de disperser les brigands. Malheureusement, la Convention n’avait guère de soldats. Il en fallait trop à la frontière devant l’Europe coalisée. Le patriotisme des habitants devait et pouvait suffire à maintenir l’ordre. C’était l’opinion de bien des Fougerais qui se croyaient parfaitement en sûreté et qui pensaient que le dernier échec des chouans les avait déconcertés pour toujours. D’autres qui connaissaient mieux leur pays étaient moins rassurés et se tenaient sur leurs gardes.

Ceux-là seuls avaient raison. Les chouans, en effet, conspiraient encore. Le soir, à la nuit tombante, les cris de hiboux se multipliaient régulièrement sur certains points, et des hommes armés arrivaient par tous les sentiers au lieu du rendez-vous.

Ils allaient recevoir un secours inattendu. La grande armée vendéenne, après de nombreuses victoires, venait d’être battue à Cholet. Quatre-vingt mille fugitifs, hommes, femmes et enfants, avaient passé la Loire à Saint-Florent, laissant sur le champ de bataille leurs généraux Lescure et Bonchamps. La Rochejacquelein, désespéré, conduisait les débris de cette horde fanatisée. Ils remontèrent la vallée de la Mayenne, prirent Laval et se portèrent au nord-ouest pour assurer leurs communications avec l’Angleterre. Les Vendéens furent vainqueurs à Entrammes, et la plupart marchèrent sur Fougères. Les brigands du pays ne devaient pas laisser échapper l’occasion qui leur était offerte d’enlever la ville. Un jour le curé Rousseau dont on commençait à parler, Marche-à-terre, Baptiste Renart et Jean Chouan, tinrent un conciliabule à l’auberge de Fleurigné. La fin de l’année approchait. Il fallait avant l’hiver renouveler les provisions de l’armée de la foi. Il fallait prendre Fougères.

Il fut convenu qu’on brûlerait un village du côté de Saint-Pierre des Landes. Les Fougerais, qu’on aurait soin d’avertir du fait, croiraient les chouans éloignés pour quelques jours. Eux, sans perdre de temps, avec les renforts qui venaient d’arriver, marcheraient sur la ville et l’attaqueraient en plein midi, à l’heure où les chouans ne se battent jamais. Les Bleus surpris seraient aisément vaincus.

On régla ensuite le plan de la bataille: Marche-à-terre arriverait par la route de la Pèlerine, Jean Chouan prendrait celle de l’Huîtré. Ils commenceraient le combat, et quand le faubourg de Saint-Sulpice serait dégarni de troupes, Renart et le curé Rousseau entreraient dans la ville, remonteraient la rue de la Beuverie et prendraient la garde nationale entre deux feux.

Tout fut fait comme il avait été convenu, et le 3 novembre 1793, à onze heures du matin, les chouans débouchèrent en colonnes serrées par les routes de la Pèlerine et de l’Huîtré, en chantant des cantiques et en criant: Vive le Roi!

II

Table des matières

Au premier coup de cloche que sonna le guetteur de la cathédrale, la foule fut avertie. Les tambours roulèrent, les clairons firent entendre la sonnerie du rappel, et les gardes nationaux, sans perdre une minute, coururent aux armes.

Il était temps. Déjà les chouans avaient atteint les premières maisons de la ville.

Les Bleus eurent d’abord l’avantage de la situation. Cachés dans les maisons, ils tiraient par les fenêtres sur les masses rebelles, à coup sûr. Mais la fureur des partis était telle, qu’on s’aborda bientôt à l’arme blanche et que les tirailleurs durent entrer dans la mêlée.

Ce fut une bataille terrible, ou, pour mieux dire, une sanglante tuerie.

Le bruit des détonations avait cessé. C’était un cliquetis de sabres, de baïonnettes, de coups de bâtons choquant des couteaux. La terre était rouge: des hurlements et des cris rauques dominaient parfois le tumulte avec des clameurs d’enthousiastes et de forcenés: Vive le Roi! Vive la République!

