Kitabı oku: «La jeunesse d'un désespéré»
Henri Rivière
La jeunesse d'un désespéré
Le combat de la vie

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066319083
Table des matières
I LE COLONEL DE BRESLAC
II JACQUES ET MICHEL
III LES BARRICADES
IV LES DEUX PÈRES
V L’ARRESTATION
VI LA TRAVERSÉE
VII L’ÉVASION
VIII DANS LES BOIS
X CHEMIN FAISANT
X OU MARENGO SE FAIT APPRÉCIER A SA VALEUR
XI LE VOYAGE SE CONTINUE PAR TERRE ET PAR MER
XII LA NUIT DU MEURTRE
XIII LA LOI DE LYNCH
XIV LA MAISON ASSIÉGÉE
XV LE DÉSESPÉRÉ
XVI PREMIÈRES ALARMES
XVII MARENGO ET LES CHIENS DE MOSÉ STEVENS
XVIII CATASTROPHE
XIX FIN DE L’ODYSSÉE
LE COMBAT DE LA VIE
LA JEUNESSE
D’UN DÉSESPÉRÉ
PAR
HENRI RIVIÈRE

PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1882
Droits de reproduction et de traduction réservés.
LA JEUNESSE
D’UN DÉSESPÉRÉ
Table des matières
I
LE COLONEL DE BRESLAC
Table des matières
Le colonel de Breslac était né en1800. Son enfance et les premières années de son adolescence s’étaient donc écoulées parmi les bruits de guerre de l’Empire. La génération de ce temps-là, conçue entre deux batailles, croissait en quelque sorte à la hâte, avec d’inquiets et généreux tressaillements. L’oreille se formait au son du tambour et des musiques militaires, les yeux s’ouvraient au soleil de ces grandes revues que César passait, vainqueur ou vaincu, et où il apparaissait déjà lui-même comme la vivante légende des grandeurs et des désastres de la France L’imagination s’imprégnait de rêves colorés et superbes, d’ambitions vertigineuses, de résignations stoïques. Les enfants jouaient avec l’épée de leur père, la tiraient nue hors du fourreau, la regardaient avec une espérance joyeuse, prêts à courir à ces combats épiques qui laissaient après eux tant de morts et tant de gloire. Les femmes frissonnaient et pleuraient par instants, quand elles étaient mères, mais s’affolaient, comme épouses et comme amantes, de l’éclat, de l’héroïsme, des fulgurantes vicissitudes de l’épopée impériale.
La société de cette époque vivait au jour le jour, d’une façon théâtrale et naïve, dans une mythologie de demi-dieux et de déesses. On sacrifiait, comme aux âges de la Grèce et de Rome, à la vaillance, à la beauté, à la jeunesse, à l’amour. Les années se succédaient, rapides comme des promesses, radieuses comme des féeries, plus chargées que des siècles. Aussi, à la chute de l’empire, et dès le commencement de la Restauration, il fallut quand même, et quel qu’il pût être, un champ de bataille à la jeunesse que tant d’illusions guerrières avaient bercée et que sollicitaient toutes les impatiences de l’action. Il s’établit parmi cette jeunesse un double courant. Les uns, d’une intelligence hardie, d’une imagination puissante, trouvèrent leur champ de bataille dans les lettres et dans les arts. Ils brisèrent les vieilles idoles et substituèrent aux traditions classiques, toutes de forme et d’académie, une poétique nouvelle, ardente et enthousiaste, à la fois défaillante et forte, mais tressaillant de vie et profondément humaine.
Le romantisme, qui fit son éclosion alors, avait été conçu sous l’Empire. Il participait de son essor incomplet et chimérique, de son éclat, de ses immenses visées, de son attitude tragique. Les cerveaux qui le couvaient avaient été, inconscients encore, frappés et éblouis de vertige et de gloire, d’apothéoses et de ruines.
Si, parmi les jeunes, les uns entrèrent dans cette voie qui se révélait à eux, les autres, d’un esprit aventureux et d’un tempérament énergique, suivirent quand même la carrière des armes. Ils espéraient à tout hasard une revanche de nos revers et ne s’imaginaient pas que la France pût être avare de leur sang, dont ils eussent été si volontiers prodigues.
Le jeune de Breslac fut de ceux-là. Après être entré à dix-huit ans à l’École militaire, il en sortit sous-lieutenant et fit presque aussitôt l’expédition d’Espagne, en1823. Ce farouche pays avait bien changé et ne gardait plus trace contre nous des haines que Napoléon avait autrefois soulevées. Il est vrai que nous étions, non plus ses ennemis, mais ses alliés contre lui-même. Le sous-lieutenant se retrouvait pourtant en compagnie de quelques-uns de ces vieux soldats qui avaient fait le siège de Saragosse. Sous les arcs de triomphe tout ornés de fleurs par lesquels on s’acheminait à Cadix, il entendait parler de là grande guerre et n’en ressaisissait même point la pâle image.
Après l’expédition d’Espagne, il fit la campagne de Morée. C’était l’occupation, ce n’était pas non plus la guerre. Comme il n’était point poète, il ne se passionna pas pour les Grecs.
Il avait assisté à la bataille de Navarin à bord d’un des navires qui transportaient l’armée, et, quoique ce grand fracas d’artillerie l’eût d’abord réjoui comme un souvenir des gigantesques batailles de l’Empire, il s’était presque indigné ensuite des faibles dangers qu’on avait courus.
Cependant, ces voyages, la vie des camps, les spectacles nouveaux, la camaraderie sous la tente, les soins de son métier lui plaisaient. Il sentait qu’un long avenir lui était réservé, et il ne désespérait ni de ses propres efforts, ni de la fortune.
A son retour en France en1826, il était capitaine, et se maria. Les soldats et les marins ont, en pleine jeunesse, ce besoin d’une affection partagée, courageuse et douce, qui s’associe à leur destinée et les accompagne dans la vie.
M. de Breslac épousa mademoiselle Juliette d’Entraigues, une charmante jeune fille qu’il aima tout d’un coup, à première vue, et qu’il ne devait jamais cesser d’aimer.
Il en eut deux fils, à quinze années d’intervalle: le premier, Jacques, naquit en1827; le second, René, en1842. Durant ce temps, M. de Breslac continua sa carrière, quelquefois séparé de sa femme, le plus souvent accompagné par elle. Ses séjours en France furent rares. Il vécut surtout en Algérie, dans ces rudes et brillantes expéditions qui rajeunissaient l’armée française. Il y gagna ses grades et fut nommé colonel à la bataille d’Isly. Ce fut alors qu’il revint à Paris et crut pouvoir y jouir pendant quelque temps du repos qu’il avait mérité.
Il voulait, d’ailleurs, s’occuper de l’avenir de son fils aîné. Jacques, à dix-sept ans, était intelligent et hardi, d’une beauté presque enfantine encore, mais régulière et mâle. Il avait de grands yeux bleus, des cheveux noirs bouclés, une taille élégante et vigoureuse, un de ces nez aquilins qui donnent de la noblesse au visage et dont la narine se dilate facilement aux émotions vives. Le colonel regrettait qu’il ne voulût point se faire soldat, et il avait peut-être raison, car Jacques méconnaissait sa vocation.
Cet impétueux et vivant jeune homme, qui en cela était de son temps, rêvait une autre gloire. Il s’était épris des droits et du bonheur de l’humanité et voulait mettre au service de cette belle cause non point l’épée qui n’est que le fer et la force, mais la parole qui est la persuasion émue et triomphante. C’est de la sorte qu’il s’exprimait lorsqu’il parlait de son désir d’être avocat.
Le colonel ne disait point non. Il aimait trop son fils pour le pousser aux dangers et aux hasards de la vie qu’il avait menée lui-même; puis, un peu revenu pour son compte de ces illusions qui montrent au saint-cyrien le bâton de maréchal de France, et se résument, pour les plus heureux, en un grade de colonel, au déclin de l’âge mûr, il pensait que le barreau offrait pour le moins, aux ambitieux, des chances aussi sûres et d’un plus grand avantage.
Ces considérations firent que Jacques en vint facilement à ses fins: il avait terminé ses classes et commençait brillamment son droit.
Sans préoccupation désormais pour son fils aîné, le colonel de Breslac se livrait tout entier aux joies intimes de la famille. Il chérissait sa femme et adorait René, qui avait toute la gentillesse de son âge. Souvent le soir, après le dîner, il s’attardait aux plaisirs simples du foyer domestique.
Enfoncé dans son fauteuil, ce soldat, qui était jeune encore, se sentait las de courses guerrières et avait soif de repos et de tendresse. Il faisait sauter René sur ses genoux ou l’excitait à ces jolis bavardages dans lesquels l’enfance bégaye ses premiers sentiments. Jacques, accoudé à la table, lisait ses auteurs de droit et les annotait parfois en prenant la plume.
Madame de Breslac, travaillant à quelque ouvrage de femme, jetait de temps à autre un doux regard sur son mari et sur René, un regard sérieux sur Jacques. Ne vivait-elle pas enfin dans la retraite, auprès des êtres qui lui étaient chers? Au milieu de la soirée, il fallait coucher René. Alors le colonel se levait et sortait, souvent avec Jacques, l’emmenant dans le monde ou au théâtre. Il voulait que le jeune homme connût la vie autrement que dans les livres et ne l’étudiât pas seulement à la lueur de sa lampe, dans la controverse des théories et des codes.
–Je veux, lui disait-il, que tu sois un avocat militant et non pas un rat de procédure.
Le colonel de Breslac était depuis deux ans en garnison à Paris avec son régiment, lorsqu’un affreux malheur le frappa. Madame de Breslac mourut d’une fluxion de poitrine. Il la soigna jusqu’au dernier moment sans croire au danger. Une telle mort lui eût semblé une injustice du ciel. Le mal fut d’ailleurs hésitant dans sa marche et dans ses progrès.
Madame de Breslac, légèrement amaigrie, n’apparaissait, dans les intervalles de ses souffrances, que plus délicate et plus jeune. Elle ne voulait alarmer ni ses enfants ni son mari, et leur montrait un visage souriant et résolu. Cette illusion d’une jeunesse qui ressuscitait fut si vive pendant les derniers jours, que le colonel crut revoir en sa femme cette Juliette d’Entraigues qu’il avait aimée autrefois. Il en concevait de rapides espérances et les lui confiait.
–Oui, sans doute, lui disait-elle alors, ce n’est qu’une secousse d’où je sortirai rajeunie pour vous aimer plus encore que je ne l’ai fait.
