Kitabı oku: «Argent et Noblesse»

Yazı tipi:

Hendrik Conscience

Argent et Noblesse


Publié par Good Press, 2022

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EAN 4064066087012

Table des matières

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

I

A une couple d'heures de marche, au sud-ouest de Bruxelles, à côté de la chaussée, s'élèvent une dizaine de maisonnettes dans le voisinage d'une chapelle. Elles sont habitées par de pauvres ouvriers surchargés d'enfants et pour lesquels un loyer dans le village voisin serait une trop lourde charge. Dans ce hameau, d'ailleurs, ils peuvent cultiver un petit lopin de terre où ils récoltent les pommes de terre et les légumes pour leurs provisions d'hiver.

A quelques minutes de là, au milieu des champs, près d'un droit sentier, il y a une maison plus basse, mais plus large aussi, qui a l'air d'une petite métairie.

En effet, elle est de chaque côté ombragée par les branches de deux grands noyers; une vigne fait serpenter ses rameaux flexibles sur la façade et entoure les deux fenêtres.

Dans le jardinet, devant la maison, il y a un puits, et contre le pignon latéral, devant la porte de l'étable, un petit tas de fumier.

La situation de cette petite maison est très pittoresque. Derrière le verger, clos d'une haie, coule à quelque distance un clair ruisseau bordé, dans tout son parcours, de prairies émaillées de fleurs. Du côté du levant le terrain s'affaisse petit à petit pour former la large vallée de la Senne, dont le versant opposé borne l'horizon par des hauteurs d'un vert sombre pareilles à la croupe d'une montagne. Du côté du couchant on voit le village et son clocher qui s'élève au-dessus des arbres, et plus loin, de tous côtés, les champs accidentés dont les ondulations, de même que dans tout le Brabant méridional, feraient croire que la mer est venue un jour jusque-là et que ses flots ont creusé dans le sol les traces de leur puissante houle.

En l'année 1865, cette petite métairie était habitée par le charpentier Jean Wouters et sa famille. Ils étaient allés l'occuper pour trouver dans la culture d'une petite pièce de terre, l'emploi de leurs heures de loisir et un léger accroissement de bien-être. Il y avait moins une vache dans leur petite étable, une vache qui donnait assez de lait pour leur permettre de porter de temps en temps quelques livres de beurre au marché de Hal.

En entrant dans la maison, on pénétrait d'abord dans la chambre commune où brûlait un petit poêle qui servait à la préparation des repas. On y voyait une armoire vitrée où brillaient des verres et des tasses; un coucou suspendu au mur; trois ou quatre estampes coloriées, représentant l'histoire de l'Enfant Prodigue; une dizaine de livres usés (probablement de vieux livres de classe); sur la tablette de la cheminée un petit crucifix entre deux perroquets de plâtre; dans un coin un carreau à faire de la dentelle, et beaucoup d'autres choses encore qu'on trouve dans presque toutes les maisons de paysans ou d'artisans qui ne sont pas dans la misère.

Une porte latérale donnait accès de plain-pied à la chambre à coucher du vieux charpentier Jean Wouters. A côté du lit très propre pendaient quelques vêtements d'homme très soignés—ses habits du dimanche, sans doute—sur lesquels tranchait désagréablement un chapeau roux, déteint et bossué. Dans un coin on voyait un bac en bois contenant une couple de rabots, quelques ciseaux, un maillet et un marteau et une scie à main.

La fille du charpentier, qui était veuve, dormait probablement avec son unique enfant, une fille, dans une petite chambre sous le toit; car, hormis la laverie et l'étable, il n'y avait pas d'autre pièce dans la maison.

Cette humble demeure de travailleur devint, dans le cours de cette année 1865, le théâtre de certains événements qui valent peut-être la peine qu'on les raconte.

Un jour du commencement de mai, à la tombée de la nuit, une femme était occupée à préparer le repas du soir sur le petit poêle. Cette occupation n'exigeait pas une grande tension d'esprit; car le fricot qu'elle remuait ne consistait qu'en quelques pommes de terre avec des morceaux de lard, restes du repas précédent.

Cette femme pouvait être âgée de quarante-cinq ans. Son visage pâle et ses joues creuses lui donnaient une apparence maladive.

Des idées sérieuses devaient préoccuper son esprit; car, par moments, elle oubliait de remuer sa cuiller et secouait la tête d'un air pensif.

Pendant ce temps on entendait résonner au fond de la maison la voix fraîche d'une jeune fille qui accompagnait le grondement de sa baratte d'une chanson au rythme vif et sautillant et, quoique la vache mêlât constamment au refrain joyeux de la chanson la dissonnance de ses beuglements, la jeune fille ne se laissa pas troubler dans l'épanchement de sa gaieté.

A la fin la chanson joyeuse avait cessé de résonner dans la laverie et l'on n'y entendait plus que le bruit d'un tonneau que l'on déplaçait avec effort.

—Pour l'amour de Dieu, Lina, cesse maintenant, cria la femme. Tu as travaillé toute la journée au jardin et voilà que tu continues à trimer sans relâche dans l'obscurité.

—Tout de suite, mère, répondit la voix. Le beurre est fait, je vais m'essuyer les mains.

Un instant après la jeune fille entra dans la pièce.

—Lina, Lina, pourquoi n'écoutes-tu pas mon conseil? dit la femme avec un accent de reproche. Depuis ce matin tu retournes la terre et tu traînes la brouette comme un journalier. Ce n'est pourtant pas là un ouvrage pour une jeune fille telle que toi.

—Mais, ma mère, si je ne le fais pas, qui est-ce qui le fera? Vous devez vous soigner pour le ménage, et d'ailleurs, quand même le bon Dieu exaucerait mes prières et vous procurerait la guérison, vous êtes encore trop faible, ma chère mère… Grand-père, n'est-ce pas? Avant d'aller à son ouvrage de tous les jours ou après en être revenu. Je ne veux pas qu'il s'échine encore comme un esclave après avoir travaillé toute la sainte journée.

—Grand-père est un homme et il est encore robuste, mon enfant. En retournant tous les jours un peu la terre, il en aurait fini en peu de temps sans trop se fatiguer. Ne t'a-t-il pas dit qu'il terminerait cette semaine le travail du jardin et que tu ne dois pas y mettre la main?

—Oui, je le sais bien, dit Lina en riant. Mais ce qui est fini, grand-père ne le recommencera pas.

—Enfant, enfant, tu te fatigueras à travailler, soupira la femme. Et si tu savais combien c'est pénible d'être malade.

—Eh bien, chère mère, travailler est sain, dit Lina. Quand je puis me remuer ainsi toute la journée, je me sens heureuse, et il me semble que je danserais de contentement. Venez, je vais vous aider à couvrir la table.

Caroline Wouters était encore très jeune et n'était ni très grande ni très forte; mais ses joues rondes et fleuries, et ses bras musculeux, l'air de santé que présentait toute sa personne étaient bien en harmonie avec l'idée de courage et d'énergie qu'exprimaient ses paroles. Elle avait la bouche remarquablement petite, le sourire ouvert, l'air ingénu, et toute sa personne respirait un parfum de fraîcheur virginale.

—Grand-père reste longtemps dehors aujourd'hui, dit-elle. Il sera allé, sans doute, chez Coba, le jardinier, chercher des échalas pour les pois. Voulez-vous que j'aille l'appeler?

—Je comprends ce que c'est, répondit la femme. Tu sais que, d'après les ordres de son maître, il devait aller cet après-midi à l'auberge de l'Aigle d'or pour établir un nouveau chantier dans la cave. C'est un ouvrage pressé et on le retiendra probablement là jusqu'à ce que le chantier soit achevé… Nous attendrons, je laisserai le fricot sur le poêle. Assieds-toi et repose-toi un peu, enfant.

La jeune fille prit la chaise qu'on lui offrait et secoua la tête sans rien dire, comme si les dernières paroles de sa mère lui donnaient matière à réflexion.

—A quoi songes-tu comme ça tout à coup? demanda la femme.

—Et vous croyez, mère, que grand-père travaille comme cela au delà de son heure parce que son maître le lui a dit ou commandé?

—Oui, mon enfant.

—Non, non, cela n'est certes pas la raison, répliqua la jeune fille à demi fâchée.

—Et quelle serait donc la raison, Lina?

—Grand-père devient de plus en plus économe. Pour gagner quelques sous au-dessus de sa journée, il travaillerait même toute la nuit, si c'était possible. Le dimanche après-midi, il ne va plus jamais boire une pinte avec ses amis, et il n'allume plus que rarement une pipe, lui qui auparavant avait l'habitude de fumer presque constamment à la maison. Le tabac est trop cher, dit-il. Vraiment, mère, cela me fait peine quand je le vois le soir regarder autour de lui d'un air si préoccupé. Je sais bien ce que ses yeux cherchent; mais il résiste à la tentation, pour épargner une couple de cents, souvent mon cœur se gonfle de pitié et il me prend des envies de pleurer; mais, Dieu merci, cela ne durera plus longtemps.

—Non, cela ne durera plus longtemps, répéta la veuve avec un accent de tristesse, encore quelques mois. Ma grave maladie, qui m'a tenue alitée tout l'hiver, nous a mis en arrière. C'est un crève-cœur pour notre bon père. Jamais il n'a pu supporter l'idée d'avoir des dettes si petites qu'elles soient. Maintenant il travaille et il peine pour soulager nos épaules de ce fardeau. Laisse-le faire, Lina; tu sais que toutes les observations sur ce point restent inutiles.

—Non, je ne le laisserai pas faire, murmura la jeune fille d'un ton résolu. Attendez un peu, je saurai bien le forcer à fumer sa pipe comme devant.

—Le forcer? Comment t'y prendras-tu?

—Vous verrez, ma mère, quand il sera temps.

En achevant ces paroles, elle se dirigea vers un coin de la pièce, prit son carreau de dentellière et vint s'asseoir près de la table. Elle découvrit une large dentelle déjà en partie achevée et se mit à entremêler vivement ses fuseaux en répétant joyeusement:

—Oui, oui, vous le verrez, mère… Vous me regardez si curieusement?

Allons, je vais vous dire ce que j'ai imaginé depuis quelques jours.

Dans une couple de semaines c'est l'anniversaire de grand-père,

n'est-ce pas? Pour ce temps-là ma dentelle sera achevée et

Thérèse, la colporteuse, m'en donnera à peu près dix-neuf francs.

—Et tu veux faire cadeau d'un nouveau chapeau à grand-père? Je le sais depuis longtemps.

