Kitabı oku: «Poésies fugitives»

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Gustave Le Vavasseur

Poésies fugitives


Publié par Good Press, 2021

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066332327

Table des matières

PRÉFACE.

LA RIME. Epître à mon ami ERNEST PRAROND.

Monsieur Jules Buisson, peintre français, à Sant-Iago en Galice Posad a de las Animas.

Monsieur Buisson, peintre français fonda de las Naranjas, Calle de Javellanos.

Monsieur Buisson (Jules) , au château de Belflou.

LA CLOCHE ET LA CLOCHETTE.

SATIRE.

LE LAI DE ROBERT-LE-DIABLE

VIRE ET LES VIROIS.

A LA MUSE DE L’ORNE.

L’ARNETTE.

A NICOLAS LE VAVASSEUR, POÈTE DU XVII e SIÈCLE.

L’ENFER DES POÈTES.

TEMPS GRIS.

ÉLÉGIE.

KYRIELLES.

CONTE DE FÉES.

LA TERRE.

LA LUNE.

CHANSON BACHIQUE.

UNE STATUE DRAPÉE.

CHANSON.

AU ROSSIGNOL.

FLEUR DE POMMIER.

LA PLUME ET L’ÉPÉE.

A LA VIERGE.

SUR LE BOULEVARD DU TEMPLE.

AU PALAIS-ROYAL.

QUATRAINS.

TROIS DISCOURS PRONONCÉ AU BANQUET ANNUEL DES ÉLÈVES DE JULLY.

I.

II.

III.

ÉPILOGUE.

PRÉFACE.

Table des matières

Hélas! ce n’est plus l’usage

Des poètes de nos jours

De parler de leur visage

Et d’en peindre les contours.

A quoi bon prendre la peine

De parler de nos cheveux,

Dans cette espérance vaine

De le dire à nos neveux?

Dans nos gloires éphémères,

La plus folle, en vérité.

Et la Reine des chimères,

C’est bien la Postérité.

Ah! si notre dynastie

N’avait pas le front si haut,

On prendrait la modestie

Pour notre moindre défaut;

Mais grands, petits ou difformes,

Si nos auteurs d’aujourd’hui

Laissent nos grâces énormes

Captives dans leur étui,

Chacun dans son coin s’arrange,

A ses heures de loisir,

Une façon d’ame étrange

Qu’il se modèle à plaisir;

A sa manière il l’habille,

Le plus souvent d’habits noirs,

Et de ses maux il babille

Des matins jusques aux soirs:

C’est quelque grande blessure

Qu’il aura reçue au cœur,

Et qui saigne outre mesure

Sous un teint frais et moqueur.

Du mendiant au Poète,

Toujours le même couplet,

Toujours la même requête:

–La charité, s’il vous plaît?–

Ils ont le même artifice.

Et, pour se moquer de nous,

Le mal est souvent factice

Aux ames comme aux genoux.

Nous comblons de dons injustes

Un tas d’ingambes perclus,

Et les cœurs les plus robustes

Sont ceux qui pleurent le plus.

Jadis on n’affichait guères

Ces erreurs de sentiment,

Et quand on pleurait nagueres.

C’est que l’on souffrait vraiment.

Les plus grandes tricheries

Des Poètes, nos aïeux,

Etaient, dans leurs rêveries,

De se faire les doux yeux.

Avec Philis ou Charlotte

A peine un plus langoureux

Dans un sonnet se dorlotte

Et se feint d’être amoureux;

Mais, pour plaire à sa conquête,

Chacun d’eux, complaisamment.

Lui peint des pieds à la tête

Son respectueux amant.

Le Pays le fit en prose,

Saint-Pavin le fit en vers,

L’un avait la lèvre rose,

L’autre, le dos de travers.

A leur exemple que j’aime,

Je veux faire mon portrait,

Et le dessiner moi-même,

Ligne à ligne, et trait pour trait.

Je suis Normand d’origine,

Mais je n’ai de mes aïeux

Gardé que la bonne mine,

Et j’ai pris ailleurs mes yeux.

Nos Rollons et nos Guillaumes,

Qui, dans un âge plus pur,

Usurpèrent des royaumes,

Avaient tous des yeux d’azur.

Deux prunelles assez brunes,

Sous un double sourcil noir,

Sont, aux heures opportunes,

Hôtesses de mon miroir.

J’ajouterais quelque chose

Sur leur fier ou doux éclat,

Mais, en vérité, je n’ose,

Je passerais pour un fat.

Mensonge, hélas! éphémère!

Ce que j’en sais, il faudrait

Le demander à ma mère,

Et ma mère mentirait.

Chaque amour pour sa conquête

Est aveugle et triomphant.

Et toute mère est Poète

Pour embellir son enfant.

Un barbare et vieil usage

Semble exiger que les nez

Soient au milieu du visage

Dans les minois bien tournés;

Mais les nez, surtout en France.

S’en vont de tous les côtés,

–La France est par excellence

Le pays des libertés.–

Le mien, pour suivre l’exemple,

A droite s’en est allé,

Mais, lorsque je me contemple,

J’en suis presque consolé,

Car il se recroqueville.

Comme un bec de fauconneau.

Mon nez est de la famille

Du nez de feu Cyrano.

Et j’aurais fait ma fortune

Sans courir aucuns hasards,

Dans ce pays de la lune

Où l’on bernait les camards.

De ma bouche assez petite

Je ne dirai que deux mots:

C’est qu’elle s’ouvre trop vite

Et ne se ferme à propos.

D’un menton comme le nôtre.

Gloser serait hasardeux:

Ils y perdraient l’un ou l’autre,

Car, bien comptés, j’en ai deux.

La tête ainsi façonnée,

Qu’à loisir je vous dépeins,

Est en outre couronnée

De cheveux blonds et châtains.

Malgré sa brûlure adroite.

Le fer ne leur fit jamais

Déserter la ligne droite

Pour la courbe que j’aimais.

Pour sa chétive nature,

Vous savez qu’Agésilas

Faillit servir de pâture

Aux poissons de l’Eurotas:

Sparte, la ville de guerre,

Aux Héros brutaux et nus,

Dans son sein ne souffrait guère

Ni l’esprit ni les bossus;

Si la coutume malsaine.

