Kitabı oku: «Apprentissages»

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Henri Duvernois

Apprentissages

Souvenirs des années 1885-1900


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066302153

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE ENFANCE

I

II

III

IV

V

VI

VII

CHEZ L’ÉDITEUR

I

II

III

JOURNALISME

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

QUATRIÈME PARTIE THÉATRE

I

II

II

III

CONTES ET CHOSES VUES

I

PREMIÈRE PARTIE ENFANCE

Table des matières

I

Table des matières

IL y a des points de sensibilité par lesquels les enfants heureux finissent par ressembler aux enfants malheureux. Les uns soufflent de ce qu’ils voient et de ce qu’ils entendent, les autres de ce qu’ils devinent. C’est une question de nature: aux cœurs rudes tout est joie et plaisirs; aux cœurs tendres, tout est peine et misère. J’ai connu un bohème qui offrait des jouets d’un sou aux bébés riches, alourdis de fourrure et de soie. «Je suis le seul, déclarait-il, à les prendre en pitié. Ce sont de futurs pauvres....» Il leur parlait avec la déférence que les Fils du Ciel marquent aux tout-petits, les amusait d’une grimace, les éblouis sait d’un cadeau et disparaissait après avoir doré d’un peu de féerie ces mornes aurores... Le fait est qu’ils le suivaient d’un regard étonné et reconnaissant. Un salut de la petite main gantée, le pauvre jouet serré sur le cœur, comme un trésor. «Rendez-moi cette horreur, tout de suite! Vous êtes fou, glapissait la gouvernante. J’en rendrai compte à votre papa....»

«Il va recevoir une gifle, déclarait l’autre, qu’impirte: je lui aurai fourni les notions essentielles de la générosité, de la gratitude et de l’injustce. Il se souviendra de moi....»

Certes, mais plus tard, beaucoup plus tard, quand le souvenir devient un dédoublement, quand l’homme appesanti de jours cherche dans les endroits où il a vécu jadis le parfum évanoui de son enfance....

«J’ai voulu revoir, m’expliquait un quinquagénaire, la rue de mes premières années.... Je retrouvai l’immeuble à peine un peu plus noir, le balcon défendu et où je me glissais par fraude. Rien n’était changé, pas même au rez-de-chaussée, la boutique de quincaillerie. Stupeur: je lus le même nom sur la porte. J’entrai. Je retrouvai, à quarante ans de distance, le fils de la maison, toujours timide, toujours bégayant, mais chauve et soufflé de mauvaise graisse. C’était mon compagnon préféré. Il m’admettait parfois aux honneurs de la voiture à bras paternelle qui stationnait dans la cour et où nous faisions de si beaux voyages immobiles. Je me fis reconnaître. J’étais très ému. Le quincaillier l’était moins. Il appela son père et sa mère comme autrefois quand il avait assez joué. Seigneur! Ils étaient toujours là, voûtés, chenus, couverts d’algues et de mousse, comme les barques abandonnées, mais l’œil vif parmi ces ruines. «Papa! Maman! Le fils Un tel!» Le vieux ferma son tiroir-caisse d’un tour de clef resté énergique, alla quérir un livre de comptabilité à la couverture moisie, l’ouvrit d’une main tremblante et me rappela une dette contractée par mes parents en1881. «Deux cent quarante-trois francs vingt-cinq. Ça n’a jamais été payé.» Je soldai la dette. «C’est bien, conclut l’ancêtre, d’être revenu pour ça. Votre père n’était pas un mauvais homme, mais un rêveur, que voulez-vous, soit dit sans vous vexer, un rêveur...» Je partis, mélancolique.... Le dernier lien avec le passé, coupé: «Pour acquit!» Je n’ai pas voulu revoir notre appartement, au cinquième.... D’ailleurs, je n’ai qu’à fermer les yeux....»

Moment d’étrange lucidité, en effet, que celui où les souvenirs, brouillés jusque-là dans l’activité quotidienne, se dégagent et reparaissent un à un. C’est un mot entendu, oublié, qui résonne tout à coup avec une violence singulière, une vérité hallucinante. Ce sont les visages, tous les visages, les chers, les familiers et les passagers aussi, les visages que l’on a aimés et ceux qui vous ont fait peur.... Comme ils surgissent, ces fantômes! Les voiles se déchirent par une grâce soudaine, celle qui permet aux mourants de résumer en quelques secondes toute une’ vie....

Pour un écrivain surtout, las d’observer ses contemporains au moment où ceux-ci lui deviennent incompréhensibles, quel délicieux et torturant voyage à rebours! Quelle tristesse et quel rafraîchissement! Tous ceux qui l’approchèrent l’intéressent. Lui seul, sans doute, mais il s’en moque: il ne s’agit plus de savoir si tel personnage est «juteux», c’est-à-dire susceptible d’être transposé littérairement avec fruit. Il ne voit plus le lecteur comme un juge, mais comme un confident. Et si le hasard le mit en présence d’êtres pittoresques....

Je ferme donc les yeux à mon tour. Je n’entends plus le hurlement antipathique des féroces automobiles, mais les chants candides qui montent de la rue: «Avez-vous des habits à vendre?–Cresson de fontaine, la santé du corps!–Harengs qui glacent, qui glacent! Harengs nouveaux!», le martellement tour à tour clair et assourdi que font sur le pavé les sabots d’un cheval de fiacre toujours boiteux ou déferré; l’annonce d’un crieur de journaux: «Demandez le discours de Gambetta. La démission du ministère Freycinet.» J’entends un refrain qui n’emprunte rien aux nègres: Quand on est deux, mam’zell’ Thérèse.–Qu’il est beau, le chapeau de la Marguerite! Je respire une douce odeur où se combinent l’iris et le bouillon mijoté, la cire des parquets et la violette fraîche, le relent funèbre de la bougie soufflée à l’heure de la solitude et des épouvantes nocturnes....

J’évoque mon professeur et la bonne préposée à ma surveillance.