—En effet, il va maintenant à l'église avec un vieux chapeau roux et les gens parlent de cela. Puisqu'il ne veut pas en acheter un nouveau, c'est moi qui le ferai sans qu'il le sache… Mais ce n'est pas tout, mère. Baptiste, le fils du charron, a planté l'année dernière une grande pièce de tabac; il en a fait sécher et couper les feuilles; il en a sur son grenier la charge d'au moins trois brouettes. Les gens qui en ont acheté disent que ce tabac est d'une excellente qualité et d'un goût parfait. Eh bien, je vais acheter du charron plein mon tablier de tabac, et quand grand-père verra ce tas dans sa chambre il faudra bien qu'il fume, bon gré, mal gré.

—Plein un tablier, perds-tu la tête, Lina? Tu ne peux pas faire cela.

—Ne sommes-nous pas convenus, ma mère, que je puis disposer librement de l'argent que je gagne, en dehors de ma journée, à faire de la dentelle.

—Oui, mais de cette façon tu ne garderas pas assez pour toi, pour t'acheter un nouveau mouchoir de tête pour l'été.

—Bah, je travaillerai un peu plus tard le soir.

—Non, pas ça, mon enfant, je ne puis pas le permettre. Juste ciel, ne travailles-tu pas déjà assez?

—C'est égal, la conviction que j'ai de posséder un moyen de faire plaisir à grand-père me rend capable de tout. J'exécuterai mon projet, mère.

—Silence là-dessus maintenant, Lina, dit la femme on posant un doigt sur ses lèvres. Voici grand-père qui vient, j'entends son pas.

Un homme d'environ soixante-cinq ans, vêtu comme un ouvrier, avec une veste et un tablier, parut sur le seuil de la porte en murmurant un bonjour à voix basse. Il avait de larges épaules et semblait encore robuste pour son âge; mais son dos légèrement courbé et les plis profonds de son visage attestaient qu'il s'était usé par une vie de labeur incessant. Il entra et plaça sous la fenêtre, à côté de la porte, un sac de toile qui contenait probablement des outils.

Avant qu'il se fût redressé, la jeune fille lui avait jeté les deux bras autour du cou et l'embrassait en lui souhaitant gaiement le bonsoir. Il la serra sur son cœur et lui murmura doucement à l'oreille:

—Merci, ma chère Lina. Depuis quelque temps nous avons la vie assez dure; mais cependant j'ai encore des raisons de remercier Dieu. Il t'a donné un cœur excellent et il a rendu la santé à ta pauvre mère. De quoi pourrais-je me plaindre?

—Allons, allons, prenez place à la table, grand-père, vous devez avoir faim, dit la jeune fille avec une certaine nuance d'inquiétude; car la voix du vieillard avait un ton qui ne lui était pas ordinaire et qui faisait craindre à la jeune fille qu'il ne lui fût arrivé quelque chose de désagréable.

Tous trois prirent place à table et baissèrent la tête pour dire leur prière.

—Bon appétit, grand-père, vite à l'œuvre maintenant, j'ai une faim de loup. Ah! voilà des pommes de terre bien accommodées; c'est à s'en lécher les doigts. Mère, vous en avez de l'honneur.

Lina avait prononcé ces paroles d'un ton joyeux évidemment pour dissiper les préoccupations du vieillard. Elle remarqua qu'il s'interrompait quelque fois de manger et qu'il secouait la tête.

—Grand-père chéri, dit-elle, vous êtes si taciturne. Allons,

racontez-nous quelque chose. Comment vont les gens de l'Aigle d'or? Léocadie se mariera-t-elle bientôt avec le fils du fermier Kanteels? Est-il vrai qu'Isabelle va demeurer à Bruxelles?

—Que Dieu protège ces gens égarés! soupira Jean Wouters. Si le père Mol n'ouvre pas promptement les yeux, il déplorera trop tard son coupable aveuglement. Le malheur et la honte sont suspendus sur cette maison, tout y va mal.

—Mal, comment l'entendez-vous, grand-père?

—Maintenant, mes enfants, desservez d'abord la table et puis je vous dirai ce qui m'a fait de la peine.

La jeune fille se dépêcha de porter dans la laverie le pot, les assiettes et les cuillers, revint, prit une chaise à côté du vieillard et murmura en le regardant curieusement:

—Eh bien? eh bien?

—Ah! mes enfants, dit-il, depuis quelques semaines il se passe de malheureuses choses à l'Aigle d'or; il y vient de temps en temps de riches messieurs de la ville qui y dépensent en un après-midi plus d'argent qu'il n'en faut pour soutenir pendant une année entière une famille d'ouvriers.—Vous croyez que j'exagère? Ils y boivent du vin et ils le font couler par terre à pleins ruisseaux; et ce vin coûte douze francs la bouteille!

—Douze francs! comment est-ce possible? s'écria la veuve, à moins que ce soit de l'argent fondu!

—Non, Anna, au contraire, c'est un breuvage fade. L'aubergiste m'en a fait goûter à la cave, cela a le goût d'eau sucrée et cela pique un peu le nez comme de la bière de Louvain qui est depuis longtemps en bouteille. Ça s'appelle du Champagne. Mais ce breuvage n'est pas aussi inoffensif qu'il le paraît. Il pousse d'abord les gens à la gaieté, il les étourdit ensuite et leur fait perdre la tête….. J'étais à mon travail dans la cave lorsque le jeu a commencé. Comme la porte de la salle du restaurant était presque constamment ouverte, j'entendais les sons de leurs voix confuses et j'entendais en partie ce qu'ils criaient; car ils parlaient tous d'un ton très élevé. Le reste me fut raconté par l'aubergiste ou par la servante, qui descendaient à chaque instant à la cave pour prendre de nouvelles bouteilles. Quelque chose d'incroyable me fit frémir de surprise et de honte. A travers tout le bruit qu'ils faisaient, j'entendais les filles de l'Aigle d'or éclater du rire et crier à l'aide comme des enfants qu'on poursuit en jouant… et, pensez donc, on avait parié là-haut vingt bouteilles que Léocadie avait les bras plus gros que sa sœur Isabelle. Les jeunes filles ne paraissaient pas disposées a laisser mesurer leurs bras par les parieurs en gaieté; mais l'aubergiste les y a forcées!

—Est-ce possible? murmura Lina.

—L'argent, l'argent, mon enfant. L'aubergiste gagne huit francs sur chaque bouteille. Ce pari lui a fait gagner cent soixante francs en moins d'une heure, autant qu'un bon ouvrier en deux mois. Mais ses enfants n'y perdront-elles pas leur bonheur et leur honneur? Voilà la triste question. L'argent qu'on gagne d'une pareille façon ne peut pas profiter. Dieu est trop juste pour ça. La servante a bien voulu me faire accroire qu'Isabelle avait beaucoup de chances de se marier avec un de ces beaux messieurs de la ville; mais la pauvre fille, sans le savoir peut-être, sert de jouet à ces jeunes libertins… Et ce n'est pas encore tout; les choses devaient encore aller plus mal. A peine avaient-ils vidé une partie des vingt bouteilles, que leur gaieté bruyante se changea petit à petit en une scène scandaleuse de débauche. J'entendis tout à coup, au milieu des cris aigus, le bruit des tables et des chaises renversées et des verres qui se brisaient en tombant par terre. Effrayé et voulant venir en aide à l'aubergiste, je montai précipitamment. Il y avait au milieu de la salle de café un très jeune monsieur aux cheveux ébouriffés et aux regards allumés, qui mettait en pièces tout ce qu'il pouvait atteindre. Ses compagnons, l'hôtelier et ses filles assistaient en riant à ces actes de sauvagerie. Je ne savais que penser. Le garde-champêtre accourut pour expulser au nom de la loi ces ivrognes de l'Aigle d'or. J'entendis l'hôtelier lui dire: «Ces Messieurs s'amusent et ne font pas de mal. Si je trouve bon ce qui se passe dans ma maison, personne n'a le droit de s'en mêler.» Et le garde-champêtre s'est éloigné en levant les épaules. Le fait est que l'aubergiste, comme il me l'a dit lui-même à l'oreille, se fera payer au double et au triple la valeur des objets qu'on a brisés chez lui.

—Et ils ont sans doute fini par se battre, grand-père?

—Non, mon enfant. Ces messieurs, en jetant par terre les verres et les bouteilles, n'avaient pas l'air d'être fâchés. Je le comprends, c'est par orgueil qu'ils agissent ainsi. Ils ne peuvent pas dépenser assez d'argent rien qu'à boire, alors ils cassent tout et versent par terre le vin précieux pour montrer que l'argent n'a pas de valeur pour eux.

—Ah! c'est affreux! soupira la femme. Il y a des milliers de pauvres gens, frappés par le malheur ou la maladie, qui souffrent de la faim avec femme et enfants. Quelques francs les sauveraient, les rendraient riches, leur feraient bénir la main qui les aiderait dans leur détresse, et là on gaspille, on dissipe l'argent dans de scandaleuses débauches!

—Mais, mais, comme ces gens-là doivent être riches! murmura la jeune fille, en levant les mains.

—C'est l'argent de leurs parents qu'ils dissipent, répondit le vieillard. Un argent durement gagné peut-être et épargné sou à sou. Qui sait si chaque pièce d'or ne coûte pas des larmes à leur père et surtout à leur mère?… Il y avait dans la bande un des plus extravagants à qui on donnait le nom de baron. Cela m'a rappelé une bien triste histoire. Anna, vous souvenez-vous bien encore de la baronne qui a habité dans le temps le château appartenant actuellement à M. Dalster? Elle était veuve, la bonne et charitable femme, et elle n'avait qu'un fils. Celui-ci fit pendant de longues années comme ces jeunes gens de l'Aigle d'or, peut-être encore pis, rien ne pouvait le retenir, ni le désespoir de sa mère, ni la misère qui approchait à grands pas. Il fallut vendre beaucoup de terres, puis le château, et la pauvre baronne, accablée de honte, le cœur brisé, tomba gravement malade et mourut peu de temps après… Vers cette époque, pendant l'hiver, il y avait un maçon, père de beaucoup d'enfants,—il s'appelle Henri Knop—qui, sans ouvrage depuis longtemps et poussé par la faim, alla voler la nuit dans une ferme un panier de pommes de terre. Il fut condamné à cinq ans de prison, obtint par sa bonne conduite une diminution de peine et fut mis en liberté dès la troisième année. Il déplorait son méfait et était résolu à gagner désormais honnêtement son pain. Cependant personne ne voulut lui donner de l'ouvrage, on l'évita, lui et les siens, comme une famille flétrie, et à la fin il se vit réduit à quitter le village avec sa femme et ses enfants, pour ne pas mourir de faim devant l'impitoyable aversion des habitants. Ce qu'il est devenu depuis personne n'en sait rien.

