Kitabı oku: «Scènes historiques.... Série 4»
Henriette de Witt
Scènes historiques.... Série 4

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066320324
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
ROI ET MÈRE
CHAPITRE PREMIER
LES SOEURS TRAGIQUES
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
LA FIERTE DE SAINT ROMAIN
CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE PREMIER
Table des matières
C’était le 15 septembre 1380, dans la bonne ville de Paris; aux alentours de l’hôtel Saint-Pol les passants s’arrêtaient, le visage triste et les larmes dans les yeux; plus d’un s’enquérait auprès des gens du roi, allant et venant dans les cours, de la santé du bon prince Charles V, roi de France, qui, disait-on, se mourait sans remède dans sa maison. Chacun savait que depuis longues années, et lorsqu’il était encore duc de Normandie, le roi portait au bras une petite fistule, que lui avait établie un médecin des plus habiles qui fussent jamais, lequel lui avait été envoyé d’Allemagne par son oncle, l’empereur Jean, pour le guérir d’une grande maladie dont il était détenu. En ce temps-là on avait dit, parmi les gens bien informés, que le prince avait été empoisonné d’un venin subtil par le roi de Navarre, Charles le Mauvais, son beau-frère. Tant était que, lorsqu’il avait été remis en figure d’homme, que ses cheveux et ses ongles étaient repoussés et que ses forces étaient revenues, le savant médecin qui avait fait ce miracle avait dit, avant de retourner en son pays: «Lorsque cette petite fistule cessera de couler et sèchera, vous mourrez sans point de remède, et vous aurez quinze jours au plus de loisir pour aviser et penser à l’âme.» Le roi, disait-on, voyant que la petite fistule séchait, avait aussitôt pris son temps pour ses dévotions et pour vaquer à ses affaires, puis, le mal augmentant et lui couché dans son lit, il avait fait appeler ses frères, les ducs de Berry et de Bourgogne, ainsi que son beau-frère, le duc de Bourbon. Quant à l’aîné des princes de son sang, le duc d’Anjou, le roi lui avait ordonné de rester à l’armée qui se préparait contre le duc de Bretagne, car il le savait ambitieux, avide et dur au pauvre peuple; aussi ne voulait-il lui confier ni son royaume, ni son fils, le dauphin Charles, pour lors âgé de onze ans, lequel pleurait à grosses larmes à côté du lit de son seigneur et père.
Les princes étaient debout autour du roi, qui. portait déjà la mort sur son visage. Cependant sa voix était ferme encore et son courage paraissait assuré, car il avait dès longtemps accoutumé de faire peu de cas des souffrances du corps, ayant eu, sa vie durant, si faible et pauvre santé, qu’il avait dû traîner et endurer bien des fois pour accomplir son royal devoir. «Mes beaux frères, leur dit-il, par ordonnance de nature, je sais bien et je connais que je ne puis longuement vivre. Je vous remets et je vous recommande Charles, mon fils; usez-en comme de bons oncles doivent user de leurs neveux; acquittez-vous-en loyalement et le couronnez comme roi après ma mort aussitôt que vous le pourrez, et le conseillez en toutes ses affaires, car toute ma confiance est en vous. L’enfant est jeune et d’un esprit léger. Il sera nécessaire de le mener et de le gouverner par bonnes doctrines, et de lui enseigner et faire enseigner tous les devoirs royaux qu’il devra remplir; mariez-le en si haut lieu, que le royaume en vaille mieux. Cherchez pour son mariage en Allemagne, afin que les alliances y soient plus fortes. Vous avez entendu comment notre adversaire d’Angleterre s’y veut et doit marier; c’est tout pour avoir plus d’alliances. J’ai eu longtemps un maître astrologue qui disait que Charles mon fils aurait en sa jeunesse grands périls et sortirait de grandes aventures: ce dont j’ai plusieurs idées et imaginations, et ne sais comment cela pourrait être, sinon du côté de Flandre, car, Dieu merci, les affaires de notre royaume sont en bon point. Le duc de Bretagne est un homme cauteleux et mauvais; il a toujours eu le cœur plus anglais que français: c’est pourquoi tenez toujours en affection les nobles et les bonnes villes de Bretagne; par ce moyen vous briserez ses menées. Faites le seigneur de Clisson connétable de France; tout considéré, je n’en sais pas de plus propre que lui. Quant aux aides du royaume de France dont les pauvres gens sont si accablés et grevés, usez-en selon votre conscience et les ôtez le plus tôt que vous pourrez, car ce sont choses, bien que je les aie maintenues, qui m’attristent fort et me pèsent au cœur; mais les grandes guerres et les grandes affaires que nous avons eues de tous côtés m’y ont obligé pour avoir l’argent nécessaire.»
La voix du roi s’affaiblissait, malgré son grand courage, et le dauphin Charles, dont il avait constamment tenu la main, tout, en parlant, sentait la sueur froide couler le long de ses doigts. Le duc de Bourbon, qui avait le cœur plus tendre et facile à émouvoir que les autres princes, s’empressa de lui apporter un breuvage que les médecins avaient préparé, car il craignait de le voir trépasser en cette même heure. Lorsque le roi eut bu, il demanda que la sainte couronne d’épines lui fût apportée du sanctuaire où elle reposait depuis que le roi Louis IX, de pieuse mémoire, l’avait reçue du prince d’Orient. Lorsque les prêtres et clercs entrèrent en sa chambre, apportant la sainte relique en un coffret d’or, le roi se souleva dans son lit et, ayant longtemps adoré la Passion de Notre-Seigneur, il demeura en prière, tandis que les chants de l’Église retentissaient autour de son lit. Lorsque les prêtres se furent retirés:
«Apportez-moi, dit-il, la couronne de France, que j’ai reçue de mon père en des temps mauvais, lorsque les Anglais tenaient grande partie du royaume.» On s’empressa d’aller quérir la couronne dans le trésor de Saint-Denis, et lorsqu’on l’apporta en grande hâte, car le roi semblait près de rendre l’âme, il la fit poser au pied de son lit. «Ah! précieuse couronne de France, dit-il, à cette heure si impuissante et si humble, précieuse par le mystère de justice renfermé en toi, mais vile, plus vile que toutes choses à cause du fardeau, du travail, des angoisses, des tourments, des peines de cœur, de corps, d’âme et des périls de conscience que tu donnes à ceux qui te portent. Ah! s’ils pouvaient d’avance les savoir, ils te laisseraient plutôt tomber dans la boue que de te porter sur leur tête!»
Le roi avait joint les mains, comme pour demander pardon à Dieu des fautes et des erreurs qu’il avait commises en portant cette couronne; lorsqu’il se releva: «Ouvrez les portes, dit-il; et laissez entrer tous venants, que je voie encore une fois mon peuple!»
L’appel du roi retentit de voix en voix jusque dans la rue et sur la place; les passants commençaient à s’amasser aux portes, se pressant pour entrer; les huissiers de la chambre royale furent contraints de résister au flot des affligés ou des curieux; en même temps tous les serviteurs de l’hôtel se hâtaient vers la chambre du roi, qui se trouva bientôt remplie. Le prince semblait sur le point d’entrer dans son agonie; il trouva cependant la force de se tourner vers la foule, disant: «Je sais bien, mes amis, que dans le gouvernement du royaume et en mainte occasion j’ai dû offenser les grands, les moyens et les petits, auxquels j’aurais dû être bienveillant et reconnaissant pour leurs loyaux services. Ayez donc merci de moi, je vous en prie, je vous demande pardon.»
Tous sanglotaient autour du lit; parmi les femmes qui avaient réussi à pénétrer dans la chambre, plusieurs s’étaient jetées à genoux, répétant le De profundis. Le roi reprit encore une fois la parole: «Ne pleurez point, mais réjouissez-vous, mes bons amis, mes loyaux serviteurs; dans une heure ce sera fini.»
La main du roi était demeurée sur la tête courbée du dauphin, toujours agenouillé auprès de son père, qui le bénit tout haut, à l’ouïe de son peuple, comme autrefois le patriarche Isaac avait béni son fils Jacob. «Plaise à Dieu, dit-il, d’accorder à mon fils Charles la rosée de la terre, l’abondance du froment, du vin et de l’huile; que sa famille lui obéisse, qu’il soit le seigneur de ses frères, que les fils de sa mère s’inclinent devant lui; qui le bénira sera béni, qui le maudira sera maudit.» Puis levant faiblement les bras: «Soyez bénis, dit-il, mes amis, et retirez-vous maintenant; priez pour moi, laissez-moi endurer en paix le dernier travail de la mort.» Il embrassa encore une fois le dauphin. «Emmenez-le, » dit-il faiblement. Comme l’enfant sortait tout en pleurs, le roi appela un de ses chapelains pour lui lire dans les saints Évangiles la Passion de Notre-Seigneur; puis, commençant d’agoniser, il ne tarda pas à rendre le dernier soupir entre les bras de son fidèle ami et bon serviteur, le sire de La Rivière.
Au moment où le bon Charles V, dit le Sage, avait dit adieu à son peuple et à ceux qui le servaient, un homme s’était glissé à travers la foule, comme pressé de sortir sans être remarqué. Ceux qui l’apercevaient disaient: «Ah! maître Gilles est en grande hâte d’échapper à la vue de la mort; cependant le roi, notre seigneur, lui a été bon maître et a bien des fois pardonné mensonges et voleries qu’il a commises en son hôtel!» Gilles ne prêtait pas l’oreille à ces propos; il était déjà parvenu jusqu’à une maison du quai Saint-Michel, dans laquelle se cachait le duc d’Anjou, venu à Paris contre le commandement du roi. Plusieurs serviteurs de la maison royale l’avaient constamment tenu informé des progrès de la maladie de son frère. Lorsqu’il avait vu celui-ci au dernier point, il avait quitté son apanage et son armée et s’était secrètement rendu à Paris. «Monseigneur, dit Gilles en soulevant la tapisserie qui fermait la chambre du duc, monseigneur le roi est à l’agonie et les prêtres sont autour de lui, chantant le Miserere.» Le duc appuya sa tête sur sa main et deux larmes de naturelle compassion jaillirent de ses yeux; elles ne tardèrent guère à être séchées. «Retourne, Gilles, dit-il, et m’informe du moment où mon seigneur et frère aura rendu son âme à Dieu!»
Gilles se préparait à obéir, lorsqu’un second serviteur, confidentdu duc d’Anjou, pénétra à son tour dans la chambre. «Monseigneur, dit-il, notre sire le roi est mort! — A cette heure, repartit le duc, hâtons-nous, sans quoi mes frères mettront la main sur les trésors, qui doivent être grands et magnifiques, et dont m’est besoin plus qu’à eux, ayant à conquérir mon royaume de Naples.» Car la reine Jeanne de Naples et de Sicile avait fait remise de ses États au pape Clément, demeurant pour lors à Avignon, lequel en avait doté le duc d’Anjou, etne cessait depuis lors de réunir soldats et argent pour prendre possession de son trône: ce dont tous ceux de Naples n’étaient consentants.
Les gardiens du trésor royal avaient cédé aux menaces et à l’autorité hautaine du prince le plus âgé qui fût du noble sang de France, bien que plusieurs fussent informés des précautions que le feu roi avait voulu prendre contre l’avidité du duc son frère; mais les princes morts, pour si grands qu’ils aient été, n’inspirent plus crainte ni effroi, comme ceux qui ont la puissance en leurs mains. Le duc d’Anjou avait fait accumuler en un lieu sûr les grands trésors du roi son frère, qui dépassaient toutes ses espérances, s’élevant, disait-on, à dix-neuf millions de livres tournois. Comme on revenait des funérailles du bon roi Charles, qui avait été enseveli à l’abbaye de Saint-Denis en grande pompe et cérémonie, avec son connétable messire Bertrand Duguesclin à ses pieds, ainsi qu’il l’avait lui-même ordonné, le duc d’Anjou eut vent qu’il n’était pas encore maître de tout ce qu’avait possédé le roi. On disait qu’un trésor était encore caché dans le château de Melun. Le duc s’avança avec colère vers le sire de Savoisy, chambellan et confident serviteur de Charles V. «Or sus, faux traître, lui cria-t-il, dis-moi à cette heure où est celé le trésor de mon frère que je sais à Melun et que tu comptais sans doute dérober à ton profit!» Le chambellan s’excusait, niant le trésor et la connaissance qu’il en avait. «Pour lors, cria le duc, qu’on appelle le bourreau et qu’il soit décollé à cette heure; nous verrons si l’approche de la mort lui ouvrira la mémoire et les lèvres.» Le bourreau n’était pas encore arrivé que le sire de Savoisy avait, comme les autres, cédé à la crainte. Le duc d’Anjou courut aussitôt à Melun pour s’assurer en personne du trésor, qui était considérable, consistant surtout èn vaisselle d’argent et d’or. Ainsi furent déjouées les prudentes intentions du roi Charles V: la discorde s’était mise parmi ses frères, et le duc d’Anjou s’emparait de cette première place qui lui avait été refusée. Cependant, un conseil ayant été réuni à la hâte des principaux du royaume qui se trouvaient présents, il fut décidé que la garde et la tutelle du jeune roi Charles VI resteraient aux mains des ducs de Bourgogne et de Bourbon, tandis que le duc d’Anjou demeurerait comme régent auprès du roi, son neveu, pour gouverner les affaires du royaume jusqu’à sa majorité. Tous décidèrent aussi que le petit roi serait sacré en la cathédrale de Reims, comme l’avaient toujours été les rois de France depuis Clovis.