Peut-être le croyait-elle, car elle ne prit aucune de ces résolutions que dictent aux mourants leur affection pour ceux qu’ils laissent derrière eux, ou la prudence. Le dernier jour cependant, on la vit soudain très agitée. Il sembla qu’un souvenir lointain se réveillât dans son esprit et la préoccupât vivement. Elle eût voulu être seule, y réussit quelques instants à diverses reprises, mais cette liberté lui fut inutile. Elle était trop faible pour quitter son lit.
Elle n’avait auprès d’elle que ses femmes et sa garde-malade, auxquelles elle ne voulait pas se confier, ou le colonel et Jacques, à qui elle ne voulait rien dire. Elle se montra pour eux, pour son mari surtout, pleine d’épanchements et de sollicitude.
Elle gardait entre ses mains la main de M. de Breslac, et le regardait avec des yeux mouillés de pleurs. Elle lui répétait souvent: «Je t’ai bien aimé, va, je t’ai bien aimé!» Mais elle n’osait s’abandonner davantage et tombait en de profonds abattements.
Elle mourut, pour ainsi dire, avec son secret sur les lèvres. La mort, trop prompte, l’y scella moins qu’elle ne l’empêcha de se livrer.
Un autre homme que le colonel, d’une foi moins absolue dans sa femme ou d’une plus intelligente tendresse, eût recueilli la confession de madame de Breslac.
Le colonel et Jacques escortèrent la morte à sa dernière demeure; appuyés l’un sur l’autre, les mains unies, ils passèrent par cette heure d’angoisse où l’âme vacille, où le cœur se fond, où la pensée s’obscurcit.
Ils distinguèrent mal les prières du prêtre, les détails de la cérémonie funèbre; ils n’entendirent, comme un bruit sourd retentissant en eux-mêmes, que la chute des pelletées de terre sur le cercueil.
A cet enfouissement, qui est la suprême, l’étouffante disparition de l’être aimé, ils s’embrassèrent en sanglotant. Ils se retrouvèrent seuls au bord de la fosse, leurs amis ayant pris congé d’eux sans qu’ils s’en fussent aperçus.
Ils revinrent à pied, en silence, regardant vaguement le spectacle de la ville et cette existence de tous qui se continuait sans souci de leur douleur. Le père, par moment, tentait de se montrer fort pour donner du courage à son fils, et Jacques, afin de rassurer son père, essayait alors un sourire que démentaient ses larmes.
Quand le colonel fut de retour dans sa maison, on lui amena René. L’enfant pleurait, voyant pleurer autour de lui. M. de Breslac le couvrit d’abord de caresses; puis, craignant que son émotion ne gagnât la petite créature et ne lui fût dangereuse, il le fit sauter entre ses bras. René se mit à rire, et sur l’assurance que sa maman reviendrait bientôt, s’amusa avec ses jouets. Le colonel le laissa, serra fortement une dernière fois la main de Jacques et se renferma dans la chambre de sa femme.
Il voulait être seul avec sa douleur, avec le souvenir de Juliette. Chose étrange! il ne la revoyait plus comme aux dernières années de sa vie, mais telle qu’il l’avait entrevue pendant sa maladie, telle qu’elle était autrefois jeune femme. Il se la rappelait surtout avec Jacques sur ses genoux, joyeuse et fière de sa maternité. C’était dans cette même chambre où les meubles d’aujourd’hui étaient ceux de jadis, où la même pendule continuait de compter les heures.
Il contemplait, avec un chagrin tumultueux qui grondait dans sa poitrine, cette table à ouvrage où elle s’asseyait, ce bureau en bois de rose qu’il lui avait donné quelques jours avant leur première séparation, et où il se l’était représentée souvent, lui écrivant, songeant à lui, s’arrêtant parfois, sa tête blonde dans sa main gauche, son doux regard dans le vague devant elle, la plume prête à poursuivre la lettre commencée.
Certes, elle était là vivante devant lui, dans toute la fleur de ses vingt ans. Alors il s’abîmait dans ses regrets et s’étonnait cependant de ne ressaisir sa femme qu’en ces jours lointains de jeunesse et d’amour, comme s’ils fussent les seuls qui dussent surnager de leur intimité si heureuse et si complète.
Il eut la curiosité triste et pieuse d’ouvrir le secrétaire, afin de voir si madame de Breslac n’avait point formulé quelques volontés qu’il dût accomplir. Il ne trouva d’abord que quelques papiers insignifiants, ou des souvenirs qui étaient chers au cœur d’une mère, l’image de la première communion de Jacques, ses bulletins de collège, son diplôme de bachelier, une miniature qui le représentait enfant, une autre qui était le portrait de René. Ces deux têtes, prises au même âge, l’une brune et l’autre blonde, étaient charmantes, ne se ressemblaient pas. Jacques était le vrai portrait de sa mère, avec de la hardiesse et de la virilité; René avait les traits du colonel, avec une expression presque efféminée. M. de Breslac remit les deux miniatures dans leurs étuis, non sans y avoir imprimé ses lèvres. Ses deux enfants du moins lui restaient pour le consoler de la perte de leur mère.
Il s’étonnait de ne pas trouver les lettres qu’il avait, en tant de circonstances diverses, écrites à sa femme. N’avait-il pas, lui, gardé précieusement toutes celles qu’il avait reçues d’elles? Il eût voulu revoir ces témoins de son passé, où l’absence, si cruelle qu’elle fût, n’était jamais que momentanée, où le bonheur subsistait sous les regrets et sous l’attente. Il se souvint que le meuble avait une cachette, et qu’il suffisait, pour la découvrir, de faire glisser une planche entre ses rainures. Il poussa cette planche, et, là, en effet, dans une assez vaste cavité, il aperçut de nombreux paquets de lettres. Elles étaient nouées par année, depuis la première campagne qu’il avait faite jusqu’à la dernière. Les années heureuses étaient les plus légères. Ce n’étaient plus de longs récits, mais de courtes lignes rapidement écrites pendant des séparations de quelques jours.
Le colonel lisait çà et là ces feuillets déjà jaunis, les posant et les reprenant, quand il rencontra, noué d’une faveur verte fanée, un dernier paquet de lettres. Elles étaient bien adressées à madame de Breslac, mais ce n’était pas lui qui les avait écrites. L’écriture cependant était celle d’un homme. Le colonelles prit, assez intrigué, se demandant de qui elles pouvaient être. Il ne reconnaissait pas l’écriture de M. d’Entraigues, et c’était le seul homme qui eût pu écrire à Juliette. Il les retournait entre ses doigts, hésitant à les ouvrir, saisi malgré lui d’un frisson de tristesse plus que de jalousie et regardait les dates sur les timbres à demi-effacés.
Elles étaient des deux premières années de son mariage, de la première absence qu’il avait faite. Il se prit en pitié du vague effroi qu’il ressentait et les ouvrit.
Elles commençaient par ces mots: «Mon amie,» ou: «Ma chère Juliette!»
Qui donc pouvait écrire ainsi à madame de Breslac?
Il courut à la signature, il n’y en avait pas.
Alors, la tête en feu, les dents serrées, il parcourut les lettres l’une après l’autre.
C’était une correspondance singulière où se faisait jour partout, où éclatait par endroits, de la part de cet inconnu, pour madame de Breslac, une affection tendre, familière, ardente et pourtant respectueuse. Il y était fait allusion à des incidents qui appartenaient à la première jeunesse de Juliette d’Entraigues.
Cet homme, à n’en pas douter, l’avait aimée avant son mariage. Comment ensuite l’avait-il revue, s’était-il rapproché d’elle? Les lettres l’indiquaient peu.
Les deux amants,–si on pouvait leur donner ce nom, car leur enthousiaste amitié s’égarait parfois en d’innocentes rêveries,–les deux amants ne se voyaient que de loin en loin. Ils parlaient de ces heures de réunion si longtemps désirées, trop tôt envolées.
Mais l’inconnu suivait Juliette pas à pas dans sa vie, dans ses découragements, dans ses espoirs.
Il était question de M. de Breslac. On parlait de lui sur un ton froid et circonspect, soit qu’on ne voulût point alarmer la délicatesse d’épouse de la jeune femme, soit qu’on dédaignât ce soldat aux façons rudes qui ne vivait que pour les combats et l’ambition.
Bientôt il s’agissait de la grossesse de madame de Breslac. Le colonel en frémit, essuya ses yeux qui ne voyaient plus, s’y reprit à deux fois pour lire le fatal passage. Là encore, en dépit de ses soupçons et de ses craintes, il demeurait perplexe. Rien n’attestait l’amour paternel chez l’inconnu.
Il disait à Juliette que sa maternité la lui rendait plus chère et plus sacrée. Souvent il s’attendrissait, en arrivait à des explosions légèrement emphatiques. Ces phrases, çà et là, faisaient à M. de Breslac l’effet d’un mauvais roman de l’époque.
Évidemment Juliette avait répondu à ces lettres. C’étaient sa pensée, ses réflexions, ses résistances ou ses tristesses qui les dictaient.
La dernière, enfin, se terminait par ces mots: «Il revient, je ne vous verrai plus, je ne vous écrirai plus. Prenez bien soin de Jacques.»
Le colonel ne douta plus. Il se leva livide, en proie à une colère qui ne le laissait plus maître de sa raison. Il sonna violemment: un serviteur parut.
–Je demande M. Jacques, lui cria-t-il.
Un instant après, Jacques était devant son père.
Celui-ci le regardait avec une fixité scrutatrice. Le jeune homme avait bien tous les traits de madame de Breslac. Cette ressemblance, qui avait été si chère au colonel, lui devenait insupportable. Il tenait à la main la lettre funeste, il la tendit à Jacques en lui disant:
–Lisez!
Jacques parcourut la lettre au hasard, vaguement.
–Je ne comprends pas, dit-il.
–Cette lettre n’est pas de moi! s’écria le colonel.
–Ah! fit encore Jacques.
–Elle est adressée à votre mère et elle est d’un autre que moi, qui n’y parle que de son amour et de votre naissance.
–Mon père!
–Je ne suis pas votre père, monsieur! Vous êtes le fils de cette femme et de son amant.
Jacques devint très pâle et tressaillit de tout son corps.
–Vous mentez! dit-il, ma mère n’a pas eu d’amant
Le colonel marcha sur lui:
–Misérable!
Mais le jeune homme ne bougea pas; avec une sauvage énergie, il répéta:
–Vous mentez! La femme que nous avons vue mourir, ses mains dans les vôtres, qui m’a béni à son lit de mort, que nous venons d’enterrer avec tant d’angoisses et de regrets au cœur, cette femme n’a jamais cessé d’être chaste et pure. C’est ma mère, monsieur, et quiconque l’insulte est un lâche.