Le professeur s’appelait Mlle Joséphine Perrenaud. Elle enseignait à quelques gamins les rudiments de l’écriture et de la lecture. Fort âgée,–elle avait dû naître avec le XIXe siècle,– elle se rendait à domicile, immuablement vêtue d’une jupe de cette moire mauve dont on retrouve les échantillons dans les intérieurs de vieux coffrets, et d’un grand châle noir croisé à la façon de1830. L’épingle qui fermait le châle changeait de tête selon la saison: améthyste au printemps, elle devenait émeraude en été, topaze en automne et de jais noir en hiver. C’était la seule recherche coquette de Mlle Perrenaud qui gardait en toute saison, avec une insouciance déplorable, un chapeau de forme dite capote aux brides de velours chauve et portait aux pieds d’informes chaussons. Ayant acquis dans sa profession une sorte de célébrité, elle se faisait payer un franc la leçon d’une heure. Gagnant vingt-cinq centimes à ses débuts, elle s’estimait parvenue au faîte des richesses et répétait avec un orgueil qui me faisait trembler: «Maintenant je n’accepte plus tous les élèves et j’abandonne ceux qui ne me donnent pas satisfaction.» Confuse de se voir si chèrement payée, elle restituait en nature une partie de ses honoraires: le samedi, après addition des notes de la semaine, elle distribuait des récompenses. Le prix d’honneur consistait en une tartelette aux pommes; le premier prix un triangle de flan au fromage; le deuxième prix un feuilleté et l’accessit une demi-douzaine de croquignoles. A écrire ces mots, je retrouve le goût plâtreux des croquignoles et la fadeur glacée du flan au fromage. Je n’en sais pas davantage, n’ayant jamais été admis à la tartelette. Mlle Perrenaud enfouissait ces friandises à cru, au fond d’un cabas d’où elle tirait aussi des porte-plumes, des crayons, des morceaux de craie, un mouchoir à carreaux, la queue-de-rat de sa poudre à priser, quelques reliefs de son déjeuner et une topette de rhum dont elle se ragaillardissait, sous prétexte de potion. Grâce à elle, je mesurai très vite la vanité des récompenses. Je n’en aurais d’ailleurs mérité aucune si je n’avais manifesté, le long de ces cours, l’attention inutile et touchante, l’immobilité à la fois respectueuse et rêveuse d’un bon petit élève consciencieux et mal doué que la musique des mots endort et qui lutte héroïquement contre le sommeil. Mlle Perrenaud prônait Florian au détriment de La Fontaine qu’elle haïssait. Rancune de cigale, peut-être. La séance se terminait par une conversation. Beaucoup de personnes se sont étonnées de mon penchant pour la gastronomie. Je le dois à Mlle Perrenaud. Elle avait son péché, capital et mignon à la fois: elle était gourmande. Dès neuf heures du matin, elle répandait un parfum d’alcool qui me rappelait les «canards» dont on me régalait parfois. Mlle Perrenaud, professeur de français et officier d’Académie, tuait le ver. Trop distinguée, selon sa propre expression, pour boire sans manger, elle accompagnait le rhum d’un vigoureux saucisson à l’ail. Vivre, c’est choisir: philosophiquement, je choisissais le rhum et j’en arrivais à oublier l’ail....

Donc, nous causions....

«Eh! bien, mon petit ami, me demandait Mlle Perrenaud, j’espère que vous avez bien dîné, hier? Qu’avez-vous mangé? N’oubliez rien. Nous faisons là un exercice de mnémotechnie: de même, mémoire....»

J’avais été, à plusieurs reprises, sincère et concis dans ma réponse. Mais le menu véritable, sans intérêt, ne prêtait pas au développement. J’y avais gagné une conférence supplémentaire sur Jean-Pierre Claris de Florian et un enseignement: à savoir que les personnes ne vous sont pas toujours reconnaissantes d’écourter les histoires qu’on leur raconte. Dans sa quatre-vingtième année, Mlle Perrenaud restait semblable à ces mioches qui trouvent toujours les récits trop brefs. «Pas si vite! Et ne passe rien, s’il te plaît!» Dès lors, je me plus à broder, à enjoliver, à inventer. Je m’aidais de quelques livres: Brillat-Savarin, la Cuisinière bourgeoise, ce qui faisait soupirer à ma mère: «Ce petit a des lectures de vieux magistrat», et de quelques réminiscences aussi: déjeuners de noces, dîners de gala servis chez mon aïeule, avec quatorze plats au programme et des sorbets au milieu! Mlle Perrenaud, âme candide, m’écoutait avec une volupté sans mélange, c’est-à-dire sans la moindre méfiance. Elle avalait en imagination toutes ces succulences. Elle essayait d’en retrouver dans l’air un vestige embaumé, «l’odorant souvenir» du poète. L’ambition de mon professeur, abreuvée d’aigre piquette, nourrie de viandes coriaces et de légumes fermentés, était de se faire inviter une fois, une seule fois, mais inoubliable, à déjeuner chez ma mère. Elle était impatiente de goûter enfin à ces merveilles que je lui dépeignais. «Vous disiez, mon jeune ami: de l’estouffade de sanglier? C’est un mets qui, m’a-t-on affirmé, demande à être mijoté de telle sorte que la sauce présente l’aspect, sinon la saveur, d’une crème au chocolat bien épaisse!» Chaque jour, en partant, elle s’attardait dans l’antichambre, faisait en marchant tout le bruit que lui permettaient ses chaussons de feutre, toussotait et, ma mère survenant enfin, se plaignait auprès d’elle de la pluie, du froid, de l’éloignement du cabaret: «Le meilleur ne vaut pas une bonne petite cuisine de famille, chère madame.» Si bien que la mère l’invita un jour, à la fortune du pot! J’étais aplati de terreur. Mes mensonges ne tarderaient pas à être dévoilés. J’avais compté sans l’excellente éducation de Mlle Perrenaud qui répétait souvent l’antique conseil: «Ne parle ni des gladiateurs, ni des courses de chevaux, ni des athlètes, ni de boire ou de manger, ni de ces choses qui sont la matière banale des conversations ordinaires.» Il ne fut pas question de cuisine. Je n’irai pas jusqu’à prétendre que mon professeur n’éprouva point une légère désillusion. A son extase, quand elle avait déplié sa serviette, succéda un bonheur plus modéré. Je lui avais parlé de quenelles de brochet, et on lui servait des sardines à l’huile; de perdreaux flanqués de cailles, et on lui donnait une côtelette; de meringues glacées, et elle devait se contenter d’une humble confiture. Mais elle mit, sans doute, cette mésaventure sur le compte de la fatalité et pensa: «Je suis mal tombée!» Elle se rattrapa sur le bourgogne et sur la chartreuse, dont elle accepta trois larmes qui emplirent trois petits verres. A deux heures, comme Mlle Perrenaud s’obstinait à lichotter une dernière goutte de chartreuse en fredonnant une chanson de sa jeunesse, ma mère pria une domestique de reconduire mon professeur jusqu’à son omnibus, car mon professeur était pompette!