Le vieillard se tut un moment et les femmes, péniblement affectées par son récit fait d'une voix altérée, ne trahissaient leur émotion qu'en secouant tristement la tête et en murmurant à voix basse.

Il reprit en souriant amèrement:

—Et le fils de la baronne, demanderez-vous? Le parricide sans âme? Lui aussi, croyez-vous, a continué à être poursuivi par le mépris public? Eh bien, pas du tout. Plus tard, il a hérité d'un oncle et il est redevenu riche; maintenant petits et grands lui parlent le chapeau à la main; il est baron et bourgmestre… Ah! mes enfants, les hommes ne sont pas toujours justes, heureusement il y a là-haut un juge suprême qui ne se laisse influencer ni par l'argent ni par la naissance, et celui qui a martyrisé ou humilié sa mère ne trouvera pas de grâce devant ses yeux.

Les deux femmes échangèrent encore tristement quelques réflexions sur la lâche conduite des jeunes gens à l'auberge de l'Aigle d'or; mais Jean Wouters, abîmé dans ses pénibles pensées, ne prit plus part à l'entretien que par quelques monosyllabes.

Lina se leva, passa dans la chambre voisine et revint avec une pipe et une boite à tabac en cuivre.

—Prenez, grand-père, dit-elle, voilà votre tabac. Laissons de côté toutes ces tristes pensées. Nous ne sommes pas riches et nous pouvons nous estimer heureux de n'être pas coupables de ces vilaines choses. Faites-moi le plaisir d'allumer votre pipe.

—Non, je n'en ai pas envie, répondit-il.

—Je vous en prie, faites ça pour moi, j'aime tant l'odeur du tabac. Elle me rafraîchit les idées et me rend toute joyeuse… Allons, ne me refusez pas ce petit plaisir.

Pendant ce temps, elle avait bourré elle-même la pipe et la tendit au vieillard avec une allumette enflammée.

Il commença à fumer; et cela devait véritablement lui faire du bien, car petit à petit son visage s'illumina d'une expression de contentement.

Lina reprit son carreau à dentelles et la mère son tricot.

Alors commença une conversation plus tranquille, où le jardin, le printemps et les vaches eurent la plus grande part.

Pendant qu'ils causaient ainsi, ils entendirent dans le lointain des voix qui chantaient ou qui criaient.

—Ce sont les jeunes messieurs de l'Aigle d'or, dit Jean Wouters. Ils se rendent au chemin de fer pour prendre le dernier train. Leur bamboche a duré jusqu'à présent.

—Il me semble qu'ils se disputent, remarqua Lina.

—Non, ils se connaissent très bien et ils sont habitués à faire une vie pareille. Depuis une couple de mois ils viennent une ou deux fois par semaine à l'Aigle d'or et y font toujours la même vie, à ce que m'a dit la servante… Maintenant, ils chantent et ils crient. Tenez, le bruit cesse. Ils se dépêchent pour arriver au chemin de fer.

Nos braves gens écoutèrent encore un instant le bruit qui allait en s'affaiblissant, puis ils reprirent leur travail et leur conversation.

Une demi-heure après, pendant que le plus profond silence de la nuit régnait autour de la maison solitaire, Lina leva tout à coup la tête avec surprise de dessus son travail et demanda:

—N'avez-vous pas entendu, mère?

—Qu'aurais-je entendu, mon enfant?

—Et vous, grand-père?

—Non, rien, Lina.

—Il m'a semblé que j'entendais soupirer; mais je me suis trompée, ce sera la vache qui aura fait du bruit… Mais non, voilà que je l'entends encore!

—C'est comme s'il y avait à la porte un chien qui gronde, murmura la femme.

—Non, ma mère, c'est un homme qui souffre et qui se plaint.

Et elle prit la lampe pour aller voir.

—Reste, reste, s'écria la mère en la retenant effrayée. Dieu sait ce que c'est!

—C'est une créature humaine, soyez-en sûre. Un homme qui s'est égaré dans les ténèbres et qui est tombé, sans doute. Il s'est peut-être fait mal. Le laisserons-nous, sans pitié, appeler au secours?

—Lina a raison, dit le vieux charpentier. Prends la lampe, mon enfant, nous irons voir.

Lorsqu'elle eut ouvert la porte et envoyé les rayons de sa lumière sur l'avant-cour, ils virent, étendue au pied d'un des noyers, une personne qui remuait les bras et murmurait des menaces inintelligibles comme si elle se croyait entourée d'ennemis.

Le vieillard et la jeune fille s'approchèrent vivement et passèrent tous deux le bras sous la tête de l'inconnu pour le relever.

—Pauvre garçon, dit Lina, qui vous a fait du mal? De méchantes gens? N'ayez plus peur; nous sommes des amis. Allons, levez-vous, nous vous conduirons dans la maison; nous vous donnerons des secours.

Ils furent obligés d'employer toutes leurs forces pour le relever;

il laissait traîner ses jambes et pesait lourdement sur leurs bras.

Cependant, ils parvinrent à le conduire lentement vers la maison.

Pendant ce temps, il grommelait d'une voix rauque:

—Au diable, laissez-moi, je ne vais pas avec vous, je veux retourner à l'Aigle d'or… Eh, l'hôte, vite du Champagne… dix bouteilles… c'est ça, versez… encore, encore…

—C'est un des jeunes messieurs de l'Aigle d'or, murmura Jean Wouters. Oui, oui, le plus débauché de tous. Celui qui a mis la grande glace en pièces. Voilà le résultat de ces scandaleux excès et de…

—Taisez-vous donc, grand-père, et ayez pitié de lui; le pauvre garçon est si malade.

—Étrange maladie; tu as raison cependant, ma chère enfant. Nous sommes des chrétiens et il peut avoir besoin de secours. Ne songeons qu'à remplir notre devoir.

Ils le portèrent à l'intérieur et le placèrent sur une chaise. Il demeura immobile, affaissé sur lui-même et les yeux fermés comme un être inanimé.

—Mère, mère, allez chercher de l'eau, dit la jeune fille. O ciel, voyez, il a du sang sur sa figure! Ah! le pauvre homme!

Le jeune homme, à demi évanoui ou à demi endormi, avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine, les yeux toujours fermés et une sorte de râle sourd sortait de sa poitrine haletante.

Il était encore très jeune et, autant qu'on pouvait le voir à travers les taches de sang mal essuyé qui lui souillaient les joues et les mèches de cheveux qui lui pendaient sur le front, les traits de son visage paraissaient très doux. Ses habits, d'une coupe élégante et d'une étoffe riche, étaient en désordre et couverts de boue.

Lina, profondément émue de pitié, se dépêcha de prendre l'eau que sa mère était allée chercher et se mit à laver la figure du jeune homme.

—Dieu soit loué, s'écria-t-elle toute joyeuse, ce n'est rien. Il est tombé, et il s'est fait un peu de mal. Une petite écorchure à la joue.

A peine lui eut-elle rafraîchi le cerveau en l'humectant d'eau froide, qu'il ouvrit les yeux, regarda la jeune fille et balbutia avec un rire abruti:

—Non, Isabelle, enlevez ce verre. Ne me faites plus boire, j'en ai assez pour ce soir… Tiens, tiens, ce n'est pas Isabelle… Qui êtes-vous donc? Ah! que voilà de jolis yeux bleus! Mais maintenant je n'ai pas le temps, demain, demain je vous ferai nager dans le champagne, si vous en avez envie; mais maintenant laissez-moi, je vais dormir.

Tout à coup la jeune fille laissa tomber le linge qu'elle tenait à la main et recula de quelques pas. Elle était devenue pâle et paraissait profondément effrayée. Des larmes brillaient dans ses yeux.

Le grand-père et la mère, pensant que le libre langage du jeune homme avait si fort blessé et attristé Lina, essayèrent de la consoler en lui faisant comprendre qu'un homme qui est dans un pareil état ne sait plus ce qu'il dit et qu'il ne faut pas prendre ses paroles au sérieux.

La jeune fille n'écoutait pas; elle tremblait visiblement d'émotion et ses yeux ne quittaient pas le jeune homme qui paraissait s'être endormi. Elle secoura la tête, comme pour se débarrasser de pensées importunes et dit enfin sans oser faire un pas en avant:

—Mais, grand-père, cet homme ne peut pas rester ici, conduisez-le dans le village, à l'Aigle d'or.

—C'est tout à fait impossible, mon enfant, si loin et dans l'obscurité.

—Le pauvre garçon n'a plus de jambes, ajouta la veuve. Et grand-père ne peut cependant pas le porter.

—Laissez-moi aller chercher le docteur, ma mère, il pourrait devenir dangereusement malade.

—Bah, bah, il n'est pas malade, répliqua le vieux charpentier. Je n'ai jamais été un grand buveur, mais je ne puis pas dire qu'étant jeune je ne me sois pas quelquefois oublié en compagnie de bons camarades; je connais la chose. Ce jeune monsieur, quand il aura dormi pendant quelques heures, ne ressentira plus rien qu'un grand mal de tête. Laissez-le reposer.

—Ciel, il pourrait donc passer toute la nuit dans notre maison? s'écria Lina avec une certaine inquiétude. Non, non, grand-père, conduisons-le à l'Aigle d'or. Là on est habitué à donner à loger. Si c'est absolument nécessaire, je vous aiderai. Avec un peu de peine nous finirons par y arriver.

—Mais pourquoi parais-tu si effrayée, Lina? Ce jeune homme ne fera de mal à personne. Il est tout à fait sans connaissance. A l'Aigle d'or il y a sans doute encore du monde. Pensez donc quelle honte ce serait pour lui si nous l'amenions là dans un pareil état. On rirait et on se moquerait de lui. Nous pouvons et nous devons lui épargner cette confusion.

—C'est vrai, c'est vrai, s'écria la jeune fille; mais que faire alors?

—Rien de plus simple. Je vais tirer les bottines du jeune monsieur et je le coucherai tout habillé sur mon lit où il pourra dormir tout son saoul.

—Mais vous alors, grand-père?

—Je resterai ici, près du poêle, et dormirai sur une chaise.

—Ça ne se peut pas, exposer votre santé!

—Aimerais-tu mieux rester toi-même ici, Lina?

—Moi? Oh! non, j'ai peur.

—Bah, bah. Quand Jacques le jardinier était si gravement malade, j'ai passé plus de dix nuits à veiller auprès de son lit. Cela m'a-t-il fait du mal? Ne discutons pas plus longtemps. Va chercher son chapeau, Lina, il est sous le noyer. Et vous, Anna, aidez-moi à porter cet endormi sur mon lit.

