Kitabı oku: «Explorateurs et terres lointaines»

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Henri Méhier de Mathuisieulx

Explorateurs et terres lointaines


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066318239

Table des matières

LE LIVRE D’OR DES EXPLORATEURS ET VOYAGEURS FRANÇAIS

PRÉFACE

ÉLISÉE RECLUS

LA VIE EXOTIQUE

LE COLONEL BARATIER

LA MORT D’UN HÉROS

GASTON DESCHAMPS

LA DOUANE DE CHIO

ARRIVÉE A ATHÈNES

RENÉ MILLET

SALONIQUE

LE VICOMTE D’OLLONE

ENTRÉE DANS LE PAYS DES LOLOS

LOUIS BERTRAND

CHERCHELL

THIMGAD

L’ANCIENNE CONSTANTINE

LE MUSÉE DE CARTHAGE

L’ENCHANTEMENT DE LA MER MORTE

S. A. R. LE DUC D’ORLÉANS

CHASSES ET CHASSEURS ARCTIQUES

LA CHASSE A L’OURS

LE BARON HULOT

LE CHAR

LES COW-BOYS

LOUIS GENTIL

LE CARACTÈRE DES MAROCAINS

L’ABBÉ HERMELINE

LE BERCEAU DE SHAKESPEARE

MADAME ISABELLE MASSIEU

LE CHRISTIANISME EN INDO-CHINE

LE CAPITAINE AZAN

LE COMBAT DE SIDI-DAOUD

LE RÉVÉREND PÈRE GIROD

SUR LES BORDS DU SONG-GHAY

FERNAND FOUREAU

VISITE AU PUITS DE TADJENOUT

INSTALLATION DANS L’AÏR

LE CAPITAINE LENFANT

PASSAGE DU RAPIDE D’OUROU

HARRY ALIS

UN MARIAGE ÉGYPTIEN

TARTARIN SUR LE NIL

GASTON DE SÉGUR

LE TATOUAGE DES MAORIS

HUIT JOURS DE COACH

C. DE VARIGNY

ÉRUPTION DU VOLCAN KILAUÉA

VICOMTE DU BOURG DE BOZAS

LA PERTE DU FLEUVE OUEBB

CARNET DU VICOMTE DU BOURG

AU LONG DE L’OMO

GEORGES CLARETIE

LE HASCHICH

E. COTTEAU

BÉNARÈS

LE PRINCE HENRI D’ORLÉANS

UNE BATTUE DANS LE NÉPAUL

LES MISSIONNAIRES FRANÇAIS AU THIBET (1891)

SUR LA RIVIÈRE NOIRE

GRENARD

MORT DE DUTREUIL DE RHINS

BARON E. DE MANDAT-GRANCEY

UNE CHASSE A LA VIPÈRE

LA VIE AU RANCH

ACHILLE RAFFRAY

CHASSE A L’HIPPOPOTAME

FÉLICIEN CHALLAYE

LA MAISON JAPONAISE

ABBÉ CHEVILLARD

LA FORÊT VIERGE

G. DE LA SALLE

DE PARIS EN MANDCHOURIE

GABRIEL BONVALOT

DANS LE PAMIR

MADAME JENNY DE TALLENAY

DE PUERTO CABELLO A VALENCIA

COMTE HENRY DE LA VAULX

DE TOULON A PORT-VENDRES A TRAVERS LA MÉDITERRANÉE

JULES LEGRAS

LE BASSIN DE L’AMOUR

LE VICOMTE DE MATHUISIEULX

L’EMBUSCADE DE TINK-FAISAN

A TRAVERS LA TRIPOLITAINE

GARIANA

LE LIVRE D’OR DES EXPLORATEURS ET VOYAGEURS FRANÇAIS

Table des matières

PRÉFACE

Table des matières

Nous nous sommes efforcés de réunir ici des pages empruntées aux livres des explorateurs et voyageurs français qui ont le plus littérairement raconté leurs séjours hors de la métropole.

A notre connaissance, une pareille sélection n’a jamais été tentée, du moins sous cette forme. Il nous a semblé que nous devions combler cette lacune. Puisque l’on glane dans les œuvres d’imagination (poésie, roman, théâtre) pour en constituer des anthologies, nous en faisons autant des auteurs qui ont écrit, avec un talent souvent égal aux meilleurs, ce qu’ils ont vu et éprouvé.

Ces pèlerins scientifiques manient souvent la plume avec une dextérité qui avive l’intérêt de ce qu’ils nous apprennent, et l’opinion publique, qui leur est si favorable, est sanctionnée par les nombreux prix décernés par l’Académie française.

Mais nous ne cherchons pas ici à élever un monument à leur gloire: leurs noms bien connus n’ont besoin d’aucune publicité. Notre but est de concourir à répandre dans la jeunesse française le goût des voyages et de l’expansion coloniale. Par l’attrait de ces lectures, nos jeunes compatriotes auront leur attention mieux éveillée que par les exposés techniques; ils ressentiront plus d’intérêt pour la vie active, où les journées se succèdent, tantôt heureuses et gaies, tantôt épuisantes et dangereuses, jamais banales.

Un recueil comme celui-ci ne saurait s’astreindre à une classification quelconque, ni selon l’importance des trajets effectués, ni par le groupement en régions, ni d’après la succession des dates. Certains explorateurs ont accompli des découvertes de la plus haute importance; mais ils se sont contentés de les raconter sous la forme lapidaire de rapports officiels, tandis que de simples voyageurs ont exprimé avec un charme saisissant et une divination étonnante les paysages et les peuples de leurs itinéraires plus modestes.

Telle région immense n’a fourni que des catalogues scientifiques ou économiques, alors qu’un coin des Balkans, ou quelques îlots de la mer Égée ont inspiré les plus brillantes pages de fins connaisseurs en beautés artistiques et en mentalités étranges de contemporains mal connus.

Enfin, telle année a vu les vitrines des libraires se couvrir deux et trois fois plus que l’année précédente.

Qu’importe l’ordre dans lequel on enferme les joyaux dans l’écrin, si l’on y peut mettre les plus beaux!

Mais, dans la réalisation matérielle de pareils choix, une difficulté se pose. On ne peut citer des ouvrages sans l’autorisation préalable de l’auteur et de l’éditeur. Nous avons trouvé une complète unanimité dans l’aimable empressement des auteurs à nous satisfaire. La plupart des éditeurs ont rivalisé de bienveillance avec eux. Et c’est un devoir extrêmement agréable pour nous d’exprimer aux uns et aux autres notre profonde gratitude.

Si généreux qu’il soit, un éditeur limite toujours l’étendue des citations qu’il accorde. De là, un gros embarras pour faire tenir les paysages ou les scènes dans les dimensions du cadre accordé. Il en résulte parfois qu’il faut renoncer à un épisode émouvant ou à un panorama éblouissant, faute de le pouvoir ajuster en son entier. Dans ces conditions, il ne peut être question de classification, ni de préséance. Les citations se succéderont donc au hasard, comme les croquis sur les pages d’un album.

L’abondance et la richesse des matières n’en souffrira cependant pas sensiblement. Mais, pour que la multiplicité de ces citations éparses soit toujours compréhensible, sans de fastidieuses recherches ou des efforts de mémoire, nous avons fait précéder chacune de ces citations de courtes notices qui rappellent ce qu’est l’auteur et où il en était au moment où nous lui cédons la parole.

Nous n’achèverons pas ces explications sans affirmer que ce livre contient de réels chefs-d’œuvre; nous en avons le droit, puisque notre modeste rôle de transcripteur n’y est pour rien. De savoir ce volume entre les mains de nos jeunes compatriotes est une joie et une récompense bien plus grandes que ne méritait la tâche à laquelle nous nous sommes consacrés avec tant de plaisir.

ÉLISÉE RECLUS

Table des matières

Nul écrivain n’a plus de titres qu’Élisée Reclus à figurer en tête de ce recueil. On ignore généralement qu’il passa sa vie à parcourir le globe autant qu’à écrire sa monumentale Géographie universelle. L’œuvre écrite de ce savant atteste sa valeur scientifique par les dix-sept traductions qui en ont été faites. Le style du grand géographe est admirable par son élégance, sa précision et surtout par les couleurs vives dont il reflète ce qu’il nous peint. L’auteur n’a pu exercer précisément ainsi son beau talent d’écrivain que parce qu’il a contemplé un grand nombre des spectacles de la nature. C’est avec justesse que le Temps disait récemment:

«Dans la préface de son grand ouvrage, la Terre, il a raconté comment lui était venue l’idée de décrire les phénomènes de la vie du globe. Ce sont de belles et nobles pages. On y sent je ne sais quel souffle de Rousseau; mais c’est un Rousseau beaucoup plus viril et plus net.»

Voici comment Élisée Reclus racontait lui-même sa vocation de géographe.

«Le livre qui paraît aujourd’hui (1867), je l’ai commencé, il y a bientôt quinze années, non dans le silence du cabinet, mais dans la libre nature. C’était en Irlande, au sommet d’un tertre qui commande les rapides du Shannon, ses îlots tremblant sous la pression des eaux et le noir défilé d’arbres dans lequel le fleuve s’engouffre et disparaît après un brusque détour. Étendu sur l’herbe, à côté d’un débris de muraille qui fut autrefois un château fort, je jouissais doucement de cette immense vie des choses qui se manifestait par le jeu de la lumière et des ombres, par le frémissement des arbres et le murmure de l’eau brisée contre les rocs. C’est là, dans ce site gracieux, que naquit en moi l’idée de raconter les phénomènes de la terre. Depuis lors je n’ai cessé de travailler à cette œuvre, dans les diverses contrées où l’amour des voyages et les hasards de la vie m’ont conduit. J’ai eu le bonheur de voir de mes yeux et d’étudier à même presque toutes les grandes scènes de destruction et de renouvellement. Pour garder la netteté de ma vue et la probité de ma pensée, j’ai parcouru le monde en homme libre, j’ai contemplé la nature d’un regard à la fois candide et fier, me souvenant que l’antique Freya était en même temps la déesse de la terre et celle de la Liberté.»

C’est en visitant la Nouvelle-Grenade (aujourd’hui république de Colombie), qu’il a rédigé le Voyage à la sierra Nevada de Sainte-Marthe, auquel nous empruntons les citations qui vont suivre.

Il avait vingt-cinq ans. Il venait de parcourir l’Amérique du Nord, et il déroulait la voile dans laquelle il avait passé la nuit, pour contempler du pont de son navire les côtes du continent méridional, brusquement surgies dans l’aurore.

Sans bagages, sans autre arme défensive que la boucle de son ceinturon, il allait explorer à pied le massif verdoyant qui se dresse sur la mer où débouche le rio Magdalena. Nul n’a exprimé comme lui le charme langoureux de la vie exotique, sous la végétation tropicale.

LA VIE EXOTIQUE

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Comment blâmer ces populations de s’abandonner à la joie de vivre, lorsque tout les y invite? La faim et le froid ne les torturent jamais; la perspective de la misère ne se présente point devant leurs esprits; l’impitoyable industrie ne les pousse pas en avant de son aiguillon d’airain. Ceux dont tous les besoins sont satisfaits par la bienveillante nature ne cherchent guère à réagir contre elle par le travail et jouissent paresseusement de ses bienfaits: ils sont encore les enfants de la terre, et leur vie s’écoule en paix comme celle des grands arbres et des fleurs.

Sous nos tristes climats du Nord, pendant la saison d’hiver, bien des actes de la vie causent une véritable souffrance. Le matin surtout, il faut presque de la force d’âme pour se lever sans hésiter. Au moment du réveil, on a les membres enveloppés de couvertures, comme d’une triple atmosphère de chaleur. Dans la chambre, au contraire, tout semble contracté par le froid; des cristaux de glace couvrent les vitres de leurs fleurs étincelantes; la blancheur mate qui les pénètre fait pressentir qu’une épaisse couche de neige est étendue sur la terre; des bouffées sifflantes de vent se plaignent au-dessus des toits et s’engouffrent dans la cheminée avec un murmure plaintif. Alors ceux qui n’ont pas à leur disposition toutes les ressources du confort doivent tout d’un coup relever leurs chaudes couvertures, bondir sur le plancher de la chambre glacée et plonger les mains dans l’eau froide. C’est à l’eau froide, au souffle glacé de l’hiver qu’il faut peut-être attribuer en grande partie la force inébranlable, la calme résolution des hommes du Nord. Celui qui brave le froid peut braver tous les dangers.

Combien au contraire le réveil est suave et délicieux dans les doux pays du Midi, dans une plaine comme celle de Sainte-Marthe! Les vagues parfums des corolles qui s’entr’ouvrent viennent flotter dans la chambre, les oiseaux battent de l’aile et gazouillent leurs mille chansons, l’ombre du feuillage se dessine sur la muraille blanche et joue avec les rayons naissants. L’atmosphère, si douce à l’intérieur des maisons, est en dehors plus douce encore, plus fraîche, plus vivifiante; le vent qui passe fait entrer la joie dans le corps et dans l’âme. Au milieu de cette nature qui s’éveille avec tant d’amour à la vie, il est impossible de ne pas revivre soi-même de toute l’ardeur de son être; sur le sein de cette terre si belle aux premiers rayons du soleil, on respire avec enivrement, on se sent renouvelé.

Dès le point du jour, les cavaliers et les piétons couvrent les chemins qui mènent au petit fleuve Manzanarès, ainsi nommé par les conquistadores en souvenir du ruisseau de Madrid, et chacun va choisir une anse ombragée pour y faire ses ablutions du matin. Le sentier que je prenais d’ordinaire passe à travers les jardins. Les hautes herbes en tapissent si bien les bords, les arbres pressés entrelacent si bien leurs branches en forme de voûte au-dessus de l’allée, qu’on pourrait se croire dans un immense berceau de verdure. Le soleil fait pénétrer çà et là une aiguille de lumière, et par de rares échappées apparaissent les feuilles en panache des cocotiers qui se balancent à dix mètres au-dessus des arbres du chemin. Les prunes des tropiques jonchent le sol, les émanations des fleurs épanouies et des fruits mûrs se répandent dans l’air. Souvent aussi une jolie Indienne passe, assise sur son âne, et on échange avec elle le salut d’usage: Ave Maria! — Sin peccado concebida.

Arrivés au pont de Manzanarès, monument remarquable dans son genre, puisqu’il est le seul de la province, mais qui se compose simplement d’un tablier en bois assez mal posé sur des culées déjà lézardées et penchantes, les groupes se séparent, chaque baigneur descend la berge en s’aidant des branches des caracolis ou des mimosas, et va s’étendre dans l’eau transparente sur le sable micacé de la rivière, semblable à une mosaïque d’or et d’argent. A cette heure matinale, tous les oiseaux chantent, les essaims de moustiques ne tourbillonnent pas encore dans l’air, la chaleur du soleil n’a pas traversé l’épais branchage des arbres, et l’eau, à peine descendue des montagnes, garde encore la fraîcheur du rocher. Après quelques minutes de ce bain délicieux et vivifiant, on remonte sur la rive, puis on se disperse au hasard dans les jardins avoisinants. Telles se passent les matinées à Sainte-Marthe.