Ma préférence allait à ma bonne, ou, si vous préférez, à ma gouvernante. Ce titre lui seyait d’ailleurs beaucoup mieux. Rien ne saurait exprimer ce qu’était la coiffure d’Aurélie. Tel était son prénom. Pour son nom, il semblait emprunté à une héroïne d’Octave Feuillet. Sur le tard, elle avait, en effet, épousé un monsieur très bien qui, d’avatar en avatar, en était arrivé à ouvrir des huîtres à la porte d’un restaurant fameux. Le ménage avait eu sa période flamboyante: un commerce de mercerie: «Mais nous étions trop bons. Personne ne nous payait. Des promesses, oui! Nous ne touchions que des paroles d’honneur. Ça n’arrange pas les échéances.» En ces temps fastueux, Aurélie, telle Amanda dont elle me chantait les splendeurs, s’offrait des fritures au Point-du-Jour et des excursions en fiacre.. «Si nous avions eu notre voiture, nous aurions eu droit au galon d’or sur le chapeau du cocher! C’est pour te prouver que nous n’étions pas n’importe qui.»

De ce merveilleux passé, elle n’avait conservé que sa coiffure, qui devait bien lui prendre une heure chaque matin et la forcer à se lever dans les ténèbres. On eût dit que sur cette pauvre tête dix apprentis s’étaient exercés, l’un esquissant une raie en zig-zag, l’autre coupant une frange de travers, un troisième essayant une frisure importée des Caraïbes. Il y avait, dans cet amas incohérent, des copeaux, des mèches gommées, d’autres folles et voltigeantes; c’était ici comme un nid d’oiseau, abandonné; plus loin, on découvrait un peigne qui avait gardé une perle de faux corail sur les six qu’il comportait à l’origine, puis un ruban bleu, délicatement fané, semblable à ceux qui lient d’anciennes lettres d’amour. Et quand on croyait avoir tout vu, l’on avait encore la surprise d’un léger papillon de strass fixé au-dessus de la nuque, les ailes engluées par la pommade. Pour que rien ne fût dérangé dans cet édifice, ma gouvernante portait haut la tête et marchait avec précaution, telle une grande dame affublée, sous Louis le Bien-Aimé, d’une perruque à la Belle-Poule. Tout petit, comme elle me prenait souvent dans ses bras, je fis, grâce à cette coiffure-jardin, mes premières explorations de badaud. J’avais–car Aurélie m’aimait jusqu’à la faiblesse–l’autorisation de toucher du doigt le léger papillon. Je ne m’y risquais que rarement, avec la crainte qu’il s’envolât tout à coup et s’en fût rejoindre la verte campagne, à tire-d’aile en strass!

Nous devions, en principe, Aurélie et moi, nous promener aux Champs-Élysées. Mais les chevaux de bois étaient tenus par un bonisseur jovial dont les plaisanteries m’étaient, insupportables. La voiture aux chèvres restait pour moi sans attrait. Le prestidigitateur Antonin qui faisait disparaître un petit garçon en un clin d’œil m’inspirait une certaine crainte. Prenant au tragique le vaudeville de Guignol, je sanglotais dans les rires des autres, ce qui m’établissait, parmi les habitués, une solide réputation d’imbécile. Enfin, je n’arrivais pas à comprendre qu’il fût interdit de cueillir les fleurs, de grimper aux arbres et de se rouler sur les pelouses. Nous préférions les passages. Aurélie m’y conduisait quotidiennement. Passage des Princes, passage des Panoramas, passage Véro-Dodat, passage Brady, etc. On y était à l’abri du vent, de la pluie, du soleil et de l’air, par-dessus le marché. Mais il est des grâces particulières aux petits Parisiens, et je ne m’en portais pas plus mal. Nous faisions une station prolongée devant la boutique d’un parfumeur, à ce sombre endroit où l’on voit aujourd’hui des coffre-forts en location. Hissé par ma gouvernante qui restait, pour la plus grande joie des passants, tête nue, car son édifice capillaire n’aurait jamais pu supporter un chapeau, je mettais mon mouchoir sous le petit robinet d’une fontaine qui distribuait toutes les deux minutes une goutte d’eau de Cologne. Seule cette eau de Cologne me plaisait, car elle était rare et il fallait la mériter.

Après quoi, Aurélie travaillait pour son propre compte. Elle avait dû tenir dans les environs ce fameux commerce dont elle parlait avec emphase. Et elle guettait ses débiteurs: «Qu’il m’en tombe un sous la patte, me confiait-elle, et je ne le lâche pas! Ce sont de malhonnêtes gens qui s’enrichissent à force de ne pas payer le pauvre monde. Le crédit nous a tués. Il faut croire que notre exemple a servi. Nous avons été dans les journaux, aux liquidations judiciaires. Depuis nous, Crédit est mort....»

De loin en loin, Amélie apercevait un de ses débiteurs.

«Lâche-moi la main une seconde, mon chéri! suppliait-elle. Je reviens. J’en tiens un! Et un beau!»

Accoté contre une boutique, le cœur palpitant, je prenais un intérêt passionné à la chasse. Intérêt était le mot, car Aurélie, connaissant les hommes et les enfants d’hommes, m’avait dit: «Au premier qui se décide à me rembourser, je t’offre des lacets en réglisse.» C’était, effilé en cordon, un abominable réglisse à goût de savon que ma mère m’interdisait et dont je raffolais....

