Kitabı oku: «La Saison d'hiver à Paris»
Henri Duclos
La Saison d'hiver à Paris
Lettres à un homme du monde sur le carême et sur les principaux devoirs de la vie chrétienne

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066336318
Table des matières
AVANT-PROPOS.
POURQUOI LA SAISON D’HIVER A PARIS, A COTÉ DE LA BELLE SAISON A LA CAMPAGNE?
A M. DEGUERRY, Curé de la Madeleine.
PREMIER GROUPE DE LETTRES
PREMIÈRE LETTRE.
DEUXIÈME LETTRE.
TROISIÈME LETTRE.
DEUXIÈME GROUPE DE LETTRES
QUATRIÈME LETTRE.
CINQUIÈME LETTRE.
SIXIÈME LETTRE.
TROISIÈME GROUPE DE LETTRES
SEPTIÈME LETTRE.
HUITIÈME LETTRE.
NEUVIÈME LETTRE.
DIXIÈME LETTRE.
ONZIÈME LETTRE.
QUATRIEME GROUPE DE LETTRES
DOUZIÈME LETTRE.
TREIZIÈME LETTRE.
QUATORZIÈME LETTRE.
QUINZIÈME LETTRE.
CINQUIÈME GROUPE DE LETTRES
SEIZIÈME LETTRE.
DIX-SEPTIÈME LETTRE.
DIX-HUITIÈME LETTRE.
DIX-NEUVIÈME LETTRE.
SIXIÈME GROUPE DE LETTRES
VINGTIÈME LETTRE.
VINGT ET UNIÈME LETTRE.
VINGT-DEUXIÈME LETTRE.
VINGT-TROISIÈME LETTRE.
SEPTIEME GROUPE DE LETTRES
VINGT-QUATRIÈME LETTRE.
VINGT-CINQUIÈME LETTRE.
VINGT-SIXIÈME LETTRE.
HUITIÈME GROUPE DE LETTRES
VINGT-SEPTIÈME LETTRE.
VINGT-HUITIÈME LETTRE.
VINGT-NEUVIÈME LETTRE.
TRENTIÈME LETTRE.
TRENTE ET UNIÈME ET DERNIÈRE LETTRE.

AVANT-PROPOS.
Table des matières
POURQUOI LA SAISON D’HIVER A PARIS, A COTÉ DE LA BELLE SAISON A LA CAMPAGNE?
Table des matières
Deux grandes renommées littéraires, Gœthe et Schiller, se plaignaient, dans une correspondance de juin 1796, que des écrivains qui ne les valaient pas vinssent planter leur tente près de la leur. Je ne redoute point un semblable reproche de la part de la Belle Saison à la campagne, de M. l’abbé Bautain, livre éclatant de vogue, envers la Saison d’hiver à Paris, livre obscur dont nous ignorons les destins. Ces deux ouvrages diffèrent à tous égards: par le talent, par l’autorité, par l’objet, comme par la température des deux saisons qu’ils embrassent; ici la brume; là le soleil; rien de commun, que le désir et le but, qui vont se confondre dans un égal amour du bien. La Belle Saison est née sous un souffle puissant. Elle a pour elle la splendeur des beaux horizons; elle est caressée par les douces brises de la renommée; mais je connais l’esprit de charité qui l’anime, et elle ne disputera point à la Saison d’hiver à Paris les obliques rayons d’un pâle soleil de succès et de publicité. Chaque livre a son utilité à la fois commune et distincte, par laquelle, en dehors de la bienveillance personnelle des auteurs, les relations de bon voisinage sont assurées. On emporte la Belle Saison à la campagne, quand on se lance sur les chemins de fer pour aller gagner les champs. Elle est la compagne favorisée des longs loisirs. La Saison d’hiver vient humblement glaner les rares instants de ces lecteurs attardés qui, dans les courtes et tumultueuses journées, sentent aussi le besoin d’un livre qui leur parle de choses sérieuses et de leur âme. La Belle Saison à la campagne fait s’épanouir la pensée chrétienne au milieu des champs, des fleurs, de la vie en plein air dans la belle nature. La Saison d’hiver prend l’homme aux heures méditatives du soir ou des sombres journées, quand la pluie, la neige et le macadam en dissolution rendent nos rues impraticables. Elle parle carême, quarantaine de jeûne, pénitence, réforme des mœurs et des habitudes privées. Ainsi les deux saisons se suivent et se complètent, et de même que l’une reconnaît la supériorité de la Belle Saison à la campagne, l’autre rendra justice à l’opportunité de la Saison d’hiver à Paris.
DÉDICACE
Table des matières
A M. DEGUERRY, Curé de la Madeleine.
Table des matières
Monsieur,
Ce petit livre a l’amitié pour origine et pour berceau. Un homme du monde, considérable par son esprit et par ses anciens emplois, m’ayant, au nom de cette amitié, consulté sur la manière d’employer son temps pendant l’hiver à Paris, je lui fis la seule réponse que sa propre expérience ne lui eût pas encore donnée. Fatigué d’explorer inutilement les rives des choses et des sciences humaines, cet homme du monde sentait enfin le secret besoin d’une vie plus réelle; je contribuai moi-même à l’éclairer sur ce besoin et je lui répondis, comme vous le répétez sans cesse, monsieur: La vie c’est l’adhésion au Christ, Mihi vivere Christus est (saint Paul).
J’avais donc à dérouler devant mon ami un exposé de la vie chrétienne et de ses principaux devoirs, et pour cela je n’ai eu qu’à lui tracer le tableau des scènes édifiantes offertes par le clergé si distingué et par le troupeau si religieux qui composent votre paroisse, qu’à regarder moi-même ce qui se passe autour de moi pendant la portion de l’hiver religieux qui correspond au carême. En considérant attentivement ce qui se pratique et ce qui se fait, ce qui se dit et ce qui s’enseigne dans cette splendide et pieuse église de la Madeleine, en mettant en ordre mes propres impressions, il s’est trouvé que mon travail était presque terminé. C’est parce que mes lettres n’ont été qu’une traduction des saintes choses qui se font à la Madeleine dont je me suis tour à tour édifié et inspiré, c’est parce qu’une paroisse se résume dans son curé, c’est par cette raison, monsieur, sans exclure les autres, que vous appartient l’hommage de cet humble volume de lettres qui, d’abord particulières, vont désormais s’adresser à tous par la publicité. Bien qu’elles aient pour objet une époque de l’année et qu’elles fussent primitivement à l’adresse d’une seule personne, j’aime à croire que la lecture peut en être d’une utilité réelle pour tous les temps et pour tout le monde, puisque aucune saison n’exclut les médiations graves et que nul n’est dispensé des pensées éternelles. En vous dédiant ce recueil de confidences épistolaires, j’ai un autre but, monsieur, j’ai la persuasion intime que vous leur porterez bonheur et qu’elles arriveront mieux où mon désir est qu’elles arrivent. L’espoir d’une bénédiction, laissez-moi le dire, m’a donc aussi guidé. Comme autretrefois le jeune Tobie, entreprenant un voyage dans le pays des Mèdes, eut la bonne fortune d’avoir pour conducteur de sa route un guide aimable, l’ange Raphaël, je ne crois pas être trop exigeant en vous priant d’être aussi l’ange de ces lettres. Elles sont nées de votre souffle, car en répondant à mon ami, je m’inspirais des vivants enseignements que je recueille-tous les jours auprès de vous et de ces collaborateurs distingués qui vous entourent, zélés, unis et pleins de foi, comme de vaillants officiers sont groupés autour de leur brave colonel.
J’ai pour but dans ce volume, comme dans mes autres livres, d’obtenir le déploiement de tout ce que Dieu a mis de bon dans l’âme humaine, ce qu’une certaine énergie naturelle en fait sortir par intervalles dans la philosophie, mais ce qu’il n’appartient qu’à la religion d’en faire découler incessamment. Je m’attache à laisser un caractère distinctif à ma manière; désirer d’atteindre â quelque chose d’affectueux et de poétique dans la façon de rendre la solution des problèmes les plus graves qui puissent intéresser le cœur et l’esprit humain: voilà mon ambition, on me la pardonnera. Mais je dois vous épargner, monsieur, sous le rapport de l’exécution de ces lettres, une déception plus que probable. Le talent lui a fait défaut sans doute, mais le temps aussi m’a manqué. Il faudrait compter plutôt par minutes que par heures les instants que j’ai pu consacrer à la composition de ce petit ouvrage; destinée, qu’il partage avec mes autres productions religieuses et littéraires! Quand je commençais mon premier livre: De la Destinée humaine, je marchais au pas de charge; c’était au milieu du fracas de nos tristes luttes civiles en 1848. J’écrivais pendant la guerre sur une religion d’amour et de paix; ne pouvant porter le fusil, j’essayais de tracer quelques pages dans lesquelles, après les orages de la terre, le lecteur pût, avec des visions sereines d’un monde moins agité, oublier les tristesses du temps présent. Aujourd’hui, pour mener à fin ce volume de lettres, j’ai dû mesurer mon pas à la célérité que la vapeur imprime à toutes choses. Resserré entre deux limites étroites, l’une le moment où j’ai conçu pour la première fois l’idée de faire de ces lettres un livre, l’autre le temps fixé naturellement et nécessairement à son apparition, j’ai dû mettre rapidement à profit les rares loisirs que me laissait un ministère absorbant, et cette excuse, qui n’en serait pas une pour le public peut-être, aura, j’en ai la confiance, monsieur, sa valeur auprès de vous.
Du reste, je n’ai point eu à me plaindre jusqu’ici de la critique du journalisme; si elle daigne s’occuper de cette publication comme elle s’est occupée des autres, j’espère la retrouver large, intelligente, s’attachant surtout à l’architecture générale d’un livre, au lieu de n’en, examiner que les détails. Il est de la dignité de la critique de voir avant tout si un auteur est fidèle à son programme et à sa préface; s’il y a équation entre le but qu’il se propose et le résultat qu’il obtient. Cette méthode est surtout la seule vraie quand il s’agit d’ouvrages religieux où l’objet étant uniquement pratique, tout doit être jugé au criterium de l’utilité morale. Ne serait-il pas misérable de voir, en un si grave sujet, un écrivain qui s’arroge la haute fonction de la critique s’occuper uniquement de l’écorce la plus superficielle d’un livre, examiner scrupuleusement s’il est correct au point de vue grammatical, conforme à certaines traditions d’école, fidèle à de maigres stratagèmes littéraires, porter enfin un solennel jugement dans lequel il n’oublierait qu’une chose: si l’ouvrage peut servir la cause de Dieu et faire aimer la religion?
Pour nous, qui n’écrivons pas principalement et précisément dans l’intérêt de la renommée, cette passion du poëte et même du sage s’il faut en croire Tacite, nous avons un mobile plus haut et plus dominateur que les succès littéraires. Nous avons à faire le bien dans le sens où les hommes apostoliques l’ont toujours compris. Avant donc de chercher un succès académique et sans m’inquiéter de l’impossibilité où je serais peut-être de l’atteindre, je devais m’occuper dans ces pages de créer une salubre atmosphère aux âmes qui me liront.
Ces lettres ne sont pas placées au hasard; je les ai orangées en huit groupes, selon un ordre qui m’a paru naturel. Je ne pouvais mieux faire que de suivre dans le développement réel et historique de l’âme humaine, l’image fournie par le Maître des hommes, dans la similitude qu’il établit entre l’âme et la bonne terre. J’ai donc suivi la série des travaux de la grande agriculture, c’est-à dire de celle du froment, nourriture de la race humaine, pour y trouver l’ordre de mes lettres. Assimilant l’âme à la terre qui doit porter le pain de vie, et par là la glorification du Créateur, il a fallu traverser les phases progressives de l’agriculture spirituelle, préparation de la terre, ensemencement, végétation, maturation, moisson. Ces différentes phases m’ont fait distinguer pour ces lettres plusieurs périodes d’agriculture morale.
Tel est, monsieur, le petit ouvrage dont je vous prie d’accepter la dédicace, ayant la certitude que, sous votre haut patronage et passant à travers la lumière de votre nom, il recevra du public un favorable accueil. Au motif qui a inspiré cette dédicace à l’écrivain, vient se joindre un sentiment plus personnel: c’est aujourd’hui, 14 décembre, une date-douloureuse de triste anniversaire, où je ne puis oublier ce qu’à pareil jour, en 1357, vous avez été, monsieur, comme sympathie spontanée et cordiale pour un collaborateur en deuil. Veuillez donc voir aussi dans l’hommage de ces humbles lettres, en dehors de la considération principale du bien à faire, un faible tribut de reconnaissance pour une de vos bonnes actions à mon égard au moment des douleurs suprêmes. Je sais que vous accueillerez l’expression imparfaite de mes bonnes intentions avec votre bienveillance accoutumée.
D’ailleurs, monsieur, mes dettes de reconnaissance remontent plus haut. Je dois me souvenir qu’en 1833 et 1835 j’étais dans les rangs de cette ardente jeunesse d’une des grandes villes du Midi, que vous avez évangélisée plusieurs fois par votre parole. Me sera-t-il permis de vous dire que le bien, que je voudrais faire dans ce livre à mon honorable correspondant, vous le fites par vos chaleureuses prédications aux étudiants de ce temps-là ? Un journal de 1835 nous rapporte quels furent les effets bénis de la parole sainte à cette époque, alors que nous sortions des polémiques voltairiennes de la Restauration, de la secousse de 1830 et des singularités du saint-simonisme. J’y lis ce passage: «N’a-t-on pas vu les jeunes gens de nos écoles accourir en foule aux prédications de l’abbé Deguerry dans notre métropole, non plus comme aux missions du P. Guyon, pour fronder la parole divine, mais pour l’exalter et en savourer les douceurs (Journal de Toulouse)? » Aujourd’hui, à vingt-trois ans de distance, je suis heureux, monsieur, de pouvoir vous dédier un modeste livre, pour honorer, autant qu’il est en mon pouvoir, un zèle, des forces et un talent que vous avez mis depuis longtemps au service de Dieu et à la disposition de l’œuvre évangélique. En même temps, je me plais à honorer en votre personne le clergé de la capitale et spécialement le corps vénérable des curés de Paris, dont le zèle, la foi, la science et la charité réjouissent le noble cœur du chef de ce diocèse et excitent le respect du monde.
J’ai dû, dans le cours de ces lettres, renvoyer souvent le lecteur à mon ouvrage: Le Christianisme et la Vie pratique, en quatre volumes, sans cela la nécessité du sujet m’aurait entraîné soit à des repétitions ennuyeuses, soit à des étendues que ne comportait pas le cadre de ce volume. Je ne veux pas entrer ici dans les débats passionnés que mon livre, Christianisme et Vie pratique, a soulevés parmi le clergé des provinces, les uns le critiquant avec véhémence, les autres l’exaltant plus qu’il ne mérite. Permettez, monsieur, que je me repose dans les pacifiques tranquillités d’une dédicace qu’il m’est doux d’avoir rédigée pour celui qui en est l’objet. Quant à ceux qui voudraient de nouvelles explications sur ce que j’appelle mes principes d’une apologie poétique de la religion, ils les trouveront dans la quatrième et la cinquième lettre de la Saison d’hiver à Paris.
Paris, ce 14 décembre 1858.
PREMIER GROUPE DE LETTRES
Table des matières
Où l’on détermine le véritable terrain de l’agriculture spirituelle.
PREMIÈRE LETTRE.
Table des matières
La saison d’hiver et les âmes: qu’il ne fera question ni du demi-monde, ni des quarts de monde (le carême).
Monsieur, je vous occasionnerais dès le début une déception cruelle si j’entreprenais de présenter le tableau de la saison d’hiver au point de vue profane; vous demandez tout autre chose. Bien que je désire, en satisfaisant à vos questions, m’adresser à un public un peu plus étendu que le public choisi du monde pieux, il ne pourrait convenir ni à mon caractère ni à ma mission de retracer à mes lecteurs la physionomie de l’hiver séculier, déjà trop souvent dépeinte avec un charme entraînant. Il appartient à d’autres de célébrer cette recrudescence annuelle de vie qui fait battre plus puissamment toutes les artères du grand Paris et des provinces; cette animation communiquée à tous les rangs de la société par le déploiement de la vie élégante, tout à la fois tige et fleur de la vie industrielle et commerciale; la rentrée des écoles, des parlements, des grands corps d’administration et le retour sur la brèche de tous les soldats armés du travail et du progrès; je dois leur laisser aussi la bizarre érudition qu’il faut pour parler des petits mondes en lesquels on décompose aujourd’hui le monde en général: le monde de la cour, le monde diplomatique, le monde du sport le monde scientifique, le monde agricole, le monde horticole, le monde des échecs, le monde de la bourse, le monde des affaires, le monde du whist, le monde des théâtres, le monde de la chasse, le monde de la danse, le monde des restaurants, le monde des armées, le monde des salles d’armes, le grand monde, qui est le monde de la bonne compagnie, auxquels mondes on ajoute encore le monde des dames quêteuses et le monde des auteurs. Je pense qu’en dehors des frivolités des demi-mondés et des quarts de monde, il reste à étudier bien des aspects de la saison d’hiver dignes de fixer l’attention des âmes sérieuses et capables de charmer les âmes délicates et distinguées. Si j’avais à choisir un monde, ce serait celui des dames quêteuses, le monde qui s’occupe de Jésus-Christ et travaille en son nom au bien des âmes; mais je n’en veux choisir aucun; mon intention est de considérer, dans la claire atmosphère de la froide saison, les imparfaits mortels et leur vie fugitive aux clartés d’une pensée grave et religieuse, de m’adresser également à tous et de contribuer, autant qu’il est en moi, à ce que cette vie qui monte, à ce que ces conquêtes de l’intelligence ou du travail qui s’achèvent ou se poursuivent, comme les sucs de la terre qui fermentent, comme les semences qui germent sous l’influence des frimas, se déploient à quelque temps de là en floraisons à aspects divers, en moissons de consolations pour les hommes et de joies pour le ciel.
