Kitabı oku: «Scènes historiques.... Série 1»
Henriette de Witt
Scènes historiques.... Série 1

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066320348
Table des matières
CHAPITRE I.
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
QUELQUE CHOSE DE GRAND
CHAPITRE I.
II
III
IV
V
VI
VII
VAUX ET PIGNEROL
CHAPITRE I.
II
III
IV
V
VI
VII
DERRIERE LES HAIES
CHAPITRE I.
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
CHAPITRE I.
Table des matières

C’ÉTAIT au mois de mai 1341, vers le matin, dans un vaste château fort du duché de Bretagne; Jeanne, comtesse de Montfort, était assise dans une grande salle dont les vitraux, ornés de peintures et d’armoiries, ne laissaient pénétrer qu’un jour douteux; à côté d’elle, sur un coussin, une jeune fille aux cheveux blonds, à la robe de soie violette, chantait en s’accompagnant sur un luth; elle levait de temps en temps les yeux sur sa maîtresse sans oser interrompre sa musique; la comtesse Jeanne n’écoutait pas; son front était soucieux. Odette avait rougi, sa voix faiblissait; elle se tut enfin, et se mettant a genoux devant la comtesse, elle porta doucement à ses lèvres le bord de sa robe.
«Madame, dit-elle à demi-voix, vous êtes triste; que pourrais-je faire pour vous égayer et ramener le sourire sur vos lèvres?»
Jeanne ne répondait pas; tout à coup, elle se leva droite, arrachant brusquement son manteau brodé des mains de sa suivante:
«Écoute! dit-elle, n’entends-tu pas le galop d’un cheval?» Odette prêta l’oreille, elle secouait la tête. La comtesse écoutait toujours.
«J’entends, j’entends, s’écria bientôt la jeune fille; c’est un cavalier bien pressé ; il a traversé le village sans s’arrêter et il pousse son cheval sur le flanc de la colline; il apporte sans doute d’importantes nouvelles.»
Elle hésitait et semblait sur le point de hasarder une question; mais la comtesse fit un pas vers la porte, comme si son impatience ne lui permettait pas d’attendre le messager; au même instant, on entendait les grincements du premier pont-levis qui se baissait. Le cavalier avait déjà franchi une enceinte, la seconde porte s’ouvrait devant lui; bientôt les pas de son cheval retentirent sur le dernier pont. Jeanne de Montfort, toujours debout, le cou tendu, les lèvres serrées, les mains fortement pressées l’une contre l’autre, attendait. Derrière elle, Odette, pâle et les yeux tout grands ouverts, regardait la comtesse. D’où venait cette ardente inquiétude?
On entendait des pas dans le vestibule, des voix confuses retentissaient sous les larges voûtes; bientôt tous les pages, les damoiseaux, les écuyers, les piqueurs poussèrent ensemble le même cri: «Vive monseigneur le duc de Bretagne, Jean IV, notre bien-aimé seigneur!» La comtesse rougit, pâlit et s’avança vers la porte; Odette la suivait machinalement; on savait le duc de Bretagne, Jean III, en route pour revenir de l’armée du roi de France; lui était-il arrivé malheur en chemin? Odette était une pauvre orpheline élevée naguère dans la maison de la duchesse de Bretagne; celle-ci en avait fait don à sa belle-sœur, la comtesse de Montfort; mais la jeune fille n’avait jamais oublié le noble visage, les douces façons et le brave langage du duc; elle avait souvent regretté sa cour et le léger servage de la duchesse; la comtesse Jeanne de Flandre, plus fière et plus résolue que la princesse de Savoie, tenait sa maison sous une discipline exacte; Odette, qui l’aimait et l’admirait, avait plus d’une fois éprouvé les effets de sa colère; elle avait pâli au nom du duc de Bretagne appliqué au comte de Montfort; mais la nouvelle duchesse ne faisait pas attention à elle; son oreille avait reconnu le pas de son mari. Il entra, grand, robuste, les tempes dégarnies de leurs cheveux gris par la pression du casque, son habit de velours usé sur les épaules par le frottement de la cuirasse; il était suivi de ses chevaliers et écuyers familiers; mais en mettant les pieds sur le seuil de la chambre de sa dame, il fit un signe et les serviteurs se retirèrent; il n’avait pas aperçu Odette; Jeanne l’avait oubliée; elle n’osait sortir ni faire un mouvement qui pût rappeler sa présence; le comte de Montfort s’avança vers sa femme:
«Il est mort à Caen, Jeanne, dit-il; et sa voix tremblait.
— Le testament? demanda-t-elle d’un ton bref.
— Nul n’en sait rien encore, dit le comte avec un accent de reproche; il avait à peine rendu le dernier soupir lorsque Roul est parti à franc étrier. Après tout, nous étions fils du même père, et son sang coule dans mes veines.»
La comtesse rougit, elle regarda son mari, la honte et la compassion se lisaient dans ses yeux.
«Vous êtes meilleur chrétien que moi, dit-elle, et le souvenir des injures ne vous tient pas si fort au cœur.
— La mort efface tout,» dit le comte.
Et il faisait un pas vers le crucifix placé au fond de l’appartement comme s’il voulait dire une prière, lorsque son regard tomba sur Odette, à demi cachée derrière un grand coffre en bois rouge, d’où pendait une housse traînante.
«Toi ici, petite? dit-il d’un ton de colère; vous pourriez renvoyer vos suivantes quand je suis chez vous, comme je congédie mes serviteurs,» continua-t-il en s’adressant à sa femme.
Odette avait disparu.
Le moment d’émotion que la nouvelle de la mort de son frère avait causé au comte de Montfort était déjà passé ; il ne s’agenouilla pas devant le crucifix et revint vers sa femme.
«Que faire maintenant, Jeanne? dit-il; nous aurons Charles de Blois et le roi Philippe sur les bras avant que nous ayons eu le temps de crier haro, à moins que la justice n’ait saisi Jean à la gorge avant de mourir, et qu’il ne se soit enfin avisé que son frère lui était plus proche que sa nièce, fût-elle dix fois petite-fille de Marie de Limoges. Je n’y compte point, et vous, ma mie?
— Je ne compte jamais sur rien, Dieu excepté, dit sa femme avec un sourire à la fois amer et triste, comme une personne qui avait beaucoup souffert en sa vie; m’est cependant avis que nous allions d’abord à Nantes; nous en sommes plus près et y serons plus tôt que notre neveu de Blois, et les bourgeois seront bien entêtés si nous ne leur faisons si grande chère qu’ils ne nous reconnaissent pour leurs seigneurs. »
Jean de Monfort regardait sa femme avec admiration.
«Il avait bien dit, ce vieux prêcheur qui mourut ici l’an passé, remarqua-t-il, en assurant que vous aviez cœur d’homme et de lion. Quand serez-vous prête à chevaucher?
— Dans deux heures, dit-elle en souriant, et je prendrai Jean avec moi.»
Le comte hésita.
«Ci est-il bien petit?» objecta-t-il.
Les yeux ardents de la comtesse s’étaient soudainement remplis de douceur; en parlant de son fils, son front s’était illuminé.
«Il est petit, mais ce sera un homme,» dit-elle; et elle sortit pour donner ses ordres, tandis que le comte faisait appeler son sénéchal, afin de pourvoir en son absence à la défense du château.
Deux heures après, Odette, qui devait suivre la comtesse avec toutes ses femmes, regardait le cortège qui descendait le chemin escarpé sur le flanc de la colline; en tête marchait le porte-étendard avec les armes de Bretagne, écartelées de celles de Flandre, sur sa bannière brodée d’or; le comte et la comtesse le suivaient; à côté de la haquenée blanche de Jeanne, un petit genet d’Espagne, à la douce allure et conduit par un page, portait le petit Jean, âgé seulement de cinq ans; le pas des chevaux devenait plus rapide, la lande s’ouvrait devant les voyageurs; les serfs du hameau, rassemblés sur la place, s’écartaient devant les coups de fouet que leur distribuaient les piqueurs; bientôt le cortège disparut aux yeux des paysans, Odette ne le distinguait plus.
«Or sus, ma belle, disait derrière elle la voix aigre de dame Gudule, femme de confiance de Jeanne, qui l’avait amenée avec elle de Flandre; venez emballer les chaperons et les robes de madame la duchesse, et prenez garde à son manteau de menu vair; elle en aura besoin pour les fêtes de Nantes, et je me suis laissé dire qu’il fallait tuer deux mille sept cents de ces petites bêtes pour faire un manteau pareil: cela coûte aussi cher que la rançon d’un prince.»
Gudule parlait encore, qu’Odette était déjà à genoux devant le grand bahut sculpté qui contenait les parures de sa maîtresse; les robes brochées d’or, les bijoux, les miroirs et les fourrures s’entassèrent dans des valises de cuir non tanné, destinées à charger les mules du train. Odette était jeune, presque enfant; elle ne pensait plus au feu duc de Bretagne, mort à Caen, en inimitié avec son frère, hors de ses domaines, loin de la nièce qu’il avait désignée pour son héritière; elle ne songeait qu’aux fêtes qui allaient avoir lieu à Nantes, aux joutes, aux passes d’armes, aux largesses.
«Ci mettrai-je mon chaperon bleu que m’a donné madame, se disait-elle, celui qu’Aubry a si fort admiré l’autre jour.»
II
Table des matières
Lorsque la maison de la comtesse la rejoignit à Nantes, le comte en était déjà parti, pour chercher dans le château, où il était déposé, le grand trésor du feu duc. Pendant que Charles de Blois et sa femme, Jeanne de Penthièvre, intercédaient auprès de leur oncle, le roi Philippe VI, pour qu’il les aidât à conquérir leur héritage, les bourgeois et la garnison, chargés des richesses de Jean III, les avaient livrées au comte de Montfort, le reconnaissant pour leur légitime seigneur. Fier de son succès, le comte revint à Nantes, où sa femme était restée. En son absence, elle avait pourvu à tous les détails des fêtes qu’on préparait; les seigneurs bretons avaient été convoqués dans toute l’étendue du territoire: tous étaient appelés à venir rendre hommage à leur seigneur, et à se réjouir de son élévation. Les yeux de la comtesse brillèrent de satisfaction lorsque son mari lui rapporta les coffres d’argent monnayé, de lingots d’or et de pierreries qu’il avait trouvés dans le trésor de son frère, au sein d’un donjon entouré de trois enceintes, défendues par des ponts-levis et garnies de murailles de dix pieds d’épaisseur:
«Ceci nous fera bon service pour la guerre, dit-elle; les hommes ont toujours été faciles à mener pour ceux qui ont l’argent, et le trésor de notre neveu de Blois ne vaudra pas celui-là. Il dépense tout son avoir entre les mains des moines et des clercs.
— Jean était aussi grand aumônier, dit son mari, et cependant il a su amasser tout ceci. Dans un des coffres se trouvaient des pierreries d’une merveilleuse beauté, ma mie et que j’aimerais à vous voir porter en nos fêtes.»
La comtesse sourit, mais sans empressement. Malgré sa beauté et sa jeunesse, elle faisait peu de cas de la parure, et les miroirs de Venise, grands comme ses deux mains, qui ornaient les salles d’apparat, n’avaient pas souvent réfléchi son visage. Cette Flamande avait les yeux noirs, les cheveux noirs, le teint olivâtre, comme si le sang de quelque princesse espagnole se fût mêlé dans ses veines à celui des comtes de Flandre. Elle était grande; sa démarche était majestueuse, sa taille élancée et robuste; mais, sauf son fils Jean qu’elle aimait d’un amour passionné, les petits enfants n’avaient jamais eu le désir de se presser dans ses bras ou de grimper sur ses genoux, et son mari, qui avait pour elle autant de confiance que d’estime, la redoutait un peu et suivait ses conseils par crainte, aussi bien que par affection.
Odette était assise, comme de coutume, aux pieds de la comtesse, préparant des pierreries qu’elle comptait enlacer le lendemain dans les cheveux de sa maîtresse; elle hésitait à parler, et cependant elle était chargée d’une mission importante; Jeanne se pencha pour regarder les joyaux qu’enfilait la jeune fille, et ses yeux pénétrants distinguèrent sa rougeur. Elle était en belle humeur, elle tenait le trésor des ducs de Bretagne; dans quelques jours l’hommage de tous les vassaux appartiendrait à son mari.
«A quoi penses-tu, Odette? dit-elle plus doucement que de coutume; tes lèvres s’entr’ouvrent puis se referment, tes yeux brillent sous leurs paupières baissées. Parle, qu’as-tu à me demander?»
La jeune fille rougit en se voyant si bien devinée, elle s’agenouilla sur son coussin:
«0 madame, dit-elle, demandez à Monseigneur qu’il permette à Marie, la femme d’Eudes le lépreux, d’accompagner son mari dans sa maisonnette.»
La comtesse regardait Odette avec étonnement:
«Elle veut aller avec lui, mais il est lépreux, il lui donnera son mal! dit-elle.
— C’est sa femme, dit timidement Odette, et qui le soignerait si elle l’abandonnait?
— Elle n’a point d’enfant?» demanda vivement Jeanne. Odette rougit.
«Elle espère tenir un fils dans ses bras, vienne la Saint-Michel, dit-elle à demi-voix, mais elle dit que Dieu gardera l’enfant ou qu’il lui ouvrira les portes du Paradis.»
La comtesse ne répondit pas; elle avait appuyé sa tête sur sa main. La jeune suivante, debout devant elle, attendait en silence. La comtesse releva enfin les yeux:
«Qu’elle aille! dit-elle, j’obtiendrai la permission de Monseigneur; aussi bien une femme chargée d’un enfant ne saurait cultiver la terre et payer la taille, tandis que les biens de la ladrerie suffiront à les nourrir tous les deux. Quand doit-il être séparé du reste des humains?
— Demain, madame, dit Odette, dont les yeux brillaient de joie; ci comptais-je vous demander la permission d’assister à la cérémonie.
— Elle est bien triste, dit la comtesse, je l’ai vu célébrer pour un grand seigneur; mon cousin Guy de Valenciennes a été enfermé dans un de ses châteaux avec une poignée de serviteurs, mais....» Sa voix prenait un accent de dédain.... «Sa femme ne l’avait point accompagné dans sa retraite. Eudes, l’homme d’armes, est plus heureux que lui.»
Odette avait porté à Marie la bonne nouvelle; la pauvre femme, accablée par sa douleur, s’était ranimée un instant; l’affreuse séparation qu’elle avait redoutée lui était épargnée; il fallait quitter tous les siens sans les revoir; son père et sa mère vivaient dans le hameau, au pied du château de Montfort, et c’était à la ladrerie de Nantes qu’Eudes allait être conduit; elle ne verrait plus les humains, elle n’irait plus à l’église, elle n’entrerait plus dans un marché, un mal horrible pouvait l’atteindre. Mais elle pouvait soigner son mari, voir encore son visage, et ses seigneurs renonçaient à tous leurs droits sur son corps et sur son travail.
«Que Dieu notre Seigneur vous bénisse, damoiselle, dit-elle en s’inclinant devant Odette, vous m’avez rendu la vie.»
La jeune suivante rougit.
«Je ne suis point damoiselle, dit-elle, mais une pauvre orpheline élevée par charité et qui compatit à vos malheurs. Que Dieu ait pitié de vous comme le mérite votre courage!»
Marie souriait.
«Le courage me manquerait pour quitter Eudes, dit-elle, et Dieu n’est pas moins puissant qu’autrefois! Les bons pères m’ont raconté qu’il avait guéri le patriarche Job et des lépreux qu’il avait rencontrés en un chemin; peut-être guérira-t-il aussi mon mari: je le prierai tant!»
Et elle levait vers le ciel ses mains jointes et ses yeux baignés de larmes, parlant dans son cœur au souverain Maître des corps et des âmes; Odette, tout émue, se retira avec respect.