Une grande partie de la journée est employée à faire la sieste, du moins par les hommes, car les femmes, actives dans tous les pays du monde, n’interrompent que rarement leurs travaux de ménage.

Avec la soirée viennent les bals et les promenades. Les joueurs de tambourin et de castagnettes se réunissent au coin des rues, improvisent des concerts que des enfants imitent de loin à grand renfort de chaudrons et de crécelles. Les jeunes filles se rassemblent chez celle de leurs amies qui célèbre sa fête patronale, et dansent autour d’un reposoir décoré de fleurs et de guirlandes. Entre qui veut, soit pour danser, soit pour goûter aux rafraîchissements qui circulent aux frais de l’hôte et de ses ninas.

Grâce à la beauté des nuits, les promeneurs sont encore plus nombreux sur la plage que les danseurs dans les salles de bal; les groupes se mêlent, se détachent, se reforment; çà et là des chants se font entendre et marient leurs voix au bruit harmonieux des vagues. Ceux qui n’ont pas vu la splendeur des nuits tropicales ne peuvent se figurer combien sont douces les heures passées sous la lumière voilée «qui descend des étoiles» ; ils ne savent pas à quel degré peut s’élever la jouissance exquise de l’être physique caressé par la limpide atmosphère qui le baigne: chaque mouvement est si doux à faire, qu’on pourrait se croire dégagé des chaînes de la pesanteur. Le ciel, où les étoiles scintillent avec une clarté quatre fois plus grande que dans la zone tempérée, est presque toujours libre de nuages, et l’on y peut contempler tout entière l’arche flambante de la voie lactée. A chaque instant, les étoiles filantes, beaucoup plus volumineuses en apparence que celles de nos climats et laissant derrière elles de longues traînées de diverses couleurs, traversent le ciel dans tous les sens. Parfois on dirait les fusées d’un feu d’artifice.

Les parfums des jardins et de la forêt augmentent encore l’influence presque enivrante des nuits tropicales. Les fleurs de chaque espèce s’ouvrent l’une après l’autre et versent dans l’air la senteur spéciale qui les distingue. Quelques-unes de ces odeurs, entre autres celle du palmier Corud, font une irruption soudaine et envahissent brusquement l’atmosphère; d’autres, plus discrètes, s’insinuent avec lenteur et s’emparent graduellement des sens; d’autres encore, imprimant une espèce de rythme aux vagues aériennes, jaillissent des fleurs par intervalles; mais toutes se succèdent dans un ordre régulier et produisent ainsi une vraie gamme de parfums. A l’imitation de Linné, qui parlait de construire une horloge de fleurs où les heures seraient marquées par l’épanouissement des corolles, Spix et Martuis, les célèbres explorateurs du Brésil, proposaient de disposer un jardin en une vaste horloge tropicale, où chaque division du temps eût été indiquée par une odeur différente, s’échappant d’une fleur entr’ouverte comme la fumée s’échappe de l’encensoir.

LE COLONEL BARATIER

Table des matières

Le colonel Baratier, l’héroïque second de la fameuse mission Marchand, manie la plume aussi brillamment que l’épée. C’est donc à lui qu’il incombe de représenter ici la valeur de l’homme de guerre, jointe à un mérite égal d’écrivain. Dans son beau livre, il nous fait assister avec une vive émotion à la mort généreuse du lieutenant de Chevigné.

LA MORT D’UN HÉROS

Table des matières

A ceux qui refusent aux colonies d’être une terre où se préparent des «âmes» et affectent de n’y trouver qu’un terrain de concours pour le grade ou la croix; à ceux qui nient l’utilité du sacrifice; à ceux aussi qui doutent de la permanence en l’armée des vieilles vertus de la race, je dédie le récit des actes d’héroïsme que renferme ce livre, et je mets en tête, comme exemple pour tous, la mort de mon ami le lieutenant de Chevigné.

Au fort Bonnier, le clairon sonne le réveil. A l’autre bout de la ville, du fort Hugueny, comme un écho, la trompette répond.

L’Orient cendré s’argente, les minarets des mosquées sortent de l’ombre; les maisons cubiques écrasées, aplaties dans l’obscurité, se redressent; un filet de lumière borde le contour des terrasses; une lueur indécise glisse le long des murs, pénètre dans les rues, fait briller les clous et les ferrures, ornements des portes... Tombouctou s’éveille. Et pendant que les marabouts, devant le soleil levant, rappellent au peuple prosterné la grandeur d’Allah, sur le fort Bonnier monte le drapeau de la France.

A ce moment, une compagnie de tirailleurs et deux pelotons de spahis sortent de la ville, défilent au pied du pavillon tricolore et le saluent: Morituri te salutant!

Combien reviendront, de ceux qui partent ainsi à la recherche du rezzou de Touareg signalé dans l’est, au bord du Niger? Les Touareg! guerriers légendaires, invisibles et toujours présents, survenant au galop de leurs chevaux ou de leurs méhara, tels une trombe soulevée par le vent, ouragan qui passe, renverse tout et s’évanouit à l’horizon, en fumée. Les Touareg! hommes voilés du désert, dont le litham ajoute un mystère à celui de leur retraite.

A leur poursuite, le détachement s’élance. Il oblique vers le sud pour rejoindre le fleuve et cherche sa route à travers la prairie marécageuse due aux inondations annuelles; il s’écarte du désert, laissant à plusieurs kilomètres, dans le nord, cette mer aux lames de sable, ces dunes tourmentées propices aux embuscades. Vareuses bleues des tirailleurs, vestes rouges des spahis s’éloignent dans la plaine; sur l’herbe, la marche des hommes, le mouvement des chevaux jettent, au hasard des reflets du soleil, l’éclair d’un sabre ou d’une baïonnette.

Les cavaliers qui forment l’avant-garde ont pris le galop pour gagner leur distance. Derrière eux, Tombouctou va disparaître; ses contours dentelés se noient dans un rayonnement d’or, le drapeau français n’est plus qu’un point; la silhouette de la ville s’amincit, s’étire; tout se confond, tout s’efface; partout la prairie s’étend comme une nappe verte coupée d’îlots sablonneux, trouée de larges marais; et, dans la fixité radieuse du ciel, cette étendue flambée de clartés, mais immobile et sans ombres, paraît une solitude morne, presque sombre.

Tombouctou.


Kabara, un des ports de Tombouclou.


Aux côtés du lieutenant de Chevigné, qui commande les spahis, marche le lieutenant de Latour, le chef du 2e peloton.

Le soleil de midi répand une impression d’écrasement: les chevaux ont la tête basse, les cavaliers ferment les yeux, aveuglés par une brume ardente; dans l’universelle torpeur qui saisit la nature, les voix semblent étouffées, le tintement des étriers ou des sabres assourdi: c’est à peine si le cri d’un aigle-pêcheur, au-dessus du Niger, parvient à déchirer l’air de sa note stridente, prolongée, lamentable.

La colonne avance toujours. Bientôt les ombres se dessinent sur le sol, elles s’allongent; le soleil décline; l’herbe prend une teinte plus foncée; le couchant s’irradie de lueurs orangées, il est temps de songer au bivouac.

Au flanc d’une petite dune de sable, couronnée de palmiers nains aux éventails aigus, les faisceaux sont formés; les chevaux, attachés à la corde, secouent la musette remplie de mil; indigènes et Européens mangent leur ration d’endaubage; il n’est pas permis d’allumer de feux, dont la fumée décèlerait la présence de la troupe à l’ennemi.

La prairie s’assombrit de plus en plus, le ciel se décolore, un léger brouillard monte du fleuve, la nuit tombe.

Tirailleurs et spahis s’endorment, les mains posées sur leurs fusils et leurs carabines.

A l’extrémité de la dune, un homme veille, debout, l’arme au pied, tourné vers le nord-est; il scrute la plaine du regard. Le lieutenant de Chevigné s’approche de lui:

«Attention, Samba! Écoute surtout. Les Touareg glissent comme des serpents.»

Sans tourner la tête, la sentinelle répond par le claquement de langue habituel aux noirs: elle a compris.

L’officier reste un instant immobile; ses yeux cherchent à percer les ténèbres; mais seules les mares, grossies par les premières pluies de la saison, reflètent la lueur des étoiles qui brillent au milieu des roseaux.

Comment se garder dans cette plaine? Dans le désert, on trouve des acacias rachitiques ou des mimosas rabougris pour former la zeriba, le retranchement fait de branches emmêlées, hérissées d’épines et d’aiguillons. Ici, nulle autre protection que celle de l’obscurité !

Revenu près de ses hommes allongés sur le sable devant la ligne des chevaux, le lieutenant les contemple et songe à sa responsabilité. Il vient de recevoir l’ordre de partir, le lendemain matin, en avant des tirailleurs, qui attendront au campement son retour. Pourra-t-il, avec quarante spahis, dans un pays pareil, découvrir l’ennemi sans être surpris lui-même? Sa mission est aventurée! On lui dit bien d’éviter le combat; mais on lui prescrit aussi de renseigner nettement sur la force, la composition et l’emplacement du rezzou. Renseigner nettement implique l’obligation d’aller jusqu’au combat. Enfin, c’est un ordre, il n’a pas à le discuter.

Au moment de s’étendre à côté du lieutenant de Latour endormi, il entend un roulement lointain. Il se penche, prêt à donner l’alarme; mais subitement il se ravise; le bruit qui l’inquiète se produit au sud: le danger n’est pas dans cette direction.

Le maréchal des logis Matar-Gaye s’est soulevé ; il écoute et se recouche en riant:

«Çà, mon lieutenant, c’est des sauvages qui se marient. »

En effet, le son du tam-tam vient du village de Kagha, sur l’autre rive du fleuve. Le grondement du tambour continue, un peu sourd d’abord, par saccades, par à-coups; bientôt plus vif, plus pressant, plus éclatant, couvrant sans doute les plaintes de l’épousée; puis la cadence s’accentue, le rythme se précipite, ce n’est plus qu’un roulement, un chant de triomphe, — et le silence tombe brusquement. Le tam-tam, lassé, s’est endormi.

L’officier rêve: sur sa route de mort, il salue la vie. La vie, qui dans ce village poursuit son cours et le suspendra peut-être demain pour lui, pour ses compagnons! L’énigme de ce lendemain l’oppresse; le silence lui paraît angoissant, l’obscurité opaque. Il songe à la France, à ceux qu’il a quittés... Les reverra-t-il jamais?

La France! A ce mot surgit la vision de ce qu’il est venu chercher si loin: un but à son énergie, un peu de gloire pour son pays!

Et ses yeux s’illuminent, la nuit qui l’enveloppait s’éclaircit. Il voit le ciel étinceler, les étoiles palpiter, le Niger couler plus clair entre ses berges noyées d’ombre; le silence se transforme, il le sent léger, subtil; il lui semble que des ondes passent dans l’immobilité de la nature, que l’âme de toutes choses se dégage; son âme elle-même devient plus libre.

Il sourit, s’étend à son tour, et des lueurs, des flammes, des orbes rayonnantes resplendissent en son rêve: le jour qui va se lever ne peut être qu’un jour de gloire.

Le bivouac s’éveille, des traînées de vapeur flottent au ras de la prairie humide; les chevaux sellés, gaiement les spahis se mettent en marche. Peu à peu le soleil monte, les brouillards s’effilochent, se dissolvent; l’air s’échauffe et s’élève au-dessus du sol, tremblant, frémissant, comme autour d’une chaudière.

Sur le flanc de la colonne, les vestes rouges d’une patrouille apparaissent, puis s’enfoncent dans les roseaux d’un marais; mais les chéchias restent visibles et fleurissent la pointe des herbes.

Attaque d’un détachement français par les Hoggar, dans les environs de Tomboucton. Dessin de M. Louis Tinayre.


Il est midi. En passant en face du village de Serery, le lieutenant essaye d’obtenir des renseignements sur le rezzou qu’il poursuit; toutes ses interrogations demeurent sans réponse; les indigènes, d’accord avec les Touareg ou terrorisés par eux, ne veulent pas parler. Et les pelotons reprennent leur route, zigzaguant à travers les mares; parfois ils les longent de trop près; les chevaux s’y enfoncent et sortent en bondissant de la fondrière.

«Mauvais terrain de charge,» pense le chef du détachement.

A ce moment, au nord, le brigadier Maressal, commandant la patrouille de flanc, s’arrête au sommet d’un tertre et fait signe.

D’un temps de galop, le lieutenant de Chevigné le rejoint, accompagné du lieutenant de Latour. Tous deux gravissent le monticule de sable parsemé de palmiers nains, couvert de touffes de drinn qu’une brise imperceptible agite comme des chevelures. Au pied de la dune s’étend une zone marécageuse prolongée, dans l’ouest, par une suite de mares; au delà du terrain d’inondation, le désert apparaît: au nord, à moins d’un kilomètre, un buisson d’acacias ferme l’horizon.

Le brigadier indique la ligne obscure du buisson:

«Mon lieutenant, le long des arbustes, des ombres glissent.»

L’officier regarde. Une colonne, défilé de chenilles noires, s’écoule; abritée par les bois, on la voit à peine.

«De Latour, dit-il sans quitter des yeux le mouvement des Touareg, mettez les deux pelotons en bataille au pied de la dune. Au galop!»

Le bruit d’un torrent qui roule, un cliquetis d’armes, un commandement: «Halte!» des chevaux qui s’ébrouent. Les spahis sont là. Les chenilles noires se sont détachées du bois: le terrain s’anime; une masse épaisse approche en rampant.

«Combat à pied, ordonne de Chevigné. A huit cents mètres, commencez le feu!»

Les coups de fusil éclatent, espacés d’abord, puis de plus en plus pressés. Les chenilles avancent toujours: grouillement, remous surmonté d’un hérissement de lances enveloppées de lumière. A présent on distingue le voile noir qui cache le visage des Touareg. A l’est et à l’ouest, des cavaliers surgissent; ils ont dépassé la ligne d’ombre du buisson d’acacias, leurs silhouettes se découpent sur le fond du désert, qui se dégrade en teinte grisâtre; ils s’étendent au galop de chaque côté de leur infanterie, tels deux bras prêts à se refermer sur les spahis.

Encore quelques minutes, et l’on devra reculer.

«Feu rapide!»

Déjà la horde sombre recouvre les dunes, submerge la prairie, roule comme une vague, les zagaies dressées, semblables à une crête d’écume. Le flot monte, monte sans cesse, s’échappe du bois, sort de terre, tombe du ciel et, sur la plaine éclairée par le grand soleil, s’étale ainsi que l’ombre gigantesque d’un nuage.

«En retraite! ordonne de Chevigné. A cheval!»

Il faut revenir vers le sud, du côté du fleuve; le terrain sera meilleur, s’il est nécessaire de charger.

Un hurlement de triomphe salue ce mouvement; des milliers de bras agitent les lances au-dessus des têtes; en même temps sort, d’un pli de terrain qui le masquait, le dernier groupe des fantassins touareg montés sur des chameaux, et cette réserve se précipite, à la suite de sa cavalerie, sur les spahis en retraite.

Les deux pelotons ont pris position face à l’est, la droite couverte par le fleuve, la gauche par des marécages.