La jeune fille revint avec le chapeau et ne voyant plus personne elle fit quelques pas pour entrer dans la chambre à coucher de son grand-père; mais elle s'arrêta hésitante et recula comme si elle était retenue par une terreur secrète.

Sa mère sortit seule de la chambre et dit d'un air content:

—Il dort comme une pierre, le pauvre garçon. Grand-père est en train de le bien couvrir; car il ne fait pas trop chaud là-dedans. C'est dommage tout de même, n'est-ce pas, ma fille, que de pareils gens qui sont riches et qui peuvent jouir en paix de tout ce que leur cœur désire, s'abîment la santé par des excès et se rendent la vie amère.

Lina prit la main de sa mère et, sans répondre à sa question, lui dit en baissant la voix:

—Savez-vous, mère, pourquoi j'étais si agitée et pourquoi j'avais si peur? Vous ne le croirez pas, car c'est étrange. Ce jeune homme, devinez qui il est?

—Le connais-tu donc, Lina?

—Oui, je le connais, ma mère.—C'est Herman Steenvliet.

—Herman Steenvliet?

—Oui, ce petit garçon avec qui je jouais quand j'étais enfant.

—Ah, tu te trompes, c'est impossible, murmura la femme avec un rire d'incrédulité.

—Non, non, mère, soyez-en sûre; c'est bien lui.

—Père, venez donc ici! cria la femme en voyant paraître le vieillard. Lina a une idée singulière. Elle croit que le jeune monsieur qui dort là dans votre chambre est le fils de Charles Steenvliet.

—Le fils de M. Sleenvliet, le riche entrepreneur? Bah, Lina, tu te trompes certainement.

—Je ne me trompe pas, grand-père; depuis mon enfance je n'ai plus revu Herman Steenvliet, et cependant je ne puis pas me tromper; un seul regard de ses grands yeux bruns a suffi pour me le faire reconnaître.

—Tout est possible, dit le vieux charpentier, nous allons le savoir immédiatement. Il est couché sur le dos, et il dort si profondément qu'un coup de canon ne le réveillerait pas. Regardons-le de près avec la lumière.

Les femmes le suivirent. Tandis qu'il tenait la lampe élevée au-dessus de la tête du dormeur tous les trois regardaient attentivement son visage sans dire un mot; et au bout d'un instant ils quittèrent la chambre, toujours silencieux.

—Ce n'est pas lui, tu t'es trompée, dit le grand-père.

—Il ne lui ressemble pas du tout, affirma la mère. Ç'a été une illusion de tes sens.

—Oui, maintenant qu'il a les yeux fermés je ne sais vraiment pas ce que je dois en penser, dit la jeune fille hésitante. Je me serai peut-être trompée en effet.

Et elle s'assit toute pensive près du poêle.

—C'eût été un hasard surprenant, dit le vieillard. M. Steenvliet, le riche entrepreneur qui habite maintenant à Bruxelles, au quartier Léopold, une maison qui ressemble à un palais, était autrefois, a Ruysbroeck, le voisin de ton père, Lina, un simple manœuvre de maçon, un ouvrier comme lui.

—Je le sais, grand-père, ils étaient bons amis.

—C'est-à-dire, fit observer la veuve, c'était de bonnes connaissances, mais pas des amis de cœur, car Charles Steenvliet était un peu fier. D'ailleurs feu ton père était charpentier et Steenvliet était maçon. Ils ne fréquentaient pas les mêmes camarades; mais il est vrai cependant, Lina, que tu as joué presque tous les jours avec le fils Steenvliet, un bel et brave enfant, qui ne paraissait prendre plaisir que dans ta compagnie.

—Et comment cet apprenti maçon, ce M. Steenvliet, veux-je dire, est-il devenu depuis lors immensément riche?

—Peuh, les gens en parlent différemment, répondit la femme en levant les épaules.

—Oh! la chose est très simple, dit le grand-père, on voit souvent s'élever de ces fortunes étonnantes. Déjà, lorsque ton père vivait encore, Charles Steenvliet, qui était un bon ouvrier et un gaillard audacieux, avait risqué quelques petites entreprises et amassé ainsi un peu d'argent. Peu à peu il a fait des entreprises plus considérables, et il a fait ses affaires avec tant de bonheur qu'il a trouvé de gros bailleurs de fonds. C'est ainsi que sa fortune s'est accrue rapidement, et enfin, en entreprenant de grands travaux publics en pays étrangers il a gagné des sommes énormes; des millions, à ce qu'on dit.

—Si riche! Se rappellerait-il l'amitié de feu mon père? murmura la jeune fille.

—Je ne le crois pas, mon enfant. Il y a plus de quinze ans que mon pauvre fils a été enlevé subitement par le choléra, et alors Steenvliet était déjà allé demeurer à Bruxelles… Ne nous laissons pas attrister par ces douloureux souvenirs.

Il essuya avec son doigt une larme qui perlait au bord de sa paupière. Lina baissa les yeux et poussa un soupir; mais, n'entendant plus la voix de son grand-père, elle releva la tête et lui demanda, probablement pour dissiper sa tristesse:

—Et n'avez-vous plus jamais vu M. Steenvliet depuis qu'il est devenu riche?

—Oui, quelquefois. J'ai travaillé une fois pour lui pendant plusieurs semaines, et j'ai même causé avec lui à différentes reprises quand il m'interrogeait sur mon travail.

—Et il vous a sans doute reconnu?

—Il ne pouvait pas me reconnaître, Lina. Quand Charles Steenvliet était le voisin de ton père à Ruysbroeck, moi je demeurais à Ternorth.

—Mais vous lui avez parlé de l'amitié de feu mon père, n'est-ce pas? Qu'est-ce qu'il vous répondait?

—Je ne lui en ai jamais parlé. Vois-tu, Lina, les gens riches, quand ils ont été ouvriers, n'aiment pas qu'on leur rappelle leur passé. D'ailleurs M. Steenvliet aurait pu supposer que je lui parlais de pareilles choses par orgueil ou bien pour obtenir de lui une faveur. Le mieux était donc de n'en point parler… Allons, enfants, allons nous coucher, il est déjà tard; vous voyez bien que le jeune monsieur, qui est ici à côté, n'a pas encore remué. Dormez tranquilles, je soignerai pour tout.

—Si vous avez besoin de quelque chose, mon père, vous nous appellerez tout de suite, n'est-ce pas?

—Et si le jeune monsieur se réveillait, s'il sortait de votre chambre à coucher, vous nous appelleriez aussi, n'est-ce pas, grand-père?

—Sans doute, Lina, sois tranquille.

—Eh bien alors, bonne nuit et bon courage, grand-père! dit la jeune fille en l'embrassant.

Les deux femmes montèrent à l'étage. Jean Wouters s'assit près de la table et posa sa tête sur son coude… Au bout de quelques heures il écouta à moitié endormi si aucun bruit ne se faisait entendre dans la chambre à côté, puis il retomba dans un profond sommeil.

II

Table des matières

Lorsque la première clarté du jour se répandit dans le ciel, Jean Wouters ouvrit les yeux, se leva et s'approcha de la chambre voisine dont il ouvrit doucement la porte. Il secoua la tête avec un sourire, referma la porte, retourna s'asseoir en murmurant à part lui:

—Il dort toujours comme un morceau de bois. Tant mieux, cela lui fera du bien… Comme il fait encore froid le matin, je vais me dépêcher d'allumer le poêle et de mettre de l'eau sur le feu; car les enfants ne tarderont pas à se réveiller.

Peu de temps après, les deux femmes descendirent et demandèrent avec une curiosité inquiète comment se portait le jeune homme.

—St, St, plus bas, pas de bruit, répondit le vieillard. Il n'est pas encore éveillé et dort toujours à poings fermés. Laissez-le reposer jusqu'à ce qu'il s'éveille de lui-même; sans cela il aura mal à la tête… Mais, Lina, tu parais prête à sortir? Où vas-tu donc?

—Moi, sortir? pas du tout, grand-père.

—C'est parce que je vois que tu as mis ta robe verte avec des nœuds rouges: ce n'est pas cependant aujourd'hui dimanche, à ce que je crois?

—Non, grand-père, c'est mercredi; mais mes vêtements de travail sont si usés! Et tant que ce jeune monsieur étranger est dans la maison, vous comprenez bien, je n'aimerais pas qu'il se fît une idée défavorable de notre propreté.

—En effet, je comprends cela, mon enfant, tu as raison.

La mère était déjà occupée à faire le café. Lina prit le pain et le couteau pour couper les tartines.

Au bout de quelques instants ils étaient assis tous les trois à table, silencieux et se dépêchaient de déjeuner, ce qui fut bien vite terminé.

—Je vais faire du café un peu plus fort, dit la mère. Car il est probable que ce jeune monsieur en se réveillant aura besoin d'un réconfortant. Et rien de mieux pour l'estomac dérangé que du fort café.

—Et moi, dit Lina, je m'en vais traire la vache. J'aurai fini mon ouvrage le plus pressé lorsque le jeune monsieur se réveillera. Je voudrais bien le regarder encore une fois avec attention avant qu'il s'en aille. J'ai rêvé toute la nuit qu'il pourrait bien être Herman Steenvliet… Oui, oui, ma mère, moquez-vous de moi. Je crois aussi que je me suis trompée; mais tout est possible; les montagnes ne se rencontrent pas; mais les hommes se rencontrent, comme on dit.

En achevant ces derniers mots, elle sortit. La mère continua à verser le café, et le grand-père resta assis sur la chaise auprès du poêle, enfoncé dans ses pensées.

En ce moment le jeune homme se réveilla dans la chambre voisine. La clarté du jour, déjà éclatante, blessa ses yeux enflammés et il se mit machinalement les mains sur le visage; mais cela ne dura que quelques secondes; il se mit sur son séant et regarda avec stupeur autour de la chambre. A mesure qu'il reprenait possession de lui-même, ses lèvres se contractaient en une expression de moquerie et de colère. Bientôt il appuya péniblement sa main sur sa poitrine et murmura:

—Maudit vin, poison qui me brûle comme un feu d'enfer! ma tête, ma tête! Où suis-je ici? A l'Aigle d'or? Ah! je sais! Je n'ai pas voulu retourner à Bruxelles, et je suis revenu ici. Dans quel état, ô ciel.

Il regarda encore une fois autour de lui et remarqua seulement alors l'ameublement singulier de cette chambre.

