Kitabı oku: «Vertu»
Gustave Haller
Vertu

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066327026
Table des matières
SIX ANS AVANT
I
II
III
IV
PREMIÈRE PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
DEUXIÈME PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
SIX ANS AVANT
Table des matières
I
Table des matières
Sir Delmase est un homme de vertu douteuse; il n’a pas d’esprit; son abord est fâcheux; il est égoïste, brutal; pourtant, autour de lui se fait un cercle d’admirateurs.
Pourquoi?
Parce qu’il a dit: «Je serai riche», et qu’aujourd’hui c’est un des plus grands négociants de la Cité de Londres.
Il est gros; ses mains sont lourdes et velues; son nez large, informe, regarde en l’air, fuyant une grande bouche à lèvres plates; des fils violets figurent des réseaux sur ses joues rouges; ses épais cheveux gris semblent irrités les uns contre les autres, et se hérissent sur un front bas; ses sourcils avancent en auvents, et ses petits yeux fauves se cachent dessous comme au fond d’une caverne; pourtant il a une femme jeune et jolie.
Dans le cours de son ascension commerciale, Delmase crut nécessaire de monter sa maison définitivement, et dit à un de ses confrères:
— Donnez-moi votre fille Antonie!
Une enfant!
Il se maria! et pendant douze années, rien ne fut changé dans sa vie, si ce n’est qu’il y eut chez lui un objet d’utilité domestique de plus et que le chiffre de son avoir s’augmenta de plusieurs centaines de mille francs.
Depuis quelque temps, Delmase est à New-York, où il établit un comptoir. Il vient d’écrire à sa femme que, bientôt, il sera de retour, et qu’on doit en informer ses amis. Madame Delmase a quitté son palais de Hyde-Park et s’est mise en devoir d’obéir. En ce moment, elle se trouve dans William’s street, chez mistress Harris, femme du représentant de son mari.
Celle-ci tient sur ses genoux un tout petit bébé, et dit:
— Ah! Monsieur Delmase revient! Cela m’attriste, car il faut que nous allions le remplacer. Il est vrai qu’il est là-bas depuis près d’un an.
Cette réflexion fit pâlir madame Delmase. A peine eut-elle la force d’articuler ces mots:
— Depuis quelques mois!.... Oui.
— Onze mois! Oh! j’ai presque compté les jours! Les derniers que nous dussions passer dans notre pays.
Antonie se sentait défaillir, la fatalité avait-elle donc voulu que l’absence du marchand fût ainsi mesurée!
II
Table des matières
Elle descendit lentement le petit escalier droit, tout anglais. Elle sortit sur le pont de pierre, un de ces ponts qui s’élevant entre deux cours basses, font ressembler les maisons de Londres à de petits châteaux forts.
Une voiture s’avança.
— A Saint-Georges! dit la jeune femme au groom qui lui ouvrait la portière. Et elle se renversa dans un des coins de son coupé.
Antonie Delmase était une de ces grandes et majestueuses créatures auxquelles les sculpteurs antiques vouaient leur ciseau; une de ces beautés plastiques dont la figure immobile et grave est comme un rideau magnifique tiré sur l’âme. Aussi, le monde qui ne voit pas leurs pensées dans leurs yeux, les trouve-t-il parfois insignifiantes.
Dès que la voiture eut atteint le seuil de l’église:
— Rentrez, dit Antonie au groom.
Libre ainsi en congédiant ses gens, elle pénétra jusqu’à l’autel où officie ordinairement l’archevêque.
Cet autel perdu dans l’obscurité est un riche amas de dorures.
Elle s’agenouilla sur la dalle, et cachant son visage dans ses mains, pria ou pleura.
Une heure plus tard, madame Delmase sortait après avoir baissé son voile. Elle fit quelques pas dans la rue, sans paraître préoccupée de la direction qu’elle prenait.
Bientôt elle fut suivie par un de ces grands jeunes gens comme on commence d’en rencontrer en Europe. Ils ont la haute taille des hommes du Nord, ils ont une chevelure noire, un teint basané qui fait un étrange contraste avec leurs longs yeux gris clair. Ces yeux ont une sorte de fierté sauvage, un regard de maître qui n’appartient qu’à eux. Lord Clifford était Anglais par son père, mais Indien par sa mère.
Il marchait dans les pas d’Antonie et la rejoignit.
— Dieu permet que je vous rencontre ici seule, lui dit-il à voix basse.
— Je ne crois pas, car je viens de lui jurer de ne plus vous revoir.
— Il faut que je vous parle!
— Je ne veux point. Laissez-moi!
Il se rapprocha d’elle.
— Écoute! lui dit-il plus bas. Nous ne sommes pas très-loin de Waterloo-station; va seule à ta maison de Kingston. Voici ma clef. Je t’y rejoindrai.
— Taisez-vous!...
— Je te jure que personne ne me verra.... Tu sais bien qu’on ne suppose rien. D’ailleurs, nous sommes au mois de mai; tu retourneras bientôt à la campagne; n’est-il pas naturel que tu ailles visiter ta maison?
— Taisez-vous!...
— Tu sais bien, ajouta-t-il plus bas encore, que ta réputation m’est chère; n’en ai-je pas toujours pris autant de soin que toi-même?
— Ce que vous me demandez, je ne le ferai pas; laissez-moi!
— Vois-tu, Antonie! il y a entre nous autre chose que mon bonheur, que ma vie, que ton honneur même. Depuis quelques jours je ne vis plus! Si tu ne veux pas me laisser te voir ce soir à Kingston, je ne te laisse pas partir. Je ne te quitte point!
— Vous êtes pair d’Angleterre, mylord; vous allez me perdre, et compromettre à tout jamais votre nom.
— Ah! je ne me soucie plus de rien... Je suis fou!
Ces paroles effrayèrent Antonie.
— J’y vais, dit-elle, prenant la clef que le jeune homme avait encore dans la main.
III
Table des matières
Les plus jolies maisons de Kingston donnent d’un côté sur la principale rue de la ville, de l’autre sur la Tamise. Leurs jardins, presque tous terminés par une pelouse, vont se baigner dans l’eau. Là, un bateau étroit et long attend, caché dans les herbes, que les maîtres de l’habitation aillent explorer les rives charmantes de Hampton ou de Richmond.
Jusque dans leurs jeux, les Anglais révèlent leur goût pour la marine. Les dames elles-mêmes rament parfaitement; les avirons se tournent dans leurs mains effilées; ils plongent, pleurent en sortant de l’onde, replongent de nouveau, et la légère embarcation glisse à la surface de l’eau.
Kingston n’est point visité par les curieux; on vit là pour soi, non pour ceux qui passent.
Comme dans toutes les villes d’Angleterre, les habitants s’intéressent plus à leurs propres affaires qu’à celles d’autrui. On sort de chez soi, on y rentre, sans mettre les voisins en émoi.
Des visages avides ne se montrent pas aux fenêtres, où il n’y a qu’un peu de feuillage ou quelques fleurs.
Madame Delmase pénétra donc sans être remarquée dans son cottage, où ne restait aucun domestique en son absence.
Presque toutes les maisons anglaises se ressemblent.
Imaginez quatre grandes chambres bien carrées, recommençant successivement depuis le sous-sol jusqu’au deuxième étage. Généralement, une rotonde en glaces, donnant sur le jardin, se pratique à chaque étage, ce qui forme des réduits charmants ajoutés aux pièces.
Telle était l’habitation où nous trouvons Antonie. Brisée par la douleur, elle s’était assise sur un sofa qui tournait, suivant la forme de la rotonde. Elle regardait les arbres, les prairies; mais ne voyait rien de ce qu’elle regardait. Ses yeux laissaient couler des larmes. Pourtant, si quelqu’un fût entré, elle n’eût eu qu’à essuyer ses yeux pour paraître calme.
Que de fois elle l’avait fait déjà !
La porte s’ouvrit enfin et le jeune homme parut.
— Rappelez-vous bien, Edward, dit madame Delmase sévèrement, que nous nous voyons aujourd’hui pour la dernière fois. Désormais, vous ne serez plus pour moi que lord Clifford
Le jeune homme considérait Antonie d’un œil ardent et fixe.
— Qu’avez-vous donc? lui dit-il. Qu’as-tu donc mon amie?
— Ne me tutoyez pas. Vous me faites mal.
— Oh! laisse-moi te parler ainsi. Puisque tu veux que nous nous séparions pour toujours, que t’importe que je sois heureux une heure?
— Hâtons-nous? Que voulez-vous me dire?
— D’abord je veux savoir pourquoi tu pleures.
— Pourquoi? Depuis longtemps la douleur m’envahit. Un rien, une circonstance presque puérile l’a fait déborder. J’ai visité ce matin la femme de notre correspondant.
— Madame Harris?
— Oui! elle a une toute petite fille qui fait la joie de son mari; et moi, je porte dans mon sein la douleur de mon époux, le deuil de ma maison, la perte de notre honneur à tous!
Ici, Antonie s’interrompit. Son désespoir éclata.
Elle reprit d’une voix amère, entrecoupée par des sanglots:
— Dans quel carrefour mystérieux, dans quelle maison obscure aurai-je la joie de cacher mon crime? Quelle femme payerai-je pour emporter, pour dérober à tous les yeux cet être que je traîne de force dans la vie, où, dès la première heure, je lui jette la honte au visage?
— Tais-toi! tais-toi! interrompit Edward. Ah! je comprends que tu souffres, si tu te livres à de pareilles pensées.
Antonie cacha sa tête dans ses mains.
— Le mal, dit-elle, ne pardonne pas; il fait payer à ceux qui lui ont appartenu leur salaire de souffrances. Ma mère m’assurait que j’aimerais plus tard monsieur Delmase; elle me disait: «Je veux que tu l’épouses.» Je n’avais jamais résisté à ma mère, j’ai obéi. Oh! comme j’ai expié cette faiblesse! car c’en est une. A dix-neuf ans, nous sentons, nous savons ce qui est nécessaire aux besoins de notre nature, et nous ne devons pas, pour épargner une contrariété à nos parents, empoisonner notre existence, la leur même, car, un jour, ils souffrent de nos malheurs. Enfin, il vaut bien mieux désobéir à sa mère que de devenir plus tard.... adultère... Si le monde savait ce qui se passe en moi, il comprendrait qu’il ne suffit pas de vouloir être vertueuse. — Oh! je me hais! je me fais horreur!
— Calme-toi!
— J’étais la femme d’un homme qui ne m’aime pas; mais j’étais honnête, et je suis devenue une misérable parce que j’avais besoin d’amour!
Lord Clifford s’approcha d’Antonie, et l’entourant de ses bras.
— Ne pleure pas! dit-il, songe que tu m’as rendu le plus heureux des hommes en faisant naître en moi un amour qu’aucune femme n’avait su m’inspirer, et en me rendant père! Oh maintenant, je pourrais tout perdre, je serais encore au comble du bonheur. Songe donc que toute mon existence appartient désormais à cet enfant; je le jure devant Dieu!
— Dieu! Ah! pourquoi ne m’a-t-il pas fait mourir avant qu’un innocent portât ma honte! Je passerais de bon cœur le reste de ma vie dans le deuil et le repentir, pourvu qu’il veillât sur notre... sur ton enfant.
— Notre enfant! Ah! ce mot t’est monté du cœur aux lèvres. Merci! dit-il en se précipitant aux genoux d’Antonie.
Il y eut un long silence rompu par les sanglots de la pauvre femme.
Edward, le premier, reprit la parole.
— Parlons de l’avenir. Ne me chasse pas. J’ai, dans le fond des Indes, des biens immenses qui me viennent de ma mère. Fuyons tous deux. Tu seras mon épouse bien-aimée, et nous ne quitterons jamais ce pays. Tu disparaîtras; on te croira morte. Qui donc irait chercher là-bas madame Delmase dans lady Clifford? D’ailleurs, nous saurons bien nous garantir.
Il n’y a que ce moyen qui donne à nous et à notre enfant fortune et considération.
— Jamais!... et Camille?
— Camille! elle reste avec son père, riche et heureuse, puisqu’il l’adore.
— Camille n’est pas votre fille, mais elle est la mienne, et elle tient à mon cœur comme l’autre enfant. Oui, son père l’aime, mais comment? Cet amour-là, c’est le malheur de ma fille, vous le savez bien! Et puis une fille ne se passe pas de mère. Depuis onze ans cette enfant vit de moi...
— Alors, emmenons-la. Nous changerons de nom. Tu diras à Camille que son père t’a maltraitée; c’est vrai! et que tu fuis avec un parent.