Les cavaliers ennemis arrivent au galop, brandissent leurs armes, le couteau fixé au bras gauche, la croix formée par le manche contre le poignet; la croix que chaque Targui porte à son poignard, symbole peut-être de l’ancienne religion de ses pères, avec laquelle il frappe aujourd’hui l’infidèle, le chrétien.

Les carabines sont impuissantes à arrêter cet élan; il ne reste qu’a prendre la fuite.

Au moment où de Chevigné va commander demi-tour, le maréchal des logis Salles lui signale un essaim de cavaliers qui tournent leur gauche. La retraite est coupée! ils sont cernés! des deux côtés ils seront un contre dix!

Le lieutenant n’hésite pas: mourir pour mourir, ils ne mourront pas en ayant l’air de fuir! Du reste, pourraient-ils combattre ceux qui les tournent et sont encore loin, en ayant à dos ceux dont l’attaque vient de l’est? Ces derniers sont trop près. A eux d’abord! Ensuite... la mort! Et, la voix ferme:

«De Latour, chargez avec votre peloton!»

Puis, se tournant vers le maréchal des logis de Libran:

«Prenez huit hommes; vous ne chargerez qu’après moi, à la dernière extrémité.»

Déjà de Latour a crié :

«Chargez!»

Les spahis bondissent, les éperons au ventre de leurs chevaux; à leurs cris de guerre répondent des rugissements. Les poitrails se choquent, l’élan fou des cavaliers rouges brise la muraille des cavaliers noirs; puis le rang se tord, se disloque; les sabres se lèvent, s’abaissent, heurtent les lances; des éclairs jaillissent; les chevaux se cabrent sous les coups des mors: hennissements, bruit de fer, haleines oppressées, spasmes d’agonie; tourbillon dans lequel les vareuses écarlates noyées apparaissent, semblables à des taches de sang; une à une les taches rouges s’effacent; elles ne sont plus que des îlots perdus dans la marée qui les engloutit.

Une deuxième fois retentit le cri terrible:

«Chargez!»

Avec son peloton, de Chevigné s’élance et crève la mêlée hurlante. Sa haute taille domine le combat. Il veut rejoindre son ami; il ne le voit plus; du moins, il le vengera!

Sous le choc irrésistible, les rangs des Touareg, ébranlés par la première attaque, se sont ouverts; mais leur infanterie vient d’arriver, elle saute à bas des chameaux et se rue sur les spahis. Ce n’est plus un contre dix, c’est un contre vingt qu’il faut lutter.

Les hurlements de rage étouffent le râle des poitrines, les plaintes rauques des mourants; les sabres tournoient dans un éclaboussement de sang et jettent une clarté livide; les Touareg blessés se redressent et, le poignard au poing, coupent les jarrets des chevaux, se cramponnent aux jambes des cavaliers, se hissent jusqu’à eux pour frapper.

Culbutés, hachés, déchiquetés, les spahis s’effondrent, écrasés sous le nombre. Une lance traverse de part en part Chevigné ; il chancelle. Un dernier effort! Ses genoux étreignent la selle; mais ses yeux se troublent. Il pare, il frappe, immergé dans un cahot de faces bestiales aux regards de haine, au rictus de démon; vision d’enfer au milieu de laquelle il va succomber. En vain le brigadier Amady-Bocar, qui ne l’a pas quitté, lui fait un rempart de son corps.

Alors, une troisième fois, le cri: «Chargez!» retentit. Cri de désespoir, cri de mort.

Ce sont les huit derniers spahis qui vont, avec le maréchal des logis de Libran, entourer leur officier.

Cinq tombent; mais la trouée qu’ils ont faite permet au lieutenant de se dégager, de rallier ce qui reste des deux pelotons et de tenter la retraite, la fuite. Comme un sanglier, dans le sursaut suprême, secoue la meute qui le recouvre, les survivants, surhumains, s’arrachent à la horde sauvage.

Ils ne sont plus que quatorze!

Une seconde d’hésitation a suspendu l’attaque, une seconde d’admiration peut-être, car les Touareg sont des guerriers.

De tous côtés errent des chevaux affolés, le poitrail ouvert trébuchant sur des cadavres. Ici gît un spahi, la poitrine trouée, les bras en croix, les yeux vers le ciel; là, un Targui, le crâne entaillé, le visage caché par le litham devenu rouge.

Les cavaliers ennemis se sont reformés; ils évitent d’aborder ceux qu’ils croient à leur merci, ils les suivent au galop, les harcèlent, les entourent et jettent leurs zagaies de loin.

Pour sauver les débris de ses pelotons, de Chevigné dompte la mort. Deux lances l’atteignent de nouveau dans les côtes, et successivement un homme tombe, puis un autre, trois sont blessés; de Libran, la tempe fendue, est aveuglé par le sang.

Ils ne sont plus que douze!

A bout de forces, de Chevigné, soutenu par le brigadier Amady-Bocar, regarde vers le nord: les Touareg, qui, au début de la charge, exécutaient un mouvement tournant dans cette direction, ont disparu; ils ont probablement rallié la masse des combattants pendant la mêlée. Du côté de Tombouctou, la route est libre, et les tirailleurs, soutien de la reconnaissance, sont à moins d’une étape. Le salut est là pour ceux qui peuvent encore galoper et s’enfuir. C’est lui, le chef, qui retarde la marche; pour lui, les derniers braves se sacrifient. Son devoir est de les sauver!

Épuisé, il affermit sa voix:

«Maréchal des logis, je vous donne l’ordre de fuir. Je vais mourir, laissez-moi là. Vous tous, au galop!»

Le maréchal des logis fait un geste de dénégation:

«Si j’étais capable de vous abandonner, ceux-là refuseraient. »

Et il montre le spahi Baba-Maréko luttant pour relever et prendre en croupe un homme qui vient de tomber. Un coup de sabre hache l’épaule du spahi et met l’os à nu, trois lances s’abattent sur lui; mais il ne lâche son camarade qu’au moment où ce dernier meurt, la poitrine traversée.

Ils ne sont plus que onze!

Le lieutenant de Chevigné comprend que, lui vivant, pas un de ces héros ne le quittera.

«Maréchal des logis, lorsque je serai mort, vous fuirez; c’est un ordre.»

Et sans attendre la réponse, rassemblant ce qui lui reste de vie pour mourir, il saisit son revolver et se tire à la tempe

Un cri de douleur des siens, un hurlement de triomphe des Touareg. Puis il n’entend plus rien, un grand silence plane sur lui; il reconnaît le silence de la veille, le même calme le pénètre, les mêmes pensées reviennent: sa mère, la France; comme la veille, il sent que dans ce silence son âme se dégage, ses lèvres s’entr’ouvrent en un sourire.

Le jour qui s’est levé était bien un jour de gloire.

Le sacrifice du lieutenant de Chevigné permit au maréchal des logis de Libran et aux dix spahis survivants de rejoindre la compagnie de tirailleurs et de rentrer à Tombouctou.

Les corps des Européens et des spahis tués au combat de Serery purent être retrouvés quelques jours après et ramenés à Tombouctou, où ils furent inhumés.

Ce retour sur le terrain du combat, retour tardif, montra la résistance acharnée qu’avaient opposée, avant de mourir, les spahis blessés et démontés qui n’avaient pu s’enfuir.

Près d’un mimosa, plus de soixante étuis de cartouches brillaient sur le sable, et le sol gardait encore l’empreinte laissée par deux hommes qui, agenouillés, avaient dû faire une longue défense et n’avaient été pris qu’après épuisement de leurs munitions.

On sut également que le maréchal des logis Matar-Gaye, blesse, mais arme, avait réussi à gagner le fleuve, à atteindre une pirogue et à passer sur la rive gauche où, jusqu’au lendemain, il était resté inabordable. Le chef de Serery s’était emparé de lui par trahison et l’avait livré, après lui avoir promis de faciliter sa fuite.

Deux autres spahis avaient pu aussi monter dans une pirogue; mais derrière eux les Touareg en avaient fait autant, et sur le Niger s’était engagée une lutte désespérée. Au jour seulement les spahis avaient succombé.

Combien d’autres, retranchés le long de la rive, adossés aux arbustes, groupés, serrés les uns contre les autres, ont peut-être péri après des prodiges de valeur et d’héroïsme, attendant toujours un secours qui ne venait pas! Et, lorsqu’il s sont tombés, leurs regards, une dernière fois, ont dû se tourner vers le campement où, le matin, ils avaient laissé les tirailleurs.

GASTON DESCHAMPS

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Après le géographe et le militaire, voici l’archéologue, chez qui l’homme de lettres rivalise de valeur avec le savant. Quand M. Gaston Deschamps parcourt le monde hellénique, l’historien du passé ne fait qu’un avec le voyageur. Il ne dédaigne pas d’interrompre les descriptions colorées et les narrations épiques pour raconter un menu fait de la journée; mais alors c’est un récit typique qui définit le caractère d’un peuple ou d’un individu. Tel les suivantes péripéties que les douaniers turcs lui ont fait traverser à Chio et qui fixent, comme une eau-forte, l’aspect de l’administration ottomane.

LA DOUANE DE CHIO

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C’est une opération très difficile, que de débarquer avec armes et bagages dans une ville de l’empire ottoman. Les douaniers turcs ne sont pas seulement, comme dans les autres pays, des percepteurs chargés d’alléger le plus possible la bourse des voyageurs; ce sont aussi des censeurs fort tracassiers, qui ont la mission de rechercher si les valises des Européens ne recèlent pas quelque ouvrage malin, quelque journal impérieux, quelque livre perfide, capable de porter atteinte à la religion de Mahomet et à la majesté du Commandeur des croyants. Le Divan impérial a presque aussi grand’peur des imprimés que des armées moscovites. Un policier à mine de forban, vêtu d’une tunique déguenillée, où pendaient lamentablement des aiguillettes vertes, sortit d’une petite maison, devant laquelle un gendarme montait la garde, pieds nus, avec un fusil rouillé. C’était le douanier en chef. Il fit comprendre à Karalambos que nous étions obligés d’ouvrir nos malles. Très complaisamment, j’étalai à terre ma petite bibliothèque de voyage. Le douanier mit des lunettes et flaira successivement tous mes papiers. Le Mémoire de Fustel de Coulanges sur l’île de Chio ne lui inspira point d’inquiétude: Karalambos lui fit croire que c’était un éloge de l’administration turque, écrit en Occident par un savant des plus renommés. La Description de l’île de Chio, par J. Justiniani; le Voyage dans le Levant, du sieur Paul Lucas, échappèrent à la censure, non sans de nombreuses explications, par lesquelles furent endormis les scrupules du brave homme. Mais un Strabon, un modeste et tout petit Strabon lui inspira des doutes. Il le retourna en tous sens dans ses grosses mains, le fit voir au gendarme qui montait la garde, et déclara, malgré nos protestations, qu’il voulait le montrer à un lettré, pour savoir s’il pouvait en permettre l’introduction dans l’île. Puis, mis en défiance par l’innocent géographe, il manifesta l’intention de faire main basse sur tous mes papiers, y compris mes carnets et mes lettres.

Je me fâchai, Karalambos se fâcha et traduisit ma colère dans le turc le plus expressif. Rien n’y fit. J’eus recours au grand moyen dont on se sert en pareil cas, et je criai que je me plaindrais à mon consul. Après quoi, nous nous mimes à la recherche de l’agent consulaire.

Chio. — Soldats tures et paysans crétois aux portes de la ville.


Nous arrêtions au passage les portefaix du port.

Nous entrions dans les cafés grecs et nous demandions:

«As-tu vu le proxène de France?»

On nous répondit partout:

«Il doit être dans sa pharmacie!»

Cette pharmacie ne nous étonna point; car les agents consulaires, n’étant pas rétribués par leur gouvernement, exercent d’ordinaire quelque petit métier.

Notre «proxène» était, en effet, dans son officine, tout près du bazar. C’était un homme grisonnant, petit, vêtu d’un «complet» de toile blanche, et d’aspect fort débonnaire. Je lui achetai quelques grammes de quinine pour mes futures fièvres, et je lui exposai ma requête. Il s’attendrit sur le malheureux sort de Strabon, et prit son ombrelle blanche à doublure blanche pour descendre avec nous jusqu’au port. Cet excellent homme était tout fier; le long des boutiques de conserve et de poisson salé, il saluait ses amis d’un petit signe de tête important. Enfin ce rêve, caressé peut-être pendant toute sa vie, se réalisait: le pharmacien du bazar de Chio représentait pour tout de bon une grande puissance. Dans cette île, où les Français ne débarquent presque jamais, il protégeait un de ses nationaux! Le visage pénétré et grave de Karalambos laissait voir aux citadins de Chio que quelque chose de grand allait s’accomplir.

Le gendarme montait toujours la garde. En nous apercevant, il nous fit signe qu’il n’y avait plus personne dans le bureau des douanes. Il nous expliqua qu’on avait emporté au palais du gouverneur tous les livres suspects.

«Montons au konak!» soupira l’agent consulaire.

Son Excellence le bimhachi : un gros homme congestionné, bouffi, qui paraît tout près d’éclater dans sa tunique étroite; un grand sabre traîne derrière lui, mal attaché à des courroies trop longues. Courtois d’ailleurs et affable, ce Turc se livre, en nous voyant, à la mimique très compliquée de la politesse ottomane: un geste pour faire semblant de ramasser de la poussière; un autre geste pour porter cette poussière à son cœur; un troisième geste pour porter la même poussière à son front. Cela veut dire, paraît-il: «Mon cœur et mon esprit sont à vous.» Mais nous n’avions que faire, en cet instant, du cœur et de l’esprit du bimbachi.

Chio. — Sur la grande place.


D’une conversation très longue et fort confuse, il résulta que le gouverneur regrettait vivement de ne pouvoir rendre des honneurs extraordinaires au seigneur français qui daignait le visiter, qu’une affaire urgente l’avait appelé dans un district lointain, et qu’en son absence Son Excellence le muphti nous recevrait pour nous donner entière satisfaction.

Le muphti était assis, les jambes croisées, sur un sofa, au fond d’une salle claire, point meublée, où d’horribles tapis, venus du Louvre ou du Bon-Marché, étalaient ces fleurs sur lesquelles beaucoup de Parisiens reposent leurs pieds. Ce petit satrape à mine chafouine, les yeux clignotants sous d’énormes lunettes, paraissait accablé par le poids de son turban démesuré. Il aspirait un long narghilé placé au milieu de la chambre, et dont la fumée blanche allait jusqu’à ses lèvres par un long tuyau qui serpentait sur le tapis. A chaque bouffée, on entendait, dans la carafe de cristal, le petit gazouillement de l’essence de roses. De sa main gauche, le muphti caressait alternativement son pied et sa barbe grise.

Comme Ibrahim continuait sa conversation avec trois ou quatre porteurs de fez, je me fâchai et j’affectai de ne toucher ni aux cigarettes, ni au café; j’étendis fort impoliment mes jambes en faisant sonner mes talons sur le plancher; j’enfonçai mon chapeau sur ma tête le plus que je pus et, suivi par les regards admiratifs de Karalambos émerveillé, je signifiai que j’étais porteur d’un hoyorouldou, qui m’autorise à voyager en Turquie sans être molesté et que j’entendais recouvrer sans retard les objets qui m’avaient été confisqués arbitrairement.