—Que je suis tombé bas, grommela-t-il. Cet imbécile d'aubergiste et ses mijaurées de filles m'ont jeté au grenier ou peut-être dans un trou comme un animal. Ah! ils me le paieront, qu'ils attendent!

En achevant ces mots, il essaya de se lever et de descendre du lit; mais il était encore si étourdi qu'il fit un faux pas et tomba lourdement par terre.

Pendant qu'il faisait tous ses efforts pour se relever en poussant des grognements de mauvaise humeur, le vieux charpentier, attiré par le bruit de la chute, entra dans la chambre et courut au jeune homme pour le soutenir; mais celui-ci repoussa rudement la main qu'on lui tendait et dit avec colère:

—Laissez-moi tranquille. Croyez-vous que je suis un enfant et que je ne sais pas encore marcher tout seul. Ne restez pas là à me regarder si bêtement et donnez-moi mes souliers.

Cette brutalité blessa le vieillard; mais il réprima son mécontentement et obéit à l'ordre du jeune homme auquel il dit en souriant:

—Soyez tranquille, Monsieur, les charpentiers sont sur votre toit et tapent à grands coups de marteau. C'était à prévoir; on connaît cette maladie et prenez courage, elle passera bientôt.

—Oui, moquez-vous de moi aussi, grossier lourdaud, répondit l'autre. Je le mérite bien. Où est votre maître? Il dort sans doute encore, le grippe-sou? Lui aussi a bu du Champagne; mais s'il pouvait en attraper la crampe éternelle…

—Mon maître? répète le vieillard. Je n'ai pas de maître.

—N'êtes-vous pas le domestique de l'Aigle d'or?

—Non, je suis le maître ici.

—Ah! c'est étrange! Où suis-je donc ici?

—Dans une maison d'ouvriers, près du chemin de Loth.

—Et où sont restés mes camarades?

—Nous n'avons vu personne que vous. Vous étiez tombé dans l'obscurité devant notre porte et vous vous étiez sans doute fait mal. Notre Lina et moi, nous vous avons relevé, porté dans la maison et couché sur mon lit pour vous reposer.

Le jeune homme jeta sur le vieillard un regard moins hostile.

—S'il en est ainsi, je vous remercie de tout cœur, brave homme, murmura-t-il. Mais vous auriez beaucoup mieux fait de me laisser coucher dehors.

—Au milieu de la nuit? A l'air froid? Sur le sol humide? Ah!

Monsieur, vous auriez pu y contracter une maladie mortelle.

—C'eût été tant mieux, brave homme; je ne mérite pas de vivre. Je suis un lâche, un mauvais sujet. Personne n'aurait déploré ma perte.

—Vous n'avez donc pas de père, Monsieur?

Le jeune homme leva les épaules.

—Une mère?

—Ah! si j'avais encore ma mère, soupira le jeune monsieur en levant les yeux au ciel, je ne me conduirais pas comme un méprisable libertin.

—Bah! bah! Monsieur, prenez courage, dit le vieillard d'un ton de compassion affectueuse. Votre cœur est encore bon, et quand le repentir est là l'amendement et le salut sont à la porte.

Tout en parlant, le jeune homme s'était approché d'un petit miroir pendu à la muraille, il s'y regarda et recula avec une sorte d'aversion à l'aspect de son image.

—Dieu que je suis laid et sale! s'écria-t-il en tremblant de honte.

Paraître ainsi devant les gens en plein jour!

—Là, sur cette petite table il y a un bassin avec de l'eau de pluie; un essuie-mains et un morceau de savon. Tout ce qui vous est nécessaire, même une brosse à habits. Monsieur veut-il s'habiller et s'arranger? Je vous laisse seul et j'attendrai là dehors que vous ayez fini. Il fait froid, notre poêle brûle bien, ma fille tient toute prête pour vous une tasse de fort café. Cela vous remettra complètement.

A ces mots Jean Wouters sortit et tira la porte derrière lui.

Le jeune homme commença à se laver la figure et les mains en grommelant. Quand il eut fini, il essaya également de nettoyer la terre et la boue qui couvraient ses habits; mais la brosse était très usée et malgré toutes les peines qu'il se donna il ne réussit pas à faire disparaître les nombreuses taches. Il s'en plaignit amèrement et même, dans son dépit et son impatience, il jeta la brosse par terre. Il devint encore plus mécontent lorsqu'il se regarda pour la seconde fois dans la petite glace. Il paraissait terriblement laid avec son linge chiffonné, ses habits malpropres, ses yeux pleins de sang, ses joues tirées, blêmes et jaunes.

Et le vieillard n'avait-il pas parlé de sa fille? Il y avait donc encore d'autres personnes dans la maison? Des femmes? Et il lui faudrait rougir sous leurs yeux? Se sentir humilié en présence de pauvres ouvriers?

Il resta au milieu de la chambre, les lèvres pincées en une pénible grimace qui se changea bientôt en un sourire amer et dédaigneux.

—Bah! bah! murmura-t-il. Je paierai ces gens-là pour leurs peines et je m'en irai sans me commettre avec eux. Au cabaret de l'Aigle d'or je trouverai tout ce qui m'est nécessaire pour refaire ma toilette. Je puis rester là jusqu'à ce que mon affreux mal de tête soit un peu passé. On voudra encore me faire boire? Mais non, non, plus aujourd'hui!

Il ouvrit la porte et entra dans l'autre chambre où une chaise l'attendait auprès de la table.

—Approchez-vous du poêle, Monsieur, dit le vieux charpentier. Je l'ai bourré pour le faire ronfler; voyez, il est rouge. Vous tremblez de froid; je le vois.

—Oui, oui, mon joli Monsieur, asseyez-vous ici, le dos au feu, ajouta la femme d'un air aimable. J'ai fait pour vous du fort café qui va vous remettre tout de suite. Et si notre café n'est pas aussi bon qu'en ville, songez que nous sommes de pauvres gens et que nous donnons ce que nous avons.

Pendant ce temps elle remplit une tasse du breuvage fumant.

Le jeune homme paraissait hésiter et regardait du côté de la porte.

—Vous vous donnez beaucoup de peines, murmura-t-il, mais je n'ai pas le temps et veux m'en aller.

—Vous refusez le café que j'ai préparé pour vous avec tant de soin? Trop de peines! Croyez-vous donc, Monsieur, qu'il ne vous est pas offert de tout cœur? Vous êtes malade. Allons, je vous en prie, asseyez-vous.

Et, joignant l'action à la parole, elle le poussa vers la table et le força avec une douce violence de faire ce qu'elle voulait.

Il se laissa tomber sur la chaise en rechignant, prit la jatte d'une main tremblante, et but une gorgée de café chaud.

Il paraissait avoir hâte de partir. Les regards du vieillard et de la femme qui ne pouvaient pas se détacher de lui, le blessaient et le remplissaient de confusion. Aussi se leva-t-il immédiatement, mit la main à la poche et demanda:

—Qu'est-ce que je dois ici? N'ayez pas peur de demander trop… Vous ne répondez pas? Voilà vingt francs, est-ce assez?

Et posant une pièce d'or sur la table, il se dirigeait déjà vers la porte; mais le vieux charpentier le retint par le bras, le ramena à la table et murmura, d'un ton sévère:

—Restez, Monsieur; vous ne quitterez pas ma maison avant d'avoir remis cet argent dans votre poche. Nous ne tenons pas un cabaret. Ce que nous avons fait pour vous, nous l'avons fait par charité chrétienne et pas autrement.

Le jeune homme regarda ses hôtes avec une expression de surprise en même temps que d'incrédulité moqueuse, et dit en souriant:

—Allons donc, c'est impossible; vous ne parlez pas sérieusement. Vous êtes pauvres, et vous refusez de l'argent? Pour de l'argent, on vend son âme, et même celle des autres. Allez plutôt le demander à l'Aigle d'or, à l'aubergiste et à ses filles.

—Ramassez, Monsieur, ramassez! s'écria Jean Wouters, en colère. Oui, nous sommes pauvres; mais nous ne voulons pas d'argent que nous n'avons pas gagné par notre travail.

Lina, qui jusqu'à ce moment était restée dans le jardin ou dans l'écurie, entendit probablement les sons élevés de la voix de son grand-père. Elle entra dans la chambre avec un visage souriant.

—Monsieur ne me connaît-il pas? demanda-t-elle.

—C'est singulier, murmura-t-il en se frottant le front, il me semble que je vous connais, en effet. Mais où vous ai-je vue? Mes idées sont un peu troubles; il doit y avoir bien longtemps.

—En effet, il y a très longtemps, Monsieur. Ne vous en souvient-il pas? il y avait un enfant, un tout petit enfant, qui jouait avec vous lorsque vous demeuriez encore à Ruysbroeck avec vos parents.

—Un enfant, balbutia-t-il d'une voix presque imperceptible. Un petit enfant, avec des yeux bleus et une chevelure blonde toute bouclée?

—Comme vous dites, Monsieur.

—Ciel! Cet enfant? la petite Caroline Wouters! Vous?

—Moi-même, Monsieur.

—Ah! mon Dieu, et c'est vous, Caroline, qui avez aidé à me ramasser dans la boue?

Et, courbant la tête, il grogna tout bas:

—Damnation! Et la honte ne me fait pas entrer sous terre!

—Voyez-vous bien, mère, s'écria Lina, qu'il ne l'a pas encore oublié.

—Oublié! répéta-t-il avec une confusion douloureuse. Oublié! ces jours d'innocence, de paix et de pureté! C'est la seule lueur, la seule étincelle lumineuse qui brille parfois encore dans mon âme flétrie!

La jeune fille s'approcha de lui et lui dit avec une douceur insinuante:

—Ne soyez pas si contrarié, monsieur Steenvliet. C'est un accident qui peut arriver à tout le monde. Vous êtes un peu malade; mais ça se guérit très vite. Prenez courage. Ça ne vous arrivera plus.

—Ne plus m'arriver? grogna-t-il avec une sombre ironie. Je l'ai dit et espéré tant de fois moi-même. Maintenant il est trop tard. Je suis un être sans force et sans énergie. La vie m'est à charge. Ah! si je pouvais mourir.

Lina poussa un cri d'angoisse. Des larmes brillaient dans ses yeux. Le jeune homme la regarda un instant avec hésitation.

—Vous pleurez? dit-il avec étonnement. Vous avez pitié de moi?

Merci, Caroline; mais je ne le mérite pas.

—Ah! comment est-il possible? gémit la jeune fille. Lui, le bon, le généreux enfant! qui me tira un jour de la rivière au péril de sa vie et qui me sauva de la mort. Il serait devenu un mauvais sujet? un vaurien? un homme corrompu? Et je ne pleurerais pas sur un pareil malheur?