Au moment même où la bataille était pleinement engagée, Renart et le curé Rousseau qui avaient caché leurs troupes dans des plis de terrain, sur les bords du Couesnon, débouchèrent dans la partie basse de la ville.

Quelques gardes nationaux, une vingtaine tout au plus, ayant à leur tète Jean Sennerède, dont le bras était à peine guéri, défendaient le château de Fougères. Vainement ils luttèrent comme des lions; vainement les femmes elles-mêmes prirent part à la défense, il fallut reculer. Les chouans entrèrent dans la rue de la Beuverie, pendant que le curé Rousseau faisait occuper la grosse tour du Couesnon et l’église de Saint-Sulpice.

Dans la rue de la Beuverie, Renart trouva un obstacle inattendu. Sennerède et les dix hommes qui lui restaient avaient renversé une charrette en travers et se défendaient héroïquement derrière cette barricade improvisée. Renart tua cinq hommes aux Bleus, en perdit sept, et passa.

Ce moment d’arrêt dans la marche des chouans permit à quelques gardes nationaux d’accourir au secours de leurs camarades trop faibles pour résister. Un coup de clairon se fit entendre au bout de la rue, et Sennerède se trouvant en face de sa maison, s’y jeta avec la poignée de braves qui vivaient encore.

De part et d’autre ce fut un moment décisif. La fusillade éclata sur tous les points, couchant alternativement les Blancs et les Bleus.

Un homme, monté sur une table, à la hauteur de sa fenêtre, tirait sur les assaillants. Soudain, il ouvrit les bras, son fusil tomba et lui-même dans son agonie bondit dans la rue: une balle lui avait percé le front. Plus loin, dans un angle, une vieille maison de bois et de terre battue, trouée de balles, menaçait de s’écrouler. Une femme en sortit avec un enfant sur les bras. Une balle la renversa. L’enfant criait épouvanté serrant le cou sanglant de sa mère.

Se battre de loin n’est pas l’affaire des chouans. Ils se ruèrent en avant comme il était convenu. Renart resta en arrière avec un gros de troupes, pour occuper et piller les maisons d’où partaient toujours quelques coups de feu.

Il en voulait surtout à Sennerède, dont il connaissait parfaitement la demeure.

La maison dominait complètement la rue. De ses trois étages tombait une pluie de balles. La porte, verrouillée à l’intérieur, était de vieux chêne. Il fallut une poutre pour l’enfoncer.

Les gardes nationaux sautèrent dans le jardin et gagnèrent les maisons voisines où la bataille continua.

Sennerède restait seul, au rez-de-chaussée, dans son atelier de tourneur, avec un de ses ouvriers.

Les chouans ouvrirent la porte et reçurent à bout portant deux coups de fusil. Deux hommes tombèrent. Les assaillants ripostèrent par une décharge générale qui tua l’ouvrier, et ils entourèrent Sennerède qui n’avait pas eu le temps de recharger son arme.

Renart était au premier rang.

— Ah! crapule de républicain, hurla-t-il, cette fois-ci, je te tiens.

— Et moi aussi, riposta le tourneur.

Il fit un bond et lança un violent coup de pied dans le ventre de Renart qui tomba, les mains sur ses entrailles broyées.

— C’est le Pataud de Fleurigné, dit un assaillant qui se rua sur Sennerède et d’un coup de poing le renversa à terre.

Dehors, la bataille continuait. Par la fenêtre défoncée, les balles entraient et crevassaient la muraille.

La maison de Sennerède tout entière fut pillée, les chouans n’oubliant jamais leurs intérêts. Les lits à chapelle aux longs rideaux de soie verte furent détruits, les armoires dévalisées et tout ce qu’elles contenaient jeté à la rue.

Au rez-de-chaussée se dénouait un drame sanglant: Renart agonisant voulait voir supplicier son ennemi. Il fit enlever ses habits, et quand le malheureux fut complètement nu, il commanda de le couper en deux avec une des scies de l’atelier.