M. de Breslac ne répondit à cette injure que par un geste terrible: sa main s’abattit sur le visage de son fils.
Et, comme Jacques chancelait sous le coup:
–Sortez d’ici, monsieur! dit le colonel, je vous chasse de cette maison!
Jacques, les poings serrés, ne bougeait pas. Il regardait le colonel avec des yeux étincelants. Il ne restait pour l’enchaîner, dans son désir furieux de vengeance et de lutte, que le respect qu’il avait eu toute sa vie pour cet homme qui venait de l’outrager.
M. de Breslac devina Jacques.
–Ah! c’est cela? dit-il dans un paroxysme de colère. Qu’à cela ne tienne! Vous n’êtes pas mon fils, je me vengerai du moins sur vous de l’amant de votre mère. Des épées! des épées!
A ces éclats de voix, à cette rage qui n’avait plus de frein, Jacques s’épouvanta, et, se couvrant le visage, précipitant ses pas, il s’enfuit de cette maison où la mort et le malheur venaient doublement, en un jour à peine, de faire de lui un orphelin.
II
JACQUES ET MICHEL
Table des matières
Lorsque Jacques faisait son droit, il avait rencontré un jeune homme de son âge avec lequel il s’était étroitement lié. Ce qui les avait d’abord, d’une façon singulière, attirés l’un vers l’autre, c’était une ressemblance étrange qui existait entre eux. La première fois qu’ils s’étaient vus, ils s’étaient surpris à se demander s’ils étaient bien eux-mêmes, si une sorte d’hallucination ne faisait point, devant chacun d’eux, flotter sa propre image. Ils avaient les mêmes cheveux noirs et bouclés, les mêmes yeux bleus énergiques et rêveurs, le nez recourbé, la taille et la démarche pareilles. A leur étonnement de se voir si semblables s’était mêlée une sympathie soudaine. Ils étaient allés l’un vers l’autre en se souriant comme deux frères. Lorsqu’ils s’étaient mieux connus, cette sympathie n’avait fait que s’accroître. Ils ne se ressemblaient pas seulement par le visage, mais par l’esprit et par le cœur. Ils poursuivaient la même carrière, ils partagèrent bientôt leurs études et leurs plaisirs. Il s’établit entre eux cette amitié rare, loyale et franche, qui puise sa force aux sources pures de la jeunesse et qui semble grandir et se développer avec elle. Leurs deux existences se confondirent pour n’en faire qu’une seule, telles que ces fleuves larges et féconds qui se réunissent tout à coup, après s’être ignorés, et ne roulent plus qu’un même flot jusqu’au terme de leur course.
Michel Huguenin–c’est ainsi que s’appelait l’ami de Jacques–était le fils d’un forgeron. Son père l’avait eu dans son âge mûr et l’idolâtrait. Arrivé à une sorte d’aisance par le temps et par le travail, il avait voulu que son fils fût vaillant par son intelligence et son instruction, comme il l’avait été, lui, dans son obscurité, par son honnêteté et l’emploi de ses bras. Quant aux principes qui font qu’un homme marche droit dans la vie, il s’était réservé de les lui donner et n’en avait pas eu la peine.
Michel était une de ces natures généreuses qui ne se doutent point du mal et qui courent d’instinct au péril et au devoir. Son père était fier de lui. Ce vieillard de soixante ans était un républicain d’autrefois et il avait élevé Michel dans la foi de ses jeunes années qui ne s’était jamais démentie.
Le vieil Huguenin avait vécu de1790à1840. Il avait traversé ces différents âges du fait et de l’idée; mais il était resté républicain tout d’une pièce. Il s’était battu aux armées, à la défense de Paris en1814, avait conspiré sous la Restauration, avait repris son fusil à la rue Transnonain et au cloître Saint-Merry. Il aimait la gloire de l’Empire, haïssait les rois, voulait le bonheur du peuple. Il se souciait peu des théories et ne s’inquiétait que de deux choses: la revanche de Waterloo et l’établissement de la République.
Son fils admirait en lui cette conviction rude, prête à tous les dévouements et à tous les sacrifices. Il s’étonnait aussi parfois, en ses rêves indécis de régénération sociale, du bon sens et de la logique du vieil artisan. Un jour qu’il lui avait parlé des combinaisons du phalanstère, de la richesse et des jouissances mises à la portée du plus humble, le père Huguenin s’était assombri.
–Oui, lui avait-il répondu, ce bien-être viendra, il vient déjà, mais les vertus mâles s’en vont. On aimera trop la vie pour faire son devoir, et l’homme, mon enfant, n’est grand que par le mépris qu’il a de la mort.
Jacques et Michel, au milieu de leurs études et de leurs plaisirs, s’éprenaient des idées nouvelles, et, s’ils ne se mêlaient pas activement à la politique, suivaient du moins avec un intérêt croissant la marche des événements.
Lorsqu’il fut chassé par le colonel, dès qu’il eut repris, au grand air, ses sens et sa raison, Jacques n’eut qu’une pensée, ce fut de voir Michel. Il courut au quartier des Écoles et aperçut son ami à la sortie des cours. Il était si pâle et si bouleversé, que Michel s’épouvanta. Jacques lui avait pris les deux mains et ne lui disait que ces seuls mots:
–Ah! si tu savais, si tu savais!
Il ne s’inquiétait ni des passants, qui commençaient à s’arrêter pour le voir, ni du spectacle qu’il leur donnait.
–Ne restons pas là, lui dit Michel; viens-t’en!
Il l’emmena au Luxembourg, lui serrant le bras par instants, l’assurant ainsi par une étreinte physique de sa protection et de son amitié.
Jacques marchait avec de sourds sanglots, avec de vagues exclamations de colère et de douleur. La fraîcheur ombreuse des grands arbres lui rendit une espèce de calme; il se laissa tomber sur un banc et se mit à pleurer à chaudes larmes. Il était encore trop près de l’enfance pour que l’orage de son cœur ne se répandît pas ainsi. Puis, au milieu de ses larmes, d’une voix entrecoupée, il raconta à son ami ce qui s’était passé.
Michel écoutait, sans l’interrompre, cette confidence terrible, couvant Jacques de son regard où se lisaient la stupeur et la pitié.
–Ton père est fou, lui dit-il quand Jacques eut fini. Il y a dans la découverte qu’il a faite un secret innocent qu’il eût dû pénétrer, qu’il eût dû tout au moins te cacher, dont il ne devait pas te faire la victime. Il n’a pas vu clair, il a perdu la tête, et peut-être en ce moment regrette-t-il amèrement ce qu’il a fait. C’est lui qui reviendra vers toi, qui rendra justice à ta malheureuse mère et te demandera pardon de cette affreuse scène.
–Non, répondit Jacques, tu ne le connais pas.
Il ne découvrira pas la vérité, car il ne la cherchera que pour condamner sa femme. C’est un homme aux passions extrêmes qui n’admettent ni le raisonnement, ni l’indulgence, ni le pardon. Chez lui, un doute, si léger qu’il soit, empoisonne à jamais un sentiment. Il avait vécu par l’amour qu’il portait à ma mère; il ne croira jamais que l’amour puisse avoir un instant d’oubli et de défaillance. Et moi non plus, s’écria-t-il, je ne comprends pas ce que sont ces lettres, ce qu’est cet homme qui s’est permis de les écrire! Pourquoi ce témoignage d’une erreur, sinon d’une faute, a-t-il pu traverser les années sans qu’on le détruisît?–Il mit sa tête dans ses mains.– Ah! je suis bien malheureux!
–Jacques, lui dit sévèrement Michel, vas-tu donc, toi aussi, accuser ta mère?
–Non, répondit Jacques, mais c’est la vie qui me terrasse quand je ne sais rien d’elle encore. Je ne suis, Michel, qu’un enfant comme toi; je n’ai le droit d’accuser personne. Je saurai souffrir et vivre en orphelin.
–Tu ne seras pas un orphelin, Jacques. Ne suis-je pas ton frère et n’ai-je point mon père, qui nous aimera tous deux?
En ces premiers instants de prostration, Jacques se laissa conduire chez le père de Michel. Le vieil ouvrier le reçut, simple et grave, en lui ouvrant les bras. Il fit plus, il permit un libre cours à la tristesse du jeune homme, ne le tourmenta ni de consolations, ni de conseils. Il s’inquiétait cependant de le voir aussi muet et aussi sombre. Durant plusieurs jours, Jacques ne prononça que de rares paroles. Il se levait en même temps que Michel, allait avec lui aux leçons qu’ils avaient l’habitude de suivre, semblait mûrir une résolution secrète. Michel se montrait pour lui affectueux et réservé, ne l’interrogeait pas, mais s’effraya comme son père, de la taciturnité de Jacques.
Celui-ci demanda enfin un entretien à Huguenin C’était après dîner, dans la pièce de l’appartement qui servait à la fois de salle à manger et de salon Les boiseries de chêne avaient reçu, de la chaleur de l’âtre pendant de longues années, une teinte brune et polie; la haute cheminée n’avait d’autre ornement que de lourds chandeliers de fer que forgeron avait, dans ses loisirs, tordus et façonnés à sa guise. Des gravures, en leurs cadre de bois noir, étaient pendues aux murailles représentaient des batailles. La lampe éclaira encore sur la table quelques ustensiles du rep que la servante n’avait pas enlevés. Le père Huguenin fumait sa pipe et Michel s’était discrètement retiré.
–Parlez, monsieur Jacques, lui dit le vieillard, je vous écoute.
–Monsieur, dit Jacques, j’ai accepté jusqu’à ce jour l’hospitalité que vous m’avez offerte. viens vous remercier du plus profond de me cœur; car j’étais sans asile et vous m’avez recueilli; j’étais désolé et j’ai pu reprendre de force et du courage.
–Nous avons fait tous les deux ce que nous devions faire, mon enfant, moi en vous offrant cette hospitalité dont vous parlez, vous en l’acceptant.
–Oui, répondit Jacques; mais j’ai réfléchi à ma situation. Quelque injuste que soit le malheur qui me frappe, je ne veux pas m’y dérober. Si Michel n’avait pas été mon ami, si vous n’aviez point été là, je n’aurais eu à compter, dès la première heure, que sur mon énergie et ma volonté. Je suis le fils de mon père, quoi qu’il en dise, je suis d’une race de braves gens. Je dois affronter la lutte avec mes seules forces, m’y montrer supérieur si je peux, y succomber s’il le faut.
