Kitabı oku: «Nouvelles»
Henri Rivière
Nouvelles
Edmée. Le châtiment. Flavien

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331375
Table des matières
EDMÉE
LE CHATIMENT
FLAVIEN
EDMÉE
Table des matières
I
Edmée de Nerteuil venait d’avoir vingt-cinq ans lorsque ses parents moururent; elle se trouva maîtresse d’une grande fortune et tutrice de sa jeune sœur Adrienne, qui atteignait à peine sa seizième année. A vrai dire, Adrienne était moins sa sœur que sa fille. Madame de Nerteuil, presque toujours malade, la lui avait abandonnée dès son plus jeune âge. Edmée avait bercé Adrienne et avait eu son premier sourire. Elle s’était alors attachée avec passion à cette enfant. Elle avait été bien moins une jeune fille charmante et belle qu’une jeune mère éprise jusqu’à la folie de ses devoirs et de ses soins maternels. Lorsque Adrienne avait grandi, elle s’était plu à l’instruire, à l’embellir, à la parer de toutes les qualités qu’elle avait elle-même et qu’elle semblait ignorer.
Rien d’ailleurs ne l’avait distraite de la tâche qu’elle chérissait. M. et madame de Nerteuil habitaient en Normandie un château qu’ils ne quittaient point. Ainsi les saisons se succédaient l’une à l’autre sans amener à l’existence intime de cette famille d’autre changement que la froidure de l’hiver et l’épanouissement du printemps. C’étaient les mêmes lilas qui refleurissaient pour Adrienne, la même pelouse qui s’émaillait de bluets, les mêmes frimas qui poudraient les arbres. Quelques courses à la ville voisine et de loin en loin quelque bal étaient ses seuls plaisirs; mais elle était encore trop enfant pour ne point s’en contenter. Elle adorait sa grande sœur, ne vivait que par elle et pour elle, et, si elle ne s’endormait plus dans ses bras comme au temps où elle était petite, elle se pressait doucement contre elle le soir, appuyant sa tête à son épaule, et fermait les yeux sous son baiser. Elle aimait respectueusement ses parents et se laissait gâter par eux. Elle ne les craignait pas plus qu’elle ne craignait Edmée; cependant elle boudait à leurs reproches, si par hasard ils lui en faisaient, tandis que le moindre mécontentement d’Edmée l’eût mise au désespoir. Quand elle les perdit, elle eut un vif chagrin, mais involontairement elle le compara à ce qu’il eût été, si Edmée fût morte. Elle en frissonna jusqu’au fond du cœur et fut presque consolée. Sa sœur, sa chérie, sa bien-aimée lui restait, et, par l’effroi d’un malheur plus grand qui eût pu survenir, elle n’accusa point Dieu de cette première épreuve qu’il lui envoyait. Edmée eut peut-être un sentiment pareil; seulement, ce qui n’était pas arrivé à sa sœur, elle se reconnut coupable de l’avoir. Ne serait-elle point un jour punie de cette affection trop exclusive et toute-puissante, en dehors de laquelle il ne pouvait plus y avoir pour elle au monde de douleur ni de joie? Cette crainte dura peu. Les deux sœurs, seules désormais dans la vie, se serrèrent l’une contre l’autre, se sourirent à travers leurs larmes et se confièrent à l’avenir.
Adrienne, à ses quinze ans, était une ravissante créature. Une masse de cheveux blonds, s’étageant très-haut, tout crespelés, roulés en torsades, s’échappant çà et là en mèches frisées, surmontait un visage d’une physionomie rieuse et touchante à la fois. Le front, finement découpé, était d’un blanc pur, les yeux brillants, d’une nuance bleu pâle, vifs et profonds. Le nez, se retroussant gentiment, donnait une allure mutine à tous les traits. La bouche, aux lèvres pleines, colorées, du dessin le plus engageant, respirait la tendresse et la bonté. La peau était d’un incomparable éclat. Adrienne n’était point régulièrement jolie, elle était charmante. Sa taille souple, sa démarche gracieuse, ses épaules arrondies, légèrement tombantes, ses mains effilées et mignonnes, ses pieds tout petits et cambrés la complétaient. On se fût– arrêté à la contempler et à l’admirer. Elle était changeante à tous moments et cependant la même. Il émanait d’elle un attrait singulier de plaisir et de jeunesse. Elle se montrait tour à tour gaie et pensive, affectueuse et triste, un peu nerveuse. Des impressions rapides, des sensations multiples la traversaient et l’agitaient. C’était une enfant gâtée sans limites, impérieuse et fantasque à ses heures, impatiente de la vie sans le savoir, parfois naïvement égoïste et s’en repentant aussitôt, s’aimant beaucoup, aimant plus encore sa sœur, et que son bon naturel ramenait toujours de ses impétuosités d’esprit et de caractère à ses qualilités aimables et sincères.