Au lieu des estropiés,

Dévouait à l’eau de Seine

Tous ceux qui n’ont pas cinq pieds,

Sans qu’on entendit ma cause,

J’eusse été mâché menu,

Et, sans la Métempsychose,

Serais poisson devenu.

Splendide eût été l’aubaine.

Un requin se fût repu

De toute la chair humaine

De mon corps de nain trapu,

Car, dans ma large attitude,

Aisément l’on reprendrait

Les degrés de latitude

Qu’en longitude on perdrait.

Mais de ma lourde machine.

Nature, oignant les ressorts,

Me fit une souple échine

Et des jarrets assez forts.

Cabrioles et culbutes

Etaient mes jeux favoris.

Et j’aimais toutes les luttes,

Jusqu’à celle des esprits.

Des jeux de force et d’adresse

J’étais zélé partisan,

Et j’avais toute souplesse.

Hors celle du courtisan;

Car je blâme un auteur fade:

Sans souci d’être galant,

Je suis fier, souvent maussade.

Aucuns disent insolent.

J’étais, en l’adolescence.

Leste, fringant et dispos;

Mais de cette effervescence,

Pour la garde de mes os.

Les ans, tombant goutte à goutte,

Ont déjà pris le plus beau:

Demain ce sera la goutte,

Après-demain le tombeau.

De ma nature plaisante

Voici, sauf quelque défaut.

La peinture complaisante,

Depuis le bas jusqu’en haut.

Si quelque personne austère.

Sur l’écorce jugeant mal.

S’informait du caractère

Du présent original:

Le Normand eut en partage,

Comme de plus ébahis,

Une ame faite à l’image

Du ciel vert de son pays.

Le matin, ce sont nuées

Au flanc noir, au brun contour,

Par tous les vents remuées;

A midi c’est un beau jour.

Puis, le soir, ce sont encore

D’autres nuages venus

Qui sont partis, dès l’aurore.

Vers des pays inconnus.

La chaleur est excessive

Tant que dure le soleil,

Mais quand le nuage arrive,

Il fait un froid sans pareil.

Dans les jours les plus splendides,

Vers le soleil nous voyons

Flotter des vapeurs timides

Qui nous voilent ses rayons;

Mais dans le jour le plus sombre,

Toujours, de quelque façon,

Un rayon d’or perce l’ombre

Et sourit sur le buisson.

Ainsi, folle ou nuageuse,

Du chaud au froid va l’humeur

Dans la tête voyageuse

Et légère du rimeur.

Suivant le soleil et l’heure,

Sombre ou calme est son esprit;

C’est tantôt Jeannot qui pleure,

Et tantôt Jeannot qui rit.

Par moments, un doux sourire

Luit sur ses plus tristes jours,

Et, lorsque Jeannot veut rire,

Jeannot éclate toujours;

Mais à l’heure la plus gaie.

Sous le rire le plus franc.

Dans sa tête fatiguée

Erre le nuage blanc.

Triste espèce que l’humaine.

Ainsi réduite au désir,

Qui ne sait prendre sa peine

Et qui prend mal son plaisir!

Faut-il, pour te satisfaire,

Encor quelque autre détail.

Lecteur courtois, et te faire,

En un étrange travail.

La confidence hypocrite

Des travers de mon esprit

Et l’aveu de mon mérite

Orgueilleusement écrit?

Pour faire un pareil ouvrage.

Je te le dis franchement,

Il me manque le courage

Ainsi que le jugement.

Dans une aussi grave affaire

Ne t’en rapporte qu’à toi,

Pour me louer ou te taire,

Mon ami lecteur, lis-moi.

Septembre1845.


LA RIME.
Epître à mon ami ERNEST PRAROND.

Table des matières

C’en est fait, mon ami, je ne sais plus rimer.

Dans le dernier morceau que j’ai fait imprimer

Il est jusqu’à trois vers, il faut que je l’accorde,

Qui riment comme Absurde avec Miséricorde;

Mon vieux pouls ne bat plus, et mon esprit usé

N’est qu’un sou démarqué, trente fois refusé.

Quoique vous gourmandiez encor le pauvre diable,

Son mal est, selon vous, mal irrémédiable,

Mais vous croyez devoir à vos antécédents

De l’appeler un peu maroufle entre les dents,

Et, tout en prisant moins Ménippus qu’Epictètes,

Vous l’accablez sans choix d’un monceau d’épithètes.

Rime chère au Poète, emblême virginal

Qui viens au bout du vers sonner l’accord final,

J’aime pourtant encor ta grâce fraternelle

Et ton contrat charmant d’alliance éternelle.

Au fleuve de la vie, où tous nous descendons,

Notre barque s’en va, dans ses fiers abandons.

Le long des bateaux plats et des vaisseaux splendides,

Confier au courant ses mouvements candides,

Et, si dans ce conflit parfois nous chavirons,

C’est pour n’avoir pas su tenir nos avirons;

Mais en équilibrant d’une manière adroite

L’effort d de la main gauche et celui de la droite,

Le rameur exercé descend gaîment le cours.

En chantant sa chanson, sur le fleuve où je cours.

C’est vous qui l’avez dit; aux poèmes épiques.

Ainsi que des soldats qui portent haut leurs piques.

Les fiers alexandrins défilent deux à deux.

Au lieu d’avoir la mine et le ton hasardeux

De chenapans qui vont en conquête lointaine,

Ils ont le plus souvent la tournure hautaine,

Mais grotesque, d’huissiers aux grandes sessions.

Ou de suisses d’église à nos processions.

Dans la procession passent les uniformes,

Les clercs et les laïcs, les beaux et les difformes;

Béni soit le premier à qui vint au cerveau,

Pour varier un peu l’éternel écheveau,

La pensée innocente autant qu’ingénieuse

De mettre entre les rangs la troupe harmonieuse

De ces frères dispos, frais et bien découplés,

Qui vont jetant des fleurs, deux à deux accouplés,

Et que soit à jamais la mémoire bénie

De ce décorateur à qui son grand génie

Révéla que la chose aurait plus de douceurs

Si deux frères passés faisaient place à deux sœurs,

Et si. dans tout pays, pris avec leur costume,

Ces couples-là, formés à la même coutume,

Défilaient au soleil de la Postérité

Dans une régulière irrégularité.