Suivait une scène, toujours la même: Aurélie trottait après l’homme qui filait prestement; elle arrivait à sa hauteur, le dépassait et lui coupait le chemin. Il essayait de fuir encore, feignait de ne pas la reconnaître, mais elle lui prenait le bras. Ils étaient face à face, Aurélie rouge d’émoi, l’autre baissant la tête et bredouillant de vagues excuses. L’entretien commençait sur le mode aigu de la part de la créancière. Puis elle écoutait les explications, avec hauteur d’abord, et avec intérêt, enfin avec compassion. Cela se terminait par une poignée de mains sans rancune. Et Aurélie me revenait. Je demandais:

«Il ne t’a rien donné?

–Tu sauras qu’il n’avait rien à me donner, mais à me rendre!... Eh! non... Son petit vient d’avoir la scarlatine; sa femme est au lit avec des douleurs et sa belle-mère vient de mourir en les déshéritant. Tu ne me vois pas insister, dans des conditions pareilles! Mais il a notre adresse. C’est déjà un point, tu comprends. Ils ont quelquefois de bonnes intentions, mais ils supposent que l’on a déménagé ou que l’on a fait fortune. Je n’ai pas perdu ma journée: il a juré de nous écrire bientôt.

Une fois, elle revint en murmurant: «Quarante sous!... Tu me feras penser à inscrire»... C’était quarante sous qu’elle avait non pas touchés, mais remis, parce que l’ancien client avait bien mauvaise mine et aussi parce que cela faisait «un chiffre rond!»

Pauvre créature, restée si bonne et si tendre, malgré les coups dont la destinée s’était montrée prodigue à son égard! Par exemple, elle s’affirmait cuirassée contre l’ingratitude humaine.

«Quand tu seras grand, prédisait-elle, quand tu seras un jeune homme qui va au collège avec une serviette en vrai cuir sous ton bras, tu feras, toi aussi, celui qui ne me reconnaît pas!»

Je protestais avec indignation. Parmi tous les drames que pouvait comporter l’avenir, je n’en concevais pas de plus sinistre que celui-ci: Aurélie avec ses doux yeux pleins de reproches, restant toute pâle devant l’indifférence d’un potache vaniteux qui serait moi! Je dois dire que plus tard, élève d’un lycée et n’en étant pas plus fier, il m’arriva de rencontrer mon ex-gouvernante qui, avec son port de tête royal, ses copeaux, son nid abandonné, son peigne et son papillon, menait par la main un autre petit garçon. Je la saluai. J’esquissai un geste affectueux pour la retenir, mais elle passa, hiératique, sans ciller. Elle voulait se donner raison et pouvoir dire le soir à son ouvreur d’huîtres: «Tous les mêmes! Maintenant qu’il a une serviette en vrai cuir sous le bras!...» J’ai pu vérifier par la suite que bien des pessimismes cherchent des confirmations de ce genre...

II

Table des matières

Premières études. Un pensionnat, rue Richer. Une cour en puits plantée d’un arbre. Vous pouvez imaginer la vie de cet arbre, rue Richer! Un seul souvenir: celui d’une institutrice de vingt ans qui nous enseignait surtout de jolies rondes, comme: «La terre nourrit tout,–les fous comme les sages,–les sages comme les fous», et si rose et si blonde et si jolie que nous la prenions en pitié d’être parmi nous. Mais elle riait de si bon coeur! Et, un matin, elle nous apparaît livide, avec, dans les yeux, une expression que je n’oublierai jamais. Quelle tragédie obscure avait pu faucher cette jeune gaieté? Pourtant, notre petite maîtresse essayait encore de nous sourire. J’ai retrouvé ce sourire-là sur la bouche de Réjane quand elle jouait Germinie Lacerteux, la servante enceinte et tordue de douleur, servant le goûter des petites filles. «J’ai la migraine, soyez bien sages!» Et ce regard traqué, suppliant, à la porte ouverte livrant passage à la directrice. «Mademoiselle, vous êtes souffrante; vous pouvez vous retirer; je ferai la classe à votre place.» Nous n’avons jamais revu cette victime. Elle seule assurait la paix. Après son départ, la classe tomba sous la dictature d’un affreux gamin qui avait repéré le pupitre où l’on cachait les croix et les distribuait lui-même à ses favoris, ceux qui le fournissaient de billes et de bonbons. Il a d’ailleurs évolué: il est devenu philanthrope.

Puis, le collège. L’horreur du réfectoire. Deux clans: celui des Beni-bouffe-toujours, les boulimiques qui engloutissaient tout, et les délicats qui restaient à jeun, le cœur soulevé. En guise de dessert, d’étranges friandises mises à la mode par des amateurs sans dégoût, tels ces sucres d’orge de glace arrachés dans les endroits où, l’hiver, l’eau s’arrête en stalactites!... Un maître d’études nous témoignait quelque intérêt; nous respections sa tristesse, nous attribuions son air méditatif à de graves études. Dans une crise de jalousie, il jeta sa femme par la fenêtre et se fit justice ensuite, d’un coup de revolver en plein cœur. Les «récréations»’ sauvages, d’où l’on sort le visage en sang et l’âme endolorie.... Le supplice des engelures. Apprentissage? Oui, si l’on doit apprendre la vie par ses laideurs. Un mauvais moment à passer? Un mauvais moment d’une dizaine d’années. Tout ce que la société la plus hideuse peut offrir d’ignominies en miniature: le camarade plus fort qui vous soufflette; le camarade plus faible qui vous trahit. On reste stupéfait de ce que deviennent la plupart des hommes. On serait moins stupéfait si l’on scrutait leur enfance. J’ai vu dans ma vie de journaliste d’abominables visages de criminels; je n’en ai jamais vu de plus monstrueux que celui d’un collégien de douze ans tentant d’éborgner son adversaire avec la pointe d’une toupie. J’ajoute que la règle établie par quelques tyranneaux était la saleté, une saleté complète, définitive. Comme pendant les révolutions, les mains blanches paraissaient suspectes. Les gants n’étaient admis que durant les périodes de froid excessif, et il fallait encore qu’ils fussent de laine tricotée. Une loi somptuaire n’admettait que le béret. Tout autre couvre-chef, arraché par la violence à son propriétaire, passait de mains en mains et ne lui revenait que transformé en loque.