Or ne se souciait pas d’autre chose le roi lui-même, depuis qu’il avait cessé de pleurer à Saint-Denis devant le tombeau de son père. Les enfants avec lesquels il avait été élevé, et qui appartenaient tous aux plus nobles maisons du royaume, se plaisaient à l’entretenir de la pompe et de la magnificence qui le devaient entourer à son sacre, comme aussi de la puissance et de la liberté qui lui écherraient alors en partage. Plusieurs d’entre eux avaient déjà présenté des demandes et requêtes, que le petit roi octroyait ou rejetait gravement, selon son humeur ou fantaisie du moment. «Quand irons-nous à Reims, monseigneur mon oncle? répétait-il souvent au duc de Bourbon, avec lequel il était familier et sans crainte. — Au premier jour, beau neveu, et lorsque vos oncles d’Anjou, de Berry et de Bourgogne se seront entendus sur le partage de la puissance dans votre royaume,» disait le duc, qui, étant moins grand seigneur que les frères du feu roi, n’avait rien à prétendre comme dotation ou apanage. Le petit roi disait à ses compagnons: «Quand je serai sacré et vraiment le roi, mon oncle de Bourbon me demandera tout ce qu’il voudra et je le lui donnerai.»
Cependant tous les grands princes étrangers qui relevaient de la noble couronne de France avaient été mandés en tous pays, ainsi que les seigneurs, barons et prélats du royaume, pour assister au sacre du roi en la ville de Reims. Tous ne vinrent pas qui auraient dû le faire; cependant la pompe était magnifique et la foule des seigneurs bien grande lorsque le jeune roi entra dans la cité de Reims, le samedi avant la Toussaint, six semaines après le jour où le roi Charles V avait rendu à Dieu son âme. Devant le roi sonnaient plus de trente trompettes, d’un son si clair que c’était merveille, si bien que le petit roi y prenait grand plaisir, ne sachant à cette heure ce qu’était fatigue ou mal de tête; il criait toujours aux musiciens de sonner plus fort. On passait au travers des bourgeois et du peuple de Reims qui tous criaient. «Noël!»
«Monseigneur, le roi est mort.»

Le petit roi était en prières dans la cathédrale; ses armes étaient placées devant lui; au pied de l’autel, à côté de lui, priait son frère,, encore tout enfant, trop jeune pour devenir chevalier, mais qui avait obtenu de passer la nuit dans l’église avec leurs compagnons. «Ne-dois-je pas, demain, porter au cortège la grande épée de l’empereur Charlemagne, cette Joyeuse dont il est parlé en toutes les chansons, tout comme si j’étais déjà grand et chevalier?» Le roi aimait beaucoup-son frère et avait demandé pour lui cette grâce; mais le petit prince avait grand peine à se tenir en repos, ayant achevé ses prières; il riait et faisait des tours qui ne convenaient point au saint lieu, si bien que son gouverneur se vit obligé de l’emmener vers la minuit; déjà le damoiseau d’Harcourt, qui était le plus âgé et le plus raisonnable parmi les compagnons du roi, s’était plaint plusieurs fois des folies du jeune duc: «Tais-toi, Louis,» avait dit le roi.
Lorsque le duc de Touraine ne fut plus dans l’église, le petit roi se rapprocha du damoiseau d’Harcourt, et tous deux s’entretinrent, comme enfants sages et bons compagnons, des grands faits d’armes et nobles actions de chevalerie qu’ils voulaient accomplir, leur vie durant, pour le service de Dieu et le soulagement des opprimés.
A la fin le roi s’endormit, la tête sur l’épaule de Godefroy d’Harcourt.. Tous deux étaient déjà bien fatigués lorsqu’il fallut se préparer pour la solennelle procession et cérémonie du grand jour. «J’aimerais mieux me reposer en mon lit,» pensait le petit Charles VI.
La cathédrale de Reims était magnifiquement parée et si fort remplie de toute noblesse, qu’on n’y pouvait tourner le pied. Le trône était couvert de draps d’or aussi riches qu’on avait pu trouver, et là seyait le jeune roi, qui venait d’être sacré de la sainte ampoule dont messire saint Remy avait naguère consacré Clovis, le premier roi qui fut en France. Il avait déjà conféré devant l’autel le très noble ordre de chevalerie à tous ses amis et compagnons, qui étaient assis à ses pieds sur des escabeaux parés de drap d’or.
Tout près du roi se tenait le nouveau connétable de France, messire Olivier de Clisson, aussi joyeux de visage qu’il pouvait l’être, étant de sa nature laid et mal bâti et ayant en outre perdu un œil dans un combat. Ce qui ne l’empêchait pas d’être illustre chevalier et grand guerrier, bien propre à la charge que le sage Charles ¥ lui avait confiée à son lit de mort.
A la porte de l’église, toute grande ouverte, se pressait le peuple, qui cria: «Noël!» lorsque son assentiment fut à haute voix demandé pour l’élévation au trône du roi Charles, sixième du nom. Les cris redoublèrent lorsque les hérauts annoncèrent au nom du roi qu’à l’occasion de cet avènement et élévation toutes les impositions, aides, gabelles, péages, subsides et autres choses mal vues dont le royaume de France avait été trop grevé, seraient acquittées, ôtées et supprimées, ainsi que le roi Charles V l’avait désiré à cette heure suprême où les souffrances des pauvres se dressent comme un remords terrible devant la conscience des princes. Tous étaient joyeux par tous états dans la ville de Reims, ce jour-là.
Le petit roi avait ôté le manteau royal qui l’accablait de son poids; il paraissait beau et bien fait, plus grand et plus robuste qu’il n’était d’ordinaire parmi les enfants de son âge, lorsqu’il prit place au banquet qui avait été préparé dans une grande salle en charpente élevée dans la cour du palais. L’archevêque qui avait sacré le roi et les prélats, qui étaient en grand nombre, s’assirent à la droite du prince; un siège avait été préparé à sa gauche pour le duc d’Anjou, à la suite duquel devaient se placer les autres princes; mais le duc de Bourgogne, réclamant les droits et les honneurs de premier pair de France, s’élança en avant sans rien dire et prit son siège à côté du roi, repoussant ainsi à la seconde place le duc d’Anjou, son aîné. Tous furent bien étonnés, mais nul ne réclama, et le duc, content d’avoir établi le rang de sa pairie, qui jusqu’alors n’avait passé qu’après celles de Normandie et de Flandre, se rendit si agréable au roi, que le petit prince se réjouit d’avoir ainsi changé de voisin.
«Mon bel oncle d’Anjou ne sait point être de si avenante humeur que mon oncle de Bourgogne, quand celui-ci le veut bien,» dit-il le soir à Godefroy d’Harcourt. qui assistait à son coucher.
Cependant les deux enfants étaient bien plus préoccupés du noble appareil dans lequel les premiers barons du royaume avaient servi e souper royal, à cheval sur leurs coursiers de parade et tout vêtus de drap d’or. «As-tu vu comment le sire de Coucy manœuvrait son destrier avec grâce, et le savait faire caracoler à travers les tables sans blesser ni heurter personne? disait le petit roi; je saurai chevaucher aussi bien que lui quand je serai grand; il l’emportait sur messire le connétable, sur messire l’amiral et même sur le sire de la Trémoille; son cheval ne bougeait non plus qu’un terme pendant la représentation des mystères. Je ne pouvais m’empêcher de le regarder et de l’admirer à tout moment.»
Le petit roi et ses oncles étaient revenus à Paris, où s’étaient célébrées de nouvelles fêtes. L’enfant s’apercevait, que le sacre n’avait guère accru sa liberté, et qu’il n’était vrai roi non plus qu’auparavant. Il s’en plaignait chaque jour à Godefroy d’Harcourt, qui disait sagement: «Vous êtes trop jeune, monseigneur, et vous ne sauriez vous gouverner vous-même, encore moins gouverner ce grand peuple. Le bon roi votre père a décidé que vous seriez majeur à quatorze ans, quatre ans plus tôt que ne l’ont été les rois vos prédécesseurs, et lourd sera déjà le fardeau pour vos épaules quand vous aurez encore pris deux ans d’âge. Ne voudrais-je pas, à quatorze ans, être chargé de veiller au bien et au mal des domaines de la maison d’Harcourt, qui sont petits et pauvres en comparaison du royaume de France. Prenez patience, monseigneur, votre temps viendra!»
Deux larmes jaillirent des yeux du petit roi.
«Tu as ton père, toi, Godefroy, dit-il d’une voix tremblante, et moi je n’ai que mes oncles, qui se disputent jusqu’en ma présence à qui gouvernera et moi et mon peuple, sans que personne fasse cas ou de mon bonheur ou de mon amour!»
Godefroy se rapprocha du jeune prince, timidement et comme s’il craignait d’être entendu. «Ils se disputent votre peuple, messire, dit-il, et, en se disputant, ils l’écrasent. On dit que monsieur le duc d’Anjou n’est point si pressé qu’il devrait l’être de tenir la promesse qui a été faite à votre sacre d’abolir les aides et gabelles!»

On rencontrait des rassemblements.

CHAPITRE II
Table des matières
L’un après l’autre, les vieux serviteurs du roi Charles V avaient été mis en disgrâce et renvoyés dans leurs maisons. Les princes se cherchaient entre eux constantes querelles, et les gens de guerre qu’ils entretenaient, étant mal payés et mal dirigés, pillaient les maisons des bourgeois dans la ville et celles des paysans dans la campagne. Les impôts étaient partout levés et perçus comme dans le temps passé ; on disait même que la rigueur des receveurs et la dureté des sergents allaient croissant. Le peuple commençait à s’agiter; on rencontrait par toutes les rues des rassemblements de gens des petits métiers, qui parlaient entre eux au lieu de se rendre à leur ouvrage, s’excitant les uns les autres par leurs paroles. En vain le prévôt des marchands et les riches bourgeois se mêlaient souvent aux groupes, cherchant à apaiser la colère de cette populace de Paris qu’on avait vue plus d’une fois redoutable. On leur répondait qu’ils parlaient bien à leur aise, étant riches et n’ayant jamais vu femmes et enfants jetés dehors par les sergents, et les meubles vendus pour payer la taille et les aides. Il en fallut venir à convoquer une assemblée populaire, à laquelle le prévôt fit un beau discours, exhortant tous les assistants à la patience: à cette heure où le jeune roi venait de rentrer en sa bonne ville de Paris, après son digne sacre, il ne tarderait guère à abolir les impôts excessifs, ainsi qu’il l’avait promis. Tout à coup un savetier se leva, bien connu dans le quartier des Halles, grand discoureur et beau diseur, plus accoutumé, disait-on, à boire et à parler qu’à tirer l’alêne ou à couper le cuir, et qui, en conséquence, avait plus d’une fois eu maille à partir avec les sergents.
«Nous n’aurons donc jamais de repos, s’écria-t-il, et l’avarice des seigneurs nous chargera donc toujours d’exactions contre nos droits? On nous demande plus que nous ne pouvons payer, on nous écrase jusqu’à en mourir; en outre, on nous méprise trop. A peine veut-on nous reconnaître la voix et la figure d’homme; on ne nous appelle point dans les assemblées des notables, et on nous dit avec arrogance que la terre ne doit pas se mêler au ciel. Nous leur donnons tout notre avoir, nous prions pour eux, et avec nos impôts ils ne songent qu’à se vêtir d’or et de perles et à se bâtir de beaux hôtels. On accable la bonne ville de Paris, cette mère des autres villes du royaume; mais il n’y a plus de patience à avoir: que tous les bourgeois, grands et petits, prennent les armes; il vaut mieux mourir que de vivre si misérables et endurer tant d’injures!»