Elle devait néanmoins paraître étrange à ceux qui ne la connaissaient pas, et ce fut ce qui arriva lorsque les grands-parents qui composèrent le conseil de famille se réunirent au château. Edmée avait été nommée la tutrice de sa sœur, mais il lui fallait compter avec les personnes qui l’assistaient. C’étaient surtout le comte de Rétheville, son oncle, et la baronne douairière de Sénevère, sa tante, tous deux très-formalistes, très-puritains de ton, très-entichés de noblesse et d’autorité. Ils n’avaient point vu les Nerteuil depuis nombre d’années, alors qu’Adrienne était au berceau et qu’Edmée n’était qu’une petite fille. Ces enfants, qui les touchaient de près, devaient à leur avis, être surveillés et dirigés par eux. Soudainement investis des devoirs de la famille, ils avaient à les guider toutes les deux dans le droit chemin et à les marier dignement. Les premiers jours se passèrent naturellement en compliments de condoléance et en préoccupations d’affaires; mais, lorsqu’une certaine intimité se fut établie et que les intérêts d’argent furent réglés, le comte de Rétheville et la baronne de Sénevère abordèrent avec Edmée une question plus grave. Avec des circonlocutions prudentes et évitant de la froisser, ils lui firent entendre qu’Adriçnne n’était point élevée et qu’elle avait crû en trop de liberté et avec trop de luxuriance, comme une jeune pousse sauvage. Ils avaient pu étudier ses pétulances, ses façons primesautières, si gracieuses qu’elles fussent, ses mouvements d’âme irréfléchis et spontanés. Rien de cela n’était d’une jeune fille de son monde, correcte et convenable. Edmée se récriait. Où pouvait-on trouver de plus charmante enfant et de qualités plus généreuses? M. de Rétheville et madame de Sénevère n’y contredisaient pas; pourtant à leur sens, si Adrienne avait des dons naturels, elle n’avait point ces dons acquis de retenue, de politesse et de réserve que la société exige. Sous peine de graves mécomptes, on n’entrait pas dans la vie avec l’étourderie des impressions subites. L’éducation et la règle avaient à polir, à sertir ce joli diamant, éclatant de feux bizarres. Puis elle n’était pas assez instruite. Que savait-elle, sinon les premières notions des connaissances les plus simples? C’était assez sans doute pour l’existence de soleil et de grand air qu’elle avait menée, ce ne l’était point pour le rang qu’elle aurait à tenir plus tard, pour les devoirs qu’il lui faudrait remplir. Pourquoi Edmée, qui était d’un esprit réfléchi, d’un caractère sérieux, d’une instruction réelle et très-complète, ne lui avait-elle pas demandé plus d’application et de travail? Edmée n’osait répondre qu’elle avait surtout chéri la jeunesse de sa sœur, et qu’elle eût craint de lui imposer la moindre gêne et la moindre entrave. Elle ne se hasardait point à dire à ces grands-parents d’une morale stricte et un peu sévère, que la science des couvents à la modelui avait paru inutile à une fille comme Adrienne, aventureuse et gaie, et qui serait aimée pour son esprit naturel, sa grâce et sa beauté. Ce fut cependant alors que M. de Rétheville et madame de Sénevère lui déclarèrent l’intention où ils étaient d’emmener avec eux Adrienne et de la faire entrer pendant un an au Sacré-Cœur. Ils ne fixaient un terme –aussi court que par condescendance pour Edmée et pour ne la point séparer trop longtemps –de sa sœur. La première pensée d’Edmée fut la résistance; elle ne la formula toutefois que timidement. Si indépendante et si ferme qu’elle fût de caractère et d’habitudes, elle n’avait jamais eu à lutter contre personne, et cette situation la prenait au dépourvu. Il y avait en elle l’indécision qui accompagne et comprime souvent un sentiment de révolte. Elle avait aussi la crainte de s’être trompée. Ces grands-parents, compassés, mais affectueux, lui imposaient. Elle avait appris à les respecter de loin, et, les voyant de près, se défendait mal de les redouter. D’ailleurs n’étaient-ils point la famille, les protecteurs légaux de sa sœur et les siens? Ils lui parlèrent aussi d’elle-même, de sa vie, qui allait devenir triste et solitaire, et lui proposèrent de partir avec eux. Edmée refusa. Ils n’insistèrent pas, s’imaginant avoir plus facilement gain de cause pour Adrienne. Edmée en effet ne résistait plus qu’à demi, et leur demandait seulement quelques heures de réflexion.
Mademoiselle de Nerteuil avait son projet. Elle voulait consulter sur ces questions qui la troublaient si fort un homme qu’elle connaissait depuis longtemps et qu’elle aimait autant qu’elle le respectait. C’était l’abbé Daltez, le curé du village. Il lui avait fait accomplir ainsi qu’à sa sœur leurs premiers devoirs religieux, il avait toujours été pour elle indulgent et bienveillant, il paraissait avoir pour Adrienne une affection pleine de sollicitude. S’il jugeait à propos que la jeune fille partît, Edmée y consentirait; s’il lui conseillait au Contraire de la garder auprès d’elle, Edmée aurait le courage de s’opposer jusqu’au bout, et même de tout le pouvoir légal dont elle serait armée aux volontés de ses grands-parents.
L’abbé Daltez était un prêtre de quarante ans, d’une physionomie grave et douce, froidie en quelque sorte dans l’austérité de ses devoirs. De longs cheveux noirs et bouclés, mélangés de blanc çà et là, encadraient son visage, ses traits respiraient une énergie tranquille et qui s’était volontairement amortie. Il semblait qu’il eût conquis le repos après avoir traversé secrètement les luttes et les passions de la vie. Il était depuis quinze ans dans ce village, perdu plus qu’oublié peut-être dans le silence et dans l’obscurité de ses fonctions. Il avait dû, en sa pleine jeunesse, avoir des aspirations hautes, celles de la propagande, de la science et du martyre. L’impétuosité de son zèle et de sa foi avait sans doute inquiété ses supérieurs; l’Église s’effraie parfois de ces ardeurs de l’imagination et de ces désirs du combat. Elle y devine moins le renoncement que l’inassouvissement de l’âme, et condamne de parti pris aux limbes de la médiocrité ces impatients athlètes. Elle veut ses serviteurs humbles et passifs et ne les reconnaît plus tard ses maîtres que s’ils ont passé, tout-puissants qu’ils soient d’érudition et de génie, à la façon des Sixte-Quint, par la sape souterraine d’un long effacement et d’une infatigable ambition. L’abbé Daltez n’était pas un Machiavel ecclésiastique. Il n’admit pas ces voies tortueuses de la célébrité, cessa de lutter et se résigna. Pendant plusieurs années il s’absorba dans de profondes études de théologie et d’histoire. La vaste instruction qu’il acquit au travers des doutes et des affirmations sans nombre des livres lui montra l’infirmité et presque le puéril néant de la pensée humaine; mais elle lui donna l’impartialité de l’esprit et la sérénité du cœur. A la fin même, il négligea de lire, contempla la nature en ses éternelles beautés, admira Dieu dans sa création et se dévoua au soulagement des souffrances et à l’éducation de ses ouailles. En descendant des sommets qu’il dédaigna, il se sentit presque heureux par les actes de la charité, par la simplicité de la foi. Un sentiment qui lui devint propre lui donna d’ailleurs des joies lentes et rêveuses qui remplacèrent pour lui l’ambition. Il avait préparé mademoiselle de Nerteuil à sa première communion. Il s’éprit paternellement de cette enfant, dont les qualités nobles se développaient par ses soins et sous ses yeux. Il la vit grandir en beauté, en grâce et en générosité d’âme. Une affection toute chrétienne l’unit à elle sàns qu’elle s’en doutât; il cachait cette affection au fond de son cœur comme un parfum précieux dans un vase fermé. Comme elle il aima sa jeune sœur, mais moins qu’il aimait Edmée; peut-être inconsciemment était-il jaloux d’Adrienne. Elle lui semblait du reste une de ces femmes qui naissent pour être heureuses, que leur faiblesse, un égoïsme séduisant et leur grâce protégent ainsi qu’un bouclier de diamant et auxquelles ceux qui les aiment se sacrifient jusqu’à en mourir.