Vous devinez déjà qu’au cœur de tout poème

Ces enfants Turcs ou Juifs, de France ou de Bohème,

Sont les Rimes où vont, après les masculins,

Les mots effeminés traîner leurs sons câlins;

Frères et sœurs jougués, jumelle consonnance,

Ayant deux radicaux pour une désinence,

Distinctes, sans rapport même aux yeux des penseurs,

Et semblables pourtant; comme il sied à des sœurs.

Sur l’océan du monde où chacun vers Dieu vogue,

Chaque herbe qui surnage à son tour a la vogue;

L’ordre de ces enfants, dont je vous ai parlé,

Par les innovateurs fut trouvé mal mêlé;

Tous les décorateurs et les nouveaux Ediles,

Les faiseurs de chansons, de drames et d’idylles,

Pensant celle d’hier déjà hors de saison,

Eurent chacun leur forme et leur combinaison.

L’un, qui voulait mêler les garçons et les filles,

Entre elles maria ces. petites familles;

Les deux frères, avec ces premiers agenceurs,

Se trouvèrent toujours mariés aux deux sœurs,

Jusqu’au jour où, trouvant les vieux retardataires.

Dans la foule on laissa quelques célibataires.

Honnis soient les auteurs de ce relâchement,

Mais maudit, maudit soit celui qui lâchement

Laissa, par un beau jour de splendides paresses,

Les rimes pêle-mêle échanger leurs caresses,

Et fit voir au grand jour, à l’aventure errants,

Des vers mêlés, de sexe et d’âge différents.

Despréaux, direz-vous, et sa haute science

Suivraient ma métaphore avec impatience,

Et ce n’est point ainsi que le vieux rancunier

Peint sa belle ennemie au souris printanier.

Retenu dans ses fers, il veut faire le brave;

En les cachant, il dit:–La rime est une esclave.–

L’esclave, c’était lui: Quinault, Pradon, Cotin

Apercevant la chaîne à son cou si hautain,

Allèrent agacer la servante-maîtresse.

Ce qui fit que sur eux se vengea la traitresse.

Des tours qu’elle a joués à ces illustres morts

La bonne et rare fille eut d’ailleurs des remords;

Sans rancœur bien des fois elle fit leur ménage

Et mit l’abbé de Pure au carcan de Ménage.

Et puis elle a d’ailleurs, par ses soins empressés,

Fait la terre si douce aux poètes passés.

Elle était sautillante, accorte et si coquette,

Lorsque Clément Marot entreprit sa conquête,

Que pour elle parfois notre gentil Clément

Envoya la raison dans son lit inclément:

Mais cil son beau printemps elle était si jolie,

Qu’elle valait de reste une telle folie.

Puis comme un feu si grand à propos dépensé

Par leur touchant accord fut bien récompensé!

Clément Marot disait, pour vaincre l’ingénue:

«Vous souvient-il du temps où je vous ai connue,

Jouant chétive et grêle au foyer paternel?

Nous nous jurions alors cet amour éternel

Qu’en l’amitié d’enfance un désir vague espère.»–

–Et Clément disai vrai. Car le vieux Jean. son père,

La voyant geindre au pied d’un infâme poteau.

Avait pris la petite aux plis de son manteau;

Le père, qu’on allait hisser à la potence,

Etait, on le disait, un voleur d’importance;

La fille s’accrochait au pauvre trépassant,

Mais lui dit au vieux Jean: «Emporte-la, passant,

«Je suis Villon, natif de Paris, près Pontoise,

«Que l’on va cravater d’un cordeau d’une toise,

«Pour apprendre à son cou, ballant aux deux piliers,

«Le poids exact et net des clous de ses souliers;

«Mais cette folle-là. qui se tord sur l’arène,

«Est dans ses tiers haillons plus noble que la Reine.»

Le vieux Jean n’avait point l’oreille de Midas,

Il emporta le legs de l’autre Eudamidas:

Et choya tant l’enfant, sans mollesse énervante.

Qu’elle fut du logis la très-humble servante.

Tout service déduit et tout savoir compté.

Son plus beau titre était sa bonne volonté;

Elle était souvent faible et souvent inhabile.

Tout cela du vieux Jean n’échauffait point la bile:

Le vieillard sans malice acceptait sans dégoût

La fortune du pot et le sel du ragoût;

L’enfant avait grandi dans la vaste ignorance

Des secrets recherchés que veut l’intempérance,

Quand l’aiguillon de tous, hélas! le plus petit

Qui vous pousse à manger est le bon appétit.

Ainsi que Cendrillon, vive, pimpante et leste,

Ignorant les trésors de sa grâce céleste,

Elle était enfouie aux cendres du foyer,

Lorsque Clément se prit à si fort la choyer.

Ce premier maître mort, elle orna d’asphodèle

Le sépulcre muet, puis entra chez Jodelle

Qui l’envoyait toujours, le bonhomme naïf,

Chez Ronsard, chez Belleau, la Péruse et Baïf,

Et lui faisait verser à toute la Pléïade

Les rubis du vin vieux qu’agaçait son œillade;

Sur le seuil du logis elle faisait accueil

Aux Rois porte-laurier du carnaval d’Arcueil.

Dans les cornes du bouc, en folâtre écolière,

Elle mêlait gaîment les guirlandes de lierre,

Puis, portant gravement le mystique abacus,

Entonnait le refrain des hymnes à Bacchus,

Si bien qu’en ces beaux jours, précurseurs de la cendre,

Le vieux Ronsard pour elle oublia sa Cassandre;

Par l’éloge du vin troublant le dieu caduc

Qui pleurait l’eau du ciel en son triste aqueduc.

Ils forcèrent l’écho de la voûte trouée

A chanter Evohé de sa voix enrouée;

Mais on but tant et tant, lorsqu’à boire on se mit.

Que sur les pots vidés la belle s’endormit.

Quand elle s’éveilla, le froid, comme une lame,

De la pauvre transie ensevelissait l’ame;

Au fond d’une cuisine, où le rouge pavé

Témoignait mat et cru qu’on l’avait trop lavé.

Sur le coussin houleux d’une chaise de paille,

Elle se réveillait de ses jours de ripaille.