–Que ferez-vous?
–J’ai quelques économies d’argent bien faibles. Je me ferai maître d’étude dans un collège, je continuerai à travailler, j’achèverai mon droit et j’entrerai dans la carrière que j’ai choisie par la porte la plus dure, celle du travail sans relâche et de la pauvreté, mais aussi la plus digne de moi; car les malheurs ne sont que des épreuves que Dieu nous envoie et que notre devoir est de subir vaillamment.
–Et si vos démarches ne réussissaient pas, si vous vous trouviez un jour sans asile et sans pain?
–Je reviendrais chez vous, monsieur Huguenin, vivre quelques jours encore, me retremper à votre affection et à celle de Michel, puis je me ferais soldat. Soyez tranquille, je ne me laisserai jamais aller à un découragement lâche, je veux vivre et attendre l’heure où mon père sera contraint de me rouvrir ses bras.
Les traits du jeune homme avaient une expression de fierté noble et vigoureuse, son regard était de flamme, sa voix naturelle et simple.
–Je ne vous détournerai pas de votre projet, monsieur Jacques, dit Huguenin; car je l’approuve, et, à votre place, je ferais de même. Allez donc au combat de la vie avec foi en vous-même, avec confiance en la Providence. Mais la fermeté de l’âme n’exclut pas les sentiments plus tendres. Vous avez deux amis: l’un jeune, et c’est Michel; l’autre vieux, et c’est moi. On peut accepter de ses amis ce qu’on n’accepterait de personne. Usez de nous aux heures de détresse et de besoin. Ce n’est point déserter la bataille que de se reposer un instant pour panser ses blessures. Et maintenant, ne parlons plus de cela et embrassez-moi. C’est la bénédiction d’un vieillard que je vous donne et c’est aussi celle d’un honnête homme.
Dès le lendemain, Jacques se mit à la recherche de la modeste position qui était le but de ses désirs et fut assez heureux pour la trouver. Il s’acquitta ponctuellement de ces fonctions si étranges pour lui. Ce jeune maître, presque un enfant lui-même, surveillait d’autres enfants. Il les rappelait à l’ordre et à la discipline. Hors des classes, il suivait leurs jeux d’un regard vague et perdu. C’est que son existence au milieu d’eux était toute machinale. Il doutait de sa présence réelle dans cette maison blanche, d’aspect morne, aux cours quadrangulaires, séparées les unes des autres par de petits murs, plantées d’arbres chétifs, où la cloche, criarde et fêlée, sonnait toutes les heures de la journée.
Cependant, si héroïquement qu’il menât sa tâche, il ne pouvait dominer de soudains ressentiments de passion qui se faisaient et grondaient en lui. Si peu qu’il permît à ses souvenirs de s’éveiller, ils lui revenaient désolés ou chargés de haine. La chute avait été si soudaine pour Jacques, qu’il n’en sondait pas de sang-froid la profondeur. Il se comparait à lui-même et ne se reconnaissait plus.
Il se rappelait ce qu’il avait été dans un passé si proche encore, insouciant et joyeux, prompt aux élans de son imagination et de son cœur, entouré de caresses, orgueilleusement et tendrement aimé. A ce mot-là, il sentait les larmes lui venir aux yeux, ne se décourageait point par degrés, mais tout d’un coup, et perdait pied dans sa vie nouvelle. Il se regardait et se voyait tout changé, avec un air de chagrin concentré, d’obstination froide. Ce n’était plus l’adolescence en sa fleur, mais une implacable et sauvage jeunesse qui éclatait sur ses traits.
Le travail et la pauvreté ne sont de bons compagnons et de sains conseillers que pour les natures calmes qui suivent leur voie. Les âmes tourmentées s’en font des instruments d’impatience et de révolte. Elles vivent, au delà du but, dans la satisfaction anticipée de leur désir. Jacques brûlait d’être indépendant et fort. Plus grandes étaient son obscurité et sa détresse, plus vive était son ardeur au combat. Il appelait de tous ses vœux un bouleversement où il prendrait sa place.
Aussi, en ses jours de sortie, le seul repos qu’il s’accordât, il épiait avec anxiété les agitations publiques. Il se disait que l’effort était imminent et il en tressaillait de joie. Ce qu’il entrevoyait dans une révolution possible, ce n’était plus cet idéal du bonheur de l’humanité qu’il caressait autrefois dans ses rêves. Ce n’était pas non plus, comme y songeait Michel, la disparition de l’injustice et de la souffrance. Non, c’était sa vengeance, à lui Jacques, contre cette société d’un égoïsme inexorable et féroce, qui permettait qu’un enfant tombât sans retour, de la tendresse de ses parents et des meilleurs espoirs de sa souriante jeunesse, dans le désenchantement, l’isolement et l’abandon. C’était cette société barbare qu’il avait la hâte et le besoin de frapper à coups redoublés et de détruire s’il le pouvait.
Cette révolution que Jacques appelait avec tant d’ardeur et qui, selon lui, devait combler ses vœux de ressentiment et de colère, était sur le point d’éclater.
Ce fut la révolution de1848.
Elle avait surpris tout le monde, à ce point que, pendant quelques heures aussi, au moment où elle triompha, elle fut un effarement. Jacques, seul, avait passé par la plus poignante anxiété. Il avait eu confiance en elle de toute la force de ses désirs et de ses haines, et, un instant, il avait craint qu’elle n’avortât. Il était un de ceux qui, avec une exaltation sanguinaire, avaient promené les cadavres dans un tombereau, à la lueur des torches. Ces morts lui garantissaient la proie qu’on avait été sur le point de lâcher pour l’ombre. Maintenant c’en était fait, cette société, qu’il accusait de son malheur, allait crouler et disparaître. Il ne s’inquiétait pas s’il en viendrait une autre à la place; la destruction de celle-ci lui suffisait.
Michel et son père étaient joyeux, mais stupéfaits. Ils ne s’attendaient point à un tel renversement, si complet et si subit.
Dès la première heure, ils furent de cette foule qui traversait les Tuileries, ne s’y arrêtant guère, y circulant d’un bout à l’autre, non sans quelque pudeur de son intrusion dans le palais des rois. Les voix faisaient une grande rumeur sourde, sans cris aigus; les pas s’y cadençaient en un trépignement lent. Les yeux étaient avides de voir, mais les mains ne s’enhardissaient pas à toucher.
Huguenin allait au pas, suivant le courant, évoquant tout haut ses souvenirs devant Jacques et Michel. Son père avait vu le10août et le lui avait raconté. Lui-même, il avait porté de ses bras vigoureux, dans le palais, Napoléon à son retour de l’île d’Elbe. La foule faisait une halte dans la salle des Maréchaux. Ils étaient là tous, en attitude héroïque, dans le vivant silence de ces portraits qui semblaient prêts à descendre de leurs cadres. Tout chamarrés d’or, le bâton à la main, ils étaient bien du peuple, et le peuple, vainqueur sans avoir combattu, les regardait, respectueux, tout interdit.
Le trône aussi était là et l’on s’amusait à s’y asseoir, assez vite pour que chacun eût son tour, puis parce que, en dépit de la forfanterie de l’acte, on ne s’y sentait pas à l’aise. Huguenin le regarda en haussant les épaules et répéta le mot de Napoléon: «Ce sont quatre morceaux de bois recouverts de velours.» Michel y mit en rêve une idéale figure de femme qui représentait la France. Jacques s’en tint à deux pas; plein de haine satisfaite et non encore assouvie, il eût voulu qu’on le brisât et qu’on en jetât les morceaux aux quatre vents.
Cependant, pour lui, le premier résultat de la révolution fut de lui faire perdre sa place. Il s’en était allé à cette guerre, ou plutôt à ce tumulte des trois journées, sans tambour ni trompette, laissant en plan ses fonctions et ses élèves. Quand il rentra, son chef d’institution ne lui dit rien tout d’abord. Il était, aux yeux de ce prudent bourgeois, la révolution victorieuse qu’il ne fallait point heurter de front. Mais, au bout de quelques jours, quand l’ordre parut se rétablir, ce même bourgeois convia, non sans quelque ironie, son jeune maître d’étude à chercher dans le mouvement auquel il avait aidé de plus hautes destinées.
III
LES BARRICADES
Table des matières
Ce fut le premier réveil de Jacques. Cette société détestée, loin d’être détruite, était donc si peu ébranlée sur ses bases qu’elle eut raison de lui par un seul mot d’un de ses membres. Il partit néanmoins sans douter encore de l’avenir et prêt, par les confidences de Michel et de son père, à courir les hasards d’une lutte plus décisive qui s’organisait dans l’ombre. Le fait est qu’une autre république–plus vraie, celle-là,–se proposait de surgir en armes de la colère du peuple, qui se croyait trompé, et de ses misères, qui étaient restées les mêmes.
Les journées de juin s’annonçaient sourdement ainsi.
Michel et son père savaient que leur parti comptait sur eux, et ils étaient agités et perplexes. Il n’était pas jusqu’à l’animosité extrême de Jacques contre toute hiérarchie sociale qui ne les fit hésiter. Dans la détresse qui mettait les armes aux mains des malheureux, ils apercevaient le ressentiment implacable de quelques-uns, la surexcitation des passions mauvaises, le désir quand même de la révolte et du désordre.
Cependant c’étaient des gens de la même origine qu’eux, souffrant de maux qu’ils avaient connus, capables de s’élever un jour à la liberté. Ils n’hésitèrent pas, ou plutôt se résignèrent.
Ce n’était pas un appoint sans importance que le forgeron et son fils apportaient à l’insurrection. Chacun d’eux commandait à cinquante ouvriers, des plus solides et des meilleurs, naïvement convaincus de la bonté de leur cause et prêts à verser tout leur sang pour elle. Les plus vieux étaient sous les ordres d’Huguenin; leurs enfants obéissaient à Michel. Quant à Jacques, il était le chef de cent étudiants, jeunesse insouciante et bohème, moqueuse et brave, qui avaient les traditions de leurs aînés aux nombreuses émeutes du règne de Louis-Philippe et qui voulaient sauver la République. Ils la voyaient terrassée de nouveau pour longtemps par la société qu’elle avait tenté d’abattre, si elle ne sortait pas triomphante des journées de juin.
C’étaient, en effet, ces redoutables et terribles journées qui commençaient. Paris venait de se hérisser de barricades et s’insurgeait. Il était là, replié sur lui-même à son centre, présentant ses remparts improvisés de pavés et de madriers à l’armée qui devait l’attaquer.