C’était le vendredi matin, dans une petite église du faubourg de Nantes, à l’entrée du pont qui conduisait à la léproserie et qui portait le sinistre nom du Pont-Saint-Ladre. Odette était là, vêtue de noir, car elle allait assister à un enterrement. Le lugubre cortège venait d’arriver, l’église était tendue comme pour un service de deuil, le malheureux homme d’armes, conduit par deux clercs, venait d’être placé au milieu de la chapelle ardente, il était couvert d’un drap mortuaire; les prières funèbres avaient commencé ; à l’entrée du chœur, Marie, debout, les yeux fixés sur le cercueil où son mari était couché, semblait attendre sa résurrection d’entre les morts; un instant Odette entrevit les traits du malheureux lépreux, elle frémit d’effroi et fut obligée de s’appuyer contre une colonne pour se soutenir. Cependant, la cérémonie était terminée, tous les assistants avaient jeté de l’eau bénite sur le cercueil; celui qu’on venait d’ensevelir se releva, les prêtres l’entourèrent, et, toute la foule le suivant, on prit le chemin de la maisonnette qu’il allait occuper dans la campagne. Odette soutenait Marie qui marchait avec peine; elle répétait cependant entre ses larmes:
«S’il était mort! S’il était véritablement mort!»
Puis, levant les yeux, elle aperçut de loin la petite cabane surmontée d’une croix et de la clochette qui devait avertir les étrangers de ne point entrer dans la maison du lépreux:
«Voici son tombeau, dit-elle, mais nous y serons deux.
— Peut-être trois,» dit timidement Odette.
La jeune mère rougit.
«Si Dieu nous veut faire cette grâce!» murmura-t-elle.
On était arrivé au pied de la maisonnette. Eudes s’était mis à genoux:
«Vous êtes mort pour la terre, mon frère, lui dit le curé en lui tendant le crucifix; mais Celui qui a guéri ici-bas les lépreux et qui a souffert sur la croix, ne s’éloignera point de vous; il vous tend les bras du haut de son ciel, prêt à recevoir votre âme quand l’ouvrage de la patience sera accompli en vous; et ci, n’y a-t-il point là-haut de malades ni de lépreux, de cri ni de larmes, et toutes les plaies du corps et de l’âme seront éternellement guéries par le sang de l’Agneau sans tache qui ôte le péché du monde.»
Alors, s’avançant vers le malheureux qui venait de rejeter son habit d’homme d’armes, brodé aux armes de Bretagne, et qui avait revêtu le sombre costume des lépreux, il s’écria d’une voix forte:
«Je te défends de sortir sans ton habit de ladre.
«Je te défends de sortir nu-pieds.
«Je te défends de passer par des ruelles étroites.
«Je te défends de parler à quelqu’un lorsqu’il sera sous le vent.
«Je te défends d’aller dans aucune église, dans aucun moutier, dans aucune foire, dans aucun marché, dans aucune réunion d’hommes quelconque.
«Je te défends de boire et de laver tes mains soit dans une fontaine, soit dans une rivière.
«Je te défends de manier aucune marchandise avant de l’avoir achetée.
«Je te défends de toucher les enfants, je te défends de leur rien donner.»
Le prêtre continuait ses interdictions. Odette avait regardé Marie; un éclair de joie illuminait le front de la jeune femme.
«Il pourra toucher son enfant!» disait-elle à voix basse.
Le curé se taisait; il tendait son pied à baiser au malheureux lépreux, puis recevant des mains d’un jeune clerc une pelle chargée d’un peu de terre, il la versa sur la tête du condamné :
«Que le Seigneur Dieu veuille t’avoir en sa miséricorde! dit-il, et que tous les bons chrétiens prient pour toi!»
Eudes se releva chancelant; il allait entrer dans sa maisonnette, et s’arrêtait pour jeter un dernier regard sur cette réunion de ses semblables qu’il ne devait plus revoir, lorsqu’un bras se glissa sous le sien; le lépreux se retourna, il vit sa femme et tout le reste s’évanouit à ses yeux; Marie l’entraîna dans la chaumière et la porte se referma derrière eux.
III
Table des matières
Le jour de la fête était arrivé ; les échafauds de planches étaient dressés, tendus de riches tapisseries; les lices étaient ouvertes à tous venants; les représentations de mystères se préparaient sur les deux grandes places; une fontaine versant du vin était établie à l’entrée d’un carrefour; plus loin on trouvait du lait et de l’hydromel. Les bourgeois, leurs femmes et leurs enfants parés de leurs plus beaux atours circulaient dans les rues; les échevins et le prévôt attendaient à la maison de ville la venue du nouveau duc qui leur avait promis de renouveler et d’étendre leurs chartes et privilèges; mais le cor des hommes d’armes placés en sentinelle sur les remparts n’avait annoncé depuis le matin que la venue de messire Hervé de Léon, homme noble et puissant, qui était venu accompagné d’une troupe nombreuse et qui avait fait hommage à son seigneur pour la baronnie de Léon, comme pour son oncle l’évêque. La comtesse l’avait reçu gracieusement et lui avait donné sa main à baiser; mais, depuis son arrivée. nul autre gentilhomme n’était venu fléchir le genou devant elle; les lices restaient désertes, car les bourgeois ne savaient point jouter à cheval ni faire assaut d’armes, et les chevaliers qui entouraient le comte Jean avaient l’air sombre.
Les grands sont habitués à cacher leurs ennuis; lorsque le comte revint de la maison de ville après son entrevue avec les échevins, Jeanne lui proposa d’un front aussi serein que si toute la noblesse de Bretagne s’était empressée au pied du trône ducal, d’aller visiter leurs bons bourgeois et faire le tour de la ville pour assister aux jeux. On se mit en marche; partout les tables étaient dressées, et la joie régnait sur tous les visages; on dépeçait les dindons rôtis, les pièces de bœuf ou de porc salé, on servait le fromage et les fruits comme au repas d’un prince; le comte et la comtesse s’approchaient des convives et disaient quelques mots aux plus considérables. Le festin avait commencé par la ville basse; lorsque les nobles hôtes arrivèrent dans la ville haute, le dîner était achevé et les divertissements avaient commencé, les jeux de boule, de la pelote, de la crosse; on jouait un mystère sur un échafaud dressé à cet effet; quelques hommes, les yeux bandés, s’efforçaient de frapper un porc qui devait appartenir au plus adroit, et s’assenaient réciproquement de rudes coups, au grand amusement des assistants.
Un moine avait réuni autour de lui les âmes pieuses, et prêchait contre les abus du temps. Lorsque la comtesse s’arrêta auprès de la chaire, il s’élevait contre la coutume étrange qui permettait aux femmes de battre leurs maris le lundi de Pâques, octroyant à ceux-ci le droit de rendre les coups le lendemain: «Femmes, disait le prédicateur, battez vos maris comme vous voudriez qu’ils vous battissent le lendemain; maris, battez vos femmes comme vous voudriez qu’elles vous eussent battus la veille.»
Jeanne de Montfort se mit à rire, elle se retourna vers Odette qui portait la queue de sa robe et soutenait le voile pendant de son hennin.
«Qu’en dis-tu, petite? La mesure du révérend frère ne te semble-t-elle pas bonne?
Odette rougit; elle avait en vain accès auprès des princes, la franchise naturelle de son caractère ne lui permettait pas d’accepter sans réserve toutes leurs idées:
«J’aimais mieux l’épître que j’ai entendue ce matin à la sainte messe, madame, dit-elle: «Maris, aimez vos femmes «comme vous-mêmes; femmes, soyez soumises à vos maris
«comme au Seigneur.»
Jeanne rougit à son tour; les sentiments nobles, les pensées élevées lui allaient toujours au cœur, lors même que la raideur et la vivacité de son caractère l’empêchaient de les faire passer dans la pratique de sa vie.
«Tu as bien dit, répondit-elle, et monseigneur saint Paul a encore mieux parlé que le moine breton.»
Puis, pressant le pas, elle alla rejoindre le comte qui s’entretenait à quelque distance avec Hervé de Léon, auquel il venait de confier qu’il avait pris possession de tout le trésor de son frère.
«Pour lors, monseigneur, dit le baron en riant, vous ne manquerez ni de gentilshommes ni d’hommes d’armes; je vous en puis assurer, ne vous inquiétez de ceux qui ne sont pas venus à votre premier appel; beaucoup craignent de forfaire à ce qu’ils doivent au roi de France; mais publiez seulement par la terre que vous payerez bien tous les bons et loyaux services, festoyez tranquillement vos bourgeois, et vous aurez bientôt des hommes assez.»
Messire Hervé venait de se retourner vers la comtesse en disant:
«Croyez-moi, madame, dans huit jours monseigneur pourra faire une chevauchée contre Brest si l’envie lui en prend.»
Un cri de haro! s’éleva dans les rues de la ville: un homme, vêtu d’un habit gris marqué par devant et par derrière d’une raie de drap jaune, fuyait à toutes jambes devant une foule d’hommes, de femmes et d’enfants qui le poursuivaient à coups de pierres: la distance que le malheureux avait réussi à maintenir entre lui et ses persécuteurs était trop grande pour qu’on lui pût porter des horions plus redoutables; mais ses forces s’épuisaient, il se sentait défaillir; tout à coup ses yeux égarés aperçurent le noble groupe; le fugitif vint tomber aux pieds de Jeanne:
«Grâce, noble dame!» murmurait-il tout haletant.
Elle allait se pencher vers le malheureux, lorsque sa suivante, toute troublée, l’arrêta vivement:
«C’est un juif, madame,» dit-elle.
— Et que m’importe? dit la comtesse en jetant sur Odette un regard de colère et de hauteur; je vous trouve hardie, mignonne, de vous mêler ainsi de mes affaires; est-ce à vous que ce misérable demande grâce?» et elle se baissa pour relever le juif.
La foule de ses persécuteurs s’était arrêtée, épouvantée de l’audace du juif, et n’osant poursuivre sa vengeance. Seule. une femme aux cheveux épars, aux traits gonflés par la colère, sortit des rangs et s’avança vers la comtesse
«Il est à nous, dame, dit-elle hardiment; car il est de ceux qui ont vendu Notre-Seigneur, et il s’est baigné dans la rivière pour empoisonner les chrétiens.
— Il a reçu en gage le soc de trois charrues, s’écriaient d’autres voix.
— Il sera condamné et pendu entre deux chiens!» criait la foule, et la voix d’un moine qui s’était approché du juif tonna tout d’un coup dans l’anathème:
«Maudit soit-il, la nuit et le jour, qu’il se lève ou qu’il se couche, dans sa maison ou dans les champs, dans ses enfants et dans ses biens, dans son corps et dans son âme; qu’il soit maudit aux siècles des siècles!»
Et tout le peuple répondit: «Amen!»
Jeanne avait fait un signe au pauvre juif, et il s’était relevé : «D’où viens-tu? demanda-t-elle.
— De loin, répondit-il, tremblant de la tête aux pieds; mon peuple est errant et voyageur, et les grands des nations nous méprisent; vers le midi de ce pays, on nous tolère plus souvent qu’ailleurs; mais autrefois, avant les derniers édits, j’avais habité cette ville, et les ossements de ceux que j’aimais y reposent; j’étais venu visiter leur tombeau.
— Et tu as failli y trouver le tien!» dit la comtesse, regardant sans horreur le malheureux tout couvert de sang et de poussière dont chacun s’écartait avec dégoût; Odette avait laissé tomber à terre la robe de brocart; le comte s’était approché de sa femme:
«Jeanne! dit-il à demi-voix.
— Notre-Seigneur était juif, dit vivement la comtesse dont les yeux lançaient des éclairs.
— Ses frères l’ont livré, madame, dit le moine qui venait de prononcer l’anathème.
— Les chrétiens ne trahissent-ils jamais, frère?» dit-elle. Le moine recula d’un pas, il était accusé d’avoir plus d’une fois révélé des secrets qui lui avaient été confiés. Le comte insistait:
«Le droit de grâce m’appartient, dit-il enfin.
— C’est pourquoi vous ne le refuserez point à votre dame,» et elle se retournait vers lui avec une grâce fière qui le subjuguait toujours.
«Va donc, vilain, dit-il, et sors en paix de notre duché ; le premier qui mettra la main sur lui sera pendu haut et court, ajouta-t-il en voyant un frémissement de colère qui se manifestait dans le peuple. En ce jour de joie, il nous convient à tous de faire une œuvre de miséricorde.
— Un juif! un juif!» murmurait-on dans tous les groupes; mais nul n’osait protester hautement, et deux hommes d’armes accompagnèrent le malheureux jusqu’au port, où il s’embarqua sur un navire provençal qui l’avait amené à prix d’argent.
Il s’assit sur un rouleau de cordes et cacha sa tête dans ses mains:
«Jusqu’à quand, Seigneur?» murmurait-il.
Le comte avait entraîné sa femme, elle était grave et pensive:
«Qui sait? se disait-elle, si la guerre qui va commencer tournait contre nous, peut-être serons-nous à notre tour fugitifs et étrangers, sans patrie et sans amis comme ce pauvre juif, car jusqu’au dernier homme et au dernier denier, je maintiendrai les droits de Jean et de mon fils.
— A quoi pensez-vous, ma mie? demanda son mari, lorsqu’il s furent ensemble rentrés dans le château et que le bruit lointain de la fête n’arriva plus jusqu’à eux que comme un faible écho.
— Je pense, dit-elle, que dans huit jours il faudra chevaucher, vous sur Brest, et moi devers Rennes, si nous avons assez de gens; car plus nous aurons de villes et de châteaux avant que notre neveu de Blois soit en campagne, plus nous lui taillerons de besogne à les reprendre.»
IV
Table des matières
L’attente de la comtesse ne fut pas trompée; lorsqu’on sut en Bretagne que le trésor du feu duc était aux mains de son frère, soigneusement logé dans le château de Nantes, bien des gens se déclarèrent pour lui; les chevaliers étrangers qui allaient cherchant de beaux faits d’armes à accomplir, et des écus d’or pour remplir leur escarcelle, s’empressèrent à sa cour; mais Jeanne ne leur laissait pas le temps de s’endormir dans les fêtes: Brest était pris après un rude assaut, car messire Garnier de Clisson ne l’avait voulu rendre de bonne grâce, et le comte venait d’arriver devant la ville de Rennes. La place était forte et bien munie; les grands bourgeois avaient bonne envie de se défendre, mais le comte avait fait prisonnier dans une sortie messire Henry de Spinefort. leur gouverneur, «gentilhomme preux et hardi durement, dit Froissart, et qu’ils aimaient entre eux trop fort; en sorte que lorsque le commun peuple le vit aux mains de l’ennemi et que les bourgeois voulaient résister, il se commença à émouvoir et à crier durement sur les grands bourgeois, disant sur eux laides paroles et vilaines, et au dernier leur coururent sus et en tuèrent grand foison. Quand les grands bourgeois se virent en tel danger, ils crièrent merci et dirent qu’ils s’accommoderaient à la volonté du commun et du pays. Alors cessa le désordre et coururent ceux du commun ouvrir les portes et rendirent ladite cité au comte de Montfort, et lui firent féauté et hommages grands et petits; aussi fit le chevalier messire Henry de Spinefort, et fut retenu de son conseil.»
A peine Jean de Montfort était-il établi à Rennes que son nouveau conseiller lui rendit un important service; le comte songeait à assiéger Hennebon, place et château fort imprenables, disait-on, et tenu par messire Olivier de Spinefort. Messire Henry, redoutant qu’il n’arrivât malheur à son frère dans cette attaque, proposa à son nouveau seigneur de lui faire rendre le château par ruse pourvu qu’il promît de ne faire aucun mal au châtelain.
Par mon chef, dit le comte, je vous le promets, et vous êtes bien avisé : je vous aimerai mieux que devant à toujours, si vous faites que je sois seigneur d’Hennebon, de la ville et du châtel.»