Lorsque mademoiselle de Nerteuil se rendit chez l’abbé Daltez pour le consulter, celui-ci était assis à la fenêtre de la salle basse du presbytère. Cette salle, toute lambrissée de chêne, était obscure, fraîche et profonde, tandis que la fenêtre s’encadrait en pleine lumière dans les pousses du lierre et dans les fleurs de volubilis. L’abbé rêvait ou méditait. Une brise légère lui apportait les senteurs de la campagne. Dans le lointain, il apercevait le château de Nerteuil. Sa pensée était là. Que s’y passait-il? Que s’y passerait-il surtout le lendemain? Il savait Edmée assez énergique et assez vaillante pour ne point s’effrayer de cette demi-solitude où elle était tombée. Elle resterait aux lieux qui l’avaient vue naître, avec sa sœur qu’elle continuerait d’élever, qu’elle aimerait plus encore qu’elle ne le faisait. Il vivrait donc dans son intimité, l’aiderait de ses conseils et de son affection. Quoique cette pensée sourît à l’abbé Daltez, il ne s’y abandonnait qu’avec crainte. Cette destinée si calme ne pouvait suffire à l’horizon des deux sœurs. Elles en sortiraient tôt ou tard pour se marier, Adrienne tout au moins. Que deviendrait alors Edmée? Mais c’était encore si éloigné! Il se reprenait à sourire avec un secret égoïsme de cœur qu’il se reprochait. Puis de nouveau il s’alarmait. Les grands-parents, qui étaient venus, avaient peut-être des projets qu’ils étaient en droit de réaliser. Quels étaient-ils? Il y avait trois jours qu’il n’avait vu Edmée et alors elle ne lui avait rien appris; mais depuis? Tout à coup il vit mademoiselle de Nerteuil qui se dirigeait vers le presbytère. Elle marchait d’un pas vif et léger à la clarté du soleil couchant, qui jetait ses rayons autour d’elle. Elle lui apparut plus touchante et un peu pâlie en ses vêtements de deuil. L’abbé involontairement ému, sortit au-devant d’elle, lui prit les mains et, marchant à ses côtés, l’amena au presbytère.
–Mon bon abbé, lui dit Edmée en s’asseyant, je suis profondément troublée, très-indécise de ce que je dois faire, et je viens vous consulter.
–Je m’en doutais, mon enfant, répondit l’abbé, car de mon côté je songeais à vous. Parlez donc bien vite et dites-moi ce qui vous tourmente.
Mademoiselle de Nerteuil lui raconta la conversation qu’elle avait eue avec le comte de Rétheville et la baronne de Sénevère, et l’intention où ils étaient d’emmener Adrienne. Qu’allait-elle faire? Fallait-il qu’elle résistât ou devait-elle se résigner et céder?
–Vos grands-parents, ont raison, lui dit l’abbé Daltez. Tant que votre sœur était une enfant, elle était bien sous votre garde. Vous lui avez appris les joies et les plaisirs, les étonnements et les émotions de son âge. Elle a grandi sous votre regard sans qu’une mauvaise pensée l’effleurât, car elle n’a jamais vu que le bien autour d’elle; mais aussi, elle n’a jamais lutté, et les sentiers où elle a marché lui ont été faciles, trop faciles peut-être. Elle a vu tous ses désirs accomplis, ses volontés enfantines caressées et respectées. Son bon naturel, ses exquises qualités de cœur, l’ont préservée de tout danger. Elle est aussi aimable que naïve; mais aujourd’hui elle a seize ans. Vous ne prétendez pas la garder toujours auprès de vous, n’est-ce pas? Elle est destinée à être une femme du monde, il est donc nécessaire qu’elle le devienne. Il faut qu’elle puisse goûter au fruit défendu des vanités mondaines, afin de ne s’en point exagérer le décevant aspect et d’en deviner l’amertume. Ce n’est pas tout, continua-t-il en regardant Edmée, et je dois vous parler plus sérieusement encore. Ce n’est pas seulement de votre sœur qu’il s’agit; il s’agit de vous, de vous surtout, pour qui cette séparation doit s’accomplir.
–De moi! s’écria-t-elle avec surprise.
–De vous. Laissez-moi m’expliquer, mon enfant. Vous vous êtes dévouée à votre sœur si complétement et avec un tel oubli de vous-même que vous n’avez pu réfléchir sur ce dévoûment ni sur cette abnégation. Peut-être ne doit-on aimer personne, pas même Dieu, de cette façon. L’amour, quel qu’il soit, doit avoir son indépendance et sa dignité, qui le sauvegardent et l’élèvent, et vous aimez votre sœur sans restrictions et sans mesure, jusqu’à l’anéantissement de vous-même. Vous n’en avez pas le droit. Un jour,–le plus tard possible, j’y consens,–elle vous échappera. Elle s’en ira vers la vie qui l’appellera et vous laissera derrière elle. Vous ne serez déjà plus jeune, Edmée. Que vous restera-t-il alors? L’amer regret de votre bonheur disparu ou les joies douloureuses de vos sacrifices à votre sœur, que vous continuerez encore et qu’elle acceptera par habitude de les subir ou par lassitude d’avoir voulu s’y soustraire. Est-ce à cela que vous devez marcher? Certes, soyez la protectrice vigilante, la courageuse et tendre amie de votre sœur, mais songez à vous-même; vous vous devez, aussi bien qu’elle au mariage, à la maternité, à votre pleine destinée de femme ici-bas. N’affichez dans votre for intérieur ni l’orgueil du renoncement ni le détachement de vous-même. Il y a des châtiments pour quiconque méconnaît les lois éternelles de la nature et de l’humanité.