Il fut promptement obéi: un pareil meurtre était une fête pour les chouans.

Au contact des dents d’acier, Sennerède poussa un effroyable cri de douleur et s’évanouit. Renart était vengé, il mourut heureux...

Vive la République! cria Jean Sennerède (page 41).


Au cri du supplicié avait répondu un autre cri; sa femme qui jusque-là s’était tenue cachée dans la cave accourut, ses deux petits sur les bras. Elle poussait des plaintes navrantes, suppliait les bourreaux, se mettait à genoux devant eux, demandant la grâce de son homme.

— Toi, fiche-moi le camp, dit un chouan, ému malgré lui par la sauvagerie de cette scène.

Elle se retira tout hébétée dans un coin de l’appartement, couvrant de pleurs silencieux les têtes brunes des enfants muets.

Le corps de Sennerède saignait horriblement. Le malheureux râlait et demandait à boire. Les chouans riaient.

— «Sauve qui peut», cria tout à coup l’un d’eux qui regardait par la fenêtre. La fusillade se rapprochait. Les brigands n’eurent que le temps de fuir dans les jardins. La défaite des chouans s’explique. Ils étaient déjà maîtres de la ville quand deux émigrés, déguisés en paysans, étaient venus trouver leurs chefs. Il fallait marcher sur Granville, que des traîtres devaient livrer et où l’escadre anglaise aborderait aussitôt. La Rochejacquelein, sans attendre, avait pris la route d’Avranches, et les chouans du pays, abandonnés par leurs nouveaux alliés, n’eurent que le temps de battre en retraite.

Une demi-heure après, au coucher du soleil, ils avaient disparu, laissant six cents des leurs sous les murs et dans les basses rues de la ville.

A leur tour, les Bleus comptèrent leurs pertes. Quatre cents gardes nationaux étaient morts. Plus d’un brave manquait à l’appel, entre autres, Jean Sennerède.

Des amis coururent chez lui.

Dans le rez-de-chaussée de la maison dévastée, ils trouvèrent la femme de Sennerède à genoux près du corps de son mari. Les deux petits dormaient dans un coin sur la peau de chèvre sanglante d’un chouan mort.

On lava à grande eau les chairs meurtries, et une blessure rouge, une entaille profonde au flanc gauche apparut. La sensation aiguë de l’eau froide ramena dans le corps un reste de vie. Sennerède entr’ouvrit les yeux et reconnut ceux qui l’entouraient.

— Ma femme, mes pauvres petits, je les laisse à la République. Vous en aurez soin, n’est-ce pas? balbutia-t-il. Il referma les yeux. De la salive rose filtrait au coin de ses lèvres.

Et les chouans?

— Battus et en fuite.

Il ne répondit pas. Soudain, il se dressa sur le coude, les yeux effarés, et en mourant, il s’écria:

— Vive la République!

ÉTIENNE RISPAUD

Table des matières

I

Table des matières

Brusquement, la nuit tomba quand nous arrivâmes à Vallouise. Il était neuf heures du soir. A la lourde chaleur d’une journée de juillet succédaient des coups de vent froid qui faisaient frissonner. Déjà le village dormait. Aucun bruit ne troublait le silence, sauf les grondements formidables du Gyr et de l’Onde qui confondent là leurs eaux blanches d’écume.

Nous descendons de voiture, nous montons un escalier de pierres, et nous voilà dans la salle à manger de l’hôtel Lagier. Une vraie salle d’hôtel alpestre avec un bon feu clair flambant au fond. Le dîner fut promptement servi. Je fis honneur, s’il m’en souvient bien, à certain plat de truites que notre hôte arrosait avec le petit vin aigrelet des Vigneaux. J’avais quitté Gap, le matin même, projetant l’ascension du Pelvoux, et, le guide flairant un alpiniste m’expliquait d’avance la beauté des glaciers, leurs grandeurs sauvages et les sites les plus pittoresques. Il n’y avait qu’un inconvénient, il fallait être debout à deux heures du matin, car la route est longue.