— Pensez-vous que mon mari ne découvrira pas notre retraite? Pour retrouver sa fille, il remuerait le monde! Mais, d’ailleurs, je ne veux pas cacher ma Camille dans l’exil, je ne veux pas partir.
— Mais qu’espérez-vous donc? s’écria lord Clifford.
— J’ai six semaines encore devant moi; je le crois, du moins. Dès que je sentirai le moment arrivé, j’irai passer une heure chez un médecin. Je lui demanderai de ne pas tenir compte de ma vie et de se hâter. Une heure après, je remonterai dans une voiture et je rentrerai chez moi. Je vous enverrai l’adresse de l’endroit où j’irai. Vous ferez prendre votre enfant. Quand on a eu la lâcheté de commettre une faute, il faut avoir le courage de l’expier jusqu’au bout.
Edward eut un regard terrible; puis une grosse larme coula de ses yeux.
— Pauvre amie! dit-il, que tu dois souffrir, pour avoir une pareille idée.
Mais c’est rêver l’impossible!
Si l’événement devançait vos prévisions, si vous étiez surprise chez vous par des souffrances qui ne vous permissent pas de sortir?... A cette époque, votre mari sera de retour; s’il apprend la vérité... que fera-t-il?
— Il est implacable... J’ai peur de lui. Il a le droit de punir...
— Ton mari! ah! je le liais! Est-ce qu’il t’a jamais aimée? Il t’a prise comme sa maison de commerce sans te demander seulement: «Voulez-vous?» Sa fortune s’alimente de trafics infâmes. Il n’a soif que d’or... C’est un athée!
— Il aime sa fille!
— Non pas elle, mais lui, son sang, son moi.
Touche à sa réputation, à sa considération, toi, la première de ses servantes, sa chose, tu verras rugir le tigre, tu le sentiras t’écraser. Oh! viens! viens!
Et il cherchait à l’entraîner.
— Non.
Lord Clifford qui était jusque-là resté aux genoux d’Antonie, se releva et lui dit avec assurance.
— Tu ne m’aimes plus!
— Je ne sais, répondit-elle. Vous êtes la personnification de mon crime que j’exècre. Je suis revenue à la déchirante réalité ; tout le prestige que vous aviez est tombé depuis que ma perte est consommée. Cette voix passionnée qui m’électrisait, ces traits harmonieux que je ne pouvais effacer de mon souvenir, ce regard brûlant qui enflammait mon cœur et me plongeait dans l’extase... Je ne vois plus tout cela... Vous êtes le même sans doute; mais, pour moi, vous n’êtes plus qu’un remords qui me poursuit sans cesse. Quand nous sommes coupables, Dieu ne permet plus que les ravissements de l’amour adoucissent nos tourments. Il change nos idées, et rend notre faute incompréhensible pour nous-mêmes. C’est encore un châtiment.
— Je souffre assez, ne me déchire pas le cœur.
— Et si j’avais résisté !... Ton souvenir aurait été si doux pour moi! Il m’aurait rappelé mon sacrifice, ma vertu! Tu te serais marié, je me consolerais en aimant ta femme, tes enfants, et j’aurais toujours le droit d’embrasser et de bénir ma fille.
— Écoutez, interrompit lord Clifford d’un ton résolu, puisque nous sommes en train de nous percer le cœur, je vais vous dire la vérité.
Maintenant, il faut nous taire sur nous-mêmes et ne songer qu’à celui qui est innocent.
Les femmes du monde succombent quelquefois, mais elles ont bien rarement le courage de renoncer au foyer conj ugal et à la considération, comme elles renoncent à être fidèles au sot qui les épouse, sans songer à l’avenir.
Vous m’avez prêté votre cœur sans rien me demander; aujourd’hui je vous offre toute ma vie, et vous refusez de me suivre!
— Vous êtes injuste, s’écria Antonie étonnée du changement subit qui s’opérait dans son amant ordinairement si respectueux, si tendre.
— Pardonnez-moi, lui dit-il, je laisse parler mon âme; il faut bien que je plaide pour mon enfant! Vous avez eu le courage de vous jeter du haut d’une tour; mais vous ne voulez pas tomber par terre. Est-ce que je tiens à rester lord d’Angleterre? Que m’importe qu’on cite mon noble nom dans l’avenir comme à présent? Hors notre enfant, tout m’est indifférent!
Elle voulut l’interrompre; Edward continua sans s’arrêter:
— Le mal est fait!... Êtes-vous devant Dieu ou devant les hommes? Vous avez été trop sévère et trop cruelle envers vous-même, tout à l’heure, pour que je puisse encore craindre de vous affliger.
Le malheureux jeune homme, emporté par la puissance de l’amour paternel comprimé, écrasé dans son cœur, était en proie à une exaltation dont il n’était plus maître. Lui aussi avait commis le crime, sans avoir la force d’en subir les conséquences: il n’avait pas songé qu’en prenant la femme d’un autre, femme, enfant devaient rester étrangers à sa propre vie.
Antonie fut effrayée par cet homme qui lui montrait une volonté de fer.
La figure d’Edward était devenue pourpre, le désespoir l’avait saisi, — mais soudain, passant de l’extrême douleur à une espérance subite:
— C’est cela, s’écria-t-il. — Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt?
Puis, avec toute l’autorité que donne à l’homme la supériorité de ses forces physiques:
— Je viens ordinairement, dit-il, dans le bateau qui est là, dans les joncs. C’est ainsi que je comptais fuir avec toi. La nuit tombe; je ramerai jusqu’au jour. Demain nous ne serons plus en vue. Tu ne veux pas me suivre? Eh bien! il me faut mon enfant. Je ne puis vivre sans toi; il me faut ma maîtresse, ma femme; je suis homme, je suis fort, et dans ce moment, vois-tu, fort comme dix! Personne ne peut nous entendre, je t’attache et je t’emporte!
Antonie saisit dans ses mains l’étoffe du canapé où elle était assise.
Pourquoi suis-je venue ici? dit-elle avec désespoir.
— Pour cela! s’écria lord Clifford en lui mettant un mouchoir sur la bouche. Elle essayait de l’arracher, mais il lui en ôta les moyens en tournant autour d’elle le long manteau dont elle était enveloppée et le nouant fortement.
La pauvre femme était à moitié évanouie. Il la saisit dans ses bras et l’emporta.
IV
Table des matières
Au moment où il sortait de la chambre, on entrait dans la maison.
— Maman! maman! appelait une voix douce et caressante, es-tu là ?
Comme il n’y avait qu’un escalier, il était impossible de descendre sans être rencontré.
Edward rentra et délia vivement madame Delmase, pendant que l’enfant la cherchait au rez-de-chaussée.
— Tâche qu’elle parte! dit-il en se jetant dans la pièce voisine.
Camille entra.
— Ah! te voilà ! s’écria-t-elle. Comme tu as l’air troublée, chère maman! Je t’ai fait peur! n’est-ce pas?
— Oui!... oui!... Je cherchais quelque chose!... J’ai eu peur... Qu’il y a-t-il donc?
— J’étais sûre que maman était ici, dit la petite fille à la femme de chambre qui l’accompagnait. N’est-ce pas? J’ai dit: Maman est à Kingston; elle y va quelquefois quand il fait beau. Je ne pouvais pas trouver la clef; mais quelqu’un en avait une, et me l’a donnée.
— Qui?
— Papa!
Et l’enfant frappa des mains en bondissant.
— Arriver sans prévenir, pour nous surprendre, comme c’est gentil! ajouta Camille. Il serait venu avec moi ici, mais je le trouve épuisé par ce long voyage, et j’ai exigé qu’il m’attendît à la station.
— Allons le rejoindre! fit Antonie.
Ses yeux étaient hagards.
— Non! Papa a dit que si nous te trouvions ici, il vaudrait mieux y rester et y coucher. Si nous ne sommes pas de retour à Londres dans une heure, nos gens viendront. Papa veut passer quelques jours à la campagne pour se reposer. Il voulait t’envoyer un domestique; mais j’ai tenu à t’annoncer cette nouvelle moi-même.
— Je vais avec toi!
Madame Delmase essaya de marcher; mais il lui fut impossible de faire un pas.
— Reste, mère chérie! Dans quelques minutes, nous serons ici. A tout à l’heure.
Et Camille descendit.
A peine l’enfant avait-elle disparu, que lord Clifford entra.
— Mon mari est revenu! s’écria Antonie avec égarement.
Puis, poussant un cri, elle tomba.
Edward la replaça sur le canapé. Elle était pesante comme une morte. Son front ruisselait d’une sueur froide.
— Dans un instant il sera ici, reprit-elle. Mes souffrances morales m’avaient déjà bien atteinte; ce coup m’a terrassée.
— Partons!
— Il est trop tard! dit-elle d’une voie éteinte. Vous ne comprenez donc pas? La douleur m’attache à cette place. Ce n’est pas la mort qui fond sur moi. Ce retour m’a foudroyée, il a hâté le temps. Je souffre le martyre. Partez!
— Mallieur! s’écria Clifford, au comble du désespoir. Mais, au moins, il vous faut du secours.
— Qui m’en ferait venir? Vous? Vous me perdriez. Partez. Partez donc, vous dis-je. La seule chose que mon mari puisse encore ignorer, c’est votre nom! Pour l’honneur de la maison, il gardera secret un malheur que je ne puis plus lui cacher.
— Il étouffera mon enfant!
— Non! s’écria Antonie, qui avait peine à rassembler ses idées; il perdrait sa fille par le scandale; car moi je crierais vengeance et je l’en menacerais... mais...
Pars, car s’il te reconnaît, il se vengera sur toi; il te tuera.
— Que m’importe?
— Et qui veillera sur notre enfant? Ta présence et cette pensée me tuent. Il ne faut pas que je meure trop tôt.
— Oh! c’est atroce!
Lord Clifford courut à la rotonde.
— Il y a un treillage sur la maison, dit-il; je vais m’y accrocher, et du dehors, je ne cesserai pas de te regarder. — Si mon enfant arrive avant eux, donne-le moi; je l’emporterai; nous serons sauvés!
En disant ces mots, le jeune homme exécutait déjà son projet. Il enjambait la fenêtre et se cramponnait à la barre de fer formant appui.
— Au moindre bruit, je me laisse glisser; il n’y a aucun danger. De cette manière, nous gagnons du moins quelques minutes.
Cette déchirante anxiété dura pendant un long quart d’heure.
Un bruit se fit entendre.
— On entre! Prie pour nous deux! dit Antonie d’un ton solennel.
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
I
Table des matières
LE DERNIER COUP DE PINCEAU
Dispersés çà et là sur le globe, les premiers groupes d’hommes se trouvaient dans le principe si éloignés les uns des autres, si divers de mœurs et d’aspect, qu’on les a longtemps classés comme appartenant à des races différentes.
Ces groupes se grossissant, s’étendant insensiblement, gagnèrent du terrain et finirent par se rapprocher; mais l’espace qu’il leur fallait parcourir pour se visiter, la difficulté de transport les empêchèrent longtemps de communiquer assez ensemble pour confondre leurs instincts, leurs besoins, leurs habitudes.
De notre temps, les nouveaux modes de locomotion ont déjà commencé de mêler les hommes; tout se croise et se confond. La civilisation tend, avec une rapidité effrayante, à passer son niveau sur le genre humain. Mais nous et nos neveux sommes encore de ceux qui pourront observer les signes caractéristiques qui distinguent les habitants de chaque pays.
Prenons l’Angleterre et la France: ces deux contrées séparées seulement par un bras de mer, un ruisseau, ont entre elles un abîme, si l’on considère les mœurs, les aspirations, le tempérament même de leurs habitants.
Une différence presque aussi frappante existe entre les naturels de chaque contrée. L’homme tient du lieu et du climat comme la plante tient du sol et de l’air.
Les Parisiens, généralement, voyagent peu et jugent, à tort, les étrangers par ceux qu’ils voient à Paris. En changeant d’endroit, on change forcément de vie. Ainsi les Anglais, lorsqu’ils viennent chez nous, courent les spectacles, les bals, les cafés, font, en un mot, ce qu’ils ne feraient pas chez eux.
Comme nous ignorons si nos lecteurs, par de nombreux voyages ou par un long séjour dans les îles Britanniques, ont pu se trouver à même d’observer le caractère de la nationalité anglaise, il nous paraît opportun, dans l’intérêt de notre récit, de leur faire faire quelques remarques à ce sujet.