Aux murs resplendissait le cuivre des Flamands

Et le fer bien fourbi des ménages Normands;

Dans la virginité de leur froide alvéole

Les fourneaux mi-rouillés narguaient la casserole:

Bientôt elle entendit des pas hautains et lourds

Et vit entrer, brossant son pourpoint de velours.

Le maître du logis qui venait la soumettre,

–Joug de fer, regard d’aigle, avare et rude maître,

Qui lui faisait porter des pierres sur le dos,

Comme il avait vu faire aux reins du Calvados.–

Avec ce fier esprit, imprégné de Barême,

La pauvre s’aperçut qu’elle était en carême.

Jamais sous ce régime exact et printannier

Ne put même danser l’anse de son panier,

Car l’eau servait toujours de dissolvant à l’herbe

Dans le sabre estomac de François de Malherbe:

Elle en sortit ridée et les reins en arceau,

Mais savante et plus belle encor qu’en son berceau.

Elle allait des passants fuyant les avanies,

Aux chemins détournés disant ses litanies,

Et répétant trois fois ce verset infamant:

–Seigneur, délivrez-moi des fureurs du Normand!–

Celui qui de là-haut toujours écoute et veille

Lui mit sur le chemin maître Pierre Corneille,

Un Rouennais, gros corps, mais esprit délicat,

Qu’on disait par la ville assez piètre avocat;

Aussitôt essuyant ses pleurs de Carmélite,

Avec lui la folâtre improvisa Mélite:

Jamais un jour chagrin d’amour inférieur

Ne vint troubler leur calme et doux intérieur,

Et lorsque, refroidi par les glaces de l’âge.

Le vieillard, mal soigné, demandait la volage

Qui n’était plus toujours assise à son côté,

Il savait où trouver la clémente beauté

Qui, chez Thomas en haut s’étant acheminée,

Redescendait toujours, et par la cheminée.

C’est ainsi que fut doux le joug qu’elle traîna

Du sonnet de Mélite aux vers de Suréua.

Des Rouennais d’ailleurs la race complaisante

Ne mit jamais sur elle une main bien pesante:

On l’avait déjà vue habiter le terrier

D’un certain Saint-Amand, gentilhomme verrier.

Qui, natif de Rouen, rendait surtout hommage

Au doux charme des vers, du vin et du fromage,

Et qui s’émerveillait quand son œil s’effarait

Que cabaret rimât si bien avec Faret.

Le vieux Pierre défunt, et n’étant plus novice,

Elle n’eut qu’à choisir pour trouver du service.

Racine tour-à-tour la prit et la perdit,

Et quand elle servait le Boileau que j’ai dit,

Elle lui fit souvent de vrais tours d’écolière

En allant se cacher chez son ami Molière.

Les beaux-esprits d’alors, étant moins affermis,

Ne riaient déjà plus des vieux bons tours permis:

La bile, dont le rire en un moment nous purge,

S’amoncelait au flanc des enfants de Panurge,

Et la joyeuseté des maîtres vénérés

Grimaçait tristement à ces dégénérés;

Dorant sa lâcheté du beau nom de prudence,

On se vengeait déjà par la jurisprudence;

Un lâche.–il est aussi des lâches parmi nous,–

La laissa sans vergogne embrasser ses genoux,

Et le malencontreux eut même l’infamie

De traîner la transfuge en pleine académie.

Quand elle fut venue au pied du tribunal,

Elle avait de tout point le maintien virginal;

Elle était bien un peu, la pauvre prisonnière,

Honteuse d’avoir fait l’école buissonnière

Et de s’être trouvée ainsi prise au hasard

Dans le triste imprévu d’un désordre sans art;

Puis, petit à petit, la charmante accusée

Vers ses juges leva sa paupière rusée

Et ses yeux invaincus qui sur un cœur humain

N’avaient jamais manqué leur effet inhumain;

Mais l’histoire enregistre au bas de bien des pages

L es fautes des sénats et des aréopages.

Bien des juges ont eu l’insigne cruauté

De narguer l’œil du juste et l’œil de la beauté.

Ses doux et longs regards furent peine perdue;

Ils trouvèrent partout, dans leur course éperdue,

Les quarante regards de quarante bourreaux,

–Glaives frais émoulus attendant aux fourreaux;–

Beaucoup étant d’ailleurs sourds à son harmonie,

On procéda bien vite à la cérémonie,

Et chacun put, au fond du classique fauteuil.

Venger commodément son confrère d’Auteuil;

Par un reste d’égards pour ses anciens services

Le tribunal pourtant adoucit ses sévices,

Et le ressouvenir de son pays natal

Fit faire a son beau cou grâce du nœud fatal.

–La coupable, il est vrai, méritait la potence,

Mais par grande douceur,–ajoutait la sentence,–

Les illustres élus du sénat paternel

Ne la condamnaient pas au silence éternel;

L’avis des gens experts en choses doctrinales

La réduisait au son de trois lettres finales;

Avec ce bâillon-là, selon leur sentiment,

Elle devait toujours parler pertinemment.–

Quand on la rendit nue et réduite au cilice

A ses adorateurs,–innombrable milice,

Molosses indomptés, à la curée ardents,–

L’arrêt fut déchiré sur l’heure à belles dents;

Au dos des immortels le faible qui ne cingle

Son cuisant coup de fouet, donne son coup d’épingle.

Epigramme et satire en ce jour vont pleuvant,

Comme la grêle drue et qu’aiguise le vent:

Mais dans le fiel, dans l’encre ou dans le sang trempée.

Que ce soit par la langue, ou la plume ou l’épée

Qu’on se venge ou qu’on venge un affront étranger,

On achève souvent celui qu’on veut venger.

De son pauvre grabat, après cette ouverture,

Chacun tirait à soi l’unique couverture,

Et sous ses fiers habits ayant vu ses défauts,

Lisait sans épeler le chapitre du faux;

Et tel, qui ne voulait la croire vicieuse,

Lui reconnut au moins l’humeur capricieuse.