Le muphti sourit derrière ses lunettes:

«Sois le bienvenu, dit-il lentement; mais pardonne-moi si je te déclare que je ne sais aucunement de quoi il est question. Je ne connais pas le sujet de ta plainte. Je te promets d’examiner le motif de ta réclamation et de te faire rendre justice le plus tôt que je pourrai.»

On s’expliqua, et nous apprîmes sans étonnement que nos paquets étaient encore à la douane.

«Je les enverrai chercher, dit le muphti. Demain on les portera à ta maison.»

Mais il ne faut pas se fier au «demain» des Turcs. J’exigeai la solution immédiate de ces difficultés. Mes livres et mes carnets arrivèrent. Un grand nigaud d’interprète arménien fut commis à l’examen de Strabon. Il le déclara sans danger pour la prospérité de la Sublime Porte. J’avais perdu, dans ces contretemps, plus de la moitié de ma journée; mais j’avais beaucoup appris sur le mécanisme de l’administration turque.

Chio. — Un vieux savetier.


Quand le brillant élève de l’École d’Athènes va prendre sa place parmi ses confrères, son esprit a sans cesse le don d’ubiquité, non dans l’espace, mais dans le temps. Il visite la Grèce sans se désintéresser nullement de son aspect moderne; mais en même temps tout le passé se mêle à ses excursions, avec l’éclat qu’y peut jeter un des maîtres de l’art et de l’histoire helléniques. On croit voir cheminer sur l’Acropole et dans les salons actuels, le long des chemins de Corinthe et à la Chambre des députés, à Delphes et a Pharsale, comme dans les couloirs des ministères, un promeneur en veston qui se transforme sans cesse en un autre promeneur revêtu successivement des costumes d’Achille, de Périclès, de Socrate ou d’Euripide. Laissons-lui raconter son débarquement au Pirée.

ARRIVÉE A ATHÈNES

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Il faut, si l’on veut voir l’Attique dans toute sa beauté et avec la grâce de sa rapide fraicheur, entrer dans le port du Pirée un jour de printemps, au moment où les tiédeurs précoces du mois de mars égayent de verdure hâtive et légère la sécheresse des collines de sable. Lorsque Yorghi, batelier de l’École française, qui m’attendait au bas de l’échelle du Sindh, accosta au quai de tuf grisâtre, je fis un faux pas sur une des marches, et, sans le vouloir, peut-être par l’effet d’une secrète influence des dieux, j’entrai à genoux dans la patrie de Phidias. J’ai cru depuis qu’il y avait un heureux présage dans le hasard qui me prosternait ainsi, malgré moi, dès mes premiers pas dans le doux pays où a fleuri l’adolescence du monde, et où devait jaillir la source vive de toute joie, de toute science et de toute beauté.

Lorsqu’on a des bagages, on ne peut songer à prendre le petit chemin de fer qui fait le trajet d’Athènes au Pirée. Le mieux est d’accepter les services des cochers errants qui vous proposent de vous traîner, vous et votre fortune, dans de grands landaus, exilés on ne sait par quel destin dans les Échelles du Levant, après avoir suivi sans doute, en Occident, des noces déjà anciennes. Les vieilles voitures aiment le chemin d’Athènes et les sentiers du bois sacré des Muses: le carrosse doré qui devait servir à la rentrée solennelle du comte de Chambord, et qui attendit longtemps chez Binder le retour des émigrés, se repose maintenant dans les remises du roi George. Je l’ai vu passer, rue d’Hermès, lorsqu’on célébra en grande pompe, à l’église métropolitaine, la majorité du prince héritier Constantin. Les patriotes hellènes ne désespèrent pas de le voir, un jour, grimper les rues montantes et difficiles qui mènent à Sainte-Sophie.

Athènes. — Vue prise de l’Acropole. Phot. Beer, communiquée par Ch. Trampus, Paris.


Les landaus athéniens se nomment, dans la délicieuse langue du pays, amara. C’est par ce mot, vous vous le rappelez, qu’Homère désigne le char d’Achille. Avant de monter sur le marchepied de ces chars, il faut faire avec le cocher ce qu’on appelle là-bas une symphonie. Que ce mot n’éveille pas en vous l’idée de quelque chose de musical. La symphonie grecque est un accord purement commercial, analogue à la combinazione des Italiens. Chez ce peuple amoureux de liberté, il n’y a point de tarifs, et votre cocher vous rirait au nez, si vous lui demandiez son numéro. Il faut s’entendre avec lui, discuter d’égal à égal, engager un duel, comme deux adversaires qui s’estiment, mais qui ont une forte envie de «se rouler» mutuellement. Pour ma part, je ne me suis jamais plaint de l’obligation où j’étais de me soumettre à cet usage de la symphonie, qui est, chez les Grecs, une institution nationale. Parfois, ces discussions prenaient dans l’air bleu une tournure académique et platonicienne; j’admirais combien les cochers ont d’esprit dans ce pays d’ingénieuse et subtile flânerie, et j’éprouvais une sensation que je n’ai retrouvée nulle part: le plaisir d’être voituré, au trot de deux chevaux maigres, par Protagoras ou par Gorgias.

Grecs ancien et moderne.


En Orient, on accomplit les opérations vulgaires et basses de la vie matérielle avec une lenteur où se marque, à l’égard des nécessités pratiques auxquelles les hommes sont condamnés, un superbe et aristocratique dédain. A Athènes, en particulier, les orateurs ne sont jamais presses d’en finir, et les cochers prennent toujours le plus long. C’est une occasion d’apercevoir au passage quelques coins du Pirée. Il n’est pas besoin d’aller plus loin que la marine pour voir ce qui fait le fond immuable de la nourriture des Palikares: les piments, l’ail, l’oignon, les pastèques, le caviar; la boutargue de Missolonghi, pâte sèche et jaune, faite avec des œufs d’esturgeons; puis d’innombrables friandises, où les mouches prélèvent une forte part. Les matelots de tous les pays retrouvent là cet éternel café chantant qui est partout le même, à New-York, à Marseille, à Smyrne, dans les concessions européennes des ports chinois. Seule, la place de la Constitution essaye de garder une couleur un peu locale: on y a planté sur une colonne, efflanquée et longue comme une vieille Anglaise, un Périclès de pendule, qui semble se demander, sous son casque de pompier, pourquoi on lui a fait une tête et point de jambes.

Athènes. — L’Acropole, côté sud. (Phot. Beer, communiquée par Ch. Trampus, Paris.)


Au sortir du Pirée, la route blanche et poudreuse court entre des verdures pâles et courtes. C’est là qu’on commence à respirer cette poussière attique, à qui les récits des touristes ont donné une si grande célébrité. L’action de cette poussière sur l’âme des voyageurs est différente, selon les dispositions qu’on apporte aux autels de Pallas-Athéna. M. Perrichon la trouve, pour sa part, aveuglante, cinglante, insupportable: il éternue, cligne des yeux, crie, gesticule, ouvre son parapluie, reproche à sa femme de l’avoir entraîné si loin, menace de se plaindre à son consul et s’écrie: «Quel peuple! pourquoi l’agent voyer n’a-t-il pas fait caillouter cette route?» Le cocher sourit, et pendant ce temps, sans doute, un rire homérique roule de cime en cime sur les sommets de l’Olympe, comme un joyeux tonnerre dans un ciel serein. Je ne serais pas étonné qu’il y eût là une malice des dieux pour se venger des lourds Béotiens qui profanent leur terre de prédilection. Soyez assuré qu’un jour les épigraphistes trouveront en ces lieux quelque dédicace à Apollon semeur de sable, qui éloigne les barbares et fait reculer jusqu’aux mers cimmériennes les bandes sauvages du redoutable Cook.

Athènes. — L Acropole, vue de l’Ouest. (Phot. Beer, communiquée par Ch. Trampus, Paris.)


Si, au contraire, vous arrivez dans ce pays en état de grâce, avec le ferme dessein de vouer à la déesse aux yeux bleus un culte de latrie et de vous agenouiller avec émotion sur le stylobate de son temple, les impalpables parcelles qui se détachent en tourbillons de ce sol sacré vous semblent douces au goût et agréables à l’odorat. Elles vous apportent, comme d’alertes messagers, le parfum des montagnes prochaines. Un illustre sculpteur, un de ceux qui, de notre temps, ont retrouvé le secret de l’antique beauté, disait que ces vives étincelles insinuaient en lui l’âme errante de la race sobre et légère qui se nourrit, comme les cigales, de poussière, de chanson et de soleil.

Un coin d’Athènes moderne: place de la Constitution.


RENÉ MILLET

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Si chaque voyageur trahit, en cours de route, la préoccupation des spécialités de sa carrière, le diplomate René Millet nous attache aux peuples qu’il visite par son étonnante facilité à deviner leurs aspirations. Il n’aborde pas l’Orient pour en trancher la question, comme beaucoup d’autres qui, après un bon dîner, jouent les grands politiques et décident, séance tenante, d’une manière irrévocable. A ceux-ci, pense-t-il, les démembrements, les conquêtes, les annexions ne coûtent rien. Ils rejettent les Turcs en Asie, déclarent «que l’Autriche se meurt, que l’Autriche est morte, et, du bout de leur pied, font au centre de l’Europe une telle déconfiture d’États, que tout l’auditoire frissonne et hoche de la tête d’un air entendu».

La méthode de M. René Millet est tout autre. Elle consiste à s’instruire des choses et à les comprendre. Il emploie, pour bien comprendre, une force de sympathie qui assimile son âme à celle des autres peuples. Il se met dans la peau des indigènes qu’il rencontre, dépouille ses préférences, se fabrique un cœur d’Oriental, et se place au centre des passions et des intérêts locaux. Il veut sentir battre le cœur des nations, remonter le cours de leur histoire et découvrir dans le passé les sources mystérieuses des sentiments et des croyances.

C’est ainsi qu’il parvient à connaître les acteurs du drame, à s’expliquer les émotions populaires, à faire tout le tour de chaque question avant de la résoudre; ce qui ne l’empêche nullement d’émailler son récit du langage des forêts et des fleuves, du grand murmure de la mer. Une fois qu’on tient dans la main son livre des Balkans, on ne peut plus le quitter avant d’en avoir terminé la lecture.

SALONIQUE

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Dans nos pays, où les routes sont bien entretenues et bien gardées, les ports ne se gênent pas pour enfoncer de longs faubourgs dans l’intérieur des terres; ils semblent pomper à eux toute la richesse. Ici, dès le premier pas, nous sommes en plein moyen âge. Du côté de la campagne, la ville se cache derrière un mur crénelé, auquel l’empire grec, Venise et les Turcs ont successivement mis la main. Cette ligne de remparts gris monte avec la ville sur une colline en pente douce, court après les maisons, les serre de près et les refoule vers la mer. D’un côté du mur, une solitude morne et aride; de l’autre, un fourmillement d’humains entassés les uns sur les autres. Jamais ville de 130 000 âmes ne s’est faite aussi petite et n’a paru si désireuse de passer inaperçue. La cause de cette extrême modestie, demandez-la aux pirates de terre et de mer, aux Sarrasins, aux Crétois, aux Albanais, aux aventuriers de tout poil et de tous pays, à tous les batteurs d’estrade qui, depuis des siècles, n’ont cessé d’insulter au passage et de brûler tous les cent ans la vieille Thessalonique.

Tandis qu’accoudé sur le balcon de l’hôtel, je contemple à mes pieds la foule émaillée de fez et toute pareille à un champ de coquelicots, je cherche à en définir le caractère dominant. Ce n’est pas chose aisée; bien juste est le dicton populaire qui appelle une «macédoine» tout mélange irréductible à l’analyse. Ai-je devant moi une ville de Levantins, comme Smyrne? passera-t-elle sans transition d’une torpeur asiatique à la vie européenne, comme Alexandrie? Ou bien l’Orient et l’Europe y vivront-ils côte à côte, sans se comprendre? Non, Salonique n’est ni turque, ni byzantine, ni tout à fait moderne: elle a pour moi l’aspect d’une ancienne colonie vénitienne. Elle dormait d’une profonde léthargie derrière sa vieille muraille: quand notre siècle l’a touchée de sa baguette, elle s’est réveillée fille de la Venise du XIIIe ou du XIVe siècle, de cette reine de l’Orient qui savait si habilement mêler les races, les couleurs et les civilisations les plus disparates, pour le plus grand bien de son commerce; qui conduisit avec tant d’adresse les Croisés devant Constantinople, et qui disputa si longtemps aux Turcs l’archipel et le littoral de la mer Égée.

Ici, la trace de son passage n’est pas écrite sur les monuments: il y a peu d’architecture à Salonique. Ce sont les hommes eux-mêmes qui paraissent détachés d’une grande toile brossée par Tintoret ou Véronèse.

Ce qu’on entrevoit dans l’art vénitien, ce qui en fait le charme mystérieux et subtil, ce sont des alternatives d’une activité très plastique et d’une nonchalance charmeresse: j’en retrouve ici l’image, affaiblie sans doute, mais encore séduisante dans la physionomie des habitants. Les portefaix; les jeunes gens déhanchés, aux manières équivoques, mais au sourire charmant; les juifs causant d’affaires, les Osmanlis en turban, les Albanais en fustanelle, les Bulgares aux vêtements massifs, telle est la foule infiniment variée qui se croise en tous sens. Cette confusion des langues aboutit, près du port, à une espèce de sabir italien.

Cependant le travail va son train, sans empressement, sans trop de bruit, et presque toujours à dos d’homme. Quelles belles épaules et quels beaux muscles! Le travail ici ne déforme pas l’animal humain. Qu’on ferme un moment les yeux: qu’on pense à nos havres du nord, aux grues qui grincent, aux machines qui soufflent, au bruit de ferraille qui brise le tympan, tandis que, dans un ciel brumeux, les navires, pressés les uns contre les autres, allongent mélancoliquement leurs vergues; puis, qu’on regarde ce port ensoleillé, où personne ne paraît compter avec le temps; qu’on respire cet air tiède, dissolvant. Cette atmosphère semble huiler les ressorts de toute besogne. C’est ainsi qu’on devait travailler quand le monde était jeune, qu’il tournait autour de la Méditerranée son centre et son berceau, et qu’il n’était pas pressé, parce qu’il avait l’avenir pour lui.

Certes, il est ridicule de se lamenter sur la perte de la couleur locale, quand cette couleur n’est qu’une rouille de misère et d’ignorance. Mais je voudrais qu’on pût choisir parmi les prétendus bienfaits de la civilisation, par exemple accepter les chemins de fer, les bons tissus, les meubles commodes, et repousser la redingote noire, infiniment moins appropriée au climat que les tuniques flottantes, légères et de couleur claire. On ne m’ôtera pas de l’esprit que les rues couvertes du vieux bazar, avec les boutiques fraîches dans le clair-obscur, ne soient plus agréables à fréquenter que telle bâtisse à l’européenne, où les marchandises et les chalands cuisent correctement derrière la vitre brûlante des magasins.

Salonique. — Vue générale.


