Kitabı oku: «Romains Kalbris»
Hector Malot
Romains Kalbris

Publié par Good Press, 2021
EAN 4064066329662
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
I
Table des matières
De ma position présente, il ne faut pas conclure que j’ai eu la Fortune pour marraine. Mes ancêtres, si le mot n’est pas bien ambitieux, étaient des pêcheurs; mon père était le dernier de onze enfants, et mon grand-père avait eu bien du mal à élever sa famille, car dans ce métier-là plus encore que dans les autres le gain n’est pas en proportion du travail; compter sur de la fatigue, du danger, c’est le certain, sur un peu d’argent, le hasard.
A dix-huit ans, mon père fut pris par l’inscription maritime; c’est une espèce de conscription, au moyen de laquelle l’État peut se faire servir par tous les marins pendant trente-deux ans, — de dix-huit à cinquante. Il partit ne sachant ni lire ni écrire. Il revint premier maître, ce qui est le plus haut grade auquel parviennent ceux qui n’ont point passé par les écoles du gouvernement.
Le Port-Dieu, notre pays, étant voisin des îles anglaises, l’État y fait stationner un cotre de guerre, qui a pour mission d’empêcher les gens de Jersey de venir nous prendre notre poisson, en même temps qu’il force nos marins à observer les règlements sur la pêche: ce fut sur ce cotre que mon père fut envoyé pour continuer son service. C’était une faveur, car, si grandement habitué que l’on soit à faire de son navire la patrie, on est toujours heureux de revenir au pays natal.
Quinze mois après ce retour, je fis mon entrée dans le monde, et comme c’était en mars, un vendredi, jour de nouvelle lune, on s’accorda pour prédire que j’aurais des aventures, que je ferais des voyages sur mer, et que je serais très-malheureux, si l’influence de la lune ne contrariait pas celle du vendredi: — des aventures, j’en ai eu, et ce sont elles précisément que je veux vous raconter; — des voyages sur mer, j’en ai fait; — quant à la lutte des deux influences, elle a été vive; c’est vous qui direz à la fin de mon récit laquelle des deux l’a emporté.
Me prédire des aventures et des voyages, c’était reconnaître que j’étais bien un enfant de la famille, car de père en fils tous les Kalbris avaient été marins, et même, si la légende est vraie, ils l’étaient déjà au temps de la guerre de Troie. Ce n’est pas nous, bien entendu, qui nous donnons cette origine, mais des savants qui prétendent qu’il y a au Port-Dieu une centaine de familles, précisément celles des marins, qui descendent d’une colonie de Phéniciens. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’avec nos yeux noirs, notre teint bistré, notre nez fin, nous n’avons rien du type normand ou breton, et que nos barques de pêche sont la reproduction exacte du bateau d’Ulysse tel que nous le montre Homère: un seul mât avec une voile carrée; ce gréement, très-commun dans l’Archipel, est unique dans la Manche.
Pour nous, nos souvenirs remontaient moins loin, et même leur uniformité les rendait assez confus; quand on parlait d’un parent, l’histoire n’était guère variée: tout enfant, il avait été à la mer, et c’était à la mer ou au delà des mers, chez des peuples dont les noms sont difficiles à retenir, qu’il était mort dans un naufrage, dans des batailles, sur les pontons anglais; les croix portant le nom d’une fille ou d’une veuve étaient nombreuses dans le cimetière, celles portant le nom d’un garçon ou d’un homme l’étaient peu; ceux-là ne mouraient pas au pays. Comme dans toutes les familles pourtant, nous avions nos héros: l’un était mon grand-père maternel, qui avait été le compagnon de Surcouf; l’autre était mon grand-oncle Flohy. Aussitôt que je compris ce qui se disait autour de moi, j’entendis son nom dix fois par jour; il était au service d’un roi de l’Inde qui avait des éléphants; il commandait des troupes contre les Anglais, et il avait un bras d’argent; des éléphants, un bras d’argent, ce n’était pas un rêve.
Ce fut le besoin d’aventures inné dans tous les Kalbris qui fit prendre à mon père un nouvel embarquement peu d’années après son mariage: il eût pu commander comme second une des goëlettes qui partent tous les ans au printemps pour la pêche d’Islande; mais il était fait au service de l’État et il l’aimait.
Je ne me rappelle pas son départ. Mes seuls souvenirs de cette époque se rapportent aux jours de tempête, aux nuits d’orage et aux heures que j’allais passer devant le bureau de poste.
Combien de fois, la nuit, ma mère m’a-t-elle fait prier devant un cierge qu’elle allumait! Pour nous, la tempête au Port-Dieu c’était la tempête partout, et le vent qui secouait notre maison nous semblait secouer en même temps le navire de mon père. Quelquefois il soufflait si fort qu’il fallait se relever pour attacher les fenêtres, car notre maison était une maison de pauvres gens; bien qu’elle fût abritée d’un côté par un éboulement de la falaise, et de l’autre par un rouf qui avait autrefois été le salon d’un trois-mâts naufragé, elle résistait mal aux bourrasques d’équinoxe. Une nuit d’octobre, ma mère me réveilla: l’ouragan était terrible, le vent hurlait, la maison gémissait, et il entrait des rafales qui faisaient vaciller la flamme du cierge jusqu’à l’éteindre; dans les moments d’apaisement, on entendait la bataille des vagues contre les galets, et, comme des détonations, les coups de mer dans les trous de la falaise. Malgré ce bruit formidable, je ne tardai pas à me rendormir à genoux: tout à coup la fenêtre fut arrachée de ses ferrures, jetée dans la chambre où elle se brisa en mille pièces, et il me sembla que j’étais enlevé dans un tourbillon.
— Ah! mon Dieu, s’écria ma mère, ton. père est perdu!
Elle avait la foi aux pressentiments et aux avertissements merveilleux; une lettre qu’elle reçut de mon père quelques mois après cette nuit de tempête rendit cette foi encore plus vive; par une bizarre coïncidence, il avait été précisément, dans ce mois d’octobre, assailli par un coup de vent et en grand danger. Le sommeil de la femme d’un marin est un triste sommeil: rêver naufrage, attendre une lettre qui n’arrive pas, sa vie se passe entre ces deux angoisses.
Au temps dont je parle, le service des lettres ne se faisait pas comme aujourd’hui; on les distribuait tout simplement au bureau, et quand ceux auxquels elles étaient adressées tardaient trop à venir les prendre, on les leur envoyait par un gamin de l’école. Le jour où le courrier arrivait de Terre-Neuve, le bureau était assiégé, car, du printemps à l’automne, tous les marins sont embarqués pour la pêche de la morue, et un étranger qui arriverait au pays pourrait croire qu’il est dans cette île dont parle l’Arioste et d’où les hommes étaient exclus; aussi les femmes étaient-elles pressées d’avoir des nouvelles. Leurs enfants dans les bras, elles attendaient qu’on fît l’appel des noms. Les unes riaient en lisant, les autres pleuraient. Celles qui n’avaient pas de lettres interrogeaient celles qui en avaient reçu: ce n’est pas quand les marins sont à la mer qu’on peut dire: «Pas de nouvelles, bonnes nouvelles.»
Il y avait une vieille femme qui venait tous les jours depuis six ans, et qui depuis six ans n’avait pas reçu une lettre; on la nommait la mère Jouan, et l’on racontait qu’un canot monté par son mari et ses quatre garçons avait disparu dans un grain, sans qu’on eût retrouvé ni le canot ni les hommes. Depuis que ce bruit s’était répandu, elle venait chaque matin à la poste. «Il n’y a encore rien pour vous, disait le buraliste, ce sera pour demain.» Elle répondait tristement: «Oui, pour demain. » Et elle s’en retournait pour revenir le lendemain. On disait qu’elle avait la tête dérangée: si folle elle était, je n’ai depuis jamais vu folie triste et douce comme la sienne.
Presque toutes les fois que j’allais au bureau, je la trouvais déjà arrivée. Comme le buraliste était à la fois épicier et directeur de la poste, il commençait naturellement par s’occuper de ceux qui lui demandaient du sel ou du café, et nous donnait ainsi tout le temps de causer; méthodique et rigoureux sur les usages de sa double profession, il nous allongeait encore ce temps par toutes sortes de cérémonies préparatoires: épicier, il portait un tablier bleu et une casquette; directeur de la poste, une veste de drap et une toque en velours. Pour rien au monde, il n’eût servi de la moutarde la toque sur la tête, et, sachant qu’il avait entre les mains une lettre de laquelle dépendait la vie de dix hommes, il ne l’eût pas remise sans ôter son tablier.
Tous les matins, la mère Jouan me recommençait son récit: «Ils étaient à pêcher, un grain est arrivé si fort, qu’ils ont été obligés de fuir vent arrière au lieu de regagner le Bien-Aimé ; ils ont passé à côté de la Prudence sans pouvoir l’accoster. Mais tu comprends bien qu’avec un matelot comme Jouan il n’y avait pas de danger. Ils auront trouvé quelque navire au large qui les aura emmenés: ça s’est vu bien des fois; c’est comme ça qu’est revenu le garçon de Mélanie. On les a peut-être débarqués en Amérique. Quand ils reviendront, c’est Jérôme qui aura grandi! il avait quatorze ans; quatorze ans et puis six ans, combien que ça fait? — Vingt ans. — Vingt ans! ça sera un homme.»
Elle n’admit jamais qu’ils étaient perdus. Elle mourut elle-même sans les croire morts, et elle avait confié peu de jours auparavant au curé trois louis pour qu’il les remît à Jérôme quand il reviendrait; malgré le besoin et la misère, elle les avait toujours gardés pour son petit dernier.
II
Table des matières
L’embarquement de mon père devait durer trois années, il en dura six: l’état-major fut successivement remplacé, mais l’équipage tout entier resta dans le Pacifique jusqu’au jour où la frégate menaça de couler bas.
J’avais dix ans lorsqu’il revint au pays.
C’était un dimanche, après la grand’messe; j’étais sur la jetée pour voir rentrer la patache de la douane. A côté du timonier, on apercevait un marin de l’État; on le remarquait d’autant mieux qu’il était en tenue et que les douaniers étaient en vareuse de service. Comme tous les jours au moment de la marée, la jetée avait son public ordinaire de vieux marins, qui, par n’importe quel temps, soleil ou tempête, arrivaient là deux heures avant le plein de la mer pour ne s’en aller que deux heures après.
— Romain, me dit le capitaine Houel en abaissant sa longue-vue, voilà ton père. Cours au quai si tu veux y être avant lui.
Courir, j’en avais bonne envie: mais j’avais les jambes comme cassées. Quand j’arrivai au quai, la patache était accostée et mon père était débarqué ; on l’entourait en lui donnant des poignées de main. On voulait l’emmener au café pour lui payer une mocque de cidre.