L’abbé Daltez se tut un moment. Il se tenait la tête dans les mains, soit qu’il fît sur lui un pénible retour, soit qu’il adressât à Dieu pour la jeune fille quelque muette prière. Edmée, grave et recueillie, le cœur légèrement serré, l’écoutait. Avait-elle déjà entrevu pour son compte ces profondeurs qu’il lui montrait et se prenait-elle à les redouter? L’abbé releva le front, et d’une voix douce et calme, fixant sur elle un regard caressant et plein de sérénité, il lui dit:–Croyez-moi, laissez partir votre sœur et soyez forte. Il se fera en vous un grand déchirement, mais Dieu guérit les blessures qu’on élargit soi-même, il y met le baume de sa miséricorde et de sa pitié. Vous souffrirez sans nul doute,–vous étiez-vous donc imaginé de ne jamais souffrir?–cependant vous aurez la consolation, digne de vous, d’une conscience sans remords et du devoir accompli.
–Je vous remercie, mon père, dit Edmée, je ne sais si j’aurai le courage de suivre vos conseils. Cela ne dépend pas tout à fait de moi. Je vais aviser à ce que je dois faire.
En ce qui la concernait pourtant, elle était résolue à se sacrifier, mais auparavant elle voulait savoir comment Adrienne accueillerait la nouvelle de cette séparation. Si c’était là , pour elle un trop grand chagrin, si la jeune fille, aux premiers mots qu’elle prononcerait, se jetait dans ses bras en la suppliant de ne la pas quitter, elle ne la laisserait pas partir, la garderait à tout prix. La jugeant d’après elle-même, elle la voyait déjà tout en larmes et se suspendant à son cou, et par contre elle la rassurait et la serrait sur son cœur. Elle s’exaltait un peu. Qui donc avait pu songer à les séparer? elles s’aimaient si bien, étaient si étroitement unies l’une à l’autre! Cependant de loin elle vit Àdrienne qui venait à sa rencontre, et le doute la prit. L’oublieuse jeunesse triomphait déjà chez sa sœur des deuils récents qui les avaient frappées. Un peu pâle encore des pleurs qu’elle avait versés, son visage reprenait toutefois des teintes roses et vivaces. Elle avait le sourire épanoui de la mélancolie. D’un élan affectueux, elle s’en fut à Edmée. Celle-ci la baisa au front, la retint tout près d’elle, lui dit d’une voix tremblante le dessein qu’on méditait. Le premier mouvement d’Adrienne fut un étonnement mêlé de crainte, elle frissonnait à l’idée d’un départ; mais, comme Edmée, croyant l’avoir conquise, s’empressait en lui ouvrant ses bras de la rassurer, elle ne répondit que faiblement à cette vive étreinte. La peur avait disparu en elle, la curiosité s’éveillait. Qu’avait–elle donc à faire là-bas? Pourquoi l’emmenait-on? Le fallait-il absolument? Puis, tandis qu’Edmée interdite lui répondait à peine, elle s’enquérait de cette existence nouvelle qui serait la sienne, s’en effrayait en priant sa grande sœur de ne la point abandonner, et de nouveau s’y aventurait par ses questions presque semblables à des désirs. Alors, bien qu’elle se sentît le cœur oppressé, ce fut Edmée qui doucement, par des sourires, par ses conseils, par ses caresses, encouragea la jeune fille à subir cette séparation, qui leur serait si pénible à toutes les deux, mais qui était nécessaire. Il fallait en effet ne point mécontenter ces grands-parents qui étaient désormais leur seule famille. Il était bon qu’Adrienne complétât les études diverses qu’elle n’avait pu qu’ébaucher dans la solitude de Nerteuil et qui sont l’ornement de l’esprit et la grâce de la vie mondaine. Ce fut Adrienne qui se rendit, qui se crut presque forcée par sa sœur à cette résolution soudaine. Elle l’embrassa, indécise si elle devait se réjouir ou s’attrister, pendant qu’Edmée, refoulant ses larmes au fond de son cœur, lui montrait un visage souriant et tranquille.
Quand Edmée les eut informés de son consentement au départ d’Adrien ne, M. de Rétheville et madame de Sénevère la félicitèrent hautement, et se disposèrent d’ailleurs aussitôt à retourner à Paris. Toutefois au moment des adieux la baronne prit Edmée à l’écart et lui annonça, non sans quelque mystère, qu’elle avait des intentions sur elle et qu’elle ne tarderait pas à revenir à Nerteuil, autant pour lui en faire part que pour ne point la laisser au chagrin de sa solitude et de l’absence de sa sœur. Edmée l’entendait à peine, car à ce moment-là elle ne quittait point Adrienne des yeux. Elle embrassa la jeune fille une dernière fois, vit la voiture s’ébranler et disparaître bruyamment au détour de la route. Edmée revint lentement et tout anéantie vers le château. Elle ne voyait qu’une consolation à sa douleur, c’était de pleurer à son aise et sans témoins la chère absente, de s’enfoncer dans les regrets du passé, dans les espérances si lointaines du retour. Ce fut alors qu’elle se rappela ce que lui avait dit madame de Sénevère et qu’elle s’irrita sourdement à la pensée de la recevoir. Ce n’était donc point assez de lui avoir pris sa sœur, on allait lui ravir la liberté de sa souffrance et l’indépendance de son isolement. Elle en arrivait par l’impatience et le courroux à regarder comme un répit à une situation plus cruelle encore que celle où elle se trouvait les quelques jours qui lui restaient à s’appartenir tout entière.