Messire Henry le lui promit et il prit avec lui six cents hommes d’armes; puis, chevauchant en grande hâte, il se présenta devant Hennebon; messire Olivier, voyant flotter la bannière de son frère, lui fit, tout joyeux, ouvrir les portes, pensant qu’il le venait aider à défendre la place; mais à peine fut-il auprès de lui, entouré de tous ses gens d’armes, que messire Henry mit la main sur l’épaule de son frère en disant:
«Olivier, vous êtes mon prisonnier.
— Comment? s’écria le châtelain, je me suis fié à vous; je croyais que vous me veniez aider à garder la ville et le château.
— Messire, dit Henry, il n’en va point ainsi; mais j’en prends saisie et possession pour le comte de Montfort, qui présentement est duc de Bretagne, auquel j’ai fait hommage et toute la plus grande partie du pays; si lui obéirez aussi, et encore vaut mieux que ce soit par amour que par force, et vous en saura monseigneur meilleur gré.»
Olivier était prisonnier; il céda, et le comte arriva sous trois jours à Hennebon, bien joyeux de tenir cette forte place. Plusieurs autres villes se rendirent également; mais les nouvelles de Paris étaient menaçantes; Charles de Blois réunissait des troupes, et le roi le soutenait de tout son pouvoir; le comte de Montfort retourna à Nantes pour prendre conseil de sa femme. Dans les grandes occasions il dédaignait tout autre avis que le sien, et ne consultait jamais ses chevaliers sans s’être entendu avec Jeanne. Elle le reçut avec joie et lui conseilla sur-le-champ d’aller en Angleterre, pour porter son hommage au roi Édouard III et requérir son secours. Les Flamands en avaient fait autant et avaient soutenu le parti anglais depuis qu’Édouard revendiquait ses droits à la couronne de France au nom de la reine Isabelle, sa mère, fille de Philippe le Bel, dont les prétentions lui paraissaient plus légitimes que celles de Philippe VI, simple cousin des rois Louis X, Philippe V et Charles IV, morts tous trois sans héritiers mâles. Les princes de l’Empire avaient également accordé leur appui au roi d’Angleterre; Jeanne était décidée à le regarder comme le légitime souverain:
«Laissez notre neveu de Blois faire hommage au comte de Valois, disait-elle, et vous en allez à travers les mers vers notre gentil seigneur, le roi Édouard; il y verra bien son avantage et saura nous donner appui.»
Le comte hésitait; la vieille allégeance de sa maison à la maison de France, les relations d’amitié qui l’avaient autrefois uni à Philippe de Valois lorsqu’ils étaient tous les deux jeunes, entreprenants et dans la première fleur de la chevalerie, la nécessité même de traverser la mer troublaient son esprit et sa conscience. Jeanne le pressait, mais elle était trop sage pour insister rudement, et sachant bien que son mari finirait par suivre ses conseils, elle laissait le temps faire son œuvre. Cependant le comte apprit que la question de ses droits sur le duché de Bretagne venait d’être soumise par le roi Philippe aux barons et aux douze pairs; nul ne doutait que leur décision ne fût favorable au comte de Blois; il entra aussitôt dans l’appartement de sa femme; elle était seule.
«Jeanne, dit-il, si m’en vais-je dès demain jusqu’en Angleterre, où mes pilotes me feront aborder le plus près qu’ils pourront du lieu où se trouve monseigneur Édouard et sa cour, car point n’ai en esprit d’attendre que les douze pairs du royaume de France aient décidé lequel du frère ou de la nièce était plus proche de feu monseigneur mon frère, le duc Jean, que Dieu ait en sa miséricorde!»
La comtesse ne fit pas d’autres questions, et se hâta de préparer le départ de son mari; les hommes d’armes qui devaient l’accompagner furent désignés, quelques chevaliers, en petit nombre; la comtesse avait bien des villes et des châteaux à garder. Vers le soir, comme Odette écoutait en silence les explications que donnait dame Gudule sur les droits du roi Édouard sur la couronne de France, elle aperçut une ombre qui passait et repassait devant la fenêtre grillée du donjon où travaillaient les femmes de la comtesse. Elle se leva et sortit sous un prétexte frivole. Puis, se glissant doucement le long des vastes corridors de pierre, elle ouvrit la porte dans une cour intérieure; un homme d’armes de grande taille, aux épais cheveux blonds frisés sous son morion, allait et venait dans l’étroit espace, faisant retentir le pavé sous ses lourdes bottes et son armure massive. Il poussa une exclamation de joie en apercevant la jeune fille.
«Enfin! dit-il, je croyais qu’il faudrait partir au delà des mers sans te dire adieu, et qui sait si nous nous reverrons! »
Odette avait pâli; elle s’appuyait contre le mur:
«Serais-tu de ceux qui vont avec monseigneur? demanda-t-elle toute tremblante.
— Oui, certes, et Aubry se redressait; le sénéchal sait bien les bons bras et les cœurs résolus; il ne m’oublie jamais quand il y a un coup à faire!
— Mais il n’y aura point de combat, dit Odette; si vous périssez, ce sera dans la mer, sans gloire, sans chance d’être relevé du servage pour quelque action d’éclat.
— Si nous périssons, ce sera tous ensemble, et par la volonté de Dieu notre Seigneur, dit le fidèle Aubry; ce n’est que justice, car mon seigneur m’a nourri en ses châteaux quand je ne lui pouvais faire aucun service.
— Mais il va pour faire hommage du duché au roi d’Angleterre! et la voix d’Odette devenait indistincte; c’est un grand péché, car il relève du roi de France!
— Et qui est roi de France par droit à cette heure? dit Auory avec insouciance; bien des plus sages n’en savent rien, et nous ne le pouvons comprendre.
— Les femmes ne peuvent hériter de si noble fief, dit Odette avec un air de conviction qui fit rire Aubry: je l’ai toujours entendu dire au duc Jean.
— Qui a voulu laisser son duché à sa nièce au détriment de son frère, dit Aubry toujours riant; il y a maintenant un autre duc Jean qui dit le contraire, et nous ne sommes pas assez savants pour décider ce qu’il convient à nos seigneurs de faire; je me battrai pour le roi Édouard comme je me battrais pour le roi Philippe, pourvu que ce soit sous la bannière de Bretagne et que j’aie chance, au risque de me faire casser la tête, d’être relevé du servage et de pouvoir t’épouser, Odette!»
La jeune fille rougit.
«Que Notre-Dame et saint Pol de Léon te protègent, dit-elle; j’entends dame Gudule qui crie après moi, et il est temps de rentrer si je ne veux qu’elle me vienne quérir.»
Aubry se penchait vers elle et voulait la saisir dans ses bras, mais Odette avait disparu; un instant, il l’aperçut encore à une meurtrière agitant son mouchoir; puis il ne la vit plus. Et le lendemain, à la pointe du jour, le navire qui portait le comte de Montfort, ses vingt chevaliers et ses hommes d’armes, avait levé l’ancre et naviguait dans la direction de Cornouailles: les marins qui se trouvaient dans le port avaient dit que le roi Édouard se tenait souvent sur la côte. Odette était montée sur le sommet du donjon, et elle contemplait la voile blanche qui s’éloignait, pendant que la comtesse donnait ses ordres pour la garde de la ville, et, son fils dans les bras, se faisait voir à la fenêtre du château, promettant aux bourgeois et au peuple que le comte allait revenir avec de grandes forces pour les bien défendre.
V
Table des matières
La comtesse avait reçu des nouvelles de son mari; il avait renvoyé un de ses chevaliers avec deux hommes d’armes sur une barque de pêche, pour annoncer à sa femme qu’il avait chevauché jusqu’à Windsor, où se trouvait le roi Édouard, et que d’abord il lui avait fait hommage pour le comté de Richmond, retombé en sa puissance par la mort de Jean III, duc de Bretagne. Puis il lui avait offert sa foi, à condition qu’il l’aidât à défendre son bien contre messire Charles de Blois, qui lui voulait vilainement disputer son héritage.
«Si qu’a dit le roi?» demanda vivement la comtesse au chevalier qui lui faisait ce récit et qui était de leurs plus confidents.
Le chevalier sourit.
«Le roi n’a point dit nenni, madame, répondit-il, car il a bien vu combien la guerre avec le roi de France serait embellie, et qu’il ne pourrait avoir plus belle entrée au royaume que par Bretagne; on dit, là-bas, qu’après avoir tant guerroyé par les Allemands et les Flamands et les Brabançons, il n’a rien fait que dépenser grandement et grossement, et que les seigneurs de l’empire l’ont mené et démené, lui prenant son or et son argent sans lui rien faire.
— Les Flamands lui ont donné leurs corps et leurs deniers dit fièrement la comtesse.
— Si est vrai, madame, dit le chevalier un peu honteux d’avoir oublié les affections héréditaires de sa maîtresse; mais tant est que le roi a grandement festoyé monseigneur, et que je crois, à l’heure qu’il est, que l’hommage doit être fait.»
La comtesse était joyeuse, car elle avait appris d’autre part que le roi Philippe mandait à Paris son seigneur, et comme elle n’avait nulle confiance dans la justice de la cour de France contre les intérêts de Charles de Blois, elle avait un ardent désir de savoir le comte, son mari, engagé avec Édouard III avant qu’il sût l’ordre de Philippe.
A peine le comte était-il arrivé à Nantes, content de son voyage et des promesses du roi d’Angleterre, qu’un poursuivant d’armes arriva dans cette ville, lui ordonnant, au nom du roi de France, de s’en venir à Paris pour répondre au tribunal des douze pairs de ses tentatives sur le duché de Bretagne. Jean de Montfort pâlit.
«Irai-je, ma mie? dit-il à sa femme lorsqu’ils se furent retirés dans leur appartement, après avoir donné l’ordre de bien traiter le messager. Qui sait s’ils me laisseront revenir, et ne me retiendront point en leur Louvre?
— Ils n’oseraient, dit la comtesse, je vous irais chercher avec le roi Édouard, dussé-je passer sur le corps de notre neveu et de notre nièce de Blois. Non, mon cher sire, il y faut aller, et répondre doucement et courtoisement à ce qu’on demandera; quand vous aurez vu ce qu’ils ont à dire, vous vous en reviendrez tout bellement, et plût à Dieu Notre-Seigneur que j’y pusse aller à votre place!»
Le comte se mit à rire.
«Ah! Jeanne, dit-il, c’est alors qu’il ferait beau voir les douze pairs et comment vous les traiteriez. Je suis plus endurant que vous, ma mie.» Et il fit apprêter ses équipages; quatre cents chevaux l’accompagnaient. La comtesse le suivit pendant deux lieues hors de Nantes, le petit Jean à côté d’elle.
«Qui peut savoir quand nous le reverrons?» disait-elle dans son cœur; et ses yeux perçants étaient remplis de larmes qui ne tombaient pas, tout en contemplant de loin le magnifique cortège qui disparaissait à l’horizon.
Le comte chevauchait à grandes journées. A peine était-il arrivé à Paris qu’il apprit que le roi l’attendait en son hôtel; il s’y rendit sur-le-champ.
«Sire, dit-il, je suis venu à votre commandement et à votre plaisir.
— De ce vous sais-je bon gré, comte de Montfort; mais je m’émerveille durement pourquoi vous avez osé entreprendre de votre volonté le duché de Bretagne où vous n’avez aucun droit, car il y a plus proche que vous que vous voulez déshériter, et pour vous mieux efforcer, vous êtes allé à mon adversaire d’Angleterre, et l’avez de lui reçu, comme on me l’a conté.»
Jean de Montfort ne se troubla point.
«Sauve votre grâce, Sire, dit-il, vous vous méprenez; je ne sais nul si prochain du duc mon frère, dernièrement mort, comme moi; mais s’il était jugé par droit que autre fût plus prochain que moi, je ne serais point rebelle ni honteux de m’en désister.»
Le front du roi se dérida un instant; il se retourna vers son neveu Charles de Blois, debout derrière lui; mais celui-ci fit un léger signe de tête; il ne croyait guère aux assurances de son rival.
«Ci ne bougez de Paris que les barons et les douze pairs n’aient décidé de cette prochaineté, dit Philippe en regardant fixement le comte, sans quoi vous me courroucerez.»
Jean de Montfort s’inclina,
«A votre volonté, Sire,» dit-il; on ne le retint point pour souper, et il s’en retourna dans son hôtel.
Il était dans son lit, mais il ne pouvait dormir; les pensées du danger qu’il courait lui traversaient l’esprit; il se voyait prisonnier au Louvre sans pouvoir porter un coup pour se défendre. Un homme d’armes veillait dans sa chambre:
«Or çà, lui dit-il en lui faisant signe de s’approcher, que dirais-tu, mon ami Aubry, d’un chat qui se serait laissé prendre dans une souricière, et auquel on dirait: Attendez, les souris vont peut-être venir vous délivrer?»
Aubry se prit à rire.
«Ci dirais-je, monseigneur, que ce serait un chat mal avisé et moins fin qu’ils n’ont coutume.
— Je suis de ton avis, dit le comte; va-t’en donc réveiller messire Hugues de Penhoet et messire Yves de Carquefou avec deux de tes camarades les plus sûrs que tu sauras, et au point du jour, dès que les portes seront ouvertes, nous sortirons d’ici pour chevaucher vers la Bretagne, et notre monde nous suivra tantôt comme il pourra.»
Pendant que le roi Philippe s’étonnait de ne point voir le comte et le croyait malade en son hôtel, que ses gens encombraient toujours, Jean de Montfort arrivait à Nantes. Il raconta son aventure à sa femme; elle l’écoutait les yeux baissés, mais le plus amer sourire errait sur ses lèvres; ses mains crispées sur le bras de son fauteuil indiquaient l’effort qui lui imposait silence:
Vous voilà revenu, messire, dit-elle enfin d’une voix altérée par son émotion, et maintenant il se faut préparer à guerroyer, car d’accommodement il n’en sera plus question; et est à espérer que les gens que vous avez laissés là-bas en sortiront sans malheur, car vous aurez bientôt besoin de tous vos serviteurs.»
Le comte regardait sa femme avec un mélange d’inquiétude et d’irritation; il comprenait vaguement son mécontentement sans en pouvoir saisir la raison.
«Or, vous aurais-je voulu voir en cette passe, ma mie!» murmurait-il; mais il n’osa pas le dire tout haut, et la comtesse faisant taire sa fierté blessée par la fuite de son mari, ils prirent ensemble conseil pour munir d’hommes et de provisions toutes les villes et châteaux qu’ils tenaient dans le duché, prodiguant les encouragements et les récompenses, en sorte qu’on les servait volontiers.
Cependant les douze pairs avaient déclaré que Jeanne, comtesse de Blois, fille de Guy de Penthièvre, frère de père et de mère du feu duc Jean, était son héritière de droit et de fait, comme plus proche que le comte de Montfort, fils d’une seconde femme du duc Arthur. Le roi Philippe était fort irrité du départ secret de Jean de Montfort, et il l’envoya défier au nom de Charles de Blois.
«Beau neveu, dit-il à celui-ci, vous avez jugement pour vous de bel héritage et grand; or, vous hâtez de le reconquérir sur celui qui le tient à tort et priez tous vos amis qu’ils vous aident à ce besoin; je ne vous y manquerai pas, mais vous prêterai or et argent, et dirai à mon fils, le duc de Normandie, qu’il se fasse chef avec vous, et vous prie et vous commande de vous hâter, car si le roi anglais y venait, il nous pourrait porter grand dommage et ne pourrait avoir plus belle entrée pour venir par deçà.»
Les grands seigneurs français n’avaient pas attendu l’ordre du roi: après le duc de Normandie marchaient le comte d’A-lençon, le duc de Bourgogne, le duc de Bourbon, le comte d’Eu, connétable de France, messire Louis d’Espagne et une foule de chevaliers; ils étaient cinq mille armures de fer, sans compter les Génois qui leur avaient fourni trois mille archers, lorsqu’ils vinrent mettre le siège devant Nantes après avoir conquis plusieurs châteaux sur le chemin.