On dit qu’il n’y a pas une ville plus corrompue que Londres; mais on devrait ajouter que la corruption, ou plutôt la prostitution, s’y trouve parquée dans certains quartiers, et ne se produit guère qu’à des heures fixes; ce qui ne permet pas au mal de se répandre, ni d’atteindre toutes les classes. Du reste, dans ce pays, la séduction est très-restreinte. On peut sans crainte attribuer directement cet heureux effet à la prévoyance des lois. Tout homme majeur a le droit de se choisir lui-même une compagne. Il ne saurait donc se retrancher derrière l’opposition de ses parents pour ne pas offrir son nom avec son amour, quand il s’adresse à une fille honnête. «Au-dessus de l’âge de vingt ans, l’homme et la femme peuvent contracter mariage, sans prendre l’avis de personne .»
D’un autre côté, toute promesse d’union est considérée si sérieusement que celui qui manque à sa parole, en pareil cas, est passible de dommages et intérêts, dont un jugement fixe le chiffre. De là point d’obsessions ni de poursuites sans projets avouables.
Les mères laissent sortir leurs filles seules, et celles-ci, quelque jolies qu’elles soient, ne courent que de bien rares dangers. Les hommes se tiennent presque sur leurs gardes, car les assiduités sont remarquées. Une lettre d’amour est un engagement formel, pour ainsi dire. Jeunes filles et jeunes gens peuvent se rencontrer souvent en tête-à-tête, sans qu’il y ait tentation pour les uns et péril pour les autres. Cela tient-il encore à des raisons physiologiques, ou à ce que la recherche de la paternité n’est pas interdite comme chez nous? C’est possible.
Toujours est-il que la sainteté de la famille règne à Londres dans toute sa majesté.
Le shocking des ladies n’est pas aussi ridicule qu’on le pense, Là, pas un mot de pureté douteuse, pas une transparence dans la conversation, rien de cette gaieté mixte qui met sur les lèvres des convives un reflet des vices laissés à la porte, rien enfin qui altère le respect du foyer paternel. Les enfants, les garçons même surveillés avec soin par la mère, qui ne quitte guère le logis, restent enfants jusqu’à la puberté, sans que pour cela le développement de leurs facultés intellectuelles en souffre.
Ce sont des réflexions analogues à celles-ci que faisait Léon Dalèze, un de nos meilleurs peintres, en caressant avec une brosse le portrait d’un jeune officier anglais, James Trimmin, capitaine des gardes de la reine.
Nos voisins, tout le monde le sait, ne permettent pas que l’ascendance des grades élève au rang d’officier le simple soldat. Ils se choisissent des chefs dans leurs fils de famille et n’exigent même pas que de rudes épreuves préalables bronzent ces jeunes gens et les préparent à la vie des camps. Aussi ne ressemblent-ils en rien à nos braves, qu’on dirait faits de poudre et de fer.
Ces héros gentlemen, grands, minces et blonds comme des épis de blé, sont-ils aussi fragiles qu’ils le paraissent? Non. Ces soldats de marbre se laissent briser, mais ne reculent pas. Il y a en eux un grand caractère dont on ne se rend pas bien compte tout d’abord. James Trimmin, était en congé depuis quelques mois, et habitait Paris, où il faisait connaissance avec les génies contemporains. Le jeune homme avait conservé ses goûts d’adolescent, malgré ses campagnes; de sérieuses préoccupations l’absorbaient. Ce fait, tout naturel dans les candides et tranquilles familles britanniques, était un petit phénomène dans notre capitale.
Aussi dans le monde où James Trimmin allait quelquefois, on avait beaucoup vanté d’abord la noblesse de son cœur, la distinction de son esprit, la beauté de son visage, mais on avait fini par le railler sous cape de la «paix de son cœur;» et, sans le sourire moqueur qui de temps en temps passait sur ses lèvres, sans l’étincelle qui animait ses yeux, peut-être lui eût-on dit tout haut ce qu’on pensait tout bas; mais on n’osait pas.
C’était sur le terrain neutre des bals et des raouts que Léon Dalèze avait rencontré James et l’avait vu cinq ou six fois seulement. Il le peignait de souvenir et finissait un de ces portraits que les artistes étudient avec amour et réussissent le mieux: ceux qu’ils font pour rien.
Le capitaine était la seule personne que Dalèze aimât au monde. Quel lien l’unissait donc à ce jeune homme qui ne le connaissait pas?
L’œuvre se trouvait presque achevée, et tout autre que le peintre en eût été satisfait.
C’était bien ce visage régulier, harmonieux et mâle pourtant.
Une forêt de cheveux blonds, chatoyants de teintes ambrées et de reflets d’or, jetait sur son front une expression fine et douce, mais d’épais sourcils châtains presque réunis, des yeux bleu foncé bien ouverts, donnaient à sa physionomie quelque chose de viril et de puissant.
Tout était bien.
Cependant l’artiste cherchait encore, et paraissait désespéré.
— Il y a dans son regard, s’écria-t-il, en jetant sa palette avec humeur, un charme indescriptible et mystérieux que je ne puis saisir.
Il se promena longtemps à grands pas dans son atelier, puis revint s’asseoir devant sa toile, appuya ses coudes sur ses genoux, et regarda son œuvre.
— J’aurais tort de chercher davantage, pensa-t-il; je ne trouverai pas. Il y a chez le modèle même, chez James, il y a dans cette physionomie froide et impénétrable quelque chose d’inachevé. C’est ravissant, parce que tout, dans la nature, est admirable; mais sur la toile, c’est stupide! Ce garçon-là n’a pas aimé ; c’est évident pour moi. Toutes ces lignes-ci sont trop calmes.
Qu’il aime, son âme viendra sur son visage et la ressemblance sera facile à saisir.
Il faut que le créateur donne son dernier mot, que l’amour d’une femme achève ce chef-d’œuvre, pour que je puisse, moi, finir mon portrait.
On frappa.
— Entrez! dit l’artiste en jetant un rideau sur sa toile.
II
Table des matières
MILLE FRANCS
— Étienne! s’écria le peintre en regardant la personne qui entrait.
Je suis content de te voir! Que fait ton maître?
— Il plie bagage, comme on disait au régiment. Il part pour Londres, Dame! Le militaire ce n’est pas comme le pékin; on rappelle, il faut rejoindre.
Léon décrocha du mur une pipe qu’il se mit à bourrer nonchalamment. Sa tête était basse, ses yeux restaient fixés à terre.
Étienne le regardait et n’osait plus lui parler.
— Il t’emmène, n’est-ce pas? reprit enfin Dalèze avec inquiétude.
— C’est justement pour vous toucher deux mots de ça, à propos de...
— Allons explique-toi. Tu restes?
— Cela dépend! Partir en Angleterre, ce n’est pas comme d’aller à Saint-Cloud.
— Tu quitterais Trimmin? Tu ne l’aimes donc point, toi?
— Je ne dis pas cela!
— Enfin?
— Enfin, monsieur, je vais vous avouer franchement la chose: il y a trois mois, je vous ai rencontré ici, à Paris; je sortais du service. Vous avez trouvé que j’étais votre homme, et je suis entré domestique, pour l’amour de vous, chez un jeune officier anglais que vous aimez, et dont je viens de temps en temps vous donner des nouvelles...
— Est-ce que tu vois du mal là-dedans?
— Du mal?... Non; mais du mystère. Il me paye, c’est juste; mais vous me payez aussi, et vous ne voulez pas que j’en souffle un mot. Je ne dois pas dire non plus que je vous connais.
— Est-ce que tu te méfies de moi?
— Me méfier d’un pays? jamais. Je sais bien que vous êtes un honnête homme. Mais voilà le fait: Je n’ai pas de goût pour le brossage. Si je sers un particulier, c’est en amateur; je fais cela pour vous rendre service; aussi, j’aime mieux que vous repreniez votre argent et que vous me donniez un peu de votre confiance.
— En un mot, tu es curieux.
— Non, mais je voudrais savoir tout...
— Rien que cela!
— Et puis, voyez-vous, ce capitaine-là, ce demi-civil qui boit du thé et va à la messe, ne me dit jamais rien. Quand je lui parle, il me répond que je ne suis pas convenébeule; il ne met à ma disposition que «oui ou non;» et, malgré tout cela, il m’a ensorcelé. Je ne sais pas si ce gaillard-là ferait tourner les talons aux Russes; mais je sais qu’il m’a décidé à m’enrôler dans une société où l’on ne boit que de l’eau, les Teetotaller!!! moi qui autrefois...
Quand on fait ce miracle, rien ne peut vous résister. — Oh! je vais bien déjà ! Pendant qu’il griffonne je ne sais quoi, en lisant de vieux livres tout jaunes et des paquets de journaux, il faut que j’use mes bottes et mes pieds à courir après les mendiants. Il dit que je m’occupe du corps et lui de l’esprit. Mais avec tout cela, je tourne à la sœur de charité, moi!... Il me mène;... et... plus il me mène, plus je m’attache à lui! — J’ai peur! Au train dont vont les choses, je ne pourrai bientôt plus le quitter. — Il est temps de mettre ordre à ça.
— Assieds-toi, dit Léon en allumant sa pipe et s’allongeant sur le divan, je vais tout te dire.
Tu sais que le village où nous sommes nés tous les deux n’est pas grand. C’est une poignée de maisons craintives qui se cachent sous les feuilles afin de se garantir du soleil, et s’abritent du vent en s’appuyant sur des rochers.
— Non, de mon bas âge, je ne me rappelle guère que les tapes de mon père.
— Tu sais du moins que je suis un enfant trouvé et que j’ai été élevé par charité à coups de pied, à coups de poing.
— Je n’ai pas oublié cela.
— J’ai quitté de bonne heure le village pour demander au travail, au hasard, de quoi subvenir à mes besoins. J’ai barbouillé des enseignes, puis je suis devenu peintre, mais il est difficile de percer la foule. Las de la lutte, de la misère, de la souffrance, j’aimais mieux pourtant mourir que d’abandonner mon rêve de gloire. —J’allai revoir une fois encore l’École des beaux-arts et je revins résolûment me jeter par-dessus le pont. Un jeune anglais qui canotait par là me tira de l’eau quand j’avais déjà perdu connaissance. Lorsque je repris mes sens, j’étais couché délicatement sur les coussins d’un joli bateau qui descendait mollement le courant. — Je recevais les soins de ce jeune garçon. Il y avait tant de simplicité, de modestie chez ce courageux enfant que, à moitié mort encore, je lui racontai toute mon histoire. Il m’écouta sans rien dire. Quand je fus mieux, il me ramena sur le bord en me souhaitant d’être plus heureux à l’avenir et il partit sans vouloir entendre mes remercîments, sans me dire son nom.
— C’est bien anglais.
— Attends. Dans la poche du paletot qu’il m’avait remis après l’avoir soigneusement fait sécher, il y avait mille francs! Mille francs, c’est-à-dire l’espoir! Quand je fis cette découverte, mon inconnu avait complétement disparu.
Je travaillai de nouveau, et cette fois je réussis au delà de toute espérance. Le bonheur semblait me poursuivre, les commandes m’arrivèrent de toutes parts. Le gouvernement me chargea d’un travail important. J’étais arrivé à la réputation, à la richesse. Je voulus retrouver mon sauveur; impossible. Je cherchai longtemps, toujours. Enfin, une fois, dans un bal je le revis. Je me précipitai vers lui pour lui dire tout le bien qu’il avait fait sans le savoir. Il me répondit froidement: Je suis enchanté de vous avoir été agréable, monsieur; et il me tourna le dos.
Quel droit avais-je, en effet, à l’affection de mon bienfaiteur? Pourtant je l’aimais, je l’adorais. C’était le seul être qui eût jamais fait quelque chose pour moi, celui à qui je devais la vie, la fortune, tout enfin. Ah! cette fois, je ne le perdis plus de vue et je me renseignai sur lui. J’appris qui il était. James, à vingt-cinq ans, a toute la maturité d’un homme de quarante ans et avec cela toute la sève, la puissance de la première jeunesse. Les recherches, les études fécondes, l’amour de tous se partagent sa vie, qui se résume en ces mots: «Le bien à faire.» Enfin, c’est l’homme nouveau qui jette dans l’esprit des hommes les semences destinées à fertiliser l’avenir.
Non, nous ne sommes pas en décadence! Si nous trouvons des amas de mollusques dans la poussière des rues et dans le fumier des écuries, c’est que la Providence juge indispensable, dans le temps d’erreur où nous vivons, de concentrer l’intelligence, la volonté, la grandeur d’âme sur quelques têtes d’élite, dont la mission est de nous régénérer.