Huguenin avait le commandement des trois groupes, Michel et Jacques s’étaient, d’ailleurs, dès le premier moment, placés sous ses ordres. On lui confia la défense d’une des principales barricades qui avoisinaient le Panthéon.
Cette barricade s’élevait, non loin de la place même, à l’entrée d’une rue montueuse, à dos d’âne, qui, parvenue à son point le plus haut, s’inclinait ensuite en pente douce dans le cercle présumé de l’attaque. Il y avait donc à fermer la rue par le haut, comme elle était déjà fermée par le bas. Il fallait aussi percer les maisons à chaque étage afin de prolonger la résistance si l’on se décidait à s’y retrancher. Il y avait enfin à s’assurer, par les rez-de-chaussée et les cours, des retraites faciles, au cas d’un irréparable échec. Ces derniers soins échurent à la troupe de Jacques. La besogne était moins pénible, mais exigeait plus de sagacité et de légèreté de mouvements.
Michel fut chargé de construire la barricade d’en haut. Grâce à sa position dominante, elle devait n’être que de hauteur d’homme et facilitait un feu plongeant et meurtrier sur l’ennemi.
Les rudes et vieux compagnons d’Huguenin eurent à compléter la barricade d’en bas qui n’était qu’ébauchée.
Tous se mirent à l’œuvre. A la barricade principale s’entassaient, les uns sur les autres, les pavés et les meubles épais, enchevêtrés avec des roues de voiture et des morceaux de fer qu’on assemblait par des cordes. Le tout se revêtait par endroits d’une cuirasse molle et profonde de coussins et de matelas afin d’amortir les boulets et les balles, tandis que d’énormes madriers, s’arc-boutant par derrière à ce lourd échafaudage, le maintenaient debout et le soutenaient.
Les femmes, en grand nombre, venant du dehors par les issues étroites qu’on ménageait à maint intervalle, apportaient des vivres et du vin, faisaient la cuisine en plein vent. Elles étaient nerveuses et bruyantes, essuyaient la sueur qui coulait du front de leurs hommes et les embrassaient chaudement dans les instants de repos.
Il n’y avait pas de tristesse, le travail, quel qu’il soit, distrayant les âmes.
Entre tous ces hommes, il s’établissait, par ce soleil de juin qui embrasait le sang et échauffait les têtes, une sorte de fraternité farouche et franche. Plusieurs pourtant avaient une attitude particulière. Ils exagéraient l’emportement politique, la fougue dans le labeur, et, s’ils s’arrêtaient par moments, comme épuisés de chaleur et de force, c’était pour observer avec soin ce qui se passait autour d’eux. Quelques-uns même avaient disparu, mais le fourmillement des enfants et des femmes était tel qu’on ne s’était point aperçu de leur absence. Ils ne se réunissaient point en groupes, mais se comprenaient par un signe, par un coup d’œil, obéissant à une discipline occulte.
Celui qui paraissait leur chef était un petit homme, malingre et chétif, aux yeux perçants, à la physionomie fine et rusée.
Il était toujours au plus fort de la bagarre et partout à la fois, de sorte qu’on n’eût pu déterminer au juste à laquelle des trois bandes il appartenait. On s’était néanmoins habitué à le voir; car, sans savoir son nom, tantôt un étudiant, tantôt un ouvrier, l’appelait familièrement. Il donnait des conseils judicieux et comptait pour quelque chose; car il remplaçait la vigueur par l’adresse et se rendait utile.
Jacques, qu’il observait peut-être, l’avait remarqué. Michel, en passant, avec une cordialité juvénile, lui avait adressé quelques mots d’encouragement; mais l’homme évitait la rencontre d’Huguenin, qui, à deux ou trois reprises, l’avait regardé d’un air sévère et défiant.
Vers le milieu du second jour, tous les préparatifs étaient terminés; on avait renvoyé les femmes; l’ordre et le silence régnaient aux deux barricades, et chacun était à son poste. Michel gardait le haut de la rue avec les jeunes ouvriers; la troupe d’Huguenin était en bas au grand ouvrage. Les étudiants de Jacques, fractionnés en deux corps, renforçaient par moitié chacune des autres bandes. Huguenin allait d’une défense à l’autre, s’assurant qu’aucun détail n’avait été négligé, et, parfois, gravissant le point le plus élevé, tâchait de deviner avec une lorgnette ce qui se passait au loin.
On n’attaquait pas de ce côté; mais, çà et là, sur toute la ville, la bataille éclatait par intermittences. On entendait le canon, le roulement des feux de peloton, le crépitement isolé de la fusillade. Puis le silence se faisait et l’on apercevait des nuages, gros de fumée blanche, qui montaient lentement avec des reflets rouges, vers le ciel d’un azur foncé.
Les insurgés se disaient que c’était la garde nationale qu’on essayait en la lançant en avant pour donner de la confiance aux troupes de ligne. Ils s’étonnaient toutefois que la lutte ne s’engageâ que par des combats isolés et plus ou moins sérieux, Pourquoi leur avait-on laissé le loisir d’organiser leur vaste système de défense? Sans doute pour les anéantir tous par un choc formidable et décisif. Cette pensée, qui exaltait les vaillants, pénétrait leurs camarades moins résolus d’un certain malaise et d’un vague effroi. C’était surtout l’homme sans nom qui répandait ces bruits-là et qui, tout en riant, dans un langage gouailleur et ambigu, soufflait à la fois sur cette réunion d’hommes la peur et le courage.
Cependant, à la fin de l’après-midi de ce second jour, on vit du côté de la petite barricade, celle du haut, un bataillon de gardes nationaux se former en colonne d’attaque. Les défenseurs s’apprêtèrent sans bruit, passant dans les meurtrières les canons de leurs fusils. Ils attendaient, maîtrisés dans leur impatience par Huguenin, qui, seul au-dessus du parapet, la main étendue, devait, par un geste, donner le signal du feu.
Tout à coup, les gardes nationaux s’élancèrent au pas de course en assez grand désordre. Leur masse épaisse, alignée parles maisons, roulait par la chaussée vers la barricade. Ils ne vinrent même pas en heurter le pied. Une détonation soudaine, froidement ajustée, les accueillit à une centaine de mètres et les renversa sur le sol. Ceux qui restaient debout déchargèrent leurs armes sur leurs invisibles adversaires et s’enfuirent à la hâte, tandis que les insurgés poussaient un grand cri de victoire. Ce triomphe facile était néanmoins trop chèrement payé. Huguenin, atteint d’une balle à l’épaule, tombait dans les bras de ses compagnons.
Ce devait être le seul épisode de cette journée. Tout en encourageant les insurgés, il les inquiéta par la perte de leur chef. Ce fut à Michel que le commandement échut. Il n’avait d’ailleurs qu’à ne rien changer aux dispositions prises par son père. Celui-ci avait été transporté dans sa maison, où il recevrait tous les soins qui lui étaient nécessaires et ne courrait aucun danger; car personne, dans son quartier, n’eût trahi le vieux forgeron.
Jacques s’était chargé du transport. Il avait fallu toute l’intelligence des étudiants qui l’accompagnaient, leur grande connaissance de la ville, pour mener l’entreprise à bonne fin. C’était au travers du réseau des barricades qu’ils s’étaient acheminés, et, à la dernière qu’ils avaient choisie, la plus isolée et la moins menacée, ils avaient dû attendre pour plus de sûreté, avant de se risquer au dehors, l’obscurité du soir.
L’heure était assez avancée quand Jacques fut de retour. Tout d’abord, il tranquillisa Michel, puis se mit à marcher en causant à côté de lui. Sauf les sentinelles, les insurgés dormaient ou se parlaient à voix basse par petits groupes. La nuit était calme et d’une admirable sérénité. Il ne s’élevait de la ville qu’une rumeur sourde, indécise, triste pourtant et solennelle. C’était bien la veillée des armes, en face d’un lendemain inconnu et redoutable, que faisaient là les deux jeunes gens. Leurs âmes ne faiblissaient pas; mais leurs cœurs s’oppressèrent et d’un même mouvement ils se prirent les mains.
–En tout cas, Michel, dit Jacques, nous nous serons bien aimés jusqu’à la dernière heure.
–Pourquoi parles-tu de la dernière heure, mon cher Jacques? répondit Michel; nous aurons tous les deux de longues années à vivre.
–Non, je ne crois pas, répondit Jacques, j’ai le pressentiment que je serai tué.
–Pourquoi l’aurais-tu? Ne sommes-nous pas frères? et, moi, je ne l’ai pas. Je pense, au contraire, que nous sortirons sains et saufs de la grande bataille de demain.
–Tu penses alors que ce sera pour demain?
–Pour quand serait-ce? On ne peut demeurer indéfiniment ainsi l’arme au pied, les uns en face des autres; et, puisqu’on ne peut nous affamer, il faut bien que ça commence ou que ça finisse, comme tu voudras.
–Tu as raison; mais, quant à moi, que j’aie tort ou non de croire que je serai tué, j’ai une prière à te faire.
–Je t’écoute, fit amicalement Michel.
–Eh bien, si je suis tué, je veux que mon père l’ignore. Il ne sait pas ce que je suis devenu, je veux qu’il ne le sache jamais. Que la justice rentre ou non dans son cœur pour la pauvre femme qu’il accuse, l’enfant qu’il a chassé de sa maison sera perdu pour lui. Et, pour cela, il faut que rien après ma mort ne me fasse reconnaître. Tiens, continua-t-il, j’ai là deux lettres de ma mère, les seules qu’elle m’ait écrites, car je vivais toujours près d’elle. Voici un médaillon qu’elle m’a donné. Prends tout cela, garde-le précieusement en souvenir de moi.
–Jacques, fit Michel, si je ne t’aimais autant, je t’en voudrais de tes pressentiments. J’étais si ferme et si confiant, me voilà devenu triste.
–Mais je ne le suis pas, moi, répondit Jacques. Maintenant que je me suis mis en règle avec la destinée, je me sens plus fort, et, peut-être, ne m’arrivera-t-il aucun mal. Ce soir, Michel, nous nous retrouverons vainqueurs et joyeux.
–Non, dit Michel en secouant la tête, nous ne serons pas vainqueurs. Je n’ai point ta haine contre ceux que nous combattons, Jacques. Cette guerre est impie, et c’est nous qui l’avons provoquée.
Jacques ne répondit pas, et les deux amis se promenèrent silencieux.