— A ce soir, dit-il; ça me presse d’embrasser ma femme et mon mousse.
— Ton mousse! tiens, le voilà.
Le soir, le temps se mit au mauvais; mais on ne se releva pas à la maison pour allumer un cierge.
Pendant six années de voyage, mon père avait vu bien des choses, et j’étais pour lui un auditeur toujours disposé. En apparence impatient et rude, il était, au fond, l’homme le plus endurant, et il me racontait avec une inaltérable complaisance non ce qui lui plaisait, mais ce qui plaisait à mon imagination d’enfant.
Parmi ses récits, il y en avait un que je ne me lassais pas d’entendre et que je redemandais toujours: c’était celui où il était question de mon oncle Jean. Pendant une relâche à Calcutta, mon père avait entendu parler d’un général Flohy, qui était en ambassade auprès du gouverneur anglais. Ce qu’on racontait de lui tenait du prodige. C’était un Français qui était entré comme volontaire au service du roi de Berar; dans une bataille contre les Anglais, il avait par un coup hardi sauvé l’armée indienne, ce qui l’avait fait nommer général; dans une autre bataille, un boulet lui avait enlevé la main; il l’avait remplacée par une en argent, et quand il était rentré dans la capitale, tenant de cette main les rênes de son cheval, les prêtres s’étaient prosternés devant lui et l’avaient adoré, disant que dans les livres saints il était écrit que le royaume de Berar atteindrait son plus haut degré de puissance lorsque ses armées seraient commandées par un étranger venu de l’Occident, que l’on reconnaîtrait à sa main d’argent. Mon père s’était présenté devant ce général Flohy et avait été accueilli à bras ouverts. Pendant huit jours, mon oncle l’avait traité comme un prince, et il avait voulu l’emmener dans sa capitale; mais le service était inexorable, il avait fallu rester à Calcutta.
Cette histoire produisit sur mon imagination l’impression la plus vive: mon oncle occupa toutes mes pensées, je ne rêvai qu’éléphants et palanquins; je voyais sans cesse les deux soldats qui l’accompagnaient portant les mains d’argent; jusqu’alors j’avais eu une certaine admiration pour le suisse de notre église, mais ces deux soldats qui étaient les esclaves de mon oncle me firent prendre en pitié la hallebarde de fer et le chapeau galonné de notre suisse.
Mon père était heureux de mon enthousiasme; ma mère en souffrait, car avec son sentiment maternel elle démêlait très-bien l’effet que ces histoires produisaient sur moi:
— Tout ça, disait-elle, lui donnera le goût des voyages et de la mer.
— Eh bien! après? Il fera comme moi, et pourquoi pas comme son oncle?
Faire comme mon oncle! mon pauvre père ne savait pas quel feu il allumait.
Il fallut bien que ma mère se résignât à l’idée que je serais marin; mais dans sa tendresse ingénieuse elle voulut au moins m’adoucir les commencements de ce dur métier. Elle décida mon père à abandonner le service de l’État; quand il aurait un commandement pour l’Islande, je ferais mon apprentissage sous lui.
Par ce moyen, elle espérait nous garder à terre pendant la saison d’hiver, alors que les navires qui font la pêche rentrent au port pour désarmer. Mais que peuvent les combinaisons et les prévisions humaines contre la destinée?
III
Table des matières
Mon père était revenu en août; au mois de septembre, le temps, qui avait été beau pendant plus de trois mois, se mit au mauvais; il y eut une série d’ouragans comme il y avait eu une série de calme. On ne parlait que de naufrages sur nos côtes; un vapeur s’était perdu corps et biens dans le raz Blanchard; plusieurs barques de Granville avaient disparu, et l’on disait que la mer aux alentours de Jersey était couverte de débris; à terre, les chemins étaient encombrés de branches rompues; les pommes encore vertes couvraient le sol, aussi drues que si elles avaient été gaulées; bien des pommiers étaient les racines en l’air ou tordus par le milieu du tronc, et les feuilles pendaient aux branches, roussies comme si elles avaient été exposées à un feu de paille.
Tout le monde vivait dans la crainte, car c’était le moment du retour des Terreneuviers.
Cela dura près de trois semaines, puis un soir il se fit une accalmie complète à la fois sur la terre et sur la mer: je croyais la tempête passée, mais au souper mon père se moqua de moi quand je lui demandai si nous n’irions pas le lendemain relever nos filets qui étaient tendus depuis le commencement du mauvais temps.
— Demain, dit-il, la bourrasque se mettra en plein à l’ouest; le soleil s’est couché dans un brouillard roux, il y a trop d’étoiles au ciel, la mer gémit, la terre est chaude; tu verras plus fort que tu n’as encore vu.
Aussi le lendemain, au lieu d’aller à la mer, nous nous mîmes à charrier des pierres sur le toit du rouf. Le vent d’ouest s’était élevé avec le jour; pas de soleil, un ciel sale, éclairé de place en place par de longues lignes vertes, et, bien que la mer fût basse, au loin un bruit sourd semblable à un hurlement.
Tout à coup mon père, qui était sur le toit du rouf, s’arrêta dans son travail, je montai près de lui. Au large, à l’horizon, on apercevait un petit point blanc sur le ciel sombre: c’était un navire.
— S’ils n’ont point d’avaries, ils veulent donc se perdre! dit mon père.
En effet, par les vents d’ouest, le Port-Dieu est inabordable.
C’était une éclaircie qui nous avait montré le navire. Il disparut presque aussitôt à nos yeux. Les nuages s’entassaient dans une confusion noire; ils montaient rapides, mêlés, roulant comme des tourbillons de fumée qui s’échappent d’un incendie; la courbure extrême de l’horizon était le foyer d’où ils s’élançaient.
Nous descendîmes au village; on courait déjà vers la jetée, car déjà tout le monde savait qu’il y avait un navire en vue, c’est-à-dire en danger.
Au loin comme à nos pieds, à droite, à gauche, tout autour de nous, la mer n’était qu’une écume, une neige mouvante; elle montait plus vite qu’à l’ordinaire, avec un bruit sourd qui, mêlé à la tourmente, paralysait l’ouïe; les nuages, bien que poussés par un vent furieux, étaient si bas, si lourds, qu’ils semblaient appuyer de tout leur poids sur cette mousse savonneuse. Le navire avait grandi; c’était un brick; il était presque à sec de toile.
— Voilà qu’il hisse son guidon, dit le capitaine Houel, qui avait sa longue-vue; c’est celui des frères Leheu.
Les frères Leheu étaient les plus riches armateurs du pays.
— Il demande le pilote.
— Ah! oui, le pilote; il faudrait pouvoir sortir.
Ce fut le pilote lui-même, le père Housard, qui répondit cela; et comme il n’y avait là que des gens du métier, on ne répliqua point; on savait bien qu’il avait raison et qu’il était impossible de sortir.
Au même moment, on vit arriver du côté du village l’aîné des frères Leheu. Il ne savait assurément pas quelle était la violence du vent, car à peine eut-il dépassé l’angle de la dernière maison qu’il tourna sur lui-même et fut rejeté dans la rue comme un paquet de hardes. Tant bien que mal, trébuchant, tournoyant, piquant dans le vent comme le nageur dans la vague, il arriva jusqu’à la batterie derrière laquelle nous étions abrités; en chemin, il perdit son chapeau sans essayer de courir après, et tout le monde vit bien par là qu’il était terriblement tourmenté, car il était connu pour ne jamais rien perdre.
On sut en une minute que le brick lui appartenait; il avait été construit à Bayonne, il était monté par un équipage basque, c’était son premier voyage; il n’était pas assuré.
— Vingt sous du tonneau si vous l’entrez, dit M. Leheu en tirant le père Housard par son suroit.
— Pour l’aller chercher, il faudrait d’abord pouvoir sortir.
Les vagues sautaient par-dessus la jetée; le vent était devenu comme un immense balaiement qui emportait avec lui l’écume des vagues, les goëmons, le sable du parapet, les tuiles du corps de garde; les nuages éventrés traînaient jusque dans la mer, et la blancheur savonneuse de celle-ci les rendait plus noirs encore.
Quand le brick vit que le pilote ne sortait pas, il vira à moitié de bord pour tâcher de courir une bordée en attendant.
Attendre, c’était le naufrage sûr; entrer sans pilote, c’était le naufrage plus sûr encore.
On accourait du village; en tout autre moment, c’eût, été un risible spectacle de voir les trouées que le vent faisait dans les groupes, comme il les soulevait, les bousculait; il y avait des femmes qui se couchaient par terre et qui tâchaient d’avancer en se traînant sur les genoux.
M. Leheu ne cessait de crier: «Vingt sous du tonneau! quarante sous!» Il allait, venait, courait, et dans la même seconde passait des supplications aux injures.
— Vous êtes tous les mêmes, à la mer quand on n’a pas besoin de vous, dans votre lit quand il y a danger.
Personne ne répondait: on secouait la tête ou bien on la détournait.
Il s’exaspéra:
— Vous êtes tous des propres à rien! c’est trois cent mille francs de perdus; vous êtes des lâches!
Mon père s’avança:
— Donnez-moi un bateau, j’y vas.
— Toi, Kalbris, tu es un brave.
— Si Kalbris y va, j’y vas aussi, dit le père Housard.
— Vingt sous du tonneau, je ne m’en dédis pas, cria M. Leheu.
— Rien, dit le père Housard, ce n’est pas pour vous; mais si j’y reste et que ma vieille vous demande deux sous le dimanche, ne la refusez pas.
— Kalbris, dit M. Leheu, j’adopterai ton gars.
— Ce n’est pas tout ça, il nous faut le bateau à Gosseaume.
Ce bateau, qu’on appelait le Saint-Jean, était célèbre sur toute la côte pour bien porter la toile par n’importe quel temps.
— Je veux bien, dit Gosseaume cédant à tous les yeux ramassés sur lui, mais c’est à Kalbris que je le prête, il faut qu’il me le ramène.
Mon père m’avait pris par la main; nous nous mîmes à courir vers la cale où le Saint-Jean était à sec: en une minute, il fut appareillé de sa voile et de son gouvernail.
Outre mon père et le pilote, il fallait un troisième marin, un de nos cousins se présenta: on voulut le retenir.
— Kalbris y va bien, dit-il.
Mon père me prit dans ses bras, et d’une voix dont je me rappelle encore l’accent:
— On ne sait pas, dit-il en m’embrassant; tu diras à ta mère que je l’embrasse.