James est un de ces élus. Tout le monde l’admire. Les vieillards eux-mêmes parlent de lui avec respect.
Et moi, honnête garçon, bon travailleur, qui me croyais quelque chose, je me sentis trop petit à côté de lui pour oser venir lui demander même de me serrer la main.
Il n’avait pas besoin de moi, et, dans mon égoïsme, j’en fus presque fâché.
Il me fallait donner à un autre ce qui ne pouvait lui servir, il fallut laisser ce rêve si longtemps caressé, et satisfaire mon besoin d’abnégation. L’amour s’abattit sur moi. J’aimai comme l’artiste aime, c’est-à-dire comme un idiot; je mis ma vie entière aux pieds d’une femme qui sauta par-dessus, pour se jeter dans une de ces voitures au contenu abject, qui sont attelées à la daumont, et traînent de la boue.
Je revins alors avec une frénésie superstitieuse au rêve de mon enfance; c’était en l’abandonnant que j’avais connu le malheur. Je jurai de ne plus chercher mes joies hors de James. Il y a peut-être des bourgeois qui ne comprendraient pas cette idée-là. Vois-tu, dans l’artiste, il y a toujours deux cinquièmes d’art et trois de fantaisie, ou de folie, comme on voudra. C’est précisément ce qui fait qu’il n’est pas mercier.
Je voulus être très-riche, pour aider James dans son œuvre. Je fis de grandes spéculations. J’avais toujours la veine; je fus heureux. C’est alors que je t’ai mis chez James et j’attends.... Il y a toujours une heure de la vie où l’on a besoin d’un plus petit que soi. Cette heure, je la saisirai, car je ne veux paraître devant James que pour conquérir sa tendresse par un acte de dévouement. Je ne supporte pas la pensée de lui être indifférent.
Au premier pli de son front, un mot, et j’accours. Tu comprends, il faut que je m’acquitte et que tu m’aides.... Est-ce que ça ne te va pas?
— Je vous servirai en chien d’aveugle, dit Étienne, se précipitant sur la main que le peintre lui tendait.
Pour ce qui est d’être utile à mon maître, je suis à vous corps et âme.
— Dis-moi. Il n’est toujours pas amoureux?
— Ah! bien oui! Nous ne nous occupons que des femmes vieilles ou malades. Celles qui sont jeunes et bien portantes, ce n’est pas notre affaire! Nous avons bien le temps d’y songer!
— Ainsi...
— Il n’y aurait pas de femmes au monde, que notre existence n’en serait pas changée d’un iota.
— Allons! soupira Léon, en regardant le portrait, j’attendrai.
— Vous dites!
— Adieu! N’oublie pas nos conventions.
— Non. En attendant, je pars pour Londres avec lui.
III
Table des matières
STERNINA
Le lendemain, Trimmin dépêchait Étienne dans sa petite maison de Portland-place, en lui recommandant de tout préparer pour son arrivée. Quant à lui, il se rendit à Boulogne où l’appelait une société philanthropique. On voulait de lui quelques renseignements sur l’application de l’instruction gratuite en Angleterre. Ces renseignements donnés, il s’embarqua pour Londres.
Dès qu’il fut à bord, il descendit dans le salon pour voir ses compagnons de voyage.
Trois vieilles Anglaises, au visage ratatiné, prenaient, en causant, une collation qu’elles critiquaient.
Un commis voyageur étalait ses couvertures, et se regardait dans la glace en fredonnant. —C’était tout.
James se félicita de ce que les passagers ne fussent pas trop nombreux; il choisit une cabine et s’y accommoda de son mieux.
Pendant ce temps, la scène suivante se passait sur le pont.
Deux femmes se tenaient étroitement embrassées et pleuraient. Évidemment elles appartenaient à cette classe bourgeoise et naïve qui ignore les us et coutumes de la bonne compagnie. Elles ne savaient pas que les baisers d’adieu se donnent dans l’intimité, et qu’il n’est pas de bon goût de laisser un libre cours à sa douleur, en public surtout.
Elles venaient de Paris et se détachaient de ce monde de travailleurs qui aime le sol qu’il foule, y enfonce ses pieds comme des racines, et ne peut s’en arracher.
C’étaient la mère et la fille.
L’une partait pour Londres et l’autre pour San-Francisco. A l’instant de la séparation, il y eut, entre ces deux pauvres créatures, quelque chose qui se déchira, des fibres invisibles qui se brisèrent.
Le bateau partit et fut promptement hors de vue. Il marchait bien et filait ses dix lieues à l’heure.
Trimmin se disposait à monter sur le pont, juste au moment où la jeune femme descendait.
Il s’effaça pour la laisser passer.
L’aspect de la voyageuse le frappa.
Il trouva qu’elle ne ressemblait en rien aux jeunes filles qui jusqu’alors s’étaient offertes à sa vue. Elle avait quelque chose d’étrange.
Son teint et ses cheveux étaient d’une nuance incertaine. Ses yeux doux et tristes étaient empreints d’une franchise toute primitive. Elle avait l’air étonné d’une enfant qui se trouverait grande tout à coup.
James, était en face d’une de ces femmes par lesquelles les plus belles personnes sont éclipsées; une de celles qu’on regarde, qu’on cherche, autour desquelles on se presse, sans savoir pourquoi. Elles ont sur le front un éclat et comme une lumière qui attire les yeux d’abord, puis l’amour, et tient sous le charme tous ceux qui les entourent.
Cherchez dans la vie de ces femmes, et soyez sûr que vous trouverez l’explication de cet attrait magique: c’est le rayonnement d’une grande âme!... Elles ont en elles un peu de la vérité divine, vers laquelle, quoi qu’on fasse, tendront toujours les plus puissantes aspirations de l’homme. Pudor venustas feminœ.
Comme tous les jeunes gens de son pays, James avait la faculté de voir les femmes sans les regarder. Il s’aperçut, à la gaucherie de la nouvelle venue, qu’elle n’était pas expérimentée en matière de voyages. Elle ne parlait pas anglais, et sur le bateau de London steam navigation Company, elle ne se faisait qu’imparfaitement comprendre.
En dépit de sa renommée, la politesse française n’est pas la plus exquise de toutes. De l’autre côté de la Manche, on est infiniment plus empressé et plus convenable que sur le continent dans les petits services que se rendent entre eux les gens qui ne se connaissent pas. Aussi, quoique James fût une sorte d’Hippolyte, il ne désirait pas moins aider la jeune fille à sortir d’affaire.
— A quelle heure serons-nous à Londres? demanda-t-il au garçon.
— Je ne comprends pas le français, répondit celui-ci.
Trimmin réitéra sa demande, en anglais cette fois, s’attendant à voir immédiatement venir à lui la voyageuse, enchantée de trouver une personne qui pût lui servir d’interprète.
Il se trompait, elle entra dans la cabine des dames et ferma doucement la porte.
James regarda pendant quelques minutes cette porte qui s’était fermée.
IV
Table des matières
LA MER!
Malgré les indices de beau temps qu’on avait eus en quittant le port, la mer était très-agitée. Le soleil se coucha dans un lit de sang.
Bientôt après on sentit s’élever une brise qui fraîchit rapidement à mesure que la nuit avançait.
James monta sur le. pont... Il était seul avec les gens de l’équipage.
Les nuages couraient dans le ciel bleu, se réunissaient en formant d’étranges figures: ici c’étaient des ailes de vautour, là d’immenses anneaux où la lune claire et brillante apparaissait soudain comme un œil de feu dans une orbite noire. Cette lune regardait bouillonner les flots sur lesquels elle exerce une si grande influence. On eût dit qu’elle admirait son ouvrage. Les vagues s’entassaient, s’élevaient à des hauteurs prodigieuses, roulaient sur elles-mêmes, vomissaient une écume blanche, et retombaient avec des mugissements horribles. Le vent fouettait leur bave, la dispersait et passait avec des sifflements de serpent.
Pour la première fois, James voyait dans toute leur beauté furieuse ces abîmes mouvants. Pour un Anglais, c’était une de ces soirées qui ne s’oublient pas.
Balancé par le tangage du paquebot, il était ivre. Il dévorait des yeux ce spectacle fantasmagorique. Ce n’était plus cet esprit calme et froid qui savait commander à toutes ses sensations. Dans cette effrayante nuit, son cœur palpitait malgré lui: il se sentait vivre!... Tout son individu s’unissait aux convulsions de la nature. Bientôt son organisation troublée, irritée, devint la proie d’une surexcitation fébrile; il eut le vertige. Ses regards, en sondant l’espace, virent une jeune fille d’une beauté surprenante, un mirage qui vacillait dans l’atmosphère; soit qu’il fermât les yeux, soit qu’il les rouvrît, il la voyait encore, et toujours jusque dans les profondeurs du ciel, comme ces bluettes opiniâtres qui s’attachent à nos regards quand le soleil a frappé nos yeux de ses rayons. Jamais semblable vision ne lui avait apparu; jamais créature ne lui avait semblé si belle. C’était autre chose que la réalité ; elle était mystérieuse, diaphane, insaisissable. A cette vue, il se sentait oppressé, il souffrait!
La voix du second vint le tirer brusquement de son extase.
— Descendez donc, monsieur, ou vous serez emporté par un coup de mer, lui criait-il, en l’entraînant. Vous voyez bien que nous avons un grain.
Il le poussa dans l’escalier et ferma sur lui la porte. Une masse d’eau se précipita dans le bâtiment et ruissela de toutes parts. Une affreuse secousse jeta James au bas des marches et le lança jusqu’à la porte de sa cabine, où il faillit se briser.
L’intérieur du bateau offrait un aspect sinistre. Tout le monde priait, pleurait, criait.
Il ne semble plus qu’on navigue sur l’eau, mais sur le fer. Les chocs sont secs; des craquements épouvantables se font entendre de tous côtés. Le navire est enlevé si haut qu’on le croit emporté par une main surhumaine; les cieux paraissent l’aspirer; puis il retombe avec fracas, et l’on dirait qu’il roule sur des rochers jusqu’aux profondeurs de la terre. Il tangue, vire, tantôt marche à culer, tantôt menace de se précipiter sur quelque vigie. Des tourbillons d’air lui donnent des oscillations terribles.
On a hissé le pavillon de détresse.
Une lame couvre, brise le mât de misaine et se retire l’emportant avec elle.
Une sorte de stupeur plonge les passagers dans une inertie complète. Les matelots, pour s’entendre dans les manœuvres, s’efforcent de couvrir par leur voix les bruits de la tempête. Le capitaine, malgré les avaries du bâtiment, conserve toute la liberté de son jugement. Il ne cesse de soutenir et d’encourager ses hommes. Dans ce péril imminent, atroce, combien de temps dure la lutte contre la mer, lutte acharnée de la vie contre la mort?
L’obscurité se dissipe. De ses premiers rayons, enveloppés de brume, le jour jette un ton livide sur les objets brisés et les figures pâlies par la terreur et la fatigue.
Trimmin aperçoit dans un coin de sa cabine une masse pelotonnée sur le plancher: c’est le commis-voyageur, bouleversé, en désordre, comme une brute, qui, sans espérance et sans foi, voit s’avancer son heure dernière.
James s’est mis sur son lit. Il s’efforçe de se lever. Les soubresauts du steamer lui paraissent moins forts.
En se tenant aux cloisons, il gagna l’escalier et le gravit tant à l’aide de ses mains que de ses pieds. A peine est-il en haut, que la porte s’ouvre brusquement. Une voix formidable crie: «Every body on deck.» (Tout le monde sur le pont.)
En un instant on voit surgir des deux escaliers les passagers des premières et des secondes classes: hommes, femmes, enfants, moitié vêtus, mouillés, égarés par la peur, tous, à l’exception de la voyageuse française, qui ne comprend pas le cri d’alarme, et qu’on oublie.
Quel spectacle que la vue de ces malheureux!
Un brouillard aveuglant, ne permet pas de distinguer à l’avant ce qui se passe à l’arrière.
Le steamer, battu par le vent et la vague, vient d’être soulevé par un effort de la mer; il s’enfonce entre deux écueils qui semblent se rapprocher pour l’étreindre avec plus de force.
Tout est dit.
Le vaisseau est attaché aux récifs; il faut qu’il y périsse; les chocs se succèdent, se multiplient. Il ne peut manquer de se défoncer, à moins qu’arraché par une lame du creux dans lequel il est retenu, il ne soit emporté au large, puis affalé, brisé.