Salonique a vu, en 1876, notre consul assassiné par des fanatiques aux pieds d’un gouverneur impuissant ou complice. De pareils actes de sauvagerie démontrent la fragilité de l’équilibre maintenu par la conquête ottomane: les haines de race et de religion ne sont qu’assoupies: il suffit d’une étincelle pour les rallumer. Musulmans et chrétiens, rapprochés par des relations quotidiennes, ne peuvent pas toujours se dévorer; mais, au fond, les esprits n’ont point avancé d’une ligne. Si l’on est forcé de se supporter, les motifs de s’égorger subsistent. Maintenant tout est calme; mais il est instructif, en parcourant ces rues paisibles, de se rappeler l’éruption récente et de suivre à la trace la lave refroidie. Les volcans aussi, quand ils sommeillent, se couvrent de vignes et de fleurs. Telle est la péninsule des Balkans: elle a des cratères un peu partout, en Bulgarie, en Serbie, au Monténégro, en Macédoine: personne ne peut jamais prédire, six mois à l’avance, de quel côté jaillira la flamme.

La plupart des Albanais que l’on voit à Salonique ressemblent à des fauves apprivoisés; — admirables, du reste, pour tous les métiers où il faut parader sans rien faire. La profession qu’ils recherchent le plus est celle de cavvas. Non seulement les consuls, mais tous les personnages un peu notables, ont à leurs ordres deux ou trois superbes gaillards, à l’air martial, à la démarche imposante, portant avec désinvolture la veste soutachée, la fustanelle et l’immense ceinture où tremblent les pistolets et les yatagans. Mais la présence des Albanais sur le littoral n’est qu’un accident; c’est dans leurs montagnes qu’il faut les voir à l’état sauvage.

On s’étonne de rencontrer si peu de Grecs; ils sont tout au plus vingt mille. Cependant cette petite phalange tient dans ses mains le dernier anneau de la chaîne qui réunit le présent au passé. Je tâche de démêler dans leurs traits l’hérédité d’un sang illustre; mais on y perdrait sa peine. Les premiers, ils ont adopté le costume européen, qui leur ôte, au moins pour les yeux, toute nuance d’originalité. Leur goût, franchement moderne, se comprend très bien: la tradition qu’ils invoquent est si reculée, qu’elle ne peut s’exprimer par aucun signe visible. On ne les conçoit pas portant le pallium grec ou la toge romaine. Toute leur force réside dans des abstractions: des souvenirs, une langue, une religion.

Pour devenir les courtiers de l’Europe, les habitants de Salonique doivent être d’abord ceux de la péninsule des Balkans. Avant d’être international, il faut être de son pays. Marseille a derrière elle la France; Gênes a l’Italie; Trieste a l’Autriche; et si Liverpool n’avait pas Manchester, ce port ne serait pas devenu l’entrepôt du monde.

Derrière les rivalités ardentes, les conflits et les guerres, la civilisation poursuit son travail souterrain. Voyez le chemin de fer, dont personne au dernier moment ne voulait: ni les Serbes, qui le trouvaient trop cher; ni les Autrichiens, qui redoutaient l’invasion des produits anglais; ni les Turcs, qui appréhendaient avec plus de raison les visites de leurs bons alliés d’Europe; on l’a construit cependant, et, si invraisemblable que cela paraisse, il fonctionne. Il est pour vous, gens de Salonique, l’instrument, le symbole et le gage de la résurrection de votre péninsule.

LE VICOMTE D’OLLONE

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Le commandant d’Ollone appartient à trois catégories de France: par sa naissance, à l’aristocratie; par sa carrière, à l’armée active; par ses longues études, au monde savant. Les deux dernières découlent chez lui de la première, parce que ce gentilhomme de haute lignée, loin de se contenter des avantages que donne la naissance, se croit tenu de servir son pays de toutes ses forces. Et bien peu y réussissent d’une manière aussi efficace. Il a guerroyé aux colonies; mais son régiment se repose dans une garnison du Nord: il cherche un objet à son activité, et il en trouve un bien digne d’elle.

Une grosse question d’avenir inquiète le monde: la race jaune se civilise et s’arme. C’est une menace pour des temps plus ou moins éloignés, une menace terrible. Il faut une enquête sur l’état présent de la Chine et de ses tributaires, pour prévoir ce que cette masse d’hommes, si hostiles aux Occidentaux, est en passe de devenir. Cette enquête, il la fera. Elle l’attire d’autant plus impérieusement, qu’une exploration de ce genre est des plus périlleuses.

Voici sa pensée, qui est le résultat d’études approfondies:

L’empire chinois n’est pas le pays uniforme, artificiel, paisible, traditionnel, toujours semblable à lui-même depuis le commencement des âges, et incapable de se transformer, suivant la légende accréditée. Toutes les provinces occidentales sont, au contraire, des conquêtes faites sur des populations très mal soumises, ou même pas du tout. Trois grands groupes surtout opposent encore une résistance invincible à l’influence mandchoue: les Miao-Tseu dans le Kouei-Tcheou, les Lolos dans Sseu-Tch’ouan, les Si-Fan dans le nord-est du Thibet; leurs pays, interdits à l’étranger, restent les dernières contrées du monde inexploré.

Il faut savoir ce que sont ces formidables populations, qui n’appartiennent probablement pas à la race jaune, mais lui apporteront un jour un appui considérable. Une pareille exploration embrasse un domaine immense; elle exige beaucoup de science et un caractère intrépide. C’est absolument l’affaire du commandant d’Ollone, et... il part. Par le fleuve Rouge, il remonte au Yunnan, avec quelques compagnons d’élite. Il y trouvera un saint missionnaire, que le prince Henri d’Orléans n’avait pas eu la bonne fortune de rencontrer lors de son grand voyage avec Bonvalot. Le Père de Guébriant, aujourd’hui évêque, a quitté le collège où l’auteur de cette notice l’a connu, pour s’isoler à jamais parmi les païens à catéchiser. Voici trente ans qu’il a abandonné sa haute situation mondaine, sa grande fortune, pour l’apostolat, après s’être fait recevoir à Saint-Cyr. Le petit-fils du maréchal de Guébriant qui repose à Notre-Dame vit dans la pauvreté et les plus grands dangers, dans un pays isolé du monde, où il jouit de la plus haute influence, grâce à sa vertu, à sa modestie et à son intelligence. Il sera d’un grand secours à la mission d’Ollone.

ENTRÉE DANS LE PAYS DES LOLOS

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Au lieu de la Chine qu’on se figure communément, il ne va être question que de monts formidables, de vastes champs de neige, de fleuves torrentueux roulant au fond des abîmes, de races guerrières, violentes et frustes, aussi différentes des Chinois conventionnels que nous le sommes nous-même.

Après avoir franchi, par un défilé encaissé juste large comme le torrent qui l’a creusé, les montagnes qui forment le bassin du lac de Yunnan-Sen, nous cheminons à travers une série de vallées. Quelle impression singulière on éprouve ici, dès qu’on a quitté la grand’route! On se sent à mille lieues de toute civilisation, de toute organisation, de toute société. Point de chemin pour se relier au reste du monde: chacun reste chez soi; point de poste ni de télégraphe pour apporter les nouvelles: on vit tranquille sans se soucier de ce qu’on ignore; point de fonctionnaires venus d’ailleurs, gendarme, douanier, agent voyer, garde forestier, maître d’école ni percepteur: on ne connaît que le chef du village, nommé par les habitants, s’il n’est, — cas le plus fréquent, — seigneur héréditaire.

Du moment que vous ne serez arrêté ni par une rivière, grâce à un pont, un gué ou une barque, ni par un rocher à pic, grâce à un lacet ou une corniche, ni par une tourbière, grâce à quelques cailloux bien placés, et que vous trouverez à midi et le soir un abri pour vous reposer, de temps à autre un marché pour acheter des vivres, la route existe. Qu’elle ne présente aucune surface plane où poser sûrement le pied, qu’elle n’ait pas la largeur suffisante pour deux hommes de front ou souvent même pour un seul animal charge, peu importe: la chaussée elle-même n’entre pas en considération, et on prend le sol comme il est. Pour comprendre un récit dans la Chine montagneuse, il est indispensable de se familiariser avec cette notion: la marche n’est qu’une gymnastique perpétuelle, fatigante même dans les vallées douces, vertigineuse et réellement dangereuse dans les ravins escarpés.

Le troisième jour, nous escaladons une chaîne de montagnes, et, parvenus au sommet, nous nous trouvons en présence d’un précipice de quatre cents mètres de profondeur, au fond duquel coule une grande rivière torrentueuse.

Cette fois, nous sommes tout à fait en Chine: monter à l’approche d’un cours d’eau important, rencontrer celui-ci non dans une large vallée, mais au fond d’un abîme qui s’ouvre dans l’épaisseur même de l’arête dorsale de la montagne, voilà précisément la caractéristique de l’orographie chinoise. Ce n’est point un paysage immobile, définitif, qui est devant nous: on sent qu’une force irrésistible est là en travail, détruisant et recréant à son gré, et qu’on surprend le secret d’une de ces opérations formidables où, dans le creuset de la Nature, se préparent les transformations du globe.

A deux heures de Ning-Yuen-fou, nous trouvons alignés une longue rangée de personnages richement vêtus, qui nous souhaitent la bienvenue avec tous les signes d’une vraie joie: ce sont les notables chrétiens de Ning-Yuen-fou, accourus à cheval au-devant de nous. Ils nous conduisent en grande pompe à l’auberge: sur le seuil, le Père de Guébriant nous attend avec le Père Bourgain, son adjoint. C’est un moment de touchante émotion, au milieu de l’allégresse générale qui se manifeste par des pétards innombrables.

Pékin. — Une porte de la cité impériale. (Phot. communiquée par Ch. Trampus, Paris.)


Nous montons dans des chaises à porteurs, que le général qui commande à Ning-Yuen-fou nous a envoyées, et notre troupe magnifique s’ébranle. Aux portes de la préfecture, elle se grossit d’une centaine de chrétiens et d’un superbe chef lolo dans son costume national: pieds nus, longue pèlerine de feutre brun et turban bleu dessinant une corne au-dessus du front. Il prend, à cheval, la tête du cortège qui, avec ses quatre palanquins, ses quarante cavaliers et ses cent piétons, déploie, au milieu d’un crépitement formidable de pétards, sa pompe à travers les rues de la ville, dont la population s’écrase pour nous voir. Ah! c’est une belle entrée et qui marquera dans les fastes de la cité.

Mais, en nous la ménageant, je crois bien que le Père n’a pas que le désir de recevoir solennellement une mission française: il souhaite aussi atténuer la déception qu’il va nous causer. A peine les derniers visiteurs partis, il me prend à part et m’annonce qu’il ne peut nous accompagner dans le pays ces Lolos. Il est tenu de rester à son poste.

Je comprends fort bien les devoirs que sa situation lui impose; cependant, puisque c’est sur sa promesse que je suis venu et que je me suis privé des services du lieutenant Lepage, ce qui me met hors d’état d’agir faute d’interprète, va-t-il m’abandonner et faire échouer ainsi une entreprise qui devait assurer à notre pays le prestige d’une découverte importante?

Le Père est remué, et depuis si longtemps il désire lui-même pénétrer chez les Lolos, que perdre une pareille occasion lui paraît doublement pénible.

Cependant la situation qui devait retenir le Père de Guébriant à son poste ne s’améliore pas, et nous n’entrevoyons guère comment en sortir, quand le délégué impérial nous fournit une échappatoire inespérée. Il rend son jugement sur les affaires litigieuses, et ce jugement est tellement inique, il couvre si scandaleusement des abus criants du préfet, qu’il n’est pas douteux que celui-ci n’ait su acheter sa connivence. Il est donc bien inutile que le Père de Guébriant reste pour défendre une cause condamnée: nous allons partir. Il avise sur-le-champ celui qui doit être l’instrument indispensable de notre tentative.

C’est le moment d’expliquer la situation, et par quels procédés nous comptons réussir.

L’état de guerre ne règne pas sans interruption entre Chinois et Lolos. Si indépendants que les Lolos veuillent être, ils ne peuvent se passer des Chinois. De leur côté, les Chinois ont besoin des Lolos. Ce besoin réciproque, combiné avec l’humeur indépendante des Lolos, qui veulent être maîtres chez eux, a donné naissance à la plus singulière organisation.

D’une part, les Lolos peuvent venir en toute liberté sur le territoire chinois: isolés ou en troupe, ils y descendent en armes, — quitte à les déposer au corps de garde s’ils entrent dans une ville, et à les reprendre en sortant, — vont, viennent, commercent, se livrent bataille; bref, agissent absolument comme chez eux. Mais chaque tribu qui veut jouir de cette liberté doit s’engager à respecter les Chinois sur leur territoire. Les Chinois ne jouissent point de la réciprocité en territoire lolo: il leur est formellement interdit d’y pénétrer, sous peine d’être tués ou réduits en esclavage, sans que l’autorité impériale ait la moindre représaille à exercer. Ajoutons que, pour mieux décider les Lolos à accepter ce régime qui déjà leur confère tant d’avantages, la Chine leur paye un véritable tribu.

Il faut donc obtenir, nous aussi, qu’un Lolo nous introduise dans son clan. La chose est difficile, car la venue de personnages de notre sorte soulèvera bien des inquiétudes et des convoitises: seul un chef puissant sera en mesure de nous recevoir. Il faut le choisir bien pourvu d’alliés sur la route que nous voulons suivre.

Par ses chrétiens, le Père a su s’assurer le concours de l’agent le plus propre à la réalisation de ce plan. C’est un jeune Chinois de vingt-huit ans, fils d’un bachelier établi aubergiste à Ta-Hin-Tchang, dernier village chinois de la frontière, où les Lolos viennent en grand nombre.

Trois jours plus tard, à la nuit tombée, l’aubergiste et son fils arrivaient mystérieusement: ils nous amenaient un Lolo aux traits réguliers et nobles, l’un des principaux membres du grand clan des Ma, qui occupe la frontière. Bientôt gagné par la confiance que nous lui témoignons, par le prestige du Père de Guébriant, aussi peut-être par le renom d’amitiés que nous nous sommes déjà acquis près des Lolos qui viennent journellement nous voir, et, est-il besoin de le dire? par quelques cadeaux, Ma déclare répondre de nous au nom de sa tribu. Si nous promettons solennellement que notre but n’est point de découvrir des mines, — ce que les Lolos redoutent par-dessus tout, car les métaux précieux appellent les invasions, — nous n’avons qu’à venir. Notre départ fut fixé au lendemain.

Notre équipage était fort réduit. Un lit chacun, une cantine pour deux, contenant par surcroît des lingots d’argent, des cartouches, nos rouleaux de pellicules photographiques, un peu de pharmacie, bref tout notre arsenal, — quelle place restait-il pour nos effets? — deux charges de sel, sucre, étoffes et menus objets destinés à être offerts en cadeaux, une dizaine de boîtes de conserves pour le cas d’absolue détresse, voilà nos impédimenta: ils ne nous promettaient pas beaucoup de confort, mais ils ne nous alourdiraient guère.

Au village de Ta-Hin-Tchang, qui est la porte des Lolos, voici ce que nous apprenons: Un mandarin nous a précédés et a fait connaître que quiconque nous prêterait la moindre aide encourrait des châtiments terribles. L’aubergiste et son fils, épouvantés, ont renoncé à leur dessein et, n’osant braver nos reproches, sont allés se cacher. Et nos instructeurs lolos, mis au courant, viennent de disparaître aussi.