—Je vous ai sauvé la vie? Moi? Mais non; mais non.

—Comment pouvez-vous l'avoir oublié, Monsieur? En moi, du moins, le souvenir reconnaissant de votre bienfait ne s'est point effacé. Et vous revoir ainsi malade, désespéré, malheureux—car vous êtes malheureux—cela me déchire le cœur!

Elle poussa un sanglot et cacha son visage dans ses mains.

Profondément touché de l'affliction de la jeune fille, Herman

Steenvliet sentit les larmes monter à ses yeux.

Il fit un pas vers le vieillard, éleva les mains vers lui en s'écriant:

—Oubliez l'injure que je vous ai faite, je ne vous connaissais pas; je suis un misérable… Pardonnez-moi… Adieu.

En achevant ces mots il quitta ses hôtes ébahis; et s'enfuit hors de la maison dans la direction du village.

III

Table des matières

Dans la rue de la Loi, à Bruxelles, parmi les hôtels et les maisons de maître de ce quartier aristocratique, s'élevait une habitation qui se distinguait des autres par les sculptures de sa façade et par la hauteur de sa porte cochère, sur les panneaux en chêne veiné de laquelle se détachaient deux grandes têtes de lion en bronze.

Derrière cette porte, entre des murs de stuc, se prolongeait une galerie, assez large pour livrer passage aux voitures, jusqu'au jardin, dont une des faces latérales était occupée par de vastes écuries et remises.

Au commencement de cette galerie, du côté gauche, on remarquait deux statues,—deux œuvres d'art—au pied de l'escalier dans les marches cirées duquel on eût pu facilement se mirer. Les murailles étaient couvertes de grands tableaux dans des cadres dorés. Les marbres polis et les ors brillants des moulures attestaient la richesse et l'opulence des maîtres du logis. A la vue de tout ce luxe, on aurait cru que cet hôtel devait être la demeure d'un prince, ou tout au moins d'un gentilhomme, grand propriétaire foncier; mais sur la première porte qu'on remarquait à droite de la galerie, on lisait ces mots en lettres d'or:

Bureaux. Entrez sans frapper.

Le maître de cette demeure princière était donc un homme qui avait des bureaux et faisait des affaires. En effet, il n'était autre que M. Steenvliet, l'entrepreneur, qui avait été autrefois un simple maçon, et qui, par son habileté et son activité, ou par un concours de circonstances heureuses,—qui pouvait le savoir?—était devenu immensément riche, et voyait encore chaque jour l'argent affluer dans ses coffres.

M. Steenvliet avait son cabinet particulier au bout de la galerie. Ami du calme et du repos, il voulait être à son aise et ne pas être troublé par le bruit incessant de la rue, à ce qu'il disait du moins. Mais la véritable raison était qu'il avait gardé de sa vie d'autrefois certaines habitudes qu'il s'efforçait le plus possible de cacher aux gens de son entourage actuel, et c'est pour cela qu'il craignait d'être surpris par des visites non annoncées d'avance.

Ses précautions étaient bien prises; il recevait, dans un parloir contigu, les gens d'affaires, les propriétaires, les architectes, les entrepreneurs:—et quant aux fermiers, aux ouvriers, et à certains de ses commis qui avaient sa confiance, il les recevait dans son cabinet. Avec beaucoup de ces derniers il se comportait comme s'il prenait plaisir à montrer qu'il se souvenait de sa situation d'autrefois. Mais dès qu'on lui annonçait la visite d'une personne appartenant aux classes élevées de la société, il sortait de son cabinet par une porte dérobée pour aller faire toilette et se transformer autant que possible en ce qui concerne le costume et la manière d'être.

Ce jour-là, vers onze heures du matin, M. Steenvliet était assis devant un pupitre, auquel il tournait à moitié le dos. Il était enveloppé dans une vieille robe de chambre, tenait entre les dents une pipe en écume de mer, et fumait à si grosses bouffées qu'il était entouré d'un nuage bleuâtre. Si son visage soucieux n'avait pas trahi la mauvaise humeur ou la contrariété à laquelle il était en proie, la rapidité fiévreuse avec laquelle il tirait des bouffées de sa pipe eût suffi pour montrer que son esprit devait être assombri par des réflexions inquiétantes.

L'aspect de cette pièce était singulier: les murailles étaient ornées de tableaux et de gravures à cadres dorés; les rideaux des fenêtres étaient assez riches pour un palais; la pendule et les bronzes de la cheminée de marbre étaient de précieux objets d'art; mais le plancher en planches nues, jadis cirées, était çà et là marqué de taches humides, produites par les jets de salive que l'entrepreneur lançait en fumant, le drap vert du pupitre était presque noir de taches d'encre. En un mot, au milieu d'un grand luxe, beaucoup de choses portaient les traces d'une extrême négligence, ou peut-être d'une malpropreté volontaire.

M. Steenvliet pouvait avoir dépassé un peu la cinquantaine; il était d'une taille élevée, solidement bâti, avec de larges mains et de grands pieds. Son visage, d'un rouge brique, était encadré de favoris grisonnants, longs et mal taillés, tandis que ses lèvres, habituellement pincées, laissaient voir, lorsqu'il parlait ou qu'il riait, des dents larges et peu soignées.

Si tout cela accusait une grande force corporelle, et une non moins grande énergie, on en pouvait conclure en même temps que cet homme,—comme dit le proverbe,—n'avait pas été bercé sur les genoux d'une mère et qu'il n'avait pas non plus passé les années de sa jeunesse sur les bancs d'une université.

Sous l'empire d'une réflexion plus désagréable que les autres, M. Steenvliet jeta sa pipe dans un coin, se leva, frappa du pied avec colère, et grommela:

—Depuis la mort de ma pauvre femme, il n'y a plus rien de bon à attendre de cet imbécile! Il a encore découché, le bambocheur!…. Malheur! quelle sera la fin scandaleuse de tout cela? Ah! je rêve pour lui le succès, le bonheur et la considération dans le monde; je me tue à piocher, pour lui laisser une grande fortune et pour le rendre puissant et honoré par l'argent… Et toute cette sollicitude, cette perpétuelle activité n'auraient pas d'autres fruits que la honte et l'humiliation? Mon fils unique ne deviendrait pas autre chose qu'un débauché vulgaire et un ivrogne? Oh! non, non, il m'obéira, ou cette fois je lui casse les reins, aussi vrai que j'existe! Je me remarie, je lui donne une marâtre… ou plutôt je renonce, aux affaires, je dissipe ma fortune, et je me réduis à la pauvreté. Ce sera la récompense de l'ingrat.

Mais la violence de pareilles idées l'effraya. Il se laissa tomber sur une chaise, secoua la tête, et demeura ainsi, profondément découragé, les yeux fixés au parquet.

On frappa à la porte; et comme l'entrepreneur n'entendait pas ou ne voulait pas entendre, on se remit à frapper plus fort.

—Entrez! cria M. Steenvliet avec impatience.

Un domestique en livrée ouvrit la porte.

—Ne vous ai-je pas dit, lourdaud que vous êtes, que je n'y suis pour personne? gronda le maître de la maison.

—En effet, Monsieur, mais c'est un cas particulier, et vous m'en voudriez, sans doute, si je renvoyais encore M. Doureet, et pour la troisième fois.

—Doureet, l'inspecteur des travaux au quartier Louise?

—Oui, Monsieur.

—Eh bien! parlez, qu'est-ce qu'il veut?

—Vous savez, Monsieur, c'est un Liégeois. Il a reçu une lettre qui lui annonce que sa vieille mère est mortellement malade et qu'elle désire le voir. Il a couru toute la matinée pour obtenir de vous l'autorisation d'aller à Liège.

—Sa mère est mortellement malade? répéta l'entrepreneur. Pauvre Doureet, cela est grave. Le remplacer immédiatement est difficile….. Dites-lui néanmoins qu'il parte, et qu'il reste à Liège aussi longtemps que sa mère aura besoin d'aide et de consolation. Allez dans les bureaux, et faites part de cette affaire au chef de bureau. Qu'il envoie au quartier Louise le conducteur Dalmans avec les instructions nécessaires… Et vous, Jacques, oubliez que je vous ai parlé un peu durement. Vous avez bien fait de venir m'avertir. Mon naturel est emporté, vous le savez; n'y faites pas attention. Retenez bien maintenant que je veux qu'on me laisse en paix; je n'y suis pour personne… Dites-moi, mon fils n'est-il pas encore rentré?

—Pas encore, Monsieur.

Le valet quitta le cabinet.

M. Steenvliet le suivit des yeux, puis il se remit à marcher de long en large, grommelant entre ses dents et faisant des gestes irrités, comme s'il menaçait quelqu'un qui lui aurait donné des sujets de colère.

A peine était-il seul depuis quelques minutes, qu'il se retourna vivement en entendant de nouveau frapper à la porte.

—Étourneau, avez-vous déjà oublié mes ordres? grogna-t-il en s'adressant au domestique qui avait ouvert la porte sans attendre de réponse. Filez sur-le-champ, je ne veux rien entendre.

Mais le valet ne parut pas prendre garde à la mauvaise humeur de son maître: il s'approcha sans crainte et dit:

—Monsieur ne désapprouvera pas ma hardiesse. M. le baron d'Overburg lui fait demander un moment d'entretien.

Cette annonce fit un effet surprenant sur M. Steenvliet. Son visage exprima, en même temps, le contentement et l'inquiétude. Il demanda avec une précipitation visible:

—Mon ami le baron d'Overburg vient me voir? L'avez-vous introduit dans le grand salon?

—Naturellement, Monsieur.

—Retournez auprès de lui, et présentez-lui mes excuses. Dites-lui que je le rejoindrai dans quelques instants.

Et, sans attendre que le domestique fut sorti, M. Steenvliet courut dans une pièce voisine, peigna sa chevelure et ses favoris, et se dépêcha de changer de vêtements.

Il n'avait même pas complètement achevé sa toilette lorsqu'il ouvrit la porte du salon le chapeau à main, pour saluer le visiteur. Il n'avait pas seulement changé de vêtements, il avait complètement changé de visage; sa figure exprimait ou simulait maintenant la plus joyeuse humeur.

Le baron d'Overburg était un de ces hommes qui portent, pour ainsi dire, sur le front, le sceau de la noblesse. Tout en lui était élégant et distingué, le visage, le corps et les vêtements. De toute sa personne, de son langage, de ses gestes s'exhalait comme un parfum aristocratique qui n'avait rien de voulu, et qui était évidemment naturel.