Le comte et la comtesse s’étaient enfermés dans la ville, décidés à soutenir résolûment le siège; les vivres étaient abondants, la garnison était forte, et malgré l’ardeur des assaillants, Jeanne espérait bien les tenir longtemps devant la place; mais les bourgeois commençaient à murmurer; un certain nombre d’entre eux avaient été faits prisonniers dans les sorties, et leurs douloureux messages émouvaient leurs parents et leurs amis dans la ville: chaque jour, les chevaliers combattaient aux barrières, et les hommes tombaient en grand nombre; des bruits fâcheux circulaient dans tous les quartiers.
Un soir, Odette entra timidement dans la chambre de la comtesse; celle-ci était assise auprès de la fenêtre, elle avait appuyé sa tête dans ses mains et semblait plongée dans une sombre rêverie; elle leva la tête au bruit des pas de la jeune fille:
«Je ne t’ai point appelée, mignonne, dit-elle.
— Je le sais, madame, et Odette s’agenouillait devant sa maîtresse; mais Aubry m’a dit de vous faire savoir que....
— Et qui est Aubry? dit la comtesse avec un malicieux sourire.
— Un des hommes d’armes de monseigneur, dit Odette, qui avait violemment rougi.
— Et qu’est-ce que tu peux avoir à apprendre des hommes d’armes de monseigneur? poursuivit Jeanne; nous n’en sommes pas réduites à faire des soldats de nos suivantes.
— Aubry est un serf de Montfort, dit Odette, prenant soudain courage, et il me parle depuis un an de m’épouser.
— Ah! fit la comtesse d’un ton indifférent; et que vous apprend-il, ma mie, outre ces belles nouvelles que les filles aiment tant à écouter?»
Les larmes coulaient doucement sur les joues d’Odette.
«C’est lui qui l’a voulu, murmurait-elle; il dit que les bourgeois veulent livrer la porte Saint-André aux ennemis de monseigneur, pour qu’ils le puissent prendre en ce château, sans plus faire de mal à personne.
— Ah!» dit la comtesse.
Mais cette fois elle s’était redressée; sa voix était vibrante, ses yeux étincelaient.
«Fais-moi venir Aubry,» dit-elle.
Odette frémit.
«Il n’a point voulu faire de mal, dit-elle à demi-voix.
— Non, non, dit Jeanne, et son service lui vaudra sa franchise, s’il a dit vrai; mais je veux l’entendre de sa bouche.»
Lorsque l’homme d’armes sortit de la présence de la comtesse, Odette l’attendait avec inquiétude dans le corridor voûté.
«Que t’a-t-elle dit? demanda-t-elle.
— Elle m’a fait raconter ce que j’avais entendu, dit Aubry tout étonné.
— Rien de plus, dit la jeune fille.
— Rien de plus; seulement elle m’a dit d’être sur mes gardes.»
Odette soupira, elle ne répéta pas la promesse que la comtesse avait paru faire.
«Elle a déjà oublié !» se dit-elle, et elle entra dans sa petite chambre pour pleurer.
La même nuit, en dépit des sentinelles doublées à tous les postes, en dépit de la vigilance des chevaliers et des hommes d’armes, la porte Saint-Jean fut ouverte secrètement, et les ennemis pénétrèrent sans bruit dans la ville; on avait renoncé à passer par la porte Saint-André, et l’avis d’Aubry était arrivé trop tard. Un corps français traversa rapidement les rues endormies, pendant que le gros de l’armée se précipitait dans la place; les portes du château étaient aux mains du comte de Blois avant que le tumulte de la ville eût averti les gardes; l’ordre du duc de Normandie était de s’emparer du comte de Montfort, sans faire de mal à personne. Aubry veillait à la porte de Jeanne, il entendit du bruit à l’étage inférieur, mais il n’osa pas quitter son poste; lorsque les sentinelles furent relevées, le mot d’ordre était changé, les gardes étaient Français et le comte avait déjà été emmené au camp, hors de la ville. Le lendemain, à la pointe du jour, Jeanne, qui n’avait point été arrêtée, sortit à cheval de Nantes, accompagnée de son fils, et elle alla s’enfermer dans Hennebon, pendant que son mari chevauchait vers Paris, sous bonne garde, pour être enfermé au Louvre, et que les bourgeois de Nantes juraient foi et hommage au comte de Blois, comme à leur légitime et souverain seigneur.
VI
Table des matières
La comtesse Jeanne avait grand deuil au cœur quand elle sortit de Nantes, car elle croyait déjà son seigneur mort et les affaires de son fils en mauvais état. «Mais, dit Froissart, elle ne fit point comme femme déconfortée, mais comme homme fier et hardi, en réconfortant vaillamment ses amis et serviteurs, et leur montrant son petit fils qu’elle avait, et leur disant:
«Ah! seigneurs, ne vous déconfortez pas, ni ébahissez, pour monseigneur que nous avons perdu; ce n’était qu’un seul homme; voyez ci mon petit enfant qui sera, si Dieu plaît, son vengeur, et qui vous fera des biens assez. J’ai de l’avoir en abondance et je vous en donnerai assez, et je vous trouverai tel capitaine et gouverneur par qui vous serez tous réconfortés.»
Parlant ainsi, elle ne se bornait pas à tenir le château d’Hennebon, mais elle allait de garnison en garnison, dans les places qui lui restaient fidèles, encourageant les chevaliers, parlant elle-même aux hommes d’armes, et rendant de l’ardeur aux plus abattus. Odette la suivait partout; le tendre cœur de la jeune fille s’était ému de compassion pour la fière comtesse qu’elle seule voyait dans sa chambre, le front appuyé contre les vitraux et les yeux remplis de larmes et de douloureuses pensées. Jeanne ne disait pas qu’elle souffrait, mais Odette le savait et priait pour elle.
Les Français avaient pris leurs quartiers d’hiver à Nantes, pendant que la comtesse occupait Hennebon; mais au printemps ils portèrent le siège devant Rennes; la place était fidèle au comte de Montfort, bien munie de vivres et de soldats, «et y avait établi pour capitaine, un vaillant chevalier et hardi, qu’on appelait Guillaume Cadoudal des pays de Bretagne. » C’était le système de la comtesse de mettre partout de bons gouverneurs, «gentilshommes du pays, qui lui obéissaient, lesquels elle avait tous acquis par beau parler, par promettre et par donner, car elle n’y voulait rien épargner.» Cependant elle craignit que ses gens ne pussent résister longtemps à Rennes contre les assauts des Français, et elle envoya un chevalier vers le roi Édouard III pour lui demander du secours.
C’était messire Amaury de Clisson que la comtesse avait dépêché en Angleterre, et dès que le roi le vit, il lui fit grande fête, et lui accorda aussitôt sa demande, chargeant messire Gautier de Manny de conduire le renfort que demandait la comtesse. «Ledit messire Gautier fit moult volontiers le commandement de son seigneur, si appareilla le plus tôt qu’il put, et se mit en mer avec ledit messire Amaury, plusieurs chevaliers anglais et six mille archers.»
A Hennebon, on attendait le secours avec impatience; chaque jour, on recevait des nouvelles de Rennes, serrée de près par les Français. La comtesse y avait envoyé tous les chevaliers dont elle pouvait se passer sans trop dégarnir Hennebon et les villes qui lui restaient fidèles, mais le renfort était peu considérable; chaque matin la comtesse montait à la grosse tour du château et regardait vers la mer dans l’espoir de voir apparaître à l’horizon les blanches voiles qui lui promettraient la délivrance de sa garnison de Rennes. Quelques barques de pêche traversaient seules l’immense étendue et Jeanne redescendait en soupirant.
Les chevaliers et les hommes d’armes qui garnissaient le château et la ville d’Hennebon s’ennuyaient dans leur oisiveté ; chaque soir, un grand nombre d’entre eux s’enivraient dans les cabarets et les salles de garde, et quelque exacte que fût la discipline maintenue par la comtesse, elle était obligée de tolérer certains excès qu’elle n’eût point laissés passer naguère sans punition. Pour obvier le plus possible à cet inconvénient, elle engageait souvent les chevaliers à se réunir dans la vaste salle du château, où elle leur faisait grande chère, et après le souper ils restaient à deviser avec la comtesse, ses dames et ses chapelains. Les dames n’avaient rien lu et n’avaient point voyagé ; le temps des croisades était passé, et celui des grandes guerres étrangères n’était pas encore commencé ; les chevaliers racontaient les exploits de leurs ancêtres ou récitaient de vieux fabliaux; les chapelains seuls avaient mis le nez dans les livres: quelques-uns avaient fait de longs pèlerinages, d’autres avaient reçu dans leur couvent des voyageurs venant de Terre sainte; c’était à eux que revenait le soin d’amuser la compagnie. Bien que la comtesse ne fût pas des plus dévotes dames de son temps, elle entretenait toujours douze prêtres en sa chapelle; le plus âgé de tous, le P. Ambroise, était un cordelier, de joyeuse humeur, et qui aimait à parler. Il cherchait à calmer et à distraire l’inquiétude de la comtesse:
«Or çà, madame, disait-il, nos chevaliers sont en mer, soyez-en bien assurée, mais le vent est contraire. Vous avez vu toutes ces nuits la mer en furie?»
La comtesse rougit.
«Qui vous dit que je sache le temps qu’il fait la nuit, mon père? dit-elle vivement.
— Un bon capitaine ne dort jamais si profondément qu’il ne sache si le vent souffle et si les portes sont bien gardées, repartit au lieu du cordelier un vieux chevalier aux cheveux gris, assis tout près de Jeanne, et qui la regardait avec une respectueuse admiration: madame n’a point oublié ce devoir.
— Ah! reprit le moine, si nous étions en ce pays au delà du Cathay, où les hommes ne vieillissent point, nous pourrions attendre sans impatience l’arrivée du secours; mais en cette terre-ci, chaque jour compte dans la vie d’un homme et les jours anxieux comptent double.
— Le pays où la vieillesse n’atteint plus personne est à votre portée, mon père, dit doucement un moine au large front, aux yeux sereins, au doux visage, que toute la maison de la comtesse vénérait comme un saint; c’est le paradis de notre Seigneur Dieu, qui nous sera ouvert par sa grâce, si nous nous repentons de nos péchés et nous confions en sa croix.
— Il est vrai, frère Aubin, dit le vieux cordelier; mais le voyage est long, et beaucoup font naufrage en route. Point n’en feront autant nos chevaliers, ils naviguent sur une mer agitée, mais qui n’est pas comme la mer Morte où les oiseaux ne peuvent boire, ni les poissons trouver leur vie. Si je n’étais pas si vieux, j’aurais voulu aller en Terre sainte, et puis après avoir adoré le tombeau de Notre-Seigneur, j’aurais été jusqu’aux montagnes d’or qui sont gardées par les griffons, j’aurais voulu voir le pays où poussent les fruits étranges dont parlent les voyageurs et qui contiennent chacun un petit agneau qui bondit et s’enfuit dès qu’on ouvre le fruit.
— Bonne ressource en une ville assiégée, dit le vieux chevalier en riant; si n’y croirai-je qu’après l’avoir vu.»
Tous les moines avaient fait le signe de la croix dans leur étonnement et l’incrédulité du chevalier fut très-mal accueillie. Un jeune prêtre reprit:
«Parfois, dit-il, je me demande s’il est vrai qu’il y ait des pays où les hommes ont des têtes de chien et parlent en aboyant comme des roquets; il ne me semble pas que Dieu notre Seigneur eût ainsi voulu dégrader les créatures qu’il avait faites à son image.
— N’en doutez pas, mon frère, dit le vieux cordelier, ce peuple aura été ainsi puni pour un grand péché ; ce serait un vilain spectacle de se trouver au milieu de tous ces chiens, et mieux vaudrait vivre dans le pays où les hommes et même les femmes ne parlent point, car ils n’ont point de langue, et où ils ne vivent que du parfum des fleurs.»
Moines et chevaliers firent la grimace; les moutons rôtis, les chapons et le bon vin que la comtesse leur avait fait servir naguère leur revenaient en mémoire.
Jeanne s’était levée:
«J’entends du bruit à la première enceinte.»
Les chevaliers s’étaient redressés:
«Madame est meilleur capitaine que nous,» disaient-ils tous avec dépit, car maintenant ils entendaient les sons que l’oreille inquiète de Jeanne avait distingués la première:
«Courez à la première grille, maître Henry, dit-elle à un jeune page qui se tenait auprès d’elle, et me rapportez les nouvelles au plus tôt.»
Le jeune homme sortait, lorsqu’Aubry entra précipitamment; son visage était grave et triste, il mit un genou en terre devant la comtesse:
«Noble dame, dit-il à demi-voix, votre bonne ville de Rennes est tombée aux mains des Français.»
Jeanne tressaillit.
«Qui a apporté cette nouvelle? demanda-t-elle.
— Messire Henry de Spinefort, qui a chevauché nuit et jour. Les bourgeois ont livré la ville comme ils avaient fait de Nantes, après avoir pris messire Guillaume et l’avoir mis en prison.
— Ah! Cadoudal! Cadoudal! je savais bien que tu ne m’avais pas trahie, murmurait Jeanne, ces vils manants ne savent ni souffrir, ni mourir. Faites entrer messire Henry.»
Le chevalier était à la porte, triste et le front chargé de soucis; il baisa la main que lui tendit la comtesse:
«C’est ici l’heure de montrer ce que nous savons faire. madame, dit-il, car avant dix jours les Français seront céans; on disait déjà en leur camp, avant que Rennes fût livrée, que le sire étant en prison, si on pouvait vous prendre avec votre fils en ce château, la guerre serait bientôt finie.»
Les yeux de Jeanne recommençaient à briller:
«Nous verrons ce qu’une femme leur peut apprendre, disait-elle entre ses dents; si messire Amaury arrive seulement à temps pour nous, puisqu’il n’a pu venir pour Rennes, nous leur donnerons si rude besogne qu’ils n’y resteront pas longtemps. Allez dormir, messire Henry, vous devez être las de chevaucher; demain, nous mettrons ordre partout pour bien recevoir notre beau neveu et tant de grands seigneurs qu’il traîne à sa suite.»
Sa voix était ironique, son regard flamboyant; les prêtres allaient se retirer, le frère Aubin s’approcha d’elle:
«La vengeance m’appartient, je la rendrai, dit le Seigneur, » murmura-t-il à l’oreille de Jeanne.
Elle se retourna brusquement.
«Or la prendrai-je pour ce jour-là entre mes mains, si Dieu plaît, mon père!» dit-elle; et arrêtant d’un geste la remontrance du moine, elle congédia tous les assistants et resta seule avec Odette.
VII
Table des matières
Messire Charles de Blois ne tarda pas beaucoup à Rennes, dès qu’il y eut mis garnison, lui et toute son armée vinrent se camper devant Hennebon; la ville et le château étaient forts, bien armés de bons chevaliers, et la comtesse y était, qui valait bien des gens d’armes. Les sorties des assiégés étaient constantes et harassaient fort les ennemis; mais à mesure que les succès du comte de Blois allaient croissant, un plus grand nombre de seigneurs bretons venaient lui rendre hommage, et le château d’Hennebon avait fort affaire à rendre courage à la ville. La comtesse avait endossé la cuirasse, au grand chagrin d’Odette; lorsqu’on avait apporté dans la chambre de sa maîtresse une légère armure de Milan, dorée et damasquinée, elle avait reculé d’horreur.
«Ah! madame, dit-elle en regardant Jeanne qui soulevait de ses blanches mains l’appareil guerrier; ce ne sont point jouets pour les femmes que les cuirasses et les épées.
— Ne sont jouets, ma fille, dit la comtesse dont le front était devenu plus grave encore que de coutume, mais bien sérieuses affaires et qui touchent à l’honneur comme au bon droit. Si monseigneur était céans pour combattre ses ennemis. je n’échangerais pas mon fuseau et mon aiguille contre cette épée; mais puisque mon fils n’a peut-être à cette heure d’autre père que moi, si faut-il bien que je devienne homme pour défendre son héritage;» et elle ordonna à sa suivante de lacer sa cuirasse et d’attacher ses brassards.