Un jour, longtemps après, comme on la méprisait,

Un jeune homme la vit qui par terre gisait;

Pensant la consoler en sa triste disgrâce,

Des miettes de sa table il lui faisait la grâce,

Puis, exigeait,–despote aux vouloirs souverains.–

Qu’elle portât, non plus des pierres sur les reins,

Mais qu’elle allât gercer ses mains blanches et nues

Au détail infini de besognes menues,

Trouvant que c’était bien, l’avide débauché.

Quand l’ouvrage à parfaire était tout ébauché.

Si parfois, enhardie à d’autres souvenances.

Par un reste d’amour frondant les convenances,

La servante s’oublie à la fin du dessert

Et donne la réplique au maître qu’elle sert,

Le tyran, la chassant avec un œil sévère,

Lui défend de rougir l’eau qui remplit son verre.

Un jour que la Dorine, un peu forte en discours,

Avait pour répliquer à sa langue eu recours,

A grands coups d’étrivière il lui fit servir celle

Que par dérision il nommait la Pucelle,

Honteuse fille à lui, que le père choyait,

–Triste âme et triste corps que dans l’ombre on voyait;–

A ce service infâme amaigrie et brisée.

Elle aima mieux mourir que vivre méprisée;

Et, dût la récidive entraîner l’échafaud,

Elle partit, mais sut se cacher comme il faut

Et si bien que jamais, sur aucun coin de terre,

Ne put la rattrapper son noir tyran Voltaire.

Depuis elle est plus fière, et, quand on en médit,

Chez les gens du métier on n’a guère crédit,

Et qui dirait avoir renvoyé sa servante.

N’inspirerait pas certe une foi bien fervente:

Mais on dirait qu’elle a trouvé déshonorant,

–La pédante qu’elle est,–d’aider un ignorant.

Il ferait bon vraiment trouver ses grâces minces.

Radieuse qu’elle est des faveurs de nos princes,

Qui tous ont avoué leur amour, hormis un,

Qui pour sa Henriette a trop fait le Lauzun;

Si l’auteur de Mardoche a, de façon traîtresse,

Médit des torts cachés de sa belle maîtresse,

Avec dom Raphaël et deux ou trois vauriens

Qui pensent pour la rime être Voltairiens,

Et qu’aucun jusqu’ici n’ait osé l’en maudire,

C’est que lui seul peut-être il en pouvait médire;

Ne savait-il pas bien, le maître tout-puissant,

Qu’elle lui garderait un cœur obéissant.

Et qu’au jour du besoin l’humble désavouée

Lui serait complaisante et toute dévouée?

A son beau sein si jeune on l’a vu suspendu,

Qu’il y puisa sans crainte un lait mal défendu.

Et l’on sait la faiblesse et les tendres caprices

Que pour leurs nourrissons ont toutes les nourrices.

Vous pour qui je la vois tous les jours escomptant

Vos billets de raison. en êtes-vous content?

Bien que la signature en soit bonne et certaine.

Vous avez des billets à date si lointaine,

Qu’il faut lui savoir gré, pour sauver la maison,

D’endosser les valeurs que signa la Raison.

Pour moi qui vis souvent des dons qu’elle m’apporte.

Moi, que vous accusez de la mettre à la porte.

Comme je me connais son pauvre débiteur,

De ma servante, ami, je suis le serviteur:

Si je veux la gronder après une escapade,

Sa fuite à mon esprit sait donner l’estrapade;

Puis quand elle le sait bientôt estropié,

Je la vois se glisser sur la pointe du pié,

Maligne, avec des yeux d’insigne moquerie;

Malgré mes reins rompus, il faut bien que je rie,

Que je saute et que j’aille, après ces tours méchants,

Folâtrer avec elle au beau milieu des champs;

Gardez-vous donc de prendre une voix menaçante,

Lorsque de mon logis vous la trouvez absente.

Prenez plutôt pitié de mon fatal tourment,

De ses chères faveurs je suis toujours gourmand;

Elle a cet ascendant, la pauvre diffamée,

Qu’à la main qui nourrit sur la bouche affamée;

Et lorsque, le matin, à tout fruit mûr ou vert,

Je tends naïvement mon bec tout grand ouvert.

Ainsi que Galatée, à mon appétit d’homme,

Nymphe capricieuse, elle jette la pomme

Et puis elle s’enfuit, emportant dans sa main

Un autre fruit déjà pris pour le lendemain;

Mais quand elle s’en va, je crois qu’elle est ravie,

–Illusion d’amant!––d’être vue et suivie;

Et plus elle s’obstine a vouloir se cacher,

Plus mon esprit s’obstine à la vouloir chercher.

–Décembre1845.–

Monsieur Jules Buisson, peintre français, à Sant-Iago en Galice
Posad a de las Animas.

Table des matières

Espana.

Ami, vous m’avez dit que, par-delà les monts,

Quelquefois vous pensiez à moi; nous nous aimons;

Nos deux âmes sont sœurs; la vôtre, étant l’aînée.

A toujours la cadette à son bras enchaînée;

Leurs robes, leur maintien, leurs pitiés, leurs douceurs

Se ressemblent, ainsi qu’il convient à deux sœurs;

Vierges toutes les deux, presque enfants, d’habitude

Elles ont même joie et même inquiétude;

Si parfois dans le jour ce nœud se désunit,

C’est pour venir le soir conter au même nid

Les bonheurs ébauchés et les frayeurs passées,

Et mettre au tas commun les leçons amassées.

Ma chère sœur aînée, ô mon grave censeur,

Ce soir s’agite et geint votre petite sœur.

Vous l’avez là plantée à faire quarantaine

Pendant que vous allez courir la prétentaine;

Pourtant, par les chemins où vous vous égarez

Elle–cherche à vous suivre, et lorsque vous courez,

Au coin du feu français votre triste compagne

Fait, pour vous y loger, des châteaux en Espagne;

Les pieds sur les chenets sa plante s’attendrit

Et croit se réchauffer au soleil de Madrid.

Au mur où vous savez, notre vache normande

Quitte son nonchaloir et sa pose gourmande;

En un Goya fougueux se change le Corot,

Et ma vache blanchâtre est un fauve taureau.

La masure en ruine et le gras pâturage

Sont un immense cirque et son vaste entourage.

Et les deux vieux couvreurs avec leurs vieux chapeaux

Sont deux Picadores agitant leurs drapeaux.