Une voie se déclare dans la carène, la cale s’emplit, la ligne de flottaison se découvre à droite, et le steamer penche sur babord.
On ne doit pas être éloigné de la côte. La seule espérance qui reste encore au paquebot est d’appeler l’attention. Un coup de canon est tiré, puis un second, un troisième.
Pas de réponse; pas un canot de sauvetage ne se présente.
Le capitaine se décide à mettre les embarcations à la mer. Pourquoi donc a-t-il tardé si longtemps, malgré les vociférations des passagers? C’est qu’il est impossible de sauver tout le monde.
Quoiqu’un matelot menace de tuer les personnes qui se hâtent trop, tous ces malheureux se précipitent; plusieurs parviennent à passer par-dessus le bord, et la première chaloupe risque de s’enfoncer.
Ceux qui restent, les mains tendues, la bouche béante, ressemblent à une meute affamée. Derrière eux se trouve la jeune fille que l’eau a chassée de sa cabine.
L’embarcation est trop pleine, son poids l’entraîne lorsque la tempête, dans un dernier éclat de fureur, saisit le navire par la hanche, le secoue et le rejette sur les récifs. Les flancs s’ouvrent. Un horrible craquement retentit. L’arrière est enlevé ; les sabords s’enfoncent submergés; le steamer se fracasse et disparaît avec la vitesse d’un éclair.
Tout est englouti sous les flots. Quelques gémissements, quelques râles d’agonie, quelques hurlements plaintifs, et la mer n’aura plus gardé trace de cette affreuse catastrophe.
V
Table des matières
UNE PETITE MAIN
Deux ou trois épaves surnageaient encore.
La force et l’énergie de James étaient sans doute plus puissantes que celles des malheureux qui venaient de s’engloutir. Il avait saisi le grand mât et restait accroché à la hune, qui, tournant sans cesse, le plongeait dans l’eau et l’en retirait alternativement.
Chaque fois qu’il pouvait respirer, l’air lui rendait la vie. Il poussait alors des cris de détresse, mais rien ne lui répondait. Partout cette nuit blanche, épaisse, épouvantable, qu’on appelle le brouillard. Il luttait encore; mais ses doigts se déchiraient, et l’eau s’engouffrait déjà dans ses oreilles.
Tout à coup, un débris flottant, poussé par une lame, apparut près de lui.
C’était le panneau de la grande écoutille.
La Française s’était emparée d’un des anneaux et s’y était accrochée.
En voyant à la surface de l’eau James vaciller presque sans appui:
— Venez! s’écria-t-elle, ou vous allez mourir! Nagez jusqu’à moi!
— Votre soutien est trop fragile; je vais le faire sombrer.
Elle fit un élan de corps, se trouva près du jeune homme, le saisit au poignet et l’attira!
L’enfant de la veille était devenue une fille forte et hardie qui s’oubliait elle-même pour arracher quelqu’un à la mort.
Un monde de pensées traversa l’esprit de Trimmin.
— Non! se dit-il, ce n’est pas une femme, c’est un ange, le même qui m’est apparu au milieu de la tempête; l’ange qui devait me sauver la vie.
Pas un remercîment, pas une parole vaine ne sortit de la bouche de James, mais sa.volonté se décupla. Il voulait périr ou sauver la vie de cette femme, qui venait si courageusement de l’arracher à la mort.
Le débris les soutenait sans peine. En ce moment on ne pouvait que s’abandonner à la vague.
La mer reprenait un peu sa quiétude, et le brouillard se dissipant, ils aperçurent la côte à quelque cinq cents pas d’eux.
Après avoir été longtemps ballotés par les flots; ils furent portés sur un amas de récifs. Sans perdre de temps, les jeunes gens s’accrochant aux aspérités qu’ils rencontraient, grimpèrent sur les échelons que formait le roc, et arrivèrent à une plate-forme couverte de varechs et de mousses marines.
Trimmin franchit l’espace du plateau pour voir ce qu’il y avait de l’autre côté : la mer!
— Aucun navire ne viendra par ici, dit-il; nous sommes sur des côtes qu’on évite.
Avec avidité il chercha des yeux ce qui pourrait servir à les sauver. Il n’y avait rien, pas même l’épave qui les avait apportés. La mer l’avait reprise.
James interrogeait le mouvement des vagues, s’efforçant de deviner par leur bouillonnement la profondeur de l’eau. Il portait ses regards alternativement sur la terre et le point où ils se trouvaient.
La côte était assez près pour que l’on ne désespérât pas de l’atteindre.
— Si je ne me trompe, il doit y avoir une longue étendue où l’on a pied; mais il y en a certes une grande aussi où la mer est profonde, dit-il; de plus, la côte est hérissée de brisants.
Savez-vous nager?
— Non.
— Écoutez. Nous pouvons rester sur cette roche pendant une heure peut-être; mais la mer qui monte ici gagne là-bas et nous rendra bientôt toute tentative impossible. Nous sommes infailliblement perdus. Je vais vous prendre et je nagerai vers la côte jusqu’à ce que les forces m’abandonnent.
— Vous nagerez mieux seul.
— Vous m’avez sauvé, je ne tente rien sans vous.
— Vous allez vous broyer la poitrine sur ces rochers!
— Il y a péril pour tous deux, mais la Providence est grande aussi.
— Mon Dieu! dit-elle, que votre volonté soit faite! Si vous le voulez, je vous rends la vie que vous m’aviez donnée; mais protégez ma famille, ma mère.
Elle n’aurait pu descendre sans l’aide de James les récifs de la pente escarpée. Il l’entoura respectueusement d’un de ses bras comme s’il eût étreint un objet divin. Dès qu’il la sentit près de lui, un nuage passa devant ses yeux. Malgré l’imminence de la mort, ces instants eurent pour lui un charme si sublime, si puissant, que tout danger disparut.
Il serra étroitement la jeune fille dans son bras.
— Ne craignez rien, dit-il, que Dieu soit avec nous!
Et il se précipita dans les vagues.
VI
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ALLEZ-VOUS-EN
Longtemps après, car les minutes semblaient des heures, James marchait dans la vase, cherchant les endroits les plus sûrs.
Enfin il posa son précieux fardeau sur le sable, et tomba lui-même épuisé de fatigue, brisé par les obstacles contre lesquels il s’était heurté.
— Dieu soit béni! s’écrièrent-ils tous deux en touchant le sol.
Le jeune homme croyait sortir d’un rêve.
Sa compagne d’infortune lui essuya le visage. Il lui sembla qu’au contact de cette main une sorte de fluide le pénétrait.
Trimmin regardait la jeune fille attentivement, cherchant en elle l’explication de ce qu’il éprouvait. A demi vêtue, elle rapprochait sur sa poitrine ses vêtements dérangés. Lui, dans la chasteté de son cœur, ne songeait pas à remarquer ce désordre.
Le charme attractif de la jeunesse était répandu sur tout ce petit être. Ses cheveux longs et ruisselants d’eau lui couvraient la tête d’un voile. Soit un effet de la peur qu’elle avait éprouvée, soit le reflet du grand jour, elle avait maintenant la blancheur du lait. Son cou, ses bras, son visage présentaient une harmonie de contours onctueux et doux. La candeur et la vérité semblaient s’épanouir sur son front.
James était plongé dans l’admiration.
Elle leva sur lui des yeux d’un noir velouté, des yeux tendres, profonds, tout un roman d’avenir, tout un monde de poésie. Ces yeux, James les avait déjà vus; cette figure étrange, il la retrouvait maintenant; c’était bien celle qui lui avait apparu la veille dans les masses brumeuses de la nuit. Il baissa la tête et tomba dans une rêverie profonde.
Premiers désirs vagues, que donne une ombre qui passe, premières effervescences des passions de la jeunesse, qui peut vous peindre?
— Qu’allons-nous faire? dit-elle en riant. Nous ne pouvons pas nous montrer dans ces costumes, et nous n’avons pas d’argent!
— Voyez-vous là-bas cette petite chaumière; je vais vous y conduire. Puis, je courrai jusqu’au premier village, je m’y procurerai des vêtements pour vous et pour moi; et je reviendrai vous chercher avec tout ce qu’il nous faudra pour notre voyage.
— Que vous êtes bon!
Elle joignit les mains par un geste particulier aux enfants; puis regardant James avec un étonnement naïf:
— Comme il est beau! pensa-t-elle.
Ne revenez point! ce n’est pas la peine. J’attendrai chez ces gens que ma mère me fasse parvenir de l’argent.
— Mais je ne puis vous laisser ainsi...
— Pourquoi! Partez seul... je vous en supplie!
Trimmin ne répondit pas.
— Je vous dois la vie, monsieur. Je ne l’oublierai jamais. Je prierai pour ceux que vous aimez!
— Ma mère est morte! Je n’avais qu’elle, je n’aimais qu’elle...
— Je prierai pour... vous.
Ils se dirigèrent vers la cabane. Ils y trouvèrent la femme d’un pêcheur. Elle les mit tous deux dans chacune des chambres qui composaient la maisonnette, leur donna de quoi se vêtir et partit pour rejoindre son mari qui était allé tendre ses filets.
Quand ils furent habillés, les deux jeunes gens se rencontrèrent au seuil de la porte. Ils firent quelques pas dehors.
Sternina, fatiguée, s’assit sur le gazon.
— Je pars, dit Trimmin, et j’enverrai à ces braves paysans de quoi payer leur hospitalité. Mais voulez-vous donc qu’après ces instants suprêmes, où la clémence divine s’est répandue sur nous deux, nous restions entièrement étrangers l’un à l’autre? Dès ce jour, je croyais pouvoir vous considérer comme une sœur.
— Merci!... mais nos positions doivent être très-différentes, et...
— S’il en est ainsi, tant mieux! Nous pourrons sans doute nous rendre quelques services. Je vous demande le titre d’ami. Ne me le refusez pas.
La jeune fille devint sérieuse.
— Les personnes dont la fortune n’a pas favorisé la naissance sont habituées à se priver sans regret, dit-elle. Il ne faut ni désirer ni... accepter même ce qui peut troubler le bonheur des autres, le nôtre peut-être. Si l’amitié est possible entre homme et femme, les relations à ce point de vue ne le sont guère. Elles risquent d’être incomprises des indifférents, et deviennent alors, une source de peines. Séparons-nous donc et ne m’en veuillez pas!
James comprenait l’extrême réserve de la jeune fille bien mieux que les sentiments qu’il éprouvait. Seule, en voyage, elle ne devait pas agir autrement, malgré les circonstances exceptionnelles dans lesquelles elle se trouvait.
Sous cette enfant il y avait une femme. La femme avait raison, il le sentait, mais il était profondément triste.
— Où est votre mère? demanda-t-il d’une voix craintive.
— Elle va s’en aller bien loin d’ici. On lui offre une belle position. Il faut que nous gagnions beaucoup d’argent pour élever, instruire trois petits frères que j’ai, et qui restent en pension à Paris.
— Vous ne suivez pas votre mère?
— Non! je ne sais point son état; mais je vais en Angleterre pour travailler aussi.
— Votre nom?
— A quoi bon?
— Au moins, laissez-moi vous dire le mien!
— C’est inutile.
Trimmin n’osa insister.
Il regarda tristement la mer:
— Tous ces malheureux ont péri. C’est affreux! dit-il, en ajoutant dans sa pensée:
— Qui sait si nous avons raison de défendre nos jours pied à pied, et si les morts sont plus a plaindre que nous?
En songeant à s’éloigner, James ressentit une vive douleur. Pour la première fois de sa vie il ne put être entièrement maître de lui.
Il fléchit un genou, et, saisissant la main de la jeune fille, il s’écria:
— Vous ne voulez donc jamais me revoir?
— Allez-vous-en, dit-elle, d’une voix suave et douce, sans retirer sa main; allez-vous-en!
Ce n’était plus une demande, c’était une prière.
— Adieu! puisque vous l’exigez, soupira-t-il, en se relevant. Sans vous, je ne serais plus au monde. Je vous dois au moins l’obéissance, puisque vous ne voulez pas autre chose de moi. Mais vous avez beau faire, si Dieu le veut, nous nous retrouverons.
Il lui jeta un dernier regard dans lequel il semblait vouloir la prendre tout entière, et s’éloigna.
Elle avait tellement frappé son imagination, si peu frappé ses sens, qu’il ne pouvait, quelques heures après, se persuader qu’elle existât. Il ne pouvait ressaisir la réalité.
— C’est comme une apparition! pensait-il.