Les paroles du savetier répondaient aux pensées de tous. En un instant l’assemblée fut dissoute; chacun criait: «Aux armes!» Trois cents hommes marchèrent vers le palais. «Allons parler au régent!» disait-on. Le trouble régnait aux alentours, les serviteurs du duc d’Anjou étaient grandement effrayés. Le prince avait conservé tout son calme. «Venez, chancelier, dit-il, allons ouïr leur requête; notre ami le prévôt est en plus grande crainte de ceux au nom desquels il parle que je ne le suis, moi, de qui ils se plaignent.» Tous deux montèrent sur la table de marbre qui est dans la grande salle du Palais de Justice, et bien leur en prit, car, à la suite des bourgeois armés, s’était précipitée une foule de peuple qui se pressait dans la salle, et bien eussent pu être étouffés sans remède le prince et le chancelier. A tout moment s’élevaient les cris et les plaintes d’une femme renversée et foulée aux pieds, d’un vieillard écrasé sous le poids de ses voisins qui le poussaient, afin de pouvoir avancer. A peine le prévôt pouvait-il parvenir à se faire entendre lorsqu’il commença sa remontrance au nom des Parisiens. Le duc d’Anjou souriait dans sa barbe, car il avait bientôt reconnu l’adresse du prévôt, qui semblait parler avec force, mais qui cherchait cependant à adoucir par ses paroles ceux qui l’avaient contraint de se mettre à leur tête. Les visages devenaient moins menaçants, les mains ne serraient plus si étroitement les armes, lorsque le duc prit à son tour la parole, amusant et séduisant le peuple par de beaux et affables discours. «Le roi ne peut rien décider sans conseil,» dit sévèrement le chancelier, qui reprocha aux Parisiens leur ingratitude envers les princes, qui avaient comblé leur ville de biens et de faveurs.
Les mécontents se retirèrent; le duc d’Anjou était tout fier de son succès. «Ils reviendront, mon frère; ils reviendront,» disait le duc de Bourgogne.
Ils revinrent, en effet, plus nombreux et plus violents que la première fois. Le prévôt se crut obligé, par le devoir de sa charge, d’avertir le régent que malheur en arriverait si le peuple ne recevait quelque satisfaction. On en délibéra au conseil du roi. Le duc de Bourgogne était plus résolu que le duc d’Anjou à soulager les pauvres gens du royaume de France, car la plus grosse part des aides et impôts ne tombaient pas dans ses coffres. Les confidents serviteurs du régent lui conseillaient de céder. «Ne craignez rien, monseigneur, disaient-ils, vous retirerez ce que vous aurez donné quand le tumulte sera apaisé et le peuple occupé d’autres affaires. A cette heure, il y a les juifs dont on pourra bien tirer quelque argent.» Le duc d’Anjou se mit à sourire: «Pour Dieu! dit-il, je n’avais pas pensé aux juifs! Arrangez cela sans bruit et que nul ne sache que j’y ai pris part ou profit.»
Le lendemain, les hérauts annonçaient dans toute la ville que les. subsides, aides et gabelles étaient abolis par lettres patentes du roi Charles VI.
Une cruelle expérience avait appris aux juifs à se méfier des concessions apparentes dont le poids était tant de fois tombé sur eux. Les plus avisés parmi les commerçants, cachés dans d’obscures demeures au fond de la Juiverie, fronçaient déjà les sourcils et serraient dans les retraites les plus sûres les objets précieux de leur trafic. «Israël pleure quand les Gentils se réjouissent!» disaient les femmes. Plus d’un avait eu la pensée de fuir. Où ce peuple malheureux pouvait-il porter ses pas? Partout la même avidité des grands et des puissants; partout la même haine populaire, la même violence et la même rapine. Quelques familles gagnèrent Rouen, où leurs frères résidaient en grand nombre. Ceux qui leur donnaient l’hospitalité secouaient la tête. «Rouen n’est point plus sûr que Paris à cette heure, disaient-ils; la tempête se va déchaîner en plus d’un lieu.»
Déjà, parmi les gens des petits métiers, circulaient des bruits funestes: les juifs avaient plus que personne profité des aides et des tailles si longtemps maintenues; ils avaient sous main affermé les impôts et s’étaient engraissés des dépouilles du pauvre peuple. Leurs maisons étaient remplies d’or et d’argent; il fallait faire rendre gorge à ces sangsues qui avaient sucé naguère le sang du Sauveur Jésus-Christ et qui dévoraient à cette heure les chrétiens. La populace écoutait les discours de quelques hommes de bonne apparence, bourgeois sans doute, venus de quelque quartier éloigné, car on ne les connaissait pas. Leurs chaperons étaient neufs, leurs habits propres; ils ne semblaient pas accablés par la misère.
Presque tous se trouvaient cependant en tête des bandes, qui ne lardèrent pas à s’élancer contre les maisons des juifs. Plus d’une semblait abandonnée, les vitraux étaient fermés et les malheureux habitants réfugiés dans les caves. La fureur des pillards les poursuivit dans les plus secrètes retraites. Les hommes qui avaient excité la populace ne semblaient pas avoir affaire des trésors; ils avaient coutume d’aller tout droit à quelque vieux coffre dont ils tiraient des papiers, criant en même temps: «Les enfants! les enfants! Il les faut sauver et arracher à la damnation éternelle!» Les mères pleuraient et se défendaient comme au jour du massacre des saints Innocents; plus d’une fut tuée en retenant ses enfants qu’on portait aux églises pour les faire baptiser.
Lorsque, le soir, les serviteurs du régent lui apportèrent les titres des dettes qu’ils avaient enlevés dans les coffres, des juifs ou les joyaux précieux cachés dans les ceintures des hommes et des femmes cruellement égorgés, ils ne manquaient pas d’ajouter à leurs récits: «Et il y a eu dix, vingt, vingt-cinq enfants baptisés à Saint-Séverin ou à Saint-Germain-des-Prés.»
Le duc pensait que c’était une bonne besogne bien faite pour la gloire de Dieu, et il n’était point trop pressé de mettre un terme au pillage.
Les juifs, désespérés, avaient fini par demander asile au Châtelet. Force fut au régent de consentir à la volonté du conseil du roi, qui prit ces malheureux sous sa protection et les rétablit dans leurs privilèges. «En cette manière, Nathan et Lévi ne sauront réclamer à monseigneur ce qu’il leur devait,» disaient les valets du duc d’Anjou. Celui-ci pensait que ses hommes avaient bien pu acquitter, en semblable façon, plus d’une obligation contractée envers les juifs: tous semblaient soudain devenus riches.
La fureur des pillards les pour survit dans leurs retraites.

Ce n’était pas assez cependant, et le trésor royal était vide. De tout côté chacun des princes tirait de l’argent par emprunt; par avances, par mille exactions diverses; les gens du roi n’étaient pas payés et pillaient à leur tour, tout en se lamentant sur la pauvreté
leur seigneur et maître. L’hôtel du petit roi était souvent embarrassé pour les objets nécessaires à la vie, nul des trafiquants qui fournissaient à sa dépense ne recevait d’argent. «Nous serons obligés de rétablir les aides et gabelles,» disait-on. Les états généraux furent convoqués, qui refusèrent d’autoriser des impôts qui écrasaient le peuple. Le régent s’adressa aux états particuliers de chaque province, afin d’obtenir des subsides. Quelques-uns cédèrent. Paris demeura intraitable. Rouen suivit violemment son exemple. «Les libertés de la province! les libertés de la province!» criaient les bourgeois et le peuple rassemblés sur les places et dans les rues: «A bas les aides et les gabelles!»
Les Rouennais criaient et s’emportaient, mais les traitants et les receveurs trônaient à tous les carrefours et dans les halles, rétablissant partout les bureaux de recettes qui avaient été un instant fermés. On se réjouissait encore dans la ville du beau don que le nouveau roi venait d’octroyer à son peuple en mémoire de son très digne sacre, et on disait: «Il est bon fils de notre bien-aimé roi Charles le Sage, qui jamais n’oublia qu’il avait été longtemps duc de Normandie et qui a légué son cœur à sa bonne ville de Rouen.» Cependant les sergents recommençaient leurs exactions avec plus de rigueur que jamais. En un seul jour, dix familles misérables, qui avaient compté sur l’abolition des impôts, avaient été jetées hors de leurs logis; on commençait à s’exciter dans tous les quartiers. Le 26 février 1381, au point du jour tardif, à la lueur incertaine encore du soleil d’hiver, la populace se jeta sur les bureaux des receveurs et traitants, chassant les uns, massacrant sur leurs registres ceux qui cherchaient à les défendre, pillant ou dispersant l’argent contenu dans les coffres, et se ruant en même temps sur les maisons des juifs. A neuf heures, toutes les chaînes étaient tendues dans les rues; les gens des métiers s’étaient réunis et tous couraient à l’hôtel de ville pour délibérer sur les affaires de la cité. A la tour du beffroi sonnait sans relâche la cloche de la commune. «Normands, venez! Normands, venez!» disait-elle; et ses appels sinistres retentissaient comme un glas funèbre à travers les rues et les places toutes couvertes d’une foule pressée. On pleurait et on tremblait dans plus d’une maison, car la terreur avait gagné tous les bourgeois riches et paisibles. «Peuple en furie est le plus cruel des maîtres!» répétait-on.
La femme et les filles du maire, Robert Deschamps, cherchaient à le retenir. «N’allez pas à l’hôtel de ville, répétaient-elles. Vous n’y sauriez faire aucun bien et vous y pourrez laisser votre vie! Plus d’un vous déteste pour la justice que vous avez rendue contre lui, qui s’arrangera pour se venger sans qu’on sache d’où vient le coup.» Et comme le magistrat se refusait à leurs prières, alléguant son devoir et les serments qu’il avait prêtés, Mme Deschamps le supplia à mains jointes, et pour l’amour du bonheur qu’ils avaient eu ensemble en mariage, de ne pas manquer pour le moins de faire appeler ses douze pairs et ses douze prud’hommes, afin que, escorté des trente-deux sergents dans le costume de leur office, il pût au moins imposer aux furieux qui se précipitaient par les rues comme des taureaux prêts à frapper de leurs cornes. «Qu’on fasse au moins prévenir maître Jean Legras, disait-elle; il saura où se sont réfugiés les prud’hommes, car ils ont coutume de se rassembler chaque soir en sa boutique pour deviser des affaires du jour.»
Le maire souriait amèrement, cherchant à dégager sa robe des mains qui la retenaient. «Jean Legras est à cette heure caché dans le coin le plus reculé de sa maison, entre ses ballots de drap, dit-il, et tous les pairs et prud’hommes en font autant! N’avez-vous pas entendu tout à l’heure ce que m’est venu dire le gardien de la geôle, que toutes les portes sont forcées et ceux qui y étaient retenus par jugement et en châtiment de leurs fautes déjà relâchés, faisant de leur pis en la cité ? Non, non, j’irai à l’hôtel de ville tout seul, moi qui marchais naguère en la cour du roi à l’égal des comtes, et je ferai de mon mieux pour faire comprendre à ces insensés que dure sera la verge dont ils seront tantôt battus pour les punir de leur rébellion; car plus fort est notre sire le roi qu’une populace en furie, et point ne sert de se soulever contre la volonté des princes par des crimes qui méritent la mort!»
Dame Deschamps gisait sur son lit à demi évanouie, et les amis de Robert Deschamps avaient eu fort à faire pour le faire esquiver au milieu de la foule qui encombrait l’hôtel de ville, et qu’il avait vainement voulu haranguer.
A cette heure il était caché dans les caves du drapier Legras, dont il parlait tantôt à sa femme; il était tapi entre deux balles énormes de drap dont le sort préoccupait maître Legras plus encore que celui du maire, lorsque, d’une chambre haute de sa maison, il aperçut le flot populaire qui prenait la direction de sa demeure en criant: «Un roi! un roi! il nous faut un roi! notre roi à nous! Peu nous importe le roi de Saint-Denis, le roi de Paris; le roi de France et tous ses conseillers ne sauraient faire un peuple, le peuple peut se faire un roi, le roi de Rouen, le roi des Normands!» Et quelques voix ajoutaient: «Jean Legras! Jean Legras! c’est lui qui sera notre roi pour faire et ordonner notre volonté !»
Jean Legras, tout tremblant, descendit dans sa boutique. «S’ils ne me trouvent à leur bon plaisir, ils pilleraient et détruiraient tout,» pensait-il.
Au moment où le drapier descendait son escalier de chêne, noirci par l’âge et soigneusement ciré, il se retourna vers sa fille, âgée de seize ans à peine, depuis deux ans orpheline de sa mère, brave et digne femme qui l’avait pieusement et sagement élevée.
«Guillemette, dit-il, reste enfermée en la chambre, auprès de ta tante, et, pour bruit que tu entendes, n’aie garde de bouger. Je ne sais ce qu’ils vont faire de moi, mais au moins voudrais-je sauver le plus grand trésor que j’aie en ma maison!»
Guillemette fit un signe de tête; elle ne pouvait pas parler, tant elle pleurait, mais au travers de ses larmes elle entendait les genoux du drapier qui s’entre-choquaient en descendant, et son pas qui retentissait plus lourd que jamais sur les marches.
«Mon pauvre père, se disait-elle, il pense à moi, mais il n’est pas bien résolu en son esprit, et ne sait ce qu’il va dire à ces furieux. S’ils lui font du mal, je ne lui survivrai pas, mais je me jetterai au milieu d’eux pour mourir avec lui. Quand j’aurai dit mes prières avec ma tante, je reviendrai en cette chambre, afin de mieux entendre ce qui se passera!»