C’est vous dire le succès que j’obtins quand j’arrivai habillé selon la mode d’Eton: souliers vernis, pantalon gris-perle, veste courte, chapeau melon. J’avais émis quelques objections:

«Jamais ça ne passera.... Ils me traiteront de gommeux et ils me battront.

–Tu as peur? me demanda ma mère.

–Pas pour moi, mais pour mon pantalon gris-perle.

–Il ferait beau voir qu’ils osent te toucher! D’ailleurs, j’irai te chercher.»

Je m’inclinai, mais dévoré d’appréhensions que la suite ne devait pas tarder à justifier. Mon arrivée eut lieu sans incident notable. Mes condisciples’ manifestaient soit une stupeur, soit une curiosité qui me tranquillisèrent. Ma sortie s’effectua dans une houle. On appréciait sans indulgence les divers éléments de ce costume, alors à peu près inconnu et que je devais à la mégalomanie anglophile du tailleur familial. J’espérai un instant franchir sans encombre les quelques mètres qui me séparaient de la rue Bochart-de-Saron où j’étais attendu, mais un premier coup de poing, bravement lancé par derrière, écrasa mon chapeau melon. J’essayai de me dégager et de sauver le reste. En vain! Je dus accepter la bataille à un contre dix, contre vingt, contre cent. J’en sortis le nez tuméfié et l’uniforme d’Eton en lambeaux. Mes premiers mots, quand je me présentai à ma mère, furent: «Je te l’avais bien dit!»

«Allons chez le pharmacien, repartit ma mère, mais retiens bien ceci: même quand on a raison, il y a une phrase qu’il ne faut jamais prononcer, et c’est: «Je te l’avais bien dit». Quels sont les voyous qui t’ont mis dans cet état?»

Le préfet des études, prévenu un peu trop tard, arrivait.

«Vous avez là, madame, dit-il, un bon petit garçon qui, pour un empire, ne dénoncerait pas un camarade. Néanmoins, je prendrai des sanctions. Une autre fois, ne l’envoyez pas déguisé en groom. Dans un bal, rien de plus gracieux, mais ici!...»

Je renonçai donc à Eton, à ses pompes et à son pantalon. Et je devins l’âme de l’une de ces conspirations qui groupent certaines individualités contre la fureur aveugle des foules. Quand un de nous paraissait succomber sous les coups du plus grand nombre, vous volions à son secours, sans prendre de renseignements sur la valeur de sa cause. Cela nous apprit, d’ailleurs, que l’infamie des bourreaux n’exclut pas toujours la lâcheté de la victime. Celle-ci, délivrée par nous, se retournait parfois contre nous en vertu de cet adage auquel on doit tant de misères humaines, à savoir qu’il faut hurler avec les loups.

Notre petit clan était dirigé par le plus juste, le plus fraternel des chefs. D’où venait-il, si peu semblable aux autres? Personne ne le savait au juste. Il était beaucoup plus âgé que nous et il éprouvait les plus âpres difficultés à suivre nos études. Il gardait, là, le front plissé, les poings crispés, l’attitude désespérée que j’ai constatée chez les soldats illettrés devant le mystère impénétrable de l’alphabet. Sorti de classe, il était respecté pour son âge, pour sa force et pour sa haute taille. Il nous protégeait. Un grand qui ne faisait sentir que pour le bien sa grandeur aux petits, quel miracle! Il disposait de beaucoup d’argent qu’il gaspillait avec insouciance.

Il fut, un peu plus tard, le héros d’une aventure charmante. Son tuteur–car il était orphelin–effrayé par la précocité qu’il montrait en tout, sauf pour le travail, l’enferma dans une de ces institutions où l’on gave, de gré ou de force, les éphèbes nonchalants. Il sortait le jeudi «en rang», dépassant ses condisciples de plusieurs centimètres. Le maître d’études chargé de la promenade n’avait pas dix-huit ans. Il était fluet, soigné de sa personne, dévoré d’ambitions littéraires et mondaines et il cachait soigneusement sa profession aux jeunes filles qu’il courtisait dans les soirées où il passait pour un jeune poète riche et désœuvré. Or, un après-midi, au Ranelagh, le pion blêmit. Une de ces ravissantes personnes survenait.... Il allait être surpris dans une posture humiliante.... Mon ami, le potache démesuré, qui cachait beaucoup de finesse sous sa nonchalance, flaira la catastrophe et y remédia sur-le-champ avec une décision et une ingéniosité magnifiques: il sortit du rang, mit, d’une bourrade, le maître d’études à sa place et criant: «Allons, messieurs, dépêchons-nous!» sauva l’amour-propre du pion transformé, grâce à lui, en élève de pension élégante.

«Cela m’a beaucoup servi d’avoir l’air plus vieux que mon âge, me confiait-il. A. quinze ans, quand ils apprenaient que je n’étais pas encore bachelier, les gens me prenaient pour un crétin. Ce qui fait qu’à dix-huit ans, j’étais débarrassé de ces fariboles et je pouvais m’établir jardinier....»

Il s’était établi jardinier sur la butte Montmartre! La classe de dessin ayant lieu en dehors des heures normales et le professeur négligeant de faire l’appel, nous «séchions» cette classe avec régularité. Et l’on se consacrait à des divertissements variés. Les sportifs s’accrochaient derrière des voitures de livraisons et partaient pour des destinations inconnues. D’autres s’offraient, au moulin de la Galette, le chaste enivrement de la balançoire. Après quoi, ils baguenaudaient sur la butte. Lors d’une de ces excursions, nous vîmes notre ancien camarade pourvu d’une ombre de moustache et d’une sorte de barbe. Il fumait la pipe au seuil d’une cahute alpestre et il se montra enchanté de nous revoir.