Quant à la jeune fille, elle avait vu James; elle avait admiré son visage, admiré plus encore la bonté de son cœur, et, reconnaissante, elle lui souhaitait le bonheur, sans oser désirer qu’il contribuât jamais au sien.
Cependant, elle appuya ses coudes sur l’herbe et le regarda s’en aller; sa tête resta tournée dans la direction qu’il avait prise, jusqu’à ce qu’il eût complétement disparu.
VII
Table des matières
LILY
Le soleil dorait de ses rayons la cime des bois et les barbes des épis. Il descendait en rougissant les nuages.
Delmase, dont la fortune s’était accrue, habitait sa charmante villa de Kingston.
En ce moment, il était assis sur un banc, à côté d’un large tapis vert qui s’étendait jusqu’à la Tamise.
Delmase, comme toujours, semblait flotter entre l’impatience et la colère.
Près de lui, sa femme inclinait sa superbe tête. On eût dit qu’un joug pesait sur son front. La blancheur de son teint s’était brûlée sous la douleur, comme sous un ciel trop ardent.
Devant eux, une petite fille jouait avec du sable, et faisait tourner sa jupe courte dans l’air, Elle traçait son nom sur les allées du jardin.
— Oui, madame, disait le marchand, disposez-vous à retourner dans le monde, que vous n’auriez jamais cessé de voir si vous aviez eu quelque sentiment des convenances. Il faut y conduire «ma fille» et ne pas y attrister ses apparitions par votre attitude sépulcrale; enfin, il ne faut pas avoir l’air d’accompagner un enterrement.
Le bal que je donne ce soir a pour but d’offrir aux regards cette adorable enfant. Elle sera, je n’en doute pas, recherchée par beaucoup de jeunes gens riches, nobles peut-être. Elle choisira! Mais, songez-y bien: je ne veux pas que ses goûts soient contrariés, ni même contestés en quoi que ce soit. Je n’aime qu’elle au monde, et ma fortune est à sa disposition pour satisfaire le moindre de ses désirs. Si elle vous faisait quelque confidence, instruisez-m’en; je verrais s’il est nécesaire de lui faire faire des observations.
— Papa., dit la petite fille en posant étourdiment sa main sur le genou de Delmase, est-ce bien écrit?
Il la repoussa rudement.
— Je vous ai déjà défendu de mettre ainsi vos mains sur moi, fit-il.
La petite fille, droite, immobile, les bras pendants, regarda le marchand avec des yeux mouillés de larmes, et lui dit d’une voix calme et pénétrée:
— Pardon, papa!
— On ne peut être un instant près de votre mère sans vous avoir toujours sous les pieds. Allez jouer plus loin.
L’enfant ramassa tristement sa petite pelle, et s’enfonça dans les massifs.
— En vérité, madame, vous élevez bien mal votre fille, dit Delmase amèrement, en appuyant sur ces derniers mots; elle devient insupportable.
— Pourquoi n’avez-vous pas suivi mon conseil? Je désirais que vous la missiez en pension.
— Je vous l’ai déjà dit: Camille a été élevée chez moi. Agir autrement pour votre fille, serait se faire remarquer; je ne le veux point. Camille avait une gouvernante française; depuis longtemps je demande que vous preniez quelqu’un pour Lily; mais vous n’en finissez pas.
— J’attends une jeune personne aujourd’hui.
— Vous le savez, je ne veux pas une beauté, une femme qui attirerait les regards et les fadaises des visiteurs. — La personne que j’aurai à mon service doit instruire, promener votre fille, et servir de compagnie, de distraction à Camille qui s’ennuie.—Il me faut donc la prendre jeune, c’est déjà trop! Mais je ne veux pas absolument d’une jolie fille près de mon adorable enfant.
— Mademoiselle Kapron, la directrice de l’agence, m’a écrit que, physiquement, la jeune personne qu’elle m’envoie est la moins bien de ses institutrices.
Au même moment le domestique vint prévenir madame Delmase qu’une étrangère la demandait.
— Comment est-elle? dit vivement le marchand, pressé de savoir l’impression produite par la nouvelle venue.
— Elle n’a pas l’air riche, monsieur.
— Son visage?
— Ni beau, ni laid. Pourtant...
— C’est bien! Amenez-la.
La jeune fille parut.
Delmase ne fut pas tout d’abord très-satisfait. La petite gouvernante lui paraissait avoir encore trop de charme.
— Priez mademoiselle Camille de venir ici, dit-il au domestique.
Il désigna une chaise de jardin à la jeune Française, en lui faisant signe de s’asseoir.
— Je viens d’envoyer chercher ma fille aînée, mademoiselle; car nous désirons que la personne qui entre chez nous lui plaise, quoique nous prenions une gouvernante principalement pour une autre fille âgée de six ans.
Camille accourut, légère, folle, gaie, comme le plaisir.
Son père lui dit ce dont il s’agissait.
Heureuse de trouver enfin une compagne sous ce toit trop maussade pour ses dix-sept ans elle répondit en anglais à son père, sans presque avoir regardé la jeune fille:
— Elle me plaît! papa; elle me plaît beaucoup!
— Il suffit, dit Delmase. Mademoiselle, nous vous engageons définitivement. Entendez-vous avec Madame pour les conditions; ensuite, j’aurai quelques instructions à vous donner.
Il se leva.
Camille lui prit le bras et l’entraîna en lui faisant des questions sur le bal du soir.
Depuis la naissance de Lily, cet homme avait accaparé le cœur de Camille. Pour l’arracher entièrement à la tendresse d’Antonie, le père s’était fait esclave.
— Qui viendra? Qui donc as-tu invité ? disait la jeune fille. Dansera-t-on beaucoup?
Lui, répondait à demi, plaisantait avec sa fille en regagnant la maison. Il cueillait des fleurs et les lui donnait.
Elle recevait toutes les marques, de l’affection presque servile de son père comme une fille blasée. Elle avait le sentiment de la puissance illimitée qu’elle exerçait sur le marchand.
Souvent Camille vengeait par ses boutades les brutalités dont son père écrasait tout son entourage. Parfois même elle parvenait à adoucir cette nature despotique et vindicative.
Antonie restée seule avec la gouvernante se demandait:
Que sera cette fille?
Une fois ici, je ne serai jamais maîtresse de l’éloigner. Servira-t-elle la haine de mon mari? Si elle devine la situation, son intérêt l’y poussera; alors ma Lily est perdue. Ils la tueront par le chagrin. Si, au contraire, cette gouvernante a pitié de moi, elle garantira un peu mon enfant des sévérités de son père. Dans ce cas, aurait-elle assez d’esprit pour cacher son bon naturel qui la ferait renvoyer?
Tout cela était effrayant pour la pauvre mère. Elle ne se dissimulait pas qu’il était peu probable qu’elle rencontrât ce qu’elle désirait.
Elle plongeait ses regards le plus avant possible dans l’œil noir de la jeune fille, pour y chercher son âme.
— Comment vous nommez-vous? dit-elle enfin.
— Sternina.
— C’est un nom étrange!
— Mon parrain était Allemand. Il souhaita qu’on m’appelât Stern.
— Ce qui veut dire étoile.
— Ma mère est Italienne, elle m’appela toujours Sternina.
— En réunissant les deux langues, vous vous nommez donc petite étoile.
— C’est un nom bien prétentieux! mais je n’y puis rien.
Quelque peu superstitieuse que fût Antonie, elle considéra cet incident comme un bon présage.
— Qu’avez-vous fait jusqu’à présent? demanda-t-elle.
— C’est la première fois que j’entre comme institutrice dans une maison; mais, en France, j’ai donné déjà des leçons.
— Où demeuriez-vous?
— Chez ma mère, qui tenait un atelier de confections.
— Votre père?...
— Il est mort sans fortune, laissant trois enfants. Je suis l’aînée.
— Votre âge?
— Dix-huit ans.
— Pourquoi avez-vous quitté votre mère?
Sternina ne s’attendait pas à cette question.
Sans le savoir, Antonie touchait un point tout à fait grave dans l’existence de la gouvernante.
— Madame, dit-elle, ce qui me concerne peut-il déjà vous intéresser?
— Je vais vous donner la garde de ce qui m’est le plus cher! Ne vous étonnez donc pas de mon indiscrétion! Tout ce qui a rapport à votre existence m’intéresse.
— Puisque vous ne m’interrogez pas pour moi, mais pour vous, madame, vous me faites un devoir de vous répondre.
Ma mère a trouvé un engagement magnifique pour San-Francisco. Elle ne peut m’emmener là-bas je coûterais et ne gagnerais rien. Il nous faut élever trois enfants. J’étais donc forcée de rester seule, c’était impossible car depuis quelque temps la calomnie s’est abattue sur moi. Ma profession m’oblige à sortir tout le jour. Les méchants ont beau jeu pour attaquer une personne qui n’est pas constamment sous les yeux du monde.
— Mais qui étaient ces méchants?
— Des élèves du Conservatoire, où j’ai eu le bonheur d’obtenir un prix de musique, des parents éloignés, qui ne sont pas satisfaits de la carrière où je suis entrée. J’ai lutté, je me suis affligée; mais les personnes les meilleures, tout en me plaignant, disaient:
«Pourquoi s’acharne-t-on ainsi contre cette pauvre enfant? Il faut qu’une histoire malheureuse dorme là-dessous, qu’il y ait quelque chose!» Moi, je m’étonnais et je ne comprenais pas. Je no croyais pas avoir d’ennemis; je n’avais affligé personne.
Ma mère, me prit à part et me dit:
«Mon enfant, le monde ne croit pas que les méchants agissent saris autre but que leur désir de faire du mal, sans autre raison que le besoin de nuire. Tu n’as que ta réputation, et c’est cela même qu’on veut te ravir. Ce bien tient à trop peu de chose; il est à craindre qu’on ne réussisse à t’en priver. Tu ne serais pas assez forte peut-être pour t’en consoler. Il est impossible que tu restes ici sans moi. Place-toi Fais-toi oublier, change de pays. Sois toujours sage. Peut-être, dans un autre milieu, trouveras-tu des cœurs meilleurs.»
Voilà, madame, pourquoi j’ai laissé mon pays, mon pays où je n’avais plus ma mère, ce que j’aime le plus dans le monde, ma mère que je n’avais jamais quittée.
Cette confession ingénue montra à Antonie toute la candeur de Sternina.
Elle remercia Dieu du fond de son âme.
— Mademoiselle, dit-elle, en vous donnant ma chère Lily à soigner, je mets ma vie entre vos mains. Je ne vous dirai plus un mot à propos de cela. Aimez-la bien!
Sternina comprit qu’il y avait quelque mystérieuse douleur cachée sous ces paroles.
Un regard profond s’échangea entre ces deux femmes.
—Je vous promets, répondit Sternina, de considérer dès aujourd’hui votre enfant comme ma fille.
— Comme votre fille? Vous êtes bien jeune!
— Eh bien, comme une sœur chérie!
Un domestique entra.
— La couturière est là, dit-il. Monsieur a passé chez elle aujourd’hui, pour lui dire de venir prendre les ordres de Madame. Mademoiselle est avec elle déjà.
— Il faut que je vous laisse, dit Antonie en s’adressant à l’institutrice.
Il s’agissait de toilette pour Camille, et la pauvre femme eût été rudoyée, si elle eût apporté la moindre négligence à-cet effet.
Antonie s’éloigna.
Dans sa préoccupation, elle avait oublié de dire à la jeune fille ce qu’elle devait faire pour le moment, et celle-ci, se trouvant un peu embarrassée d’elle-même, n’osait aller dans la maison, ne savait pas s’il était convenable de rester dans le jardin, craignait d’interroger quelqu’un.
Enfin, Lily parut poursuivant son cerceau.
Dans la demi-obscurité, en apercevant une femme assise près du gazon, elle crut que c’était sa mère, et la voyant seule, elle accourut.
— Êtes-vous mademoiselle Delmase? lui dit Sternina avec douceur.
— Oui, répondit Lily, surprise d’entendre parler français par une personne qui n’était pas de sa famille.
— Je suis l’institutrice que votre maman vous donne.
— Ah! tant mieux! Tu as l’air bien gentil! Il ne faudra pas me gronder, dit l’enfant. Viens, je vais te montrer la chambre de travail.
La petite fille prit Sternina par la main et la conduisit.
— As-tu vu papa? Il gronde toujours, toujours... Il ne faut pas le dire... Maman pleure très-souvent, et ma sœur rit.