Odette pleurait et ses doigts inexpérimentés accomplissaient lentement leur tâche.
«Faut-il qu’en vrai chevalier j’envoie chercher un écuyer?» dit la comtesse en riant.
Odette frémit, et elle acheva d’armer la comtesse.
Jeanne venait de sortir de sa chambre, rougissant et presque confuse de son nouveau costume; on lui amena son palefroi, elle sauta en selle, une longue robe couvrait ses pieds.
«Or sus, mesdames, cria-t-elle à ses suivantes, donnez l’exemple aux femmes de la ville et qu’on porte des pierres aux créneaux pour jeter aux ennemis: on fait bouillir de l’huile dans les cuisines et brûler de la chaux dans les cours pour les saluer s’ils tentent l’assaut.»
Les dames se regardaient avec consternation; dame Gudule appela toutes les femmes de la maison:
«Le jour est passé de s’inquiéter des blanches mains et des beaux habits, dit-elle résolûment; ce que la comtesse fait, nous pouvons le faire;» et se chargeant d’un panier rempli de pierres, elle le souleva d’un bras robuste encore. Odette aimait Gudule, malgré ses gronderies continuelles; elle s’approcha d’elle pour l’aider à porter son fardeau. La vieille femme jeta sur elle un regard d’approbation:
«Ton cœur vaut mieux que ta mine, dit-elle entre ses dents, encore que tu ne sois que demi à nous, et que tu te souviennes toujours que tu as été élevée chez le feu duc Jean.»
Les suivantes avaient imité l’exemple de Gudule et d’Odette; une longue file de dames et damoiselles, portant des paniers pleins de pierres, arrivait au pied des remparts: les ennemis surpris du redoublement des projectiles multiplièrent leurs flèches; les femmes s’enfuyaient effrayées, jetant leurs paniers en toute hâte. Gudule grommelait:
«Et comment reviendra-t-on tout à l’heure si on laisse ainsi tous les paniers?» disait-elle.
Odette se mit à genoux à côté des tas de pierres pour l’aider à vider les corbeilles. Tout à coup, la jeune fille poussa un cri douloureux et porta la main à son épaule: une flèche était venue la frapper et tremblait encore dans la plaie; Odette tomba baignée dans son sang.
Le tumulte était grand sur les remparts; des deux côtés on criait «Bretagne!» Les épées s’entre-choquaient aux barrières, et les exclamations des combattants se mêlaient aux cris des blessés; mais au milieu de ce sinistre fracas, Aubry avait reconnu la voix d’Odette; un instant auparavant, il avait souri sous sa moustache en voyant la frêle taille de la jeune fille plier sous le poids du panier qu’elle portait et qu’il eût soulevé d’un de ses doigts; au cri de douleur qu’elle avait poussé, il bondit de la muraille qu’il défendait, criant à ses camarades:
«Je reviens, serrez les rangs!» et il enleva dans ses bras le corps inanimé de l’enfant.
Gudule avait déjà retiré la flèche de la blessure, et elle étanchait le sang d’une main expérimentée; Aubry prit en courant le chemin du château; il pouvait, il devait sauver la vie de celle qu’il aimait, mais il ne se sentait pas le droit de s’absenter de son poste un instant de plus qu’il ne fallait. A peine Odette était-elle déposée sur un lit dans la chambre des femmes, que le brave homme d’armes retourna sur les remparts sans même attendre qu’elle eût ouvert les yeux.
Une flèche était venue la frapper. (Page 36.)

Il approchait des murailles, lorsqu’il rencontra la comtesse.
«Toi ici, Aubry? dit-elle d’un ton de reproche, tandis qu’on se bat aux murailles?»
Le vaillant soldat baissa les yeux.
«Odette a été blessée,» dit-il simplement.
La comtesse sourit:
«Je comprends, dit-elle, tu l’as portée au château?»
Aubry ne répondit qu’en courant jusqu’aux remparts, et la comtesse passa outre. Elle était montée sur la grosse tour pour voir l’ensemble de la défense; elle s’aperçut que les seigneurs français avaient presque tous abandonné leurs tentes, et que leur camp n’était point gardé. Elle appela autour d’elle la compagnie de ses gardes:
«Ci, dit-elle, sortons sans bruit, et sans appeler plus de gens, et allons-nous-en brûler leurs logis.»
La porte qui donnait le plus près du camp n’était pas attaquée; la comtesse sortit avec ses trois cents gens d’armes et se jeta tout à coup sur les tentes, elles n’étaient gardées que par les valets de l’armée qui s’enfuirent aux premiers coups d’épée. Le camp brûlait déjà lorsque les Français s’en aperçurent. Ils étaient dans toute l’ardeur du combat, repoussant une sortie de l’ennemi, lorsqu’ils virent les flammes s’élever vers le ciel, consumant leurs bagages, leurs vivres et leurs richesses.
«Trahis! trahis! s’écrièrent-ils, et tous coururent vers les tentes, dans l’espoir d’arracher quelques débris à l’incendie. La comtesse était demeurée à la porte du camp; voyant toute l’armée qui abandonnait l’assaut pour courir au feu, elle craignit de ne pouvoir rentrer dans la ville.
«Çà, dit-elle à ses gens, chevauchons à grandes journées vers Auray, nous y serons tantôt et reviendrons bientôt à Hennebon.»
Elle avait pris le galop et ses hommes la suivaient, lorsque ses oreilles exercées distinguèrent dans le lointain le bruit d’une poursuite; c’était messire Louis d’Espagne, le maréchal de l’armée française, qui, voyant fuir une troupe de gens, devina qu’il avait affaire aux hardis incendiaires et se mit à leur courir sus dans l’espoir de les atteindre; il avait beaucoup de monde avec lui, mais les chevaux étaient mauvais et tombaient par les chemins, ceux qui s’arrêtaient étaient maltraités et quelquefois tués par leurs chefs. Les fugitifs gagnaient du terrain, ils venaient d’entrer dans Auray, lorsque messire Louis, qui avait déjà couru deux heures, renonça à la poursuite; il n’avait recueilli qu’une dizaine de prisonniers dont les chevaux n’avaient pu suivre celui de la comtesse. Les hommes d’armes français les entouraient.
«Qui de vos capitaines a été assez hardi pour faire coup aux logis de nos seigneurs? demandaient les soldats qui n’avaient rien perdu, parce qu’ils n’avaient rien à perdre, et qui étaient moins irrités que les chevaliers; les Bretons riaient dans leur barbe.
— Qui serait-ce, sinon la duchesse elle-même avec les hommes d’armes de son corps?» répondirent-ils malicieusement.
Messire Louis s’émut de cette nouvelle.
«Si nous avions eu de meilleurs chevaux, nous l’eussions pu prendre et terminer la guerre en cette fois,» disait-il.
Les capitaines s’étonnèrent fort de la hardiesse de la comtesse, mais l’émotion était plus grande dans Hennebon; les capitaines ne pouvaient penser ni imaginer comment leur dame avait ce osé entreprendre, et ils furent toute la nuit en grande inquiétude de ce qu’elle ne revenait ni aucun de ses compagnons.
Cependant les Français avaient établi un nouveau camp au pied des murailles et construit des cabanes avec des planches et des branches d’arbres pour remplacer les tentes qui avaient été détruites, et chaque fois qu’un chevalier breton paraissait sur les remparts, les ennemis lui criaient:
«Allez, seigneurs, allez chercher votre comtesse; certes, elle est perdue et vous ne la retrouverez plus.»
Les assiégés craignaient que ces paroles ne cachassent quelque funeste nouvelle; mais le cinquième jour, au soleil levant, un bruit de chevaux se fit entendre de l’autre côté de la route d’Auray. Les sentinelles étaient aux aguets, espérant toujours le retour de la dame, et grande fut leur joie en apercevant une troupe de cinq cents chevaux avec l’étendard de Bretagne.
A peine les portes de la ville et du château s’étaient elles refermées sur les nouveaux arrivants, que la comtesse donna l’ordre de sonner des trompettes et des cors; le camp français, subitement réveillé, courut aux armes; les assiégés étaient déjà sur les remparts.
«Notre duchesse est revenue, criaient-ils, vous ne la pouvez prendre ni au départ, ni à l’arrivée.»
Les Français, furieux, coururent à l’assaut, sans ordre et sans commandement; on se battit la moitié du jour, mais les seigneurs s’aperçurent que leurs gens se faisaient tuer sans profit, et on donna le signal de la retraite.
Le conseil se tenait au logis de messire Charles de Blois:
«Ci, dit-il, je ne vois pas que nous avancions beaucoup ici; j’ai en l’esprit d’aller attaquer le château d’Auray avec les seigneurs qui me voudront suivre, et le reste de l’armée restera ici pour tenir assiégés la ville et le château. De guerre lasse, nous finirons bien par les avoir, car leur secours a péri en mer.»
Les seigneurs approuvèrent les projets de messire Charles, et Louis d’Espagne resta seul devant Hennebon, pendant que le gros de l’armée mettait le siège devant Auray, place très-forte et vaillamment défendue par Henry et Olivier de Spinefort.
Cependant la comtesse était serrée de près dans Hennebon, et l’évêque de Léon qui y était enfermé avec elle, commençait à perdre courage, d’autant plus que son neveu, messire Henry de Léon, le premier à faire hommage au comte de Montfort, avait aussi été le premier à l’abandonner, et qu’il combattait sous les ordres de messire Louis d’Espagne. L’oncle et le neveu se voyaient, et il fut décidé entre eux que l’évêque chercherait à décider les chevaliers qui tenaient Hennebon à rendre la place au comte de Blois, que leurs vies seraient sauves et leurs biens respectés. L’évêque avait commencé ses intrigues et beaucoup de chevaliers étaient déjà gagnés, lorsque la comtesse fut avertie de ce qui se tramait; elle convoqua aussitôt tous ses capitaines dans la grande salle.
«Messires. dit-elle, on m’est venu apprendre ce que je ne veux croire: c’est que quelques-uns d’entre vous, las de combattre; comme s’ils étaient bourgeois et non gentilshommes, parlent de rendre cette ville et le château de monseigneur à messire Charles, son neveu, qui lui voudrait ravir son héritage. Ci. messires, je vous conjure, pour l’amour de Dieu, que vous attendiez encore trois jours, sans écouter les mauvais conseils; car sans nulle faute, j’aurai du secours avant que le soleil se soit couché trois fois.»
Quelques-uns des chevaliers étaient embarrassés; ceux qui étaient restés fidèles regardaient les autres avec colère et criaient si fort: «A vie! à vie! non pour trois jours!» que les mécontents furent obligés de promettre le délai que demandait la comtesse.
L’évêque avait promis comme les autres, mais à peine se trouva-t-il en son logis dans la ville qu’il recommença à intriguer parmi les capitaines.
«Il y a soixante jours que nous attendons en vain le secours, disait-il, pourquoi viendrait-il présentement dans trois jours?» et les chevaliers étaient fort ébranlés.
Messire Henry de Léon s’était rapproché de la ville, et il espérait qu’on lui livrerait bientôt une porte, lorsque Jeanne monta vers le soir au donjon du château; elle avait ouvert une petite fenêtre, et, penchée en avant, elle regargardait la mer.
«Jésus! s’écria-t-elle tout d’un coup, je vois venir le secours que tant ai désiré ! Le secours! le secours!» répétait-elle à haute voix, et elle descendait en toute hâte.
On l’avait entendue; à toutes les fenêtres on apercevait des gens qui regardaient du côté de la mer; les plus avisés couraient aux remparts; au loin encore, mais cinglant vers le port, on apercevait grande foison de nefs, petites et grandes, bien bastillées, qui venaient par devers Hennebon, dont chacun fut durement réconforté, car bien tenait-on que c’était messire Amaury de Clisson qui amenait ce secours d’Angleterre, qui par soixante jours avait eu vent contraire sur mer.
VIII
Table des matières
Quand les chevaliers bretons qui avaient prêté l’oreille aux intrigues de l’évêque de Léon virent en mer les voiles des vaisseaux anglais, ils se rendirent tous chez ce prélat:
«Çà, monseigneur, dirent-ils, vous pouvez contremander vos arrangements, car ne sommes plus d’avis de faire ce que vous nous avez conseillé.»
L’évêque se leva avec colère; il dictait à un jeune clerc une homélie qu’il devait prononcer le lendemain à l’église, mais cette pieuse occupation ne l’avait pas mis en humeur de supporter la défection de ses complices:
«Pour lors, messeigneurs, s’écria-t-il, se séparera notre compagnie; vous pouvez demeurer céans avec madame, je m’en irai par delà vers celui qui plus grand droit y a, ce me semble.»
Et il sortit aussitôt de la ville, sans attendre que les Anglais eussent pris terre, pour aller trouver son neveu messire Henry, qui le mena au bon capitaine Louis d’Espagne et bientôt au comte de Blois devant Auray.
Cependant les navires anglais entraient dans le port: les voiles déchirées, les agrès brisés indiquaient la lutte que la flottille avait soutenue contre la mer; mais sur le vaisseau principal se pressaient tant de chevaliers, revêtus de leurs brillantes armures comme s’ils allaient combattre en touchant la terre, que le cœur de la comtesse en fut réjoui. Elle était descendue dans la ville pour les recevoir; messire Amaury de Clisson mit un genou en terre à son approche:
«Madame, dit-il, ne nous ayez en mauvaise grâce si nous vous avons fait si longtemps attendre, la mer est plus forte que nous, et n’avons pu venir plus tôt.
— Je sais que vous êtes loyal serviteur de monseigneur, messire Amaury, dit la comtesse, et que bien auriez voulu porter secours à Rennes; mais fort à point vous arrivez, messires, dit-elle en se tournant gracieusement vers les chevaliers anglais, car mes serviteurs eux-mêmes commençaient à désespérer.
— Ci pourront-ils se reposer s’ils sont las, dit Gautier de Manny en riant, car nous sommes venus ici pour porter de bons coups et démolir ces engins et bâties qui vous doivent gêner en votre château.»
Et il regardait d’un œil avide six énormes machines de guerre que messire Henry de Léon avait fait placer en face du château, et qui causaient beaucoup de dommage aux assiégés. Jeanne riait à son tour:
«Demain, dit-elle, messire Gautier; mais aujourd’hui venez-vous-en au château pour vous reposer et nous laisser le temps de vous faire fête après vous avoir tant attendu et désiré.»
Le chevalier anglais étirait ses membres robustes:
«Ci avons été longtemps enfermés en cette coque de noix, disait-il, et j’ai besoin de porter quelques horions pour me dégourdir les bras; mais sommes céans à votre volonté, madame; » et Jeanne emmena les chevaliers au château, disposant des hommes d’armes et des archers dans la ville. Odette regardait venir les Anglais par la fenêtre.
«Madame leur fait grand accueil,» se disait-elle, remarquant les yeux brillants et le teint animé de Jeanne, qui racontait en riant à Gautier de Manny la déconfiture des seigneurs français lorsque leurs tentes avaient été brûlées. Pendant que la jeune suivante s’étonnait de voir tant d’animation à sa maîtresse dont le seigneur était gisant en prison, Gautier de Manny pensait en lui-même à la jeune fille qu’il devait épouser, demeurant paisiblement dans un manoir du comté de Dorset au sein des pâturages et des grands champs de blé, la douce Alice aux yeux bleus, aux cheveux dorés, aux regards modestes, pieuse et timide, soignant les malades dans le village et les petits enfants dans la maison, et il se disait:
«Ci ne défendrait-elle pas son héritage, comme cette belle comtesse que si grande envie elle aurait de voir; en son lieu, Alice serait entrée en un couvent et aurait abandonné tous ses droits au comte de Blois; le seigneur Dieu fait bien ce qu’il fait en mettant chacun en sa place,» et il accepta gaiement l’hospitalité de la comtesse, regardant toujours par les fenêtres ouvertes les machines de guerre qui se détachaient à l’horizon.