Par habitude de politesse, il souriait d'un air aimable, mais au fond de ce sourire, il y avait quelque chose de triste, de profondément douloureux.

Ces deux hommes qui s'abordaient ainsi s'efforçaient donc de dissimuler, pour les mêmes raisons,—au commencement du moins—le chagrin qu'ils portaient au fond du cœur.

Le baron s'inclina en silence en voyant entrer l'entrepreneur; celui-ci lui prit la main, la secoua amicalement, et s'écria:

—Quoi! monsieur le baron, vous me faites l'honneur de venir me rendre visite à l'improviste? C'est bien à vous! Asseyons-nous, nous boirons un verre de vin de liqueur à votre santé.

—Je vous rends grâce, je ne prends jamais rien le matin.

—Monsieur le baron consentira bien à faire une exception en ma faveur? Ah! j'ai un vin comme peu de princes en possèdent. Je ne vous dirai pas combien chaque bouteille me coûte. Sachez seulement que le dernier ministre de France à Bruxelles lorsqu'il était encore ambassadeur auprès de la cour de Portugal, l'avait fait récolter et préparer pour lui-même, à Oporto. Je n'en ai qu'une vingtaine de bouteilles. Il faut que vous le goûtiez bon gré mal gré.

—Eh bien, soit, si cela peut vous faire plaisir.

M. Steenvliet tira un cordon de sonnette, alla au-devant du domestique, lui donna ses ordres, et revint vers son noble visiteur.

—Je suis venu dans l'intention de vous parler d'une affaire très importante, balbutia le baron en hésitant.

—Non, je vous en prie, ne parlons pas encore d'affaires, mon bon monsieur d'Overburg,—mon ami, oserai-je dire.—Causons d'abord un instant de choses agréables. Tout à l'heure je vous écouterai avec plaisir. Veuillez vous asseoir. Comment se porte madame la baronne? Et les enfants, surtout la charmante et spirituelle mademoiselle Clémence?

—Dieu merci, passablement bien, Monsieur. Ils m'ont chargé de vous saluer en leur nom.

—Quel honneur pour moi! Tant de bonté de leur part! Ah! monsieur le baron, je ne l'oublierai de la vie, cet après-midi que j'ai passé à votre château, avec mon fils Herman, au milieu de votre noble famille. Quelle différence avec le monde bourgeois dans lequel je suis obligé de vivre! Ne secouez pas la tête, monsieur le baron. C'est parmi les gens de votre caste qu'il faut chercher la véritable politesse, l'affabilité qui convient, la bienveillance unie à la générosité. Nous autres, bourgeois, nous consacrons toute notre vie à gagner de l'argent. Nous n'avons pas le temps de nous exercer à ces manières exquises et distinguées… Mon fils Herman a bien, il est vrai, reçu une bonne éducation; mais, hélas, il ne me cause que du chagrin et me fait craindre pour son avenir.

Le domestique parut avec un plateau d'argent sur lequel il y avait une carafe de cristal et une couple de verres. Il posa le tout sur un guéridon et s'éloigna.

Après avoir rempli les verres, M. Steenvliet en offrit un à son hôte et lui dit:

—A votre santé, monsieur le baron. Eh bien, que dites-vous de ce

Porto-là?

—Il est exquis, monsieur Steenvliet. Je bois à votre santé et à celle de votre fils.

—De mon fils? répondit l'entrepreneur avec un soupir. Le pauvre garçon se perdra. Il s'oublie complètement dans des plaisirs grossiers. Cette nuit encore… Vous ne pourriez croire combien il me rend malheureux.

—N'est-ce que cela qui vous attriste? dit M. d'Overburg en souriant. Je sais ce qui s'est passé hier; mon fils Alfred y était, ils étaient en société avec le comte de Hautmanoir, le chevalier Van Beverhof et avec une douzaine d'autres jeunes sportsmen; ils étaient allés au château de M. Dalster, le banquier, pour voir les nouveaux chevaux qu'il a fait venir récemment d'Angleterre. Là, ils ont dégusté différents vins, ce qui leur a donné une pointe. Il parait qu'au retour ils se sont arrêtés en route et qu'ils ont bu passablement de champagne. Mon fils Alfred, qui n'est revenu qu'au milieu de la nuit, m'a raconté la chose ce matin, et m'a dit que M. Herman n'était pas le moins gai de la bande.

—Fasse Dieu, dit l'entrepreneur, que tout cela n'ait pas de suites irréparables! Moi-même j'ai engagé mon fils,—je l'ai même forcé, je dois le dire,—à fréquenter des jeunes gens de bonne maison; mais il est trop faible, ou il n'a pas assez de raison; Il se perdra tout à fait. Cette crainte me ronge le cœur et me désespère.

—Vous avez tort de vous désoler si fort pour cela, dit le baron. M. Herman n'est probablement pas le plus engagé de tous dans cette voie de dissipation. Nous sommes tous dans le même cas. Quand j'étais jeune, nos parents et le monde nous imposaient la plus grande retenue. Une conduite légère, en public, était sévèrement blâmée. Mais aujourd'hui, il en est tout autrement. Les jeunes gens de bonne maison, comme vous les nommez, se croiraient humiliés s'ils ne pouvaient pas surpasser ou du moins égaler leurs compagnons de plaisir en prodigalités tapageuses. C'est une triste chose, surtout pour les parents; mais la mode, le monde le veut ainsi. Nous devons nous résigner à des choses que nous ne pouvons pas empêcher. Cette vie de dissipation finira bien un jour ou l'autre.

—Oui, mais comment finira-t-elle? Par la perte de la fortune, de la santé ou de l'esprit?

—Oh! non; vous prenez les choses trop au tragique; la fin naturelle est le mariage, et après cela on ne parle plus des péchés de jeunesse.

L'entrepreneur murmura quelques paroles inintelligibles, et demeura pensif.

—Puis-je vous faire connaître maintenant les motifs de ma visite? demanda le baron d'un presque suppliant.

—Excusez mon impolitesse, monsieur le baron je ne suis qu'un égoïste qui ne songe qu'à ce qui assombrit mon esprit. Parlez, je vous écoute.

—C'est une terrible, une affreuse chose que vous allez apprendre, commença le gentilhomme. Vous croyez, monsieur Steenvliet, que je suis riche; du moins mon train de maison et mes propriétés vous le font supposer. Eh bien, je suis un homme ruiné; j'ai tout perdu, tout. Je ne possède plus rien…

—Vous avez tout perdu! Vous ne possédez plus rien! s'écria l'entrepreneur au comble de la surprise. Ciel! comment est-ce possible?

—Permettez-moi, je vous en prie, monsieur Steenvliet, de vous expliquer les causes de ma ruine. Mon père m'a laissé une fortune qui était grevée de dettes assez lourdes. Cependant, dans les premières années de mon mariage, il me fut possible en vivant avec la plus stricte économie, de tenir cachée cette situation embarrassée, et même de l'améliorer sensiblement. Dieu m'a donné sept enfants: deux fils et cinq filles. Ils grandirent. Alors commença pour moi une vie d'épreuves et de chagrin. Mon fils aîné, il est à Paris maintenant, devint un dissipateur insensé. Pour l'empêcher de déshonorer mon nom, j'ai dû m'imposer à différentes reprises les plus pénibles sacrifices. Il y a trois mois seulement, j'ai payé encore, en une seule fois, trente mille francs pour le sauver de la honte. Mon second fils Alfred, vous le savez, suit à peu près la même voie. Ajoutez à cela l'accroissement incessant des dépenses qu'il me faut faire pour tenir ma maison sur un pied convenable; la toilette de mes filles, l'obligation où je me trouve de rendre des dîners ou des soirées, et vous comprendrez, monsieur Steenvliet, que je devais fatalement et rapidement marcher vers la ruine. Il y a quelques années je me suis vu contraint de vendre deux fermes situées en France. Cette situation m'effraya. Il me fallait, si je ne voulais pas déchoir lentement mais certainement, chercher des moyens d'augmenter considérablement mes revenus. Ces moyens j'aurais voulu les chercher dans le commerce ou dans l'industrie; mais nous, gentilshommes de vieille race, cela nous est interdit. C'est dans ces tristes circonstances que je me laissai entraîner par quelques-unes de mes connaissances à prendre part à la fondation de la banque la Prudence. Je grevai mes biens d'une hypothèque de deux cent mille francs, et je devins actionnaire de la banque pour cette somme.

—Ce n'était pas une mauvaise entreprise, fit observer M. Steenvliet. La Prudence donne de bons dividendes et ses actions sont bien au-dessus du pair.

—Hélas! ce n'était qu'une vaine apparence. Tandis que chacun pensait que la banque faisait des brillantes affaires, un caissier infidèle était occupé à creuser un abîme où beaucoup de fortunes devaient s'engloutir.

—Vous m'épouvantez, monsieur le baron.

—Hier, très tard dans la soirée, on m'a apporté la nouvelle de ce malheur. Ce caissier infidèle, après avoir pendant plus de deux ans détourné des millions de sa caisse et surtout des dépôts, a pris la fuite et a disparu sans laisser de traces.

—Mais on le poursuivra, on l'arrêtera, s'écria l'entrepreneur.

—Ah! ce serait parfaitement inutile, dit le baron en soupirant. Chacun croyait qu'il possédait personnellement une grande fortune; il a fait jouer à différentes Bourses en son propre nom et c'est ainsi qu'il a perdu les millions de la banque, perdus depuis plusieurs mois. Pour le moment il n'y a que quatre ou cinq personnes qui connaissent la catastrophe; mais à la Bourse elle sera infailliblement connue, et alors les actions de la Prudence tomberont à rien.

Bien que le baron fit tous ses efforts pour dissimuler son émotion, l'altération de sa voix trahissait assez l'inquiétude et le chagrin auxquels il était en proie.

—C'est très pénible, en effet, dit l'entrepreneur.

Mais cependant vous avez tort, me semble-t-il, monsieur le baron, de vous laisser abattre si fort par ce malheureux événement, Car enfin supposons que vous y perdiez cent cinquante mille francs, ce n'est pas encore là la ruine.

—Hélas! vous ne savez pas encore tout, soupira M. d'Overburg dont les yeux se mouillèrent de larmes. Égaré par les conseils de quelques-uns de mes amis qui faisaient partie de l'administration de la Banque, j'acceptai leur proposition d'entrer dans un syndicat ayant pour but de spéculer à la Bourse pour notre propre compte. A cet effet, on m'ouvrit à la Banque un crédit qui me permit de faire à ce syndicat un apport de deux cent cinquante mille francs. J'avais confiance en ces amis qui avaient l'habitude de manier des sommes aussi considérables et qui étaient connus comme hommes d'affaires capables et prudents. Malheureusement ils avaient, à mon insu, chargé de leurs opérations le même caissier infidèle.