L’aubergiste reste introuvable. Cependant, la nuit venue, on découvre son fils Sin. Nous l’assurons de notre protection, nous faisons miroiter à ses yeux l’appât d’une sérieuse récompense, et il entre entièrement dans nos vues. Il va s’efforcer de convaincre son père.

Le lendemain matin, celui-ci se montre enfin. Il est ébranlé ; mais le mandarin est là qui l’épouvante.

Apprenant la présence de celui-ci dans l’auberge, nous l’invitons à venir nous voir, et il n’ose refuser, puisque nous sommes arrivés ici sous l’égide officielle. Alors, devant l’aubergiste, nous lui demandons s’il est vrai que le préfet menace les gens que nous avons engagés. Il nie effrontément: quelle histoire est-ce là ? le préfet sera trop heureux qu’on nous aide, et lui-même n’est venu que pour empêcher que des gens malintentionnés ne nous trompent en nous offrant leurs services. Tout semble donc arrangé. Mais ce sont maintenant les Lolos qui font défaut: prévenus par le mandarin que le préfet les fera mettre à mort s’ils reparaissent en territoire chinois après nous avoir conduits, ils n’ont pas envie de se brouiller, pour un motif en somme indifférent, avec la Chine, dont ils sont les riverains immédiats. Impossible de les faire comparaître devant nous.

Sur ce, nouveau coup de théâtre. Le préfet envoie à l’aubergiste une lettre foudroyante: «Comment oses-tu, chétif, braver les volontés de l’Empereur et conduire des étrangers chez les barbares révoltés? Sache que tu seras taxé de connivence avec les rebelles et que ta race expiera avec toi ce forfait.»

Patatras! toute la combinaison s’écroule. L’aubergiste, terrifié, déclare qu’il renonce à l’affaire et que jamais il n’autorisera son fils à nous suivre. Le Père de Guébriant, après lecture de la lettre préfectorale, reconnaît avec tristesse qu’aucun Chinois n’osera braver des menaces si formelles et qu’il n’y a plus rien à espérer.

La nuit est venue. Un bruit de dispute violente s’élève dans la cour, et, aux lueurs incertaines de quelques lumignons, nous distinguons des silhouettes de Lolos: ils semblent prêts à en venir aux mains. Le sujet de cette rixe? Vraiment, il était inattendu. Au moment où les Chinois nous abandonnent, les Lolos se disputent l’honneur de nous conduire. Enfin l’autorité chinoise, prise de court, ne parvient pas à nous faire une opposition efficace. Nous pouvons nous mettre en route et pénétrer chez les Lolos.

Peut-être aura-t-on trouvé long le récit de cette négociation de trois jours. Sans doute les chutes dans les précipices, les charges de cavaliers armés de lances, les embuscades, les trahisons, les héroïques dévouements parlent mieux à l’imagination. Ces sujets ne nous manqueront point, heureusement. Mais je n’aurais rien de tout cela à raconter si cet obscur duel, au fond d’une chambre d’auberge, contre la puissance chinoise, invisible mais agissante, avait pris une autre tournure.

LOUIS BERTRAND

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La plume de M. Louis Bertrand est un pinceau; ses pages sont des paysages étincelants de lumière, ses livres sont des cartons de peintre harmonieux et coloriste. On chercherait vainement dans ses ouvrages les frais pâturages, comme en Normandie; les neigeuses vallées, comme dans les Alpes. Cet écrivain-paysagiste a adopté exclusivement les chauds rivages de la Méditerranée, mais de toute la Méditerranée. Il promène sa palette de Barcelone à Alger, d’Égypte à Constantinople, de la Palestine en Grèce. Il flâne le long de la mer, les yeux toujours en quête de promontoires dorés sur l’eau bleue, de murailles blanches sous la verdure des palmiers, de ruines dressant leurs silhouettes élégantes sur les sommets, de panoramas aux lointains de gaze. Et soudain il s’arrête, campe son attirail d’artiste et couvre sa toile de couleurs si belles, si exactes, que l’œuvre reflète le modèle, comme l’eau paisible les bords d’un golfe.

Partout il travaille avec cette passion de l’artiste qui comprend l’âme de la nature; mais l’Afrique romaine et la Palestine l’enthousiasment plus que toute autre contrée. Les ruines d’Algérie et de Tunisie lui apparaissent toujours vivantes, alors qu’ailleurs elles lui ont paru de simples pièces de musée. Elles sont vivantes à ses yeux, parce que «le peuple qui circule autour d’elles perpétue, sans le savoir, les gestes et les pensées des hommes anciens qui en ont jeté les fondements, parce que d’elles à lui il y a comme une pénétration réciproque et mystérieuse, une harmonie extérieure et tout de suite saisissable, que le temps n’a pu abolir».

Tandis que dans l’Europe latine il ne reste plus rien des vêtements que portaient les habitants de Carthage, d’Hippone, de Timgad, de Cherchell, de Lambesc, de Tipasa, les nomades drapés de burnous blancs rappellent là-bas la gens togata.Dans les pans de murs à demi écroulés, tout le passé ressuscite et s’agite sous le regard du voyageur. La taverne, l’uncta popina des Satires d’Horace s’orne de guirlandes et répand ses relents de cuisine. La clientèle pénètre dans la boutique du barbier pour écouter les nouvelles des conteurs de carrefours. Les mimes gesticulent leurs bouffonneries dans les rues, dont les dalles sont encore intactes. Sur ces dalles, M. Louis Bertrand entend résonner le sabot de l’âne rusé d’Apulée.

En Palestine, l’aspect désolé et le morne silence deviennent pour ce peintre un sommeil plein de rêves du passé. La mer Morte n’est plus le bas-fond, au renom sinistre, que les voyageurs ont propagé. Le soir où Chateaubriand arrivait sur ses bords, il était trop épuisé de fatigue pour la bien juger. Notre auteur, lui, se laisse bercer par les rêves qui redonnent à cette désolation la fraîcheur et la verdure qui en faisaient un paradis terrestre aux premiers siècles de la Bible; à cette solitude où, bien plus tard, au commencement de notre ère, Hérode bâtissait ses résidences favorites; où Cléopâtre se plaisait, au point de n’en vouloir partir; à ce désert qui fut un lieu de plaisir et qui le redeviendra, sous la charrue des futurs colons.

En examinant tous ces jolis tableaux, nous n’avons eu que l’embarras du choix pour en offrir à nos lecteurs.

CHERCHELL

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Le soleil se couchait. Sous les teintes vermeilles de la lumière décomposée, la végétation des vignes, des cyprès et des pins en parasol qui s’étagent tout le long des hauteurs avoisinantes, semblait revêtir Cherchell et sa campagne d’une paroi de métal poli, un métal où se fussent confondues toutes les patines du bronze et toutes les rutilances de l’or. Dans cette coulée de verdure aux tons opulents et chauds, les moindres feuilles se détachaient, précoces et brillantes, ainsi qu’en un travail d’orfèvrerie. Mais rien n’était suave, à la crête des collines, comme les cimes rondes des pins, courbés sur l’abîme du ciel crépusculaire, grand miroir verdâtre au rayonnement mélancolique, où, parmi des rousseurs ardentes, vibrait une poussière d’atomes lumineux.

De ces coteaux éclairés par les rayons du soleil oblique, comme d’un espalier d’émeraude, des reflets dorés ruisselaient jusqu’au milieu de la route, sur les arbustes des jardins, les façades des petites villas.

Ces haies fleuries de roses offraient une autre merveille. Elles étaient tellement alourdies de corolles, de boutons en grappes, qu’on eût dit une double file de reposoirs drapés de mousseline et surchargés de bouquets. Des pétales s’envolaient aux brises.

Nous allions ainsi, parmi les fleurs printanières et les lueurs épanouies du couchant. La glace unie de la mer réfléchissait les couleurs du ciel avec une insolite magnificence. La mer était adorable en cette minute. C’était une étoffe de rêve, une vaste moire miraculeuse qui eût emprunté aux pierres et aux métaux les plus rares leurs scintillations et leurs transparences, et qui eût pris à toutes les aubes et à tous les levers de lune l’enchantement de leurs clartés les plus irréelles. Sur le bord, elle avait le luisant et les phosphorescences de la nacre. Au large frissonnait une nappe diffuse, d’un mauve indéfinissable, où se mêlait le gris tendre des perles et le bleu spectral des lampes électriques au moment où elles s’allument.

Ce paysage, je l’embrassais tout entier, depuis le cap Tenès jusqu’au promontoire du Chénoa, avec sa mer et ses coteaux, ses reposoirs fleuris de roses, ses vignes, ses cyprès et ses pins, toute l’élégante végétation des rivages méditerranéens.

Le lendemain j’errais sur les murs des Thermes, parmi les mosaïques décolorées qui racontent les triomphes des anciens dieux.

Ici même, il y a dix-sept siècles, des jeunes gens élevés par les rhéteurs de Rome songeaient comme moi, les yeux tournés vers le rivage; et leurs esprits, nourris des mêmes poètes, caressaient sans doute des images pareilles. Assis sur les bancs en hémicycle ou sur les cathèdres de marbre qui bordaient la terrasse, ils se récitaient des vers de Virgile.

Timgad (Algérie. — Vue d’ensemble des ruines romaines,prise du haut du théâtre. (Phot. Neurdein.)


Il y a dix-sept siècles, la mer n’était pas plus belle, plus harmonieuse.

THIMGAD

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La merveille, le joyau de Thimgad, c’est son Capitole.

Il n’en subsiste pour ainsi dire que les propylées, une rangée superbe de douze colonnes, et par derrière, au fond d’un grand parvis dallé, un large soubassement où se dressait autrefois le temple de Jupiter Capitolin.

Du haut de la plate-forme, où s’ouvrait jadis la cella du temple, on embrasse non seulement l’ancienne ville tout entière, mais les campagnes avoisinantes, depuis les régions vagues du Tell jusqu’à la ligne hautaine et dure de l’Aurès.

Suivant un plan incliné, le quadrilatère des ruines dévale vers le nord, pareil à un immense damier, où les colonnes debout figurent les pièces d’ivoire d’un jeu d’échecs. Ces colonnes, par leur nombre, par leur foisonnement invraisemblable, provoquent à la longue une espèce d’hallucination. On dirait une forêt de pierres dévastée par quelque cyclone.

Ce soir, le sirocco a tellement brouillé l’atmosphère, que le ciel a pris une pâleur de fièvre et que le soleil brûlant semble décoloré. La poussière tourbillonne. C’est comme une pluie de cendres qui s’abattrait sur la ville morte. Un voile grisâtre recouvre la terre, et, çà et là, les décombres épars, avec leur teinte ocreuse et violacée, ont l’air d’ossements qu’on vient d’exhumer et qui sont encore enduits du terreau livide et de l’argile grasse des fosses. Au loin, les montagnes, dénudées et lisses comme des murailles de prison, se dessinent en noirceurs menaçantes. Et pourtant, malgré les tons lugubres du paysage, malgré cette panique du vent déchaîné, la ville reste sereine et belle sous la parure mutilée de ses ruines. Assise à l’extrémité de cette plaine aride, elle chante, — telle une strophe de chœur dans la désolation d’un drame.

Avec quelle splendeur elle devait apparaître jadis aux yeux du monde nomade! Pour ce barbare et ce bandit, elle était la Force disciplinée et elle était la Loi. Pour cet errant, cet habitant fugitif de la tente, elle était la «ville aux rues profondes», — l’abri permanent édifié par une sagesse mystérieuse, qu’il ignorait et qui lui inspirait une secrète épouvante. Pour ce pauvre et pour cet affamé, elle était la richesse et la nourriture inépuisables, avec ses trésors, ses marchandises, ses greniers, ses marchés regorgeant d’herbes et de fruits, de viandes et de venaisons: elle était la faim et la soif satisfaites. Les cornes d’abondance et les patères sculptées sur les arcs de triomphe ne cachaient point de vains symboles. Surtout pour cet homme du désert, elle était la fontaine perpétuelle, la source d’eau vive. Déversée par les aqueducs, l’eau coulait partout, dans les thermes, sur les places publiques, dans les vasques et les abreuvoirs des carrefours. Quelle fraîche musique que cette chanson de l’eau courante sous un ciel embrasé !

Maintenant que les aqueducs sont rompus, les citernes taries, que les murs des temples gisent dans la poussière, quelle souriante image de la mort Thimgad n’offre-t-elle pas au pèlerin de la Beauté antique! Rien qui rappelle la poussière de la tombe. C’est un squelette de marbre. Ce chapiteau qui s’enfonce sous l’herbe maigre, à côté de sa colonne décapitée, tel un crâne séparé du tronc; ces fûts blanchis, polis, lavés par les averses printanières, dorés par les soleils d’été, devenus semblables à des tibias et à des fémurs d’ivoire, ce sont les débris d’un colossal cadavre. On songe aux funérailles païennes, à des os qui luisent dans la cendre, après que le bûcher s’est éteint.

Timgad. — Le Capitole el ses Propylées. (Phot. Neurdein.)


Mais de même que la forme idéale du mort revivait dans l’effigie gravée sur la stèle funéraire, la forme de la ville détruite s’est imprimée à tout jamais au lieu même de la sépulture. Cette forme, conçue par le génie ordonnateur de Rome, est quelque chose de si parfait, qu’elle semble indestructible comme les poèmes consacrés, sur qui le temps n’a plus de prise.

Devant cette survie miraculeuse, je m’incline, reconnaissant, par delà les siècles, la toute-puissance d’une pensée dominatrice, supérieure aux vicissitudes et à la durée elle-même. Je cueille une tige de pavots sauvages qui a poussé dans les fissures des moellons, et j’en sème les pétales sur les degrés qui conduisaient au temple de l’Empire, en murmurant avec piété ce filial hommage: «A Rome! à Rome immortelle!... A l’éternité de la Ville!...»

Constantine. — Le nouveau pont sur le Rummel.


L’ANCIENNE CONSTANTINE

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Sur l’arche unique du pont d’El-Kantara, j’ai pris le sentier suspendu à mi-côte du ravin. Je m’arrête à l’extrémité de ce chemin, en face de la corne du sud de la ville. Surplombant le trou lugubre du Rummel, Cirta se dresse à la cime la plus abrupte du défilé. En vérité, c’est ici qu’il faut venir pour savoir ce que fut la cité numide. On l’y retrouve dans les traits essentiels qui ont servi à définir son type historique aussi bien que légendaire: — un lieu propice à tous les guets-apens et à toutes les traîtrises, un décor tout préparé pour les plus cruelles tragédies, telle est l’image qui s’ébauche d’elle-même, au fond de ce ravin, parmi les cris des corbeaux et des vautours, devant cet écroulement de pierres éclaboussées de sang et empestées d’une odeur de pourriture.