Le jour n’était pas levé le lendemain lorsque Jeanne entendit un grand bruit aux barrières et, sortant de son lit en toute hâte, elle courut à la grosse tour. Elle aperçut les archers anglais rangés sur le rempart et accablant de leurs flèches les ennemis qui défendaient les machines de guerre qu’attaquaient les hommes d’armes bretons; les Français commençaient à prendre la fuite, et les Bretons démolissaient les tours de bois, pendant que les chevaliers mettaient le feu aux logis des soldats chargés de les garder. L’armée française venait cependant de s’émouvoir et, du haut de sa tour, la comtesse apercevait la bannière de messire Louis d’Espagne qui flottait déjà aux mains de son porte-étendard. Elle descendit du château et courut aux remparts; les machines étaient complètement détruites, les Anglais et les Bretons se repliaient lentement vers la ville, se retirant au petit pas devant le gros de l’armée française qui venait sur eux avec de grands cris. Lorsque messire Gautier vit tous ces gens accourir, en menant grand bruit, il dit tout haut et d’une voix si forte que la comtesse put l’entendre:
«Que je ne sois jamais salué de ma chère amie si je rentre en château ni forteresse, jusqu’à ce que j’aie renversé l’un de ces venants ou que je ne sois renversé !»
Il se retourna; les seigneurs bretons et anglais qui l’entouraient en firent autant et le combat recommença. Les assiégés reculaient toujours, mais ils se battaient en reculant et protégeaient la retraite des hommes d’armes. Les archers anglais, restés sur les remparts et fiers de leur adresse, choisissaient les uns après les autres les chevaliers français les plus entreprenants et les faisaient tomber sous leurs coups; les bourgeois d’Hennebon, réunis sur les remparts comme à un spectacle, riaient et battaient des mains en voyant les ennemis frappés de si loin et sans pouvoir se défendre. Gautier de Manny avait déjà fait vider les arçons à trois adversaires, il se trouvait enfin devant la porte de la ville.
«Ci est temps de rentrer, dit-il à ses compagnons, nous avons fait assez de besogne pour un seul jour, et nous avons à défendre la ville de Madame.»
Au moment où ils rentraient dans Hennebon, sanglants et couverts de poussière, Jeanne vint au-devant d’eux, et jetant ses bras au cou de Gautier de Manny, elle l’embrassa franchement dans le transport de sa reconnaissance; elle en fit autant à tous les chevaliers; messire Gautier ôta son gant et, descendant de cheval, il reconduisit courtoisement la comtesse jusqu’au château:
«S’il plaît à Dieu notre Seigneur, se disait le brave chevalier, Alice ne sera jamais en une ville assiégée, ou ci y serai-je avec elle pour la défendre.»
IX
Table des matières
Si la joie était grande dans Hennebon, le découragement avait gagné les assiégeants; messire Louis d’Espagne appela son conseil:
«Nous perdons notre temps ici, dit-il, la comtesse ne se rendra jamais, et messire Gautier est le plus enragé jouteur qui oncques ait existé. Je l’ai déjà connu en Hainaut, avant qu’il fût au service du roi Édouard, et n’aime point à le voir en face de moi, quand je veux être assuré de la partie. Mieux vaut aller aider monseigneur qui est toujours devant Auray»
Les seigneurs français furent tous de cet avis, et l’ordre fut donné de faire les préparatifs du départ. Il n’y avait point de tentes à lever ni à plier, et les mules du train étaient moins chargées qu’à l’arrivée.
«Pour être demeurés céans si longtemps, nous n’emportons guère de butin, disaient les soldats, et nos seigneurs n’ont pas tant de bagages qu’après Rennes. Quand prendrons-nous une place d’assaut et qu’on livre au pillage?»
Du haut des remparts, toute la population d’Hennebon contemplait avec transport la retraite de l’ennemi, les femmes riaient, les hommes se moquaient, les enfants injuriaient les soldats et les valets du camp: les chevaliers anglais, graves et silencieux, regardaient défiler leurs adversaires; Gautier de Manny se retourna vers la comtesse dont les yeux lançaient des éclairs de triomphe.
«Ci, ils ont bien combattu, dit-il, et plus loin ils seront sans doute plus heureux. Vous devriez être en toutes vos places, madame, nul ne faiblirait devant vous; mais je crains pour les villes où les bourgeois sont riches et en grand nombre, ils écoutent volontiers aux propositions d’accommodement.
— Les bourgeois sont des manants! dit Jeanne avec un mépris hautain, que ne partageait pas le chevalier anglais.
— Nenni, madame, dit-il en riant, mais ils savent compter mieux que nous, et n’ayant point de gloire à acquérir, ils gardent leur bourse et leur corps, ce qui n’est que nature; messire Louis leur va faire payer son échec.»
Gautier de Manny ne s’était pas trompé : Dinan, Guérande, Vannes se rendirent à Louis d’Espagne ou à Charles de Blois; ce dernier faisait le siège de Carhaix lorsque Gautier de Manny dit à la comtesse:
«Or, madame, nous ne sommes pas venus céans pour rester en un château; avec votre grâce, nous pourrions laisser dedans si forte garnison qu’on ne vous pût enlever d’un coup de main et nous irions chevaucher par le pays pour reprendre quelques places et forteresses et faire un peu de mal à l’ennemi. »
Jeanne sourit.
«Si vous en donnerai-je trop volontiers congé, messires, dit-elle, et voudrais pouvoir aller avec vous.»
Odette n’était pas aussi satisfaite que la comtesse; Aubry avait demandé à messire Gautier de l’emmener avec lui dans sa chevauchée; le chevalier anglais l’avait regardé.
«Tu as bonne mine et ton bras doit être solide, avait-il dit; si tu as le cœur bon, tu peux venir avec moi.
— Demandez à mon capitaine,» dit Aubry en rougissant.
Le sénéchal fit l’éloge de l’homme d’armes.
«C’est le meilleur de nos soldats, dit il; si j’étais sage, je ne le laisserais aller; mais il voudrait, pour sa vie, accomplir quelque action d’éclat afin d’obtenir sa franchise, et d’épouser une jeune fille de la suite de madame.»
Gautier de Manny sourit sous sa moustache.
«Nous verrons à l’y aider,» dit-il brièvement.
Et quand Aubry vint le trouver en son logis pour savoir sa décision: «Tâche de te trouver toujours derrière moi, lui dit le bon chevalier, et au retour, c’est moi qui te marierai, homme libre et enrichi, quand ce serait de ma bourse.»
Aubry, tout joyeux, alla annoncer cette bonne nouvelle à Odette; elle l’attendait à la porte d’une église de la ville, où elle avait prié tout le temps qu’avait duré l’entrevue.
«Si Dieu notre Seigneur me fait la grâce de revenir céans, dit-il en riant, messire Gautier m’a promis qu’il me marierait, fût-ce de sa bourse.
— Et si tu ne reviens pas? soupirait Odette; on dit que messire Gautier va toujours aux plus grands coups.
— Il m’a dit de me tenir sans cesse derrière lui, annonça Aubry.
— Et puis quand il reviendra, il aura oublié sa promesse comme madame l’a oubliée tant de fois.
— Les chevaliers n’oublient pas comme les dames, persistait Aubry, et je saurai bien lui faire souvenir; quand je serai derrière lui dans la bataille, au lieu de crier: Bretagne! je crierai: Odette! Odette! et alors je donnerai de si bons coups qu’il sera bien obligé de faire attention à moi!»
Odette souriait à travers ses larmes.
«Si tu ne reviens pas, j’entrerai au couvent,» dit-elle; mais Aubry riait toujours.
«Ne me crois pas trop vite mort, dit-il; si j’étais fait prisonnier, on ne le saurait pas; ce ne serait pas comme pour un chevalier: on ne saurait faire payer rançon à un homme d’armes, et on ne s’inquiète point de ce qu’il devient; je ne veux pas te trouver avec une coiffe noire en revenant. Promets-moi, si tu vois ma place vide dans la suite de messire Gautier que tu m’attendras cinq ans avant d’entrer au couvent ou.... et il hésitait.... ou avant d’épouser un autre homme!»
Odette leva sur lui des yeux pleins de reproche.
«Je promets,» dit-elle simplement.
Le lendemain, pendant que la comtesse, debout sur le rempart, regardait s’éloigner la brillante troupe des chevaliers anglais et bretons, la suivante laissait flotter au vent le voile du hennin de sa dame; elle se soutenait à peine et s’appuyait contre les créneaux, car elle ne distinguait plus Aubry, et il lui semblait déjà que sa place fût vide parmi les hommes d’armes qui chevauchaient derrière messire Gautier. Lorsque Jeanne se retourna pour rentrer au château, elle fut obligée d’appeler une autre suivante pour porter la queue de sa robe, Odette s’était évanouie sur le rempart.
X
Table des matières
Les chevaliers anglais et bretons avaient bien chevauché, prenant des châteaux, ravitaillant des places et poursuivant les partis ennemis qu’ils rencontraient; ils avaient même poussé jusqu’aux portes de Rennes messire Louis d’Espagne qui était blessé et se faisait porter en cette ville pour y soigner ses plaies, et ils se trouvaient dans les environs de Carhaix où se tenait encore messire Charles de Blois, lorsque Louis d’Espagne, guéri depuis peu, et qui était venu retrouver le gros de l’armée, entra un matin dans la tente du comte de Blois.
«Messire, lui dit-il, je viens vous demander un don en récompense de tous les services que je vous ai rendus.
— Parlez, messire, dit aussitôt le comte sans prendre le loisir de réfléchir, il n’est nul don que je ne vous doive pour tout ce que vous avez fait pour l’amour de moi.»
Un sourire amer errait sur les lèvres de l’Espagnol.
«Grand merci, monseigneur, dit-il, je vous prie donc et requiers que vous me fassiez céans venir les deux chevaliers qui sont en votre prison à Faouet et que tantôt vous avez pris, messire Jean le Bouteillier et messire Hubert de Fresnay, et me les donniez pour en faire ma volonté : c’est le don que je vous demande; ils m’ont déconfit et tué messire Alphonse, mon neveu, que tant j’aimais, et je leur ferai couper la tête par devant leurs compagnons qui sont ici assemblés.»
Le comte de Blois était si troublé qu’il n’avait point interrompu messire Louis.
«Certes, sire, lui dit-il enfin, je vous donnerai volontiers les prisonniers puisque vous les avez demandés, mais ce serait grande cruauté et peu d’honneur pour vous comme grand blâme pour nous tous si vous faisiez de deux si galants hommes ce que vous avez dit; ce vous serait toujours reproché, et nos ennemis auraient bien cause d’en faire autant des nôtres quand ils les tiendraient, et nous ne savons ce qui peut nous arriver de jour en jour. Pensez-y, cher sire et beau cousin, pour en mieux aviser.»
Messire Louis grinçait des dents, il était tout armé, et il frappa si rudement la table de son gantelet de fer qu’elle se fendit comme il disait:
«Il n’en sera autrement, messire, quand tous les seigneurs du monde m’en viendraient prier, et, si vous ne me tenez votre promesse, sachez que je partirai et ne vous servirai ni aimerai jamais tant que je vivrai.»
Le comte avait besoin de messire Louis qui était un grand capitaine, et bien qu’il regrettât amèrement de s’être si légèrement engagé, il envoya dire au châtelain de Faouet de lui envoyer les deux chevaliers en son armée. A peine y furent-ils arrivés que messire Louis d’Espagne les alla voir. Il les contempla un instant en silence, et les deux Bretons croyaient qu’il s’agissait de régler leur rançon.
«Ah! seigneurs chevaliers, dit enfin l’Espagnol, vous m’avez blessé le corps et ôté la vie de mon cher neveu Alphonse que tant j’aimais; si faut-il que votre vie vous soit aussi ôtée, et rien ne vous en peut garantir. Vous pouvez vous confesser, s’il vous plaît, et crier merci à notre Seigneur, car votre dernier jour est venu.»
Les deux chevaliers bretons étaient aussi braves qu’hommes vivants, mais ils pâlirent et se regardèrent avec stupeur. Messire Jean s’écria:
«Comment pourrions-nous croire, messire, qu’un vaillant homme tel que vous voulût faire telle cruauté, ni que vos compagnons pussent consentir à voir mettre à mort des chevaliers pris pour faits d’armes en guerre de seigneurs?
— Si pourraient le payer autres chevaliers et écuyers,» dit messire Hubert qui s’était levé de son siège en grande colère.
Les chevaliers français qui étaient présents appuyaient les raisons des deux Bretons, mais l’Espagnol ne les écoutait seulement pas.
«Faites votre paix avec Dieu, s’il vous plaît, répéta-t-il, car, après dîner, vous aurez la tête tranchée;» et il sortit.
Messire Gautier de Manny avait appris par les espions la demande de Louis d’Espagne et l’arrivée au camp des deux chevaliers bretons; dès le matin il réunit ses compagnons:
«Seigneurs, dit-il, ce serait grand honneur pour nous si nous pouvions sauver ces deux chevaliers, et me semble que on doit bien son corps aventurer pour arracher à la mort deux si vaillants hommes. Or donc, si messire Amaury de Clisson veut attaquer en avant le camp avec une belle troupe d’archers, je passerai par derrière pour férir en leurs tentes que nous trouverons vides. J’ai avec moi des gens qui savent bien le chemin du logis de messire Charles où sont les deux chevaliers, et je vous promets que mes compagnons et moi ferons tout notre pouvoir pour les amener en sûreté, s’il plaît à Dieu.»
Tous les chevaliers applaudirent au projet et allèrent s’armer sur-le-champ. Messire Gautier était dans sa tente avec son écuyer qui l’appareillait, lorsque Aubry entra.
Puis-je être des vôtres, messire? demanda-t-il avec une émotion qui frappa le chevalier.
— Certes, dit messire Gautier, j’aurai besoin ce jourd’huy de ceux qui savent frapper; mais pourquoi tes yeux brillent-ils si fort, mon homme d’armes?»
Aubry souriait joyeusement.
«Messire Hubert de Fresnay a été autrefois un bon seigneur pour les parents de ma mère qui demeuraient en ses terres, et j’ai entendu parler de lui depuis que j’ai connaissance, dit-il.
— Si, dit messire Gautier, n’avons point de temps à perdre, car il est neuf heures, et c’est après dîner que la tête leur doit être tranchée.»
Aubry était déjà sorti pour prendre ses armes.
Il était dix heures et on commençait à servir le dîner des grands seigneurs, en leurs tentes, devant Carhaix; messire Louis d’Espagne mangeait seul en la sienne avec les chevaliers et écuyers de sa maison; il avait prié au repas quelques-uns de ses compagnons, mais tous avaient refusé ; les moins compatissants lui en voulaient de la cruauté qu’il témoignait à l’égard des deux chevaliers bretons. Tout à coup, un grand bruit se fit entendre aux portes du camp. «L’ennemi! » l’ennemi! criait-on. Messire Louis se leva précipitamment, il saisit son épée et s’élança hors de sa tente accompagné de tous ses chevaliers. Partout les seigneurs faisaient de même, le combat était déjà engagé à la barrière; les archers anglais, postés en avant comme de coutume, harassaient les chevaliers et les empêchaient de sortir contre les Bretons qui portaient de grands coups à tous venants. Les Génois cherchaient à rivaliser d’adresse avec les Anglais, mais ils visaient avec moins de sang-froid et se pressaient davantage, en sorte que leurs arbalètes faisaient moins de mal que les arcs de l’ennemi. Les flots des combattants avançaient et reculaient, confondus dans une épaisse mêlée à la porte du camp; pas un chevalier, pas un homme d’armes n’étaient restés en arrière; les valets profitaient du tumulte pour manger en grande hâte les dîners abandonnés.
Pendant qu’on se battait aux barrières et que messire Amaury de Clisson soutenait l’effort de toute l’armée française, messire Gautier de Manny avait pénétré dans le camp avec une poignée d’hommes d’armes.