«Je regrette seulement que ce soit l’hiver, nous déclara-t-il, parce que je me suis spécialisé dans le lilas. Vous avez devant vous un type émancipé. Il n’entre plus un livre ici, ni même un journal. C’est la porteuse de pain qui nous tient au courant. On lui demande: «Qu’est-ce qu’il y a de neuf, madame Ernest?» et elle nous renseigne.... Entrez! Clémence, apporte du cidre et des biscuits....»

Clémence! Émerveillement! Un de nous avait une femme ou une maitresse, peu nous importait! Cela nous conférait une dignité nouvelle. Clémence portait un tablier de toile grossière, mais des bas de soie; un canotier défoncé, mais des souliers de danseuse; affectait la rude simplicité des campagnardes, mais se maquillait. La salle où nous étions tenait du restaurant façon gothique, de la cuisine et de l’atelier montmartrois. La déesse du logis posa sur la table, avec la rudesse bon enfant d’une servante d’auberge dans une comédie du répertoire, un broc de cidre tourné au vinaigre, des tasses rustiques et des gâteaux secs.

«A la santé de Kiki!» proposa notre camarade.

Nous n’étions pas au bout de nos surprises.

«Ils ne le connaissent pas, intervint la belle jardinière.

–Faut le présenter. Est-il réveillé?

–Oui.

–Par ici.»

Nous entrons à leur suite dans une chambre où il y avait un berceau à côté d’un lit breton et, dans ce berceau, un bébé superbe qui jouait gravement avec une poupée en caoutchouc.

«Kiki!» présenta la mère avec orgueil.

J’interrogeai:

«Parle-t-il?

–Cette question! Il a sept mois! s’écria le père. Il en paraît le triple.... Nous sommes tous comme ça dans la famille.... Je vous jure qu’il ne moisira pas au bahut, celui-là! Je le mettrai au lilas tout de suite.... On se couche avec les poules et on se réveille à l’aube. La vraie vie!...

–On va tout de même au café-concert! corrigea Clémence. On ne peut pas vivre comme des brutes!»

Des lilas au printemps, le sourire de Kiki et une fois par semaine le beuglant! Cela nous parut l’ima.ge même du bonheur. Et cela sur la Butte, à un endroit où s’érigent maintenant des casernes bourgeoises.

III

Table des matières

Sombres corvées des plaisirs élégants.... Le dimanche après-midi au Bois. Le tour du lac tombé en désuétude, on avait adopté l’allée des Acacias. Quatre files de voitures au pas et sans cesse arrêtées. Au crépuscule, nous rentrions. Si le malheur des hommes vient, selon Pascal, de ce qu’ils ne savent pas rester tranquilles dans une chambre, je n’ai pas mérité le malheur. Dès huit ans, j’éprouvais, quand je rejoignais mes lares, une chaude satisfaction. Il faut dire que cette chambre était parée pour moi de toutes les féeries. Songez qu’elle donnait sur le toit du Conservatoire. Il m’arrivait là, surtout à la belle saison, quand cet illustre voisin ouvrait ses lucarnes, d’adorables bouffées de musique. Devant moi, les jacinthes que j’élevais dans des carafes. Dans sa cage, ma perruche-perroquet, qui chantait la Cruche cassée: Como me gusta tu cuerpo et qui esquissait même quelques pas de boléro. Devoirs et leçons expédiés, je pétrissais des statuettes de cire qui représentaient des dames vêtues à la mode du jour, avec ruche au collet et jupes agrémentées de strapontins. J’écrivais aussi des vers, bien entendu, pour lesquels je cherchais un public qui s’obstinait à me fuir. Je commençais la lecture avec ma mère qui me comblait d’éloges et me renvoyait pour la suite à l’excellente Aurélie, sous le prétexte fallacieux que Molière lisait ses pièces à sa servante et en tirait d’utiles indications. Je n’étais pas Molière, et Aurélie n’avait pas la patience de Laforêt. Je déclamais la fin n’ayant pour seul auditoire que ma perruche. Mais bientôt celle-ci entrait en fureur. Elle frappait de son bec contre le fond de sa cage, puis poussait des cris rauques et ne consentait à se calmer que quand je me taisais. Cet oiseau, évidemment, n’aimait pas la poésie.

Un tel accueil me fit renoncer aux alexandrins. Je me vouai à des travaux moins nobles: je confectionnais des chapeaux de poupées, je faisais de la tapisserie et je rassemblais des petites perles de couleur pour en composer des bagues et des bracelets. Il m’arriva de renverser la boîte qui contenait les. perles. J’appris alors que toute catastrophe peut avoir son bon côté. Le balayage effectué, beaucoup de perles restèrent dans les interstices du parquet. Une aiguille à la main, je les cherchais. Elles devinrent de plus en plus rares. Mais plus elles se raréfiaient, plus le jeu devenait passionnant. A la fin, en trouver une équivalait à une victoire! Je m’enfermais pour ces besognes saugrenues et que j’espérais secrètes, bien que quelques railleries eussent dû m’avertir. Près de ma fenêtre ouverte, baigné par les ondes beethovéniennes que me dispensait le Conservatoire.; l’oreille caressée par les cloches de l’église Saint-Eugène et par le carillon du Comptoir d’Escompte, je me livrais sans honte à mes travaux féminins où je cherchais une compensation à la brutalité de mes compagnons de jeux. Or, il m’arriva, après avoir ajusté un bouquet sur un petit chapeau, de lever le nez. Je vis alors, à la fenêtre d’en face, un garçon de mon âge qui m’observait en riant. Je devins plus rouge qu’une cerise; le chef-d’œuvre commencé me tomba des doigts et j’ouvris précipitamment un livre que je choisis très gros et d’aspect vénérable.