II
Madame de Sénevère ne tarda pas à tenir sa promesse. Elle écrivit à Edmée pour la prévenir de son arrivée et de celle de son fils. Elle lui demandait de faire à ce dernier un bon accueil et espérait qu’il lui plairait. Elle songeait en effet à le lui donner pour mari. Tout cela était dit d’une façon très-franche et qui ne paraissait point douter du résultat. Mademoiselle de Nerteuil demeura stupéfaite. Ainsi, après avoir disposé de sa sœur, on disposait d’elle-même. Cela ne serait pas, elle y mettrait bon ordre. Néanmoins le respect de la famille était assez grand chez elle pour qu’elle ne témoignât rien de son déplaisir. Elle répondit poliment à madame de Sénevère qu’elle l’attendait.
La baronne et son fils arrivèrent presque aussitôt. Ils apportaient des nouvelles et des lettres d’Adrienne; c’était assez pour qu’Edmée n’eût plus la force de leur en vouloir. Ils avaient vu la jeune fille, l’avaient embrassée, lui avaient parlé. Elle les écoutait tout en lisant les lettres, se faisait expliquer par eux ce qu’elle ne comprenait pas bien, leur demandait mille détails auxquels ils répondaient de leur mieux. En somme, malgré son regret d’un éloignement subit, malgré les tendresses qu’elle envoyait à sa sœur, Adrienne était heureuse. Edmée soupira, ne lui en voulut point. Ce qui importait, c’est que le chagrin de cette absence fût tout entier pour elle. N’eût-elle pas souffert bien davantage, si Adrienne se fût lamentée là-bas, loin d’elle et sans l’espérance immédiate du retour! Elle fit à ses hôtes avec une dignité juvénile les honneurs de Nerteuil. Ils venaient s’y installer pour y passer l’automne. Elle voulut qu’ils en emportassent un bon souvenir, et qu’Adrienne se rappelât à leurs récits les années qui s’y étaient écoulées pour elle et qu’elle oubliait peut-être.
Victorin de Sénevère était encore un jeune homme; il avait trente ans à peine. Sa jeunesse s’était passée en des plaisirs élégants et de bonne compagnie. Ne s’étant, heurté à aucune passion forte, il avait gardé à l’endroit des femmes une tendresse de cœur indécise et rêveuse. Il n’avait en quelque sorte trouvé en elles que la menue monnaie de l’idéal qu’il poursuivait. Elles lui avaient été complaisantes et faciles plutôt qu’elles ne s’étaient sincèrement éprises de lui. Soit qu’il les aimât trop ou qu’il ne sût point les aimer à leur guise, elles l’avaient quitté parfois plus qu’il ne leur avait été infidèle. Il était de ces’ hommes faibles qu’il est aussi aisé de prendre que de garder. Un peu de mélancolie s’ensuivait pour lui. Il méritait mieux que les entraînements passagers auxquels il se livrait de bonne foi et dont il subissait le caprice. Depuis quelque temps, mécontent et dédaigneux de son passé, il se préoccupait d’un avenir plus sérieux. Après être entré dans la diplomatie et s’être promené çà et là en quelques ambassades, il envisageait, avec le désir de s’y faire un nom, le côté viril de sa carrière. Il lui semblait que tout lui serait propice, s’il rencontrait pour en faire la compagne de sa vie une femme intelligente et bonne qui l’apprécierait à sa valeur. Aussi avait-il accueilli avec une curiosité mêlée d’empressement la proposition que sa mère lui avait faite d’épouser mademoiselle de Nerteuil. Ce qu’elle lui avait dit de cette jeune fille, vouée déjà au sacrifice et au devoir, le séduisait. Il se sentait secrètement digne d’elle avec une certaine ardeur à lui plaire qui lui était naturelle à l’égard des femmes, que vo1 lontiers et par intervalles il se fut imaginé amortie en lui, mais qui le-reprenait à la première occasion. Il avait d’ailleurs toutes les qualités extérieures qui peuvent captiver une femme, l’élégance de la taille et de la démarche, l’aisance des manières, une physionomie tour à tour énergique et douce. Il était tout prêt à se livrer à Edmée pour peu qu’elle consentît à l’aimer.
La baronne et son fils furent charmants pour mademoiselle de Nerteuil. Ils se montrèrent tout aussitôt ce qu’ils étaient réellement, affectueux et simples. Madame de Sénevère, un peu froide au premier abord, avait une bonté qui ne se révélait que par degrés, mais avec grâce. On avait craint de la trouver sévère, on s’étonnait de la découvrir indulgente et gaie, d’un esprit alerte et d’un cœur jeune. Elle traitait un peu Edmée comme sa bru, avec les allures d’une belle-mère aimable qui se faisait sa compagne et son amie. Cela était si naturel de sa part, si loin de contrainte et d’exigences d’aucune sorte, qu’Edmée ne s’en fâchait point. Elle était presque heureuse de cette familiarité maternelle qui s’improvisait avec tant de bonhomie. Elle n’avait non plus aucun reproche à adresser à son cousin, bien au contraire. Victorien n’était pour elle qu’un ami attentif à lui plaire, dont la tendresse, si elle existait, ne se hasardait jamais à l’aveu d’un désir ou à l’affirmation d’un projet. Il songeait peut-être à conquérir Edmée à la façon des preux d’autrefois, par un long servage noble et franc qui ne pouvait offenser la jeune fille. Elle avait redouté quelque obsession de ce futur mari qu’on lui avait brusquement destiné, et elle rencontrait en lui une affectueuse loyauté, un empressement délicat, la discrétion des plus respectueuses espérances. Aussi peu à peu se départit-elle envers lui de sa réserve des premiers jours. Elle ne lui en parut que plus séduisante; sans être coquette, elle avait l’involontaireépanouissement de la jeune fille qui se voit cherchée et qui se sent aimée. Mademoiselle de Nerteuil, qui avait alors vingt-cinq ans, était grande et svelte, avec la démarche hardie d’une Diane chasseresse. Ses yeux noirs ombragés de longs cils, sous des sourcils droits qui se joignaient presque, ne s’étaient jamais baissés sous le regard d’un homme; ils avaient une flamme prompte et sincère. Sa peau d’un blanc mat ne s’était point hâlée au grand air, se colorait par instants d’un éclat transparent sous lequel courait son sang jeune et vivace. Le plus souvent, en dehors de ces élans où elle apparaissait toute vibrante d’une passion qui s’ignore, elle était doucement sérieuse, quelque peu attendrie. C’est que sa pensée se reportait vers Adrienne absente. Victorien s’en apercevait et lui prenait la main.