Bientôt l’aube blanchit. La pâle et sereine clarté de la nuit fit place à de légères lueurs roses, l’air devint plus vif, puis le jour se fit éclatant et pur, tandis que le soleil, qui se levait et qu’on ne pouvait voir, projetait sa splendeur sur le ciel bleu. En même temps, mille bruits divers retentirent dans la ville. La trêve de l’obscurité était rompue. C’étaient de bourdonnantes clameurs, des piétinements d’hommes et de chevaux, des roulements de caissons et d’artillerie mêlés à ceux des tambours et aux aigres fanfares des clairons. Puis la fusillade et la canonnade éclatèrent presque partout à la fois. La troisième journée commençait.
En un instant, les hommes de Michel et de Jacques furent à leurs postes, sombres et résolus. L’angoisse et l’attente les étreignaient; car on ne les attaquait point encore, et, heure par heure, ils devinaient au loin les progrès de la bataille.
Toutefois, dans l’après-midi, ce fut leur tour. Ils s’aperçurent qu’on mettait des pièces en position contre leur grande barricade. On laissait tranquille celle d’en haut. Bientôt les boulets arrivèrent à intervalles égaux, comme dans un exercice. L’ennemi était sûr de son temps et de ses coups.
Les boulets, d’abord, ne parurent pas produire d’effet. Ils s’amortissaient dans les matelas ou s’enfonçaient dans les madriers, n’ébranlant que faiblement l’énorme charpente. Alors on employa les obus. Ils éclataient, moins redoutables, mais embrasaient l’endroit qu’ils touchaient. Les insurgés, avec des seaux d’eau préparés à l’avance, éteignaient l’incendie.
On eut de nouveau recours aux boulets. Envoyés en un tir convergent, ils arrivèrent à la fois à la même place. La barricade craqua. Aux volées suivantes, elle s’effondra lentement, s’affaissant sur elle-même ou retombant en arrière. Il y avait brèche. Ce fut ensuite une coupure qui affecta les formes d’un triangle renversé. Les deux côtés se rejoignaient en bas, s’écartaient en l’air. Le canon se tut. On se disposait à l’assaut.
Ce n’était plus, comme la veille, la garde nationale, c’était la troupe de ligne. Deux files de soldats s’élancèrent perpendiculairement, en longeant les maisons, aux deux extrémités de la barricade. Puis, à une cinquantaine de mètres, elles se réunirent en une seule colonne, pour assaillir la brèche qui était béante. Les insurgés firent feu. En tirant dans le tas, ils étaient certains à peu près de toucher chacun son homme. Les assaillants fléchirent sous cette fusillade et flottèrent sur eux-mêmes. Mais ce ne fut qu’une seconde d’indécision et de déroute. A la voix de leurs officiers, ils se reformèrent, et, tête baissée, la baïonnette au bout du fusil, ils se reportèrent en avant.
Le colonel à leur tête agitait son épée et leur montrait le but. Ils se prirent alors corps à corps avec les insurgés dans les débris de tout genre qui se dérobaient sous leurs pieds. Manquant d’espace pour se fusiller, ils se battaient, les uns et les autres, à l’arme blanche, à coups de crosse ou de barres de fer. Les défenseurs des deux barricades étaient là, Michel se dressait au milieu d’eux, frappant de son fusil, comme d’un fléau, les soldats qui l’entouraient.
Quant à Jacques, depuis quelques instants, à quelques pas en arrière, il restait glacé d’effroi. Dans le colonel, entré le premier par la brèche, il avait reconnu son père. M. de Breslac, ivre de sang et de colère, s’ouvrait une trouée sanglante. Il se servait de son épée comme en un duel multiple, avec tant de rapidité et de furie, que le vide se faisait autour de lui.
Il marchait toujours, ne s’inquiétant plus d’être suivi, et se trouvait isolé de ses hommes. Précisément, ceux-ci faiblissaient, tombaient morts ou blessés, ou étaient rejetés en dehors de la barricade. Les insurgés avaient le dessus. Ce fut alors qu’ils se retournèrent, n’ayant plus d’ennemis devant eux et cherchant s’il n’en restait pas quelques-uns derrière. Ils aperçurent le colonel.
A sa vue, il y eut une exclamation, moins de triomphe que de haine impatiente et de férocité inassouvie.
Cent voix s’écrièrent:
–Qu’on le fusille! qu’on le fusille!
En un instant, il fut cerné, désarmé, poussé contre la barricade. Dix fusils s’abaissèrent et le mirent en joue. Le vieux soldat avait croisé ses bras sur sa poitrine et regardait ses assassins d’un œil intrépide.
Tout à coup, Jacques s’élança et couvrit le colonel de son corps.
–Ne tirez pas, dit-il, c’est mon père!
Les insurgés, profondément surpris, hésitaient; mais la colère et le désir de vengeance restaient chez eux les plus forts. L’un d’eux, un colosse, animé jusqu’à l’ivresse par le combat, brandit en l’air son fusil, puis, de nouveau, ajusta M. de Breslac.
–Tant pis pour toi si c’est ton père! cria-t-il à Jacques.
Et il fit feu.
Mais ce ne fut pas le colonel qu’il atteignit, ce fut Jacques. Le jeune homme, frappé en pleine poitrine, tomba aux pieds de son père. Alors celui-ci se baissa, prit Jacques dans ses bras et le contempla avec un indéfinissable sentiment de pitié, de tendresse, d’horreur et de doute. Il ne s’inquiétait plus s’il allait mourir; il n’avait de regard et de pensée que pour cet enfant qui était mort pour lui.
Quant aux insurgés, cet acte sauvage de leur compagnon les remplissant d’une terreur indécise, ils s’étaient détournés. Les jeunes camarades de Jacques étaient pâles et frémissants. C’était la guerre civile, avec ses assassinats pour cortège, qui se dressait devant eux.
Michel, qui n’avait rien vu, se battant le dernier, devinait tout, accourait éperdu. Mais, en même temps, une épaisse colonne de soldats marchait, au pas de charge, à la barricade. C’étaient les soldats du colonel qui s’étaient ralliés, qu’un autre régiment appuyait, et qui venaient sauver ou venger leur chef.
Les insurgés, devant ce flot d’assaillants, déchargèrent leurs armes au hasard et s’enfuirent. Michel essaya d’abord de les arrêter; mais, comprenant aussitôt que c’était impossible, il les dirigea vers la seconde barricade, la leur fit franchir, et, se portant au delà avec les plus braves, tira sur l’ennemi.
Ces quelques coups de feu ne pouvaient contenir cet ouragan d’hommes qui, bondissant à la poursuite des insurgés, les massacraient au passage, et dont le poids, plus encore que le choc, brisa la dernière barricade. Michel et ses compagnons disparurent sous les décombres, sous les pieds des soldats, sous les coups des baïonnettes.
Le colonel de Breslac, en tête de son régiment, poussé par lui, l’œil en feu, les habits déchirés, tuait ce qui s’offrait à son épée et trompait sa douleur par ce sang largement répandu. Il avait été séparé de Jacques et laissait derrière lui le cadavre du jeune homme sans savoir même s’il le retrouverait.
IV
LES DEUX PÈRES
Table des matières
La journée tout entière se passa, pour le colonel dans la marche et dans le combat.
A la nuit seulement, le calme régna. Le silence, succédant aux détonations de ces trois jours, eut quelque chose d’étrange. Il y avait encore dans l’atmosphère l’odeur de la poudre et de lointaines rumeurs qui allaient s’affaiblissant. Le ciel était toujours beau, semé d’étoiles. Les troupes, harassées, bivaquaient. Les soldats, dont la passion était détendue, se parlaient peu; la fatigue les livrait vite au sommeil. Les chefs ne dormaient pas. Ils avaient des soins divers à prendre pour le lendemain; puis, chez eux, la surexcitation nerveuse était plus grande que l’accablement du corps. L’image de la patrie en deuil tenait leurs yeux ouverts, obsédait leur cerveau.
Le colonel de Breslac, par suite des hasards de la journée, se trouvait campé loin du Panthéon, à l’autre extrémité de la ville. Vers minuit seulement, dégagé de ses préoccupations de service, il put songer à sa douleur. Était-ce vraiment Jacques qui s’était jeté devant lui, qui était mort? Cela avait été si rapide, dans l’ardeur de la lutte, au travers du bruit, de la poussière et de la fumée, qu’il s’était trompé peut-être. Cependant, il entendait encore les paroles que le jeune homme avait prononcées, il se revoyait se baissant vers lui, le prenant dans ses bras, le regardant avidement. Puis la foule l’emportait loin de Jacques, et il ne voyait plus rien que le tumulte de la mêlée et les gens qu’on tuait et qui tombaient avec des cris lamentables.
Pourtant, si c’était Jacques,–que Jacques fût ou non son fils,–il devait au moins reconnaître le dévouement de cet enfant en donnant la sépulture à son cadavre. Ce n’était qu’un devoir strict de reconnaissance et d’humanité. Il se dérobait ainsi à lui-même ses angoisses paternelles et la pitié tendre qui remuait son cœur. Et, s’il voulait faire cela, il fallait se hâter, car le corps de Jacques n’était même plus, sans doute, à la place où il l’avait laissé.
Il se résolut à demander quelques heures de permission à son général. Mais où ce dernier était-il? Le colonel ne le savait pas, il se renseigna à grand’peine, finit par le rencontrer. Quand il eut obtenu la permission qu’il demandait, la nuit s’achevait et le jour commençait à poindre. Ce fut à travers des obstacles nouveaux que le colonel parvint au Panthéon. Il était retenu souvent par des chefs de poste ou par des patrouilles; mais, infatigable, il reprenait sa route.
Il aperçut enfin la rue où était, la veille, la grande barricade. C’était là que devait être Jacques. M. de Breslac se sentit défaillir. Il s’arrêta, essuya son front couvert de sueur et se mit en marche.
L’aspect des lieux avait changé. Des escouades de travailleurs avaient déblayé en partie la voie publique. Les matériaux dont la barricade était formée ne gisaient plus épars. Les pavés s’amoncelaient en tas; les madriers se dressaient contre les murailles; les voitures avaient été redressées. Les habitants, qui avaient repris possession de leurs maisons, se montraient aux fenêtres ou causaient, par groupes, sur le pas de leur porte. Ils avaient une curiosité craintive encore et ne parlaient pas haut. Le colonel vit, non loin des débris de la barricade, de grandes tapissières à rideaux de cuir qui stationnaient dans la rue. Elles venaient chercher les morts. Les morts étaient donc là. Il y avait, en effet, un rassemblement d’hommes et de femmes à regarder quelque chose. Le colonel se dirigea de ce côté.