Dès lors je posai pour cet observateur impitoyable que l’on m’offrait en exemple: «Ce n’est pas lui qui gaspillerait son temps!» En effet, il ne s’arrêtait de lire que pour écrire. Tout en regrettant la tapisserie abandonnée, j’.adoptai la pose du poète en enfantement, une main dans les cheveux en désordre, l’autre faisant courir une plume d’oie sur le papier. J’écrivais n’importe quoi, de ces phrases incohérentes que l’on trace pour essayer une plume neuve, des morceaux d’anthologie poissarde, des vers sans queue ni tête. Je regrette de ne pas avoir conservé ces essais qui décelaient quelques dons dans la littérature incompréhensible. Vers sept heures, j’aurais volontiers tout planté là pour aller dîner, mais j’attendais. Il fallait arracher l’autre à ses devoirs. J’entendais que l’on m’arrachât moi aussi. La faim et la fatigue aidant, je ne traçais plus que d’informes hiéroglyphes. Enfin la mère de mon voisin l’objurguait: «On t’attend! Le potage est sur la table! Veux-tu venir, oui ou non?» Il rangeait ses paperasses et donnait des explications au cours desquelles il me désignait parfois: «Il est toujours là, tu vois!» puis il disparaissait et je bondissais dans la salle à manger, où je recevais un accueil varié: «Il va tomber malade! Cela n’a pas de bon sens.–Rassure-toi: il brodait au petit point. –Non, il parfilait!–Du tout: il s’essayait dans la passementerie!» Je m’indignais. Une âme de petite fille, moi!... Eh! oui, sans doute, une de ces âmes timides que couve la tendresse maternelle. Et les railleurs ne savaient pas tout.. S’ils avaient vu mes larmes quand j’apercevais, par le judas de l’office, des lièvres, des faisans, des perdreaux attachés par les pattes et pleurant des gouttes rouges sur le toit poussiéreux d’un sombre garde-manger! Le locataire qui criblait d’un plomb meurtrier ces jolies bêtes m’apparaissait, botté et le fusil en bandoulière, plus haïssable qu’un bandit de grand chemin. Je refusais avec énergie de toucher au gibier. J’éprouvai un chagrin réel, une profonde désillusion quand je lus que trois de mes écrivains préférés, dont l’œuvre est pleine d’une immense commisération pour les bêtes, s’amusaient, dans un jardin, à tuer au vol d’inoffensifs moineaux. J’apprenais ainsi que la pitié peut n’être pour les plus grands d’entre nous, voire les meilleurs, qu’une pose mensongère, semblable à la mienne devant le voisin studieux....

IV

Table des matières

Le jeudi m’appartenait. Vers le soir, après une bonne régalade dans un cabinet de lecture, je refaisais, mais seul cette fois et me promenant tel la Palférine «le long de ma canne», le tour de mes chers passages. Dans un des plus fréquentés, une boutique m’intriguait, toujours close, sans enseigne, les rideaux fermés. On croyait à la présence en ce lieu d’une diseuse de bonne aventure. C’était le logis d’une des gloires chorégraphiques de1830, Céleste Mogador. Elle avait dansé à Mabille, avait plu et s’était assagie jusqu’à la littérature. Comme elle éprouvait de la difficulté à gravir les étages, elle avait loué un petit magasin à deux pas des boulevards. Elle mangeait, dormait et travaillait là, dans l’unique pièce qu’un désordre romantique encombrait. Un de ses familiers m’introduisit chez elle. Cette octogénaire de haute taille avait encore des yeux superbes, des yeux de foi et de flamme dans un visage dévasté. Elle consacrait ses journées et une partie de ses nuits à l’élaboration de romans-feuilletons interminables. Nul vestige de sa folle jeunesse. Nul souvenir de ses folles compagnes: Clara, Pomaré. Mais elle montrait, accrochée au mur, une petite photographie d’Alexandre Dumas fils, avec dédicace: «Son portrait m’encourage à écrire!... Il m’appelle son confrère! Lui!...» Elle me donna lecture de quelques pages fiévreuses. Et comme nous prenions congé, elle s’excusa: «Je ne vous accompagne pas. Fermez soigneusement la porte, c’est l’heure où le fou vient tambouriner. Il paraît qu’il est inoffensif....» En effet, au moment où nous entr’ouvrions la porte pour sortir, un homme à l’aspect sérieux de fonctionnaire provincial tenta de jeter un coup d’œil à l’intérieur de ce lieu plein de mystère. Comprenant que ce soir-là il n’en saurait pas davantage, il reprit sa route paisiblement. Nous le suivions. En somme, ce fou avait l’airraisonnable. Mais quand il entra dans l’ombre d’une rue, il se mit à trotter sur la pointe des pieds en poussant des «tchitt! tchitt! tchitt!» de gamin qui imite la locomotive. Malgré la discrétion qu’il apportait à ce jeu, quelques passants s’étonnèrent. Alors le fou se retourna et, m’adressant un sourire indulgent, signifia qu’il entendait seulement m’amuser.