Sortir du port avec ce vent debout était la grande difficulté ; les haleurs qui tiraient sur l’amarre du Saint-Jean n’avançaient pas; il y avait des secousses qui leur faisaient lâcher prise et les éparpillaient en les bousculant. La pointe extrême de la jetée était balayée par les vagues; il fallait cependant que le Saint-Jean fût halé en dehors de cette pointe pour prendre le vent. Le gardien du phare se noua autour des reins un grelin, et, pendant que les haleurs maintenaient tant bien que mal le Saint-Jean dans le chenal, il se baissa le long du parapet et s’avança en tenant à deux mains la rampe en fer qui y est fixée. Il n’avait pas la prétention, vous le sentez bien, de sortir à lui tout seul la barque, que cinquante bras pouvaient à peine entraîner, mais seulement, et c’était un rude travail, de passer l’amarre autour de la poulie de bronze qui est à l’extrémité de la jetée, de telle sorte que la barque, trouvant là son point d’appui, pût s’avancer en sens contraire des haleurs revenant sur leurs pas. Trois fois il fut couvert par la vague, mais il avait l’habitude de ces avalanches d’eau, il résista et parvint à enrouler le grelin. Le Saint-Jean recommença à avancer lentement en plongeant si lourdement dans les lames que c’était à croire qu’elles allaient l’emplir. Tout à coup l’amarre mollit et vint d’elle-même; elle avait été larguée et le Saint-Jean doublait la jetée.
Je sautai sur le glacis de la batterie et j’embrassai si solidement de mes bras et de mes jambes le mât des signaux, que je pus m’y cramponner; il ployait et craquait comme si, vivant encore, il se fût balancé sur ses racines dans la forêt natale.
J’aperçus mon père au gouvernail: auprès de lui les deux hommes étaient appuyés contre le bordage, le dos au vent. Le Saint-Jean s’avançait par saccades; tantôt il s’arrêtait, tantôt il filait comme un boulet qui ricoche sur des flots d’écume; tantôt il disparaissait entièrement dans cette poussière d’eau que les marins nomment des embruns.
Le brick, dès qu’il le vit, changea sa route et gouverna en plein sur le phare; aussitôt que le Saint-Jean se fut assez élevé dans le vent, il changea aussi sa bordée et gouverna pour couper le brick; en quelques minutes ils se joignirent: la barque passa sous le beaupré du grand navire et presque aussitôt pivota sur elle-même; ils étaient attachés l’un à l’autre.
— La remorque ne tiendra pas, dit une voix.
— Quand elle tiendrait, ils ne pourront jamais s’affaler le long du brick, dit une autre.
Il paraissait, en effet, impossible que le Saint-Jean pût s’approcher assez du brick pour permettre au père Housard d’y grimper: ou le Saint-Jean devait être broyé ou le père Housard devait tomber à la mer.
Joints l’un à l’autre, emportés dans la même rafale, poussés par la même vague, le navire et la barque approchaient. Quand le beaupré plongeait, on voyait le pont se dresser et l’équipage, incapable de tenir pied, s’accrocher où il pouvait.
— Monte donc! monte donc! criait M. Leheu.
Trois ou quatre fois déjà le père Housard avait essayé de s’élancer, mais les deux navires s’étaient violemment séparés: la barque, lancée à vingt ou trente mètres au bout de la remorque, allait devant, derrière, au hasard des lames qui l’emportaient. Enfin le brick fit une embardée du côté du Saint-Jean, et, quand la vague qui l’avait soulevé s’abaissa, le pilote se cramponnait à son bord sur le porte-haubans.
Il semblait que le vent avait vaincu toute résistance, nivelé, démoli, emporté les obstacles: il passait sur nous et au travers de nous irrésistiblement, sans ces intervalles de repos et de reprise qui laissent au moins un moment pour respirer. On ne sentait plus qu’une violente poussée, toujours dans le même sens; on n’entendait plus qu’un soufflement qui rendait sourd. Sous cet aplatissement, les vagues étaient soulevées avant de se former; elles s’écroulaient les unes sur les autres en tourbillons.
Le brick arrivait rapide comme la tempête elle-même, portant seulement tout juste ce qu’il fallait de toile pour gouverner. Bien que la mer parût aplatie, il avait des mouvements de roulis et de tangage dans lesquels il s’abattait furieusement de côté et d’autre, comme s’il allait virer: au milieu d’une de ces secousses, on ne vit plus que des lambeaux de toile; son hunier avait été emporté ; n’ayant plus de point d’appui pour gouverner, il vint par le travers; il était à peine à deux ou trois cents mètres de l’entrée.
Un même cri sortit de toutes les poitrines.
Le Saint-Jean, à bord duquel étaient restés mon père et mon cousin, suivait le brick à une petite distance; pour ne pas se heurter contre cette masse, il prit au large, mais au même moment une trinquette fut hissée à bord du brick; celui-ci revint dans la passe, en coupant une fois encore la route à la barque, qu’il masqua entièrement de sa masse noire. Deux secondes après, il donnait dans le chenal.
C’était la barque que je suivais bien plus que le brick: quand je la cherchai, celui-ci entré, je ne la vis plus. Puis presque aussitôt je l’aperçus en dehors de la jetée; gênée par la manœuvre du grand navire, elle avait manqué la passe trop étroite, et elle courait vers une sorte de crique à droite de la jetée, où ordinairement dans les jours d’orage on trouvait une mer moins tourmentée.
Mais ce jour-là, comme partout, à perte de vue, la mer y était furieuse, et il fallait une impossibilité absolue de remonter dans le vent pour s’y laisser affaler; la voile fut amenée, une ancre fut mouillée, et aux vagues qui se précipitaient du large le canot présenta l’avant; entre lui et la plage se dressait une ligne de rochers qui ne devaient pas être couverts d’eau avant une demi-heure. L’ancre tiendrait-elle? La corde ne serait-elle pas coupée? Le Saint-Jean pourrait-il toujours s’élever à la lame sans plonger?
Je n’étais qu’un enfant, mais j’avais assez l’expérience des choses de la mer pour calculer l’horrible longueur de cette attente.
Autour de moi, j’entendais aussi se poser ces questions, car nous avions couru sur la grève et nous étions groupés en tas pour résister au vent:
— S’ils tiennent encore, ils pourront échouer; si le Saint-Jean vient au plein, il sera brisé en miettes.
— Kalbris est un rude nageur.
— Ah! oui, nager!
Une planche elle-même eût été engloutie dans ces tourbillons d’eau, d’herbe, de cailloux, d’écume, qui s’abattaient sur la plage, où ils creusaient des trous. Les vagues, repoussées par les rochers, produisaient un ressac qui, en reculant, rencontrait celles venant du large, et, ainsi pressées, elles montaient les unes par-dessus les autres et s’écroulaient en cascades.
Tandis que je restais haletant, les yeux sur le Saint-Jean, je me sentis saisir à deux bras; je me retournai, c’était ma mère qui accourait à moi éperdue; elle avait tout vu du haut de la falaise.
On vint nous entourer, le capitaine Houel et quelques autres; on nous parlait, on tâchait de nous rassurer: sans répondre à personne, ma pauvre mère regardait au large.
Tout à coup un grand cri domina le bruit de la tempête:
— L’ancre a lâché !
Ma mère tomba à genoux et m’entraîna avec elle.
Quand je relevai les yeux, je vis le Saint-Jean arriver par le travers sur la crête d’une vague immense; soulevé, porté par elle, il passa par-dessus la barrière de rochers; mais la vague se creusa pour s’abattre; la barque se dressa tout debout en tournoyant, et je ne vis plus rien qu’une nappe d’écume.
Ce fut seulement deux jours après qu’on retrouva le corps de mon père horriblement mutilé ; on ne retrouva jamais celui de mon cousin.
IV
Table des matières
Pendant six années, la place de mon père avait été vide au bout de la table, mais ce n’était pas le vide effrayant et morne qui suivit cette catastrophe.
Sa mort ne nous réduisit pas absolument à la misère, car nous avions notre maison et un peu de terre; cependant ma mère dut travailler pour vivre.
Elle avait été autrefois la meilleure repasseuse du pays, et comme le bonnet du Port-Dieu est une des belles coiffures de la côte, elle retrouva des pratiques.
Les messieurs Leheu crurent devoir venir à notre aide.
— Mon frère vous prendra tous les quinze jours, dit l’aîné à ma mère, et moi tous les quinze jours aussi; une journée assurée toutes les semaines, c’est quelque chose.
Et ce fut tout. Ce n’était pas payer bien cher la vie d’un homme.
La journée de travail, au temps dont je parle, se réglait sur le soleil; j’eus donc, le matin et le soir, avant comme après l’école, des heures où, en l’absence de ma mère, je fus maître de faire ce qui me plaisait.
Or, ce qui me plaisait, c’était de flâner sur la jetée ou sur la grève, selon que la mer était haute ou basse. Tout ce que ma pauvre maman essayait pour me retenir à la maison était inutile; j’avais toujours des raisons pour m’échapper ou me justifier; heureux encore quand je n’en avais pas pour faire l’école buissonnière, c’est-à dire quand les navires ne rentraient pas de Terre-Neuve, quand il n’y avait pas de grande marée, quand il n’y avait pas gros temps.
Ce fut dans un de ces jours de grande marée et d’école buissonnière que je fis une rencontre qui eut une influence capitale sur mon caractère et décida de ma vie.
On était à la fin de septembre, et la marée du vendredi devait découvrir des rochers qu’on n’avait pas vus depuis longtemps. Le vendredi matin, au lieu d’aller à l’école, je me sauvai dans la falaise, où, en attendant que la mer descendît, je me mis à déjeuner: j’avais plus de deux heures à attendre.
La marée montait comme une inondation, et si les yeux se détournaient un moment d’un rocher, ils ne le retrouvaient plus, il avait été noyé dans cette nappe qui se soulevait avec une vitesse si calme, que c’était le rocher qui semblait avoir lui-même coulé à pic; pas une vague, mais seulement une ligne d’écume entre la mer bleue et le sable jaune; au large, au delà de l’horizon voûté des eaux, le regard se perdait dans des profondeurs grises; on voyait plus loin qu’à l’ordinaire; sur les côtes, le cap Vauchel et l’aiguille d’Aval, ce qui n’arrive que dans les grands changements de temps.
La mer resta étale bien longtemps pour mon impatience, puis enfin elle commença à se retirer avec la même vitesse qu’elle était venue. Je la suivis; j’avais caché dans un trou mon panier et mes sabots et je marchai pieds nus sur la grève, où mes pas creusaient une souille qui s’emplissait d’eau.
Nos plages sont en général sablonneuses; cependant on y rencontre, semés çà et là, des amas de rochers, que la mer, dans son travail d’érosion, n’a pas encore pu user et qui forment à marée basse des îlots noirâtres. Comme j’étais dans un de ces îlots à poursuivre des crabes sous les goëmons, je m’entendis héler.