J’ai rarement mieux dormi que cette nuit-là ; et, — faut-il l’avouer? — je dormis si bien qu’à six heures, six heures seulement, je fus arraché au sommeil par le bruit des cloches. J’ouvris mes fenêtres; un clair soleil brillait sur les hauteurs boisées de l’Eychauda. Derrière, bien loin et bien haut, se dressait la masse du Pelvoux où les, névés de la Barre des Ecrins et de la pointe d’Arsine mettaient comme une dentelle blanche au-dessus du front noir des sapins et des mélèzes.

De tous les côtés, par les sentiers qui conduisent à la Pisse, aux Vigneaux, à Puy-Saint-Vincent, des groupes d’hommes et de femmes endimanchés venaient entendre la messe qui sonnait à l’église de Vallouise. Les hommes portaient le vieil habit à la française, les femmes avaient des jupes courtes de couleur rouge, des fichus ouverts et la fine cornette blanche bordée de dentelles dont nos aïeules étaient si fières.

Tout à coup, on frappa deux coups à ma porte. Le guide qui m’avait entendu marcher vint me dire d’un air consterné que l’heure était passée et qu’il était trop tard pour partir. Je ne tenais après tout que médiocrement à l’excursion projetée. Les mœurs des gens du pays m’intéressaient plus que la nature morte.

Une demi-heure après, j’étais installé dans la salle à manger de la veille transformée pour l’occasion en salle de café. Un grand tapage y régnait comme dans les auberges de tous les pays le dimanche. Je savourais tranquillement mon café au lait quand soudain la porte s’ouvrit à côté de moi, et je vis entrer un vieillard robuste et de haute taille, point voûté malgré les quatre-vingt-dix ans qu’il semblait avoir, et que tout le monde saluait avec respect.

— Permettez-moi, me dit M. Lagier, de vous présenter notre ami Etienne Rispaud, un homme dont nous sommes fiers.

Je saluai le nouveau venu qui s’assit à une place laissée libre à mon côté. Bien que son costume ne différât guère de celui des autres paysans, il y avait dans son langage quelque chose de distingué qui ne laissa pas de me surprendre. Le vieillard semblait loquace; il me parlait du pays, de ses vieux usages, des mœurs d’autrefois et me donnait sur tout les renseignements les plus curieux. Vers onze heures, il se leva et sortit.

— Quel est cet homme? dis-je à l’hôtelier qui dînait avec moi.

— Un grand homme, Monsieur, plus grand à coup sûr que beaucoup de gens dont on raconte l’histoire.

— Expliquez-moi...

Et, tout en prenant le café, M. Lagier me raconta l’histoire suivante.

II

Table des matières

Etienne Rispaud était né à Vallouise vers l’an 1795 ou 1796. Il appartenait à une famille nombreuse dont les membres s’étaient dispersés les uns après les autres pour chercher à vivre plus aisément. Lui, comme beaucoup de jeunes gens du pays, avait embrassé la profession d’instituteur.

Dans les foires de Briançon, où les maîtres d’école se rendaient autrefois au commencement de l’hiver avec une plume au chapeau quand ils savaient lire, deux plumes quand ils savaient lire et écrire, les hameaux se le disputaient; mais lui n’écoutait rien et restait fidèle aux gens du Casset sur la Guisanne qui l’avaient accepté une première fois et dont il n’avait eu qu’à se louer. Moyennant trois écus de cinq francs, la nourriture, le logement et quelques mètres d’étoffe, il enseignait aux enfants du village, pendant l’hiver, les éléments de l’alphabet et de l’écriture. L’été venu, il s’occupait aux travaux des champs, labourait, moissonnait, tondait les moutons, et, peu à peu, se rendait indispensable à tous. Ajoutons qu’il parlait assez bien, qu’il connaissait la loi et qu’il était un peu l’homme d’affaires du pays. Les gens du Casset l’envoyaient à Briançon toutes les fois qu’ils avaient un différend à régler.