–Elle n’est pas pour toujours loin de vous, lui disait-il, elle vous reviendra. Edmée avait alors un sourire sur ses lèvres et regardait le jeune homme avec une expression singulière.
–Je l’espère bien, répondait-elle.
Cependant l’hiver s’avançait à grands pas. Le soir, l’abbé Daltez venait au château et faisait avec Edmée et Victorien le whist de la baronne. Quand la partie était finie et que la baronne sommeillait dans sa bergère, les jeunes gens et le prêtre causaient longuemen à demi-voix auprès du feu. Victorien et l’abbé s’étaient pris l’un pour l’autre d’un goût très-vif. Victorien admirait cet homme simple de manières, si puissant d’esprit, qui volontairement s’était enfoui dans la retraite et dans l’obscurité, qui semblait pourtant connaître tous les secrets de la passion. L’abbé, à qui Edmée n’avait point caché les projets de sa tante et qui les favorisait de son autorité et de ses conseils, étudiait Victorien. Ce jeune homme, dont l’âme était plus tendre que forte, mais ouverte à tous les sentiments généreux, lui plaisait beaucoup. Il voyait en lui le mari qu’il fallait à mademoiselle de Nerteuil, car, dans une mesure insaisissable, elle aurait, en l’aimant, à le protéger et à le diriger. Pourtant l’aimait-elle? Il n’en savait rien, l’observait avec curiosité, ne surprenait en elle aucune de ces impressions rapides et spontanées qui trahissent l’agitation du cœur. Elle était à coup sûr aimable et bonne pour Victorien, pleine de sympathie pour lui, mais réfléchie et tout à fait maîtresse d’elle-même. Loin de se livrer à lui, il semblait plutôt, ainsi que le faisait l’abbé, qu’elle l’étudiait lentement et avec plaisir. Ce n’étaient point là les indices de l’amour et du trouble qu’il porte avec lui.
Dans la journée, les jeunes gens, profitant des dernières belles heures de l’automne, faisaient ensemble de longues promenades. La baronne, voulant les livrer à eux-mêmes afin qu’ils se décidassent plus vite au gré de ses désirs, ne les accompagnait pas. Le soleil attiédi éclairait encore les grands bois, dont les feuilles d’un or pâle se détachaient une à une. Le silence, que rompait seul quelque bruit lointain du village, était calme et profond. La nature avait une mélancolie sereine, Edmée s’appuyait au bras de Victorien, l’écoutait, le regardait. Ils s’entretenaient le plus souvent des lectures qu’ils avaient faites, et, par un insensible détour, en arrivaient à l’analyse des sentiments qu’elles avaient éveillés en eux. Chacun d’eux confiait à l’autre le passé de sa vie. Victorien parlait de ses désillusions et de sa poursuite vaine de l’idéal et du bonheur. S’animant peu à peu, dépouillant cette timidité qui semblait avoir été l’écueil de sa jeunesse, il se risquait à l’expression vraie de sa pensée. Il aurait désormais la force et la volonté d’aimer et d’être aimé, car il ne s’adresserait qu’à la femme réellement, digne de lui. Edmée le laissait dire. Elle ne semblait point éprouver d’embarras, et pourtant elle avait sur les lèvres un sourire indécis. A son tour, elle racontait à Victorien les années lentes et rapides tout à la fois qu’elle avait passées au château de Nerteuil. C’était d’Adrienne surtout qu’il était question. Elle la lui dépeignait vive et gaie avec sa tendresse exquise, lui citait ses traits de malice et de bonté, l’évoquait au détour de l’allée où ils marchaient, dans la perspective de ces grands bois qu’ils avaient si souvent parcourus. Et comme Victorien en venait à s’étonner de ces persistants souvenirs sous lesquels mademoiselle de Nerteuil se dérobait de parti pris, pour n’y laisser transparaître que sa jeune sœur dans tout le charme de sa grâce et de son printemps:–Que voulez-vous! lui disait-elle, Adrienne est ma fille chérie et ma vie tout entière. Ce n’est pas pour moi que j’existe, c’est pour son bonheur et son avenir.
Elle le regardait franchement alors, épiant sur lui l’effet de ses paroles, presque impatiente qu’il n’en saisît pas le sens. Victorien en vérité ne la comprenait pas. Il aimait Edmée et non point sa sœur, qu’il n’avait jamais vue et dont la forme légère, si poétiquement qu’Edmée la fît passer devant ses yeux, n’arrêtait ni sa pensée, ni ses désirs. Où voulait donc en venir mademoiselle de Nerteuil? Victorien s’imagina pour la première fois qu’elle n’acceptait point pour elle ces soins qu’il lui rendait, qu’elle ne l’étudiait, ainsi qu’elle le faisait, qu’au bénéfice de certains projets qui touchaient en elle le cœur de la sœur aînée, de la mère, et non celui de l’amante. Dans une de ces promenades qu’ils faisaient sans témoins, où ils étaient bien en face l’un de l’autre, il se sentit assez fort pour l’interroger. –Ma chère Edmée, lui dit-il, je sais que vous n’ignorez pas des projets qui me sont chers, que ma mère a formés, et qu’il ne dépenpendrait que de vous de réaliser, –Lesquels? fit-elle avec un soupir qui pouvait paraître un aveu. –Ceux d’une union entre nous deux. Rendez-moi justice, se hâta-t-il d’ajouter en voyant qu’elle ne répondait pas, je me suis montré envers vous le plus réservé, le plus respectueux des prétendants. Jamais je ne me suis autorisé de ces espérances de ma mère pour vous causer une importunité ou un ennui. Je vous ai fait ma cour, du fond du cœur, avec une émotion qui s’est trahie souvent, il est vrai, car elle n’avait point à se dérober à vous. Depuis longtemps vous savez que je vous aime. Je vous ai trouvée toujours bonne et affectueuse pour moi, cependant j’ignore si vous acceptez le profond attachement que je vous ai voué. Répondez-moi aujourd’hui, car le doute et la crainte me sont venus à la fois.