Il en est qui croient que l’hiver consiste en une transformation des habitudes mondaines; qu’il s’agit de quitter les villas et les champs, marcher sur l’asphalte des grandes villes au lieu du gazon des campagnes, venir se grouper autour du feu des cheminées ou bien s’éparpiller dans les salons où le piano va reparler et les intrigues recommencer; pour d’autres, l’hiver c’est la promenade du bœuf gras, la cohue carnavalesque; pour ceux-ci les jeux de la mode, pour ceux-là la grave étude des artifices de toilette et de langage par lesquels ils parviendront à couronner leur amour-propre des grotesques couronnes de l’élégance et du bon ton.
Il faut le dire, il en est beaucoup qui ne voient que ces immenses riens, ces pitoyables futilités dans la saison d’hiver. Vos questions, monsieur, sont la preuve qu’il est permis d’y chercher autre chosè, et je me suis fixé à ces spectacles autrement importants dont nous sommes chaque année les témoins. Je commence donc, dès cette lettre, à jeter en avant le mot austère de carème. Un historien profane nous raconterait les dîners, les promenades, les théâtres, la bohème de Paris, les anecdotes du grand monde, la littérature des articles de mode. Mon devoir est de me renfermer dans cette portion de temps qui se compose de quarante jours de jeûne, et qui, au lieu de convoquer l’humanité au sensualisme et aux plaisirs, vient proclamer de nouveau cette grande idée qui a fait le tour du monde, savoir: Que l’homme peut apaiser la divinité en soumettant son corps à l’expiation.
Le mois de janvier s’achève à peine et quelques semaines après on est en carême; on n’est pas encore sorti de l’étonnement légitime que produit l’écroulement d’une année à jamais éteinte et l’avénement d’un an nouveau qui porte toujours l’inconnu dans ses flancs. Ainsi je regarde le temps de carême comme une saison initiale. L’année commence pour chacun sous le rapport de ses idées et de sa ligne de conduite. Gardera-t-on les mêmes croyances? Retournera-t-on plus soumis à l’orthodoxie religieuse au cas qu’on l’ait momentanément déserter? Et les affections du cœur, sont-elles bonnes et pures? Telles qu’elles sont, éprouve-t on le besoin d’y porter quelque discipline? Dans ses habitudes matérielles, morales, sociales, y a-t-il à reprendre?..... Tels sont les sérieux problèmes, les problèmes pratiques et urgents qui nous ont mis en rapport, monsieur, et qui se dressent devant chacun quand l’année recommence, c’est-à-dire quand arrive un nouveau carême. C’est proprement à cette époque que s’ouvre pour Paris une année, une saison, une campagne nouvelle; car Paris n’est guère au complet que pendant les mois de février, mars et avril. Le carême coïncide avec ces trois mois, c’est-à-dire avec la fin de l’hiver et le renouvellement du printemps, et l’on aime à voir avec cette inauguration de l’année physique rentrer l’idée religieuse dans les âmes avec la physionomie particulière que le carême affecte chez les nations occidentales.
A ce moment, par une simultanéité providentielle, trois mouvements se produisent et se correspondent dans l’univers: un mouvement dans la nature, un mouvement dans la religion, un mouvement dans la conscience humaine; les instances du christianisme sont pour ainsi dire plus réitérées à l’oreille des cœurs; et d’autre part, en dehors de tout appel extérieur, il semble que l’homme entende une voix qui lui demande quelque chose dans l’ordre des intérêts éternels. Qu’on s’en défende ou qu’on y acquiesce, il est de fait que c’est à Paris et dans la province une époque tout à part. Je n’ai point à étudier jusqu’à quelles profondeurs des couches sociales descend le mouvement intellectuel et moral, produit chez les modernes par le retour annuel de ces semaines de bon sens, de miséricorde et de réflexion. Mais, en général, et sauf certaines différences, c’est toujours comme au temps des apôtres quand ils venaient d’instituer la sainte quarantaine, à l’imitation des jours de pénitence consacrés par le Sauveur du monde; c’est comme au XIIIe siècle quand saint Thomas d’Aquin dissertait théologiquement sur la nature des devoirs religieux à cette période de l’année chrétienne; tout le monde y participe dans la mesure de son intelligence ou de sa droiture de cœur; et je vois dans ce fait un éclatant témoignage, tout à la fois des profondes racines que les habitudes chrétiennes ont jetées dans les âmes qui s’y croient le plus étrangères, et d’un besoin moral qui semble écrit dans notre nature.
Nous avons plusieurs systèmes en histoire naturelle pour expliquer le phénomène si intéressant de la migration des oiseaux. C’est quelque chose d’organique, disent les uns; c’est une souffrance d’entrailles à l’état chronique, qui, chaque année, avertit ces petits êtres d’aller de l’autre côté de l’Océan où les attend une température plus hospitalière. Quand le temps du départ est venu, disent les autres, c’est que la nourriture analogue à ces oiseaux manque complètement dans l’hémisphère où ils se trouvent. Alors la faim les pousse à demander à d’autres climats les ressources épuisées sur l’ancien continent. Et ne sommes-nous pas aussi de pauvres oiseaux voyageurs fuyant de rive en rive, cherchant coustamment des climats plus doux, des terres moins stériles pour les idées, pour les mœurs, pour le bonheur? Il vient chaque année des époques où nous sommes saisis de religieux mouvements d’entrailles; je m’explique ainsi ce que nous voyons tous les ans au carême. Tantôt c’est ce quelque chose de naturellement chrétien dont parle Tertullien, qui crie en nous, qui chante, qui réclame une autre patrie des esprits; tantôt c’est l’expérience personnellement renouvelée cent fois de l’impossibilité de trouver ce qu’on cherche depuis si longtemps, dans tout ce qui est créé, mondain et fini.
On est malade soit d’intelligence, soit de cœur; les systèmes fatiguent, les opinions humaines découragent par leur fragilité et l’on a besoin d’aller remplir son urne à des sources moins trompeuses, c’est à-dire au torrent de cette doctrine évangélique qui est toujours ancienne et toujours nouvelle. Le christianisme a toutes les majestés. Il y a là Dieu, l’antiquité, la tradition, Jésus-Christ, les siècles, la sainteté Surtout, mais surtout, on sent qu’on traîne un cœur vide, affreusement vide, et ne serait-ce point cela, nous sommes tous poursuivis à certaines heures de cette lassitude intellectuelle, de ces mystérieux affaissements, de ces défaillances de l’âme dont je parle ailleurs. Voilà pourquoi, je pense, cette surexcitation intérieure se manifeste chaque année au retour du carême, les églises de Paris retrouvent, à cette époque, une animation, une vie, dont il faut bénir Dieu. Je fais la part des prédicateurs; hommes de talent, ils peuvent attirer; hommes d’onction pieuse, ils peuvent attacher et plaire; mais le véritable élément humain du carême, le besoin de Dieu, se décompose devant l’observateur chrétien en un double besoin, qui est le besoin de croire et le besoin de se convertir. A quel âge de la vie se font sentir ces deux besoins? Nul ne le saurait dire. Je pourrais, monsieur, en évoquant les souvenirs de ma carrière, raconter mille drames intimes un peu semblables au vôtre, dans lesquels j’ai vu tant d’existences diverses, réclamer enfin, après de longues pérégrinations, la croyance pour l’esprit et la discipline catholique pour les mœurs et pour la volonté. Qu’est cette vie sans la foi? cette vie où rien n’est immortel, ni l’amitié, ni la politique, ni les affaires, ni la fortune, ni le succès, ni la santé et la force, ni le foyer de famille; où l’on ne se réunit que pour se blesser, où l’on ne s’aime que pour souffrir, où l’on ne se rencontre que pour se quitter. Est-ce devant vous, monsieur, que je dirai les lamentables indigences d’une volonté humaine qui n’éprouve pas, après les puérilités où l’on se leurre d’habitude, le besoin de travailler pour ce qui en vaut la peine? Vivre, est-ce pétrir de la boue? n’est-ce pas plutôt faire quelque chose qui reste? Allez, vieillards, hâtez-vous, profitez de ce vent d’en haut qui souffle si puissamment en ce temps, marquez au sceau de l’éternité voire voyage déjà fini; rattachez-vous à cette foi catholique qui féconde jusqu’à la dernière heure, à ces pratiques qui raniment l’espérance et la force quand le soir de la vie se fait, quand arrive le déclin des ans. Allez, jeunes hommes, vieux aussi peut-être et près de la mort qui vous prendra demain! le carême est fait pour vous encore. Sans doute, nous trouvons un redoutable écueil, quand nous sommes jeunes, dans l’exubérante floraison de notre être; mais le carême est un port où il fait bon aborder quand on se sent jeté à toutes les tempêtes de l’esprit et du cœur, quand on ne peut se dissimuler qu’on vient d’être meurtri dans les orages de la conscience. Le carême satisfait à ce besoin de Dieu, qui est en nous, à cette nécessité plus ou moins analysée, mais sourde et positivement ressentie, de nous rapprocher de Dieu par l’idée et par l’action. On dirait comme d’une nuée qui, dans le monde moral, fait pleuvoir la grâce sur les villes et sur les campagnes.
Quant aux femmes, elles répondent assez généralement à la grâce du carême, on n’a qu’à leur demander peut-être plus d’esprit de suite et moins d’inconséquence. Que les jeunes filles continuent d’être assidues aux exercices religieux de ce temps, elles retiendront plus sûrement ainsi cette auréole de candeur, de dignité douce et de modestie sereine qui est le plus pur rayon de leur front. La femme, dans toutes les classes et dans toutes les situations, mère de famille, épouse, sœur, n’a qu’à gagner à suivre pendant ce temps les habitudes d’une religion plus pure et plus éclairée.
Je n’ai point à dire leurs devoirs aux pasteurs des âmes, la moisson est abondante; donc c’est aux ouvriers de l’Évangile à rendre tous les accès faciles... Que la lumière se fasse par les prédications, par les instructions; que les transformations individuelles s’accomplissent par les bonnes œuvres, par les efforts de l’âme, par la prière, la pénitence et le grand levier de la grâce. Je m’en rapporte au zèle des pieux conducteurs des paroisses. Je sais tout ce qu’il y a d’édifiant dans leur manière de pourvoir au carême. Eh bien, veuillons tous! veuillons seulement! L’harmonie, la clarté, la paix, tous ces biens suprêmes reviendront aux âmes inquiètes; les mieux portants se fortifieront, les malades retrouveront de l’air pour leur poitrine, du calme pour leur conscience, une lumière douce et amie pour leurs yeux fatigués.
Puissé-je, monsieur, dans cet humble écrit laisser à mes autres lecteurs ainsi qu’à vous, quelque bon conseil, quelque échappée de lumière, quelque jalon pour s’orienter dans la nouvelle route qu’ils veulent parcourir! Heureux quand on veut en finir avec ces frivoles illusions que dissipe un court instant de réveil! Heureux quand, las de promener son inutilité comme un oisif marin de rivage en rivage, on veut enfin adopter une marche régulière, savoir où l’on va, mettre un abîme de distance entre son passé et son avenir, et confier à de nouveaux astres sa course désormais calme et sereine! Mon projet est de tenter d’aider un peu à ce résultat; quant à réussir ce n’est pas mon affaire, il me suffit de l’essayer.
En disant un mot sur chacun des points qu’éveille une vue d’ensemble sur le carême, je suis sûr, monsieur, de passer par des chemins où est passé souvent l’homme vénérable que nous connaissons et estimons tous deux; et je toucherai des sujets plusieurs fois et largement traités par lui; ainsi nous nous rencontrerons, mon intelligence et la sienne, sur l’océan immense des vérités évangéliques et pratiques, lui avec sa manière bossuétique, moi avec un appareil plus modeste et plus doux; je serai l’une de ces petites embarcations qui, sans pouvoir tenir la pleine mer comme les vaisseaux de haut bord, se trouvent quelquefois néanmoins appelées à rendre service à quelque naufragé. Si donc j’en rencontrais quelqu’un errant et jeté à la côte par les tempêtes de l’idée ou par les bourrasques des passions, je l’accueillerais avec amour dans mon frêle esquif. Voilà pourquoi, monsieur, la publicité donnée aux réponses que vous sollicitiez de moi.
J’aurai à raconter, monsieur, dans les lettres qui vont suivre, l’ensemble des éléments, des actes et des caractères qui doivent constituer le succès d’une bonne saison d’hiver, telle que nous l’entendons dans les idées chrétiennes. Plaise à Dieu de mettre sous ma plume et sous mon pinceau les traits et les couleurs utiles à mon sujet! Je me borne, dans cette lettre, à prévenir que, dans le cours de ces pages, les expressions carême ou saison d’hiver sont équivalentes et prises l’une pour l’autre.
DEUXIÈME LETTRE.
Table des matières
Ce que c’est que le lieu des choses religieuses: l’Église.
On pourrait se demander s’il faut que l’homme privé cherche à grand’peine un endroit propice pour traiter ses affaires intimes avec Dieu. Un endroit existe, abordable pour tous; nous n’avons pas à gagner péniblement le sommet des montagnes. Nos églises sont un des meilleurs terrains pour prier, rêver du ciel, implorer le céleste secours, gémir sur les misères de sa pauvre âme et trouver la régénération. Ceux qui ont parlé du temple de la nature, exclusivement à nos édifices matériels réservés au culte, n’y avaient pas bien pensé. Non-seulement nous avons besoin de nous abriter contre les pluies, de nous échapper de nos maisons et de fuir les bruits de la rue, pour répandre à l’aise notre âme aux pieds du Seigneur; mais nous sommes appelés aussi à venir adorer Dieu, dans la société de nos semblables, avec les mêmes croyances et le même culte.
Combien de gens, et vous en connaissez, monsieur, qui ont déclamé contre les temples, en se plaçant au point de vue déiste; je vous ai entendu détruire leurs arguments avec tout l’éclat d’une raison émue et triomphante.
Je ne me propose, dans cette lettre, avant de nous engager dans le cœur des questions que vous m’avez posées sur la saison d’hiver à Paris, je ne me propose, dis-je, que d’insister sur la parfaite adaptation de nos pieuses églises aux besoins religieux de notre âme. Elles ont, à un haut degré, la propriété de nous parler sainteté, de donner ou de réveiller le sentiment de l’infini, de porter l’homme à de salutaires retours sur lui-même; et n’est-ce point là l’idéal d’un édifice consacré aux réunions religieuses?
Entre autres symptômes éclatants de la haute sainteté qui distingue nos églises, et du respect profond qu’elles commandent, il est bon de rappeler la manière trop peu connue dont on les consacre. En dehors de l’édifice construit pour le culte, se trouve une table pompeusement décorée. Là reposent des reliques de saints dans un vase scellé ; elles seront mises dans l’intérieur de l’autel principal du nouveau temple, car point d’autel sans reliques. L’évêque consécrateur arrive de grand matin, il fait allumer douze cierges, six de chaque côté des murailles ou piliers, devant les douze croix qu’on y a peintes: peintures qui rappellent avec les douze flambeaux ces hommes étonnants qui ont propagé dans le monde l’Évangile et la croix.
On pourrait composer un drame éloquent et beau pour l’imagination, édifiant pour l’âme, en racontant une à une les cérémonies que fait l’évêque, et qui s’enchaînent dans une progression sublime; nous aurions, monsieur, vous et moi, une occasion nouvelle de regretter que le catholicisme soit si peu connu des catholiques. Ainsi la première partie de la cérémonie se passe en dehors du temple, dont les portes sont fermées et dans lequel est resté seulement un diacre. Ce sont des prières, ce sont les sept Psaumes de la pénitence et les Litanies des saints qu’on récite, formules qui expriment énergiquement les sentiments de l’imploration. Du reste, tout parle, tout est significatif dans les cérémonies catholiques. On consacre un temple qui ne date que d’hier, et déjà le spectateur est ramené à d’anciens et graves souvenirs. Je vois l’évêque faisant sortir tout le monde du temple avant la consécration; cela ne rappelle que trop Adam et sa triste postérité chassés du paradis. On prie en dehors du temple, devant les saintes reliques; je commence à parcourir un poëme, c’est l’homme exilé du ciel, qui prie, qui espère encore conséquemment, et je le reverrai entrer au temple, dès que les portes seront ouvertes, symbole de la rentrée du genre humain dans son héritage.
Nous ne pouvons qu’applaudir à cette série compliquée d’aspersions, d’inscriptions, d’onctions, d’illuminations, de bénédictions qu’on emploie pour consacrer une église nouvelle; elles attestent le génie de la sainteté vivant dans la religion. Un moment saisissant est de voir l’évêque asperger trois fois, avec de l’eau bénite, les murs extérieurs de l’église, et, à chaque fois, frapper avec sa crosse à la porte principale, en disant: Ouvrez vos portes, ô princes! et que les portes éternelle se lèvent, afin de laisser entrer le Roi de gloire (psaume XXIII). Attollite portas, principes, vestras, et elevamini, portœ œternales, et introibit Rex gloriœ. — Le diacre, qui est resté seul dans l’église, répond à l’évêque par ces paroles du même psaume: Qui est ce Roi de gloire? L’évêque réplique: C’est le Dieu fort et puissant, le Dieu fort dans les combats. La première et la deuxième fois que l’évêque frappe, en interpellant ainsi, la porte de l’église ne s’ouvre pas; ce n’est qu’à la troisième fois, lorsqu’à la question: Quel est ce Roi? l’évêque et le clergé ont répondu: Le Dieu des-vertus est lui-même ce Roi de gloire.