Dans le village, il ne manquait point de jeunes filles qui n’eussent volontiers épousé l’instituteur; mais Etienne Rispaud avait son cœur pris ailleurs. Dans un de ses voyages à Briançon, il avait fait connaissance avec une famille italienne établie dans le faubourg de Sainte-Catherine, en bas de la ville. Cette famille était assez riche. Pietro Marino avait gagné une certaine fortune en exploitant le cristal de roche qu’on trouve dans les environs, et chacun disait qu’il donnerait une grosse dot à sa fille Rafaële qui entrait dans sa dix-huitième année. Etienne ne songeait guère à cela quand il s’éprit de la jeune fille. Il demanda sa main à l’Italien, et, malgré l’opposition violente du neveu de Pietro, le cousin de Rafaële, un certain Tucci qui servait dans l’armée piémontaise, il l’obtint.

Le mariage devait être célébré à la fin de l’hiver.

Nous étions alors au commencement de l’année 1815. Louis XVIII régnait en France; l’empereur était relégué dans l’île d’Elbe, et l’Europe entière se reposait des longues années de guerre qu’elle avait dû subir.

Rispaud avait applaudi à la chute de l’empire qui avait déchaîné sur la France une effroyable invasion. Il aurait préféré le gouvernement. républicain au gouvernement du roi, mais, comme la paix semblait garantie, il se contentait, sans trop réclamer, du nouveau régime.

La date du mariage approchait. Le jeune homme qui l’attendait avec impatience se rendit à Gap, un jeudi, le 2 mars, pour acheter les cadeaux de noces qu’il destinait à Rafaële. Ce fut un long et pénible voyage. La neige cachait encore les sentiers en beaucoup d’endroits. Les avalanches étaient fréquentes. Sur plusieurs points les torrents avaient coupé les routes et intercepté les communications. Mais qu’importait au jeune homme! il aimait, il se croyait aimé : aucun danger ne pouvait l’effrayer, aucun obstacle ne devait l’arrêter.

Le samedi, 4 mars, dans l’après-midi, il arrivait à Gap.

III

Table des matières

Jamais la ville n’avait été plus bouleversée que ce jour-là. M. Lanaute, chef d’escadron de gendarmerie, venait d’informer les autorités que Napoléon Ier était débarqué de l’île d’Elbe avec une poignée d’hommes, et remontait la vallée de la Durance.

Une sorte de stupeur semblait avoir paralysé toutes les volontés, brisé toutes les énergies. M. d’Abon, maire de la ville, avait réuni son conseil pour délibérer; mais les propositions se suivaient sans qu’on se décidât à en adopter une. Dans les rues, des groupes s’étaient formés: on commentait les événements, on discutait les projets de l’empereur. Quelques-uns acceptaient les faits accomplis; d’autres parlaient de résistance.

Inutile de dire qu’Etienne Rispaud était de ceux-là. Le jeune instituteur allait de groupe en groupe, s’efforçant de démontrer que le retour de l’Empereur était le signal d’une guerre européenne, que la France était épuisée, que la frontière mal défendue était ouverte à l’invasion et qu’on payerait cher, de quelques provinces peut être, l’ambition de Napoléon.

Un moment, l’éloquente proclamation d’Harmand d’Abancourt, le préfet des Hautes-Alpes, parut réussir. Rien de plus énergique que cette pièce:

«Un ennemi funeste à votre repos, l’homme qui a coûté à la France et à l’Europe tant de sang et tant de larmes après s’être targué lors de son abdication d’une générosité mensongère, voudrait essayer de vous remettre sous son joug de fer et nous rendre les fruits amers de son gouvernement: La conscription et la guerre perpétuelle.