–Mon cousin, fit doucement Edmée, vous faites bien de me parler ainsi. Vous n’avez fait d’ailleurs que me devancer. Pardonnez-moi de vous causer un chagrin, car, tout en vous l’infligeant, je suis peut-être en état de le calmer. Je suis touchée de votre affection et je vous en remercie; mais, si chère qu’elle me puisse être, je ne saurais l’accepter pour moi. Ne m’interrompez pas, fit-elle à un geste du jeune homme, j’ai à m’expliquer avec vous d’une façon complète, sincère et loyale. Quand j’ai su ue vous vous proposiez d’être mon mari, je n’ai rien dit à la baronne qui ressemblât à un consentement ou à un refus. Vous m’aviez plu, et j’avais conçu de mon côté des projets qui avaient besoin de mûrir. Je vous ai encouragé, non pas à m’aimer, mais à vous livrer à moi, à ne me rien cacher de vos pensées et de vos sentiments. Vous vous êtes douté parfois que je vous étudiais., que je vous épiais pour ainsi dire. Je ne le nie pas. Eh bien, Victorien, j’ai vécu jusqu’ici dans une trop grande solitude pour connaître les hommes; pourtant je ne crois pas qu’il puisse y en avoir un plus noble, plus généreux et meilleur que vous. J’en ai ressenti une joie tout intérieure et qui sans cesse allait en grandissant; seulement, et c’est là qu’il me faut toute votre indulgence, je la ressentais non pour moi, mais pour une autre femme. J’ignore ce que peut être l’amour, et sans doute je ne le saurai jamais. C’est que toute ma puissance de cœur, depuis que je suis une jeune fille, s’est concentrée sur ma sœur. C’est à elle que je me suis attachée d’une manière exclusive et passionnée. C’est à elle que j’ai pensé quand j’ai découvert en vous, une à une, toutes les qualités qui doivent rendre une femme heureuse. C’est à elle que je vous ai secrètement destiné dans toute l’ardeur de mes espérances et de mes vœux.
–Mais, s’écria Victorien, qui était loin de s’attendre à de telles confidences, ce n’est point votre sœur que j’aime, Edmée, c’est vous, c’est vous seule.
–Je le sais bien, reprit-elle avec une coquetterie presque mélancolique. Du moins il en est ainsi maintenant, car vous ne connaissez point Adrienne. Quant à moi, puisque pour vous en ce moment il ne s’agit que de moi, je ne puis vous répondre autrement que je ne le fais, je ne serai point votre femme. Je serai votre sœur aimante et dévouée, si le dessein que j’ai formé se réalise. Je serai, dans tous les cas, votre plus fidèle et votre meilleure amie. Ne me demandez rien de plus, n’insistez pas pour me faire changer de résolution. Ce que je vous dis est irrévocable.
Victorien se tut. Il était bouleversé de ce qu’il entendait et saisi d’un vrai chagrin. Mademoiselle de Nerteuil lui prit amicalement le bras, le contraignit avec douceur à continuer leur promenade, et parut oublier ce qu’ils venaient de se dire. Elle l’entretint de divers sujets, parlant seule le plus souvent et se montrant enjouée et un peu fébrile. Quand ils furent de retour devant le château, elle lui serra la main avec force et le quitta promptement. Victorien la regarda s’éloigner. Il était d’une façon si soudaine précipité de ses espérances dans la réalité qu’il doutait encore de ce qu’il avait entendu. Il ne comprenait rien à cette fille singulière dont le cœur ne battait point pour son propre compte, qui ajournait de parti pris au profit d’une autre les émotions et les joies de sa jeunesse. Il l’aurait pourtant bien aimée. Qu’allait-il faire: s’acharner à la conquérir malgré elle? Du caractère qu’il lui connaissait, ce n’était pas possible. Elle résisterait non-seulement de toute sa volonté, mais de tout son orgueil. Puis il était aussi timide à concevoir qu’à exécuter un pareil projet. Il se répétait que c’en était fait et qu’il n’avait plus qu’à partir. Dans son découragement, il alla trouver sa mère et lui raconta la conversation qu’il avait eue avec Edmée. La baronne de Sénevère ne parut que médiocrement étonnée, et ne prit pas d’ailleurs cet incident au tragique. N’essayant point encore de consoler son fils, elle se consolait facilement elle-même. Quel était en effet son désir? De marier le jeune baron à une des demoiselles de Nerteuil. A défaut de l’une, l’autre restait, et c’était sa sœur qui l’offrait. En somme, il n’y avait pas grand mal–à cela. Elle insinuait à son fils, qu’en dépit de ses qualités, Edmée n’eût point été peut-être la femme qu’il lui fallait. Elle était d’un caractère noble, sans doute, mais difficile à courber, d’une beauté un peu virile, et déjà d’un âge qui se rapprochait trop de celui de Victorien. Adrienne, au contraire, était le printemps dans sa fleur et d’une nature expansive et vive qui entrerait aisément dans le courant des goûts et des volontés de son mari. Elle l’avait jugée charmante et avait eu, pour sa part, quelque regret que les convenances l’eussent forcée tout d’abord, en ces projets de mariage, à s’adresser à la sœur aînée. Victorien pouvait l’en croire, car les mères ne se trompent pas.