Cette histoire romanesque de la ville, qui inspira tant de dramaturges depuis les temps héroïques de la Renaissance et qui fit verser tant de larmes à nos aïeules, elle est encore dans toutes les mémoires. La princesse carthaginoise qui, après la défaite de son mari Scylax, roi de Cirta, se donne au vainqueur, à ce Massinissa qui d’abord avait été son fiancé ; celui-ci, obligé par les Romains, ses alliés, de leur livrer sa femme; Sophonisbe, suppliant son nouvel époux de la tuer pour lui épargner cette honte et, peut-être, les pires supplices; enfin Massinissa, dans un coup de désespoir amoureux, se décidant à lui envoyer par un esclave la coupe de poison: toutes les péripéties de ce drame ont été cent fois traitées au théâtre. Mais comme on le comprend mieux ici!

Constantine. — Le ravin du Rummel.


L’action, qui se développe avec la rapide simplicité d’une tragédie classique, commence dans la dernière semaine de juin et elle est terminée dès les premiers jours de juillet. En ce temps-là les guerres, qui étaient beaucoup plus longues qu‘aujourd’hui, ne suspendaient que par intervalle la vie ordinaire du pays. Tandis que les armées s’entr’égorgeaient, les travaux des champs se poursuivaient, au milieu d’une égale indifférence pour le vainqueur et le vaincu. Au moment où s’ouvre notre tragédie, les moissons s’achevaient dans la région sétifienne et sous les murailles mêmes de Cirta.

Constantine. — Le quartier indigène.


Avec leurs brassards et leurs tabliers de cuir, leurs faucilles recourbées en forme de sistres isiaques, les montagnards de la Kabylie étaient descendus de leurs cabanes, pour couper le blé dans la plaine.

Constantine. — Les gorges du Rummel, vue prise du chemin des Touristes. (Phot. Neurdein.)


On se pressait de mettre la récolte en sûreté. Des rumeurs alarmantes circulaient dans le pays. Chaque jour, les fugitifs en haillons, les pieds saignants à travers les chaussures trouées, propageaient la terreur autour de la ville. «Les Romains arrivaient! Ils allaient tout dévaster sous leur passage!»

Le soir, tous ces misérables refluaient vers Cirta, où ils étaient sûrs de trouver un abri dans les tavernes et dans les bouges. Le vin coulait. Les danseuses aux joues bleuâtres frappaient à coups redoublés sur leurs tambourins, la stridente mélodie des flûtes exaspérait les nerfs des mercenaires. Des rixes naissaient. Les lames triangulaires sortaient des gaines de cuir rouge accrochées aux ceintures; et c’était déjà, par toute la ville, le branle-bas d’un assaut dans les hurlements d’un carnage.

Constantine. — La cathédrale. — L’Hôtel de ville.


Les nuits, pleines d’étoiles, étaient accablantes. Pas un souffle ne traversait les ruelles fétides. De toutes les campagnes, où l’on incendiait les chaumes, une haleine de feu montait, plus desséchante que le vent du désert.

Cette atmosphère embrasée et chargée de menaces, un rocher abrupt qui s’abîme au fond d’une gorge sauvage, tel est le milieu et tel est le décor où se consomma ce sombre drame africain.

LE MUSÉE DE CARTHAGE

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J’entre au musée des Pères blancs, et, dès le seuil, je respire l’atmosphère spéciale à ces catacombes archéologiques. Il y flotte une odeur fade, complexe, indéfinissable, où se mêlent les émanations des bois pourris, des vieilles pierres rongées de moisissures, des ossements saupoudrés de terreau, des bandelettes effilochées et tout imbibées de liquides noirâtres, des étoffes antiques à la trame amincie et dont les broderies s’effacent, comme les caractères tracés sur le papier brûlé.

Dans la pénombre des vitrines, voici d’abord les lampes funéraires en argile rouge, innombrables.

Comme les morts dont elles éclairaient les sépulcres, elles appartiennent à toutes les époques, elles affectent toutes les formes. Il en est de riches et de pauvres, de grossières et de délicatement modelées. Celles-ci ont un manche en queue d’hirondelle, celles-là sont munies d’oreillettes. Elles sont mollement renflées comme des coquillages, enroulées comme des escargots, allongées comme des carènes de navires.

Devant ces lampes nulle pensée lugubre ne peut naître. On songe seulement qu’elles accompagnaient les réunions de famille sur la tombe du mort. On apportait des plats et des coupes, du vin et des gâteaux. On étendait des tapis sur les dalles, et, tout en mangeant et en buvant, on s’entretenait de ceux qui reposaient là : «O bonne mère, dit une inscription, — qui nous as donné ton lait, qui fus chaste et sobre toujours, nous parlons de toi, et, tandis que les heures s’écoulent à rappeler tes vertus, — pauvre vieille, tu dors à côté de nous.»

Carthage. — L’ancien port. (Phot. Neurdein.)


Ce culte candide avait toute la grâce mignarde des petits jeux de l’enfance, il était affectueux et tendre. Et pourtant, la grande idée de la vie impérissable transparaît encore à travers les pratiques naïves et populaires de cette religion des morts. C’était déjà l’audacieux défi jeté par le chrétien à la rapacité de la mort: Lux perpetua luceat eis!

Le mobilier funèbre est ici au complet. Près des lampes, je reconnais les fioles de verre bleuâtre, où l’on conservait les cendres recueillies sur le bûcher mortuaire. Il y a aussi des buires posées sur des soucoupes rondes, de menus flacons à la forme ovoïde, qui ressemblent à des bananes et dont les cols très effilés se recourbent comme des tiges de fleurs.

Ces verroteries, contemporaines des guerres médiques, elles ont gardé de leur séjour dans la terre une patine d’une délicatesse invraisemblable. Toute une chimie secrète a recuit les teintes primitives du verre, amalgamé les couleurs, dessiné sur les frêles parois des figures chimériques de bêtes ou de végétaux. Les bleus métalliques, les roses de chair, les lilas et les mauves se nuancent de verts oxydés, de nacres laiteuses, où s’étirent, parmi les filets d’or, d’étranges palmes d’un rouge de feu, qui s’évanouissent dans des vapeurs d’argent. Certains semblent couverts de givre, comme les vitres fleuries par les gelées d’hiver, enduits de filaments visqueux et luisants comme des baves de limaçons, ou enveloppées de toiles d’araignées, que la rosée emperle de ses gouttes scintillantes.

Plus tranchées et plus crues éclatent les colorations des poteries, ustensiles fabriqués à Corinthe, en Sicile, dans les villes campaniennes. Sur tous, les mêmes silhouettes rudimentaires, les mêmes rouges et les mêmes noirs, des noirs de suie, des rouges clairs. Mais voici des vitrines pleines de bijoux et de statuettes d’argile, dont les teintes amorties sont une volupté pour les yeux. Ça et là, les perles des colliers, les chatons des bagues sigillaires, les scarabées d’émail, les boules en pâte de verre, les sphères et les cylindres d’or alternant avec des olives et des barillets d’agate.

Cartilage. — Vue générale vers Sidi - bon -Saïd. (Pitot. Neurdein.)


Parmi ces alignements interminables de joyaux où la curiosité se disperse, une boucle d’oreille, d’un goût subtil et barbare, se distingue, à la façon d’une relique consacrée. Instinctivement je l’attribue à quelque Carthaginoise illustre issue d’une famille patricienne ou sacerdotale. Sans doute, Sophonisbe ou Salamboo en avaient de toutes pareilles.

Je m’attarde devant les deux hauts-reliefs de grandeur naturelle qui servirent de relief à des sarcophages. Ils représentent deux jolies femmes. La première, qui incline légèrement la tête, écarte de la main droite le long voile dont elle est drapée tout entière. L’autre, également grecque de style et d’exécution, est cependant revêtue d’un costume égyptien, celui que portent les grandes déesses, Isis et Nephtys. Ces deux morceaux confirment l’enseignement qui se dégage des céramiques, des verreries, des bijoux, des pierres gravées et des stèles funéraires. On finit par croire, en examinant tout cela, que Carthage n’a jamais su s’inventer un style, ni même un costume personnel.

L’ENCHANTEMENT DE LA MER MORTE

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En vérité, la mer Morte mérite mieux qu’une visite hâtive. Surtout, elle ne ressemble guère à l’image repoussante qu’on s’en fait d’après les livres. Si seulement on prenait la peine de regarder avec des yeux purifiés de toute littérature; si on essayait d’en contourner les rivages; si enfin, au lieu de se borner à une seule perspective, on essayait de l’aborder par divers points, — alors on estimerait que nul spectacle n’est comparable, en beauté, à celui-là ; qu’il n’y a rien de pareil dans n’importe quel pays de la Méditerranée.

Les monts de Moab!... On les reconnaît tout de suite. On les a si souvent contemplés de Jérusalem. Mais ici leur forme s’est modifiée. Ce n’est plus la barre violette qui tranchait sombrement sur les fonds aériens. Maintenant, ce sont des étages de dômes et de coupoles, si semblables qu’il faut un peu d’attention pour y découvrir enfin le Nébo, le mont de Moïse, rond et dénudé comme un crâne.

Vue sur la côte ouest de la mer Morte, prise de En-Gedi, vers Jebel Usdum.


Au-dessous du Nébo, à droite, un coin de mer brille doucement, — la corne septentrionale de l’Asphaltite. Mais le déferlement splendide de la plaine éclipse celui de la mer trop basse. Puis, peu à peu, l’œil, ébloui par la lumière blessante, voit s’ébaucher vaguement des acropoles, des décombres de villes, et, çà et là, des rangées de colosses sur leurs piédestaux. Ces fantômes bougent dans la poussière et les vibrations de la chaleur. Des lueurs de safran, des traînées sulfureuses comme à un souffle brusque, puis ces flammes courtes s’éteignent dans le flamboiement de la plaine.

Les gorges de l’Arnon, affluent de la mer Morte, vue prise vers l’est.

(Ce site, aux murs de grès teinté, constitue un des plus merveilleux paysages de la Palestine.)


Celle-ci se développe, tout aveuglante de clarté, avec le relief puissant de ses montagnes, avec son sol gravé de figures bizarres, travaillé comme une table de la Loi. Quelle différence avec nos molles vallées d’Europe, nos paysages médiocres, notre sol utilitaire et complaisant, si complètement asservi à nos besoins! La vallée du Jourdain paraît ignorer qu’il y ait des hommes. Nulle part l’énorme matière n’a été plus visiblement façonnée sous le pouce de Dieu. C’est modelé, aiguisé en arêtes vives, bâti, semble-t-il, pour l’éternité. Et cette nudité implacable est tellement riche de souvenirs, qu’une moitié du monde en vit encore.

Mais ici, comme partout en Orient, les contrastes sont aussi soudains qu’inattendus.

Après cette vision au désert biblique, la douce oasis de Jéricho est d’abord une surprise, puis un repos pour les yeux. Par un soir tiède d’hiver, quand le hâle toujours brûlant de la journée est tombé, c’est délicieux de suivre un de ses chemins ombragés qui serpentent sous la verdure, en longeant les rigoles où luit vaguement, à travers les paquets d’herbes, un filet d’eau murmurante. Çà et là, derrière des rideaux de peupliers, émergent quelques maisons chrétiennes, très basses et toutes blanches, pareilles à des fermes perdues. L’Angélus tinte, on ne sait où, derrière les branches recourbées en ogive des bananiers. Des religieux se hâtent vers une chapelle invisible. Une femme ramasse des linges étendus sur une haie. Dans la pénombre suave et fraîche, les formes estompées et fondues se ramènent à des images familières pour nos yeux d’Occidentaux. C’est la douceur des crépuscules dans tous les pays du monde.

Et puis on rentre à l’hôtel. Comme à un choc brusque et désagréable, la poésie flottante qu’on rapporte du dehors s’évanouit au contact des banalités européennes artificiellement transplantées sur cette terre rebelle: la table d’hôte misérable, le hall prétentieux avec ses étagères et ses guéridons encombrés de bibles anglaises et de vieux journaux illustrés, avec ses divans, ses boiseries et ses tapis de pacotille, toute sa camelote de bazar levantin. Mais ce n’est qu’un instant de confusion et de désarroi. La présence toute proche de l’Asphaltite vous obsède; le sentiment qu’on respire l’air d’un pays si chargé d’histoire vous emplit d’un tel afflux d’émotions, d’images et d’idées, que les petites contrariétés ambiantes en sont aussitôt balayées...

Entrée de la grotte du Jebel Usdum montagne de sel au sud de la mer Morte.

(Photographie communiquée par Ch. Trampus, Paris.)


La fenêtre du hall est ouverte. Le rebord est encore chaud du grand soleil de la journée. A portée de la main, une branche chargée de roses blanches et de roses roses dessine ses feuilles triangulaires sur la transparence lumineuse du ciel. Les cimes bleuâtres de l’oasis ondulent dans la clarté lunaire, une clarté si pure que c’est moins la nuit qu’un jour voilé.

Alors, on se sent l’âme tendue comme un instrument aux vibrations prodigieuses. Les moindres souffles vont s’y amplifier en résonnances infinies. Ce pays si vieux vous enivre de tous les philtres intellectuels qui s’y sont déposés d’âge en âge, comme en un gigantesque creuset. Des figures héroïques, pastorales ou sacrées, accourent de tous les points de l’horizon, surgissent des profondeurs du passé. On songe que les gestes essentiels dont a vécu l’humanité et qu’elle n’a fait, depuis, que recommencer, ont été ébauchés dans cette plaine et sur ces montagnes. C’est ici qu’a jailli la grande source, où se désaltère toujours notre soif spirituelle.

S. A. R. LE DUC D’ORLÉANS

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Parmi les grands seigneurs, nous avons en France une phalange d’explorateurs d’autant plus glorieuse, que la mort s’y est acharnée avec une opiniâtreté vraiment étrange. Les noms du duc d’Uzès, du prince Henri d’Orléans, du comte du Bourg du Bozas, pour ne citer qu’au hasard, sont sur toutes les lèvres.

Grâce à Dieu, le chef de la maison de France, S. A. R. Louis-Philippe d’Orléans est rentré sain et sauf de ses explorations dans les régions polaires. En lisant les récits qu’il a publiés, on sent avec quelle haute conception de sa grandeur il dépouille la dignité du roi pour endosser l’armure du simple preux. Marin dans toute l’acception du mot, il met sans hésiter le cap vers les mers les plus rudes et les plus dangereuses, de même que ses ancêtres couraient au plus fort de la mêlée sur les champs de bataille. Ces récits de trois campagnes, souvent très laborieuses et très périlleuses, émeuvent aussi par l’accent de touchante affection du royal explorateur pour sa patrie qui l’exile. Qu’on en juge par les lignes suivantes, extraites des livres où le charme de la forme s’allie à la noblesse de la pensée.

CHASSES ET CHASSEURS ARCTIQUES

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En relisant, pendant mes campagnes, les récits des anciens baleiniers, je me suis toujours étonné que cette période de chasse dont nos marins basques avaient pourtant donné le signal, et qui a duré près de trois siècles, ait pu traverser l’histoire maritime sans que la France y prenne plus de part? Ce ne sont pas les hommes qui manquèrent cependant, car à cette époque une série de cadets de famille ou d’aventuriers français, coureurs des bois au Canada ou flibustiers aux Antilles, montrèrent un courage et une endurance que les explorateurs et les marins des autres nations n’ont jamais dépassés.

La gloire de nos grands corsaires, Jean Bart, Duguay-Trouin ou du Casse, a fait oublier un peu injustement les exploits de beaucoup d’hommes de notre race.