Je n’ai jamais pu assister à la cérémonie, je l’ai lue seulement dans les auteurs; mais je comprends qu’en cet instant j’aurais éprouvé, comme tout fidèle, une sainte impression. Cet évêque vénérable, vêtu d’une chape blanche, qui frappe, qui insiste au nom de l’humanité errante et exilée; ce dialogue qui s’établit avec les paroles des saintes Écritures, ce Roi de gloire qui veut entrer; cette lenteur à lui ouvrir qui rappelle que le démon n’a pu être dépouillé sans résistance par Jésus-Christ...; puis cette porte qui s’ouvre enfin, au moment où l’évoque fait le signe de la croix avec le bout de sa crosse sur le seuil de l’église, et qui nous montre que le ciel, fermé à l’homme pendant son pèlerinage, ne lui est ouvert que par la mort de Jésus-Christ sur la croix... J’avoue que tout cela parle à l’imaginatiou, aux yeux, à la sensibilité, à la piété. Je pense à la sainte Trinité, en voyant le triple voyage autour de l’église, et les trois percussions de la porte me rappellent la triple puissance de Jésus - Christ, les peines qu’a coûté la conquête de son héritage: la création, la rédemption, la glorification.
Les cérémonies qui suivent s’enchaînent dans une progression admirable de significations et de réalités touchantes. Les portes du temple s’ouvrent enfin devant l’évêque, mais la foule des fidèles n’entre pas encore: particularité, disent les auteurs, qui rappelle que le Seigneur entrant au ciel le jour de l’Ascension, n’y fit entrer qu’un petit nombre de saints, et que les autres y entreront successivement dans la suite des ages: On chante l’hymne Veni Creator, pendant laquelle un des assistants de l’évêque répand de la cendre sur le pavé de l’église, d’un bout à l’autre, en forme de croix, afin que l’évêque puisse y écrire plus tard les lettres de l’alphabet. On fait avec deux longues traînées de cendre une croix de saint André (x). — Après l’hymne, on récite de nouveau les Litanies des saints, pour attirer la bénédiction de Dieu sur la nouvelle église et sur la consécration qui va en être faite. On chante ensuite le cantique Benedictus, pendant lequel l’évêque écrit avec le bout de sa crosse l’alphabet grec sur une des lignes de cendres, et l’alphabet latin sur l’autre ligne. Ce qui signifie que Jésus-Christ a réuni dans le sein de l’Église, par la vertu de la croix, tous les peuples de la terre, divisés auparavant de langue et de religion. C’est pour cela que les deux alphabets sont tracés en forme de croix, et que, pendant cette cérémonie, on chante le cantique Benedictus, qui est une action de grâces de l’incarnation de Jésus-Christ. Ainsi la religion n’a pas attendu les révolutions de 1789 et 1848, pour parler d’unité des peuples, de charité, de fraternité. Il y a 2,000 ans qu’elle fait s’embrasser tous les peuples dans les embrassements réconciliateurs de la croix.
Je ne sais, monsieur, si je me trompe, mais je trouve que le catholicisme a divinement dramatisé la cérémonie de la consécration des églises, et les gens du monde devraient en lire la description, ne serait-ce que par la curiosité de s’initier à un cérémonial grandiose et saint.
Le Benedictus étant achevé, le pontife procède à la consécration de l’autel ou des autels. Il bénit d’abord de l’eau, à laquelle il mêle du sel, de la cendre et du vin; puis il asperge de cette eau, non-seulement l’autel principal, mais chacun des-autels placés dans l’église, aussi bien que le pavé et les murs intérieurs. Il y aurait à s’arrêter, méditer et admirer à chaque pas. Ils se sont singulièrement trompés, ces sophistes modernes qui ont accusé l’Église de maudire la nature matérielle, de maudire la matière, d’être sèche et sans entrailles. Voyez, à propos, d’une cérémonie, se révéler l’esprit contraire; l’Église ne repousse pas les éléments, elle les appelle à ses splendeurs, les emploie, les divinise à sa grande manière! Elle marie les magnificences de l’esprit aux magnificences de la matière, dans un symbolisme profond, instructif, pieusement éloquent! L’eau que l’évêque emploie ici figure l’humanité de Jésus-Christ, et le vin sa divinité ; la cendre est le symbole de la mort, et le sel, de l’incorruptibilité. Ces quatre choses mêlées ensemble sont la figure de Jésus-Christ, Dieu et homme tout ensemble, mort et ressuscité pour nous purifier et nous faire devenir les temples de Dieu... Ainsi, dans la religion, rien n’est donné, en ce qui concerne le culte, à l’inutilité, aux vaines parades, aux inutiles exhibitions; tout a un but, un sens grave, expressif, un objet d’utilité pieuse. Car celte mixtion d’éléments, au point de vue individuel et pratique, a une autre signification: l’eau représente la pureté ; le sel, la sagesse; la cendre, la mortification et le vin, la force. La religion saisit de la sorte toute occasion; elle nous enseigne que dans nos temples nous devons aller puiser l’esprit de pureté, de sagesse, de mortification et de force.
J’irai jusqu’au bout de la cérémonie, monsieur; nous touchons au point culminant.
Après l’aspersion des autels, l’évêque se rend processionnellement avec le clergé à l’endroit où les reliques sont déposées, pour les transporter solennellement à l’église. C’est maintenant que tout le monde va entrer dans le temple. Des prêtres emportent les saintes reliques sur leurs épaules; le clergé chante des psaumes; on fait le tour extérieur de l’église; les fidèles répètent Kyrie eleison; on marque la porte avec du saint chrême; c’est une marche triomphale qui remplit d’une sainte émotion; beau spectacle, de voir la foule marchant sur les pas des restes précieux d’un martyr, d’un soldat de Jésus-Christ! Ainsi, vers la fin des temps, la société des élus s’élèvera vers le ciel, à la suite de son divin Chef.
Après la procession, l’évêque consacre avec le saint carême la partie de l’autel où doivent être déposées les reliques, et que l’on nomme pour cette raison le sépulcre. Lorsqu’il les y a placées, il ferme l’entrée du sépulcre avec une pierre également consacrée par l’onction du saint chrême; il fixe cette pierre avec un ciment qu’il a fait et béni lui-même précédemment (c’est de l’eau bénite, de la chaux et du sable). Il fait ensuite, avec l’huile des catéchumènes et avec le saint chrême, plusieurs onctions en forme de croix, sur chacune des cinq croix gravées sur la table de l’autel. — Toutes ces onctions sont entremêlées de plusieurs encensements de l’autel, faits d’abord par l’évêque lui-même, et continués ensuite sans interruption par un prêtre, jusqu’à ce que les prières et les cérémonies de la consécration de l’autel soient terminées.
Nous devons remarquer cet instinct caractéristique de l’Église catholique: dans son incessante préoccupation, elle peut toucher à une infinie variété de détails; mais toujours et partout elle ramène les pensées, les cérémonies, les prières, à de graves images, à de majestueux souvenirs, à une grande et adorable personnalité. Notre Seigneur Jésus-Christ revient partout; c’est comme Madeleine demandant: — L’avez-vous pris? Où est-il? Cet il, qu’elle suppose connu de tous, est beau. Ainsi, les prières et cérémonies de la consécration de l’autel disent, répètent et rappellent un seul nom, doux et grand entre tous les noms: Jésus-Christ. Les cinq croix gravées sur chaque autel sont l’image des cinq plaies du Sauveur; les onctions employées dans cette consécration représentent l’onction du Saint-Esprit dont Jésus-Christ est tout pénétré, et qui lui fait donner par excellence le nom de Christ. Enfin, les encensements sont une vive expression des hommages dus à Jésus-Christ et des prières que l’Église du ciel et celle de la terre ne cessent de lui offrir comme un encens d’agréable odeur.
J’achève, monsieur, le récit de cette imposante cérémonie de la consécration. L’évêque s’approche des piliers pour les consacrer à leur tour; il fait une onction avec le saint chrême sur chacune des douze croix peintes sur les murailles ou piliers. Après cette onction, il encense trois fois chacune des croix. Ces croix aux murs, ce sont les drapeaux du vainqueur qui flottent sur le monument conquis. L’évêque revient ensuite à l’autel principal, qu’il encense de nouveau; place cinq grains d’encens surmontés d’une croix faite en petite bougie sur chacune des cinq croix de l’autel qu’il vient de consacrer, et allume ces bougies afin qu’elles brûlent avec l’encens. Dans les prières qui accompagnent ces cérémonies, l’évêque demande à Dieu qu’il regarde favorablement l’encens mystérieux qui brûle sur cet autel, afin que les prières des fidèles, figurées par cet encens s’élevant jusqu’à son trône, leur obtiennent la grâce de participer dignement au sacrifice eucharistique qui sera offert sur cet autel pour leur procurer la vie éternelle.
Ces prières étant achevées, l’évêque bénit les nappes, les linges, les vases et les ornements qui doivent servir à l’autel, et il célèbre lui-même ou fait célébrer en sa présence le saint sacrifice de la messe, à l’honneur duquel se rapportent toutes les prières et les cérémonies que nous venons d’exposer.
Telles sont les cérémonies de la consécration des églises. Elles donnent incontestablement une haute idée de la sainteté de ces édifices consacrés à la prière. Et puisqu’il s’agissait d’un endroit propice pour les évolutions de l’âme devant son Dieu, cet endroit est trouvé. Il faut que ces murs soient appelés à abriter une grande, mystérieuse et adorable personnalité, pour que le catholicisme déploie un si majestueux appareil à leur inauguration.
La cérémonie de la réconciliation des temples profanés par quelques grands scandales, fait le pendant de celle que je viens de décrire; tout y est expressif, tout y parle sainteté. Quand une église a été souillée et qu’elle a perdu sa consécration, on dirait une personne morte: tout cesse, le deuil enveloppe ses murailles, il n’est plus permis d’y célébrer la sainte messe; on ferme les portes; les cloches ne résonnent plus..., c’est le silence de la désolation. Ce temple n’est plus qu’un lieu profane, un sombre désert. — Il faut donc redonner la vie à cette église; il faut une cérémonie d’expiation, il faut l’évêque, il faut la cérémonie de la réconciliation, et c’est beau à voir.
On a dit que l’architecture de nos temples n’avait pu être inspirée que par le génie chrétien; que c’était la pensée chrétienne bâtie, le symbole écrit en granit, un catéchisme rédigé en pierre. Mais tout cela n’est que l’écorce, et quand je pénètre dans les profondeurs morales et spirituelles, je vois que l’Eglise sait être grande et saisissante, soit quand elle consacre, soit quand elle réconcilie les temples profanés. Elle sait arriver à nous par toutes nos facultés, par tous nos sens, par tous nos pores; elle nous dit sous mille formes: Dieu, Jésus-Christ, miséricorde, grandeur suprême, pureté, sainteté, dignité, splendeur éternelle, se reflétant dans le culte catholique. — «J’ai connu, disait un impie célèbre, un peintre protestant qui avait fait un long séjour à Rome, et qui convenait qu’il n’avait jamais vu le souverain pontife officier dans Saint-Pierre de Rome, sans devenir catholique. » Touchant hommage rendu à la pieuse efficacité de nos cérémonies saintes. Et celles de la consécration ou dédicace ne sont pas des moins saisissantes. Vous avez là toutes les majestés: Dieu, l’antiquité, les souvenirs, les liens de la terre et du ciel, la mort et l’immortalité, Jésus immolé sur les ossements d’un martyr.
La religion fait bien: il fallait rendre saint un lieu où il y a tant d’objets qui nous font avoisiner Dieu et qui nous rappellent les meilleures choses de notre vie: là, le bénitier, les fonts baptismaux, les chapelles des saints anges, de Notre-Dame, le confessionnal, la chaire, la chapelle des catéchismes, la balustrade avec sa nappe de fin lin ou la table sainte; là, ces dalles, ces recoins à demi éclairés, où d’innombrables générations d’êtres viendront se prosterner, prier, gémir, chanter, aspirer, se régénérer, puiser des forces pour vivre et pour mourir. — Aimons le temple; nous fleurirons, dit l’Écriture, comme le palmier dans la maison de Dieu.
TROISIÈME LETTRE.
Table des matières
Qu’il existe une distribution de l’année admirablement faite: calendrier spirituel.
Monsieur, il était naturel que le catholicisme mît à contribution le temps et l’espace, afin que tout serve ici-bas à l’âme humaine pour la soutenir dans sa progressive ascension vers Dieu. Dans la précédente lettre, nous avons vu la religion disant à l’espace et à la matière: Soyez les serviteurs de l’homme, de cet aîné des fils de Dieu: cet appel nous a donné le temple catholique, la maison de la prière. Après avoir convoqué l’espace et la matière, le catholicisme s’adressera au temps, pour suspendre à chacun de ses mois, à chacune de ses semaines, la série harmonique et périodique de ses solennités. Vous m’accuseriez, monsieur, de laisser une regrettable lacune, si je n’esquissais pas, au moins à grands traits, le tableau de l’année liturgique dans l’Église, ainsi que cette admirable manière dont le culte a espacé, dans un but de miséricorde et d’amour, les dimanches et les fêtes sur la longue et âpre rouie de notre vie. J’ai promis de vous initier à ce qui constitue l’hiver chrétien, et je veux tenir parole. Trois stations principales me semblent pouvoir être distinguées dans l’ensemble de l’année liturgique ou ecclésiastique et embrasser son cycle complet: 1° la station de début; 2° la station des accomplissements; 3° la station finale; ce qui correspond aux trois époques de l’avent, du carême et de la Toussaint.
N’est-ce pas, monsieur, on ignore trop les intimes rapports qui existent entre la succession des mystères chrétiens dans l’année liturgique et le développement de nos âmes: il serait difficile de trouver une pompe plus pieuse que dans cette riche église qui est votre paroisse tant aimée; mais il est hors de doute que, dans le plus modeste des temples, si l’on veut bien s’identifier au culte du catholicisme, se pénétrer de son esprit, adopter la distribution annuelle du temps, comme il le distribue, il est hors de doute, dis-je, que, sans avoir le tort d’attacher plus d’importance aux pratiques religieuses qu’aux devoirs de la morale, on trouverait dans ce culte béni un puissant aliment pour l’activité de l’âme; on y puiserait, avec les meilleures leçons morales, avec l’arome des meilleurs sentiments, l’élévation du cœur; et la vie, au lieu d’être vide et monotone comme le désert, prendrait de l’animation et serait remplie.
La station de début, qui est l’époque de Noël, est convenablement préparée et amenée par le temps de l’avent qui y conduit, comme des avenues conduisent à des palais. L’avent ouvre en décembre l’année des âmes. On est dans la saison d’hiver, et l’espérance de l’âme chrétienne va germer sous le linceul des neiges; on se ressent déjà, dans ses sentiments, du voisinage et de l’anniversaire de Bethléem. L’attente, les soupirs, les gémissements de la race humaine résument les longs siècles qui précédèrent la venue du Sauveur. On était malade, bien malade avant Jésus-Christ: misères dans la société et dans la conscience de chacun! L’avent annonce à l’homme la délivrance des langueurs de son âme. Un bras puissant va se lever; c’est Dieu qui va venir: voilà Isaïe, l’historien de l’avenir; voilà saint Jean-Baptiste, l’austère habitant des solitudes et le préparateur immédiat du Messie. Les offices de l’avent voient intervenir fréquemment ces deux saints personnages; tout annonce le secours, comme tout exprime le besoin de nos âmes. Je ne puis jamais, monsieur, entendre sous les voûtes de notre église ce beau chant du Borate cœli desuper, sans ressentir dans ce poétique cantique toute la mélancolie de l’humanité exilée en ce monde, souffrante et déchue.
Noël (25 décembre) est le point central, culminant de la station liturgique du début; la majesté des souvenirs, la pompe de la solennité, l’abondance des émotions pieuses sont en rapport avec l’importance des faits et des dogmes dont un pareil jour célèbre la commémoration. Le temple, malgré les neiges et les frimas, s’illumine de lumières et de fleurs; on voit un berceau, un enfant qui vient prêcher dans une étable et commencer une suite de leçons de dévouement et de sacrifices qui aboutiront au supplice volontairement accepté ; comment rendre l’ineffable et sainte puissance des divins mystères au jour de Noël? Ces offices solennels, ces chants d’une particulière harmonie,. cette allégresse de l’Église qui ressemble au sourire d’une jeune mère devant son premier né, la particularité de la saison des neiges pendant que le Dieu fait homme vient réchauffer nos âmes glacées par le péché, ce significatif anniversaire du jour où la sainte Mère de Dieu mit au monde l’enfant désiré des nations, pendant un voyage, accident mystérieux qui rappelle à l’humanité son état de pèlerin ici-bas, enfin, ce pieux et universel empressement qui réunit en ce grand jour les foules au pied des autels, comme par une sorte d’instinct chrétien, afin de venir y ressentir comme un doux souffle de la voix du Verbe incarné, tout ce divin mélange d’images et de sentiments, d’actualités et de souvenirs, ce charme saint de la Messe de minuit et ce chant des vieux noëls dans les villes et les campagnes, toutes ces choses subjuguent la piété, l’imagination et le cœur. On se penche, en esprit, sur le divin berceau; on jette le fardeau de ses repentirs dans le sein de l’Enfant Dieu, décidé que l’on est à vivre mieux, à mieux profiler de l’incarnation du Verbe. On se lève à cet appel de l’Église; «Adeste, fideles.»