Victorien ne se sentit pas persuadé. Il aimait Edmée et ne concevait pas qu’il pût accepter ainsi, pour s’incliner à une autre union, le refus de la jeune fille. Avec un courage que lui donna sa tristesse, il essaya en quelques circonstances de faire revenir mademoiselle de Nerteuil sur sa résolution, mais il la trouva si tranquille à cet égard et d’une volonté si froide, qu’il douta de lui avoir jamais inspiré la moindre sympathie tendre. Il n’était point homme à violenter une situation et se replia sur lui-même. Peut-être aussi eut-il la curiosité de voir Adrienne et de tenter auprès d’elle une fortune nouvelle. S’il en était aimé, ne serait-ce pas pour lui tout à la fois une consolation et une sorte de vengeance? car il –ne voulait pas croire, le cas échéant, à la complète impassibilité d’Edmée. Celle-ci pourtant, le voyant plus calme, était redevenue amicale et confiante. Avec un détachement de soi qui n’était pas sans une grâce coquette, elle lui parla sérieusement et la première de son mariage avec Adrienne. Comme autrefois, mais sans embarras, elle la lui vantait, la détaillait dans ses qualités de cœur ou d’esprit et jusqu’à un certain point dans ses perfections féminines. Désintéressée pour sa part de toute prétention, n’ayant plus à redouter un malentendu, elle se trouvait à l’aise pour faire les honneurs de sa sœur. Victorien l’écoutait, légèrement confondu de la liberté qu’elle montrait, de l’autorité même qu’elle prenait sur lui. Comment donc avait-il pu essayer d’émouvoir une telle femme qu’il voyait inaccessible à ce point aux passions de son âge? Il se détachait d’elle comme d’une blanche statue qu’il eût d’abord admirée, mais dont les plus ardents désirs ne peuvent animer la beauté de marbre. Elle n’était point son œuvre d’ailleurs pour qu’il tentât de dérober au ciel l’étincelle sacrée qui l’eût fait vivre. L’égoïsme le ressaisissait ainsi autant par le dépit que par la conviction que tous ses efforts pour être aimé d’Edmée eussent été vains. Mademoiselle de Nerteuil, qui s’était très-franchement confiée à madame de Sénevère, avait une alliée en elle. La baronne, qui l’eût médiocrement goûtée comme belle-fille, prisait fort maintenant sa haute raison et sa décision de caractère. Elle songeait aussi que sans doute Edmée ne se marierait pas, et que sa fortune appartiendrait un jour aux enfants de sa sœur. Les deux femmes, qui s’étaient concertées, annoncèrent à Victorien la prochaine arrivée d’Adrien ne. Une légère indisposition de la jeune fille leur était venue en aide. Elle avait besoin de quitter momentanément le couvent et de respirer l’air de la campagne.
Victorien ne fut pas surpris, mais il ressentit une émotion indécise. C’était à la fois le désir et la crainte de voir Adrienne. Il n’avait point tellement aimé mademoiselle de Nerteuil qu’il ne pût se rattacher à une espérance nouvelle. Cette espérance toutefois n’allait-elle pas être pour lui une autre déception? S’il n’eût été décidé à chercher le bonheur dans le mariage et à renoncer par une affection sérieuse aux romanesques folies de sa jeunesse, il eût fui cette seconde épreuve en quittant le château. Adrienne arriva enfin. La joie d’Edmée, bien qu’elle s’efforçât de la renfermer en elle, fut si vive qu’elle atteignit presque à la souffrance. Elle se trahissait par d’involontaires mouvements de-tendresse ou par de subites pâleurs. Madame de Sénevère et son fils virent bien qu’il ne pouvait y avoir place dans le cœur d’Edmée pour un autre amour que celui-là. Victorien en fut presque consolé. Il se trouva d’ailleurs d’une façon extraordinaire et soudaine sous le charme d’Adrienne. Il semblait en effet que le bonheur et le soleil fussent entrés en même temps que la jeune fille dans cette maison attristée par les préoccupations de ses hôtes et par les approches de l’hiver. Aussi jolie qu’à son départ, avec une certaine langueur physique qui, par instants, la rendait plus touchante, Adrienne avait gardé toute sa gaieté. Elle était encore un enfant par la transparence et la limpidité du regard, par les notes perlées de sa voix, par le besoin familier et gracieux qu’elle avait d’aimer et d’être aimée. La pleine jeunesse d’Edmée paraissait austère auprès de la sienne. Victorien, qui n’était pas troublé par elle, éprouvait le désir généreux de la protéger et de la chérir. Elle l’avait pris tout aussitôt en affection et s’y voyait encouragée par Edmée, qui le traitait comme un ami et comme un frère. Quand, au bout de quelque temps, mademoiselle de Nerteuilet madame de Sénevère lui demandèrent, à demi sérieuses, à demi souriantes, si elle ne le voudrait pas pour mari, Adrienne, rougissante et confuse, s’abandonna dans leurs bras. Elle n’avait jamais songé à cela, y songeait tout à coup, et tout à coup aussi y trouvait la réalide ses secrètes et incertaines pensées. Elle aimait Victorien, qui était le premier homme qu’elle eût rencontré, mais tel qu’elle avait pu quelquefois rêver un fiancé. Elle l’avait aimé aussi sans le savoir par tout ce que lui en avait dit sa sœur. Lorsqu’il entra et que, comprenant à l’émotion des trois femmes ce qui venait de se passer, il s’avança vers elle, Adrienne lui tendit sa petite main qui tremblait:–Oui, mon cousin, lui dit-elle, puisque vous la voulez, la voici.–Mais sa voix tremblait autant que sa main, et son visage se bouvrit de larmes, tandis qu’un léger sourire errait encore sur ses lèvres.
Edmée, après avoir pris sa part de cette jolie scène de fiançailles, se retira chez elle assez. précipitamment. Elle était surexcitée, pleine cependant de joie et de triomphe. N’avait-elle point en effet accompli son œuvre? Ses ruses féminines, ses projets pour le bonheur d’Adrienne, avaient abouti. Et pourtant elle avait le trouble inquiet plus que l’apaisement de la lutte terminée. Dans une détermination brusque, elle jeta sa mante sur ses épaules et se rendit chez l’abbé Daltez. Elle voulait être la première à lui apprendre la grande nouvelle. Edmée ne pensait pas qu’il s’en doutât, car elle s’était d’instinct et avec soin cachée de lui. Le digne prêtre n’avait jamais songé qu’à son mariage avec Victorien, et quelquefois même il l’avait amicalement grondée des retards qu’elle semblait apporter à cette union. Il allait donc être bien surpris. Ce fut elle qui se trouva interdite en face de l’abbé. Elle lui raconta ce qu’elle avait tenté, comme elle eût fait sa confession, avec une animation d’abord factice, qui se changea bientôt en une émotion grave et recueillie. L’abbé, bien qu’il l’écoutât presque douloureusement, la laissait parler sans l’interrompre.
–Enfin, lui dit-elle, ce n’est pas seulement le bonheur d’Adrienne que j’ai assuré, c’est aussi le mien.
–Dieu le veuille, mon enfant! lui répondit simplement l’abbé Daltez.
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