Ceux qui sont en faute ne sont pas très-braves, j’eus un moment de frayeur; mais en levant les yeux je vis que je n’avais rien à craindre, celui qui m’avait hélé n’allait point me renvoyer à l’école: c’était un vieux monsieur à barbe blanche que dans le pays nous avions baptisé Monsieur Dimanche, parce qu’il avait un domestique qu’il appelait Samedi. De vrai, il se nommait M. de Bihorel et il habitait une petite île à un quart d’heure du Port-Dieu; autrefois cette île avait tenu à la terre, mais il avait fait couper la chaussée de granit qui formait l’isthme et l’avait ainsi transformée en une île véritable, que la mer, lorsqu’elle était haute, baignait de tous côtés. Il avait la réputation d’être le plus grand original qui existât à vingt lieues à la ronde; et cette réputation il la devait à un immense parapluie qu’il portait toujours tendu au-dessus de sa tête, à la solitude absolue dans laquelle il vivait, surtout à un mélange de dureté et de bonté dans ses relations avec les gens du pays.
— Hé ! petit, criait-il, qu’est-ce que tu fais là ?
— Vous voyez bien, je cherche des crabes.
— Eh bien! laisse tes crabes et viens avec moi, tu me porteras mon filet, tu ne t’en repentiras pas.
Je ne répondis pas; mais ma figure parla pour moi.
— Ah! ah! tu ne veux pas?
— C’est que...
— Tais-toi, je vais te dire pourquoi tu ne veux pas; dis-moi seulement ton nom.
— Romain Kalbris.
— Tu es le fils de Kalbris, qui a péri pour sauver un brick l’année dernière; ton père était un homme.
J’étais fier de mon père; ces paroles me firent regarder M. de Bihorel moins sournoisement.
— Tu as neuf ans, continua-t-il en me posant la main sur la tête et en plongeant ses yeux dans les miens, c’est aujourd’hui vendredi, il est midi, tu fais l’école buissonnière.
Je baissai les yeux en rougissant.
— Tu fais l’école buissonnière, poursuivit-il, ceci n’est pas bien difficile à deviner; maintenant je vais te dire pourquoi. Ne tremble pas, petit nigaud, je ne suis pas sorcier. Allons, regarde-moi. Tu veux profiter de la marée pour pêcher.
— Oui, monsieur, et pour voir la Tête de chien.
La Tête de chien est un rocher qui ne découvre que très-rarement.
— Hé bien! moi aussi, je vais à la Tête de chien; prends mon filet et suis-moi.
Je le suivis sans souffler mot, j’étais abasourdi qu’il m’eût si facilement deviné. Quoique je le connusse bien, c’était la première fois que j’échangeais autant de paroles avec lui, et je ne savais pas que son plaisir était de chercher le mobile secret des actions de ceux avec lesquels il se trouvait; une grande finesse et une longue expérience le faisaient souvent toucher juste, et, comme il ne craignait personne, il disait toujours son impression quelle qu’elle fût, gracieuse ou blessante.
Bien que j’en eusse peu envie, il me fallut parler, tout au moins répondre aux questions qu’il ne cessa de me poser. Il n’y avait pas un quart d’heure que je marchais derrière lui qu’il savait tout ce que je pouvais lui apprendre sur moi-même, sur mon père, sur ma mère, sur ma famille. Ce que je lui racontai de mon oncle l’Indien parut l’intéresser.
— Curieux, disait-il, esprit d’aventure, sang normand mêlé au sang phénicien; d’où peut venir Calbris ou Kalbris.
Cet interrogatoire ne l’empêchait pas d’examiner la grève sur laquelle nous avancions, et de ramasser de temps en temps des coquillages et des herbes qu’il me fallait mettre dans le filet.
— Comment appelles-tu ça? me disait-il à chaque chose.
Presque toujours je restais muet, car, si je connaissais bien de vue ces herbes ou ces coquillages, je ne savais pas leur nom.
— Tu es bien un fils de ton pays, dit-il impatienté ; pour vous autres, la mer n’est bonne qu’à piller et à ravager, c’est l’éternelle ennemie contre laquelle il faut se défendre; vous ne verrez donc jamais qu’elle est une mère aussi nourricière que la terre, et que les forêts qui couvrent ses plaines et ses montagnes sont peuplées de plus d’animaux que nos forêts terrestres! Cet horizon infini, ces nuages, ces flots ne vous parleront donc jamais que d’ouragans et de naufrages!
Il s’exprimait avec une véhémence qui stupéfiait ma timidité d’enfant, et c’est l’impression de ses paroles que je vous donne plutôt que ses paroles elles-mêmes, car j’ai mal retenu ce que je ne comprenais guère; mais l’impression m’est restée si vive que je le vois encore sous son parapluie, étendant son bras sur la haute mer et entraînant mes yeux avec les siens.
— Viens ici, continua-t-il en me montrant une crevasse de rocher d’où l’eau ne s’était pas retirée, que je te fasse comprendre un peu ce que c’est que la mer. Qu’est-ce que ça?
Il m’indiqua du doigt une sorte de petite tige fauve collée par la base à une pierre, et terminée à l’extrémité par une espèce de corolle jaune dont les bords découpés en lanières étaient d’un blanc de neige.
— Est-ce une herbe, est-ce une bête? Tu n’en sais rien, n’est-ce pas? Eh bien! c’est une bête; si nous avions le temps de rester là, tu la verrais peut-être se détacher, et tu sais bien que les fleurs ne marchent pas. Regarde de tout près, tu vas voir ce qui ressemble à la fleur s’allonger, se raccourcir, se balancer. C’est ce que les savants nomment une anémone de mer. Mais pour que tu sois bien convaincu que c’est un animal, tâche de m’attraper une crevette. Tu sais que les fleurs ne mangent point, n’est-ce pas?
Disant cela, il prit la crevette et la jeta dans la corolle de l’anémone; la corolle se referma et la crevette disparut engloutie.
Dans un trou plein d’eau, je pris une petite raie: elle avait enfoui ses ailerons dans le sable pour se cacher, mais ses taches brunes et blanches me la firent apercevoir; je la portai à M. de Bihorel.
— Tu as trouvé cette raie, me dit-il, parce qu’elle a des marbrures, et ce qui te l’a fait découvrir la dénonce aussi aux poissons voraces; or, comme au fond des mers règne une guerre générale dans laquelle on se tue les uns les autres, ainsi que cela arrive trop souvent sur la terre, simplement pour le plaisir et la gloire, ces pauvres raies, qui nagent mal, ne tarderaient pas à être exterminées si la nature n’y avait pourvu; regarde la queue de ta raie, elle est hérissée d’épines et de dards, si bien que, quand elle se sauve, elle ne peut être attaquée par là, et que les ennemis que ses taches attirent doivent s’arrêter devant sa cuirasse. Il y a là une loi d’équilibre universel que tu peux remarquer aujourd’hui et que tu comprendras plus tard.
J’étais émerveillé ; vous pouvez comprendre quel effet produisait cette leçon démonstrative sur un enfant naturellement curieux et questionneur, qui n’avait jamais trouvé personne pour lui répondre. La crainte, qui tout d’abord m’avait clos la bouche, s’était promptement dissipée.
Suivant toujours la marée qui se retirait, nous arrivâmes à la Tête de chien. Combien y restâmes-nous, je n’en sais rien. Je n’avais plus conscience du temps. Je courais de rocher en rocher, et je rapportais à M. de Bihorel les coquilles ou les plantes que je voyais pour la première fois. J’emplissais mes poches d’un tas de choses qui me semblaient très-curieuses au moment où je les trouvais et que bientôt je jetais pour les remplacer par d’autres qui avaient l’incontestable supériorité d’être nouvelles.
Tout à coup, en levant les yeux, je ne vis plus la côte; elle avait disparu dans un léger brouillard; le ciel était uniformément d’un gris pâle; la mer était si calme que c’était à peine si nous l’entendions derrière nous.
J’aurais été seul que je serais rentré, car je savais combien il est difficile, par un temps de brouillard, de retrouver son chemin au milieu des grèves; mais M. de Bihorel ne disant rien, je n’osai rien dire non plus.
Cependant le brouillard, qui enveloppait toute la côte, s’avança vers nous comme un nuage de fumée montant de la terre droit au ciel.
— Ah! ah! voici le brouillard, dit M. de Bihorel; si nous ne voulons pas faire une partie de colin-maillard un peu trop sérieuse, il faut nous en retourner: prends le filet.
Mais presque aussitôt le nuage nous atteignit, nous dépassa, et nous ne vîmes plus rien, ni la côte, ni la mer qui était à cinquante pas derrière nous; nous étions plongés dans une obscurité grise.
— La mer est là, dit M. de Bihorel sans s’inquiéter, nous n’avons qu’à aller droit devant nous.
Aller droit devant nous sur le sable, sans rien pour nous guider, ni ornière, ni trace quelconque, ni pente même pour indiquer si nous descendions ou nous montions, c’était jouer sérieusement le jeu du tapis vert de Versailles, dans lequel il s’agit d’aller les yeux bandés du parterre de Latone au bassin d’Apollon sans dévier et sans marcher sur le sable; avec cette circonstance aggravante pour nous que nous avions au moins une demi-lieue à faire avant de trouver les falaises.
Il n’y avait pas dix minutes que nous marchions, quand nous fûmes arrêtés par un amas de rochers.
— C’est les Pierres vertes, dis-je.
— C’est le Pouldu, dit M. de Bihorel.
— C’est les Pierres vertes, monsieur.
Il me donna une petite tape sur la joue:
— Ah! ah! il paraît que nous avons une bonne petite caboche, dit-il.
Si c’étaient les Pierres vertes, nous devions les longer en allant à droite et nous rapprocher ainsi du Port-Dieu; si, au contraire, c’était le Pouldu, nous devions prendre à gauche, sous peine de tourner le dos au village.
En plein jour, rien n’est plus facile que de distinguer ces deux rochers; même la nuit, à la clarté de la lune, je les aurais facilement reconnus; mais, dans le brouillard, nous voyions les pierres couvertes de varech et voilà tout.
— Écoutons, dit M. de Bihorel, le bruit de la côte. nous guidera.
Nous n’entendîmes rien, ni le bruit de la côte, ni le bruit de la mer. Il ne faisait pas un souffle de vent. Nous étions comme plongés dans une ouate blanche qui nous bouchait les oreilles aussi bien que les yeux.
— C’est le Pouldu, dit M. de Bihorel.
Je n’osai le contredire davantage et le suivis en tournant comme lui à gauche.
— Viens près de moi, mon enfant, me dit-il d’une voix douce, donne-moi la main, que nous ne nous séparions point; une, deux, marchons au pas.
Nous marchâmes encore environ dix minutes, puis je sentis sa main qui serrait la mienne. On entendait un faible clapotement. Nous nous étions trompés, c’étaient les Pierres vertes; nous nous dirigions droit vers la mer et nous n’en étions plus qu’à quelques pas.
— Tu avais raison, dit-il, il fallait prendre à droite; retournons.