La populace en délire se précipitait dans la boutique, sous les sombres arcades formées par les étages supérieurs. Déjà les pièces de drap étalées à la devanture avaient été arrachées. Parmi les furieux absorbés par leur colère ou leur vengeance s’était glissé plus d’un pillard qui se promettait de faire profit en cette bagarre. Le peuple criait: «Il nous faut un roi! notre roi! Or sus, Jean Legras, laisse là ta boutique et ta draperie!»
Guillemette regarda par la fenêtre, malgré la défense de son père, et vit celui-ci, pâle et tremblant, monter dans une charrette qu’avaient amenée les émeutiers. Tout alentour de ce grossier char royal, on avait jeté des lambeaux de drap arrachés aux pièces qui encombraient le magasin du drapier.
«Bien a pris à mon père d’avoir caché aux caves et greniers ses plus belles marchandises, pensait-elle; mais je donnerais des deux mains tout ce que contient la maison pour le voir revenir ici sain et sauf!»
Dans toutes les demeures des bourgeois, le long de la rue et sur le parcours de la multitude forcenée, ceux qui avaient osé mettre le pied hors de la porte ou la tête à la fenêtre reconnaissaient Jean Legras et disaient: «Voilà ce qui lui est venu de son amour de jaser et de blâmer rois et princes! C’était en sa boutique que grondaient chaque soir les pairs et prud’hommes; à cette heure il ne sait plus s’il a le cœur dans sa poitrine ou s’il est descendu dans ses souliers!»
C’était dans l’aitre de l’église Saint-Ouen, auprès de la croix, que la populace avait élevé un trône: quatre morceaux de bois recouverts avec le drap écarlate fabriqué par Jean Legras lui-même et destiné à faire des chaperons. Les plus robustes hissèrent le drapier sur cet échafaudage. Le malheureux, plus mort que vif, répétait tout bas ses prières en songeant à sa fille, demeurée seule en sa maison avec une vieille tante paralytique et une servante qui mourait de peur. «Que le Seigneur Dieu garde ma Guillemette!» murmurait-il.
«Sire! criait-on autour de lui, nous périssons sous les aides et gabelles qui nous ont été injustement imposées; ne veux-tu pas que toutes ces charges damnables soient abolies, comme l’avait ordonné à son lit de mort le roi Charles le Sage?»
Jean Legras hésitait; il avait souvent crié contre les impôts, en sa boutique ou dans son parloir, mais il se sentait bien petit seigneur, en dépit de son trône et de sa couronne, pour contredire à lui seul les conseils du roi.
La populace s’irritait de son silence. «Abolis-tu? abolis-tu?» hurlait-on autour de lui; et le pauvre drapier murmura d’une voix faible: «J’octroie l’abolition des impôts!» Un seul cri s’éleva, pénétrant jusqu’au fond des plus pauvres demeures, et réjouissant plus d’un cœur ignorant et faible: «Plus d’aides, plus de tailles, plus de gabelles! Les Normands sont libres et francs de toute servitude. Vive le roi Jean Legras!»
Guillemette, à sa fenêtre, saisit à la volée le nom de son père; elle se pencha plus avant par l’ouverture, craignant d’entendre des menaces de mort se joindre à ce nom chéri. «Non, ce sont des applaudissements; on crie: Vive le roi Jean Legras!» répéta la jeune fille à sa tante, et la vieille paralytique secoua tristement la tête. «A cette heure ils lui font fête, marmotta-t-elle; mais ce sont cris qui nous coûteront cher!»
D’autres cris s’élevaient, empreints d’une fureur sauvage. Les hommes et les femmes en délire qui entouraient le trône improvisé avaient dit à leur souverain et à leur esclave: «Sire, que ferons-nous de tous ces receveurs, traitants, usuriers qui nous ont opprimés et sucés si longtemps? Que ferons-nous de tous ces juifs qui s’engraissent aux dépens des chrétiens et qui payent si cher le régent de Paris pour les laisser, séjourner en notre pays?» La foule hurlait: «Justice! justice!»
Jean Legras était de plus en plus troublé ; il tremblait de tous ses membres et ses dents se heurtaient dans sa bouche lorsqu’il laiss a échapper ces mots: «Faites justice!»
Point ne fut besoin de quérir le bourreau de la ville, qui prudemment s’était réfugié dans l’église Saint-Maclou; cent exécuteurs de la sentence royale s’élancèrent par les rues et les places, fouillant les maisons des traitants, mettant le feu aux demeures où se tapissaient les usuriers juifs ou chrétiens. Le sang coulait dans les ruisseaux et les bras des furieux étaient rouges lorsqu’ils reparurent devant l’église Saint-Ouen, serrant de plus près le trône de Jean Legras. Les cadavres roulaient dans la Seine sous le vieux pont de Mathilde.
«Par la merci de Dieu! nous sommes délivrés des maires, pairs et prud’hommes, comme aussi de leurs sergents! criaient ceux qui revenaient en foule, affluant par toutes les avenues. Il nous ont opprimés d’année en année, se relayant sans cesse pour faire le mal. A cette heure ils se sont enfuis comme une volée d’arondeaux et nul ne saurait où les chercher pour les amener à leur tour en notre prétoire. On saura bien les retrouver un jour, quand ils ne craindront plus pour leur peau et commenceront à s’enquérir de leurs richesses; mais point ne serait-ce justice s’ils n’étaient châtiés en ce jour de liberté et de vengeance, eux qui ont fait condamner en leur tribunal tant d’innocents; leurs demeures sont là dans les plus belles rues de la ville, grandes et bien bâties, remplies de vaisselle d’or et d’argent, de belles tapisseries et de riches étoffes; ils n’ont eu ni cœur ni entrailles pour les pauvres; les pauvres ne seront-ils pas une fois maîtres en leur logis? Ordonnez, sire, ordonnez que justice soit faite! — J’ordonne!» balbutia Jean Legras.
«Sainte Marie, les voici!» cria Guillemette toujours à sa fenêtre; et elle se retira de quelques pas, cachant son pâle visage derrière le volet à demi fermé. Dans la rue du Grand-Pont, dans la rue Damiette, dans la rue des Gantiers, les forcenés, hache en main, accomplissaient leur œuvre de destruction sur les boiseries sculptées, sur les fines dentelles de pierre des fenêtres et des portes, sur les vitraux enchâssés dans des lames de plomb et formant d’élégants dessins. Les pioches atteignaient même les murailles et le feu secondait les efforts des démolisseurs.
Avant que les flammes eussent gagné du terrain, on avait aperçu plus d’un homme, plus d’une femme se glissant à la dérobée le long des murailles, un fardeau sur le dos ou des paquets dans les bras; les beaux meubles et les riches vaisselles des grands bourgeois n’étaient pas tous destinés à périr sous la hache ou sous l’incendie; les misérables chaumières des pillards recélèrent ce soir-là de précieux trésors.
Nul n’avait touché à la maison de Jean Legras, qui n’était si riche ni si grand marchand que la plupart de ceux dont les demeures avaient été abattues, sans quoi sa dignité d’un jour n’eût peut-être pas suffi à la protéger.
Guillemette s’était réfugiée à côté du fauteuil de sa tante; la paralytique avait fait un suprême effort, soulevant ses membres raidis, pour entourer de ses bras l’enfant frémissante. Les deux femmes murmuraient leurs prières. Le temps leur parut long avant que les cris cessassent aux environs de leur retraite. La foule s’était de nouveau rassemblée autour du trône où son élu se sentait mourir.
Les odieux traitants avaient disparu, les beaux hôtels des grands bourgeois n’insultaient plus à la misère du peuple; ceux qui avaient réussi à s’en échapper encombraient les églises et les cimetières, cherchant un asile auprès de Dieu et des morts. A la porte du majestueux monastère de Saint-Ouen, la pensée vint naturellement aux émeutiers de s’en prendre à ces moines orgueilleux, fiers de leurs privilèges, prétendant à haute et basse justice et ayant plus d’une fois eux-mêmes fait dresser des gibets. «Justice! justice!» criait-on autour de Jean Legras.
Le drapier hésita moins longtemps que de coutume; il avait eu naguère maille à partir avec le frère trésorier du monastère pour une fourniture de drap dont celui-ci n’avait pas été satisfait et qu’il avait refusé de payer le prix convenu. «Faites justice!» dit-il assez haut.
Le peuple ne l’écoutait pas. Déjà les lourdes portes du couvent avaient cédé sous le poids des barres de fer, sous les coups de hache et de pioche; la multitude se précipitait dans les salles, au réfectoire, dans les appartements particuliers de l’abbé. Celui-ci était agonisant, et les moines, pâles et blêmes, mais courageux dans leur dévouement, défendaient le repos de leur supérieur mourant.
Quelques forcenés s’ouvrirent un passage jusqu’au lit de mort. L’abbé Guillaume le Mercher gisait là sur une couche de cendres en signe de pénitence. Les coups de pied des furieux dispersèrent ce lit funèbre.
«Levez-vous! levez-vous! criaient-ils; venez avec vos moines en l’aitre de l’église; le roi de Rouen veut vous parler à vous et à vos moines, sans quoi vous allez tous mourir!»
L’abbé fit un geste de souverain mépris; il était à cette heure sur le point de répondre à un maître plus puissant et plus terrible que le peuple déchaîné lui-même; la compassion pour ses frères, tremblants autour de lui, ne l’avait pas abandonné.
«Soutenez-moi,» dit-il aux moines qui se pressaient autour de lui, et le mourant se releva pour se traîner jusqu’au trône de Jean Legras. Celui-ci ne prononçait pas les sentences et se bornait à les confirmer. Quelques hommes de loi de bas étage, aigris par l’insuccès né de leur mauvaise conduite, s’étaient mêlés aux émeutiers et dictaient les réclamations et les demandes: «Moines, plus de baronnies, plus de hautes justices, plus de baillis, plus de gibets, ou vous êtes morts. Le parlement de Paris vous a donné raison contre nous, parce que vous étiez riches et puissants et que nous étions, nous, pauvres et faibles; mais cette fois c’est nous qui rendons la justice; renoncez sur l’heure aux énormes dépens dont on nous a, par grand tort, grevés à votre profit; sinon, les coupe-têtes sont là, qui sauront faire leur devoir aussi bien que le vôtre et sans avoir depuis si longtemps pratiqué.»
L’abbé fit un signe: il demandait une plume. A peine sa main, glacée déjà par la mort, pouvait-elle tracer les lettres de son nom; il signa cependant, car il était pressé de s’en aller mourir. Le peuple poussait encore des cris féroces, lorsque les moines rentrèrent dans leur monastère à demi détruit et ravagé.
Les prêtres chargés de la garde du trésor de Notre-Dame étaient aussi à cette heure fort inquiets. Quelques bourgeois et gens de métier, plus instruits que le commun peuple dont se composait en grande partie la foule, avaient eu l’idée de courir à la cathédrale. Les prêtres et les serviteurs de l’archevêché s’étaient formés comme une pieuse milice autour du trésor de Notre-Dame, entourant de leur faible protection les reliques et les châsses, par-dessus tout la châsse de saint-Romain, qui sortait une fois chaque année du saint lieu pour donner la vie à un condamné. A côté de la châsse reposait la charte aux Normands enfermée dans un coffre d’or: elle avait naguère assuré la liberté aux Normands; à cette heure elle devait confirmer leurs nouveaux privilèges; la cathédrale fut envahie comme l’avait été le monastère.
Impossible était de se défendre: les prêtres furent bientôt repoussés, les chanoines du chapitre traînés à la suite de la précieuse charte.
La charte royale était sortie de son coffre; tous devaient la contempler en honorant le monarque qui l’avait accordée à son peuple, non sans quelque difficulté ; quatre bourgeois, la tête nue, soutenant un coussin d’or, élevaient parfois le précieux parchemin au-dessus de leur tête, afin de mieux montrer au peuple, qui s’empressait autour d’eux, le grand sceau de cire verte sur lequel était représenté Louis X, assis sur son trône, tenant son sceptre et son épée de justice.
Derrière les bourgeois, les chanoines, pâles et défaits, furent brusquement arrêtés en face du trône de Jean Legras. La populace semblait s’être calmée, dans cet intervalle de ses violences; on eût peut-être épargné les chanoines, si plusieurs d’entre eux n’avaient eu dans la population des ennemis secrets ou avoués, qui voyaient l’heure de la vengeance venue pour eux.
Déjà étaient ouvertes les prisons de l’official, où se trouvaient détenus ceux qui avaient commis quelque faute envers l’Église; le tribunal ecclésiastique était démoli; les chanoines devaient à leur tour payer leur dette à l’insurrection: on leur arracha les trois cents livres de rente dont ils jouissaient sur les halles de Rouen, et, comme plusieurs des vieillards semblaient accablés par le chagrin, on riait dans la foule en disant:
«Plaie d’argent n’est pas mortelle et le vénérable chapitre saura bien acquérir d’autres richesses!»