Que vous dirai-je encor?–La truie émigrée

Des porcs de Novalès a la teinte tigrée;

L’éternel paysage où, sous un ciel si chaud,

Vous mîtes Don Quichotte et son valet Sancho,

Fait reluire à mes yeux un tas de plantes, nées

Du côté de l’Espagne, au pied des Pyrénées;

Mal venu qui dirait, en voyant ce tableau,

Que tous ces arbres-là sont de Fontainebleau;

A voir ces terrains nus et leur allure franche,

Je respire l’odeur des cailloux de la Manche.

La bruyère d’Arnett, que votre art imita,

Est l’agreste Sierra de la Piedrafitta.

Vous êtes avec moi dans cette extravagance.

Ma pauvre chère sœur, vous drapant en Bragance,

Et me traînant, chétive, après vous par la main:

Jugez donc si je puis m’arrêter en chemin;

Ce panneau, vous savez, bien plus grand que sa taille,

Que vous avez couvert d’une fière bataille

Où, souillés, pêle-mêle, accrochés, nus, ardents,

Cavaliers et coursiers, écume et sang aux dents,

Scandent avec leurs pieds sur le sable et l’argile

L’hexamètre nombreux du poète Virgile,

Ce panneau disparaît à mes yeux, et je vois

Le Cid qui tue et taille et défait ses cinq rois;

Sa Tizonade au-poing le vaillant dom Rodrigue

Tranche le nœud gordien de sa sublime intrigue;

Sarrasins, Navarrois, Maures et Castillans

De ce combat géant sont les fiers assaillants;

Les manteaux déchirés, les rouges draperies

S’agitent; tout se meut, se tord; dans leurs furies

Les ongles et les dents luttent avec le fer;

C’est un festin splendide où l’on mâche la chair,

Et l’horizon blafard darde à travers ses voiles

–«Cette sombre clarté qui tombe des étoiles.»–

En vain je vois encor ton portrait ressemblant,

O vieille mendiante, avec ton bonnet blanc;

En vain la main ridée est appuyée au manche

D’un balai qu’au bouleau jadis j’ai connu branche;

Ici je ne vois plus appendue au vieux mur

Qu’une étrange Gipsy, sorcière au front impur,

Qui, loin du ciel glacé de l’âpre Normandie,

De Séville à Cadix au grand soleil mendie,

Et j’ai des souvenirs en ce moment d’oubli

Du fantasque Greco Théotocopuli.

Il n’est pas jusqu’aux prés, froidures infinies.

Aux cieux verts, se mirant dans les mares jaunies.

Qui ne deviennent bleus, ma sœur, tant il m’est doux

D’escalader les monts pour rêver avec vous.

Après tout, ce n’est pas une grande merveille,

Je ne fais en cela que rendre la pareille:

Ne m’avez-vous pas dit qu’un matin de grand vent,

D’Astorga par le coche en Galice arrivant.

Devant l’horizon vert et la plaine agrandie

Vous poussâtes ce cri: Voilà ma Normandie!

Et ces trois mendiants rugueux et loqueteux

Qui Hasardaient Gérard et ses âges piteux,

Ne vous ont-ils pas mis en mémoire la folle,

Cette vieille au balai que je fis Espagnole?

Le vent avait fermé la porte; le plus vieux

Maugréait;; il trouvait l’air sombre et pluvieux;

Ayant jeûné la veille, il estimait la vie,

Sans son soleil d’Espagne, absurde ; il eut envie

De crier au nuage: «Ennuyeux appareil.

Voile sombre, ôte-toi de devant mon soleil.»

L’autre, pauvre idiot, insensible à l’automne,

Au bruit du vent mêlait sa chanson monotone;

Il grelottait un peu, sur ses talons assis,

Mais c’est tant l’habitude à ces pauvres transis

Dont le flambeau divin est mort au fond de l’âme,

Qui n’ont plus de lumière et partant plus de flamme,

Qu’on doutait si le froid lui venait du dehors

Ou si l’absence d’âme avait gelé son corps.

Le plus jeune, un enfant que la fièvre use et mine,

Comme dans Esteban épluchait sa vermine,

Et sous sa dent malsaine écorchait de son mieux

Un marron cru, volé dans la poche du vieux.

A voir autour du feu ces trois faces arides,

La plus jeune accusant les plus profondes rides,

Prêtant l’oreille au vent qui dehors mugissait,

Un souvenir normand en vous, sœur, se glissait;

Puis à ces visions lugubres et splendides,

Vous m’avez appelée en vos clameurs candides,

Et, cherchant quelque chose à qui dire cela,

Vous avez dit alors:–Sœur, que n’êtes-vous la ?

J’étais là, chère sœur, près de vous, côte à côte,

Et si bien, voyez-vous, que je décris sans faute

Ces trois fiers loqueteux et leur pauvre maison:

Seulement toutes deux nous allions sans raison

Pour nous mieux rencontrer par les terres lointaines:

Moi j’étais en Espagne, aux routes incertaines:

Et vous vous égariez aux horizons normands

Tandis que je bayais à de bleus firmaments.

A Saint-Jacque en Galice, il faut bien vous en croire,

Le jour des Morts, voyant âmes du Purgatoire

Que l’on représentait en d’atroces douleurs

Avec du carton peint de diverses couleurs,

L’œil au vent, le nez rouge et la bouche en campagne.

Vous n’avez point prié pour les âmes d’Espagne,

Mais vous vous êtes dit avec un noble orgueil:

–Ces saints-là sont plus laids que les saints de Montreuil

Et ces cartons falots mettraient fort à son aise,

Devant certain Saint-Jean, Saint-Roch de Ménilglaise.–

En agissant ainsi vous avez mal agi;

Qu’importe l’œil qui louche et le nez mal rougi?

Le saint de bois au ciel rayonne dans sa gloire

Et l’âme de carton se tord en Purgatoire.

Rassurez-vous, pourtant; nos ridicules saints

Qui firent tout le mal seront les médecins:

Ils sauront protéger, du fond de leurs campagnes.

Les âmes des défunts de toutes les Espagnes,

Et le printemps prochain, quand vous les reverrez,

A deux genoux, ma sœur, vous les en supplierez.

Peut-être trouvez-vous, sœur longtemps attendue.