Après Noël viennent trois fêtes, qui complètent la station du début. C’est d’abord la Circoncision qui coïncide avec le Premier jour de l’an. L’année qui s’éteint pour faire place à un an nouveau, trouve trois catégories de personnes: les mélancoliques, regrettant avec le temps qui s’enfuit le trésor évanoui de leurs belles années et se plaignant que le crépuscule de leur vie devienne décoloré et fastidieux; les forts, qui sont dans la fleur de leur santé et qui en recommençant l’année n’ont pas d’autre ambition que de recommencer leurs folies, personnes tellement à la recherche des émotions qu’elles préfèrent les agitations à l’uniformité d’une vie tranquille; enfin, les affairés, enchaînés au char éternel des industries et des spéculations, n’ayant pas même le temps de remarquer les années qui fuient et de saluer l’an nouveau. — Mais le chrétien est sommé par le catholicisme de penser au temps, au nom de l’éternité : mon Dieu, je me rends au conseil si sage des saintes Écritures; redimentes tempus! le temps passe; nous passons, hélas! rapides passants que nous sommes, en attendant de rejoindre les très-passés. On voudrait racheter les années profanées, mortifier le vieil homme et les sens. On a enfin ouvert les yeux sur cette malice du temps, dont parle Bossuet, qui nous fait chaque année des larcins insensibles. — A la fête de la Circoncision succède (le 6 janvier) celle de l’Épiphanie, qui est la fête de la manifestation du Verbe incarné auprès des hommes. Or, dans le jour qui rappelle la convocation générale des nations à la foi chrétienne, avec les mages qui, sur la foi d’une étoile, portèrent au divin Enfant l’or, l’encens et la myrrhe, le catholicisme invite chaque fidèle à célébrer aussi l’Epiphanie, au point de vue individuel. Il y eut parmi nos jours, notamment un jour, où un astre, une fougueuse comète projeta sa clarté sur nos ténébreuses illusions et nous terrassa de son éclat vainqueur. Qui de nous n’en est là plus ou moins? Un météore parut, une céleste idée nous frappa. Ah! notre divine religion est bien celle des perpétuités de toutes choses en souvenir, en gratitude, en manifestations! Combien c’est beau et doux d’obliger chaque homme, dont ici-bas la vie finit par être un poëme en l’honneur de la Providence, à fêter cette mystérieuse étoile qui change fondamentalement le cours de nos idées et de nos mœurs! — Vient ensuite en février la Purification de la sainte Vierge et la Présentation de Jésus-Christ au temple. Nous sommes à la station liturgique du début: c’est encore le commencement de l’année ecclésiastique, et la religion rappelle déjà le caractère général de la vie de ce monde, qui est l’épreuve et la douleur symbolisées par le glaive prédit par Siméon. Dès les premiers pas, il faut apprendre que la croix sera rencontrée partout, dans les choses et dans les personnes.
On reconnaîtra, dès ce premier aperçu, le génie profond et pratique du catholicisme; il a su échelonner le culte selon l’échelle de notre temps mortel. Que seraient ces jours rapides qui s’ajoutent vainement au chiffre de nos jours et qui s’appellent la vie, s’ils n’étaient marqués de distance en distance par des dates religieuses qui, tout en s’étendant à l’universalité des hommes, ne s’en résument pas moins en rites symboliques d’un attrait personnel? Chaque année, avec le cours du temps, nous décrivons une révolution complète de saints mystères qui s’enchaînent dans une progression sublime; le culte suit la périodicité de nos jours, de nos semaines, de nos années, pour diviniser notre temps, pour bénir notre existence et sanctifier tous les battements de notre poitrine .
Je continue, monsieur, l’année religieuse dans son évolution liturgique, en abordant la deuxième station que j’ai appelée celle des accomplissements. Elle s’ouvre par le temps du carême. Nous sommes en mars: il est à peine besoin de rappeler la physionomie et l’objet du carême, tant on est familiarisé, tous les ans, à en remarquer l’esprit tranché. Quand ce temps est venu, tous savent qu’enfin il faut faire l’ordre dans ses pensées; le lendemain des festins et des fêtes, quand tout cela a passé comme un rêve et qu’il n’y a plus que des fleurs flétries, l’Église vous jette de la cendre sur le front. Mon Dieu! enseignez-nous à faire dans les choses humaines une bonne classification théorique et pratique, enseignez-nous à discerner ce qui est poussière, cendre que le vent dissipe et ce qui ne l’est pas, c’est-à-dire ce qui reste, ce qui est immortel. — Par l’ordre dans les pensées, on doit arriver à l’ordre de la conduite; il vient des époques mystérieuses où tout en vous et autour de vous vous excite à devenir meilleur. Je n’ai qu’à me rappeler l’aspect général du carême; les églises plus fréquentées, le chant des Psaumes, les prédications multipliées la frugalité introduite dans les repas, la nécessité particulièrement proclamée de purifier nos consciences. Convenons, monsieur, qu’il y a comme une sorte d’entrain sacré dans ce chant de pénitence et de repentir: «Attende; Domine, et miserere, quia peccavimus; Seigneur, abaissez vos regards sur nous, ayez pitié de nous, car nous avons péché,» qui retentit en temps de carême sous les voûtes du temple. Oh! combien alors, sous l’impression de la grâce divine, on est, pour ainsi dire, à l’aise pour relire les années écoulées de sa vie; on repassera dans son cœur tout ce qui n’est plus, jeunesse, aube de la pensée, espérances déçues, repentirs, déchirements, égarements d’adolescence, fautes, écroulements, passions d’un autre âge, vains projets, fatigues stériles, résolutions reprises et abandonnées; alors aussi, caché dans un recoin du saint lieu, la tête dans les deux mains, les yeux en larmes, alors, du fond du cœur, pauvre, brisé, meurtri, sans qu’on ait fait un seul pas dans la vraie carrière de la destinée, sortira un cri, une résolution, un besoin de vivre, après avoir si peu vécu. Vient la Semaine sainte, époque centrale de la station des accomplissements. Le Vendredi saint convoque tous les ans les chrétiens à une cérémonie de funérailles; cette fois nous n’assistons plus au convoi et à l’enterrement d’un mortel: il s’agit des obsèques de l’Homme-Dieu. Ce jour-là, il y a, sur toutes choses, je ne sais quoi de surnaturel, et tout être vivant se sent saisi d’une mystérieuse émotion. Tout s’efface, en effet, devant la croix qu’on voit se dresser, nue, sanglante, au-dessus des autels. Hélas! comment n’irai-je pas m’agenouiller, l’œil en pleurs, devant cette grande mort? Je n’ai pas à raconter l’histoire de cette croix, de ce supplice, de cette agonie, de ce trépas: il me suffit d’entrer dans le saint lieu. Ce qui se fait et se dit parle assez éloquemment: vous vous sentez enveloppé de toutes les tristesses du ciel. J’entends des voix qui s’interpellent: — Popule meus, quid fecisti?.... Agios, athanatos!!! — Touchant dialogue entre la victime du Calvaire et l’âme qui se repent! Non: l’œil humain n’aura jamais de larmes, si le Vendredi saint on ne. pleure pas sur les péchés de sa propre vie; si on ne compatit pas à la triste et affligée Mère de Dieu, à la Mater dolorosa, dans ce chant si populaire du Stabat, «incomparable poëme de larmes et de mélancolie. » Pâques forme, avec le Vendredi saint, le point culminant de la station des accomplissements. Les deux aspects de toutes choses sont résumés, douleur et joie, mort et résurrection. L’Église, en ce beau jour, n’a qu’une émotion, un chant; «Voici le jour que le Seigneur a fait: Jésus est ressuscité ; réjouissons-nous; alleluia!» — C’est la fête générale des âmes militantes: chrysalide immortelle, on a dépouillé l’enveloppe du péché pour se transformer en un homme nouveau; on a été se régénérer dans les eaux de. ce sacrement qui renouvelle la jeunesse de l’âme. Pâques est ainsi la fête des renaissances, des grâces reçues, des lumières nouvelles, de la force et de l’énergie retrouvées. Les saintes joies de Pâques sont pour les âmes converties, pour les existences jusque-là plus ou moins indifférentes et malheureuses: elles viennent, avec les saintes femmes, au sépulcre de Jésus-Christ; elles apportent enfin des aromates au Sauveur, savoir: le parfum de leurs bons désirs, les promesses d’une vie nouvelle. Les joies de cette glorieuse solennité sont aussi et surtout pour les chrétiens qui persévèrent dans le bien et consomment leur sacrifice; âmes d’élite qui ont compris depuis longtemps qu’il n’y a de véritable grandeur que dans la conscience de notre misère, de force que par l’humilité, de paix que dans la crainte de Dieu, de vertu que par la croix, de vérité que par la foi aux mystères, de vie que par la mort.
Dirai-je maintenant comment l’Église catholique a su compléter cette partie du cycle liturgique? Dirai-je la Procession des rogations, cérémonie qui correspond si bien aux instincts de la foi, en même temps qu’elle est remplie d’un charme pieux: l’Ascension, retour de Jésus-Christ au ciel, el qui provoque les soupirs de l’âme que la terre fatigue; la grande fête de la Pentecôte, où l’on célèbre l’anniversaire de la révolution opérée par l’Esprit saint dans les apôtres, et où l’on conjure l’Esprit divin de passer comme un souffle sur nos âmes flétries, afin d’en arroser l’aridité ? Je voudrais, monsieur, qu’une voix puissante racontât avec détail la série des dimanches et des fêtes chrétiennes dans toute la suite de l’année; je suis sûr qu’un vrai talent vivifié par la foi tirerait de ce sujet une mine de discours à la fois splendides, édifiants et instructifs. Je voudrais entendre une virile éloquence raconter le Mois de mai avec les nouveaux reflets qu’il a dans la chrétienté, ces harmonies de la nature renaissante et souriante avec le Mois de Marie, avec la piété, avec les saintes exhortations, avec le récit des vertus et de la vie de Marie, fleurs répandues devant ses autels; on trouverait, à cet égard, de suaves et pathétiques accents. Au mois d’août, l’Assomption viendrait également animer les transports d’une sainte éloquence. Cette fête de l’Assomption est si bien placée, là, au milieu des ardeurs de l’été ; on dirait une oasis, une source cachée où l’âme fidèle s’abreuve, dans la pensée de la Mère de Dieu, de fraîcheur, d’ombre, de piété, de repos. Cependant, de spéciales solennités ont marqué le mois (juin) qui inaugure la saison d’été ; la Fête-Dieu vient dans le mois des roses; qui n’aime la solennité si brillante, si pieuse et si douce du saint sacrement? N’est-ce pas en cette époque que le chrétien acquiert une preuve nouvelle, un témoignage nouveau, c’est-à-dire le sentiment perçu de Dieu présent au milieu des hommes? Quelle grande poésie que celle du christianisme, qui nous montre le Créateur venant traverser mystérieusement et bénignement les rues de nos villes et de nos bourgades! Quelles leçons morales! Quelles excitations au bien! On adore Jésus-Christ présent dans l’hostie sainte; et il est touchant de voir les mères présenter leurs petits enfants qui mettent leurs petites têtes sous l’ostensoir sacré. Ainsi l’Église, dans sa sagesse, a attaché une pensée, un dogme, un souvenir à l’aile de chaque semaine, de chaque mois. Ainsi le culte réveille périodiquement chacune des fibres qui composent le sentiment religieux dans sa vaste et chrétienne universalité. Décembre, janvier, février, mars, etc., etc., ne se succèdent pas indifféremment, la religion divinise le temps; sous sa main il devient un rhythme sublime et salutaire qui, aux mêmes périodes de la durée, ramène annuellement sous les regards des frêles mortels des souvenirs de divine puissance ou de divine bonté, et leur rappelle en même temps leurs humbles droits et leurs constants devoirs; cercle miséricordieux et vivant où l’humanité est appelée chaque année à relire, page par page, ligne à ligne, mois à mois, au moyen des symboles et des rites religieux, l’exposé des croyances et des devoirs qui l’élèvent au-dessus de la matière et du monde visible.
J’achève, monsieur, mon imparfaite esquisse par la Station finale, qui comprend la Toussaint, la Fète des morts et la Dédicace des églises. Cela se passe en novembre, dernier mois de l’année ecclésiastique, puisque l’avent, qui recommence l’année, vient en décembre. Or, j’admire, chaque fois qu’arrive la fête de la Toussaint, combien le catholicisme a bien distribué ses mystères avec les époques; l’avent ouvrait une année que la Toussaint va clore; mais l’avent signifie labeur, attente, difficile carrière à fournir: et c’est pourquoi, quand on est dans les derniers brouillards d’automne, quand les feuilles tombent des arbres, la Toussaint vient parler de récompense après le travail, l’âme revient à des pensées éternelles, et, en compensation, l’assemblée des Bienheureux s’offre à nous. Oh! si l’on entrait bien dans l’économie des choses de la foi, combien la logique, la constance, les hautes vertus, le courage moral, soutiendraient les individus, les familles et les nations! Le jour de la Toussaint, la terre glorifie ces anciens compagnons d’exil qui sont devenus les habitants du ciel; cela est juste et salutaire à notre point de vue. Dans cette première vie, nous ne voyons que le travail, la fatigue; la Toussaint est la pieuse et annuelle exposition des résultats obtenus par une vie de foi, d’honnêteté, de dévouement au devoir; ainsi le monde futur excite sur la terre l’émulation de la vertu et de l’espérance. Ceux que les tristesses de ce monde fatiguent, ceux que blessent les liens d’une société factice, oublient un instant leurs peines par la contemplation anticipée du ciel. Hélas! monsieur, cette vie n’est-elle pas pour tous «l’art diversifié de fuir l’ennui, et le talent malheureux de le rencontrer toujours?» Qu’on le demande à Massillon.
Le lendemain de la Toussaint, le deux novembre, a lieu la Commémoration générale des trépassés. eux qui ont l’expérience, qui ont vécu, aimé, pleuré, perdu, béniront la religion d’avoir institué l’hospitalité d’un pieux souvenir pour les âmes de ceux qui sont morts. Surtout quand on s’enfonce dans le point de vue théologique du purgatoire si délicatement traité par l’illustre Fénelon, on comprend alors la solennité du 2 novembre. Hélas! notre grande plaie dans le monde moral, c’est la possibilité de l’oubli que le temps, à la longue, étend sur toutes choses; l’absence est l’écueil du souvenir, et ne faut-il pas compter la mort dans les absences? On versa bien, au jour des funérailles, des pleurs, des prières et des aumônes; on promit au défunt l’immortalité d’une pensée amie; ce n’est trop souvent que la vaine promesse d’une immortalité d’un jour! Le christianisme demande autre chose. Il ne s’agit donc pas en ce jour d’aller dans ces champs couverts de gazon et d’ifs funéraires uniquement pour y recueillir, auprès des tombes de nos frères trépassés, quelques idées mélancoliques et repasser stérilement les affectueuses relations d’autrefois. Il faut plus que cela: il faut relever ces figures touchées par la mort, il faut les relever dans les clartés véridiques de la foi; il faut leur prouver qu’il est resté d’elles sur la terre plus qu’un nom; quelles y excitent encore de positives et significatives émotions; il faut leur être utile, saintement utile; au lieu de garder d’elles je ne sais quel vague souvenir, je ne sais quel pâle reflet dans la mémoire. C’est pourquoi, aujourd’hui, l’Église, cette mère, Comme dit saint Augustin, de ceux qui n’ont plus de mère, l’amie de ceux qui n’ont plus d’amis, offre des prières universelles pour les morts; elle remet sous nos yeux la longue liste de ceux qui n’ont plus sur la terre qu’un nom, et souvent pas même un nom.
Je termine, monsieur, en indiquant la solennité religieuse qui clôt l’année et le calendrier liturgique. C’est la Dédicace ou anniversaire de la Dédicace. On honore ce jour-là, on remercie ce temple matériel, où l’on vient si souvent prier, gémir, se repentir, se régénérer et espérer. Et quelles secrètes et puissantes affinités n’a point avec notre cœur l’église paroissiale, celle où nous retrouvons ces solennités saintes, ces souvenirs d’enfance, ces fêtes, ces chants pieux, cet enthousiasme du jeune âge, et le premier pas vers le confessionnal, et la première communion, et puis toutes ces impressions, toutes ces époques mêlées de religion et de sentiment, dont le souvenir ineffaçable remplit l’âme de je ne sais quelle délectable harmonie? On tient à l’église paroissiale, à ses autels, à ses chapelles, à ses dalles, à son clocher, comme on tient à son pays, à sa maison; l’église paroissiale est le lieu natal des âmes; on y a été baptisé, confirmé, confessé, marié, etc. Ainsi, monsieur, l’année commence par un soupir d’attente ou l’avent; elle finit par un remerciement ou la Dédicace. Donc, quand la vie de la terre s’éclipse et semble abandonner l’homme, l’homme pourra toujours retrouver une vitalité puissante, en s’identifiant pieusement au cours des semaines religieuses; qu’il aille, au moyen du culte catholique, le plus sublime ordonnateur du temps, allumer son âme à l’âme toujours éblouissante, toujours animée, toujours palpitante de l’Église.
DEUXIÈME GROUPE DE LETTRES
Table des matières
Ou vue générale de l’hiver spirituel dans ses rapports avec l’agriculture des âmes.
QUATRIÈME LETTRE.
Table des matières
Insuffisance de la littérature religieuse.