Retourner où ? Comment nous diriger? Nous savions où était la mer parce que nous entendions le flot se briser doucement, mais en nous éloignant nous n’entendions plus rien, et nous ne savions plus si nous tournions le dos à la côte ou si nous donnions sur elle.
L’obscurité devenait de plus en plus opaque, car à l’épaisseur du brouillard s’ajoutait l’approche de la nuit. Nous ne voyions plus depuis quelques instants déjà le bout de nos pieds, et ce fut à peine si M. de Bihorel put distinguer l’heure à sa montre. Il était six heures; la marée allait commencer à remonter.
— Il faut nous hâter, dit-il; si le flot nous prend, il ira plus vite que nous; il a des bottes de sept lieues.
Il sentit au tremblement de ma main que j’avais peur.
— N’aie pas peur, mon enfant, le vent va s’élever de terre et pousser le brouillard au large; d’ailleurs, nous verrons le phare, qui va bientôt s’allumer.
Il n’y avait pas là de quoi me rassurer; le phare, je savais bien que nous n’apercevrions pas sa lumière. Depuis quelques minutes je pensais à trois femmes qui, l’année précédente, avaient comme nous été surprises sur cette grève par le brouillard et qui avaient été noyées; on avait retrouvé leurs cadavres seulement huit jours après; je les avais vu rapporter au Port-Dieu, et je les avais maintenant là devant les yeux, épouvantables dans leurs pauvres guenilles verdâtres.
Quoique je voulusse me retenir, je me mis à pleurer. Sans se fâcher, M. de Bihorel tâcha de me calmer par de bonnes paroles.
— Crions, me dit-il; s’il y a un douanier sur la falaise, il nous entendra et nous répondra; il faut bien que ces mâtins-là servent à quelque chose.
Nous criâmes, lui d’une voix forte, moi d’une voix entrecoupée de sanglots. Rien ne nous répondit, pas même l’écho; et ce silence morne me pénétra d’un effroi plus grand encore; il me sembla que j’étais mort au fond de l’eau.
— Marchons, dit-il; peux-tu marcher?
Il me tira par la main, et nous avançâmes à l’aventure. Aux paroles qu’il m’adressait de temps en temps pour m’encourager, je sentais bien qu’il était inquiet aussi, et sans confiance dans ses propres paroles.
Après plus d’une longue demi-heure de marche, le désespoir me gagna tout à fait, et, lui lâchant la main, je me laissai tomber sur le sable.
— Abandonnez-moi là, monsieur, pour mourir, lui dis-je en pleurant.
— Allons, bon! fit-il, autre marée maintenant; veux-tu bien rentrer tes larmes; est-ce qu’on meurt quand on a une maman? Allons, lève-toi, viens.
Mais tout, même cela, était inutile; je restais sans pouvoir bouger.
Tout à coup je poussai un cri.
— Monsieur!
— Eh bien, mon enfant?
— Là, là, baissez-vous.
— Veux-tu que je te porte, pauvre petit?
— Non, monsieur, tâtez.
Et lui prenant la main, je la posai à plat à côté de la mienne.
— Eh bien?
— Sentez-vous? voilà l’eau.
Nos plages sont formées d’un sable très-fin, profond et spongieux; à marée basse, ce sable, qui s’est imbibé comme une éponge, s’égoutte, et l’eau se réunissant forme de petits filets presque invisibles, qui suivent la pente du terrain jusqu’à la mer. C’était un de ces petits filets que ma main avait barré.
— La côte est là, et j’étendis le bras dans la direction d’où venait l’eau.
En même temps je me relevai; l’espérance m’avait rendu mes jambes; M. de Bihorel n’eut pas besoin de me traîner.
J’allais en avant; de minute en minute, je me baissais pour coller ma main sur la plage, et, par la direction de l’eau, remonter le courant.
— Tu es un brave garçon, dit M. de Bihorel; sans toi, nous étions, je crois, bien perdus.
Il n’y avait pas cinq minutes qu’il avait laissé échapper ses craintes, lorsqu’il me sembla que je ne trouvais plus d’eau. Nous fîmes encore quelques pas; ma main se posa sur le sable sec.
— Il n’y a plus d’eau.
Il se baissa et tâta aussi à deux mains; nous ne sentîmes que le sable humide qui s’attacha à nos doigts.
En même temps il me sembla entendre comme un léger clapotement. M. de Bihorel l’entendit aussi.
— Tu te seras trompé, dit-il, nous marchons vers la mer.
— Non, monsieur, je vous assure; et puis, si nous approchions de la mer, le sable serait plus mouillé.
Il ne dit rien et se releva. Nous restâmes ainsi indécis, perdus une fois encore. Il tira sa montre; il faisait bien trop sombre pour voir les aiguilles, mais il la fit sonner: elle sonna six heures et trois quarts.
— La marée monte depuis plus d’une heure.
— Alors, monsieur, vous voyez bien que nous nous sommes rapprochés de la côte.
Comme pour donner une confirmation à mon raisonnement, nous entendîmes derrière nous un ronflement sourd; il n’y avait pas à s’y tromper, c’était la marée montante qui arrivait.
— C’est une nau que nous avons devant nous, dit-il.
— Je le crois bien, monsieur.
Ces plages, précisément parce qu’elles sont formées d’un sable mouvant, ne restent pas parfaitement planes; il s’y forme çà et là de petits monticules séparés les uns des autres par de petites vallées; tout cela à peu près plat pour l’œil, tant les différences de niveau sont légères, mais parfaitement sensible pour l’eau, si bien qu’à la marée montante ce sont les vallées qui se remplissent les premières et les monticules restent à sec, formant des îles, battues d’un côté par le flot montant, entourées de tous les autres par l’eau qui court dans les vallées comme dans le lit d’une rivière. Nous étions en face d’une de ces rivières. Était-elle profonde? Toute la question était là.
— Il faut passer la nau, dit M. de Bihorel; tiens-moi bien.
Et comme j’hésitais:
— As-tu pas peur de te mouiller, dit-il, les pieds ou la tête? choisis; moi, j’aime mieux les pieds.
— Non, monsieur, nous allons nous perdre dans l’eau.
— Veux-tu donc rester là pour être pris par la mer?
— Non, mais passez le premier, je resterai là à crier, vous irez contre ma voix; quand vous serez de l’autre côté, vous crierez à votre tour et j’irai sur vous.
— Passe le premier.
— Non, je nage mieux que vous.
— Tu es un brave petit, viens, que je t’embrasse.
Et il m’embrassa comme si j’avais été son fils; ça me remua le cœur.
Il n’y avait pas de temps à perdre, la mer arrivait rapidement; de seconde en seconde on entendait son soufflement plus fort. Il entra dans l’eau et je commençai à crier.
— Ne crie pas, dit M. de Bihorel, que je ne voyais plus, chante plutôt si tu peux.
— Oui, monsieur, et je me mis à chanter:
Il est né en Normandie;
Il y fut nommé Rageau.
Sa beauté, dès son berceau
A chacun faisait envie.
Tra la, la, tra la, la.
Je m’interrompis.
— Avez-vous pied, monsieur?
— Oui, mon enfant, il me semble que je commence à remonter; chante.
Ses lèvres étaient vermeilles
Comme du sang de navet;
Sa bouche ne s’arrêtait
Qu’en rencontrant ses oreilles.
Tra la, la, tra la, la.
J’allais chanter le troisième couplet de cette ronde.
— A ton tour, me cria M. de Bihorel, je n’ai plus d’eau que jusqu’aux genoux, viens!
Et il entonna un air sans paroles qui était triste comme une chanson de mort.
J’entrai dans l’eau; mais je n’étais pas de la taille de M. Bihorel et ne tardai pas à perdre pied; ce n’était rien pour moi qui nageais comme un poisson. Seulement, comme il y avait du courant, j’eus peine à me diriger droit, et il me fallut plus d’un quart d’heure pour arriver jusqu’à lui.
Lorsque je l’eus rejoint, nous ne tardâmes pas à sortir tout à fait de l’eau et à nous retrouver sur le sable.
Il respira avec une satisfaction qui me montra combien son anxiété avait été vive...
— Prenons une prise, dit-il, nous l’avons bien gagnée.
Mais à peine avait-il atteint sa tabatière, qu’il poussa une exclamation en secouant ses doigts.
— Mon tabac qui est changé en marc à café et ma montre qui, bien sûr, tourne comme la roue d’un moulin dans l’eau, qu’est-ce que Samedi va dire?
Je ne sais à quoi cela tenait, mais je n’avais plus peur du tout. Il me semblait que le danger était passé.
Il ne l’était pas, et il nous restait plus de chemin à faire que nous n’en avions fait; nous étions entourés des mêmes dangers et nous avions les mêmes difficultés pour nous diriger.
Le brouillard semblait s’être encore épaissi; la nuit était venue, et, bien que nous fussions plus rapprochés de la falaise, nous n’entendions aucun bruit de ce côté qui nous dît: «La terre est là,» ni le beuglement d’une vache, ni un coup de fouet, ni le grincement d’un essieu, rien: un silence lourd devant nous; derrière, le grondement sourd et continu de la mer qui montait.
C’était là notre seule boussole maintenant, mais bien incertaine et bien perfide. Si nous avancions trop vite, nous pouvions nous perdre; si nous n’avancions pas assez vite, la marée menaçait de nous atteindre et de nous engloutir avant que nous fussions arrivés au galet, où la pente plus rapide ralentirait sa course.
Nous recommençâmes donc à marcher en nous tenant par la main; souvent je me baissais pour tâter le sable, mais je ne trouvais plus d’eau courante: nous étions sur un banc coupé de petites rides, et l’eau y restait stagnante dans les creux, ou bien, en petits filets, elle se répandait parallèlement au rivage.
L’espoir que j’avais eu, la nau traversée, nous abandonnait, lorsque subitement nous nous arrêtâmes tous les deux en même temps. Le son d’une cloche avait déchiré l’atmosphère qui nous enveloppait.
Après un intervalle de deux ou trois secondes, nous entendîmes un deuxième, puis bientôt un troisième coup.
C’était l’Angelus au Port-Dieu; nous n’avions plus qu’à marcher du côté d’où venait le son, nous étions sauvés.
Sans rien nous dire, et d’un commun accord, nous nous mîmes à courir.
— Dépêchons-nous, dit M. de Bihorel. L’Angelus ne durera pas assez longtemps; c’est une trop courte prière, aujourd’hui on devrait y joindre les litanies, pour nous guider.
Avec quelle émotion, courant sans reprendre haleine, nous comptions les volées de la cloche! Nous ne parlions ni l’un ni l’autre, mais je comprenais très-bien que, si elle cessait de se faire entendre avant que nous eussions atteint le galet, nous pouvions n’avoir été sauvés quelques instants que pour nous reperdre une fois encore.