«Si nous sommes surpris, nous irons rejoindre messire Jean et messire Hubert, dit-il à Aubry au moment où tous deux se glissaient par une porte de derrière.
— Ils font tant de bruit aux barrières que personne ne doit être demeuré de reste,» repartit l’homme d’armes; et la petite troupe avança silencieusement jusqu’à la tente de messire Charles de Blois, située au milieu du camp et magnifiquement ornée de bannières et d’armoiries. Jeanne de Penthièvre avait envoyé à son mari des équipages nouveaux depuis l’incendie devant Hennebon.
Les deux prisonniers avaient entendu le bruit des pas.
«Voici l’heure, dit messire Jean, toutes les attaques du monde ne sauraient faire oublier à l’Espagnol le moment de sa vengeance.
— Je l’aurais cru meilleur capitaine, dit Hubert de Fresnay; que Dieu nous veuille recevoir en sa grâce et le revaloir à nos ennemis!
— Ce n’est pas le sermon que nous a prêché le P. Landry, disait le Bouteillier; c’est ici le moment de penser à notre âme et d’oublier la malice des hommes;» et il venait de s’agenouiller devant le crucifix, lorsqu’une main furtive souleva la toile de la tente, le bras suivit la main, la tête suivit le bras, et Gautier de Manny se trouva en face des deux Bretons. Ils ne le connaissaient pas, ayant été faits prisonniers avant son arrivée à Hennebon; tous deux tressaillirent et crurent d’abord qu’il les venait chercher pour les mener au supplice; mais messire Gautier dit à voix basse:
«Ne craignez, mes compagnons, nous sommes ici pour vous délivrer!» et les entraînant vivement à sa suite, il les fit monter sur deux bons coursiers qu’il avait amenés, et, sortant du camp comme ils étaient entrés, ils prirent à bride abattue le chemin d’Hennebon.
Les archers anglais avaient épuisé leurs flèches; les chevaliers bretons étaient las de frapper; écrasés par le nombre, ils se retiraient, mais sans désordre, et ils avaient causé un tel dommage aux ennemis qu’on ne songeait point à les poursuivre, messire Louis d’Espagne était pressé de rentrer au camp.
«Mes prisonniers m’attendent!» disait-il avec une ironie farouche.
Ses prisonniers galopaient en pleine campagne avec la joie d’hommes retenus depuis longtemps en prison et qui avaient vu la mort de près. Un petit parti de Français les aperçut comme ils manœuvraient pour rejoindre messire Amaury de Clisson, et ils s’élancèrent à leur poursuite; mais la troupe de messire Gautier n’avait pas combattu, les chevaux étaient frais; ils gagnaient à chaque pas du terrain sur leurs adversaires; un arquebusier avait bandé son arme, il visait Gautier de Manny; Aubry s’en aperçut, et par un rapide mouvement de son cheval, il se porta en avant. Le coup partit, l’homme d’armes tomba; messire Gautier se retourna.
«Mort pour moi, dit-il, quand j’avais dit que je le marierais! » et il arrêta son cheval.
Le blessé fit un geste d’effroi.
«Ne tardez point, messire, cria-t-il d’une voix mourante, vous seriez pris et tous occis; point ne mourrai.... peut-être; dites à Odette....»
Le chevalier ne l’entendait pas, il avait obéi au sage conseil du brave soldat qui avait donné sa vie pour lui, et déjà il disparaissait avec sa troupe dans un nuage de poussière; lorsqu’il se retourna, Aubry était étendu sans mouvement au bord du chemin.
Le vaillant guerrier avait un poids sur le cœur; on approchait d’Hennebon, et les Bretons qui l’avaient rejoint se félicitaient hautement du succès de l’entreprise; tous pressaient les mains de messire Jean et de messire Hubert; les deux troupes échangeaient le récit de leurs aventures; messire Gautier ne parlait guère et ne souriait pas. Son front devenait plus sombre en approchant de la ville. La comtesse ne les attendait pas, ils chevauchaient depuis un mois déjà et leur dernière entreprise avait été résolue et accomplie si promptement que le bruit n’en était pas encore parvenu jusqu’ à Jeanne. Mais en arrivant aux portes d’Hennebon, Gautier de Manny avait aperçu sur le rempart une jeune fille assise à côté d’une vieille femme; toutes deux attendaient comme on attend sans grande espérance de voir venir, par besoin de cœur et par inquiétude. Depuis le départ des chevaliers, Odette allait tous les jours s’asseoir sur le rempart avec dame Gudule à laquelle elle avait ouvert son cœur; la vieille Flamande racontait les sièges auxquels elle avait assisté, les blessés qu’elle avait pansés, les morts qu’elle avait ensevelis; parfois, d’une voix tremblante, elle disait comment ses trois fils avaient péri en une bataille de monseigneur Louis, le père de Mme la comtesse, et puis elle prophétisait qu’Aubry reviendrait avec sa franchise, chargé de butin et libre d’épouser Odette. La jeune fille répondait rarement, elle regardait sans cesse les chemins poudreux, les champs naguère verdoyants qui entouraient Hennebon, mais dont le long séjour des Français avait détruit en herbe les jeunes blés. Elle ne quittait ce douloureux spectacle que pour contempler la mer, morne et vide de navires. Son âme était triste jusqu’à la mort.
Tout à coup, elle releva la tête: de bien loin, car on ne voyait encore à l’horizon qu’un nuage de poussière, le vent avait apporté à ses oreilles le cliquetis des armures et le pas des chevaux; le bruit devenait plus distinct, on ne reconnaissait pas encore les bannières, mais on apercevait dans le lointain une troupe qui s’avançait à grands pas. Le cœur d’Odette battait si fort qu’elle s’appuyait contre les créneaux.
«Ce sont eux!» dit-elle enfin à demi-voix, en distinguant les couleurs de Gautier de Manny et d’Amaury de Clisson. Dame Gudule avait mis ses lunettes.
«Un lion couchant, un champ de gueules, murmurait-elle. c’est bien cela.»
Odette était debout sur le rempart, les yeux fixés sur les hommes d’armes qui marchaient derrière les chevaliers; elle les examina tous d’un rapide coup d’œil, puis, revenant à messire Gautier, elle cherchait derrière lui ce garde de son corps qui ne le devait point quitter, et qui devait gagner auprès de lui la liberté et le bonheur. Lorsqu’elle eut enfin compris qu’Aubry n’y était pas, que sa haute taille, ses yeux riants, ses cheveux frisés manquaient dans les rangs, elle se laissa retomber avec un gémissement. La porte venait de s’ouvrir, et la comtesse, avertie par les sentinelles, descendait en toute hâte du château au-devant de ses vaillants partisans; une femme se traîna dans la poussière à l’étrier de messire Gautier: c’était Odette, qui ne pouvait se soutenir.
«Aubry?» demanda-t-elle des yeux plutôt que des lèvres.
Messire Gautier ne l’avait jamais remarquée, il ne connaissait pas la fiancée de l’homme d’armes parmi les suivantes de Jeanne, mais il la comprit sur-le-champ, et sa voix tremblait lorsqu’il répondit:
«Tombé là-bas.... et il montrait de loin la plaine.... comme un chrétien.... en délivrant les prisonniers.»
La jeune fille n’en entendit pas davantage. Dame Gudule la reçut dans ses bras, au moment où la comtesse Jeanne appelait auprès d’elle messire Gautier, s’étonnant dans son cœur qu’il s’arrêtât pour parler à une suivante quand la maîtresse l’attendait.
XI
Table des matières
Les affaires de Charles de Blois étaient assurément en bon train, mais il avait encore bien des villes et des châteaux à conquérir avant de se trouver maître de tout le duché de Bretagne, et ses alliés commençaient à se lasser de guerroyer à son profit.
«Faites trêve jusqu’à la Pentecôte, lui disaient-ils; ci aurons le temps de retourner à nos domaines et voir à nos affaires; nous recommencerons à combattre en été.»
Les conseillers de Jeanne lui en disaient autant.
«Si vous pouviez venir en Angleterre, madame, disait Gautier de Manny, et obtenir du roi, notre seigneur, qu’il voulût venir combattre en France, les alliés de messire Charles seraient trop occupés ailleurs pour lui venir en aide, et si vous finissiez vos batailles entre Bretons, vous auriez bientôt mis dehors du duché tous vos ennemis.»
La comtesse n’avait guère envie de signer la trêve; elle redoutait en son absence les intrigues de ses ennemis, mais elle jugeait sainement de l’état de ses affaires, et se sentait hors d’état de lutter contre toute la puissance de France armée contre elle.
«Ci, dit-elle, irai-je trouver le roi Édouard; mon père lui a bien fait, et monseigneur lui a rendu hommage, et il est tenu de protéger mon petit enfant.»
La trêve était à peine signée et déjà Jeanne faisait ses préparatifs de départ; depuis le jour où Odette avait entendu son arrêt des lèvres de messire Gautier, elle n’avait pas quitté sa chambre, plongée dans une stupeur muette, comme si son âme se fût envolée avec celle d’Aubry. Dame Gudule la soignait avec la tendresse d’une mère, mitigée par la rudesse naturelle à son caractère. Elle entra un matin dans la chambre de la jeune fille qui était assise auprès de la fenêtre, les bras pendants, les yeux fixes, contemplant la mer sans la voir:
«Tu seras bientôt de l’autre côté, dit brusquement la vieille femme, madame va partir dans trois jours.»
Odette se leva toute droite:
«Et si Aubry revenait? dit-elle, sortant pour la première fois de son morne accablement. Il a dit: «Peut-être ne mour-« rai-je pas...; dites à Odette...» Je l’attends.»
Dame Gudule haussait les épaules.
«Un homme d’armes ennemi laissé sur le chemin! marmottait-elle.
— Il m’a fait promettre d’attendre cinq ans avant d’entrer au couvent, continua la jeune fille dont la raison semblait s’être réveillée; si madame m’emmène au delà des mers, il ne saura où me retrouver.»
Elle pleurait, elle n’avait pas versé une larme depuis le jour fatal; Gudule sortit sans répondre, elle rentra au bout d’un instant:
«Madame prendra Yvonne en ta place, dit-elle, elle n’emmène que six damoiselles avec leurs suivantes.
— Resterons-nous donc céans? demanda la pauvre enfant habituée à voir disposer de son sort par les autres.
— Non, certes! que feriez-vous au milieu des hommes d’armes? Madame a résolu d’envoyer celles de ses femmes qu’elles n’emmènerait pas chez sa cousine la reine de Bohême; vous y serez bien gardées, la maison de la reine est quasi un couvent.»
Odette se laissa retomber sur son siège: peu lui importait maintenant de changer de servage, tout espoir et tout amour étaient ensevelis dans le tombeau inconnu d’Aubry; au fond de son âme elle n’espérait pas le revoir, mais elle n’avait pas vu son cadavre, elle n’avait pas baisé ses lèvres glacées; sa promesse la retenait loin de l’asile que lui offrait le couvent comme à tous les cœurs brisés et aux existences isolées si fréquentes dans ces temps de trouble. La comtesse Jeanne ne s’était pas inquiétée de la douleur de sa suivante, de plus pressantes affaires occupaient ses pensées; la reine de Bohême ne saurait pas que la jeune Bretonne avait tout perdu par une matinée de décembre sur un grand chemin des environs de Carhaix; pourvu que les brodeuses fussent habiles et les luths bien accordés, peu importait aux dames que leurs suivantes fussent heureuses ou tristes. Seul, le bon chevalier, messire Gautier, pensa à la pauvre enfant privée de son protecteur et de son ami, et au moment de partir pour l’Angleterre, où il escortait la comtesse, il remit une bourse à dame Gudule, en la priant de la donner de sa part à la jeune fille qu’il avait promis de marier au pauvre Aubry:
«Elle est partie hier pour entrer en la maison de madame la reine de Bohême, qui pour l’heure est à Paris, dit dame Gudule; mais je lui ferai tenir cette somme; ce sera un jour sa dot lorsqu’elle entrera au couvent.»
«Pauvre Aubry!» dit messire Gautier; et il offrit la main à la comtesse pour monter sur sa nef.
XII
Table des matières
Odette était assise dans la grande salle de l’hôtel du duc de Bourbon, à Paris; la reine de Bohême était venue l’année précédente pour voir son père; elle avait eu la douleur de le perdre, et elle avait prolongé son séjour en France pour régler les affaires de la succession; Béatrix de Bourbon, mariée jeune à un prince aveugle et beaucoup plus âgé qu’elle, avait été mal accueillie par les hautains descendants d’Élisabeth de Bohême, première femme de Jean de Brandebourg, qui lui devait sa couronne. Elle n’avait point d’enfant et avait consacré sa vie aux bonnes œuvres et aux pratiques de la dévotion; qu’elle résidât dans l’un de ses châteaux de Bohême, ou qu’elle se trouvât à Paris, dans l’hôtel de son père, elle menait la vie d’une religieuse et la faisait mener à ses femmes. La discipline de la comtesse Jeanne était exacte: depuis deux ans, ses suivantes n’avaient guère quitté le château d’Hennebon; on y avait souffert les inconvénients d’un siège prolongé, mais les émotions de la guerre, les assauts, les sorties, les chevauchées des chevaliers dans la campagne. leur retour, leur butin, tous les incidents d’une vie orageuse charmaient la monotonie du château breton. A Paris, dans la ville des merveilles, dont les moines et les voyageurs entretenaient sans cesse les curieux pendant les soirées d’hiver devant le feu de la grande salle, au milieu des deux cents mille âmes qui fourmillaient dans les rues étroites et les carrefours boueux, la reine de Bohême, enfermée avec ses femmes dans l’hôtel de Bourbon, disait ses prières, brodait des ornements d’église, ou visitait les malades qu’elle avait réunis dans une vaste salle, régulièrement transformée en hôpital pendant ses séjours chez son père.
La plupart des jeunes suivantes se lamentaient tout bas de l’uniformité d’une semblable existence; les deux Bretonnes qui avaient accompagné Odette ressemblaient à des oiseaux sauvages enfermés soudain dans une cage et prêts à se briser la tête contre les barreaux. Elles s’échappaient sous mille prétextes pour monter dans la chambre qui leur avait été assignée, et d’où l’on distinguait l’un des ponts de la Seine, en montant sur le rebord de la fenêtre.
«Si au moins madame la reine allait faire l’aumône par la ville! disaient-elles; un jour le pont des aveugles, le lendemain celui des boiteux ou des paralytiques; on dit même qu’il y a un pont pour les lépreux.
— Celui-là ne doit guère être fréquenté, disaient les jeunes filles en frémissant d’horreur.
— Il y a tant à voir dans ce Paris, et nous ne voyons rien!» soupiraient les suivantes rappelées à leur ouvrage par dame Philiberte, chargée de diriger les femmes de la reine
Odette ne se plaignait pas, elle ne levait pas les yeux de l’étole ou de l’aube qu’elle brodait; ses doigts agiles traçaient des fleurs aux brillantes couleurs, l’or et l’argent formaient sous ses doigts de gracieux contours; mais son âme était ailleurs, elle errait en Bretagne, de prison en prison, de cachot en cachot; elle cherchait à se figurer la sombre tour et le profond souterrain où l’on avait peut-être descendu le mourant; elle voyait la botte de paille, le seau d’eau, le morceau de pain noir, et le blessé expirant lentement dans sa solitude. La torpeur de son âme avait disparu, et une amère douleur l’avait remplacée; elle passait de longues heures dans la chapelle, prosternée devant l’autel, abîmée dans son désespoir et cherchant instinctivement un refuge auprès de Dieu, sans pouvoir même le prier. Lorsque la reine paraissait dans la chapelle, à l’heure des prières ordonnées par l’Église, elle apercevait souvent sa suivante qui se relevait en toute hâte et s’agenouillait derrière elle pour assister à l’office. Béatrix de Bourbon avait adopté la monotonie de la vie religieuse par vide de cœur et par isolement, mais elle n’avait pas sondé les grandes douleurs de l’âme; et les traits flétris, le regard morne de la jeune Bretonne étaient pour elle un objet d’étonnement, presque de curiosité.