Quel admirable exemple de courage et d’énergie que la vie du Canadien Le Moyne d’Iberville!

En 1686, à vingt-cinq ans, envoyé de Québec à la baie d’Hudson contre les Anglais, il avait attaqué, avec deux canots d’écorce et onze hommes, un navire de douze canons et l’avait enlevé à l’abordage. Deux ans après, à la tête d’une quinzaine de Canadiens, il défend un petit fort contre trois vaisseaux anglais, repousse toutes leurs attaques, et leur tue ou prend cent vingt hommes. L’année suivante, il réitère son premier fait d’armes en s’emparant d’un navire ennemi avec une simple chaloupe.

Et je ne parle ni de ses campagnes à Terre-Neuve, dont il chassa presque totalement les Anglais, ni des trois expéditions en Louisiane qui précédèrent sa mort à la Havane, où il fut terrassé par la fièvre jaune.

Il faut lire, dans l’ouvrage de M. P. Heinrich, le résumé des services rendus à la France par d’Iberville et ses dix frères, petits-fils d’un hôtelier de Dieppe qui fit souche de héros, pour comprendre quels prodiges accomplirent nos colons d’Amérique: les yeux se mouillent de larmes reconnaissantes en voyant tous ces enfants d’une même famille donner successivement leur santé ou leur vie pour l’honneur de la mère patrie. Non, ce ne sont pas les marins aventureux et braves qui ont jamais manqué dans notre pays, et pour un nom, pour un fait d’armes peu connu que je viens de citer, on en trouverait cent méritant aussi de vivre dans notre souvenir, patrimoine glorieux de notre France!

La mer restera toujours la meilleure école d’énergie et de discipline. C’est à la mer que j’ai éprouvé les émotions les plus saines de ma vie, que j’ai senti le plus nettement la présence de Dieu, que je me suis rendu compte qu’au moment du danger les distinctions sociales s’effacent, et que celui qui veut commander doit s’en être montré le plus digne.

LA CHASSE A L’OURS

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La chasse à l’ours, telle qu’elle est pratiquée maintenant en été, est le triomphe de la longue-vue et de la carabine de précision. Elle consiste à suivre avec le navire le bord des champs de glace, tandis qu’un homme, placé en vigie dans un tonneau en tête du mât, surveille avec soin la banquise. Ce tonneau se nomme le nid de pie ou de corbeau, et joue un grand rôle à bord de tous les navires polaires.

Lorsqu’une tache jaune, couleur caractéristique de l’ours sur la neige, attire l’attention du veilleur, il l’étudié à la longue-vue et peut ainsi, par les journées claires, reconnaître le gibier à quatre milles de distance.

En général l’ours ne s’effraye pas de l’approche du navire.


En général, l’ours ne s’effraye pas de l’approche du navire, pourvu qu’il vienne à la voile ou que la machine fasse peu de bruit. J’ai souvent tué des ours à cinq cents mètres avec ma carabine Manlicher, et parfois je les ai tués du premier coup.

La venue de l’ours, lorsqu’il est attiré par l’odeur ou simplement par la curiosité, est vraiment un intéressant spectacle. Ce magnifique animal, qui se sent maître incontesté de son empire, approche à pas lents, se dressant sur les pattes de derrière tous les dix mètres, en balançant doucement la tête de côté et en portant le nez au vent de manière à bien fixer d’où vient l’odeur.

L’ours hissé à bord.


Parfois il se met debout sur un hummock pour dominer le chaos de glace qui l’entoure; parfois il se tapit comme un chat derrière un bloc pendant quelques minutes, ne laissant passer que son large museau noir, sur lequel il ramène de temps en temps ses deux pattes de devant, comme s’il voulait cacher cette partie trop visible de sa personne.

Je me souviens qu’une nuit, pendant notre emprisonnement dans la banquise de la mer de Kara, trois ours vinrent rôder autour de la Belgica.

Dans la pénombre du soleil de minuit d’août, déjà rasant l’horizon, ces trois animaux prenaient des dimensions fantastiques. A part un craquement de loin en loin sur la glace, leurs pas ne produisaient aucun bruit, et c’était un spectacle à ravir une âme d’artiste que de voir ces spectres se glisser entre les hummocks et les flaques de dégel.

J’ai certainement eu plus de plaisir à les suivre ainsi des yeux pendant quelques minutes, qu’à les foudroyer ensuite tous les trois.

Quand les champs de glace sont peu étendus et épars, on cherche à effrayer l’animal, soit en débarquant des hommes pour faire une battue, soit simplement en approchant du bloc où il se trouve.

L’ours se jette alors à la mer. Dès cet instant il est perdu; avec une embarcation on se met à sa poursuite, on le rejoint, et une balle à la tête achève le drame. Il n’y a pas à craindre de le perdre, puisque le cadavre des ours ne coule pas, à moins qu’il ne soit d’une maigreur exceptionnelle. Si l’animal se trouve sur un grand champ et que l’on cherche à l’approcher avec un canot, il prend immédiatement la fuite. On a quelquefois la chance qu’il coure le long du bord de la glace, et dans ce cas, s’il arrive à un. cap formé par le champ, il se jette à la mer, et les rameurs le rejoignent facilement. Si, par contre, il s’enfuit vers l’intérieur de la glace côtière ou d’un grand floc, il n’y a aucune chance de le reprendre.

Les ours chargent et attaquent l’homme en hiver, ce n’est pas douteux; mais en été je n’ai jamais vu qu’une fois un ours charger vraiment les chasseurs, et c’est parce qu’il avait été blessé la veille d’une balle dans le ventre qui l’empêchait de s’enfuir.

LE BARON HULOT

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Entre les explorateurs qui affrontent des régions qui étaient encore insoupçonnées et les voyageurs qui promènent leur sagacité savante dans les pays physiquement connus, le baron Hulot tient une place spéciale. Ses connaissances sont plus étendues que celles de l’explorateur qui se confine à un but nettement défini; ses itinéraires sont plus hardis que ceux du voyageur qui flâne avec son bagage philosophique, littéraire ou artistique.

Ancien élève de l’École des sciences politiques, il s’attache partout aux questions les plus diverses: l’âme des populations, leur histoire, leur religion, leur littérature; le sol, le sous-sol, le climat. Passé, présent et avenir, il fait défiler devant nos yeux tout ce qui constitue la vie sur le théâtre qu’il a choisi.

Mais il ne se contente pas des sites et des êtres que les steamers et les chemins de fer mettent à la portée des autres voyageurs. Au Canada, par exemple, il entreprend, pour visiter la tribu indienne des Montagnais, une très pénible et longue excursion au lac Saint-Jean, que nos contemporains d’Europe n’ont jamais vu. Dans le nord des Etats-Unis, il agit de même, en voyageur intrépide, dédaigneux de tout confort et de toute prudence.

Et quel guide agréable à suivre, à travers les forêts du nouveau monde, les grands lacs, la prairie, même lorsqu’il les franchit en wagon ou en bateau! La nuit, il soulève le rideau de sa couchette, et les paysages de neige ou aquatiques nous apparaissent successivement dans toutes leurs variétés. Le jour, il nous conduit sur son cheval, ou dans une carriole étrange, vers quelques campements d’indigènes ou dans les corrals des cow-boys, toujours à l’affût d’une curiosité, toujours plein de joyeuse humeur.

LE CHAR

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Les charretiers nous transporteront jusqu’aux dernières limites de la colonisation et les franchiront pour atteindre le campement des sauvages montagnais.

Le «charretier», qu’est-ce que cela? — C’est un cocher. Le cheval prend le titre de «trotteur», et la voiture s’appelle un «char». On «embarque» et l’on «débarque», ce qui n’est pas sans analogie avec le «comment naviguez-vous? » des Flamands.

Bêtes et gens nous conviennent à ravir, mais le char ne se recommande que par son originalité. Figurez-vous une planche de deux mètres de long, mince et flexible, clouée sur les essieux de deux paires de roues; un brancard pour le trotteur, un tabouret en avant pour le charretier, un autre au milieu pour les voyageurs, et vous aurez une idée fort complète du véhicule chargé de nous mener «contre vents et marées» pendant quatre jours. Sur votre siège rudimentaire, un client pourrait s’asseoir à la rigueur; mais à deux nous l’envahissons, chacun débordant de son côté et s’y cramponnant de toutes les forces de ses poignets.

La carriole de Paul S... et de Gustave D... précède la nôtre et manœuvre de bâbord à tribord, sautant au moindre choc. La vigueur de l’attaque trouve un instant cette paire d’amis sans défense; ils perdent le contact du tabouret, puis se raccrochent comme ils peuvent, à grand renfort de rétablissements. C’est une véritable séance de voltige fantaisiste. Tandis que D... et moi nous jouissons du coup d’œil, notre planche fléchit, et, rebondissant comme un ressort, elle nous projette tous deux sur le dos du cocher. Nous devenons sérieux. Luttant à notre tour contre les cahots de la route, nous parvenons à nous maintenir dans notre panier à salade. Mais voilà du nouveau. Le chemin que nous suivons, bordé de profondes ornières, descend à pic le long d’un ravin. Bien entendu, pas de frein à nos chars. Nos chevaux, sans attendre le moindre signal, partent au train de charge sur cette pente incroyable, pour escalader à la même allure, sans doute en vertu de la vitesse acquise, le mamelon qui se dresse devant nous. Dans ce pays ignoré de l’administration des ponts et chaussées, les plis de terrain se succèdent, et le même manège se répète indéfiniment. Nos bêtes sont à la hauteur de la situation, et nous-mêmes, imitant les charretiers, nous évitons les chutes par des mouvements savamment combinés.

LES COW-BOYS

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Quatre heures sonnent, et nous descendons à la station de Médora, dans la prairie. Dominant un mamelon, se détache un élégant chalet, celui du marquis de M... et de sa famille. Deux cents hommes sont occupés dans ses ranchs et les abattoirs. Des cow-boys vont et viennent du côté d’un bar, et souvent ils annoncent leur arrivée en brûlant une cartouche; c’est leur manière d’appeler le garçon.

Avec son feutre gris à larges bords, sa chemise de cuir brodé sur le plastron, avec son pantalon de peau de buffle dont les franges pendent sur le côté, avec ses éperons colossaux destinés à éventrer les chevaux, avec sa carabine en sautoir et les deux revolvers imposants qu’il s’attache à la taille, le cow-boy fait l’effet d’un arsenal vivant. Cavalier incomparable, il passe son existence à chevaucher dans la savane et à chercher noise à l’Indien.

Douze ou quinze hommes de cette trempe suffisent pour garder trois mille bœufs. Il faut les voir, emboîtés dans leurs selles mexicaines fortement relevées, les pieds plongés dans le sabot de cuir ou de bois qui leur sert d’étrier. Le cheval comprend son maître à la parole, et la plupart du temps l’écuyer dédaigne l’emploi des aides. Le mors, souvent en argent massif, est un instrument de supplice qui abîme la bouche du patient. Le cow-boy ne le prend que pour parader dans les villes. Dans la prairie, il conduit son cheval à l’aide d’un nœud coulant qu’il lui passe sur le nez.

Du lever au coucher du soleil, le petit peloton surveille les milliers de bœufs placés sous sa garde. Il poursuit les fugitifs, leur jette le lazzo et les réduit à l’impuissance. Quand une panique affole le troupeau, les cavaliers se dispersent et chargent séparément sur les meneurs, au risque de se faire encorner. Le soir, on allume un grand feu, et le marmiton de la bande confectionne un brouet qui jadis aurait écœuré le plus audacieux des Lacédémoniens. Après le repas, on s’étend sur la dure. Le lendemain, cette vie active, fatigante, dangereuse, recommence, et tous les jours, hiver comme été, elle se répète, entrecoupée seulement par des courses à la ville voisine, quand la paye est touchée.

Campement de cow-boys.


Quand une panique affole le troupeau, les cavaliers se dispersent et chargent séparément sur les meneurs.


Alors les cow-boys se retrouvent. Ils ont gagné cinquante dollars par mois à leur rude métier. Maintenant ils s’attablent, jouent tout ce qu’ils possèdent et boivent du wisky. Les désaccords surviennent, et parfois le revolver coupe court à la discussion.

Vivant de la vie sauvage, le gardien de bestiaux prend les habitudes du sauvage. Comme le Peau-Rouge, il est insoumis et fait peu de cas de l’existence; comme lui, il observe scrupuleusement les lois de l’hospitalité. Un touriste présenté par un cow-boy à ses compagnons devient un hôte qu’il s’agit de recevoir dignement. Il y a de la chevalerie dans ses procédés à la fois délicats et barbares: on sent l’homme primitif et l’homme civilisé.

Ce brigand-gentleman est ami du luxe. Personne ne dépense plus que lui pour s’équiper et se vêtir. Ses armes sortent des meilleures fabriques. Le harnachement de son cheval n’a pas de prix. Il paye son chapeau quatre-vingts ou cent francs, sa chemise le double, et ses vêtements quatre fois ce que coûtent les nôtres.

Un dernier trait qui distingue le cow-boy, c’est son origine. Il arrive de tous les pays; il appartient à toutes les classes de la société. Pâtres, cultivateurs, commerçants, bourgeois, fils de famille trouvent place dans la grande confrérie du Far-West. Les joueurs malheureux et les prodigues mis au vert fournissent une bonne part du contingent.

Nous passons la soirée avec un Hollandais qui entre de plein droit dans cette dernière catégorie. Très épris de Paris, il a mené la grande vie dans nos cercles et sur nos boulevards. Un jour, son porte-monnaie, consulté, lui refusa tout service. Le citadin traversa l’Atlantique et vint dans l’Ouest en qualité de cow-boy. Trois ans se sont écoulés; le gardien de bestiaux est devenu propriétaire d’un ranch. Il a cent chevaux, valant en moyenne cent dollars chacun. Peu à peu les blessures faites à la bourse se cicatrisent, et le troupeau s’arrondit. «Je donnerais dix ans de ma vie, nous dit-il, pour assister une fois encore au retour du Grand-Prix.» L’ex-viveur reste abonné au Journal amusant et à la Vie parisienne; tous les huit jours il fait quarante kilomètres pour aller chercher ses journaux.

Le marquis de M... nous fait très aimablement les honneurs de son domaine et téléphone à Mme de M..., qui voudra bien nous recevoir.

Le jeune ménage habite depuis 1883 ce pays perdu. Le canton lui appartient, et ses ranchs peuvent se promener sur un espace illimité. Avant M. de M..., personne n’avait eu l’idée d’abattre sur place et d’expédier directement la viande sur les marchés américains. Les années que le marquis a passé à Saint-Cyr et à Saumur l’avaient rompu aux fatigues. Il couche au besoin dans la savane et passe ses journées à cheval pour surveiller ses employés.

Cette existence mouvementée n’est pas sans danger. Dans une de ses tournées, il faillit perdre la vie. Trois cow-hoys avaient juré de se débarrasser de lui. Les malfaiteurs cernèrent M. de M... près de Little-Missouri et le reçurent à coups de fusil. Il riposta, blessa le premier agresseur, tandis que son compagnon fidèle brisa d’une balle le crâne du deuxième. La partie était gagnée.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
347 s. 79 illüstrasyon
ISBN:
4064066318239
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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