C’étaient bien les cadavres des insurgés. On les avait disposés en une longue file le long du mur, un peu serrés les uns contre les autres, pour qu’ils tinssent moins de place. On reconnaissait les ouvriers à leur blouse ou à leur bourgeron, les étudiants à leur béret. Ils étaient là, raidis et glacés, offrant un aspect de lignes heurtées et brisées, à angles secs et soudains, les vêtements, ainsi que les cheveux, souillés de poussière et de sang.
Les attitudes étaient diverses; car, bien qu’on les eût arrangés du mieux possible pour les emporter, on ne ploie pas à volonté les membres des morts qui se sont refroidis. Les uns avaient la main sur leur blessure; d’autres tenaient encore de leurs doigts crispés un lambeau d’uniforme arraché à leurs meurtriers ou le tronçon d’une arme. Les autres avaient les bras étendus le long du corps ou croisés sur la poitrine.
Un à un, on les emportait. Les hommes chargés de ce soin se mettaient à deux pour cette besogne. L’un prenait le mort par la tête, l’autre par les pieds. Ils avaient d’abord fait cela silencieusement et vite; mais ils se blasaient sur la funèbre corvée, et commençaient, pour se distraire de la fatigue et de l’ennui, à échanger quelques lazzis dont les trépassés faisaient les frais.
En même temps que le colonel s’avançait par un bout de la rue, un grand vieillard s’avançait par l’autre extrémité. Il était vêtu à demi en ouvrier, à demi en bourgeois, était très pâle et marchait en chancelant. Lui aussi, regardant les morts, cherchait quelqu’un d’entre eux.
Au moment où cet homme et le colonel, allant en sens inverse, en furent à se toucher, ils s’arrêtèrent d’un même mouvement devant un des cadavres. C’était celui d’un jeune homme de vingt à vingt-deux ans, qu’une balle avait atteint en plein visage. Le front restait pur, les yeux étaient clos, la bouche s’entr’ouvrait, laissant voir les dents blanches; mais le milieu de la face, troué et tuméfié, n’avait plus forme humaine.
–Mon fils! s’écrièrent à la fois les deux hommes.
A cette double exclamation, ils se tournèrent l’un vers l’autre, se demandant presque qui avait parlé à côté d’eux et si quelque voix invisible n’avait point fait écho à leur propre cri. Mais non, c’était bien le même mort qu’ils avaient reconnu et qu’ils désignaient.
–C’est mon fils, répéta le vieillard.
–C’est le mien, fit le colonel.
–Le vôtre! Ah! je comprends, reprit l’ouvrier, vous êtes M. de Breslac.
–Oui. Et vous?
–Moi, je suis le père de Michel.
Le colonel parut faire un effort de mémoire.
–Ah! oui, mon fils et le vôtre se ressemblaient au point qu’on s’y serait mépris. Jacques m’a dit cela, je me le rappelle maintenant.
–Ils se ressemblaient tant de leur vivant, dit Huguenin, que celui-là qui est mort est leur image à tous deux. Mais, continua-t-il en se penchant, tandis qu’un sanglot lui déchirait la poitrine, c’est mon Michel qui est là, je le reconnais.
–Et moi, dit le colonel en tremblant, je reconnais Jacques.
Huguenin eut un tressaillement d’espoir:
–En êtes-vous bien sûr? demanda-t-il.
–Sûr? fit à son tour le colonel. Non.
Il se souvint alors que Jacques avait été frappé à la poitrine; il entr’ouvrit la chemise. La poitrine aussi avait été trouée.
Les deux pères se regardèrent. Quelle joie pour l’un d’eux si l’autre ne se trompait pas! Ils se devinèrent au cœur le même souhait et la même angoisse, et, pendant un instant, ils se turent.
–Il faut voir, dit enfin Huguenin, il y a peut-être sur lui quelque indice qui nous apprendra la vérité.
Il se mit à genoux près du corps, écarta la redingote, posa malgré lui la main sur le cœur, qui avait cessé de battre; puis, tâtant la poche du vêtement, y sentit des papiers.
–Ah! fit-il en se relevant.
Il tenait le médaillon et les lettres de madame de Breslac, que, la nuit précédente, se croyant certain d’être tué et ne voulant pas être reconnu, Jacques avait confiés à Michel.
Le colonel ne les eut pas plus tôt aperçus, qu’il eut comme un rugissement de douleur. Ainsi, c’était la mère morte, l’épouse infidèle peut-être et flétrie par lui dans l’esprit de son fils, qui se portait témoin de la mort de Jacques.
–Allez! fit-il d’un geste au vieil ouvrier, laissez-moi ce cadavre; ce n’est pas celui de votre fils.
A ce geste du colonel, à ses paroles, à sa stupeur, Huguenin se convainquit qu’il disait vrai. Par une réaction soudaine, il n’eut plus que des yeux secs pour ce corps qui gisait à ses pieds. L’égoïste voix de son amour parternel lui criait:
–Puisque ce n’est point là ton fils, Michel est vivant.
Il regarda autour de lui, ne vit plus d’autres morts. On venait d’enlever les derniers. Il n’était pas possible qu’une telle espérance lui eût été rendue pour qu’il la perdît de nouveau. Dans le vertige de ce bonheur subit, il s’enfuit en courant comme l’eût fait un jeune homme. Il avait hâte de rentrer dans sa demeure et d’y retrouver à coup sûr son enfant bien-aimé.
Cependant, le colonel fit porter le corps de Jacques à la plus proche église, demanda un prêtre et un corbillard, et, après que le prêtre eut dit rapidement, en cette journée de deuil qui le réclamait de tous côtés, les prières des morts, suivit à pied, seul derrière le char, le convoi de son fils. Il était sombre et morose, triste jusqu’au fond de l’âme C’est que toute l’horreur du doute se mêlait à sa douleur. Cet enfant, qu’il avait chéri jusqu’à l’idolâtrie, ce jeune homme qui, la veille, s’était dévoué à lui et avait succombé en le sauvant, ne lui appartenait peut-être pas. C’était le fils d’un autre. Le fils d’un autre! Et le malheur même avait cette ironie qu’il en pouvait douter.
En sa marche lente, par cette ville que le soleil brûlait, et que n’agitaient plus que de lointains grondements, il eût préféré l’absolue certitude aux angoisses qui l’étreignaient. Il n’eût plus accompli qu’un devoir pieux envers l’homme auquel il devait la vie. Il n’eût été hanté ni de ce chagrin ni de ce remords, qu’il ne pouvait s’affirmer à lui-même.
Il avait conduit le corps à la sépulture de la famille de Breslac. Il fallut un temps assez long pour qu’on enlevât la grille, pour qu’on descellât la pierre du caveau. Pendant que les ouvriers étaient à l’ouvrage, que le marteau ou le ciseau retentissaient ou grinçaient, le colonel, debout, désœuvré, contemplait vaguement les marbres blancs et les arbres verts des tombes.
Puis il en revenait aux monuments qui l’entouraient, y lisant machinalement les inscriptions tumulaires. Les lettres, noires ou blanches, se détachant sur un fond de couleur contraire, y perpétuaient la mémoire d’un père ou d’un fils, d’une épouse enlevée à l’affection de son mari, d’une jeune fille disparue à la fleur de son âge. C’était partout la famille qui s’affirmait avec ses douleurs, avec ses regrets, avec l’espoir de se reconstituer au delà de cette vie terrestre dans une éternité céleste. La famille! le colonel se demandait où elle était pour lui. Il doutait de la fidélité de sa femme, de la naissance de ce fils aimé qu’il ensevelissait sans témoins. Il était là tout seul, loin, par la mort, de ces êtres qui lui avaient été follement chers et qu’il se fût effrayé de retrouver au seuil de l’autre vie.
On le prévint que le travail était terminé. Il s’approcha silencieux et découragé. Mais alors, tandis que les fossoyeurs, ayant passé des cordes sous le cercueil, le descendaient lentement dans le caveau, quand ils attendirent que le colonel eût pris une poignée de terre pour la jeter sur le corps, M. de Breslac sentit, à ce moment suprême, que le doute et que la colère l’abandonnaient.
Il ne vit plus soudain, dans un lointain et radieux passé, que l’amour et les souffrances de sa femme. Il entendit le cri de joie dont il avait salué sa délivrance, tandis qu’il élevait dans ses bras, avec un paternel orgueil, l’enfant qui vagissait. Tout ce qui s’était produit depuis n’existait plus. Ce n’avait été que les chimères de sa jalousie, que les illusions de son courroux. Seuls, ces moments d’autrefois avaient le fulgurant éclat de l’indéniable vérité. Il avait bien été le père de Jacques.
A cette révélation de la douleur qui le frappait en l’éclairant, qui lui rendait, en l’humiliant, toutes les tendresses de l’âme, une commotion irrésistible le secoua de la tête aux pieds. Son cœur se fondit, sa poitrine se souleva, ses yeux se répandirent en larmes. Il congédia brusquement, en leur donnant leur salaire, les ouvriers qui, l’ayant vu si froid jusque-là, le regardaient étonnés; puis, tout tremblant et sans force, se retenant à la grille, il s’agenouilla et pria devant la tombe de son premier-né.
V
L’ARRESTATION
Table des matières
Cependant Jacques n’était pas mort. Au moment où il se jetait au-devant du coup qui menaçait son père, il avait été frappé d’une balle à la poitrine, était tombé, puis l’avalanche des soldats avait passé sur lui. Il était resté sous les débris de la barricade, confondu parmi les blessés et les mourants. Il avait d’ailleurs perdu connaissance. Au bout de quelques heures, la fraîcheur de la nuit le tira de ce long évanouissement. Ce fut alors que, n’ayant pas les perceptions plus nettes que dans un rêve, il vit deux gardes nationaux qui se penchaient vers lui et le soulevaient dans leurs bras. Il crut, à sa grande surprise, reconnaître en eux ceux de ses camarades qu’il aimait le plus après Michel: Dornès et Frégard.
C’étaient eux, en effet. Les hardis jeunes gens après s’être procuré les uniformes qui leur permettaient de circuler librement, étaient revenus sur le lieu du combat. Ils pensaient que Jacques pouvait n’avoir point succombé à sa blessure. Ils le trouvèrent respirant encore, le déposèrent sur un brancard d’hôpital et se mirent en marche avec leur fardeau. Dornès, qui était étudiant en médecine, devait le recueillir chez lui.