Avant d’énumérer, dans leur ordre, les éléments intellectuels et moraux, ainsi que les moyens pratiques qui doivent occuper l’âme, en ce temps de rénovation annuelle et individuelle, appelé le carême, laissez-moi, monsieur, en réponse à vos interrogations sur les livres catholiques, me. plaindre soit de l’insuffisance de la littérature religieuse, en général, soit, en particulier, de nos livres de mysticité. Ce que j’aurais dû faire dans une lettre de préface, j’y supplée à cet endroit. Je serai obligé à des retours personnels sur moi-même; vous me le pardonnerez. Il est bon que j’explique l’apparition de mon grand ouvrage: Le Christianisme et la Vie pratique , ouvrage d’exposition à la fois pieuse et scientifique; et on aura aussi, monsieur, l’occasion de voir pourquoi j’ai donné de la publicité à ce volume de lettres, que j’avais composées pour vous à un point de vue exclusivement pratique. Et pour commencer par les livres qui touchent à l’exposition doctrinale, à l’enseignement du christianisme, j’acquiers de plus en plus la conviction qu’aujourd’hui, en France, il y a insuffisance, quant aux livres existants. Si je me suis décidé à faire gémir, à mon tour, la presse, c’est que j’ai voulu, monsieur, essayer quelque chose en vue de cette disette. Nous n’avons pas, pour suffire à la haute consommation intellectuelle, des livres d’exposition moderne qui répondent assez à certains besoins très-répandus chez nos contemporains.
Je regrette que le clergé, en général, et certains laïques catholiques ne sentent pas autant que moi la nécessité de populariser et de vulgariser le sentiment des beautés intimes du catholicisme. La faculté de popularisation demande des ressources puissantes; elle ne veut pas dire qu’il faille produire des livres communs. Je veux, au contraire, de la distinction dans les livres du catholicisme; mais je demande des écrits qui soient sympathiques par le ton, par l’esprit, par un genre profond, méditatif, et en même temps abordables, qui soient, non rêveurs à la manière allemande, mais tout à fait réalistes et poétiques. Vous connaissez, monsieur, mon idée fixe, je trouve que notre littérature théologique manque de variété et d’amabilité. Ne pensez-vous pas comme moi, monsieur? Un écrivain critique semblait, dans un journal, trouver de l’exagération à ce qui me préoccupe. Le temps et la réflexion ne m’ont pas guéri. J’ai déjà déduit, dans la Préface de mon ouvrage le Christianisme, les faits de notre situation qui laisse tant à dire pour le règne de l’idée chrétienne, et les causes immédiates qui me paraissent l’avoir engendrée. Des faits nouveaux m’ont confirmé dans l’opinion qu’aujourd’hui nous ne pouvons guère réussir à faire lire des livres instructifs et austères, qu’à la condition de faire des livres agréables. Et pourquoi trouverais-je de la résistance dans cette croisade que je prêche pour la popularisation poétique du christianisme? — On ne partage pas, dit-on, mes manières de voir à cet endroit; mais comment ne les partagerait-on pas, car tout se réduit à quelques points simples? Oui ou non, ne sommes-nous pas aujourd’hui en face de deux difficultés? Premièrement, n’avons-nous pas devant nous une masse de personnes à origines diverses, à éducation et à tempérament intellectuel très-dissemblables, et qui, toutes, se rencontrent dans la terreur que leur inspire le sérieux du christianisme? Secondement, peut-on nier l’existence de cette prévention qui fait croire: que le christianisme, si nécessaire, si beau, si consolant, ne saurait en tout point se justifier aux yeux de la raison? — Or, c’est sous l’impulsion de ces deux faits de notre temps, que j’ai entrepris, théoriquement et pratiquement, une exposition des croyances chrétiennes. Mon grand ouvrage, Le Christianisme et la Vie pratique, n’a pas été conçu dans un autre but que de présenter notre religion sainte sous son vrai jour, en la dégageant du voile épais que jettent injustement sur elle les deux grandes préventions du temps présent, que je viens de mentionner. Certes, je n’ai pas voulu lever la première difficulté, en diminuant quelque chose du sérieux de l’Évangile: j’ai cherché, au contraire, les belles et utiles harmonies de ce sérieux avec les intimes besoins du cœur. Quant à la deuxième difficulté, j’ai cherché à y donner une réponse, soit par mes investigations personnelles, soit en généralisant les immenses travaux scientifiques, dont nous ont dotés les penseurs et les érudits catholiques. J’ai voulu, par mes propres études sur les dogmes et sur les pratiques religieuses, mener du naturel au surnaturel, et faire comprendre que le christianisme n’est ni uniquement foi ni uniquement raison, mais qu’il est l’une et l’autre; qu’il occupe tout à la fois et excellemment la pensée et le sentiment.
Y ai-je complétement réussi? Il n’y a aucune modestie à répondre négativement, quand il s’agit d’une entreprise si vaste. Ai-je cependant un peu ébauché cette œuvre par mes quatre volumes? Le temps et le public en décideront: ma construction n’est que d’hier, et déjà je découvre les meilleurs symptômes en faveur de l’édifice dont j’ai laborieusement entassé et cimenté les pierres, et conduit le plan. Il ne faudrait pas, monsieur, qu’en général la critique n’accueillît des livres nouveaux et de longue haleine sur le christianisme qu’avec un parti pris d’hostilité. Singulière hospitalité que celle qui recevrait un nouveau livre catholique avec une prédisposition malveillante, et semblerait lui dire: Nous n’avons pas besoin de vous! Faut-il l’avouer, monsieur, quand un ouvrage nouveau paraît, ce n’est pas la mansuétude qu’il rencontre, c’est plutôt un esprit de dénigrement général; les plus ardents à le démolir sont ceux qui n’en comprennent pas le premier mot. Quant aux années que l’auteur a consacrées à son œuvre, quant aux généreuses intentions qui l’animent, on n’y prend même pas garde. Du reste, pour en revenir à ma thèse de l’insuffisance des livres existants, qui explique la théorie et la pratique de mon propre ouvrage, je demande que l’on discute mon affirmation, car c’est sur elle que tout porte. Je soutiens que ce qui stérilise nos publications, c’est, sans nier d’autres causes, le manque d’intérêt, ou qu’il y contribue du moins considérablement. Et je ne suis pas le seul à expliquer ainsi le phénomène d’une religion ignorée et indignement interprétée chez des nations qui possèdent d’immenses matériaux pour une complète apologie du christianisme. Mgr Wiseman est de mon avis; la preuve en est dans sa Fabiola. L’illustre Newman est pour moi; il a fait une tentative semblable à celle de l’archevêque de Westminster. Il a fait appel à la forme du roman, pour faire agréer un enseignement théologique. Je pourrais m’autoriser de quelques Pères de l’Église, qui ont agité la question des méthodes d’exposition adaptées aux besoins variables des époques et des pays divers. Mais, pour me restreindre aux temps modernes, je puis invoquer pour moi le grave Nicole; et sans parler d’un publiciste célèbre de ces dernières années, je trouve surtout un solide auxiliaire dans le grand écrivain qui a créé la littérature de ce siècle. Mais, comme singularité piquante, je produirai un extrait d’une Revue protestante de Genève, qui, dans son impartialité, ne craint pas de recommander un livre consacré au catholicisme. Cette Revue, publiée par M. Joël Cherbuliez, dit au n° de septembre 1858: «L’objet de ce livre (le Christianisme et la Vie pratique) est de prouver que le christianisme s’accorde mieux que nulle autre doctrine avec la vie pratique, et que seul il peut satisfaire à toutes les exigences de notre nature, expliquer les mystères, et résoudre les grands problèmes qui nous tourmentent. Le rôle du sentiment religieux s’y trouve apprécié de la manière la plus propre à faire comprendre toute son importance. L’auteur est certainement un habile apologiste. Il a su réunir à l’appui de sa thèse tous les meilleurs arguments, et leur donner beaucoup d’intérêt par la forme ingénieuse ou piquante sous laquelle souvent il les présente... Voulant captiver l’intelligence, pour mieux soumettre le cœur, M. l’abbé Duclos a senti la nécessité de rendre, autant que possible, attrayante la lecture d’un ouvrage qui, sans cela, risquerait de ne point arriver jusqu’à ceux auxquels surtout il s’adresse... Son livre offre un certain charme qu’on ne rencontre guère dans la plupart des traités de ce genre. Il est seulement à regretter que le point de vue catholique y domine trop... Mais, sauf les chapitres consacrés, soit à la controverse, soit aux croyances et pratiques particulières de l’Église romaine, l’ensemble de ce travail nous paraît digne d’être recommandé. On y remarque une piété sincère, de l’instruction, de l’esprit, du tact et beaucoup d’expérience des choses de la vie.»
Certes, monsieur, j’ai lu dans des feuilles catholiques des appréciations de mon ouvrage et de ma théorie d’apologie chrétienne; mais j’avoue n’avoir rencontré encore ni plus ni autant de bienveillance, de largeur de jugement et de pénétration précise du but que je poursuis. Laissons de côté les nombreux éloges que cet article renferme, et constatons seulement que voilà un écrivain protestant pénétré comme moi de la grande condition nécessaire pour l’adoption des livres religieux par les générations nouvelles. Il sent tellement cette nécessité d’un certain attrait littéraire, que, dans ce même article, il m’approuve «de mettre à contribution les poëtes, les historiens, les romanciers mêmes;» il reconnaît que mes citations «viennent à la fois répandre de la variété dans le style, et fournir des témoignages inattendus en faveur de la révélation chrétienne.»
Le vulgaire me dit: «Mais où sont vos arguments nouveaux?» Et j’entends quelques jeunes théologiens de l’école moderne s’écriant avec un air de désappointement: «Cette exposition du christianisme n’a rien de neuf.» Je ne voudrais pas ici être trop l’avocat dans ma propre cause; c’est pourquoi je puis, n’est-ce pas, monsieur? résumer les réflexions d’un critique qui m’a fait l’honneur d’assigner mon humble place après quatre noms haut placés dans l’estime de ce siècle: MM. Chateaubriand, Frayssinous, Lacordaire, Auguste Nicolas. L’écrivain critique convient que mon point de vue sur la religion chrétienne a sa raison d’être, et surtout son opportunité, comme son utilité. Voici comment il s’exprime: «Parmi les apologistes chrétiens du XIXe siècle qui ont utilement servi l’Église par la solidité de leurs écrits, il en est un qui nous semble mériter une mention spéciale, et par la singularité du point de vue où il s’est placé, et par l’utilité pratique qui doit résulter pour les personnes du monde de la lecture de son ouvrage. Cet apologiste, le plus récent de tous, est M. l’abbé Duclos, du clergé de Paris..... Ce qui donne à M. l’abbé Duclos une incontestable supériorité dans la manière dont il traite son sujet, c’est la connaissance qu’il a du cœur humain, et la fidélité avec laquelle il nous retrace ses besoins et ses misères..... L’auteur du Christianisme et Vie pratique possède un autre avantage, qui le sert merveilleusement dans le dévoloppement de son sujet, c’est qu’il a fait une étude approfondie des moralistes, des philosophes et des économistes modernes...»
On me demande mes arguments nouveaux et la nouveauté de mon œuvre. Mais quelle exigence! Voulez-vous que j’invente des preuves de l’existence de Dieu, de l’immortalité de l’âme, de la certitude et du caractère révélé du christianisme, de la résurrection des corps, de l’intercession des saints? Le puis-je après Platon, Aristote, Cicéron, Descartes, Fénelon? Le puis-je après S. Paul, S. Augustin, S. Thomas, Bossuet, Bellarmin, Suarez, Benoît XIV? Si, d’ailleurs vous exigez avec tant d’opiniâtreté des choses nouvelles, je vous renvoie au tome quatrième de mon ouvrage sur le christianisme, et quand vous aurez lu attentivement les longs chapitres sur la théorie chrétienne de la souffrance, je vous demanderai si je n’ai pas déduit dans ces pages une sorte de preuve et de démonstration nouvelle de la divinité de notre religion par la solution du problème immense de la souffrance. J’ai pour moi une certaine expérience faite. Il m’est revenu qu’on donnait lecture, récemment, du tome quatrième de mon livre, à quelques hommes d’une administration parisienne, hommes rationalistes et incroyants d’une manière décidée, et le résultat a été que nos déistes libres-penseurs ont été sensiblement remués et ébranlés par ma démonstration du christianisme à l’aide de la doctrine de la douleur. Est-ce que le seul caractère de la nouveauté, et le seul indice du mérite intellectuel, consistent uniquement dans l’alignement de quelques maigres syllogismes, ou dans une mixtion de métaphysique et de mysticisme qu’on décore du mot de système catholique? Pour moi, le mérite et l’originalité d’un ouvrage résident plutôt tout entiers dans la manière de rendre les idées et les sentiments, dans une certaine manière délicate de sentir et d’envisager les questions. Or, à mon tour, je reprends l’offensive, et j’incrimine la sécheresse et l’insuffisance déplorable des livres catholiques actuels; ôtez le P. Lacordaire, Mgr Gerbet, Mgr Cœur, Mgr Berteaud de Tulle et quelques autres, je dis avec M. de Cormenin, de la plupart de nos écrits religieux, que: «les uns sont plâtrés de pâleur, que les autres louvoient dans les basses eaux de la logomachie, que presque tous se distinguent par l’aridité, la monotonie, le ton déclamatoire, les lieux communs, etc., etc.»
Quand enfin trouverons-nous chez les enfants de lumière cet esprit de corps, cet instinct de sympathie qui se remarque tant parmi les enfants de ténèbres? Lorsqu’ un livre s’annonce dans le sens de leur cause voltairienne, oh! comme ils saluent sa bienvenue, si mince que soit son mérite! Ils demandent seulement si le livre a de la chaleur, de la flamme, de la moelle, comme parle Montaigne, et après cela, on ne les voit pas disséquant misérablement le cadavre de cet ouvrage pour y éplucher quelque défaut et y signaler des vétilles. Sincèrement animés de l’esprit de propagande, ils ouvrent à ce nouveau venu les grandes portes de la publicité à pleins battants. Or, monsieur, qu’on ôte les livres de Mgr Frayssinous, de Chateaubriand, de M. de Bonald, de M. de Maistre, de Auguste Nicolas, du P. Lacordaire, de l’abbé Maret, du P. Gratry et de quelques autres écrivains, que reste-t-il? Et encore, quant aux écrivains éminents que je viens de nommer, leurs ouvrages sont loin de répondre, totalement, à ces conditions impérieuses qui rendent une lecture de choses sérieuses, possible, intéressante et facile. Ces hauts écrivains ne s’adressent évidemment qu’à un public très-restreint, à une véritable aristocratie de penseurs. Chateaubriand est le plus populaire de tous, parce que, tout à la fois, il est poétique et facilement intelligible; mais il ne ramène pas à la foi, il y prépare; il n’instruit pas sur les choses de l’intérieur du temple; il reste sous le portique qu’il fait admirer. Donc, quand un livre nouveau parait avec le désir de populariser l’idée catholique, que notre premier mouvement soit, non la répulsion, mais un cordial accueil.
Quelle misère de voir des critiques à cerveau étroit et dépourvus de sens commun se circonscrire dans la contemplation de quelques innovations et néologismes qui les déconcertent, dans la phraséologie d’un auteur, et prendre de là texte et occasion pour méconnaître les intrinsèques mérites d’une production distinguée et d’une réelle élévation! Vous, auteur, vous vous préoccupez de ces foules qui s’éloignent dans l’indifférence pour nos dogmes, vous vous désolez d’entendre les cloches qui se lamentent inutilement dans les airs, vous cherchez le moyen de ramener les populations au pied des autels; vous vous exercez à la langue et à la logique de votre siècle, pour gagner ce siècle à Jésus-Christ; mais, le croirait-on? des critiques maladifs ne viennent rien examiner dans vos pages, excepté s’il y a des inexactitudes de grammaire, s’il y a des formules de langage où les rapports ne seraient pas mathématiquement exacts entre quelques idées et quelques mots, si l’on s’est éloigné des habitudes traditionnelles de quelques traités de théologie, et autres investigations mesquines et vétilleuses de cette force. Pour moi, monsieur, je préfère cent fois une bonne page intime, sympathique, où respire l’accent d’un honnête homme, où l’on rend avec délicatesse les rapports de quelque croyance religieuse avec les réalités de cette vie, je préfère cela à tant d’ouvrages, irréprochables comme facture, mais froids et sans vie, bien symétriques de composition littéraire, bien flamboyants, bien nivelés, bien arrangés sous le harnais littéraire, mais après lesquels le lecteur vous dit avec Nicole:
Prêchez, patronnez jusqu’à la Pentecôte;
Vous serez étonné, quand vous serez au bout,
Que vous ne m’aurez rien persuadé du tout.
Persuader, monsieur! Ah! de la façon dont sont rédigés beaucoup de livres religieux, l’on peut induire que le sens de ce mot persuader est presque perdu de nos jours. Vraiment! allez persuader de nos dogmes et de nos pratiques les esprits et les cœurs rebelles, quand vous ne leur offrez que des lectures après, des pages incolores, des écrits sans chaleur et sans parfum. Ils vous demandent du pain, et vous leur donnez des pierres et des scorpions. Quelqu’un a dit une délicieuse parole: «Dieu a voulu qu’aucun bien ne se fît à l’homme qu’en l’aimant.» Pénétrons-nous de ces grandes et saintes maximes; les indignations des gens de goût, les nobles colères de l’art offensé par les platitudes en matière littéraire, viendront après. Qui ne sait qu’il est des règles fondamentales de vraisemblance, de suite, d’unité d’idée, de doctrine, de composition, dont personne ne peut s’écarter, et contre lesquelles tout ce qui se fait est nul de soi, pour parler avec Bossuet? La bonté, la mansuétude, une douce tolérance: voilà le premier arome qui doit s’exhaler de nos ouvrages. Il faut que le lecteur sente qu’on lui veut du bien et qu’on l’aime! Ce sera bien assez, après, le tour des criailleries académiques.
CINQUIÈME LETTRE.
Table des matières
Lacunes des livres de mysticité et de dévotion.