Elle cessa; nous étions toujours sur le sable. Peut-être le galet n’était-il qu’à quelques mètres; peut-être n’avions-nous que la jambe à allonger pour le toucher; mais comment savoir de quel côté ? Le pas que nous allions faire en avant pouvait aussi bien nous rapprocher du salut que nous en éloigner, et dans ce cas nous rejeter au milieu des dangers que nous venions de courir.
— Arrêtons-nous, dit M. de Bihorel, et ne faisons plus un seul pas à l’aventure; tâte le sable, mon enfant.
Je tâtai; je collai mes deux mains sur la grève, j’attendis ; je les relevai sèches toutes les deux.
— As-tu compté combien nous passions de naus?
— Non, monsieur.
— Alors, tu ne sais pas s’il nous en reste encore à traverser: si nous les avons toutes passées, nous n’avons qu’à attendre; quand la mer arrivera, nous marcherons doucement en la précédant.
— Oui, mais si nous ne les avons pas toutes passées?
Il ne répondit pas, car il n’avait à me répondre que ce que je savais aussi bien que lui; c’est-à-dire que, si nous avions encore une nau entre nous et le galet, et si nous restions sans avancer, la mer l’emplirait doucement; il nous faudrait la passer à la nage et nous exposer à être entraînés par le courant, jetés peut-être dans des rochers d’où nous ne pourrions jamais sortir.
Nous eûmes un moment d’anxiété terrible, restant là, ne sachant que faire, n’osant nous décider à avancer, à reculer, à aller à droite, à aller à gauche, car en demeurant immobiles dans la position même où nous avions cessé d’entendre la cloche, nous étions sûrs au moins que le pays était là devant nous, comme si nous l’avions vu dans une éclaircie, tandis que, si nous faisions un seul pas, nous nous retrouvions livrés à toutes les angoisses de l’incertitude.
Notre seul espoir était désormais dans un coup de vent qui, balayant le brouillard, nous laisserait voir le phare, car d’entendre le bruit de la côte, il n’y fallait pas compter; nous estimions être au sud du village, en face d’une falaise déserte, d’où à pareille heure ne pouvait venir aucun bruit; mais l’atmosphère était si calme, si lourde, le brouillard était si compacte, si solide, que pour croire à une brise il fallait être dans une position comme la nôtre, où l’on en arrive à espérer l’impossible et à attendre un miracle.
Ce miracle se fit; la cloche qui avait cessé de sonner reprit en carillonnant.
Il y avait un baptême, et pour cette fois nous étions bien certains d’arriver, car le carillon du baptême dure souvent une demi-heure et quelquefois plus, quand le parrain s’est arrangé pour donner des farces au sonneur.
En moins de cinq minutes nous atteignîmes le galet, et, le remontant, longeant le pied de la falaise, nous arrivâmes à la chaussée qui joignait l’île de M. de Bihorel à la terre. Nous étions sauvés...
M. de Bihorel voulut me faire entrer chez lui; malgré toutes ses instances je refusai. J’avais hâte d’arriver à la maison, où ma mère était peut-être déjà arrivée.
— Eh bien! dis à ta mère que j’irai la voir demain soir.
J’aurais bien voulu qu’il ne nous fit pas cette visite qui allait apprendre à ma mère où j’avais passé ma journée, mais comment l’empêcher?
Ma mère n’était pas encore rentrée; quand elle arriva, elle me trouva avec des habits secs, auprès du feu que j’avais allumé.
Je m’acquittai de la commission de M. de Bihorel.
Le lendemain soir, comme il l’avait promis, il arriva; je le guettais; quand j’entendis ses pas, j’eus envie de me sauver.
— Ce garçon-là vous a-t-il raconté ce qu’il a fait hier? dit-il à ma mère, après s’être assis.
— Non, monsieur.
— Eh bien! il a fait l’école buissonnière toute la journée.
Ma pauvre maman me regarda avec une douloureuse inquiétude, croyant avoir à entendre tout un réquisitoire contre moi.
— Ah! Romain, dit-elle tristement.
— Ne le grondez pas trop, interrompit M. de Bihorel, car en même temps il m’a sauvé la vie. Allons, ne tremble pas comme ça, mon garçon, et viens là. Vous avez un brave enfant, madame Kalbris, vous pouvez en être fière.
Il raconta comment il m’avait trouvé la veille, et comment nous avions été surpris par le brouillard.
— Vous voyez que sans lui, continua-t-il, j’étais bien perdu, n’est-ce pas, ma chère dame? Je m’étais fâché le matin contre son ignorance, parce qu’il ne savait pas le nom d’une actinie. Mais quand le danger est arrivé, ma science ne m’a plus servi à rien; et si je n’avais pas eu pour m’aider l’instinct de cet enfant, ce seraient les actinies, les crabes et les homards qui, à cette heure, étudieraient mon anatomie. J’ai donc contracté une dette envers votre fils, je veux m’en acquitter.
Ma mère fit un geste.
— Rassurez-vous, dit-il sans se laisser interrompre, je ne veux rien vous proposer qui ne soit digne de votre fierté et du service que j’ai reçu. J’ai fait causer l’enfant, il est curieux de voir et de savoir; donnez-le-moi, je me charge de son éducation; je n’ai pas d’enfants et je les aime, il ne sera pas malheureux auprès de moi.
Ma mère accueillit comme elle le devait cette proposition, mais elle n’accepta pas.
— Permettez, fit M. de Bihorel en étendant la main vers elle, je vais vous dire pourquoi vous me refusez: vous aimez cet enfant passionnément, vous l’aimez pour lui et pour son père que vous avez perdu, il est désormais tout pour vous, et vous voulez le garder; c’est vrai, n’est-ce pas? Maintenant je vais vous dire aussi pourquoi vous devez me le donner néanmoins: il y a en lui un fond d’intelligence qui ne demande qu’à être cultivé ; à Port-Dieu, cela n’est pas possible, et, sans entrer dans vos affaires, il ne vous est pas possible, à vous, je crois, de l’envoyer ailleurs; ajoutez que l’enfant a un caractère indépendant et aventureux qui a besoin d’être surveillé. Pensez à cela; ne me répondez pas tout de suite, réfléchissez à tête posée, quand les premiers mouvements de votre cœur maternel se seront calmés; je reviendrai demain soir.
Lorsqu’il fut parti, nous nous mîmes à souper, mais ma mère ne mangea pas; elle me regardait longuement, puis, quand mes yeux rencontraient les siens, elle se détournait du côté du feu.
Quand je lui dis adieu, avant d’aller me coucher, je sentis ses larmes mouiller mes joues. Qui les faisait couler, ces larmes? Était-elle fière de moi pour ce que M. de Bihorel avait raconté ? Était-elle désespérée de notre séparation?
Je ne pensai en ce moment qu’à la séparation, dont l’idée me troublait aussi.
— Ne pleure pas, maman, lui dis-je en l’embrassant, je ne te quitterai pas.
— Si, mon enfant, c’est pour ton bien; M. de Bihorel a trop raison, il faut accepter.
V
Table des matières
Ma réception chez M. de Bihorel justifia pour moi sa réputation d’originalité, dont j’avais tant entendu parler.
En arrivant, je le trouvai devant la porte de la maison, car, m’ayant vu de loin, il était venu au-devant de moi.
— Arrive ici, dit-il sans me laisser le temps de me reconnaître. As-tu jamais écrit une lettre? Non. Eh bien! tu vas en écrire une à ta mère pour lui dire que tu es arrivé et que Samedi ira demain chercher ton linge. Par cette lettre je verrai ce que tu sais. Entre, et mets-toi là.
Il me fit entrer dans une grande salle pleine de livres, me montra une table sur laquelle étaient du papier, des plumes, de l’encre, et me laissa.
J’avais plus envie de pleurer que d’écrire, car cette brusquerie, me tombant sur le cœur après l’émotion de la séparation, me suffoquait; cependant je tâchai d’obéir. Mais je salis mon papier de plus de larmes que d’encre, car, bien que ce fût ma première lettre, je sentais que: «Je suis arrivé et Samedi ira demain chercher mon linge,» c’était un peu court, mais il m’était impossible de trouver autre chose.
J’étais depuis un quart d’heure écrasé sous cette malheureuse phrase qui ne voulait pas s’allonger, lorsque mon attention fut distraite par une conversation qui s’engagea dans la pièce voisine entre M. de Bihorel et Samedi.
— Pour lors, disait Samedi, l’enfant est arrivé.
— Pensais-tu qu’il ne viendrait pas?
— Je pensais que ça va changer tout ici.
— En quoi?
— Monsieur déjeune vers midi; moi, je prends ma goutte le matin: l’enfant attendra-t-il midi pour manger, ou bien boira-t-il la goutte avec moi?
— Tu es fou avec ta goutte.
— Dame! je n’ai jamais pris d’enfants en nourrice.
— Tu as été enfant, n’est-ce pas? Eh bien! souviens-toi de ce temps-là et traite-le comme on te traitait toi-même.
— Ah! mais non, pas de ça dans votre maison; moi, j’ai été élevé à la dure; si vous voulez l’élever comme ça, mieux vaut le renvoyer chez lui. N’oubliez pas que vous lui devez quelque chose, a ce petit.
— Ne l’oublie jamais toi-même et agis en conséquence.
— Alors faut lui donner la goutte avec du sucre.
— Tu lui donneras ce que tu aimais à son âge; ou plutôt tu lui demanderas ce qu’il veut.
— Si vous le mettez sur ce pied-là, ça ira bien.
— Samedi, sais-tu à quoi servent les enfants?
— Ça ne sert à rien qu’à dévaster tout et à faire damner le monde.
— Cela sert encore à autre chose: cela sert à recommencer notre vie quand elle a dévoyé ; cela sert à réussir ce que nous avons manqué.
Presque aussitôt il rentra.
— Tu ne sais rien, dit-il en lisant ma lettre, tant mieux; il n’y aura pas à arracher avant de planter. Maintenant, va te promener.
C’était vraiment une singulière habitation que cette île, qu’on nommait la Pierre-Gante, et telle que jamais je n’ai rien vu qui lui ressemblât.
Du rivage, l’île se présente en amphithéâtre sous la forme d’un triangle allongé dont la pointe la plus longue et la plus basse n’est séparé de la terre ferme que par un petit bras d’eau large à peine de quatre cents mètres. Tout ce qui est incliné vers la côte est couvert de verdure, herbe et arbustes que crèvent seulement çà et là quelques aiguilles grises de granit; tout ce qui regarde la mer est dénudé, pelé, brûlé par les vents et le sel.