«Quand les destinées de l’Europe sont heureusement fixées, que notre patrie commence à goûter le repos et le bonheur dont elle était depuis si longtemps privée, un aventurier, à qui la France a trop longtemps sacrifié ses générations et ses trésors, viendrait, par des calculs affreux d’ambition et d’intérêt personnel, essayer de nous armer pour sa propre querelle...»

Le jeune instituteur allait de groupe en groupe, s’efforçant de démontrer que le retour de l’empereur était le signal d’une guerre européenne.


Rien n’y fit. La population, de plus en plus troublée, n’osa prendre les armes, et le préfet dut quitter la ville.

Le 5 au matin, on apprit que l’empereur se dirigeait sur Gap. M. de Saint-Geniès, le maire d’Upaix, l’accompagnait. Napoléon, monté sur un cheval arabe blanc, coiffé du petit chapeau, vêtu d’un uniforme de colonel de chasseurs, drapé dans sa capote grise, marchait en tète de ses lanciers polonais et d’un bataillon de vieux grenadiers que commandaient Cambronne et le général Drouot. Le général Bertrand précédait la colonne et faisait distribuer aux populations qui, à cause du dimanche, se répandaient sur les routes, la proclamation de l’empereur:

«Citoyens des Hautes-Alpes, j’ai été vivement touché des sentiments que vous m’avez montrés: vos vœux seront exaucés; la cause de la nation triomphera encore! Vous avez raison de m’appeler votre père; je ne vis que pour l’honneur et le bonheur de la France. Mon retour dissipe toutes vos inquiétudes: il garantit la conservation de toutes les propriétés, l’égalité entre toutes les classes; et les droits dont vous jouissez depuis vingt-cinq ans, et après lesquels nos pères ont soupiré, forment aujourd’hui une partie de votre existence. Dans toutes les circonstances où je pourrai me trouver, je me rappellerai toujours avec un vif intérêt tout ce que j’ai vu en traversant votre pays.»

Le même soir, à neuf heures, il arrivait à Gap.

«La ville, dit un témoin oculaire, était brillamment illuminée; un nombreux piquet de garde nationale en uniforme stationnait devant la mairie; les tambours battaient aux champs et la troupe présentait les armes pendant que le cortège défilait aux acclamations universelles.»

Universelles, non point. Les opposants avaient disparu; mais quelques-uns d’entre eux, groupés par Étienne Rispaud, s’étaient réunis dans une petite auberge de la place Grenette. Il fallait couper la route à l’empereur et lui défendre de sortir des Alpes. Un d’entre eux partit pour Embrun, un autre redescendit la Durance pour hâter la marche des Marseillais et des troupes royales. Un troisième devait aller soulever les habitants du Champsaur. Cette dernière mission échut à Rispaud.

Il s’agissait surtout de faire vite. L’empereur lui aussi expédiait des courriers dans toutes les directions. Il avait confié la préfecture à M. Farnaud. Il ne lui restait plus qu’à marcher en avant.

IV

Table des matières

Rispaud n’avait pas perdu une minute. La route est longue pourtant de Gap à Saint-Bonnet. Mais rien ne coûtait au jeune homme qui n’obéissait qu’au sentiment de son devoir. Malgré le vent et une tourmente de neige qui l’assaillit au col Bayard, il put arriver dans la matinée du lundi.

Le même jour, dans l’après-midi et par un temps superbe, Napoléon, suivi de ses vieux grognards, prenait la route de Grenoble.

A Saint-Bonnet, Rispaud n’avait eu guère plus de succès qu’à Gap. Le maire, Jean-Joseph Achard, ancien procureur au bailliage du Champsaur, avait fait un appel aux armes. Les paysans qui se rendaient au marché ce jour-là ne se laissèrent point entraîner. Ils avaient conservé un bon souvenir de l’empereur qui leur avait maintes fois donné des preuves de sa générosité. Au lieu de combattre, ils descendirent, en répétant des chants patriotiques, sur les bords du Drac, pour saluer le monarque à son passage. Seul le maire refusa de quitter la ville, disant que son devoir était de. siéger à la maison commune et que c’est là que Bonaparte devait venir, s’il avait affaire à lui.