Je vous parlais, monsieur, dans ma dernière lettre, de l’insuffisance des livres existants qui s’occupent d’exposition doctrinale; or, j’appliquerai maintenant à peu près les mêmes réflexions aux livres qui louchent à la piété et à la mysticité. Il y a une égale insuffisance, et pour les mêmes raisons précédemment déduites. Je rends hommage aux P. Faber, P. Ventura, à Mgrs de Ségur, de la Bouillerie, Gerbet, à MM. Hamon, Lecourtier, Bautain, Darbois, Martin de Noirlieu, Paul Carron, Mullois, Joiron, Dumax, etc., etc.; je pourrais grossir cette liste d’autres noms qui ont de la valeur, et je n’apprends pas du nouveau, en annonçant qu’on trouve dans les livres pieux de ces écrivains ascétiques substance, lumière, onction, aliment pour l’âme. Ils ont rédigé des ouvrages spéciaux pour les jeunes gens, pour l’enfance, pour le peuple, pour les hommes faits, pour les personnes affligées. Mais, sortons de ce cadre restreint pour embrasser l’immense horizon des livres de piété que chaque jour les presses catholiques enfantent , et nous serons alors douloureusement frappés de la fécondité fastidieuse et de la stérile abondance de la librairie mystique. Quand j’ouvre ces catalogues innombrables de nos éditeurs catholiques, je suis à la fois honteux et triste: vous voyez là d’immenses cargaisons de «Trésor des âmes,» et je vous assure que ce n’est rien moins que des trésors; il y a des «Codes de la vie spirituelle, » et quels codes! D’autres s’intitulent: «l’Ame éclairée, l’Ame embrasée; «d’autres: «le Pain vivant, Délices des âmes pieuses, Petites fleurs, Bouquet de myrrhe, Bouquet de roses, etc., etc.» Hélas! ces étiquettes sont souvent trompeuses: à part quelques bluettes, vous ne trouvez, dans cette immensité de manuels, de livres de dévotion, ni délices ni parfums. C’est d’une pauvreté désolante; c’est d’une mysticité vide et creuse; c’est mal écrit, sans style; bien plus, c’est sans doctrine, sans idée et dénué de corps; vous n’y trouvez ni nouveauté ni conception; des vieilleries qui ennuient, un verbiage qui fatigue: voilà la physionomie de ces petites choses que chaque jour voit éclore en menus volumes. Il faut en remuer par centaines avant de trouver quelques miettes pour l’esprit et pour le cœur.
A quoi tient, monsieur, cette situation? Je le dirai sans détour: souvent ces compositeurs de petits livres n’ont pas assez de talent; ils manquent complétement de cette originalité qui constitue une individualité intellectuelle bien tranchée; mais bien souvent aussi ils n’ont pas une faculté, qui est une des plus importantes, selon moi, savoir: le génie de l’onction et du cœur. M. Alfred Nettement nous a donné un petit livre sur la Semaine sainte; qu’on lise cet intéressant opuscule, et l’on comprendra sur quoi portent mes observations: M. Nettement a su donner une forme agréable à son pieux ouvrage; c’est qu’il est homme de talent, il est poëte. Voilà les «Heures sérieuses, les Heures pieuses, d’un jeune homme et d’une jeune femme,» par M. Charles Sainte-Foi; les Lettres sur la vie chrétienne, par le P. Lacordaire; l’Eucharistie, de Mgr Gerbet. A la bonne heure! ces petits livres sont substantiels; le goût y trouve du style, et il n’y a pas seulement un cliquetis de mots; il y a des pensées et des sentiments élevés. J’en dirai autant de quelques autres livres qui en valent la peine, et dans lesquels l’onction est jointe à l’idée. Ah! monsieur, appelons de nos vœux une réforme dans cette voie des publications mystiques: le catholicisme y gagnera; car trop souvent les fiers rationalistes indiquent avec ironie la pauvreté de nos livres de dévotion, comme un thermomètre du développement moral des populations catholiques. Ne laissons pas croire au monde que nous n’avons à offrir à nos troupeaux que d’insipides et maigres pâturages. Ayons des livres à la fois plus nourris, plus profonds, plus véhéments, plus doux: tout cela se peut sans qu’il soit nécessaire d’être tous «des poëtes des idées de l’infini.» Il y va d’ailleurs de l’hygiène des âmes; il s’agit de leur dépérissement ou de leur florissante santé. — Mais une objection se présente naturellement; il semble que les ouvrages de religion pratique ne sont pas susceptibles d’ornements littéraires, et l’on revient à la sentence du législateur du Parnasse:
De la Religion les mystères terribles
D’ornements égayés ne sont pas susceptibles.
On fait de ceci une question de convenance, et l’on a raison, monsieur, mais il n’y a qu’à s’entendre. L’intérêt ou l’attrait que je réclame pour nos livres mystiques, ne doit pas consister, selon moi, dans un simple artifice de surface, dans une tournure cicéronienne donnée aux phrases. Je ne demande pas non plus que l’on sacrifie aux idoles profanes, aux contorsions des romanciers, aux fadaises de cette littérature emmiellée de patchouly; non, je sais le mot de David et de saint Paul: Omnes dii gentium dœmonia, les statues des mondains sont des démons. Non! ce que je réclame à grands cris est tout intime et profond; je veux dans les livres pieux un certain feu, un accent d’honnête chrétien, un ton ému et pénétré ; je veux qu’on y sente un homme qui a beaucoup exploré, observé, qui a touché à beaucoup de rives, et qui, dans son livre, laisse son âme gémir, chanter, prier, pleurer, espérer en Dieu. Quant à ce qui est purement forme de style, je ne veux «ni trop de fleurs ni trop de sable, «je demande un langage élégant et sobre. Je citerai, en exemple, la manière de dom Guérenger dans ses livres sur la liturgie.
Hélas! monsieur, il faut le dire, une masse de petits livres se glissent dans la circulation justement à la faveur de leur médiocrité. Le public sérieux n’y prend pas garde, et grâce au silence, ces publications insignifiantes font leur chemin. C’est là une triste situation, qu’un tribunal du talent et un système de douanes pour l’esprit devraient empêcher. Mais allez établir, si vous le pouvez, un tribunal du talent. Sans compter encore que les livres absurdes trouvent de la complicité dans une certaine classe de lecteurs, vous le dirai-je, monsieur? nous convenions avec un homme de sens des trois conditions de succès lucratif en matière de publications. Il faut, disions-nous, pour faire une bonne affaire d’argent et de vogue, 1° des livres bêtes; 2° des livres courts; 3° des livres à bon marché ; recette infaillible, attendu que malgré la civilisation les esprits pesants ont été et seront en majorité. Monsieur, une situation est bien déplorable quand on peut la formuler de la sorte. On étonnerait bien des gens s’ils savaient à quel nombre fabuleux d’exemplaires ont été débitées telles productions incontestablement médiocres et plates. Sans doute que la platitude rencontre du niveau et de l’écho.
Mais revenons au résultat de mes propres tentatives, puisque j’ai prévenu devoir dans ces lettres user de la liberté de parler de mes œuvres intellectuelles; j’ai eu le bonheur de provoquer, sur mes propres livres, des appréciations qui me sont chères à bien des titres; quoique je ne sois, sous le rapport de la renommée, qu’un homme du lendemain, un inconnu, perdu «dans un recoin ignoré de toutes les géographies,» de douces et nobles paroles sont venues m’apporter tout à la fois des sympathies flatteuses et d’utiles leçons dans ce pauvre petit recoin. Je termine en vous demandant la permission de reproduire quelques extraits de ces appréciations qui me regardent personnellement: la paternité d’auteur a ses faibles et son amour-propre comme les paternités du sang.
Un de mes collègues, monsieur, et qui est mon ami, me demandait des nouvelles de mon grand ouvrage, Le Christianisme et la Vie pratique paru il y a quelques mois. Ardent et impétueux, il aurait voulu que ce livre fût déjà acclimaté dans le public et qu’il eût une grande place au soleil. Ce collègue voyait les choses à travers le prisme de son amitié impatiente; car je n’ai pas à me plaindre des retardements de la publicité ; les ouvrages sérieux ne s’infiltrent que lentement dans la circulation populaire. Mais enfin, mon ami n’en persistait pas moins dans ses pieuses et amicales objurgations; il semblait m’accuser de ne pas avancer en chemin, sous le rapport du positivisme d’auteur; il trouvait que j’étais un flâneur intellectuel, que je me balançais entre ciel et terre, comme l’hirondelle, sans gagner du terrain: il m’appelait presque un talent méconnu, une renommée ébauchée, une intelligence gaspillée, un génie incompris. Prenez garde, me disait-il d’un ton plaintif, n’allez pas manquer de mettre la main sur cette chose fantasque et fragile appelée l’avenir; les années marchent, l’âge vient, et on laisse passer cette époque solennelle de l’existence où un homme doit quitter le port et aborder le grand océan des choses et des renommées littéraires. Si l’on manque d’à-propos, il n’est plus temps, vous devez vous résigner, loin des élévations sociales, à naviguer humblement le long des côtes comme une petite barque de pêcheur.
Je remercie cet ami de me tendre sa main et de me donner ses conseils pour me préserver du naufrage de mon avenir prétendu; mais, dans mes humbles aspirations, mon avenir ne dépasse pas de beaucoup un présent qui est assez satisfaisant pour mes mérites, si j’en ai. A travers les ronces et les épines de la carrière d’auteur que je commence, il m’est venu déjà assez de regards reconnaissants et sympathiques, pour m’encourager à continuer ma course et mon entreprise. M. Guizot m’a écrit, à sa manière haute et digne, des choses qui me flattent et me touchent: «Nous nous sommes rencontrés, dit-il, dans cette hauteur où les rapports touchent plus que les dissidences.»
J’ai été très-sensible aussi au jugement porté d’une manière identique par deux publicistes, l’un à Paris, l’autre à Lyon. Un des anciens collaborateurs de M. Proudhon écrivait dans un journal de Paris : «Si nous voulions caractériser le fond et la forme de l’ouvrage de M. l’abbé Duclos nous dirions, en empruntant l’expression de Pascal, que c’est «la religion rendue sensible au cœur, dans une parole simple, vraie, lumineuse sans sécheresse, imagée sans recherche, vivante sans effort, nourrie d’une science forte, et surtout d’une onction douce, pure et pénétrante. Nous ne connaissons aucun écrit plus propre à ramener au christianisme la foule des esprits imbus de préventions anti-religieuses... Rattacher la religion à tout, la montrer partout, telle est la nature propre du talent de M. Duclos, et comme le cachet de son seing intellectuel.» L’écrivain lyonnais commence par classer ma méthode: «Ce que Chateaubriand avait fait pour l’imagination, ce que tant d’illustres écrivains ont fait pour la raison, M. Duclos le fait pour le cœur. Cependant, qu’on ne s’y trompe pas, la raison et l’imagination ont ici une ample moisson à recueillir. » Le critique expose ensuite l’objet et le but de mon livre, et il ajoute: «Il fallait, pour atteindre ce but, une grande connaissance du cœur humain et de la religion divine, afin d’établir entre ces deux objets comme une sublime équation. L’auteur le fait toujours avec ce talent qui vient du cœur... Nul doute que cet ouvrage ne prenne rang parmi les meilleures apologies de la foi à notre époque.»
Il est des coïncidences et des unanimités de suffrage qui donnent le courage et la patience d’attendre que la glace de certaines indifférences soit fondue. Je me méfierais de quelques encouragements s’ils étaient solitaires, je pourrais les attribuer à une bienveillance fortuite; mais un heureux accord me rassure et me fait compter sur le temps. J’ai eu des lignes approbatives du baron de Fontête dans le Correspondant, de M. de Laurentie dans l’Union, et j’ai lu dans un journal universitaire, l’Athenœum français, qu’on y désignait mon ouvrage par ces mots; «C’est un des meilleurs guides qui puissent nous apprendre à régler notre vie et à la conduire au but que lui assigne non-seulement la religion, mais la philosophie.» Je peux dire aussi que plus d’un évêque m’a tendu la main, et à côté des évêques, des laïques de cœur et d’esprit ont salué mon œuvre, ils y ont reconnu «une forme attachante, un style souple, parfois un doux reflet de poésie, quelque chose de sympathiquement mélancolique;» ils ont dit que
«je mets la sublime doctrine aux prises avec les faits, avec le cœur de l’homme;» ils ont ajouté que «mon livre est essentiellement actuel,» qu’il n’y a point «d’ouvrage religieux plus au courant.»
Il est temps, monsieur, d’en finir avec ces apothéoses de moi-même par moi-même; mais je vous condamne encore à subir la confidence du sentiment du P. Lacordaire, bien que son opinion ne soit qu’un regard jeté furtivement sur mon ouvrage. L’illustre dominicain me donne des conseils, et je lui reconnais trois fois le droit de m’en donner, au nom de son talent, de son expérience et de sa sainteté. «Je ne puis dire avoir lu tout votre livre, me dit-il, à cause de mes occupations qui sont très-diverses et très-pressantes. Cependant je l’ai pratiqué, et sans le juger dans son ensemble, il m’a paru écrit avec feu, ingénieux dans ses aperçus, très-divers et très-ondoyant de style, ce qui veut dire que vous ne suivez pas une argumentation de longue haleine, mais que vous allez un peu par bond ou soubresaut, en promenant votre lecteur dans mille sentiers qui s’entrelacent les uns aux autres.» — Suivent après cela quelques observations critiques, et le P. Lacordaire qui ne me connaît aucunement condescent à me dire: «Je penche à croire que vous avez du talent.» Vous voyez, monsieur, que le P. Lacordaire n’est pas seulement éloquent; il est fin aussi, et il mêle à l’encens de ses jugements quelques grains de prudence pour ne pas compromettre, dans une appréciation hâtée, la majesté de son génie. Remercions-le toujours du regard qu’il a laissé tomber sur les feuillets du Christianisme et Vie pratique, et vous, monsieur, pardonnez-moi d’avoir toujours tenu en scène ma personnalité tout le long de cette lettre. Je me borne, en terminant, à renouveler une observation qui me paraît importante, c’est la discrétion à mettre dans la critique des livres nouveaux. Cela demande un esprit large et une plume prudente. Sans cela on risque de placer la question d’art avant la question de morale. Un livre ne doit pas seulement se juger au point de vue d’un strict puritanisme en matière littéraire, il faut voir, avant tout si un livre, dans l’ensemble de ses lignes principales, est apte à servir la bonne cause. Empêcher de naître un bon livre serait commettre une mauvaise action.
SIXIÈME LETTRE.
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L’âme humaine est une agriculture, d’après l’Évangile. Comment, d’une manière générale, se passe la saison d’hiver (le carême).
Maintenant que j’arrive à notre tableau d’hiver, je dois, monsieur, dresser pour ainsi dire ma carte géographique, embrasser d’un coup d’œil général ce qui se déroulera successivement et en détail dans les lettres suivantes. Quelle est l’âme un peu sérieuse qui n’aspire comme vous, monsieur, à bleu passer son hiver? Quel est celui qui ne désire point en faire une saison utile, si on lui indique les moyens pratiques efficaces, facilement applicables, pour tirer un bon parti de cette période initiale de l’année?
Je prends leçon, monsieur, auprès de l’homme des champs, auprès du laboureur; car il faut revenir à la vie agricole, non-seulement pour trouver ces images et ces paraboles populaires et profondes, dont le divin Sauveur aimait à parer les enseignements évangéliques, mais encore pour y puiser les idées et les vrais lois de l’économie de l’âme. C’est ainsi, qu’au milieu des règles que l’expérience appliquée à la nature a révélées, nous pouvons découvrir notre système du monde de la spiritualité. L’hiver, dit l’astronome, est une des quatre saisons de l’année qui s’étend depuis l’arrivée du soleil à l’un des tropiques jusqu’à son retour à l’équateur. A cette époque, le soleil nous envoie ses rayons obliquement; une grande partie de sa chaleur nous est ainsi dérobée, et voilà pourquoi les grands froids qu’on ressent dans les régions tempérées et glaciales. L’hiver, dit l’homme des champs, qui est naturaliste par instinct, est l’époque des fécondes préparations. On remue la terre, on sème le blé, et le grain, attente de l’homme, va germer sous la neige. Ainsi en est-il de l’hiver spirituel, qui se concentre dans la période du carême: les âmes sont une agriculture; vous êtes l’agriculture de Dieu, le champ de Dieu, dit l’Apôtre: Dei agricultura estis (I Cor. 3-9). Je suis la vigne et vous êtes les branches, disait le divin Rédempteur, je suis la véritable vigne, et mon Père est le grand agriculteur: Ego sum vitis, vos palmites... ego sum vitis vera, et Pater meus agricola est (Joann., xv, 1 et 5). Prenons donc des analogies chez les agriculteurs, et découvrons les secrets qui feront porter les terres au centuple, quand viendra la saison d’été. Je consacre donc cette lettre, monsieur, à l’énumération rapide des moyens pour passer chrétiennement l’hiver de l’Église ou le carême. Dans l’esprit et dans les intentions de notre Mère à tous, cette saison miséricordieuse qui recommence l’année nouvelle n’a et ne peut avoir pour objet que d’amener en nous la renaissance de l’homme véritable, c’est-à-dire de l’homme bon. Voici brièvement l’énumération de ces moyens pratiques et le plan du reste de ce volume.