J’ai toujours attiré la confiance des... mettons des exaltés. Mon enfance a été séduite et épouvantée par une famille originale composée d’un père morphinomane et de quatre rejetons vésaniques. Le père avait été l’un des hommes les plus importants de Paris. Il s’était à peu près ruiné et il vivait tant bien que mal des reliefs de son opulence, vendant son argenterie pièce par pièce, ses tableaux, puis ses meubles. Il est mort dans son hôtel jadis bourré à la mode du Second Empire, devenu vide et sonore comme une maison à louer. Le fils aîné, complètement idiot, présentait, avec sa chevelure épaisse, sa barbe inextricable, ses lèvres rouges et ses pattes d’assassin, l’aspect d’un brigand romantique. Il sortait de cette barbe une sorte de grondement où l’on trouvait, quand on parvenait à en discerner le sens, des paroles rassurantes. «Je les ai admirablement élevés», affirmait le malheureux père. Son fils n’émettait que des paroles de politesse tel un trombone qui soupirerait une romance: «Mes hommages, madame.... Mes salutations les plus distinguées, monsieur.... Mes cordialités les meilleures, mon petit garçon.... Je vous baise la main, mademoiselle....» Par malheur, son répertoire s’arrêtait là. Au moment du départ, il s’embrouillait dans les paroles d’accueil et vous proposait un bon fauteuil quand on se disposait à gagner la porte. Le second fils était charmant, fin, distingué, joli garçon; une tête d’adolescent vénitien. Il se contentait de sourire, ayant à peu près perdu l’usage de la parole. Mais il souriait de l’air le plus entendu, le plus spirituel, et s’il n’avait eu une fâcheuse propension à chasser de son oreille une mouche imaginaire, il eût pu faire dans les salons les mieux tenus figure de philosophe railleur et de don Juan taciturne. Le troisième se présentait sous les espèces d’un colosse hilare. Il riait à propos de tout, et si fort que les vitres en tremblaient et que les animaux du voisinage, émus par ce tonnerre, regagnaient au plus vite leurs abris. Sur celui-là, le dernier venu, le père ramassait toutes ses espérances: «Les autres sont tristes, avouait-il, mais ce petit est espiègle, simplement. Il déborde d’un trop-plein de gaieté. Cela s’arrangera.» L’espiègle se tordait et comme les gens distingués mettent la main devant leur bouche pour bâiller, lui, afin de renfoncer la gaieté qui le secouait, mordait ses doigts avec fureur. Il avait obtenu ainsi des phalanges effroyables, enflées et tuméfiées. Du bout de ces doigts monstrueux, il m’offrait des bonbons que Je refusais. Sans plus de façon, il dévorait les bonbons lui-même, avec un peu de ses doigts par-dessus le marché. Enfin, il y avait une jeune fille restée fort jolie, avec ses yeux immenses et glacés, sa pâleur, sa démarche royale. Mais vers seize ans, la bouche si pure s’était affaissée. Elle était toute douceur, toute grâce, toute indulgence. Elle excusait ses frères; elle expliquait leur originalité en touchant son front avec un soupir. Elle en faisait d’ailleurs autant pour son père, qui lui semblait le plus atteint de tous. Le pauvre homme, au milieu de sa famille saugrenue, avait pris un parti assez commun aux toxicomanes: il dormait le jour et il vivait la nuit, c’est-à-dire aux heures où le brigand calabrais, l’aristocrate souriant, le jeune espiègle et leur paisible sœur avaient rejoint la norme dans le sommeil. Il s’enfermait alors dans son cabinet où il retrouvait les vestiges de sa richesse: une bibliothèque de nacre et d’ébène offerte par un souverain, un samovar d’argent, un tableau que tout le monde attribuait à Raphaël, sauf les acheteurs. Là cet ex-financier écrivait des vers, innocente et touchante manie dont sont atteints beaucoup plus de gens qu’on ne l’imagine. Un fatras de nuées traversées de quelques éclairs, il est impossible, en effet, de mettre au jour une telle quantité d’alexandrins, sans que le hasard, dieu des mauvais poètes, vous en accorde un sur cent de passable et un sur mille d’excellent. Je crois bien qu’il ne s’en est jamais ouvert qu’à moi. Nous nous commu–niquions nos essais. Il me donnait quelques conseils: «C’est parfait, mais on sent que tu comptes encore les pieds.... Pour que la mécanique te devienne familière et ne te gêne plus, écris tant que tu pourras!» Comme il brouillait un peu les dates, il ajoutait, oubliant ma jeunesse: «Il en va de même pour les femmes, mon bon ami!... Comment trouver tout de suite celle qui vous est destinée? Les niais s’attardent avec la première venue qui leur tombe sur le cœur....»

Un beau matin il nous amena sa fille.

«Voulez-vous, demanda-t-il à ma mère, me rendre le service de la garder une heure ou deux? J’ai des rendez-vous d’affaires. Je passerai la reprendre vers midi, car je lui ai promis de l’amener au cabaret. Elle n’a jamais déjeuné au restaurant et je lui dois bien cette petite fête....»

Là-dessus, il prit congé. Nous devions le revoir à neuf heures du soir seulement. Il avait oublié sa fille jusqu’à cinq heures de l’après-midi. Puis il s’était demandé chez quels parents, chez quels amis ou chez quels fournisseurs il avait bien pu la laisser, et il avait fait le tour de ses relations, ne se souvenant de nous qu’au dernier moment.

Je vois encore cette infortunée créature qui me paraissait une princesse de conte de fées accablée par un enchantement. Elle aussi–«Je les ai admirablement élevés!»–ne prononçait que des paroles de courtoisie, à la manière orientale. Elle disait à un chauve: «Je vous félicite, mon cher cousin, de la perte de vos cheveux. Cela fait beaucoup plus mignon!» A une dame enchifrenée: «Ma tante, comment se porte votre joli rhume?» Elle déjeuna et dîna avec nous sans s’étonner de l’absence de son père. Elle l’expliquait en se touchant le front. Vers trois heures de l’après-midi, la conversation traînant, comme on peut le croire, ma mère lui apporta un morceau de batiste.

«Voulez-vous ourler un petit mouchoir? Ça vous distraira....

–Je crois bien!

–Vous l’emporterez et vous le marquerez plus tard à vos initiales.»

A neuf heures, quand le père revint, il trouva sa fille penchée sur son travail qu’elle n’avait pour ainsi dire pas quitté.

«Le temps n’a pas dû lui durer beaucoup, fit-il. Elle est si adroite! Une fée!... Montre-nous ce chef-d’œuvre....»

Stupeur! Le mouchoir était vierge de tout point. L’infortunée avait piqué de l’aiguille cinq heures durant, mais elle avait oublié de faire un nœud au bout du fil, si bien que l’aiguille était entrée et sortie inutilement. Cela me parut émouvant, ce travail exécuté pour rien, pour le geste. Une fée: le père avait raison. Seule une fée, éblouie d’irréel, a le droit de négliger un détail aussi bas.

Parfois, me voyant penché sur des besognes complètement vaines, tragédies mêlées de pitreries, contes qui tenaient tout entiers dans le point de départ, premier chapitre d’un roman impossible, ma mère jetait un coup d’œil sur les papiers épars et me disait: «Très bien, mais il faudrait, tout de même, un nœud au bout du fil!» Conseil excellent que je regrette de ne pas avoir toujours suivi.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
180 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066302153
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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