Les gens mal intentionnés marmottaient:
«Et nous saurons bien les en empêcher!»
«Silence! criait-on, silence!»
Les trompettes sonnaient, un espace au pied du trône avait été dégagé de la foule qui le couvrait; un échafaud avait été dressé à la hâte.
Thomas Poignant, bailli d’Harcourt, y monta bientôt, poussé par une grande crainte, car les insurgés le menaçaient d’abattre ses mai sons de la place de l’Abbaye, s’il ne lisait sur-le-champ, et de façon à ce que tous pussent l’entendre, le texte de la précieuse charte aux Normands.
Il demandait une plume.

Le pauvre bailli tremblait de tous ses membres, sa voix était mal assurée. «Plus haut! plus haut!» cria-t-on lorsqu’il commença de lire.
Au-dessus de ses accents indistincts retentissaient les tintements de la cloche de la commune. Depuis soixante-deux heures, toutes les cloches des églises et monastères étaient restées muettes; seule la cloche de la commune appelait le peuple, non à la prière et aux saints offices, mais à la démence, au pillage et au meurtre. Elle semblait redoubler ses efforts dans le grand silence qui s’était établi autour de Thomas Poignant.
Le bailli avait repris quelque courage. Les unes après les autres, toutes les promesses royales assurant les franchises de Ja province furent proclamées, comme elles l’avaient été, soixante-sept ans auparavant, aux oreilles d’un peuple qui n’en comprenait pas toutes les expressions, mais qui savait que ses libertés étaient depuis longtemps protégées par cet acte royal. «Jurez! jurez! criait-on de toutes parts, fidélité à la charte des Normands!»
Le premier, Jean Legras, dut prêter serment; on lui avait ôté sa couronne en signe de respect. Tous ceux qui n’avaient pas été massacrés parmi les officiers de la couronne furent traînés à sa suite, les chanoines tout tremblants, les maires de Saint-Ouen, de Sainte-Catherine, du Mont-des-Malades, de Bonnes-Nouvelles et tous les autres, les avocats, les bourgeois, et derrière eux tous les gens de petits métiers et le menu peuple, enivré de son triomphe, levaient la main en promettant de vivre et de mourir dans la dévotion aux droits de la province.
Pendant que s’accomplissait la cérémonie du serment, un avocat sans causes, perdu de dettes et de réputation, qui avait fort contribué à exciter la fureur du peuple, se glissa derrière le trône de Jean Legras, de nouveau revêtu de la pesante couronne dont il lui tardait de se débarrasser; il murmura quelques paroles à l’oreille du roi d’un jour.
A cette voix, qu’il reconnaissait comme ayant plus d’une fois présenté les conseils les plus violents et les plus perfides, Jean Legras tressaillit: il avait en haine et mépris ce Gilles Martel, originaire d’une famille honnête, dont il faisait le chagrin et la honte, et qui avait eu l’an passé l’audace de lui demander la main de sa fille Guillemette. Il n’avait pas encore abandonné ce fol espoir, car il disait derrière l’épaule du drapier:
«Messire beau-père, ne croiriez-vous pas que, pour sauver nos têtes et nos biens qui sont à cette heure en grand péril... (Jean Legras ne put s’empêcher de sourire à la pensée des biens de Gilles Martel), vous feriez sagement de faire jurer ici, à tous ceux, qui ont souffert en leurs corps et en leurs bourses pendant ces trois jours de la justice du peuple, qu’ils renoncent à toute idée de réparation et de vengeance? Ce serait sous peine de mort qu’ils refuseraient de prêter aujourd’hui serment. Ce sera précaution sage, car leur tour viendra, et nous serons alors fort menacés, vous le premier, messire beau-père, car vous avez tout bien voulu et commandé.»
Jean Legras secouait la tête, comme un homme qui sentait d’avance son danger, et ne se croyait pas bien assuré d’y échapper. «De si saintes gens ne voudraient pas violer leur serment, répéta Gilles Martel; faites jurer, faites signer!»
Les tabellions étaient là, qui reçurent toutes les signatures; les dernières furent écrites à la lueur des torches, et si difficiles à lire que plus d’un des signataires se promettait de ne pas reconnaître son sceau et sa main.
La nuit venue, les chanoines reprirent en liberté le chemin de leurs demeures; tous les moines étaient rentrés dans leurs monastères. Les riches bourgeois, dont les maisons avaient été détruites et pillées, se glissaient l’un après l’autre hors des églises et des cimetières, cherchant un refuge chez des amis ou des parents dont les biens avaient échappé à la fureur de la populace. Jean Legras descendit de son trône, toujours entouré de ses gardes, et fut solennellement reconduit à sa boutique.
Guillemette apparut sur le seuil; son inquiétude avait redoublé son courage naturel; elle fit un pas vers son père et le reçut dans ses bras, enlevant la lourde couronne, signe de son humiliation, et le forçant de s’asseoir sur une chaise à oreillers qu’elle avait descendue à cet effet de la chambre de sa tante.
Elle lui essuyait le front, sans s’inquiéter des assistants; quelques-uns l’admiraient tout haut, quelques-uns criaient: «Noël pour la princesse Guillemette!»
Mais la fatigue commençait à gagner les plus forcenés; le drapier s’était relevé, entourant sa fille de ses bras, rouge de colère et redoutant pour elle les insultes de la populace. «Il ne faut pas courroucer notre roi!» dirent les mieux intentionnés. Déjà les rangs s’étaient éclaircis. La foule s’écoulait peu à peu, la boutique se trouva vide.
Guillemette s’élança vers les volets, qu’elle ferma; puis, tirant derrière elle la porte, elle la verrouilla avec soin. «Venez souper, mon père, dit-elle, ma tante vous attend en sa chambre, à demi morte de peur. Quand vous serez reposé, nous aviserons...» Le drapier avait laissé retomber sa tête sur sa poitrine; il chancelait lorsqu’il se leva pour suivre Guillemette. «Je suis un homme perdu! un homme perdu!» murmurait-il.

Guillemette avait ouvert toutes les portes.

CHAPITRE III
Table des matières
Le silence s’était rétabli dans la ville de Rouen, et avec le silence la consternation commençait à se glisser dans les cœurs. Ceux qui avaient subi les injures de la multitude en furie avaient depuis longtemps compris qu’à leurs maux personnels viendrait infailliblement s’ajouter la colère royale frappant la cité tout entière. Les innocents et les victimes subiraient ainsi en partie le châtiment dû aux coupables.
Déjà on annonçait l’arrivée d’un corps d’hommes d’armes commandés par messire Jean de Vienne, amiral de France. Avec lui, les seigneurs de Pastourel et Jean le Mercier, sire de Nogaret, devaient être chargés de juger et de châtier les rebelles. Ceux-ci avaient voulu tenter un dernier effort. Les plus hardis et les plus prévoyants avaient résolu de se mettre à l’abri de la justice royale en s’emparant du château bâti naguère par Philippe-Auguste, et qui dominait la ville.
Mais le châtelain ne s’était pas laissé prendre par surprise: les gardes avaient repoussé les émeutiers, et, lorsque ceux-ci étaient redescendus dans la ville, après avoir vainement tenté l’assaut, ils avaient trouvé les bourgeois riches et paisibles en armes à leur tour et groupés autour du maire, Robert Deschamps, qui était sorti de sa cachette entre les ballots de drap de Jean Legras. Le roi d’un jour l’avait remplacé dans sa retraite. En vain Guillemette avait voulu persuader à son père de prendre courageusement sa place parmi les défenseurs de l’ordre.
«Ce que vous avez fait, vous n’en êtes pas responsable, disait-elle; on vous a traîné hors de votre boutique; ce que vous avez dit et ordonné ne venait pas de vous, et vous rendiez vos ordres sous peine de votre vie. Les juges de Monseigneur le comprendront ainsi, si vous ne prenez pas tournure de coupable et effrayé.»
Les efforts de la bonne fille furent inutiles; Jean Legras tremblait au seul nom des juges royaux et n’osait pas descendre en sa boutique, fùt-ce pour le marché le plus avantageux. Par curiosité, plus d’un acheteur avait reparu chez Jean Legras depuis que le calme. s’était rétabli dans la ville; mais Guillemette était seule, ordonnant aux apprentis et répondant, comme son père le lui avait ordonné, à toutes les questions: «Mon père étant malade à la suite de toutes les rudesses et violences qu’on lui avait faites, il avait besoin de prendre le grand air, et il s’en est allé veiller à ses affaires en campagne.»
Quelques-uns des plus indiscrets allèrent s’enquérir auprès du fermier des biens que Jean Legras possédait non loin de la ville. Celui-ci assura n’avoir pas vu son maître.
Guillemette méditait un projet en son esprit.
Les commissaires venus de la part du roi étaient entrés dans la ville depuis vingt-cinq jours déjà. Les prisons étaient encombrées par les séditieux arrêtés sur leur ordre. Quelques-uns avaient pris la fuite, le plus grand nombre était demeuré, ne sachant comment abandonner les femmes et les enfants, dont leur travail était le gagne-pain et dont ils reconnaissaient trop tard les droits sur eux. Les commissaires s’étaient naturellement enquis de Jean Legras: personne ne l’avait vu depuis que les séditieux l’avaient ramené chez lui. «Mort de peur!» dirent les voisins lorsqu’ils furent interrogés. Les recherches laites dans la maison n’avaient pas abouti; Guillemette avait ouvert toutes les portes devant les soldats: «Mon père n’est pas là !» disait-elle. Dans le fond de son cœur, elle demandait à Dieu de lui pardonner son mensonge. «J’en ferai telle pénitence que voudra M. le curé, pensait-elle, mais je ne saurais voir mon père mené en prison entre les soldats; il en mourrait pour tout de bon de mâle-peur.»
Les têtes des coupables tombaient chaque jour sur la place du Vieux-Marché, et la justice des commissaires du roi était plus dure que celle du maire ou de l’official. Cependant on disait qu’à Paris les oncles du roi n’étaient pas satisfaits et trouvaient que la ville. rebelle n’était pas suffisamment châtiée. A toutes les demandes en grâce venues de Rouen, et Dieu sait si elles étaient nombreuses, le roi et son conseil avaient répondu par des refus menaçants. «Allez demander des lettres de rémission à votre roi Jean Legras,» avait-on dit. On annonçait l’arrivée du jeune monarque, accompagné de tous ses oncles. La colère du régent était particulièrement excitée: dans la révolte de Rouen, l’un des mots d’ordre des séditieux avait été le vol du trésor de Charles V, à Paris et à Melun, par son frère le duc d’Anjou. «Qu’on fouille à l’escarcelle des princes si l’on a besoin d’argent, avait maintes fois répété Gilles Martel; monseigneur le duc d’Anjou est assez riche de tout ce qu’il a pris à notre sire le roi, son beau neveu.» Gilles avait déjà payé ces paroles de sa vie.
On était au samedi saint; trente-huit jours s’étaient écoulés depuis que la ville avait retrouvé le calme à la suite des crimes et des folies qui avaient consterné les bourgeois honnêtes et paisibles. A cette heure, et les années ordinaires, le peuple commençait à se réjouir au sortir du temps de pénitence, attendant avec bonheur le lever du saint jour de Pâques, qui commençait pour lors l’année civile en terminant l’année religieuse. L’œuvre du Sauveur du monde était accomplie par sa résurrection, la vie de tous naissait de son tombeau ouvert. Les riches avaient coutume de répandre d’abondantes aumônes. A cette époque les puissants ne manquaient guère d’accorder quelques grâces aux petits, voire même aux coupables, afin que tous eussent sujet de se réjouir de la résurrection de Notre-Seigneur. A la veille de Pâques, cette année-là, c’était le deuil et l’angoisse qui agitaient à Rouen tous les cœurs.
Cependant l’archevêque n’avait point perdu toute espérance, et le pasteur n’abandonnait pas si aisément son troupeau. «Prenez soin que l’entrée de notre sire le roi et des princes soit digne de leur grandeur et noblesse, avait-il ordonné à tous ses prêtres, et répétez partout, à ceux qui vous voudront entendre, que plus les bourgeois se porteront à les bien accueillir, plus ils auront espoir de. toucher le cœur du roi, qui est jeune et d’un cœur bon comme celui du roi Charles le Sage, son père.»
Guillaume de Lestranges connaissait le duc d’Anjou et son avide dureté ; il ne comptait pas sur sa compassion, non plus que sur la justice du duc de Bourgogne, accoutumé à régir sévèrement ses peuples. «C’est au roi à pardonner,» pensait-il.