1° L’agriculteur qui ne fait que suivre la marche de la nature comprend la solennité de l’hiver, phase mystérieuse de silence et de repos actif, dans lequel entre la terre. Il jette son grain dans les sillons, et puis il respecte le froid des hivers; il comprend le silence de la nature; il s’associe à ce repos fécond; il rentre dans sa chaumière et il attend. Il sait que ce moment de halte apparente est un prélude d’abondance et que le froid de l’hiver, avec le calme de la couche végétale, rend plus fertile cette terre qui recèle le grain dont il se nourrira. Voyez aussi l’Église qui, pour condition préalable, demande aux âmes le recueillement. Le recueillement est la reprise de possession des forces vives de l’âme. Par la vie, par les relations, par les nécessités de l’existence, nous nous dépensons, nous nous éparpillons; notre être, comme intelligence, comme conscience, comme personnalité s’évapore en quelque sorte. Parfum mal gardé, notre âme s’échappe par la moindre fissure de notre être. Nous dirons comment s’obtient le recueillement, à quels moyens pratiques l’expérience et la spiritualité nous le montrent attaché. Il est bien nécessaire, ce recueillement; il nous le faut au moral comme au physique. C’est de l’hygiène: ce n’est pas de la mélancolie, c’est de la sérénité. Ce n’est pas une gymnastique mystique, qui se borne exclusivement à certaines heures du jour et à quelques actions déterminées, elle s’étend à l’ensemble de la vie. Le recueillement doit se mêler à tout; il doit se produire comme la résultante de tout. Les livres sacrés disent que c’est dans la solitude que Dieu parle au cœur. Nous indiquerons simplement les nombreux moyens qui s’offrent dans la vie pratique pour atteindre à ce silence intime et suave, qui tour à tour conduit à l’équilibre de l’âme et en est la conséquence. L’homme est une intelligence et un corps. C’est au moyen du recueillement, grande condition préalable, que nous pouvons nous régénérer dans nos idées et dans nos mœurs.
2° Les gens de la campagne vous disent qu’il y a un temps des semailles et qu’il faut bien ensemencer la terre. On sème quand l’hiver approche, et tout bon agriculteur comprend l’importance de l’opération des semailles, le soin et l’attention qu’il y faut apporter. On s’abstient de semer quand il fait du vent, ou si l’on y est forcé, on baisse la main pour que le grain ne soit pas emporté. Puis il y a la question des engrais et les pluies de l’hiver qui pénétreront la terre et pénétreront jusqu’ aux racines de toutes choses. Les âmes aussi, vous le savez, monsieur, ont leurs semailles: c’est le temps de la prière, c’est tout commerce positif et efficace avec Dieu, c’est toute grâce, toute graine d’en haut qui tombe dans l’âme et qui y germera en saintes pensées, en bonne volonté.
Je signale donc en second lieu la méditation et la prière comme un des éléments fondamentaux du carême. Comment l’Église ne nous recommanderait-elle pas spécialement la pratique de la prière, dans un temps qui est par excellence le temps de prier? Nous aurons à énumérer tout ce qui porte nos âmes à prier, à méditer, et toutes les ressources qui se déploient devant nous à cette époque bénie, soit pour nous engager à prier, soit pour nous aider à prier. Prier chez soi, prier chaque jour, aller se prosterner au pied des autels où s’immole la sainte victime, tout cela forme un de nos devoirs importants. La prière, c’est tout l’homme, et il faudrait une organisation bien mal faite pour ne pas comprendre l’appel et les instances du christianisme à cet égard. Passer ce saint temps de bénédiction et de rénovation sans jamais implorer Dieu, sans que la pensée prenne fréquemment le chemin du ciel, et après cela, prétendre être chrétien, soutenir qu’on porte en soi le sentiment religieux, ce serait se faire une énorme illusion.
3° Les circonstances qui viennent seconder les semailles sont complexes; le cultivateur n’en néglige aucune, il bénit la Providence pour toutes celles qu’elle lui envoie. Dieu donne souvent, en effet, pour garantir le blé pendant l’hiver, une couche de neige; il ne se pouvait de meilleur complément des semailles, et de meilleur abri pour la moisson en espérance. J’ai vu plus d’une fois l’homme des champs regardant tomber avec un vrai bonheur ces flocons de neige, douce laine qui, se répandant sur la terre, y conservera une chaleur utile, et défendra ce que renferment ses entrailles contre les rigueurs de la gelée et les vents piquants de l’hiver. Il y a dans le monde des âmes aussi quelque chose qui, an temps des pieux ensemencements, vient préserver et conserver dans chaque fidèle la douce chaleur des croyances et des vertus chrétiennes: c’est la prédication. L’audition de la parole de Dieu peut être indiquée comme un des excellents moyens d’utiliser la saison d’hiver. La neige a pour effet de fermer les pores de la terre, de prévenir l’évaporation des sucs qui se feraient en pure perte. Les sucs ayant ainsi le temps de s’accumuler et de se perfectionner, les plantes, dit un naturaliste, font, sous l’abri salutaire des neiges, des provisions pour leur accroissement futur. L’Église sait que l’audition de la parole sainte retient, entretient et développe les célestes séves, et c’est pourquoi elle a voulu qu’en carême la prédication descendît à flots sur les populations, comme la neige sur les plaines. Elle a établi ses intelligentes et salutaires coutumes, avec ce caractère de divine sagesse qui la distingue. Voilà comment la saison d’hiver est, par excellence, le temps de la prédication. Le rôle de la prédication est immense en bienfaits de lumière et de grâce, et je n’oublie pas devant qui je formule les résultats bénis de la parole sainte. C’est d’une haute prévision d’avoir voulu qu’il y ait chaque année une époque de recommencement, pendant laquelle la prédication est abondante et fréquente. Ah! que les dispensateurs de la sainte parole se remplissent de la vérité, qu’ils la puisent aux sources pures, aux sources évangéliques, et qu’ils aillent ainsi des saintes Écritures aux âmes, comme me disait un prédicateur illustre de ce temps. Il est des intelligences malades par le manque ressenti de la foi, par l’allanguissement de la foi; la prédication, Dieu aidant, produira en elles d’heureuses métamorphoses. J’aurai à dire en passant nos usages en matière de prédication, ce qui se fait, ce qui doit être, et les saintes utilités que la Providence nous ménage, en ouvrant devant notre pieuse soif des torrents de prédication, de sainte doctrine, de pieuses exhortations. Du reste, la dispensation de la parole de Dieu devait se faire sous toutes formes, selon les besoins variables des populations. Heureux si on sait écouter, entendre et conserver, comme il convient dans un cœur fidèle, la sainte parole avec ses enseignements et ses excitations puissantes!
4° La bonne végétation de l’âme est comme celle du blé ; le cultivateur n’abandonne pas sa chère semence aux envahissements des plantes étrangères: sa sollicitude accompagne toujours les phases successives du grain; il arrache les plantes inutiles et préjudiciables; il suit avec amour les métamorphoses progressives de ce grain, qui finira par donner une quantité abondante de cette substance farineuse qui nourrit l’homme. Ainsi la plante commence à végéter, et le laboureur s’inquiète d’une légitime et calme inquiétude; il voit la tige s’élever, des feuilles se former, qui préparent le suc nourricier de l’épi. Avec la croissance de la tige, paraît ensuite l’épi, orné de la fleur destinée, par ses poussières, à féconder le fruit. La religion a aussi ses sollicitudes, et elle impose des privations qui produisent une spirituelle abondance. On comprend que je touche ici au quatrième moyen, recommandé par l’Église, savoir: la fidélité aux prescriptions du carême, qui est le temps du jeune et de l’abstinence. Il ne s’agit point de se permettre des critiques sur ces usages vénérables, qui viennent faire la loi dans la quantité et dans la qualité de nos repas. Il se dit à ce sujet, dans le courant des conversations séculières, de ces ignorances que nous appelons de grosses bêtises, faute d’autres formules de langage qui soit assez énergique pour les caractériser. Il faut que les austérités corporelles aient leur raison d’être, quand le catholicisme les pratique depuis 1,800 ans, et y attache toujours une grande importance. Si le christianisme maintient les abstinences et les jeûnes, c’est qu’ils ont une connexion profonde sans doute avec les mystères de notre nature morale; ils sont féconds. Dans la pratique, tout se simplifie; nul ne porte que ce qu’il peut porter. Mais on emploie ces nobles procédés de la politesse chrétienne, en vertu desquels l’enfant de Dieu, le fils de l’Église sait montrer sa déférence et son obéissance envers notre sainte Mère, même en demandant à être dispensé de ce qui serait trop lourd pour sa santé, pour son tempérament individuel. Un poëte de ce temps appelait le christianisme la religion de la douleur; il faudrait l’appeler plutôt la religion de la mortification et la religion de l’indulgence.
5° Le cultivateur constate qu’à une certaine période de la végétation du froment, aux fleurs succèdent des grains qui contiennent le germe, et qui sont formés longtemps avant que la substance farineuse paraisse. Peu à peu cette substance se multiplie, et le fruit mûrit dès qu’il atteint sa grosseur. On a vu, dit-on, par des engrais bien ménagés et une culture bien entendue, un seul grain de blé pousser sept ou huit tiges, dont chacune portait un épi garni de plus de cinquante grains. Mais Dieu a institué les choses de manière que, dans l’agriculture spirituelle, la végétation soit plus riche encore. En effet, quel moyen plus efficace pour se charger d’épis et de grains, que la pratique de la confession et de la communion? Nous parlerons de ce levier puissant et éminent dans l’agriculture des âmes, auquel on est convié de mettre la main dans le temps du carême, ne serait-ce que la confession annuelle et la communion pascale, levier divin auquel on doit de rapporter de belles et riches gerbes de vertu. Nous sommes ici sans doute sur le grand courant des choses surnaturelles, et dans les pratiques les plus chères au catholicisme. L’homme ne peut pas se scinder en deux en ce qui tient au phénomène de son état vivant. Ou il est de Dieu, ou il ne l’est pas. S’il est de Dieu, il doit vivre de Dieu et avec Dieu; et nous entrons en plein dans ces mystères de purification et de déification de l’âme, dont la religion a le secret. Il sera donc question dans ces lettres d’engager ceux qui tiennent encore aux devoirs religieux, à se faire de hautes et douces idées sur la confession et sur la communion. Surtout nous les presserons d’expérimenter par la pratique ce qu’il y a de vrai, de moralisateur, de fortifiant, dans ces deux pratiques, expression suprême de la religion positive.
6° Enfin, arrive le couronnement de l’œuvre de l’agriculteur. Quand le temps est venu, les sucs de la racine se portent tous au tendre nourrisson; l’épi se balance dans les airs; rafraîchi par des pluies bénignes, il a fleuri au temps marqué ; chaque jour lui a donné une vigueur nouvelle. Maintenant il courbe sa tête dorée, il appelle la faucille du moissonneur, qui va récolter ce qu’il a semé. Ici, monsieur, j’arriverai à ma conclusion, c’est-à-dire à cet ordre de pratiques qui doivent être la moisson et la conséquence des précédents efforts, en attendant que tout aille se consommer dans les moissons éternelles. Je parlerai donc de la pratique de la sociabilité et de l’aumône sous ses différents aspects. Quand l’âme est à sa maturité, elle aime à se déverser sur ses frères, en bénignité, en don de soi, en bons exemples. Ainsi le devoir de l’aumône vient clore cet ensemble de moyens et de pratiques, que l’âme militante doit mettre en œuvre pendant la quarantaine de sainte rénovation. C’est une maternelle pensée, une pensée éminemment chrétienne, d’avoir, pour ainsi dire, centralisé et accumulé les libéralités du riche, dans cette saison initiale de l’année. Ainsi, pendant qu’on prépare une moisson plus ou moins abondante pour le pauvre, et des ressources pour des œuvres utiles qui ne se soutiennent que par l’assistance des bonnes âmes, ainsi est maintenue sur la terre la tradition de fraternité et de charité que nous a léguée Jésus-Christ. N’y a-t-il point dans cette organisation du carême quelque chose tout à la fois de savant, de divin, de sanctificateur et d’humanitaire? Laissez, laissez tous les ans monter, monter encore le flot de l’égoïsme et de l’indifférence; qu’arriverait-il? Des catastrophes sans doute. Le christianisme oblige l’homme à être homme et humain, Voilà pourquoi ces quêtes, ces sermons de charité si multipliés en carême. L’aumône est le complément obligé du jeûne et de l’abstinence. Il est d’ailleurs théologique et libéral, que l’Église nous maintienne dans le sentiment et le souvenir de notre état de débiteur vis-à-vis le divin Créancier. Cette situation de débiteur nous vient par toutes nos misères morales, et il était opportun que la religion provoquât la générosité et la spontanéité de nos âmes, en leur faisant chercher un complément de la rédemption individuelle dans l’abandon d’une partie du mien, dans le sacrifice de cette fibre qui nous est la plus enracinée, l’attache à l’argent et aux biens.
Je vais reprendre, monsieur, dans les lettres suivantes, chacune des phases de l’importante agriculture des âmes, chacun des moyens que je viens d’indiquer, en y mêlant quelques détails explicatifs. Je serai pratique, je ne dois être que pratique; le grand nombre n’a le temps, en cette vie, ni de rêver, ni de discuter des théories, ni d’explorer de grandes expositions doctrinales; mais tous nous sommes faits pour agir, pour réaliser notre mission, pour arriver où Dieu veut qu’on arrive. — Garder son intelligence dans la foi et dans la pureté, au milieu du scepticisme rationaliste du temps; conserver et purifier de plus en plus son âme, au milieu des scories du siècle et des propres émanations de notre nature originellement corrompue; porter des fruits pour les années éternelles: voilà l’œuvre inévitable à laquelle chacun doit donner sa coopération; c’est un devoir imprescriptible et exclusivement personnel. La religion, en établissant le carême, vient puissamment en aide pour l’accomplissement de ce. devoir. Plaise à Celui qui est le seul véritable et efficace agriculteur, envoyer et les tièdes ondées qui humecteront la terre des âmes, et les douces chaleurs qui les féconderont! — Vous voyez donc, monsieur, déjà à quoi je résume votre manière de passer l’hiver à Paris, en ce qui regarde votre âme: 1° le recueillement; 2° la méditation et la prière; 3° l’audition de la parole de Dieu; 4° le jeûne et les abstinences du carême; 5° la confession et la communion; 6° l’aumône. Tout ceci va s’éclaircir dans les lettres subséquentes.
TROISIÈME GROUPE DE LETTRES
Table des matières
Le recueillement ou commencement de l’agriculture des intelligences.
SEPTIÈME LETTRE.
Table des matières
Comment on arrive à ramasser en soi les forces vives de l’âme, par le recueillement. Spectacles de la société : spectacle de soi-même.
J’aborde maintenant, monsieur, ma réponse directe à vos questions. Puisque la saison du carême perdrait de sa solennité et serait neutralisée dans son efficacité transformatrice sans le recueillement individuel, j’entends que vous me demandez tout d’abord la manière de se recueillir. La religion veut qu’on se pose, qu’on redevienne calme; elle veut que l’âme reprenne cette possession de soi-même, qui favorise les effusions de la grâce, qui permet aux douces et célestes clartés d’arriver jusqu’à nos esprits. Et, en effet, impossible d’être touché, éclairé, ému, impossible d’entendre la voix divine qui parle au cœur, si, pendant le carême, on ne se donne pas du recueillement, s’il n’y a pas, selon l’étymologie du mot (re-colligere) une récollection des forces vives de notre moi. Mais est-ce la faute de la religion, monsieur, si l’homme n’a pas toutes les facilités pour se recueillir? La sainte quarantaine s’ouvre par le Mercredi des cendres; on vous met un peu de cendre sur le front, en disant: «Homme, souviens-toi que tu es poussière, et que tu retourneras en poussière.» Voilà déjà de quoi réfléchir: cette cendre sur le front, cette image du terme où aboutissent nos folies, nos étourdissements et nos affaires, ce frappant contraste entre les préoccupations de la veille et les préoccupations du lendemain; là, les festins, les joies excentriques, les plaisirs bruyants, les enivrements; ici, les jours de jeûne, de prière, de retraite et de mortification qui commencent... toutes ces choses sont des moyens de recueillement que la sainte Église met à notre disposition. Le carême commande une trêve avec beaucoup de choses: il impose certaines séparations; il veut qu’on fuie les tumultes; il ordonne la retraite qui donne la paix, la solitude qui favorise les pensées graves, éternelles, les fructueux retours sur soi. Ainsi, à voir la religion dans toute l’étendue de cette sainte quarantaine, on remarque qu’elle est toute secours, lumière, repos, pour l’âme humaine, qui fait halte sur la route de la vie et se demande où elle en est.
On demande comment se recueillir: je me bornerai, monsieur, dans cette lettre, à énumérer les occasions que le mouvement providentiel place sur le chemin de notre existence personnelle; il y a assez là de quoi s’arrêter, se mettre en face de soi et se demander: Qu’est-ce que je fais et qu’est-ce que je veux? Nous n’avons pas, en ce monde, à chercher péniblement les occasions et les moyens de recueillement: ces occasions sont nombreuses et viennent d’elles-mêmes frapper à nos portes. J’en trouve de variées et d’incessantes, soit dans les leçons de la vie, soit dans le spectacle social.
Bon gré, mal gré, la vie a ses leçons toujours utiles, quelquefois sévères, toujours saintement éloquentes. Bien aveugles et bien sourds sont ceux qui ne les saisissent pas! Qui n’a point rencontré et coudoyé, dans ses connaissances, de pieuses natures, des cœurs honnêtes, de bons chrétiens, des gens de bien en un mot: eh bien, il y a là occasion à recueillement. Nous pouvons tous, en ramassant les traits épars de notre expérience, en nous rappelant les bonnes âmes que nous avons connues ou que nous connaissons, nous pouvons composer un tableau de la vie et de la mort de l’homme de bien, qui nous sera personnellement très-utile: il fixera notre pensée mobile; il donnera à notre regard l’élévation et la bonne direction. Il y a dans un tel tableau des leçons et des encouragements efficaces. La vue d’un homme de bien est ce qu’il y a de plus enviable en ce monde; c’est un drame agréable à Dieu, et tout à la fois beau et doux au point de vue humain. La mort d’un brave homme, d’un homme juste, est également un précieux spectacle. On voit ces êtres bénis s’éteindre, subir la loi commune, mais à quelles conditions? Vous, monsieur, qui avez vu de si pieuses existences s’achever à votre foyer, vous pourriez nous dire tout ce que la mort d’un homme de bien a de grave et de poétique.