La maison est située au sommet de l’île, à l’endroit même où les pentes se réunissent pour former un petit plateau, et si, par le fait de sa position, elle jouit d’une vue circulaire qui embrasse l’horizon aussi bien sur terre que sur mer, elle est, par contre, exposée à toute la violence des vents, de quelque côté qu’ils soufflent. Mais les vents ne peuvent rien contre elle, car, bâtie sous lé ministère de Choiseul pour s’opposer aux débarquements des Anglais et se relier aux nombreux corps de garde de la côte, elle a des murailles en granit de plusieurs pieds d’épaisseur, et un toit à l’épreuve de la bombe. Quand M. de Bihorel avait acheté cette vieille bicoque, il l’avait, à l’extérieur, entourée d’une galerie qui l’égayait en l’agrandissant, et, à l’intérieur, transformée en maison habitable, au moyen de cloisons et de portes. Il ne l’avait rendue ainsi ni commode ni élégante, mais il ne lui avait rien enlevé de sa qualité indispensable, qui était d’être aussi solide sous le vent que le rocher lui-même dont elle faisait partie.
Ces vents terribles, qui sont l’ennemi contre lequel il faut sans cesse se défendre, sont cependant en même temps un bienfait pour l’île. Ils lui donnent en hiver une température plus douce que dans l’intérieur des terres, si bien que, dans les creux du terrain, à l’abri des rochers ou des éboulements, on rencontre des plantes et des arbustes qui, sous des climats moins rudes, ont besoin de la protection d’une serre: des lauriers-roses, des fuchsias, des figuiers.
Le plus grand nombre des accidents de terrain étaient dus à la nature; mais quelques-uns avaient été créés par M. de Bihorel, qui, aidé de Samedi, avait transformé l’île en un grand jardin sauvage; seule, la partie exposée à l’ouest avait échappé à leur travail; continuellement tondue par les vents et arrosée de l’écume des vagues, elle servait de pâturage à deux petites vaches bretonnes et à des brebis noires.
Ce qu’il y avait de curieux dans ces travaux de transformation et d’appropriation en réalité considérables, c’est qu’ils avaient été accomplis par ces deux hommes seuls, sans le secours d’aucun ouvrier.
J’avais souvent entendu dire dans le pays que c’était par avarice que M. de Bihorel agissait ainsi; lorsque je le connus, je vis que c’était, au contraire, en vertu d’un principe. «L’homme doit se suffire à lui-même, répétait-il souvent, et je suis un exemple vivant que cela est possible. »
Il poussait si loin cette idée dans son application, que, même pour les choses ordinaires et journalières de la vie, il n’avait recours à aucun étranger. On se nourrissait du lait des vaches, des légumes et des fruits du jardin, du poisson pêché par Samedi, du pain cuit à la maison avec de la farine moulue dans un petit moulin à vent qui était assurément le chef-d’œuvre de M. de Bihorel: l’île eût été assez grande qu’on lui eût fait produire le blé nécessaire à la provision de l’année et les pommes pour presser le cidre.
Pour être juste, il faut dire que la part de Samedi était considérable; il avait été mousse, matelot, domestique d’un officier de marine, cuisinier à bord d’un baleinier, et il avait ainsi fait l’apprentissage de tous les métiers.
Les rapports entre ces deux hommes n’étaient pas ceux d’un maître et d’un domestique, mais de deux associés; ils mangeaient à la même table, et la seule distinction entre eux était que M. de Bihorel occupait le haut bout. Ainsi organisée, cette existence avait quelque chose de simple et de digne qui ne m’étonna pas quand je m’y trouvai mêlé, mais qui maintenant me touche et m’émeut encore.
— Mon garçon, me dit M. de Bihorel dès le jour de mon arrivée, je n’ai pas l’intention de faire de toi un monsieur, c’est-à-dire un notaire ou un médecin, mais tout simplement un marin qui soit un homme. Il y a plus d’une façon de s’instruire: on peut s’instruire en jouant et se promenant. Ce système est-il de ton goût?
Ce discours était un peu bizarre pour un enfant tel que moi. La pratique m’expliqua ce que je n’avais pas tout d’abord bien compris.
J’avais été un peu surpris d’apprendre que l’éducation pouvait se faire même en jouant, car ce n’était pas ainsi que j’avais été habitué à travailler à l’école. Je le fus bien plus quand il me mit à l’œuvre, c’est-à-dire dans l’après-midi même.
Je l’accompagnais dans sa promenade sur la côte, et, tout en marchant, il me faisait causer; nous étions entrés dans un petit bois de chênes.
— Qu’est-ce que c’est que ça? dit-il en me montrant des fourmis qui traversaient le chemin.
— Des fourmis.
— Oui, mais que font-elles?
— Elles en portent, d’autres.
— Bon, tu vas les suivre jusqu’à leur fourmilière; tu les regarderas et tu me diras ce que tu as vu; si tu ne remarques rien qui t’étonne, tu reviendras demain, après-demain, jusqu’à ce que tu aies observé quelque chose.
Après deux journées passées autour de la fourmilière, je vis qu’il y avait des fourmis qui ne faisaient absolument rien, tandis qu’il y en avait d’autres qui travaillaient sans cesse et qui même donnaient à manger aux paresseuses.
— C’est bien, me dit-il quand je lui communiquai le résultat de mes observations; tu as vu le principal, cela suffit. Ces fourmis qui ne font rien ne sont pas des malades ou des invalides, comme tu crois; ce sont les maîtres de celles qui travaillent et qui sont des esclaves. Sans le secours de ces esclaves, elles seraient incapables d’aller chercher leur nourriture. Cela te surprend; il en est pourtant de même dans notre monde; il est encore quelques pays où il y a des hommes ne faisant rien qui sont nourris par ceux qui travaillent. Si cette oisiveté avait pour cause l’infirmité chez les maîtres, rien ne serait plus explicable que le travail des uns et le repos des autres: il faut bien s’entr’aider; mais il n’en est pas ainsi. Les maîtres, chez les fourmis, sont précisément ceux qui sont les plus aptes aux choses qui demandent la force et le courage, — à la guerre. Nous retournerons observer ensemble ces fourmis, et nous les verrons sans doute se livrer entre elles quelque grande bataille. Ce sont les maîtres seuls qui y prennent part, et leur but est de conquérir des esclaves. En attendant que tu sois témoin de ces luttes, je vais te donner à lire, dans le livre d’un savant qui se nomme Huber, le récit d’un de ces combats qui eut lieu précisément au moment même où une autre grande bataille, bien plus terrible, se livrait à cinq cents lieues de là entre les hommes. Les hommes avaient-ils, ce jour-là, de meilleures raisons pour s’entretuer, je ne le sais pas, mais je sais que le massacre fut épouvantable. Moi-même, si je ne suis pas resté sur ce champ de mort, il s’en est fallu de bien peu. Nous marchions le long d’une rivière qu’on nomme l’Elbe, et de l’autre côté, sur la rive droite, les Russes avaient en batterie une formidable artillerie dont nous entendions les détonations, mais dont nous ne voyions pas les ravages, parce que nous étions abrités par un coude de la rivière et par un mouvement de terrain. Tout en marchant je n’avais qu’une idée, c’est que ce jour, qui pouvait être le jour de ma mort, car il fallait passer sous le feu de cette artillerie, était aussi celui de la fête de ma femme. Je pensais combien j’aurais été heureux de la lui souhaiter. Tout à coup, j’aperçois à mes pieds, dans le fossé humide où je marchais, toute une traînée de myosotis en pleine fleur. Il ne faut pas croire que dans les batailles les choses se passent comme le représentent les tableaux, avec une parfaite régularité d’alignement. Nous étions déployés en tirailleurs, c’est-à-dire libres de nos mouvements. En dépit du sérieux de la position, les petites fleurs bleues m’attiraient. Je me baissai pour cueillir quelques brins de myosotis, et au même moment je sentis au-dessus de moi un vent terrible qui me passait à quelques pouces de la tête, puis j’entendis une détonation épouvantable et je reçus sur le dos une bourrée de branches de saule. Nous étions arrivés en face de la batterie, et c’était elle qui venait de faucher autour de moi tous mes camarades. Si j’étais resté debout, sans mon petit bouquet par conséquent, j’étais mort comme eux. Avoue que j’avais bien fait de penser à ma femme. Quand je parvins à sortir de dessous les saules, le maréchal Ney avait fait taire les canons russes.
Tout pénétré encore de ce récit de la bataille de Friedland, le soir même, je lisais celui du combat des fourmis dans Huber. Huber était aveugle, il regardait par les yeux du plus dévoué et du plus intelligent des domestiques, et lui dictait ensuite le plus charmant livre qu’on ait écrit sur les abeilles et les fourmis. Si M. de Bihorel n’eût point ainsi amené cette lecture, et s’il me l’eût imposée comme un devoir au lieu de me la donner comme une récompense, quel effet eût-elle produit sur un enfant de mon âge, ignorant de tout comme je l’étais? Grâce à la façon dont il me la présenta, elle entra si pleinement dans mon esprit préparé qu’aujourd’hui encore, malgré les années écoulées, j’en retrouve le souvenir plus sensible et plus net que pour le livre que je lisais hier.
Il n’aimait pas beaucoup les livres. Il y en eut un pourtant qu’il me mit tout de suite entre les mains, mais celui-là était à ses yeux ce qu’est la Bible pour les protestants, l’Imitation pour un catholique; c’était sur ce livre qu’il avait modelé sa vie, c’était lui qui avait créé la Pierre-Gante et les merveilles de travail qu’on y voyait; c’était lui qui avait donné l’idée du grand parapluie, lui qui avait baptisé Samedi que, par respect pour Robinson, il n’avait pas voulu nommer Vendredi, — c’était le Robinson Crusoé.
— Tu apprendras là-dedans, me dit-il en me le remettant, ce que peut chez un homme la force morale; tu apprendras aussi que si l’homme peut à lui seul, par la volonté, recommencer toutes les inventions humaines, il ne doit pas trop s’enorgueillir de sa puissance, car au-dessus de lui il y a Dieu. Tu ne sens peut-être pas en ce moment ce que je te dis là, mais ça te reviendra plus tard, et il était nécessaire que cela te fût dit: Au reste, si tu n’es pas frappé par ce grand enseignement, tu feras comme tous les lecteurs, tu prendras dans le livre ce qui te plaira.
Je ne sais pas s’il est des enfants qui peuvent lire Robinson de sang-froid; pour moi je fus transporté.
Il faut avouer pourtant que ce qui me toucha, ce ne fut pas le côté philosophique qui m’avait été indiqué, mais bien le côté romanesque, — les aventures sur mer, le naufrage, l’île déserte, les sauvages, l’effroi, l’inconnu. Mon oncle l’Indien eut un rival.
Je trouvai là comme une justification de mes désirs. Qui de nous ne s’est pas mis à la place du héros de de Foë, et ne s’est pas demandé :
— Pourquoi ne m’en arriverait-il pas autant? Pourquoi n’en ferais-je pas autant?
Ce ne sont pas seulement les enfants de six mois qui croient qu’il n’y a qu’à étendre la main pour prendre la lune.