Le peuple se jette volontiers aux conseils qui lui ouvrent une voie de salut. Dès le matin du samedi saint, avant qu’il fît grand jour, toutes les femmes étaient à l’œuvre, sortant des coffres les tapisseries dont on avait coutume de décorer les maisons aux grandes fêtes, rassemblant dans les jardins et jusque dans la campagne les fleurs nouvelles, qui commençaient à parer la terre en ces premiers jours de printemps. Tout le long des chemins que devait suivre le cortège royal, des bourgeois et des bourgeoises, des gentilshommes et de nobles dames accourus au secours du pauvre peuple, les prêtres, mêlés à la foule des petites gens, s’étaient agenouillés, les mains jointes. Lorsque le roi Charles VI entra dans la ville par la porte Martainville, dont on avait abattu les battants ainsi que les murailles environnantes, car le prince avait déclaré qu’il entrerait à Rouen par la brèche avec les armes découvertes, tous, d’une seule voix, s’écrièrent: «Noël! Vive le roi, notre bon seigneur!» Les larmes coupaient la voix à plusieurs et les sanglots se mêlaient aux cris de joie, faisant ainsi appel au cœur du petit prince, qui foulait pour la première fois le pavé de sa ville de Rouen.
L’enfant promenait autour de lui des regards étonnés. Depuis tantôt six semaines, il n’entendait parler que des violences et des rébellions de ces gens de Rouen qu’il voyait prosternés devant lui, le saluant de leurs acclamations et de leurs regards suppliants. A chaque pas du jeune monarque les cris redoublèrent, semblant devenir plus joyeux, comme si toutes personnes se prenaient d’amour à la vue de ce prince si souverainement beau de corps et de visage, en qui Dieu avait empreint tant de bénignité et de douceur, qu’il la témoignait clairement en sa face. Tous commençaient à espérer et les voix s’unissaient pour répéter: «Noël!»
Cependant le régent marchait à deux pas derrière son neveu, accompagné par ses frères. Or, comme le peuple, il avait remarqué l’émotion qui gagnait le jeune monarque à la réception inattendue que lui faisait sa bonne ville. Déjà, en passant près du beffroi de l’hôtel de ville, il avait relevé la tête, regardant avec colère cette .cloche de la commune qui seule avait encouragé la rébellion de ses tintements, et qui s’aventurait aujourd’hui à se joindre aux volées des cloches fidèles retentissant de toutes parts dans la ville. «Qu’on dépende cette insolente cloche,» avait dit le duc d’Anjou; et soudain. les sonneurs s’arrêtèrent. La cloche, vigoureusement lancée par leurs bras, fit encore entendre quelques sons joyeux; puis, changeant tout à coup de voix à mesure que cessait l’impulsion donnée, la cloche de la commune ne laissa plus échapper qu’un gémissement plaintif, auquel succéda bientôt le silence. Déjà des ouvriers, s’élançant avec la docilité de la crainte, escaladaient le beffroi pour en descendre la cloche coupable. Le duc d’Anjou avait écouté les derniers tintements de la cloche; il regardait son neveu essuyant à la dérobée quelques larmes; il regardait la foule agenouillée et les mains jointes, pleurant et demandant grâce par tant de signes de joie et d’amour.
«Ribauds! dit-il très haut et d’une voix dure, plutôt dussiez-vous crier merci la hart au cou, mais aussi bien y perdez-vous votre temps et votre peine!»
A ce même instant, et lorsque l’effroi renaissant glaçait tous les cœurs, une jeune fille bien vêtue, jolie et de modeste apparence, se détacha de la foule prosternée et fit quelques pas vers le roi. Celui-ci s’arrêta, forçant ses oncles et tout son cortège à s’arrêter comme lui. La suppliante se jeta aux pieds du roi, pleurant, mais cherchant à réprimer ses larmes. «Noble sire et gentil roi, dit-elle, faites grâce à mon père, pour l’amour du saint Fils de Dieu, qui demain sortira du tombeau;» et comme le jeune roi demandait avec bonté : «Et qui est votre père?» Guillemette répondit sans hésiter: «C’est Jean Legras, qui a été, contre sa volonté et en terreur de sa vie, traîné en la place Saint-Ouen pour y faire à grand tort le roi!»
Avant que Charles VI eût pu répondre, le régent avait fait un pas en avant et, tendant le bras comme pour saisir brusquement lajeune fille, il-s’écria d’une voix terrible: «Ah! Jean Legras, ce beau souverain des meurtriers et des ribauds; où est-il caché ? Qu’il se montre et qu’il apprenne ce qu’est la vengeance d’un roi!» Guillemette avait relevé la tête. «Monseigneur, dit-elle (et sa voix ne tremblait pas), mon père est en lieu sûr et n’en sortira, j’espère, que pour apprendre ce que peut la miséricorde d’un roi contre son juste courroux!»
La foule des suppliants était bien inquiète et troublée par la crainte; un grand nombre de ceux qui se pressaient dans les rues au passage du jeune roi, savaient enfermés dans les prisons de la ville leurs parents et leurs amis, et l’attitude du régent les glaçait d’effroi. Cependant un frémissement d’admiration courut de rang en rang aux paroles de Guillemette; quelques voix s’élevèrent même: «Grâce, sire! grâce, monseigneur, pour Jean Legras! il ne savait ce qu’il faisait, tant il était effrayé !» Ce fut à ces voix, venues à l’aide de la jeune fille plutôt qu’à Guillemette elle-même, que répondit encore le régent: «Ceux qui crucifiaient Notre-Seigneur Jésus-Christ ne savaient non plus ce qu’ils faisaient!» Mais ce fut Guillemette qui reprit, prompte comme l’éclair: «Aussi Notre-Seigneur leur a-t-il pardonné, messire!»
Le duc d’Anjou avait touché l’épaule de son neveu; malgré toute sa dureté, il avait trop d’esprit et d’expérience des soulèvements populaires pour ne savoir pas jusqu’où pouvait se déployer la rigueur de la justice. «Nous ne saurions demeurer plus longtemps ici, beau neveu, murmura-t-il à l’oreille du roi; on avisera à l’affaire d’un malheureux qui a laissé couler tant de sang, s’il ne l’a fait couler lui-même. » Charles VI releva la tête, obéissant à la voix et à l’impulsion de son oncle: «Nous aviserons,» répéta-t-il tout haut; mais son regard promettait la bienveillance. Guillemette, toujours agenouillée, recula lentement et disparut dans la foule, qui répétait encore: «Grâce! grâce pour Jean Legras!»
Le cœur de l’enfant royal était encore ému lorsqu’il arriva enfin devant le grand portail de la cathédrale. L’archevêque était là pour le recevoir, entouré de tout son clergé. Les chanoines ne semblaient plus se ressentir des terreurs qui les avaient agités six semaines auparavant; ils portaient leurs chapes de fêtes et les cloches de l’église sonnaient joyeusement en alleluia.
Le prélat arrêta le jeune monarque à la porte du saint lieu, parlant longtemps du bon roi Charles le Sage, qu’il avait bien connu et fort aimé. Guillaume de Lestranges avait été bien avant dans la confiance du sage monarque, et son fils ne l’ignorait pas. Il lui semblait entendre son père lui-même parler par la voix de l’évêque, et les conseils que lui donnait celui-ci résonnaient dans son âme comme un appel de la tombe.
Il avançait tout rêveur après le discours de l’archevêque, lorsqu’il aperçut dans le chœur de l’église un tombeau somptueux nouvellement élevé. Le jeune roi ne demanda pas quel était ce monument: il savait que là reposait le cœur du roi son père, par lui légué à la ville de Rouen.
L’enfant oublia ses oncles, les sévères résolutions du régent, les leçons du duc de Bourgogne, les crimes et les fautes des émeutiers de Rouen: il ne pensa plus qu’à son père, aux jours où il l’avait vu, étant avec lui dans sa chambre, signer en grand nombre, pendant les jours saints, des lettres de grâce. Il se remémora aussi en souvenir de quelle miséricorde divine le sage roi avait coutume d’en user ainsi. Il éleva la voix dans l’église, se faisant entendre à la fois du clergé ravi et de ses oncles étonnés et mécontents.
«Or sus, dit le roi Charles VI, qu’on dresse sur-le-champ des lettres de pardon pour ceux qui ont failli en cette ville, qu’on les fasse pleines et entières et qu’elles soient revêtues de notre sceau royal; nous les octroyons pour honneur et révérence de la sainte et benoîte semaine en laquelle nous sommes, et de la gracieuse et belle recueillette que les habitants de Rouen viennent de nous faire, à notre joyeux avènement en cette ville!»
La suppliante se jeta aux pieds du roi

L’archevêque s’était avancé vers le roi, le remerciant et le bénissant au nom de Dieu; les chanoines ne pouvaient retenir leurs larmes pieusement reconnaissantes; plus d’un clerc s’était glissé au travers des rangs pressés du clergé et cherchait à gagner la porte de la cathédrale, afin de répandre la bonne nouvelle parmi le peuple; mais la foule était énorme et les plus adroits avançaient lentement.
Un renouveau d’espérance commençait à peine à circuler parmi la multitude, lorsque l’archevêque, coupant court à l’expression de sa joie, quitta le roi et parut tout à coup au sommet de l’antique jubé. Il tenait à la main un papier, car il avait aussitôt fait écrire par l’un de ses prêtres les lettres de grâce que venait d’accorder le jeune monarque, et ce furent les paroles mêmes du pardon royal qu’il lut tout haut devant le peuple assemblé dans la nef et dans les ailes de l’église.
Une seule voix, retentissant comme le bruit du tonnerre ou des flots déchaînés, répondit à la voix du prélat: «Noël! criait le peuple; vive notre bon roi, Charles sixième!» Et dans les rues, sur les places, de maison en maison, à mesure que la joyeuse, la consolante nouvelle courait de bouche en bouche, la population de Rouen tout entière répéta: «Noël!»
En vain l’évêque faisait signe aux assistants, en vain les chanoines étaient eux-mêmes sortis du chœur pour rappeler le peuple au respect du saint lieu, le tonnerre de la joie et de l’amour populaire grondait sous toutes les voûtes de la cathédrale, et ses échos roulèrent d’arceau en arceau, résonnant sous les vieilles voûtes comme un cri d’hosannah!
Le silence commençait à peine à se rétablir, lorsqu’un cortège touchant fendit les rangs de la foule et s’avança le long de la nef. Pâles, les yeux affaiblis par les larmes et les privations, vêtus encore de leurs habits déchirés au sein des luttes municipales, la foule des prisonniers graciés et tantôt libérés était sortie des geôles et des tours pour venir rendre grâce au jeune roi et pour s’agenouiller auprès du tombeau de son père. Les larmes coulaient sur toutes les joues; on entendait de toutes parts retentir des sanglots. Au même moment, le cierge pascal venait d’être allumé et toutes les cloches des églises de la ville annonçaient à toute volée la grande fête de Pâques.
«Sire, dit Guillaume de Lestranges, montrant de la main les prisonniers d’hier prosternés au pied des autels, voilà revenir les beaux jours de l’Eglise naissante; vous avez fait comme ces grands empereurs qui, à la Pâques, mettaient tous les prisonniers en liberté, ne voulant pas, disaient-ils, qu’en ce jour d’universelle allégresse un seul chrétien eût lieu de gémir. Fasse Dieu qu’il n’y ait que joie sur la terre pour un roi qui commence son règne sous de tels auspices!»

Un huissier à cheval parut.

CHAPITRE IV
Table des matières
Parmi les suppliants, Charles VI avait reconnu Guillemette, qu’accompagnait son père. Il leva la main, comme pour l’encourager à s’approcher, et lorsque la jeune fille, tombant à ses pieds, essaya de murmurer quelques paroles, au nom de son père, muet d’émotion et —de terreur, le roi ne laissa pas à ses secrétaires, chargés des lettres de grâce, le temps d’en répéter les termes, il releva lui-même le drapier à demi mort.
«Mon pardon est pour tous, maître Legras, dit-il d’une voix grave et douce qui semblait au-dessus de son âge, et je remercie messire Dieu, qui m’a mis cette couronne en la tête, de pouvoir user dupouvoir qu’elle me donne mieux que vous n’avez fait de l’autorité que vous conférait céans la vôtre!»
Quelques jours plus Lard, le jeune roi se préparait à revenir à Paris, le cœur encore ému des signes de reconnaissance et d’amour que lui avait donnés sa brave ville de Rouen, et pensant quelquefois aux paroles hardies, aux yeux brillants et au doux sourire de Guillemette Legras.
Les princes ses oncles étaient grandement mécontents et fort inquiets de ce qui s’allait passer à Paris, car le trésor royal était à sec; ils avaient secrètement donné à bail les aides et gabelles, comptant les rétablir par surprise, avant que le peuple pût faire résistance. Il fallait cependant, selon la coutume des temps passés, que ceux qui devaient payer fussent prévenus à l’avance.
C’était jour de fête, et grande affluence sur les places et aux halles, lorsqu’un huissier à cheval y parut, annonçant à haute voix que la vaisselle du roi avait été dérobée, et décrivant les plats et aiguières, afin que ses fidèles et loyaux sujets les pussent reconnaître aux mains des voleurs; puis tout à coup et lorsque l’attention de la foule fut excitée, il cria très vite et très haut: «C’est demain que tous sont tenus de payer les aides,» et aussitôt il s’enfuit de toute la vitesse de son cheval.