Que ma langue normande est par trop bien pendue,

Et que je pourrais bien bavarder un peu moins

Aux oreilles des murs, de crainte des témoins:

Gardez votre morale et rentrez en vous-même,

L’amour ne sait, ne dit et n’écrit qu’un mot: j’aime.

Et ce seul mot il sait si bien le répéter

Qu’a toute heure il le dit sans pouvoir radoter.

«Amour est un enfant aussi vieux que le monde.»

Les anneaux éternels de sa perruque blonde

Tombent depuis Adam sur son col enfantin;

Son immortalité n’est qu’un riant matin;

Les fleurs de sa couronne, au souffle des années,

Comme toutes les fleurs ne se sont point fanées.

Et quand, au jour final, des mondes fracassés

Un coup de foudre aura les débris dispersés,

Cet éternel vieillard désormais inutile,

Le Temps, pourra dormir sur sa faulx immobile:

L’invulnérable enfant qu’elle a seul respecté,

Jeune, ira voir le ciel que jeune il a quitté.

Mais toute différente est une sœur aînée

Qu’il a, le pauvre enfant; la vieillesse obstinée

Déjà depuis long-temps a ridé sans pitié

Les traits doux et charmants de déesse Amitié;

L’ami bavarde, hélas! où l’amoureux babille.

L’amour est un enfant, l’autre, une vieille fille.

Et puis elle a tant vu, la vieille, aux soirs conteurs,

Et tant couru le monde avec ses serviteurs;

Les deux pieds dans le feu, l’aimable décrépite,

Fait au noir sablier couler l’heure si vite,

Qu’on ne peut en vouloir aux hivers accablants

Qui la firent si belle avec des cheveux blancs:

Sa lèvre qu’entretient la redite adorée

Par l’injure du temps n’est point décolorée,

Et le respect que l’âge inspire à ses amants

Ne sert qu’à rendre purs leurs doux embrassements.

Assise à mon foyer, c’est celle aimable vieille

Qui m’a complaisamment murmuré dans l’oreille,

Avec de longs regards d’ineffable douceur,

Tout ce que faiblement je vous dis, ô ma sœur;

–Cela, puis autre chose encore: la déesse

A mon triste foyer se vient asseoir sans cesse

Et me fait votre éloge en des termes si doux

Que je n’en puis rien dire, hélas! pas même à vous.

On nous tailla si bien, ma compagne fidèle,

Avec mêmes ciseaux dans le même modèle,

Que je rougis toujours jusques au blanc des yeux,

Au récit, quel qu’il soit, de vos faits glorieux,

Et je m’inclinerais, victime résignée,

Au seul bruit d’une faute en passant désignée.

Si vous ne voulez pas que je voile mon front.

Ma sœur, n’ayez jamais au visage d’affront,

Et revenez bien vite au foyer qui pétille,

Ecouter les caquets de l’éternelle fille

Qui vous fera de moi, je le crois entre nous,

L’éloge un peu suspect qu’elle m’a fait de vous.

–Novembre1845–

Monsieur
Buisson, peintre français fonda de las Naranjas,
Calle de Javellanos.

Table des matières

Séville Espagne.

C’est donc vrai; le soleil a des rayons étranges

Qui naturellement font mûrir les oranges!

Vous qui n’en aviez vu comme moi qu’au bazar.

–Enfants emmaillotés dans un papier de soie,–

Vous en avez cueilli, dans votre folle joie,

Aux orangers de l’Alcazar!

Moi, j’aurais fait un hymme à à l’Apollon d’Espagne;

Vous, dont même les pieds vont battant la campagne,

Et qui dans le réel aspirez l’idéal,

Vous avez déserté le clos des Hespérides

Pour aller contempler les visages arides

Des morts de Juan Baldès Léal!

Gautier nous l’avait dit à nous autres Poètes:

Ces terribles tableaux sont deux œuvres complètes

Et chacun dans son genre un morceau capital,

Et puis quel sombre attrait! rasant la noire grille

Dans son manteau, tout seul, aller voir à Séville

Des morts au fond d’un hôpital!

En repassant le seuil, sous vos dents, votre lèvre

Tremblait sous le frisson d’une sublime fièvre:

–On a fait, disiez-vous, bien plus qu’on ne fera,

Tout n’a pas été dit sur les peintres d’Espagne,

Comme je prônerai par delà la montagne,

Baldès et le vieux Herrera!

Et vous, fiers bûcherons qui sculptiez dans un arbre

Ainsi que Michel-Ange en un grand bloc de marbre,

Le jour, à vous chercher mon œil se fatiguait;

Vous, Torregiano, Hernandez et les autres

Que je voyais la nuit, ainsi que des apôtres,

Groupés autour du Berruguet!–

Un peu perdus au sein des splendeurs espagnoles,

Sont deux maîtres maudits, deux longues têtes folles

Qui surnagent à peine au fleuve de l’oubli:

Et pourtant que d’efforts ta main désespérée

A faits pour surmonter la terrible marée,

Greco Théotocopul!

Tu venais de la Grèce et quittais l’Italie,

L’Italie, où, prenant pitié de ta folie,

Le soleil, qui pour lors était Vénitien,

Réchauffa ton corps froid des trésors de sa flamme;

Mais tu ne voulais pas, dans l’orgueil de ton âme,

Imiter, même Titien.

Aussi, dans ses écarts absurdes et terribles,

Par quels monts biscornus, par quels vaux impossibles,

Pauvre fou, ton génie égara-t-il tes pas!

Et comment s’arrêta cet animal hybride,

Coursier aux larges reins, hippogriffe sans bride,

O le premier des Mazeppas?

De ses écarts passés cherchait-il l’amnistie,

Quand il te déposa dans cette sacristie,

A Tolède, où saisi d’une étrange douleur,

Avec ton Christ, brossé par la fièvre des jeûnes.

Tu surpassas les vieux et devanças les jeunes

Dans les rêves de la couleur?

Greco, si dans ce jour d’immortelle agonie.

Sous. la sueur de sang défaillit ton génie,

L’auréole à ton chef rayonnait sous la croix,

Et d’un coup de pinceau tu sus marquer ta place

Au chemin constelle qui dans les airs se trace,

De Véronèse à Delacroix!