L’empereur passa.

Les paysans continuaient à descendre sur la route pour offrir leurs hommages à l’empereur. Une anecdote prouvera combien l’émotion était grande. Laissons parler un témoin oculaire:

«Un des plus beaux grenadiers du bataillon sacré avait disparu depuis le débarquement. On avait vainement cherché une cause à son absence, lorsque ce problème s’expliqua peu d’heures après le départ de Gap. C’était dans la fertile vallée du Champsaur, non loin du berceau du connétable de Lesdiguières: la colonne défilait lentement au milieu des populations réunies sur la route tortueuse qui longe les eaux rapides du Drac; les échos des énormes montagnes qui resserrent le bassin de ce torrent répétaient au loin les cris de ces villageois. Tout à coup la foule s’ouvre et laisse parvenir jusqu’aux pieds de l’empereur l’estimable déserteur portant dans ses bras un vieillard de quatre-vingt-cinq ans: c’était le père du grenadier qui avait voulu voir Napoléon avant de mourir. Cette scène touchante devait être le sujet d’un tableau que l’empereur avait commandé pour être placé dans son appartement.»

On comprend aisément que les efforts de Rispaud n’aient eu aucun résultat auprès de pareilles populations. Le jeune homme, cependant, voulant aller jusqu’au bout, courut à la Mure, dans l’Isère. Un moment, il espéra réussir.

Le même témoin nous raconte cet épisode émouvant:

«C’était dans le profond ravin qui sépare la Mure de Corps. Après une halte, la colonne s’ébranle, et l’avant-garde se trouve devant ce défilé que la nature a tracé entre un haut rocher et le lac de Lafrey, sorte de Thermopyles où cinquante hommes, avec une pièce de canon, arrêteraient facilement une armée.

Six cents hommes gardaient ces Thermopyles. Le général Cambronne, trouvant de la résistance, reçoit l’ordre de ne pas recourir à la force. Le général Bertrand n’est pas plus heureux. Alors Napoléon descend de cheval, commande l’arme au bras à ses vieux grognards, et se présente tout seul vers le bataillon royal.

— Qui vive?

— Napoléon! dit-il.

— Le commandant rappelle aux troupes leur devoir:

— Soldats! s’écrie l’empereur en se découvrant la poitrine, ne reconnaissez-vous plus votre général qui vous a menés tant de fois à la victoire!

A ces mots, le bataillon se débande, pousse le cri de: «Vive l’empereur!» et se range sous l’étendard de son héros. Le commandant obtient de se replacer à la tête de son bataillon qui descend à Vizille, berceau de la révolution de 1789, et, dans sa marche triomphale, reçoit, dans la plaine des Bains, devant Grenoble, le régiment de Labédoyère, déjà paré de la cocarde tricolore au lieu de la cocarde blanche qui jonchait le chemin. Désormais, plus d’opposition; partout délire joyeux, entraînement électrique, ivresse universelle jusqu’à la capitale où Napoléon reparut le 20 mars 1815.»

Les Marseillais qui remontaient la vallée de la Durance n’avaient pas été plus heureux. Les troupes de ligne qui se trouvaient avec eux, s’étaient laissées entraîner. La cause de l’empire triomphait.

Rispaud, désolé de la tournure que prenaient les événements, voulut désormais ne plus songer qu’à son bonheur et se consacrer tout entier à sa chère fiancée. Il remonta le Drac jusqu’à ses sources, franchit le col de Freyssinnières, descendit par Dormilhouze la vallée de la Biaisse, et revint à Sainte-Catherine.

Le commandant obtint de se replacer à la tête de son bataillon.


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Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
121 s. 19 illüstrasyon
ISBN:
4064066317591
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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