Quand on rencontre de ces gens de bien, de ces êtres qui, de leur vie, de leurs actes, de leurs exemples, de leur influence, protègent la justice, les foyers, la religion, le bien général et le bien individuel; dont les sympathies sont certainement acquises à tout ce qui améliore, purifie, console l’humanité ; qui, dans leurs relations avec les petits et les grands, expriment les actes des plus pures vertus, de la charité et de la foi; quand on les voit, sans espérer pouvoir rien changer à la marche du monde, conserver du moins, à travers la diversité des vies et des pratiques qui les coudoyent, la liberté d’esprit, la droiture de cœur, l’espérance religieuse, le culte chrétien du beau et de l’honnête, la bonhomie des habitudes alliée à l’inflexibilité des principes, il me semble qu’alors il est bien difficile de n’être pas porté à rentrer en soi-même. Il n’est pas moins saintement curieux de voir comment l’homme vertueux se retire de ce monde et prend congé de cette misérable vie. La mort de ceux que nous connaissons, que nous aimons, est une expérience qui nous est offerte, hélas! tous les jours, en attendant que nous soyons nous-même, à notre tour, l’acteur et la victime dans cette expérience lugubre. Profitons de ces grâces de recueillement. On naît, on vit, on meurt, cela passe bien vite: heureux ceux qui, en laissant sur la route le fardeau des misères humaines, s’endorment dans le sein de Dieu, ayant à leurs côtés cet ange qui s’appelle la religion!
Qui dira par quelles nombreuses manières l’heure du recueillement vient à sonner? Une femme, connue en Allemagne par son talent et ses livres, hésitait encore dans une vie sans caractère prononcé pour le bien. Le cercle entier des émotions mondaines et des fébriles excitations de la poésie avait été parcouru... Elle n’était pas contente. La vie la refoulait en dedans d’elle-même; elle se plaignait. «Il y a dans mon existence, écrivait-elle, un vide qui me tue, parce que le désir ardent de le remplir ne peut s’apaiser un seul moment. Les hommes qui sont devenus de grands saints doivent s’être trouvés dans cette situation lorsqu’ils disaient: Levons - nous, et allons nous faire moines.» Elle disait encore: «Mon sein est un autel sur lequel bride une flamme éternelle pour rendre hommage au principe divin, mais non pas en l’honneur de Dieu. Viendra-t-il un moment où je reconnaîtrai que j’ai allumé la lampe devant les faux dieux? Dieu prendra-t-il un jour la place des idoles?» Ce moment vint. Le 1er janvier 1850, madame la comtesse Hahn-Hahn écrivait au prince-évêque de Breslau pour lui demander de lui ouvrir les portes de l’Église catholique. Cette femme a persévéré dans son premier dessein; elle s’est donnée tout entière à sa foi. Elle est entrée courageusement dans les œuvres les plus méritoires du catholicisme, en se faisant recevoir dans la congrégation du Bon-Pasteur. Les mystères de la vie et de la mort des gens de bien avaient achevé la transformation de madame Hahn-Hahn. Elle s’était enfin recueillie.
J’ai décrit ailleurs, monsieur, dans un ouvrage auquel j’ose vous renvoyer sans cesse, les déceptions qui arrivent par la voie du sentiment. Comme c’est dans le cœur et par le cœur que nous vivons tous principalement, c’est là aussi que Dieu nous a ménagé des excitations et des réveils. Quel est celui que, plus tôt, plus tard, les froissements de l’affection ne forcent à faire silence et à lever la tête vers le ciel? Il se passe, sous le toit paternel et sous le toit conjugal, des mystères qu’on craint de profaner en les divulguant, et la littérature contemporaine n’a pas été très-discrète à cet égard; elle a soufflé la révolte et la haine avec le mépris. Ce n’est pas ainsi qu’on guérit la blessure du cœur. Toute souffrance ici-bas est un message de Dieu. Sachons l’interpréter et le comprendre. En contemplant les individualités humaines, on ne voit que des destinées manquées au point de vue affectueux; celui-ci aime, mais n’est plus aimé ; celui-là est aimé, mais n’aime pas; tous ces autres, et le nombre en est immense, sont engagés dans une affection irrévocable, et ils se voient négligés ou trahis. On conviendra qu’il y a ici une leçon: quand se recueillera-t-on, si on ne se recueille pas devant ces phénomènes journaliers, intimes, attachés au foyer, devant ces sortes de fatalités sentimentales, en vertu desquelles on se choque, on se blesse, on se fait souffrir mutuellement, et qu’on appelle les mécomptes des affections les plus sacrées? Comment! il n’y a que souffrance, même dans ce que nous avons de meilleur en ce monde! Évidemment, il y a ici un enseignement divin: je dois tâcher de le comprendre; nous avons un tribut à payer, ai-je dit (Christian., tom. IV): il faut qu’une certaine quantité de larmes tombent régulièrement de nos yeux et de nos cœurs, comme une certaine quantité de pluie tombe des nuages tous les ans. A travers tout ceci se réveille donc la sainte philosophie des souffrances; je vois, dans les brisements de l’affection, des maîtres austères, mais qui nous instruisent, en faisant briller autour de nous la preuve du néant des meilleures choses. Je pense involontairement à ce drame tristement commencé à Versailles et saintement fini aux Carmélites; les lois de Dieu avaient d’abord été violées; mais la pénitence efface tout. Abreuvé de dégoûts, on demande enfin à Dieu un cœur nouveau. On abandonna tout ce qu’on aimait, dit Bossuet, ou ne se réserva que Dieu seul. Pourquoi ne pas nommer cette pénitente illustre du XVIIesiècle, La Vallière? Coupable, elle se réhabilita; héroïque, elle brisa ses fers qu’avait forgés un amour sincère; cœur déchiré, elle fut consolée.
Une autre expérience inévitable attend tout homme vivant en ce monde; c’est le changement de ce qui nous entoure et notre propre changement produit par les années: on n’a pas toujours vingt ans; or, il y a inévitablement crise dans le passage inquiet d’un âgé écoulé à un autre qui commence; on prend son parti de la nécessité de vieillir; mais ce n’est pas sans plainte. Surtout, quand on a dépassé la quarantième année, l’épreuve est plus austère;... oh! quels éclats de lumière arrivent alors à l’âme! N’accusons pas Dieu de nous avoir trompés; ni Dieu ni la vie ne nous trompent, ils nous éprouvent. Profitons du vent nouveau qui souffle, laissons-nous emporter par ses rapides tourbillons sous d’autres cieux. En voyant que nos illusions n’existent plus, et que tout est chétif, recueillons-nous. Le duc de Saint-Simon rapporte qu’une femme célèbre de son siècle croyait, à la fin de sa vie, sans être malade, l’être toujours; elle croyait toujours aller mourir. Pourquoi ces pusillanimités? Vivons pour le devoir et pour l’immortalité, et nous n’aurons pas chagrin de vieillir; il y aura toujours en nous le petit enfant tout pétri de l’espérance en Dieu. Je ne veux pas ôter au déclin de la vie sa mélancolie terrestre; je trouve sombres «ces années qui se précipitent, comme un triste avant-coureur dont la nature fait précéder la mort;» je sens ce qu’il y a de pénible dans cet isolement progressif qui se fait autour de nous; vous cherchez les anciens témoins de votre vie, ceux qui connurent vos florissantes années; personne ne répond à l’appel: ils sont tous morts. Vous sentez que vos idées, vos goûts, vos habitudes ne sont plus en harmonie avec la nouvelle génération qui s’élève. N’est-ce pas, monsieur, ce serait ici, dans les idées mondaines, le signal du désespoir; mais je vois plutôt une sommation divine et miséricordieuse dans
«cet ordre d’exister sans bonheur et d’abdiquer, chaque jour, fleur par fleur, la couronne de la vie.»
Je n’ai pas encore parlé, monsieur, du spectacle social, j’ai considéré les leçons de la vie sous le rapport purement individuel; or, de nouvelles et nombreuses occasions de recueillement et de religieux retour sur soi vont apparaître, à propos des mœurs et des coutumes de nos semblables. N’avez-vous pas remarqué, monsieur, un train des choses humaines, fantasque, injuste et cruel, élevant les uns, délaissant les autres, mettant une individualité en relief et en oubliant des milliers? Or, quand on s’aperçoit de ce travers, on se sent profondément froissé au-dedans de soi-même; les succès en tout genre dans les affaires, dans les carrières, dans la fortune, dans la popularité, tiennent assez souvent à d’autres causes que le mérite intrinsèque de la personne. Il arrive que des hommes ne sont pas les enfants chéris des circonstances: ils ne peuvent pas disposer du mécanisme tout-puissant des hautes influences. Je connais en différentes parties des carrières sociales des hommes de valeur, d’humbles et vrais mérites, à la fois fiers et modestes; ils n’ont pas un certain savoir-faire qui tient à la fois de l’adresse, de la souplesse et de l’opiniâtreté, et aussi on les voit végéter malgré leur capacité dans l’infériorité d’une situation subalterne. A d’autres le succès, à d’autres la vogue, à d’autres la finance. Je crois, monsieur, qu’il y a là aussi dans les dégoûts particuliers qu’inspire le spectacle social une grâce de Dieu, un appel à des pensées meilleures. Vous savez, comme moi, la fameuse distinction dont on abuse tant dans les sections et les corps divers de la nation, entre les poètes et les hommes pratiques, les théoriciens et les administrateurs, les hommes de cabinet et les réalistes. Cette distinction, quelquefois légitime, est souvent un leurre. J’admets un talent et des aptitudes tournées à l’administration; mais l’idéal et le réel se mêlent plus ou moins dans tout homme. Souvent on traite de poëte et de rêveur un homme à qui l’on n’a jamais fourni l’occasion d’administrer et d’aligner des chiffres. N’importe; la société, qui est un inconcevable assemblage, où la diversité des mérites et des aptitudes est confondue, trouve commode de démolir un homme en l’appelant poëte, et les intéressés se débarrassent ainsi d’un concurrent.
Quelle immensité d’injustices, de malentendus terribles ne faudrait-il pas énumérer, si l’on voulait tout dire! Je n’ai pas à composer ici un sombre tableau et à aiguillonner la plainte humaine. Je pourrais citer bien d’autres spectacles qui font saigner le cœur; je pourrais mentionner des circonstances fréquentes, journalières, dans lesquelles la société est loin de protéger les plus intéressantes des victimes: que voyons-nous, en effet? L’or et le fumier pèsent plus dans la balance que les saints intérêts de la morale qu’on outrage, de la faiblesse qu’on foule aux pieds. Temps perdu que de se livrer à d’inutiles lamentations; mais l’homme doit se servir de la contemplation instructive des mystères de la société, pour reporter sa pensée vers la sphère religieuse et divine. Nous professons le grand dogme de la Providence, qui, ayant voulu l’inégalité des conditions, tire le bien de tous des bizarreries apparentes de l’agrégation sociale. Mais, quand on considère la société par les surfaces, combien cela fait rentrer en soi-même! Loterie des affaires: vingt réussissent et cinquante n’ont pas de chances propices! Loterie des charges et des emplois: tout est distribué souvent, dit Bossuet, non selon le talent et le mérite, mais au hasard! Loterie des affections et des mariages: c’est une affaire d’horloge, de géographie, de latitude, de rencontre dans les salons; quelques jours, quelques années plus tard, les affections auraient pris une autre direction, tantôt pour gagner, tantôt pour perdre. Loterie partout!
Je passe, monsieur, à une autre occasion digne de produire le recueillement intérieur de l’âme; je l’emprunte à un détail de la vie matérielle, de cette vie si tyrannique, si difficile à entretenir, de cette vie qui met la sueur à tant de fronts, et pour laquelle les deux tiers du genre humain s’exténuent. J’ai parlé ailleurs de cette anomalie sociale, en vertu de laquelle plus on est dans la misère, moins on est en état d’en sortir; et, au contraire, plus on est riche, plus on est à même de s’enrichir et d’accaparer les profits de toute espèce. Il faut en convenir: il y a de nos jours un travail sérieux dans le sens philanthropique; on voudrait venir en aide à la pauvre humanité, si rudement traitée par les nécessités de la vie. Mais à côté de ces efforts louables, on ne peut s’empêcher de penser à ce qui fait ombre et tache au tableau, et qui neutralise beaucoup de nos progrès.
Le spectacle de tous les appétits tournés avec fièvre vers le besoin de faire rapidement fortune, l’accroissement prodigieux de l’ambition de tous et de chacun, le développement universel du luxe, tout cet appareil d’industrie, ces perfectionnements de machines, toute cette activité déployée dans les progrès de la matière, oh! cela donne à penser. On se demande si l’homme n’est pas fait pour une destinée plus haute que cette terre, et on le voit n’agir exclusivement que pour la terre. Toutes les inventions, tous les travaux ont pour but la terre. Des millions de têtes méditent, cherchent, et leurs travaux convergent à la terre; des millions de bras s’agitent, remuent, bravent la maladie, s’exterminent n’ayant d’autre but que la terre. L’absorption dans les choses matérielles, l’affaissement des caractères est un trait de nos mœurs. Or, vous qui avez une tête qui pense, un cœur qui sent, une âme qui aspire l’éternel et l’infini, réfléchissez à la direction des progrès et des travaux contemporains, cela fait du bien: on sent le besoin de protester; cela vaut les saintes inspirations que nos pères cherchaient dans les solitudes de la Thébaïde. J’espère, disait Christophe-Colomb, que ce Dieu puissant, entre les mains de qui sont toutes les victoires, nous fera bientôt trouver une terre: Donde espero en aquel alto Dios en cuyas manos estan todas las victorias que muy presto nos dard tierra. Nous aussi, en naviguant sur la face inconnue de la vie et dans cet océan des mystifications sociales, comptons que tout cela doit nous faire aborder à la terre du repos, de la logique divine, des idées justes et positives. A la vue de ce réalisme matérialiste qui fait fausse route et qui s’égare, nous nous élèverons à un réalisme plus beau, plus positif et plus digne de nous, au réalisme spirituel et surnaturel.
Terminons cette lettre par l’amère déception renfermée dans la vie des salons, dans ces rapports de société qu’on a nécessairement soit dans les villes, soit dans les campagnes. Dieu nous attend partout, jusqu’à l’issue de ces relations qui attirent, ne serait-ce que par la seule raison que nous sommes faits pour vivre en société et communiquer avec nos semblables. Le monde, au premier abord, vous promet douceur, agrément, bienveillance, dilatation agréable du cœur, dans un échange loyal, fraternel des idées, des sentiments, des bons offices. Mais, chose étrange, qui est d’expérience universelle, le monde, vu de loin, promet beaucoup; vu de près, il ne tient point parole; vu de loin, «c’est un faisceau de fleurs; de près, c’est un âpre buisson d’épines. » Ses promesses sont mensonge, ses joies sont mensonge. Vous avez rêvé dans l’universelle sympathie cordiale l’abandon, l’élévation du cœur, la générosité, la franchise, et vous ne trouvez dans la société des hommes qu’une froide circonspection, pas même la justice, et bien souvent une succession interminable de jalousies, de soupçons, de guerres sourdes et meurtrières.
Il me semble, monsieur, que je vous ai entendu, plus d’une fois, dans vos relations du monde, flageller de votre mâle indignation cette situation et ces dénoûments odieux de l’existence sociale et de la vie du monde; vous auriez pu dire que le monde n’est que le vide, le néant, l’ennui, masqué sous un air de fête perpétuel. Ah! monsieur, je n’ai point voulu, dans celle lettre, composer une liste douloureuse pour porter votre aine à la misanthropie: à quoi bon? Je me suis proposé de faire ressortir ce contraste: d’un côté, notre cœur est toujours dans une attente actuelle; il se pose, il s’applique, il pense, il cherche, et croit avoir trouvé le vrai, le bon, le juste, l’équitable; d’un autre côté, et c’est sur tout le chemin de la vie, notre cœur est perpétuellement obligé de reployer sa tente; il n’est satisfait dans aucune de ses naïvetés: tout l’a trompé, le temps, la vie, les hommes, les affaires, les affections! Jusqu’à ce besoin d’intimité digne et affectueuse qui est en nous, le monde n’y répond que par la tromperie et l’impuissance. Or, j’appelle tout cela, monsieur, des moyens de recueillement, des occasions providentielles de recueillement. N’est-ce pas ainsi que je dois nommer les choses? Je le crois, ou sinon il ne faudrait pas chercher la philosophie des faits et la loi des phénomènes. Je vois que les intimités mondaines, expression suprême de tout ce que l’homme peut pour l’homme, ne sont que des intimités passagères, superficielles et menteuses; je vois que ce n’est pas tout d’aller dans les grandes réunions, d’aller se ranger autour de l’hospitalière bouilloire à thé ; le besoin d’intimité est bien plus que cela. Comment voulez-vous que je reste calme et serein devant le spectacle des habituelles relations? Eh! quoi, «se chercher sans s’aimer, se voir sans se plaire, se perdre dans la foule sans se regretter,» serait-ce là l’idéal de la vie affectueuse, serait-ce là un spécimen engageant des ressources que la société offre à notre besoin d’intimité ? Ma conclusion finale, monsieur, est qu’en voyant le monde, le brillant monde, rempli «de grands et d’illustres malheureux,» il faut accepter la leçon divine qui nous est donnée; il y a ici un sursum corda: une voix mystérieuse nous appelle à cette solitude intérieure au-dedans de nous-mêmes, dans laquelle Dieu parle et peut être entendu de notre cœur.
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