Bien lui en prit d’avoir mis ainsi ses jours en sûreté, car, dès que les collecteurs des aides parurent dans les maisons des bourgeois et petites gens, ils furent assommés avec de lourds marteaux de fer, dont le peuple de Paris s’était armé : ce qui avait fait nommer les séditieux des Maillotins. A l’imitation des gens de Rouen, ils brisaient les portes des prisons, et parlaient de brûler les hôtels du roi, et par avance pillèrent-ils plusieurs maisons riches de seigneurs ou puissants bourgeois, en sorte que les gens sages n’étaient pas de leur parti et bien mécontents de leur rébellion.
Le roi était allé avec ses oncles demeurer à Meaux, car on n’osait plus s’aventurer dans Paris.
L’argent ne rentrait cependant pas dans les coffres royaux, et le duc d’Anjou, qui était pressé de s’en aller en son royaume de Naples, aspirait à assembler bientôt les finances; on avisa donc qu’il serait bien d’envoyer à Paris le seigneur de Coucy, le plus beau chevalier et le plus illustre guerrier qui fût en son temps, et qui en outre était de grand esprit et adresse, en sorte qu’il savait mieux conduire les gens de Paris que nul autre ne faisait. «S’il était allé à Rouen aux premiers jours du soulèvement, disait-on, moins de mal aurait été fait,» mais le sire de Coucy secouait tristement la tête: «Quand les Normands, qui sont d’ordinaire gens prudents et loyaux sujets, se mettent en tête de faire résistance, il n’est manière de parole et de raison qui les puisse arrêter, disait-il, car ils ne se laissent point enjôler par des promesses creuses et de beaux discours. J’aime mieux avoir affaire à l’esprit changeant et divers des habitants de Paris.»
Le sire de Coucy s’en vint donc à Paris, non à main armée comme messire Jean de Vienne avait marché sur Rouen, mais tout simplement avec ceux de sa maison, et descendit de cheval dans la cour de son hôtel, où il manda ceux qui étaient le plus engagés dans cette affaire. Ils y vinrent hardiment, laissant autour de l’hôtel un grand nombre de Maillotins, bien armés de leurs marteaux de fer. Le sire de Coucy les reçut aimablement, leur faisant servir beaux rafraîchissements et leur parlant avec douceur, lorsqu’il commença à leur remontrer qu’ils s’étaient trop mal conduits en mettant à mort les officiers et ministres du roi, en rompant et brisant les maisons et les prisons du roi et en délivrant ses prisonniers. Si le roi et les conseillers le voulaient, tout cela serait trop sévèrement puni; mais nenni, car par-dessus toutes choses le roi aimait Paris, parce qu’il y était né et que c’était la capitale de son royaume; il ne voulait pas le châtier et le détruire non plus que les bonnes gens qui étaient dedans, et ce serait pour lui grande peine d’entrer par la brèche dans la ville comme il avait fait à Rouen.
Les principaux des Maillotins qui se trouvaient à cette heure avec le sire de Coucy se prirent à sourire. «Nous n’avons pas, dirent-ils, mis la couronne sur la tête d’un des nôtres, comme ont fait ceux de Rouen, auxquels cependant le roi a pardonné ; nous ne voulons ni guerre ni rébellion envers le roi, notre seigneur, mais seulement que les impositions, aides, subsides et gabelles soient abolis à Paris; nous sommes riches assez pour aider le roi en autre manière. — Et de quelle manière? demanda aussitôt le sire de Coucy. — En cette manière-ci: toutes les semaines nous payerons une certaine quantité d’or et d’argent à un certain homme qui le touchera pour aider à payer les soldats et gens d’armes du roi; nous sommes bien assurés que les autres bonnes villes du royaume en feraient volontiers autant, pourvu qu’elles fussent garanties du retour de leur argent si le roi n’allait pas en campagne, rien du leur ne devant profiter aux oncles du roi.»
Le sire de Coucy mena si bien les Maillotins par son beau langage, qu’ils s’imposèrent eux-mêmes pour le peuple de Paris à dix mille francs qu’ils payeraient chaque semaine à un homme qu’ils choisiraient comme receveur. «Et mieux avons-nous conduit notre affaire que les gens de Rouen, disaient-ils, car nous sommes délivrés des traitants et huissiers des gabelles, et payons à notre gré et de notre bon vouloir sans que les murs de la ville aient été abattus et la brèche ouverte en nos remparts.»
Le duc d’Anjou voyait qu’il n’obtiendrait plus grand argent de ses rapines; aussi, ayant rassemblé les soldats qu’il avait dès longtemps engagés, et chargé ses trésors sur des mulets qui marchaient à sa suite, il se mit en chemin pour aller conquérir son royaume de Naples: ce dont les gens de France se consolèrent facilement. Le jeune roi n’en fut pas triste non plus, car il aspirait grandement à faire ses premières armes et ne pensait qu’à combattre: ce dont le duc d’Anjou l’avait retenu jusqu’alors, voulant garder toutes les finances pour son usage et besoin personnel, autant qu’il les pouvait-garantir contre les princes ses frères.
Or, à cette fois, le duc de Bourgogne était en grand souci des affaires de son beau-père, le comte de Flandre, qui avait été chassé de ses bonnes villes par ceux de Gand, qui s’étaient soulevés contre lui et serraient de près la ville d’Oudenarde qu’ils assiégeaient.
Le duc avait promis à son beau-père de lui obtenir le secours du roi de France, qui seul le pouvait rétablir en son héritage, et par la défaite des Gantois réduire et soumettre en même temps l’orgueil des séditieux dans son propre royaume, car partout les révoltés, s’appuyaient sur les Flamands et se réjouissaient de leurs succès.
Le duc de Bourgogne s’en vint donc à Senlis, où le roi se tenait avec ses deux oncles, Berry et Bourbon; il lui remontra le besoin du comte de Flandre. «Beau-frère, dit le duc de Berry, nous en parlerons au roi; nous sommes, vous et moi, les plus hauts de son conseil et, le roi informé, nul n’ira au contraire de notre intention; mais pour émouvoir la guerre entre le royaume de France et la Flandre, qui ont été en bonne paix ensemble, il convient qu’il y ait raison, et que les barons de France soient consultés ainsi que la majeure partie des prêtres du royaume, car le roi est jeune et tous savent bien qu’il fera en grande partie ce que nous aurons voulu et conseillé. Quand ils seront rassemblés, nous leur remontrerons toutes nos raisons, le roi présent, vous surtout à qui tombe l’héritage de France, et nous connaîtrons ainsi la volonté du royaume.» Le duc de Bourgogne répétait: «Beau sire, vous parlez bien et il sera fait ainsi que vous le dites.»
Comme ils devisaient ainsi ensemble, voici le roi qui entre dans la chambre où étaient ses oncles et qui se lance dans leur discours en riant gaiement et caressant son épervier, qu’il tenait sur le poing. «De quoi parlez-vous maintenant, beaux oncles, en si grand conseil? demanda-t-il. Sont-ce choses que je puisse savoir? —Vrai Dieu, oui, monseigneur, dit le duc de Berry, car c’est à vous surtout qu’appartient cette affaire. Voici votre oncle, mon frère de Bourgogne, qui se plaint à moi de ceux de Flandre, car les vilains de ce pays ont débouté de son héritage le comte de Flandre, leur seigneur, et tous les gentilshommes, et encore sont-ils au siège d’Oudenarde plus de cent mille Flamands qui tiennent ici assiégés foison de gentilshommes; ils ont un capitaine qui se nomme Philippe d’Artevelde, pur Anglais de cœur et qui a juré que jamais il ne partirait de là qu’il n’eût la ville en sa volonté. Il en sera ainsi, à moins que votre puissance ne lève le siège. Et vous, qu’en dites-vous? Voulez-vous aider votre cousin de Flandre à reprendre son héritage que ces vilains lui enlèvent et lui arrachent par orgueil et par cruauté ? — Par ma foi, répondit le roi, beaux oncles, j’en suis en très grande volonté, et pour Dieu, allons-y; je ne désire autre chose que de m’armer: ce que je n’ai pas encore fait. Il me faut apprendre les armes, si je veux régner en puissance et honneur.»
Les deux ducs se regardèrent bien contents, car la parole que le roi avait répondue leur plaisait bien, et le duc de Berry dit encore: «Puisque vous êtes en cette volonté, beau neveu, ne la quittez jamais et parlez haut et clair, comme vous nous avez parlé, à tous les prélats et nobles de votre royaume que nous assemblerons présentement en votre présence, afin’que tous disent: Nous avons un roi de grande entreprise et de haute volonté. — Par ma foi, beaux oncles, je parlerai, car je voudrais que nous pussions y aller demain, et dorénavant sera-ce le plus grand désir que j’aurai d’aller en Flandre abattre l’orgueil des Flamands.» Ce dont les ducs eurent grande joie.
Le petit roi s’impatientait souvent, avant que les seigneurs du royaume fussent rassemblés à Compiègne, et il disait à Godefroy d’Harcourt, qui était demeuré auprès de lui depuis leur enfance: «On parle trop pour faire bonne besogne. — Mais, disait le jouvenceau, beau sire, il faut pourtant que les barons de France soient consultés et qu’on sache leur volonté. — Oui, oui, reprenait le roi, mais quand on veut faire et entreprendre une grande affaire, on ne la doit point tant tarder, car par un retard on avertit les ennemis. On parle du péril, mais qui jamais rien n’entreprit, rien n’acheva.» Le damoiseau d’Harcourt était aussi pressé que le roi de s’armer pour la première fois.
Si grand était le souci du roi Charles VI et son ennui des longueurs du conseil, qu’il croyait voir dans ses rêves mêmes des prédictions sur la campagne qu’il allait entreprendre. Une nuit qu’il dormait dans son lit, il se crut en la ville d’Arras, où il n’avait jamais été. Il était là, avec la fleur de la chevalerie de son royaume, et le comte de Flandre venait à lui, tenant sur son poing un faucon pèlerin, bien doux et beau, et lui disait: «Monseigneur, je vous donne à bonne étrenne ce pauvre faucon, pour le meilleur que je visse oncques, le mieux volant, chassant et abattant oiseaux.» Le roi avait grande joie de ce présent, et il disait: «Beau cousin, grand merci.» Alors il semblait au roi qu’il regardait le connétable de France, Olivier de Clisson, qui était auprès de lui, et qu’il disait: «Connétable, allons, vous et moi, aux champs, pour éprouver ce gentil faucon que m’a donné mon cousin de Flandre.» Et le connétable disait: «Sire, allons!» Alors ils montaient à cheval, eux deux seulement, et ils venaient aux champs, le connétable prenant le faucon de la main du roi, et trouvant grandement à le faire voler et foison de hérons. Alors le roi disait: «Connétable, lancez l’oiseau; nous verons comment il chassera et volera.»
Le connétable lançait donc et le faucon montait si haut, qu’à peine on pouvait le suivre en l’air, et il prenait le chemin de Flandre. Alors le roi disait au connétable: «Connétable, chevauchons après mon oiseau, je ne veux pas le perdre.» Et le connétable le lui accordait. En chevauchant, il semblait au roi qu’il donnait de l’éperon dans un grand marais, et se trouvait en un bois durement épais et si dru d’épines et de ronces, qu’il était mauvais à chevaucher. Le roi criait: «A pied, nous ne pourrons traverser ce bois à cheval.» Alors ils descendaient et se mettaient à pied, et des valets venaient qui prenaient les chevaux, et le roi et le connétable entraient dans ce bois à grand peine, et ils marchaient tant, qu’ils arrivaient dans une grande lande, et là ils voyaient le faucon qui chassait les hérons et les abattait, et il combattait contre eux et eux contre lui, et il semblait au roi que son faucon y faisait grande foison de beaux coups, et chassait les oiseaux devant lui tant qu’on le perdait de vue. De quoi le roi était trop courroucé, parce qu’il ne pouvait voir son oiseau, et il disait au connétable: «Je perdrai mon faucon et j’en aurai grand ennui, car je n’ai leurre ni moyen de le rappeler.»
En ce souci que le roi avait, il aperçut un beau cerf douze cors avec des ailes, qui apparaissait et sortait de ce bois épais, et il venait sur la lande et s’inclinait devant le roi, et le roi disait au connétable, qui regardait le cerf avec étonnement, en ayant grande joie: «Connétable, demeurez ici, je monterai sur ce cerf qui se présente à moi, et je suivrai mon faucon.» Le connétable y consentait.