—Et il a trompé également le syndicat?

—Tout le capital de notre syndicat est perdu!

—Quoi? s'écria l'entrepreneur en levant les mains. Vous perdez quatre cent cinquante mille francs, presque un demi-million? Quel coup fatal! Je vous plains, monsieur d'Overburg… Et vous dites que toute votre fortune y est engloutie?

—Tout entière.

—Mais il faut chercher les moyens de vous sauver, vous et vos enfants. Vos parents sont riches, ils vous aideront.

—J'en ai déjà parlé à deux membres de ma famille, les seuls qui pourraient le faire… Ils refusent.

—Tournez-vous vers les autres membres votre famille, ensemble ils peuvent beaucoup. Mais il faut vous presser, la chose ne souffre aucun retard. Cette catastrophe sera connue tout de suite. Vous ne pouvez échapper au déshonneur qu'en versant les deux cent cinquante mille francs à la Banque. Heureusement vous ne faites point partie du conseil d'administration, sans cela on pourrait vous rendre responsable du détournent de l'argent des actionnaires.

—Je n'espère rien de mes parents, murmura le baron. La somme est trop considérable. D'ailleurs je n'ai pas le temps d'attendre.

—Mais, mon pauvre monsieur d'Overburg, que croyez-vous donc pouvoir tenter?

—Je n'ose presque pas vous le dire, répondit le baron d'un air craintif. Vous m'avez témoigné de l'amitié, vous m'avez fait des offres de service. Dans ma détresse j'ai pensé à vous comme à mon dernier recours.

—A moi? grommela l'entrepreneur, peu flatté de la préférence. Je ne dis point que je n'aurais pas plaisir à venir à votre secours; mais deux cinquante mille francs! C'est une fortune.

M. d'Overburg tendit les mains vers lui, et dit sec un ton de supplication:

—Ah! ayez pitié de mon malheur! Vous possédez des millions. Vos grandes entreprises de toute nature amènent encore tous les jours de nouveaux capitaux dans votre caisse. Si vous consentiez à me prêter ce dont j'ai besoin pour acquitter ma dette envers la Banque, vous n'en resteriez pas moins riche.

—Mais, monsieur le baron, lors même que je voudrais, il me serait impossible de tirer un quart de million de ma poche sans me mettre moi-même dans l'embarras.

—Vous avez un crédit illimité, mon bon monsieur Steenvliet.

—En tous cas, on ne prête pas deux ou trois cent mille francs sans garantie.

—Non, en effet; mais je puis vous en donner une. J'évalue au moins deux cent mille francs l'excédent de la valeur de mes biens sur l'hypothèque dont ils sont grevés. Prenez là-dessus une hypothèque de second rang. Quant aux cinquante mille francs restants, pour ceux-là je ne peux pas vous donner de garantie; mais réfléchissez que je dois hériter de différents côtés, entre autres de mon oncle maternel, le marquis de la Chesnaie, qui a plus de soixante-dix ans et qui est tellement malade que depuis six mois il séjourne à Monaco, sur les bords de la Méditerranée, où il espère rétablir sa santé chancelante. Il possède au moins deux millions.

—Eh bien, voilà le moyen, interrompit l'entrepreneur avec joie.

Écrivez à votre oncle, il vous sauvera.

—Oh! non; il est, par malheur, comme beaucoup de vieilles gens, extrêmement avare. Je n'obtiendrais pas seulement mille francs de lui. Vous voyez, monsieur Steenvliet, vous ne risquez rien, ce n'est qu'une affaire de temps. Allons, soyez généreux, montrez votre bon cœur; ne me laissez pas partir d'ici désolé. C'est à vous que nous devrons notre bonheur. Votre conscience vous récompensera; car elle vous donnera la conviction d'avoir sauvé le nom et l'honneur d'une vieille noble famille, qui, sans votre assistance, allait déchoir et s'effondrer. C'est une belle et noble action, monsieur Steenvliet, que de maintenir debout une race que les siècles ont fondée et le temps avait jusqu'à présent respectée.

L'entrepreneur paraissait ému et son irrésolution se lisait dans ses yeux.

—Tenez, mon bon monsieur Steenvliet, s'écria le baron, je vous supplie à mains jointes et les larmes aux yeux, ayez pitié de moi et de mes pauvres enfants!

Au bout d'un moment de silence, M. Steenvliet prit la main de son visiteur et lui dit:

—Croyez-moi, monsieur d'Overburg, votre malheur me touche profondément. Je voudrais pouvoir vous aider; mais je ne puis pas ainsi prendre tout à coup un parti au sujet d'un emprunt aussi considérable, et non seulement j'ai besoin de réfléchir; mais je dois savoir encore s'il me serait possible de tirer cette grosse somme de mes affaires courantes. Revenez demain, je vous ferai connaître ma résolution.

—Puis-je espérer qu'elle me sera favorable?

—Espérer, oui, mais vous comprenez que je ne puis pas encore me lier définitivement.

—Ah! Et si dès aujourd'hui ma situation envers la banque est connue à la Bourse?

—Chargez un de vos amis en ce cas de déclarer tout haut que vous êtes prêt à verser l'argent que vous devez… Par ce moyen, vous prévenez tous les bruits fâcheux. Maintenant, ayez bon courage, monsieur le baron, j'espère que je pourrai vous aider… Allons, prenez encore un verre de vin, cela vous ragaillardira et vous donnera des forces contre le chagrin.

M. d'Overburg à demi consolé vida son verre.

—Ah! puisse le bon Dieu vous inspirer de me sauver! dit-il. Vous me rendriez encore un autre service. Mon fils Alfred, vous le savez, est un désœuvré, un dissipateur. Il est temps qu'on mette fin aux débordements de sa vie de jeune homme. J'étais en négociations avec le comte van Eeckholt qui ne paraît pas éloigné d'accorder à mon fils la main de sa fille cadette. Votre aide seule peut rendre possible cette brillante alliance.

—Et vous croyez que monsieur Alfred, par ce mariage, renoncerait à sa vie de dissipation?

—Infailliblement.

—Ah! si je pouvais aussi, par le même moyen, ramener mon fils dans le bon chemin! soupira l'entrepreneur.

—Mais vous le pouvez, cherchez une femme pour lui, dit le baron.

—Croyez-vous, monsieur le baron, que cela me serait facile?

—Comment pareille chose serait-elle difficile pour vous qui possédez des millions?

L'entrepreneur secoua un instant la tête d'un air pensif.

—Jusqu'à présent, dit-il, j'ai vainement cherché une femme possible pour Herman. Les offres n'ont certainement pas manqué; mais l'orgueil paternel me pousse, quand il s'agit de mon fils unique, à élever mes vues au-dessus des gens parmi lesquels nous avons vécu jusqu'à présent. Mon travail, mon esprit d'économie, un peu d'intelligence et beaucoup de bonheur m'ont fait gagner quelques millions. Je les ai gagnés honnêtement, personne n'a jamais dit une parole de blâme contre moi. Je me demande si, dans cette situation, je n'ai pas le droit d'espérer pour mon fils un meilleur lot et une place dans les hautes classes de la société.

—Certes, vous avez ce droit, affirma le baron. Vous n'avez qu'à regarder autour de vous, je ne doute pas qu'en cherchant bien vous ne trouviez la bru que vous souhaitez.

L'entrepreneur resta un moment pensif, puis il dit tout à coup:

—Je crois, monsieur le baron, que j'ai découvert le moyen de vous délivrer en une fois de toutes vos inquiétudes…

—Ah! ciel, puissiez-vous ne pas vous tromper! s'écria M. d'Overburg avec joie. Et cet heureux moyen?

—Lorsque vous m'avez fait l'honneur de m'inviter à visiter votre château, mademoiselle Clémence, votre fille, et mon fils ont eu deux ou trois fois l'occasion de passer quelques heures de compagnie. Il paraît que les jeunes gens ne se haïssent point. Je suis disposé à donner à mon fils un million de dot. De plus, sa femme deviendra maîtresse dans ma maison où elle disposera de tout selon son bon plaisir. Qu'est-ce que vous dites de cela?

Le baron le regarda avec stupeur comme s'il n'avait pas compris.

—Si vous consentez à ce mariage, reprit Steenvliet, je vous prête immédiatement deux cent cinquante mille francs sans autre garantie que votre signature.

Le baron parut hésiter ou réfléchir.

—Quoi? vous ne répondez rien? murmura l'entrepreneur d'un ton de mécontentement. Est-ce donc un refus?

—Oh! non, vous vous trompez, s'écria le baron effrayé. J'accepte… avec reconnaissance… avec joie… mais je ne puis pas, comme cela, prendre à l'instant une résolution définitive, sans savoir ce que pensent de cela ma femme et ma fille.

—Madame la baronne ne peut pas refuser, et si elle devait y voir un certain sacrifice, elle s'y résignerait pour le bonheur et pour l'honneur de son époux.

—En effet, soupira le baron.

—Et pour ce qui regarde mademoiselle Clémence, mon fils est un garçon bien tourné et elle paraissait le distinguer particulièrement. De son côté, vous ne rencontrerez pas d'opposition.

—Je crois également pouvoir l'espérer, mon bon monsieur Steenvliet; Clémence m'a parlé avec éloges de M. Herman et surtout de sa politesse et de sa délicate réserve; mais n'en fût-il pas ainsi, cela ne serait pas un obstacle insurmontable. C'est une autre difficulté qui m'empêche d'accepter immédiatement votre généreuse proposition.

—Une difficulté? Avez-vous peut-être pris déjà d'autres engagements pour votre fille?

—Non. Je vais vous expliquer. Vous êtes un homme raisonnable et vous le comprendrez. Au décès de mon oncle, le marquis de la Chesnaie, je dois entrer en possession de plus de deux millions. Il est le parrain de notre Clémence. Si j'allais, sans l'avoir consulté, disposer de la main de ma fille, il en serait tellement irrité qu'il me déshériterait. Vous ne pouvez donc pas exiger que je mette en péril la fortune future de mes enfants.

—Naturellement, je ne vous le conseille même pas. Écrivez-en à votre oncle. Mais qu'attendez-vous? S'il refusait d'approuver ce projet de mariage?

—Refuser, monsieur Steenvliet? Je le craindrais s'il pouvait être assez généreux pour me tirer de l'embarras où je suis; mais, comme je vous le disais, il est d'une avarice extrême et les dissipations de mes fils l'ont rendu inexorable sur ce point.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
270 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066087012
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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