Si Greco reniait le Titien, son maître,

Juan de Baldès Léal ne voulait reconnaître

La souveraineté d’Esteban Murillo:

Le Maître achève-t-il le portrait de l’Infante,–

Juan, dans son coin, tout seul, contre le mur enfante

Une tête sur un billot.

Prenant son atelier pour une catacombe,

Des ensépulturés, modèles d’outre-tombe,

Venaient poser chez lui les têtes sans leurs troncs:

Juan aux saints d’Esteban, à son Enfant Prodigue,

A ses Conceptions, opposait cette digue

Et ce grand mur de pâles fronts.

Courtisan de la Mort, pour lui seul débonnaire,

Il en fut le séïde et le peintre ordinaire;

Laissant la son squelette et sa classique faulx,

La Reine le dota, comme un vampire intime,

Du sang et de la chair, débris de la victime,

Le lendemain des échafauds,

Mais la Vie, à la Mort enviant sa peinture,

Elle-même peignit le saint Bonaventure

Et chez son Murillo le porta tout d’abord;

Ce qui fit qu’on ouït le fier Juan Baldès geindre;

Il avait beau suer, se dépiter et peindre:

La Vie avait vaincu la Mort.

Malgré le peu d’orgueil qui de chez vous s’échappe

Aux trous qui se sont faits là-bas à votre cape,

Je vois la vanité rire complaisamment,

Pour avoir découvert, rayonnantes dans l’ombre,

Deux têtes de Baldès que ce fossoyeur sombre

Dût dérober au monument.

Dans le plus désolé de tous les paysages,

Avec un ciel gris-vert où les fauves nuages

Passent en exhalant de rougeâtres lueurs,

Souffle ce vent qui geint aux fentes des ruines

Quand sont enfin partis pour les villes voisines

Les conquérants et les tueurs;

Une tête blafarde, horrible et violette

Est jetée; elle fut de celles qu’on soufflette

Et qu’on gourme du poing auprès du tronc roulant;

Les cheveux emportés se mêlent aux nuages,

Et c’est dans un buisson que, soûlés de carnages,

Ils l’ont jetée en s’en allant.

Hier, je suis allé tout au fond du Musée

De ce Baldès Léal, gloire peu courtisée,

Cherchant à découvrir quelque chef-d’œuvre obscur,

Et, par amour pour vous, en sa reconnaissance,

Votre Juan, m’accueillant comme une connaissance,

Resplendissait au mur.

Au sein des Murillo, cloué tout à son aise,

Il avait au soleil un air de Véronèse,

Tant ce beau matin-là, Juan vous fêtait en moi:

Je fus surpris, ainsi que ce coq ou ce merle

Qui cherchant grain de mil et trouvant une perle,

Tout ébloui demeura coi.

Ainsi que l’animal grotesquement cupide,

J’en fus presque marri dans mon effroi stupide,

Et fort heureusement qu’en un bassin d’argent,

Comme je me tournais sans trouver de parole,

Tout sanglant et meurtri sous sa douce auréole

J’aperçus un chef de Saint-Jean;

Les yeux étaient ouverts; la prunelle incertaine

Semblait chercher encor dans une onde lointaine

Quelques faibles reflets vaguement aperçus;

Au bord du plat, ta croix, petit Saint-Jean-Baptiste,

–Jouet que tu montrais d’un air riant et triste.

A ton cousin l’enfant Jésus.–

La tête osseuse et pâle, et tout frais décollée,

Dans ses beaux cheveux noirs était comme roulée;

A la lumière en plein présentant son méplat,

Du Précurseur la joue était splendide et verte,

Et je lus,–tout joyeux de cette découverte,–

Juan de Baldès, au bord du plat.

Le nom était d’ailleurs écrit en grosses lettres

Au bas du cadre; alors, à travers tous les maîtres

Je m’en allai rêveur, cherchant dans chaque rang

Des cous ensanglantés et des têtes coupées,

Et j’en découvris trois auprès de trois épées

Où couraient des filets de sang.

La première,–chef d’homme au couchant de la vie,–

Offense tout d’abord les yeux qu’elle convie

Au-dessus d’un Greco d’un ridicule aspect;

Tout autre qu’un bourreau n’eut pas fait l’entreprise

De disperser le sang sur cette barbe grise

Qui commande encor le respect;

Quelques gouttes de sang qui tombent des narines.

Le long de cette barbe, en franges purpurines,

Errent comme la pourpre au bord d’un vêtement;

Un peu de sang caillé déborde entre les lèvres,

Et les yeux, tourmentés par les dernières fièvres.

Semblent reposer doucement.

Le second chef coupé qui pend a la muraille

Est celui d’un vieillard:–une bouche qui baille,

–Porte ouverte par où l’âme a fui dès long-temps,–

Un bloc de barbe blanche, immense, droite [et roide,

Je ne sais quel aspect de chair livide et froide.

Le chef d’un martyr de cent ans.–

Mais rien n’est comparable à la dernière tête.

tête de Dom Juan prise au milieu d’une fête.

Avec ses longs cheveux encore oints de parfums,

Magnifique relique à faire enchâsser, comme

Le firent, m’a-t-on dit, des Reines qu’on renomme,

Du chef de leurs galants défunts.

C’est ainsi que Baldès fit aussi ses trois âges

Avec trois chefs de morts: l’un, au front sans nuages,

Fleur éclose la nuit, prise au soleil levant;

L’autre, fruit déjà mûr et qui vers le sol penche;

Entre les deux le fruit oublié sur la branche

Qu’aurait fait choir le premier vent.

Tout drapé dans l’orgueil de l’homme qui découvre,

Je lançais cette strophe aux vieux échos du Louvre,

Et, lorsque j’eus quitté mes trois têtes de morts,

Je me mis à songer quelle chaîne bénie

Unit d’un crochet d’or les vertus au génie,

Bonté d’âme et beauté de corps.

Je songeais qu’ici-bas les plus saines pensées

Aux plus douces pour moi sont toujours fiancées,

Et, comme je voyais se dresser devant moi

La pâle, pâle Mort aux leçons salutaires,

Je vis votre visage aux lignes moins austères

Qui souriait,–ne sais de quoi.–

Novembre1845.

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16 ocak 2025
Hacim:
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4064066332327
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