Tu me conteras des contes, n’est-ce pas? Tu verras aussi la petite Harris que papa a prise parce qu’elle est bien, bien pauvre. Aujourd’hui elle va chez sa mère qui est employée dans une boutique. Je ne l’aime pas du tout, Fanny; c’est une petite fille très-mal élevée! Papa veut que je supporte toutes ses méchancetés. Il dit que cela me donnera un bon caractère. Si l’on me permettait de ne pas la voir, je t’assure que j’aurais tout de suite un bon caractère.
Elles étaient arrivées dans la maison.
Delmase surveillait les apprêts du bal. Il vint à Sternina.
— J’ai oublié mon cerceau, s’écria Lily, en voyant son père, je vais le chercher, et elle s’enfuit.
— Je veux, en quelques mots, dit le marchand, vous apprendre ce que j’attends de vous: Ma femme est souffrante; je prends sur moi l’éducation de nos enfants. Vous ne lui parlerez jamais de ses filles, ni en bien ni en mal; il faut lui épargner les émotions, sa santé l’exige.
Vous instruirez la petite et la tiendrez avec toute la sévérité imaginable. Je le veux; il le faut.
Quant à la grande, c’est un ange! Et songez-y bien, le soin de son bonheur est ma principale préoccupation. Ne manquez donc pas de m’instruire de tout ce qui peut s’y rapporter. Je ne vous pardonnerais pas le moindre oubli à cet égard. Tâchez d’avoir sa confiance.
Il y a ici une autre enfant que nous avons recueillie; vous la traiterez bien. Elle et Lily doivent vivre ensemble comme deux sœurs.
Delmase fit venir la femme de chambre.
— Instruisez mademoiselle des habitudes de la maison, dit-il, et montrez-lui l’appartement de mes filles.
VIII
Table des matières
UN BAISER SOUS LES FEUILLES
La petite Lily, comme nous l’avons vu, s’était sauvée dans le jardin. Son cerceau, qu’elle avait laissé, avait roulé dans un massif.
Les premières lueurs de la lune succédaient au crépuscule.
Lily hésitait à s’enfoncer sous les arbres. L’enfance est craintive et téméraire, tout à la fois. Il lui sembla que ce n’était pas seulement la brise qui faisait remuer le feuillage.
Elle eut peur d’abord et voulut crier; mais elle pensa que son père la punirait pour avoir appelé sans raison.
Elle n’osait s’en retourner, de crainte que quelque chose ne la poursuivit.
Soudain, une voix appela tout bas:
— Lily! Lily!
Elle regarda de tous côtés sans rien voir.
— Viens, viens, continua la voix, ne fais pas de bruit.
Lily, obéissant sans doute à sa curiosité, fit quelques pas, toujours sans rien voir.
La voix répétait:
Lily! Lily!
L’enfant entendait mais n’apercevait rien. Elle avança jusqu’à la clôture du jardin. Là, personne ne pouvait plus la voir; à peine, eût-on même de la maison, entendu ses cris. Elle se sentit enlevée délicatement dans les airs, puis étroitement serrée dans des bras qui l’étreignirent tendrement.
Aux rayons de la lune qui glissaient entre le feuillage, elle vit une belle figure pâle, un doux visage aux yeux humides de bonheur.
— Qui es-tu? demanda-t-elle.
— Ton ange gardien. Ne dis jamais que tu m’as vu; car les enfants qui disent avoir vu leur ange gardien ne le revoient plus. Promets-moi que tu ne diras rien à personne.
— Je te le promets.
— Devant le bon Dieu?
— Oui.
— Alors, reviens ici, à cette même heure, dans huit jours, samedi; mais ne viens que si tu n’as rien dit, car, si tu as parlé, je n’y serai pas. Embrasse-moi de tout ton cœur.
Lily saisit la tête de son ange gardien et lui donna deux gros baisers.
Lui, effleura de ses lèvres le front de l’enfant qu’il reposa à terre.
— Retourne-toi, lui dit-il.
L’enfant obéit.
— Adieu!
La petite fille chercha partout; mais elle ne vit plus rien.
— Il s’est envolé, mon ange gardien, pensa-t-elle.
IX
Table des matières
UN CAPRICE D’ENFANT GATÉ
«Kingston, ce...
» Ma chère mère,
» Je suis très-bien dans la famille Delmase.
» Mais que les pauvres sont sots d’envier les riches! Si tu savais quel air de tristesse assombrit toute cette jolie maison. Et pourtant aucun malheur, aucune maladie n’afflige l’intérieur. C’est étrange! Je fais là-dessus des réflexions que je n’avais pas encore faites. Je voudrais lire dans les cœurs. Sans doute comprendrais-je mieux ce qui m’étonne. Chère maman, j’ai souvent désiré de te voir bien riche! je ne sais maintenant si tu n’es pas mieux au milieu de tes gaies ouvrières.
» L’indépendance, la douce joie de la famille! c’est quelque chose cela.
» Du côté droit de mon lit, il y a mon élève favorite, la petite Lily, couchée dans un berceau d’ébène et de satin bleu. De l’autre côté, Fanny s’est enfin endormie, après avoir bien crié, comme tous les soirs, pour avoir le lit de sa petite protectrice. Je tiens ces débats secrets. On forcerait Lily à lui céder sa jolie couchette, ce serait injuste et cela l’affligerait.
» On est trop sévère avec elle.
» Déjà le second bal! Je suis dans la pièce de travail près de la chambre à coucher. Je t’écris sur les accords d’une polka, qui me donne envie de danser. Tu vois, je t’obéis, je ne suis plus triste.
» Mademoiselle Camille me montre beaucoup de bienveillance. Pour elle, je suis une camarade de pension bien plus qu’une institutrice. Elle me dit tout ce qui lui traverse l’esprit. Je la crois excellente; mais quelle légèreté ! Elle n’est occupée que de ses toilettes, et ne songe qu’au plaisir. Charitable, quand elle y pense; indulgente, quand elle est de belle humeur; bonne, le dimanche après le sermon. Enfin, elle a tout le fonds d’une nature droite, et en réalité rien n’est solide dans son caractère. On n’a pas su profiter de ce que le ciel lui avait donné.
» Elle est heureuse! tout le monde est à ses pieds. On cherche sans cesse ce qu’elle pourrait désirer. Mais, chère maman, j’ai dans le cœur quelque chose que je ne changerais pas pour tout ce qu’elle possède: cette éducation que tes tendres soins m’ont donnée, cet art de former son âme par l’observation, la réflexion, la prière, en un mot, cette douce paix, qui nous fait tout ressentir d’une manière sublime.
» Pensons-nous ainsi parce que nos sentiments ne sont pas encore engourdis par l’habitude du bonheur? En ce cas, la compensation vaut mieux que le bien dont on est privé.
» En regardant sa sœur, Camille me dit étourdiment: Elle sera jolie, n’est-ce pas? J’aime beaucoup sa figure, puis elle l’embrasse et s’en va en chantant. Moi, je contemple la délicieuse expression de physionomie de Lily. C’est une énigme charmante. Je voudrais qu’on m’expliquât dans tous ses détails cette douce nature, et je me prends à adorer Dieu, qui fait de si beaux enfants.
» Tu vois quelle différence entre nos impressions.
» Je crois que je donnerais déjà une partie de ma vie pour que mon élève fût plus tard sage, vertueuse et bonne. Mon séjour ici lui servira, et il me sert beaucoup à moi-même, beaucoup! C’est une étude d’observation.
» Oh! la jolie polka!... Finie déjà ! L’enivrement du bal monte jusqu’à moi. Je crois que je m’amuse plus que les invités; et ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’on me trouve à plaindre; je... On monte... C’est mademoiselle Camille... A bientôt.
» Mille baisers,
» STERNINA.»
Mademoiselle Delmase, brillante de parure et de beauté, entra dans la chambre de la gouvernante, pendant que celle-ci fermait sa lettre.
— Ah! dit-elle, vous n’êtes pas encore couchée! Je venais voir si j’étais décoiffée. Puisque vous voilà, vous me servirez de miroir. Suis-je bien?
— Très-bien!
— Ah! j’ai monté vite, et j’ai tant dansé ! Ouvrons la fenêtre, voulez-vous? Que c’est bon l’air de la nuit!
— C’est dangereux! Je vais fermer.
— Non, non! je ne veux pas!
Camille abandonnait non chalemment son front au vent. Elle était animée, et semblait ivre de plaisir.
Elle prit la main de Sternina, et la posa sur son cœur palpitant.
— Vous vous ferez mal, s’écria la gouvernante effrayée.
— Je suis folle de joie! interrompit la jeune fille fermant la porte qui était restée ouverte.
Sternina, vous êtes discrète, n’est-ce pas? Il faut que je le soulage, ce cœur qui déborde. Vous croyez qu’il bat parce que j’ai dansé, vous? Sternina, vous n’avez jamais aimé ?
— Aimé ?
— D’amour? dit Camille à voix basse en entr’ouvrant à peine sa jolie bouche.
— Non.
Camille s’approcha d’un air mystérieux.
— Tous les jours je le voyais à Hyde-Park.
— Qui?
— Lui! je n’y allais que pour cela. Je l’avais remarqué à cheval. — Qui ne le remarquerait pas? Je ne lui avais jamais parlé. Ce soir il est en bas, au bal. Quelle surprise! Papa le connaissait!
Je na’vais pas d’idée de ces sensations-là. J’en suis encore toute troublée. J’ai été forcée de remonter pour me remettre.
Quand il est venu à moi et qu’il m’a parlé, j’ai cru que j’allais m’évanouir; je tremblais, je ne voyais plus rien, et mon cœur s’est mis à battre... comme maintenant. Ah! c’est qu’il y a déjà un mois que je l’aime! C’est bien singulier, quel effet cela m’a fait! Qu’il est charmant! Des yeux de feu! des cheveux d’un blond! de belles moustaches frisées! Il est si grand, si bien pris!
Il m’a semblé, je me suis trompée sans doute... Il ne faut pas le dire surtout... Je crois qu’il m’a regardée comme les autres jeunes gens ne me regardaient pas. Ah! s’il pouvait m’aimer! Non, je ne voudrais pas que quelqu’un me dît maintenant: Il t’aimera! J’en mourrais!
Sternina écoutait la jeune fille. Il lui semblait qu’elle parlât une langue étrangère.
— Je vous étonne. Moi aussi, quand mes amies me disaient ce que c’est que l’amour, je ne le comprenais pas. Eh bien! c’est encore plus extraordinaire qu’on ne peut l’imaginer!
Ah! que cela me fait de bien de pouvoir parler de lui! Sternina, je vous aime.
— Qui est ce jeune homme? Est-il digne de vous!
— C’est le premier des hommes.
Je crois qu’il est capitaine. Peu m’importe! Je sais qu’il n’est pas très-riche. Quelle joie! je puis lui offrir ma fortune, et j’espère avoir moins de rivales à craindre. Est-ce vrai, Sternina, que je suis belle? On le dit. Ah! je ne serai jamais assez belle pour lui!
— Mais, mademoiselle, il faut instruire de cela votre père, hasarda l’institutrice. Voudra-t-il consentir?
— Mon père fait tout ce que je veux,
— Mais s’il vous refusait...
— Quoi? mon capitaine! Je le veux!
Vous verrez qu’on ne me le refusera pas. J’ai toujours eu tout ce que j’ai désiré. S’il ne veut pas de moi, je me tue...
Adieu! silence!
— Cette pauvre fille ne s’appartient plus, pensa Sternina stupéfaite. Elle ne se demande même pas si le jeune homme qu’elle a choisi doit être heureux par elle.
L’institutrice poursuivait lentement sa pensée.
— Et c’est là ce qu’on nomme l’amour? J’aurais supposé toute autre chose moi...
Je n’aimerai jamais!
X
Table des matières
IMITATION DU DIABLE BOITEUX
Une nuit, le diable boiteux, du haut d’un toit, dissertait sur la nature des gens endormis, et les désignait, avec de nombreuses explications, à celui qui avait le plaisir de l’écouter.
L’idée est précieuse! et si, comme ce diable, chacun de nous avait la faculté de voir les gens au travers des murailles, et l’âme au travers du corps, on découvrirait bien des mystères!
Dans la maison où nous sommes, par exemple, s’il nous était permis, pour un moment, de voir chaque chambre, chaque cœur, nous devinerions aisément le drame qui se prépare.
Quand on a bien regardé dans le passé, on a facilement l’intelligence du présent. Il n’est pas dans la volonté suprême que rien des hommes reste caché aux hommes. Tout mystère terrestre n’est donc qu’une obscurité momentanée.