Ils franchirent sans difficulté divers postes de soldats ou de gardes nationaux; mais, aux environs même du logis de Dornès, ils crurent s’apercevoir qu’ils étaient suivis. Un homme, qui rasait les murailles, était sur leurs traces. Ils continuèrent à marcher et arrivèrent à la porte de la maison. Là, sous peine qu’on ne les vît entrer, il fallait prendre un parti.
L’homme étant assez loin, ils firent mine de s’arrêter pour se reposer quelques instants. Puis Frégard, mettant sous son bras son sabre dégainé, marcha vers l’espion. Mais, dès que celui-ci le vit s’avancer, il s’en fut tranquillement du côté opposé à celui par où venait le jeune homme. Frégard, pensant alors qu’il s’était mépris, s’arrêta. L’inconnu fit halte également et reprit son attitude de curieux. Frégard, plus rapidement alors, s’achemina vers lui; l’homme, hâtant le pas, s’éloigna de nouveau. Ce fut bientôt une sorte de poursuite, mêlée de temps d’arrêt. Frégard ne s’aventurait qu’à regret à pourchasser le fuyard, mais, dès qu’il ralentissait le pas, l’homme suspendait aussi la célérité de sa course. Inquiet et irrité, l’étudiant voulut avoir raison de cet adversaire et se lança à fond de train. Or, soit que ses buffleteries de garde national et son sabre le gênassent, soit que l’inconnu eût des ailes aux talons, l’intervalle entre eux demeura le même.
Cependant Frégard, ayant de la sorte mené son homme assez loin, songea à rebrousser chemin. A peine l’eut-il fait que ce fut au tour de l’inconnu de le suivre à la piste, vite ou lentement, selon l’allure que prenait le jeune homme. Ce dernier, extrêmement dépité de l’aventure, mais ne pouvant toutefois s’empêcher d’en rire, se décida à prendre chasse pour tout de bon. S’il lui arrivait de se jeter dans une patrouille, il aurait la ressource assez plausible de se dire poursuivi par un gros d’insurgés. Il détala donc par trois ou quatre rues, croisa ses voies et pensa qu’il avait dérouté celui qu’il commençait à prendre pour son ombre, tant cette ombre fuyait avec un admirable sentiment de la distance, quand il allait au-devant d’elle et le suivait ardemment quand il tentait de la laisser derrière lui.
Frégard s’applaudit d’autant plus de sa manœuvre qu’il ne retrouva plus Dornès ni le blessé dans la rue, et qu’après un dernier regard autour de lui, il put se glisser, sans avoir été vu, par la porte entre-bâillée de la maison. Cette porte, dont chaque locataire avait la clef, ouvrait sur une allée qui aboutissait à l’escalier. C’était dans cette allée que Dornès, assez embarrassé, attendait le retour de son ami. Tous deux, soulevant Jacques dans leurs bras, le montèrent à la chambre en mansarde qu’occupait Dornès.
Là, ils l’étendirent sur le lit et purent examiner la blessure. Si grave qu’elle fût, elle ne parut pas mortelle au futur médecin.
Toutefois, après que tout danger immédiat eut disparu, la convalescence ne se fit que lentement. Le blessé avait tous les secours de la science et tout le dévouement de l’amitié; mais, dans cette étroite chambre, écrasée sous les toits, échauffée par un soleil d’été, il manquait d’air et d’espace. Avec des précautions, il eût pu descendre l’escalier, monter en voiture, être conduit au grand jardin du Luxembourg. Mais Dornès et Frégard n’osaient se hasarder à rien de pareil. Ils craignaient que la police ne fût à la recherche de Jacques, et, tout d’abord, un jeune homme, blessé se montrant en public après ces sinistres journées, devenait sus
pect.
Eux-mêmes n’étaient point encore tout à fait rassurés sur leur propre compte. Ils s’imaginaient parfois qu’on les épiait, et le souvenir de l’inconnu qui les avait si obstinément surveillés et suivis leur revenait à l’esprit.
Ils se contentaient donc de passer les soirées avec leur ami, laissant pénétrer dans la chambre, par la fenêtre ouverte, la fraîcheur de la nuit et la clarté des étoiles. Ils le tenaient au courant des événements politiques et lui faisaient espérer qu’il pourrait bientôt sortir sans danger. Ils lui avaient appris sinon la mort de Michel, dont ils n’étaient point certains, du moins sa disparition. Jacques les avait alors priés de s’informer auprès d’Huguenin s’il avait revu son fils. Le vieil ouvrier leur avait fait part de sa rencontre avec le colonel de Breslac et des incidents qui l’avaient accompagnée. Pour lui, c’était bien Jacques qui était mort, et Michel était peut-être vivant. Les jeunes gens ne l’avaient point détrompé. Ils n’avaient pas voulu lui enlever l’espérance qui lui restait, et, de plus, le décès constaté de Jacques était provisoirement une sûreté pour leur ami.
Cette certitude que Michel avait péri fut cruelle pour Jacques. Il l’aimait comme un frère, et il lui sembla d’abord que le moitié de sa vie l’abandonnait. En revanche, il se rappelait avec une sorte d’ivresse et avec la foi enthousiaste de la jeunesse qu’il avait sauvé son père. Il ne croyait pas possible que le ressentiment du colonel subsistât encore, que ce dévouement ne lui eût pas ouvert les yeux, n’eût pas mis à néant son injustice et ses doutes. Ne se sentait-il pas, lui, porté d’un irrésistible élan vers ce père qui l’avait méconnu, qu’il ne pouvait cesser d’aimer, pour qui il eût sacrifié mille existences! Il se rappelait le regard qu’il avait échangé avec lui au moment même où il était tombé. Certes, son père lui était rendu.
Cependant il hésitait à lui écrire. Il voulait aller le voir, se jeter dans ses bras, le bien convaincre qu’il existait. Ce n’était, selon lui, que de cœur à cœur et dans les bras l’un de l’autre qu’ils pourraient se ressaisir et oublier le passé.
A ce désir tout juvénile d’un éclat de tendresse et de pardon, il se mêlait aussi quelque prudence. la scène où son père s’était rencontré en face d’Huguenin, la constatation d’identité qu’on avait faite de lui, Jacques, avec le cadavre de Michel; son ensevelissement, où le colonel avait cru pleurer le fils que la fatalité tout d’abord, et la mort ensuite lui avaient enlevé, donnaient à réfléchira Jacques. On pouvait n’en point croire son écriture; il fallait, pour triompher de tout obstacle, sa présence vraie, toute vivante d’émotions et de souvenirs, qui terrassât les apparences mensongères et sinistre
Il n’était pas jusqu’à une plaisanterie de Dore et de Frégard qui n’inquiétât le jeune homme.
–Qui sait, lui avaient-ils dit, si ce n’est pas le chel et non Jacques, que nous avons là devant no Vous vous ressembliez tellement tous deux, que pères s’y méprendraient. Mais, en tout cas, que sois Jacques ou Michel, nous t’aimons pour deux.
Jacques attendait donc avec impatience son complet rétablissement. Déjà un peu moins faible, par les matinées un peu moins chaudes du mois de septembre, il se promenait par la chambre essayant ses forces. Comme il était, pendant la journée, livré à lui-même par l’absence de ses amis, il se hasardait, quand il était fatigué de travailler ou de lire, à la fenêtre de la mansarde. avait là tout un horizon de toits et de cheminée mais aussi un spectacle attrayant pour un jeune homme de son âge.
C’étaient des fenêtres toutes fleuries où se montraient des jeunes filles. Les unes travaillaient toute la journée, s’accompagnant de temps à autre de quelque chanson dont les notes arrivaient jusqu’à Jacques. D’autres n’étaient là que le matin de très bonne heure ou à la nuit tombante. La première chose dont elles s’occupassent était leur leurs; puis c’était Jacques, à qui elles avaient pris l’habitude de souhaiter le bonjour ou le bonsoir.
Ce garçon encore si pâle, dont les cheveux noirs et longs encadraient la physionomie spirituelle et mélancolique, les intéressait et les intriguait quelque peu. Comme tout se sait plus ou moins en un pareil voisinage, le bruit courut parmi elles que c’était un républicain blessé des journées de juin qui se cachait là et que la police le cherchait depuis longtemps. Il se cachait bien peu en tout cas. Elles lui auraient presque recommandé la prudence si elles eussent pensé qu’il courût le moindre risque d’être trahi; mais il n’avait rien, à coup sûr, à redouter d’aucune d’elles.
Jacques ne s’ennuyait plus. Il s’ennuya bientôt moins encore. Un beau jour, juste en face de sa mansarde, il aperçut une femme jeune et jolie, très élégante en ses simples vêtements et qui n’avait point l’air d’une ouvrière. Que faisait-elle là? Le plus souvent, elle lisait en regardant Jacques à la dérobée. Elle parut bientôt faire attention à lui, et l’accueillait d’un sourire quand il se montrait.
Jacques eut envie de pousser plus loin l’aventure et en chercha les moyens. Il s’amusait à combiner avec l’inconnue des signaux de télégraphie aérienne qu’elle comprenait à merveille. Une fois, cependant il fut tout surpris de découvrir derrière la jeune femme, sous le rideau même de la fenêtre, un homme qui se cachait et qui l’observait.
C’était si extraordinaire qu’il en fit part à ses amis. Il avouait, d’ailleurs, qu’il pouvait s’être trompé. Dornès et Frégard lui recommandèrent la prudence, et, s’alarmant en même temps, lui conseillèrent d’aller, dès le lendemain, voir son père. Il était maintenant assez fort pour sortir, et il valait mieux pour lui se placer sous la protection immédiate du colonel que de rester dans cette douteuse cachette.
Jacques leur promit de le faire, et, ne songeant plus guère à l’inconnue, ne se préoccupa plus que de son entrevue du lendemain avec M. de Breslac. Il y avait là de si graves intérêts pour le jeune homme qu’il en eut un peu de fièvre et demeura éveillé fort avant dans la nuit. Il venait à peine de s’endormir que l’on frappait à coups légers à sa porte. Il s’éveilla, ne répondit pas d’abord, et, bien qu’on fit silence au dehors, perçut confusément qu’il y avait plusieurs personnes sur le palier. Les coups étaient frappés avec plus d’autorité, et une voix retentit en disant:
–Au nom de la loi, ouvrez!
Le premier mouvement de Jacques fut de s’échapper par la fenêtre. Il y courut, mais, en l’ouvrant, vit un agent de police qui sauta dans la chambre. La porte, au même instant, était enfoncée, ou plutôt cédait à une forte pression. Plusieurs agents entrèrent, tandis que celui qui paraissait être leur chef, dit à Jacques:
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.