«Savez-vous pourquoi la suivante que m’a envoyée ma cousine Jeanne est si triste et passe de si longues heures à l’église?» demanda-t-elle un jour à dame Philiberte.
La dame haussa les épales, elle était plus polie que dame Gudule et sa voix était moins aigre, mais elle n’avait pas le cœur si chaud que la vieille Flamande; elle n’avait jamais rien aimé ni rien perdu.
«Elle devait se marier, je crois, à un homme d’armes.... et il est mort dans une chevauchée des chevaliers anglais.
— Ah! dit la reine, ces Anglais que la comtesse avait fait venir contre monseigneur de Bretagne et ses nobles alliés, mon père m’avait conté cela....» et elle ne pensa plus à Odette.
Tout le monde n’oubliait pas si aisément. La reine emmenait partout avec elle ses chapelains français et allemands. Sa maison était composée en grande partie de gentilshommes et dames appartenant à son royaume, mais elle avait conservé quelques suivantes françaises et les deux prêtres qui l’avaient accompagnée lorsqu’elle avait quitté sa patrie. L’un d’eux était un vieillard aux cheveux blancs, à la taille courbée, mais sur son front ridé, on lisait encore l’habitude du commandement; ses yeux gris, voilés par l’âge, s’éclairaient encore lorsqu’il lisait l’Évangile, ou qu’il entendait raconter quelque grande souffrance ou une action héroïque. Il avait
été capitaine avant de devenir prêtre, mais il avait laissé sa femme et ses enfants dans un château à demi ruiné qui lui appartenait, pendant qu’il était en campagne avec le duc; un de ses voisins, qui était aussi son ennemi, avait attaqué la nuit la tour sans défense, la femme du chevalier avait péri en couvrant de son corps le berceau de ses enfants qui avaient été massacrés à côté d’elle. Le capitaine avait obtenu justice, le duc avait fait raser le château du criminel et l’avait livré lui-même aux juges du roi; mais la douleur du mari et du père l’avait jeté dans un cloître, d’où il était sorti vieilli de vingt ans, pour accompagner Madame Béatrix, qu’il avait connue tout enfant, à cette cour de Bohême, où elle avait trouvé si peu de bonheur. Le vieux prêtre avait remarqué Odette; il avait lu dans ses yeux la douleur qui consumait sa vie, et il soupirait en regardant la pauvre enfant qui tâtonnait encore dans les ténèbres de la souffrance sans comprendre les consolations qu’il avait trouvées au pied de la croix.
Un jour, Odette, absorbée dans ses tristes pensées, était restée assise à sa place dans la chapelle, après la fin de l’office; le silence qui régnait autour d’elle la réveilla enfin de sa rêverie, elle leva les yeux et rencontra le regard compatissant du vieux prêtre. Cette sympathie profonde, intelligente, affectueuse, pénétra comme un baume dans l’âme de la pauvre enfant; elle se releva subitement et s’avança vers le vieillard:
«Mon père, murmura-t-elle, vous avez souffert comme moi, apprenez-moi à me soumettre comme vous!»
Le vieux prêtre ne répondit pas d’abord; il posa doucement la main sur la tête inclinée de la jeune fille et du doigt il lui montra le crucifix.
«Voilà Celui qui a souffert et qui console!»
Et il laissa Odette prosternée dans l’église.
De jour en jour, grâce aux conseils du vieux prêtre, Odette reprenait des forces pour accepter l’épreuve; la reine avait quitté Paris, elle était rentrée dans un vieux château de Bohême; le vent d’automne sifflait dans les forêts environnantes, la solitude était absolue, l’hôpital et l’église partageaient les journées de la reine; ses femmes brodaient sans relâche; Odette n’avait fait aucune objection au moment de quitter la France; l’espoir s’était éteint dans son cœur, elle avait compris qu’Aubry était mort sans doute au bord du chemin avant que les ennemis pussent lui porter de nouveaux coups; c’était dans la vie éternelle qu’il fallait désormais chercher celui qu’elle ne reverrait plus sur la terre, les lieux lui étaient devenus indifférents; mais avec la certitude de la séparation était venu l’espoir de la réunion éternelle; Odette attendait désormais avec patience le moment où elle serait libre d’entrer au couvent et dégagée de la promesse qu’elle avait faite à Aubry, car elle avait accepté le coup qui l’avait frappée, elle avait courbé la tête sous la main de Dieu, et les ineffables consolations de l’amour de Jésus-Christ avaient rempli son âme de paix et de soumission. Elle priait, elle espérait, elle attendait, et sur son chemin vers le ciel, elle consolait et soulageait tous ceux qui souffraient; nul visiteur n’était si joyeusement accueilli dans l’hôpital que la pâle Odette; elle avait appris assez d’allemand pour se faire entendre des malades qui gémissaient dans leurs lits ou des serfs qui souffraient dans leurs chaumières, et la reine lui laissait la liberté de consacrer sa vie à ces malheureux.
«C’est une sœur hospitalière que vous avez dans votre maison, madame, avait dit le vieux prêtre; laissez-lui accomplir sa mission sous votre toit.»
La reine avait conçu un certain goût et beaucoup de respect pour la jeune Bretonne; la douleur et la charité avaient élevé Odette au-dessus de sa situation naturelle, et sans qu’elle s’en rendît bien compte, Béatrix de Bourbon avait accepté à son égard cette sublime doctrine de l’égalité des âmes que l’Église chrétienne enseignait seule alors à travers les inégalités choquantes des droits et des conditions humaines.
XIII
Table des matières
Trois ans s’étaient écoulés depuis qu’Odette était arrivée en Bohême; elle n’avait pas quitté le château. Lorsque la reine tenait sa cour dans quelque ville du royaume, elle laissait la jeune Bretonne à la tête de son hôpital et la chargeait de la distribution de ses aumônes parmi les serfs et les malades de ses terres. Le vieux chapelain ne voyageait plus; il était devenu infirme; Odette lui prodiguait les soins d’une fille, profondément reconnaissante envers celui qui l’avait amenée à l’unique consolation des affligés.
La solitude était complète dans le château depuis plusieurs mois; l’absence de la reine et de ses dames se prolongeait plus que de coutume, lorsqu’un matin une troupe de valets arriva dans la cour; ils étaient chargés par la reine d’enlever tous les coffres et les effets qu’elle avait laissés à la campagne, et ils apportaient à Odette les instructions de sa maîtresse pour l’emballage et les préparatifs du départ.
«La reine compte, disait dame Philiberte, s’en retourner en France pour passer l’hiver auprès de sa belle-sœur, Madame Isabelle de France, pendant que Monseigneur son frère combat au nom du roi en Languedoc et en Gascogne contre les chevauchées de my lord Derby.»
Suivaient les ordres de la reine pour l’entretien de l’hôpital et le soin des pauvres; mais un désir nouveau s’était emparé de l’âme d’Odette, en lisant la lettre de dame Philiberte; elle voulait retourner en France, revoir encore une fois Hennebon, et puis entrer dans un couvent de Carhaix ou de Nantes, afin de vivre et de mourir le plus près possible du lieu où était mort Aubry. Le souvenir de la patrie, l’amour et la douleur qui s’étaient assoupis sans s’effacer dans le fidèle cœur de la jeune Bretonne s’étaient réveillés avec une insurmontable puissance; elle courut dans la chambre du vieux prêtre d’un pas si rapide, qu’il s’écria en la voyant entrer, avant même d’avoir remarqué ses yeux brillants et son teint animé :
«Qu’est-il arrivé, mon enfant? et qui vous rend le cœur si joyeux?»
Odette hésitait; au moment de répondre, un remords l’avait saisie: si elle s’en allait, si elle retournait en France, comme elle en avait le désir, le vieux chapelain resterait seul; il mourrait seul. Il répéta sa question:
«Madame part pour la France, dit-elle en balbutiant
—Et elle veut vous emmener? demanda le vieillard, fixant sur elle des regards pénétrants. Que le saint nom de Dieu soit béni! J’avais pensé à vous remettre entre ses mains, en me sentant mourir, et voici qu’il vous veut renvoyer en notre patrie pour l’y servir en paix jusqu’à la fin de vos jours.»
Odette se laissa tomber à genoux près du fauteuil du vieillard:
«Vous êtes bon, mon Père, dit-elle, et vrai disciple de Notre-Seigneur Jésus-Christ; je ne suis qu’une ingrate au cœur oublieux, car Madame ne me demande pas, et je ne pensais qu’à vous quitter pour retourner en France. Mais je n’irai pas, je resterai tant que vous aurez besoin de moi.»
Le vieillard l’écoutait attentivement; il se redressa dans son fauteuil:
«Sur votre obéissance, vous irez,» dit-il avec l’accent de commandement qu’il n’avait jamais oublié. «Quand il a plu à Dieu notre Seigneur de faire la solitude autour de moi, il y a subvenu dans sa miséricorde en se donnant lui-même à mon âme; s’il m’a suffi pendant ma longue vie, il me suffira bien à l’heure de la mort; vous resteriez seule ici après moi, et je ne vous y laisserai point demeurer. Vous allez écrire à Madame les paroles que je vous dicterai, afin qu’elle vous emmène avec elle au doux pays de France que plus ne reverrai. »
Odette baissa la tête; le sage dévouement du vieillard avait vaincu ses derniers scrupules, elle permettait à son cœur de battre joyeusement à l’idée de revoir la France, d’entendre parler français; peut-être retrouverait-elle les parents d’Aubry au village de Montfort. Elle écrivit d’une main tremblante les paroles du vieux prêtre, puis elle attendit, en redoublant ses soins à l’hôpital et parmi les serfs du domaine.
La réponse de la reine ne tarda pas; elle écrivait de sa propre main à son chapelain, autorisant volontiers Odette à venir la rejoindre, «puisqu’un couvent de Bretagne lui plaît davantage que ma maison,» disait-elle. Le prêtre sourit:
«Or, voit-on bien qu’elle n’a jamais aimé ! «disait-il entre ses dents; lui qui aimait Odette comme son enfant, il la laissa partir sans un mot de retour sur lui-même, sans un soupir de regret, encourageant et soutenant jusqu’au bout la pauvre orpheline, dont le cœur défaillait au moment d’entre prendre ce grand voyage pour tenter une nouvelle phase de la vie. Mais lorsque les derniers adieux furent échangés et que le dernier mulet de la longue cavalcade eut disparu dans les replis de la forêt, le vieillard referma tristement la petite fenêtre de sa chambre, et tendant les mains vers le crucifix, car il ne pouvait plus s’agenouiller:
«Maintenant, mon Dieu, je puis mourir!» murmura-t-il.
Odette n’était pas encore arrivée en France, que son vieil ami avait rendu le dernier soupir.
Le cortège de la reine de Bohême était magnifique en cette occasion, car son mari, Jean de Luxembourg, l’accompagnait en France. Les guerres et les bruits de guerre avaient recommencé ; les chevauchées du comte de Derby, en Gascogne, avaient si fort inquiété le roi Philippe, qu’il avait envoyé son fils, le duc de Normandie, à la tête d’une armée considérable, pour s’opposer à ses entreprises. Le comte de Montfort s’était enfui du Louvre, où il avait été si longtemps retenu, et il était allé retrouver à Windsor le roi Édouard. Revenu un instant en Bretagne auprès de sa femme, il était retourné en Angleterre, où il venait de mourir, au moment où la reine de Bohême arrivait à Paris; mais la mort de son mari n’avait pas déconcerté Jeanne de Montfort plus que n’avait fait sa longue captivité :
«Ci Monseigneur était mort pour nous depuis quatre ans, dit-elle, et voilà mon fils qui devient grand.»
Elle était puissamment soutenue par les Anglais et elle avait remporté plusieurs victoires sur Charles de Blois:
«Ci la trouverez à Hennebon, si y allez bientôt, ma mie, dit dame Philiberte à Odette.
La jeune Bretonne pâlit:
«Si Dieu plaît qu’il y ait une trêve, je m’en irai aussitôt en mon pays, dit-elle, mais je ne saurais chevaucher seul par les chemins en ces temps de guerre.»
Et elle passa l’hiver à l’hôtel de Bourbon. Le retour en France, le doux son de la langue maternelle avaient un peu calmé l’ardeur de ses désirs:
«Quand j’entendrai parler breton, je serai tout a fait contente, » se disait-elle.
Aubry n’avait pas eu, comme Odette, une mère française, et il n’avait jamais su le français.
Le printemps était venu, mais nul ne songeait à faire trêve. Madame Isabelle de France prenait plaisir aux fêtes et aux tournois que donnait le roi son frère. Pour se distraire en l’absence de son mari, elle y entraînait souvent sa bellesœur, qui cette fois n’avait point d’hôpital à l’hôtel; mais la reine cédait à regret et non sans remords:
«Je ne sais pourquoi, mais le cœur me dit que nous avançons vers de rudes traverses, disait-elle, et mieux vaudrait faire pénitence que s’amuser dans les fêtes.»
Mais Madame Isabelle se mettait à rire:
«Quand les Anglais viendraient, croyez-vous qu’ils aient toute la puissance de France, disait-elle, et mon frère n’a-t-il pas bon droit?»
Et elle appelait dame Philiberte pour revêtir la reine de ses plus beaux atours.
Le roi d’Angleterre venait de prendre terre à la Hogue, résolu, disait-il, de vider en cette campagne la question de son héritage avec Philippe de Valois. C’était le 18 juillet 1346, et comme le roi Édouard mettait le pied sur le rivage, «il tomba si rudement, dit Froissart, que le sang lui vola hors du nez. Là-dessus ses chevaliers, qui près de lui étaient, le relevèrent et lui dirent:
— Cher sire, retirez-vous en votre nef, et ne venez à présent à terre, car voici un petit signe pour vous.
— Dont répondit le roi, sur-le-champ et sans délai: Pourquoi? C’est un très-bon signe, car la terre me désire.»
Et de cette réponse furent tous très-réjouis.
On était fort animé à Paris, autour du roi Philippe; non-seulement ses grands vassaux s’empressaient à le rejoindre de tous les points du territoire, excepté ceux qui avaient déjà affaire aux Anglais en leur pays, mais le roi de Bohême et son fils Charles, roi des Romains, empereur élu d’Allemagne, le comte Jean de Hainault, le duc de Lorraine avaient pris parti pour le roi de France et se préparaient à marcher avec lui contre les Anglais. Chaque jour apportait la nouvelle d’importants ravages en Normandie; le roi Philippe et son armée venaient de se mettre en campagne, car les Anglais approchaient de Paris et on s’effrayait dans la capitale, déjà les parties des halles approvisionnées d’ordinaire par la Normandie et la région attenante de l’Ile de France se trouvaient médiocrement pourvues de denrées; la halle du Châtelet, où se vendaient les bœufs, était presque vide, et les bourgeois encombraient les églises, priant Dieu et sainte Geneviève de défendre la bonne ville de Paris.
Dans cet effroi général, les âmes pieuses redoublaient de bonnes œuvres, espérant s’attirer la faveur de Dieu; la reine de Bohême, troublée dans sa conscience par les divertissements inaccoutumés auxquels elle avait pris part, allait en pèlerinage d’église en église, distribuant des aumônes aux pauvres qui encombraient les porches, et réunissant de nouveau dans une salle de l’hôtel de Bourbon les malades et les infirmes que lui indiquaient les prêtres. Madame Isabelle n’avait aucune objection aux dévotions de sa belle-sœur:
«Pourvu, disait-elle, que vous ne me demandiez pas de soigner avec vous ces vilains! Odette peut bien faire son salut et le mien!» ajoutait-elle en riant, et elle accordait gracieusement toutes les demandes que faisait la jeune Bretonne en faveur des pauvres et des malades recueillis dans le palais.
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