L’homme est un mensonge permanent; mais chaque jour le soleil, en se levant, ramène la vérité, qui enveloppe le monde de ses flots de lumière. La fausseté est la création monstrueuse de l’homme; mais le vrai est avec nous, et défait incessamment ce que nous faisons.
Comme le diable, plaçons-nous d’abord au sommet de la maison; nous descendrons après.
Lily endormie, calme et sereine, ne connaissant pas les maux de la vie et n’ayant encore que de vagues notions du bien et du mal, était la parfaite image de l’innocence: la première heure d’une journée de printemps.
Fanny, moins calme, le visage encore assombri de ses mutineries de la veille, ressemblait au matin d’un jour d’orage.
Entre elles deux, Sternina était la vertu simple et candide arrivée à son premier degré de développement. Déjà tendaient vers elle, comme vers un point d’attraction, les pensées de tous ceux qui l’entouraient. Effet magnétique et puissant que la pureté de l’âme exerce toujours. Les natures supérieures attirent les pensées des autres, leur amour même Il n’y a que les âmes vraiment mauvaises qui les craignent et les haïssent. Fanny et Delmase, chacun selon son âge et dans la mesure de ses secrets instincts, redoutaient vaguement cette nouvelle venue. Antonie et Lily l’aimaient; Camille courait à elle.
Au moment où le travail de la nature s’achève, toutes les facultés morales prêtes à se développer, comme le bourgeon qui attend le soleil pour lancer des feuilles dans l’air, amitié, amour, tout allait déborder chez Camille.
Je ne sais trop si je dois commettre l’indiscrétion de conduire le lecteur derrière les rideaux blancs au milieu desquels dormait cette charmante créature.
Un diable se permet tout. Le nôtre commettra l’indiscrétion.
Beauté, fraîcheur, grâce, s’étaient animées sous le souffle d’amour. La bouche souriante s’était endormie en prononçant le nom du bien-aimé. Le bonheur rosait les joues; les cheveux tournoyaient sur l’épaule blanche et polie; la respiration légèrement animée dérangeait par intervalles les dentelles de l’oreiller. Le parfum des fleurs de la veille chargeait l’air et le rendait enivrant. Enfin tout ce qui pouvait fasciner le regard se trouvait réuni dans ce nid de mousseline. Mais laissons ces tissus transparents, ces tentures moelleuses: il ne serait pas prudent de nous y arrêter trop longtemps.
Nous descendrons, si vous voulez, au premier étage. Dans une chambre aux couleurs sévères, sur un lit large, presque carré, nous verrons dormir sous le brocard la triste et pâle Antonie. Son livre de prières est près d’elle; ses mains sont encore jointes sur sa poitrine. Sa douleur s’est écoulée dans les larmes; le repentir l’a presque ramenée à la quiétude: Dieu paraît apaisé. La femme n’est plus, la mère seule existe.
Descendons encore.
Qu’est-ce que cela?
Quel étrange spectacle s’offre à nous?... Les volets, les rideaux doubles, tout est fermé comme si l’on craignait d’être vu, et qu’une seule clôture fût insuffisante. C’est une chambre à coucher donnant sur un cabinet de travail. Mille paperasses surchargées de chiffres, écrites d’un style qui ferait perdre connaissance aux poëtes, sont entassées sur un bureau. Dans ces chiffons est le secret avec lequel Delmase dore sa vie, le grimoire du commerce: L’art de gagner sans produire.
Le marchand passe alternativement de son cabinet à sa chambre. Il s’étend sur son lit et se relève soudain. Ses cheveux sont en désordre. Des mots inarticulés s’échappent de ses lèvres crispées. Il se promène avec agitation. Depuis longtemps le sommeil l’a fui. Cependant quelques instants de repos viennent forcément avec le jour rendre l’équilibre à ses facultés. Il ne pleure ni ne prie. Pourtant il souffre; il tourmente un cabinet de marqueterie dont il ouvre et referme les tiroirs secrets, il se précipite vers la porte qui donne sur l’escalier, y reste immobile pendant quelques minutes et revient sur ses pas. Ce qui arrête Delmase, c’est l’opinion, la crainte de perdre l’amitié de Camille. Que voudrait-il donc faire?
Depuis dix ans a fermenté la passion qui dévore son cœur. Seul, il est fou; dans son intérieur, il est tyran; pour les indifférents, il est froid, impénétrable. Mais, pour le diable boiteux, c’est la vengeance qui veut s’assouvir?
L’agitation du bal avait surexcité le marchand. Il n’avait pu trouver le faible repos que lui amenait ordinairement la fatigue de ses émotions. Il termina sa toilette, ajusta bien son masque social, leva ses rideaux, ouvrit ses verroux et s’assit près de son bureau. La comédie humaine allait recommencer pour lui.
Un léger bruit se fit entendre. Camille vint déposer un baiser sur le front brûlant de son père. Il voulait chaque matin ce bonjour qu’il recevait avec bonheur.
— Eh bien! fillette, t’es-tu amusée hier? dit-il, en la prenant sur ses genoux comme une enfant.
— Oh! oui. Et Camille arrangea la cravate de son père.
— Mais dis-moi donc pourquoi tous ces bals projetés, toutes ces soirées? On dirait que c’est pour me trouver un mari!
— Un mari? pas encore. Pourtant, je dois songer à ton avenir. Il faut que tu aies le temps de choisir.....
— Il faut aussi qu’on me choisisse. Car enfin, si je demandais un des fils de la reine, dit-elle, baissant la tête et minaudant.
— Un des fils de la reine! s’écria Delmase.
— Tu ne me gronderais pas?
— Pauvre enfant! es-tu maîtresse de tes sentiments? N’as-tu pas le droit d’ailleurs de disposer de ton cœur!
— Que tu es bon!
Delmase, exalté par la pensée que sa fille pouvait élever ses vues au-dessus de sa propre condition, poursuivit:
— Je te le jure! je perdrais mon nom, ou j’amènerais à tes pieds celui qui saurait te plaire.
— Oh! que je t’aime! Eh bien! tout cela n’est pas nécessaire. Je voulais seulement éprouver ta tendresse, dont j’ai besoin, non pour m’aider à épouser un prince, mais pour me conquérir la sympathie, l’amour du jeune homme que j’ai remarqué.
— Tu as remarqué quelqu’un? Déjà ! Et qui donc?
— Ah! qui?... Songe bien avant, que je ne changerai jamais.
— Soit!
— Que toute réflexion serait inutile! Sans cela, je ne parlerai de rien. Sternina, à qui j’ai confié mon secret, m’a conseillé de tout t’avouer..
— Elle a eu raison, mais parle...
— J’ai obéi, tu vois. Si tu savais comme je l’aime.
— Mais qui?
— M. James Trimmin.
— Un républicain, un socialiste!!!
— Qu’est-ce que c’est que ça?
— Un homme qui n’entend rien au commerce, rien à l’ambition.
— N’importe! interrompit-elle. Tout ce que vous me diriez serait inutile; je ne changerai jamais.
Delmase la regarda fixement, puis baissa la tête, comme un homme à qui l’on ôte tout à coup une de ses plus chères espérances.
— Mais, reprit-il tristement, tu n’as besoin pour cela ni de moi, ni de mes efforts. Il sera enchanté de t’avoir. Tu as de la fortune et tu es belle.
— Il est charmant, papa!
— En tout cas, tu es excessivement riche, et les hommes sont on ne peut plus sensibles à cet attrait.
— Oh! mais je veux son cœur, moi! et c’est cela que je te demande! Tu dois pouvoir me l’obtenir, puisque tu me donnerais un prince, dis-tu.
— Ah! tu veux son cœur! Vilaine petite fille, qui se laisse tourner la tête par un profil de joli garçon!
— Mon père, j’avais vu depuis longtemps ce jeune homme... au parc. Je vous le dis franchement: j’aimerais mieux mourir que de renoncer à lui. Je remets donc entre vos mains mon bonheur.
Et, dans un baiser plein de tendresse, elle ajouta ces mots:
— Je veux son cœur pour moi toute seule, entends-tu? Je suis amoureuse et jalouse.
Gâter les enfants, c’est assurément très-mauvais; mais on obtient par ce moyen, sinon leur vraie affection, au moins une connaissance entière de leurs côtés faibles. — Sûrs que leurs désirs sont des ordres, ils les manifestent tout entiers.
Camille, presque honteuse d’avoir ainsi découvert ses sentiments, s’enfuit, après avoir jeté gaiement ces mots à son père.
— Sois prudent! Adieu, petit papa.
Delmase, les coudes sur son bureau, le front dans ses mains, réfléchit.
En somme, Trimmin était un parti très-honorable.
Le marchand commença à enfanter son œuvre, à organiser ses proj ets et à dresser les batteries nécessaires à la grande opération du mariage de sa fille.
Il la connaissait entière dans ses volontés: cette énergie lui plaisait. Il n’avait jamais eu un instant l’idée de combattre ses désirs, quels qu’ils fussent. Il se résigna donc.
Déjà le capitaine occupait toute sa pensée; il l’aimait. Il allait tout employer pour se l’attirer, tout faire agir pour surprendre le moindre de ses secrets et anéantir tous les obstacles qui pourraient s’élever entre lui et sa fille!
Il fit venir un domestique.
— Vous connaissez le capitaine Trimmin? lui dit-il.
— Oui, monsieur.
— Arrangez-vous à m’amener ici son domestique; mais d’abord faites descendre mademoiselle Sternina.
En entrant la jeune fille parut un peu interdite devant cet homme qui lui inspirait de l’éloignement et de la crainte.
— Mademoiselle, lui dit Delmase, vous êtes appelée à jouer dans ma famille un rôle très-important; et je ne vous cache pas que vous ne sauriez me blesser plus vivement qu’en manquant de zèle dans les circonstances suivantes.
Il s’agit de l’amour de ma fille. Vous savez son secret. — Et, pour ne pas mettre une personne de plus dans la confidence, je n’hésite pas à vous prendre pour auxiliaire.
Je désire amener le jeune homme à me demander la main de Camille. Il serait inconvenant, dans ma position, que les avances vinssent de moi.
C’est donc vous qui devrez, par une indiscrétion feinte, l’instruire des sympathies de ma fille. Comme il n’est pas riche, et que l’éclat de la fortune est éblouissant pour la jeunesse, vous lui direz que je ne suis pas dans l’intention de jamais contrarier Camille et que je compte lui donner une dot considérable, presque tout ce que j’ai. Je ne suis pas encore vieux; il me reste du temps pour amasser de l’argent pour l’autre enfant.
Sachez donc adroitement les sentiments de ce jeune homme, et instruisez-m’en.
Je ne vous donne pas ceci comme un ordre; je vous demande de contribuer avec moi au bonheur d’une fille qui vous chérit déjà.
Le temps presse. Je vous ménagerai le plus tôt possible une entrevue avec le capitaine.
C’est aujourd’hui dimanche. Enfermez-vous dans le cabinet de travail pour réfléchir à tout ce que je vous ai dit. Vous aurez la migraine et ne conduirez pas les enfants à l’église. Vous venez de me demander cette permission. Je donnerai des ordres en conséquence.
Soyez adroite, et je ne serai pas ingrat.
En ce moment Etienne entrait.
Delmase n’eut pas beaucoup de peine à l’intéresser à son projet.
En quittant le marchand chez lequel il s’était rendu au lieu d’aller à la messe, la domestique courut au télégraphe, et envoya cette dépêche à Léon:
«Qu’est-ce qu’il faut que je fasse!
» Un monsieur Delmase m’a fait venir et m’a dit:
» — Êtes-vous dévoué au capitaine? mais là... vrai?
» — A la vie, à la mort!
» — Je suis un gros négociant. Ma fille a deux millions sur la planche et de la beauté à revendre. Elle a un coup de soleil pour votre maître. Ça me va. Il faut vous arranger pour qu’il vienne chez moi souvent sans savoir d’abord qu’il est aimé.»
Dalèze répond aussitôt à Étienne:
«James possède-t-il un proche parent? Papa beau-père a-t-il une place à donner?
Étienne avait lu justement dans le Times que Harris, correspondant de Delmase, avait disparu depuis peu, laissant sa place vacante.
Il adresse un nouveau télégramme:
«James a un cousin commis à Rotterdam. Place de correspondant à New-York serait bonne pour lui.»
Réponse:
«Dis à James que son cousin est venu demander la place, pour que James aille chez Delmase solliciter. En avant, marche.»
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