Samedi, qui savait tant de choses, ne savait pas lire. En voyant mon enthousiasme, il eut envie de connaître ces aventures et me demanda de les lui lire.
— Il te les contera, dit M. de Bihorel, et ça vaudra mieux; tu es assez primitif pour préférer le récit à la lecture.
Dix années de voyages avaient donné à Samedi une certaine expérience, et il n’acceptait pas toutes mes histoires sans y faire des objections. Mais j’avais une réponse qui ne permettait pas la discussion.
— C’est écrit.
— En es-tu sûr, mon petit Romain?
Je prenais le livre et je lisais.
Samedi écoutait en se grattant le nez, puis, avec la résignation d’une foi aveugle:
— Puisque c’est écrit, disait-il, je veux bien; mais c’est égal, j’y ai été, à la côte d’Afrique, et je n’ai jamais vu de lions venir à la nage attaquer les navires. Enfin!
Il avait surtout été dans les mers du Nord, et il avait gardé de ces voyages des souvenirs avec lesquels il payait mes récits.
Une année, surpris par les glaces, ils avaient été obligés d’hiverner: pendant six mois ils avaient vécu sous la neige, plus de la moitié de l’équipage était restée ensevelie sous cette neige; les chiens eux-mêmes étaient morts, non de froid ou de privation de nourriture, mais de privation de lumière; si on avait eu assez d’huile pour tenir toujours les lampes allumées, ils auraient vécu. C’était presque aussi beau que Robinson, quelquefois cependant c’était trop beau pour ma crédulité.
— Est-ce écrit?
Samedi était bien alors obligé de convenir qu’il ne l’avait pas lu; mais il l’avait vu.
— Qu’est-ce que cela fait, puisque ce n’est pas écrit?
De pareils entretiens n’étaient pas de nature, il faut en convenir, à me donner l’idée de vivre tranquillement à terre; aussi ma mère, tourmentée de voir mes dispositions naturelles si malheureusement encouragées, voulut-elle faire une tentative auprès de M. de Bihorel.
— Ma chère dame, répondit-il, je vous rendrai l’enfant si vous trouvez que je le pousse dans une voie que vous ne voudriez pas lui voir suivre; mais vous ne le changerez jamais tout à fait, il est de la race de ceux qui cherchent l’impossible; je conviens avec vous que cela mène rarement à la fortune, mais cela mène quelquefois aux grandes choses.
Telle est l’ingratitude des enfants qu’à ce moment j’aurais presque volontiers quitté la Pierre-Gante. M. de Bihorel avait étudié les cris des oiseaux, et dans ces cris il avait cru, à tort ou à raison, trouver un langage dont il avait composé le lexique; il voulait me l’apprendre: je n’y comprenais absolument rien. Delà étaient nées des occasions continuelles, pour lui de colère, pour moi de pleurs.
C’était cependant chose curieuse que ce langage, et je regrette bien aujourd’hui de n’en avoir retenu que quelques mots. Tout ce qu’un oiseau peut exprimer, M. de Bihorel affirmait qu’il était arrivé à le traduire, selon lui, couramment: «J’ai faim... manger là-bas... sauvons-nous vite... faisons un nid... kia ouah tsioui, voilà la tempête.» Mais alors j’étais encore trop enfant et trop paysan pour admettre, même à l’état d’hypothèse, que les bêtes puissent parler. Nous sentons la musique, qui n’est pas notre langue, et nous ne voulons pas que les oiseaux la comprennent, eux qui nous en ont donné les premiers modèles! Nos chiens, nos chevaux, nos animaux domestiques entendent notre langage; était-il donc tout à fait impossible que M. de Bihorel entendît celui des oiseaux?
Ma mère, troublée par cette réponse de M. de Bihorel, ne persista pas dans sa demande, et je dus continuer à étudier le dictionnaire des Guillemot et des Pierre Garin.
— Tu verras plus tard, me dit M. de Bihorel, l’utilité de ce qui te paraît aujourd’hui ridicule. Ta mère a peur que tu sois marin, je ne le souhaite pas non plus; car aujourd’hui, si on entre avec enthousiasme dans la marine à quinze ans, on en sort souvent à quarante, avec dégoût. Mais tu as la passion des voyages, c’est chez toi une vocation de famille, et il faut s’arranger pour donner satisfaction à ta vocation et aux désirs de ta mère. Je voudrais donc que tu fusses un homme comme André Michaux dont tu lisais l’autre jour la vie, comme Siebold, un médecin hollandais qui nous a fait connaître le Japon; comme l’Anglais Robert Fortune; je voudrais te préparer à voyager dans des pays peu connus, au profit de ta patrie que tu enrichirais de plantes nouvelles et d’animaux utiles, au profit de la science dont tu serais un soldat. Voilà qui vaut mieux que d’être marin pour transporter toute ta vie, comme un entrepreneur de roulage maritime, du café de Rio-Janeiro au Havre, et des articles-Paris du Havre à Rio-Janeiro; et si cela se réalise, tu verras que ce que je veux t’apprendre aujourd’hui te rendra de réels services.
C’était là un beau rêve. Par malheur, ce ne fut qu’un rêve. Cette direction prévoyante et élevée eût-elle fait de moi l’homme que M. de Bihorel voulait? Je ne sais; car elle cessa de s’exercer sur moi précisément au moment où elle m’était le plus nécessaire et où je commençais à profiter des leçons de cet excellent homme. Voici comment arriva cette brusque catastrophe:
Habituellement j’accompagnais M. de Bihorel dans toutes ses courses; quelquefois cependant il s’embarquait seul dans la chaloupe pour aller étudier tout à son aise les cris des oiseaux à l’île des Grunes, qui est à trois lieues au large du Port-Dieu.
Un jour qu’il était ainsi parti avant que je fusse levé, nous fûmes très-surpris de ne pas le voir revenir à l’heure du dîner.
— Il aura manqué la marée, dit Samedi, ce sera pour celle de ce soir.
Le temps était calme, la mer tranquille; il n’y avait en apparence aucun danger. Cependant Samedi paraissait assez inquiet.
Le soir, M. de Bihorel n’arriva pas, et Samedi, au lieu de se coucher, alluma un grand feu de fagots sur le point le plus élevé de l’île. Je voulus rester auprès de lui, il m’envoya à mon lit assez durement. Vers le matin avant le jour, je me levai et l’allai rejoindre. Il marchait en long et en large devant le feu qui jetait de grandes flammes rouges, et de temps en temps il s’arrêtait pour écouter: on n’entendait que le murmure de la mer; quelquefois il se faisait une sourde rumeur, un bruit d’ailes, et des oiseaux, que la lumière avait été troubler dans leurs cavernes, s’abattaient affolés sur notre feu.
Une lueur blanche entr’ouvrit le ciel du côté de l’Orient.
— Bien sûr il lui sera arrivé quelque chose, dit Samedi; il faut emprunter le bateau à Gosseaume et aller à l’île des Grunes.
L’île des Grunes est un amas de rochers granitiques qui n’est habité que par les oiseaux de mer; nous l’eûmes bientôt explorée; nulle part nous ne trouvâmes traces de M. de Bihorel ni de la chaloupe.
Au Port-Dieu tout le monde fut bientôt en émoi, car malgré son originalité on aimait le vieux M. Dimanche. Cette disparition était inexplicable.
— Il aura chaviré, disaient les uns.
— On retrouverait la chaloupe.
— Et les courants?
Samedi ne disait rien, mais de toute la journée il ne quittait pas la grève; quand la marée baissait, il suivait le flot, et les uns après les autres il visitait tous les rochers; il y avait des soirs où nous nous trouvions ainsi éloignés de cinq à six lieues du Port-Dieu. Il ne parlait pas, jamais il ne prononçait le nom de M. de Bihorel; seulement, quand il rencontrait un pêcheur, il lui disait d’une voix dolente:
— Rien de nouveau?
Et le pêcheur, qui comprenait cette brève interrogation, répondait:
— Rien de nouveau.
Et alors, s’il voyait une larme dans mes yeux, il me donnait une petite tape sur la tête en disant:
— Tu es un bon garçon; oui, tu es un bon gars.
Quinze jours après cette inexplicable absence arriva à la Pierre-Gante un M. de La Berryais, qui habitait la basse Normandie. C’était un petit-neveu de M. de Bihorel et son seul parent.
Après nous avoir fait longuement raconter ce qui s’était passé, il embaucha douze hommes au Port-Dieu avec l’ordre d’explorer le rivage. Les recherches continuèrent pendant trois jours, puis, le soir du troisième jour, il les arrêta, déclarant qu’elles étaient désormais inutiles et que bien certainement M. de Bihorel avait péri; les courants avaient entraîné le corps et la chaloupe.
— Qu’en savez-vous? s’écria Samedi; pourquoi voulez-vous qu’il soit mort? Les courants peuvent bien avoir entraîné la chaloupé sans qu’elle ait chaviré ; peut-être que le maître a été débarquer en Angleterre. Pourquoi ne reviendrait-il pas demain?
C’était devant les gens qui avaient fait les recherches qu’il avait répondu ces paroles. Personne ne répliqua par respect pour son chagrin, mais personne n’était de son avis.
Le lendemain, M. de La Berryais nous fit comparaître devant lui, Samedi et moi, et il nous annonça qu’il n’y avait plus besoin de personne à la Pierre-Gante: on allait fermer les portes, et le notaire ferait soigner les bêtes en attendant qu’on les vendît.
Samedi fut tellement suffoqué qu’il ne put que balbutier des paroles inintelligibles; puis tout à coup, se tournant vers moi:
— Fais ton sac, me dit-il, nous allons sortir d’ici tout de suite.
En quittant l’île, nous rencontrâmes M. de La Berryais sur la chaussée; Samedi marcha droit à lui:
— Monsieur, dit-il, vous êtes peut-être bien son neveu pour la loi, mais pour moi vous ne l’êtes pas; non, vous ne l’êtes pas, et c’est un vrai matelot qui vous le dit.
Il avait été convenu que Samedi accepterait l’hospitalité chez ma mère jusqu’à ce qu’il eût trouvé à se loger dans le village, mais il ne resta pas longtemps avec nous.
Tous les matins il s’en allait sur la plage et il continuait ses recherches. Cela dura à peu près trois semaines, puis un soir il nous annonça qu’il nous quitterait le lendemain pour passer aux îles anglaises et peut-être en Angleterre.
— Parce que, voyez-vous, dit-il, la mer ne garde rien, ça c’est sûr; donc si elle ne rend rien, c’est peut-être qu’elle n’a rien pris.
Ma mère voulut le faire parler, il n’en dit pas davantage.
Je le conduisis jusque sur le sloop, où il s’embarqua.
Comme je l’embrassais:
— Tu es un bon garçon, dit-il; tu iras quelquefois à la Pierre- Gante, et tu porteras une poignée de sel à la vache noire, elle t’aimait bien aussi.
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