Le jeune roi montait donc de grande volonté sur son cerf et s’en allait à l’aventure après son faucon; et le cerf, comme s’il était bien instruit et appris à servir le bon plaisir du roi, le portait au-dessus des grands bois et des hauts arbres, et il voyait que son faucon abattait des oiseaux en si grande quantité, qu’il en était tout émerveillé, et il sembla au roi que, quand son faucon eut assez volé et abattu de hérons et d’oiseaux tant que cela lui devait suffire, le roi le rappelait, et alors le faucon, comme un oiseau bien appris, s’en allait sur le poing du roi, et il semblait au roi qu’il reprenait le faucon par les ongles, et le mettait à son devoir, et que le cerf, repassant par-dessus tous ces bois, ramenait le roi sur la même lande où il s’en était chargé, et où le connétable de France l’attendait, qui était bien joyeux de sa venue. Et sitôt que le roi fut revenu et descendu, le cerf s’en alla et rentra dans le bois, en sorte qu’on ne le voyait plus, et le roi racontait au connétable comment il l’avait emporté.
Le jeune roi montait sur son cerf.

«Jamais, dit le roi, je ne chevaucherai plus à l’aise.» Ensuite venaient les valets qui les poursuivaient et leur ramenaient leurs chevaux, lesquels ils montaient et s’en retournaient à Arras par un beau et large chemin.
Alors le roi s’éveilla, qui fut bien étonné de cette vision, dont il se souvenait si bien, et il la raconta à ceux de sa chambre qui étaient le plus près de lui, et la figure de ce cerf lui plaisait si fort, qu’à peine pouvait-il la faire sortir de son imagination, et ce fut l’une des premières causes pour laquelle il prit un cerf volant pour sa devise en allant combattre les Flamands: ce dont plus que jamais il était désireux, ayant vu dans son rêve le faucon qui prenait le chemin de Flandre.
Cependant les préparatifs qui avaient paru si longs au jeune roi étaient enfin terminés, et il partit d’Arras, et s’en vint à Sens, en Artois, où il fut deux jours. Le troisième jour de novembre il arriva à Senlis. Là il s’arrêta, pendant que le connétable de France et les maréchaux de France, de Bourgogne et de Flandre tenaient conseil, car on disait communément dans l’armée que ce serait une chose impossible d’entrer en Flandre, tant les passages de la rivière de Lys étaient bien gardés par Philippe d’Artevelde et les Flamands. Par-dessus tout cela, il pleuvait tous les jours et faisait si froid, qu’on ne pouvait aller plus avant, en sorte que les gens du royaume de France disaient que c’était un tort d’avoir amené le roi dans un tel pays, et qu’on aurait bien dû attendre l’été pour guerroyer en Flandre. Mais le roi disait: «Je me veux accoutumer à la fatigue et au travail des armes, car c’est ainsi que j’apprendrai à régner.»
Le connétable et les seigneurs ayant résolu d’aller toujours devant eux afin de faire un bref passage à leur loyal pouvoir, l’avant-garde avançait déjà vers le pont à Commines pour voir si, dessus ou dessous, ils ne pourraient passer la rivière. Mais, lorsqu’ils furent arrivés là, les valets chargés de tâter la rivière n’y purent trouver aucun gué ni passage, et le pont était tout défait à Commines et la ville bien gardée par un capitaine flamand nommé Pierre du Bois, qui se montrait résolu à la défendre, car il était au pied du pont, sur la chaussée, une hache à sa main et avait bien neuf mille Flamands rangés des deux côtés.
Le connétable et les maréchaux ne savaient que faire, et ils parlaient de remonter la rivière jusqu’à Aire ou à Saint-Omer pour y trouver meilleur passage.
Tandis que le connétable était en cet embarras, on lui vint dire que quelques chevaliers qui connaissaient bien le pays avaient lancé des barques à la dérobée sur la rivière au-dessus de Commines, là où elle n’était pas trop large, que bien des gens d’armes avaient déjà passé et qu’il en passait une foule d’autres d’instants en instants. Le connétable-dit donc à son cousin, le sire de Rieux, qui se tenait auprès de lui, ainsi qu’il avait accoutumé de faire: «Allez voir, je vous prie, à ce passage ce que c’est, et si nos gens passent si facilement qu’on nous le dit.»
Le sire de Rieux ne fut jamais si content que lorsqu’il eut cette commission, et ne se le fit pas répéter deux fois, mais donna de l’éperon à son cheval et s’en vint là avec toute sa troupe, qui était de soixante hommes d’armes.
Quand il fut venu au passage, il dit qu’il monterait dans la barque, et que le maréchal de France, messire Louis de Sancerre, qui se trouvait là, ne pourrait l’en empêcher. Il mit donc pied à terre, et fut tantôt au passage. Messire Louis de Sancerre ne tarda pas à le suivre.
Quand le connétable, qui pendant ce temps escarmouchait avec les Flamands à travers la rivière, en sorte que les traits des arbalètes volaient dru comme grêle, aperçut la belle petite bataille des chevaliers du roi de France qui s’avançait déjà vers Commines, il commença à frémir d’épouvante, car il sentait par devers l’eau grande foison de Flamands tous enragés. Aussi courait-il le long de la rivière, en disant par grande colère:
«Ah! saint Yves! Ah! saint Georges! Ah! Notre-Dame! Ah! saint Denis! que vois-je là ? Je vois en partie la fleur de notre armée qui s’est mise à grand péril. Certes je voudrais être mort quand je vois qu’ils ont fait une si grande folie. Ah! messire Louis de Sancerre, je vous croyais plus sensé et moins assuré que vous n’êtes! Comment avez-vous osé mettre outre cette rivière tant de nobles chevaliers et écuyers, et vaillants hommes d’armes, qui sont là en terre d’ennemis contre peut-être dix ou douze mille hommes, qui sont fiers et orgueilleux et tout au courant de leur fait, et ne prendront personne à merci? Nous ne pourrons les soutenir quand il en sera besoin! Ah! Rohan! Ah! Laval! Ah! ah! Rieux! Ah! ah! Beaumanoir! Ah! Fouqueville! Ah! Rochefort! Ah! Malestroit! Ah! Thouars! Ah! Conversant!.Ah! tels et tels! Je vous plains quand, sans mon conseil, vous vous êtes mis en telle situation! Pourquoi suis-je connétable de France? Car, si vous vous perdez, j’en serai responsable et blâmé ; on dira que je vous ai envoyés en telle folie, et je n’en ai point la faute.»
Quand le connétable vit ceux qui étaient passés s’avançant vers Commines par les marais le long de la rivière, heaumes et pennons au vent, lui qui avait jusqu’alors défendu à ceux qui l’entouraient de passer outre, il dit tout haut: «J’abandonne le passage à tout homme qui peut et veut passer.»
A ces mots, les chevaliers et les écuyers qui n’avaient point de barques, s’empressèrent pour trouver moyen de passer sur le pont, et quelques-uns mettaient déjà leurs boucliers sur les poutres, mais la nuit venait qui ne permettait pas de travailler bien avant, et cependant les Flamands qui tenaient Commines avaient fort à faire et se trouvaient bien embarrassés, car ils voyaient dans le marais au-dessous du pont grande foison de bonnes gens d’armes qui s’étaient arrêtés là et restaient tout cois, leurs lances droites devant eux, et d’autre part ceux qui étaient encore de l’autre côté de la rivière qui escarmouchaient sans cesse contre eux et se mettaient en devoir de réparer le pont.
Cependant Pierre du Bois se rassurait et rassurait les siens en disant: «Ces hommes d’armes qui ont passé pour nous combattre ne sont pas de fer ou d’acier; ils ont tout le jour travaillé et piétiné dans ce marais; il ne se peut que vers le jour le sommeil ne les abatte. En cet état, nous viendrons tout doucement sur eux et nous les assaillerons, et, quand ils seront déconfits, sachez que nul n’osera jamais plus s’y venir frotter. Tenez-vous tous cois et ne faites point de bruit. Je vous signifierai bien quand il sera temps de faire votre entreprise.»
Si les Flamands qui guettaient le signal de Pierre du Bois trouvaient la nuit trop longue, les barons, les chevaliers et écuyers qui étaient dans la boue, quelques-uns jusqu’à mi-jambes, pensaient encore plus qu’eux que les heures s’écoulaient lentement. La pluie tombait sur leur tête, et le froid glaçait leurs membres, mais ils avaient mis leurs casques et rabattu leurs visières, en sorte que l’eau coulait sur eux, et ils étaient prêts à combattre, attendant à tout moment qu’on vînt les assaillir. La grande envie qu’ils en avaient les réchauffait et leur faisait oublier leurs peines.
Le sire de Saint-Py, chevalier de Hainaut, qui connaissait bien le pays, et qui le premier avait eu la pensée de passer la rivière, se tenait sur le devant de la bataille, guettant et surveillant les Flamands; tout doucement, et se tapissant, il allait examiner leurs mouvements, puis il revenait vers ses compagnons et leur disait tout bas: «Or ci, nos ennemis se tiennent tout cois. Peut-être viendront-ils avecle jour; que chacun soit alors prêt et avisé de ce qu’il devra faire.» En cette manière, allant et venant, il fut jusqu’à l’aube du jour où les Flamands commencèrent, d’avancer, tous serrés en un tas, au petit pas, et sans dire un mot.
Alors le sire de Saint-Py dit à ses compagnons: «Or maintenant, seigneurs, il n’y a plus qu’à bien faire. Les voici, ils viennent, vous les aurez tantôt; les larrons viennent à petits pas et croient nous surprendre; nous leur montrerons que nous sommes bonnes gens d’armes et nous aurons la bataille.»
A ces mots que dit le sire de Saint-Py, on eût pu voir les chevaliers et les écuyers abaisser de grand courage leurs glaives à longs fers de Bordeaux, et les employer de bonne volonté, se mettant en si bonne ordonnance que jamais ne put-on mieux demander ou désirer de gens d’armes. Ainsi advint-il comme ils en étaient convenus entre eux, au moment où les Flamands s’avancèrent pour combattre les Français, que les chevaliers et écuyers commencèrent à crier très haut plusieurs cris et plusieurs voix, si bien que le connétable de France et les autres de l’avant-garde les entendaient très bien, et criaient: «Nos gens sont en armes! Dieu leur soit en aide! Nous ne pourrons pas promptement les secourir!»
Voici Pierre du Bois et ses Flamands s’avançant avant, qui furent accueillis par les longs glaives à fer tranchant et affilé de Bordeaux, ce à quoi les mailles de leurs cottes de fer ne résistaient pas plus que de la toile doublée en trois doubles; les glaives passaient outre et les enfilaient par le ventre, par la poitrine, par la tête, si bien que les Flamands se voyant ainsi empalés reculèrent, tandis que les Français avançaient pas à pas et conquéraient sur eux la terre. Pierre du Bois fut le premier transpercé d’un fer de glaive et blessé à la tête et à l’épaule, en sorte qu’il eût été mort sans remède, si les gens qu’il avait ordonnés pour la défense de son corps ne l’eussent pris entre leurs bras et emporté par force hors de la presse.
La boue aux environs de la chaussée près de Commines était si épaisse, que tout le monde y entrait jusqu’à mi-jambes. Les gens d’armes de France criaient: «Saint-Py! Laval! Sancerre! Enghien! Antoing! Verniny! Lalaing! Halengner!» et tous les noms des seigneurs dont il y avait là des hommes. Ainsi les Flamands commençaient à reculer et à tomber les uns sur les autres, et les Français se lançaient toujours au plus épais et les tuaient tous comme des chiens, etavec bonne raison, car si les Flamands l’avaient emporté, ils eussent fait pareillement. Et ainsi les repoussèrent-ils jusqu’à Commines, à laquelle les habitants avaient mis le feu dans l’espoir de faire reculer les Français; mais ils n’y gagnèrent rien, car les gens d’armes de France les poursuivaient et les combattaient aussi hardiment et vaillamment qu’auparavant et les abattaient par tas et par monceaux dans la boue et dans les maisons où ils se retiraient; alors les Flamands commencèrent à s’enfuir, cherchant à sauver leurs biens pour les emporter à Ypres et à Courtray, en se réunissant par les champs pour résister encore aux Français. Et pendant ce temps toutes les cloches des églises sonnaient à pleine volée, afin d’avertir les gens du danger que couraient ceux de Commines et avec eux tout le pays.
La pluie tombait sur leur tête

De l’autre côté de la rivière, le connétable voyait la bataille des Français, en sorte que toute la grosse troupe travaillait à relever le pont, et déjà bien des seigneurs étaient passés en grand péril, mettant leurs boucliers et leurs pavois sur les fondements, afin de traverser, et ceux qui étaient arrivés se mirent à reconstruire le pont dont ils trouvaient tous les bois devant eux, sans compter deux charretées de claies qu’on avait fait apporter pendant la nuit. Tout fut fait, ouvré et charpenté si promptement, que le matin du mardi tous ceux de l’avant-garde passèrent le pont à Commines et se logèrent dans la ville: ce dont le roi eut grande joie lorsqu’il l’apprit et monta tantôt à cheval pour aller à Commines avec ses gens. Aussi ne tardèrent guère les bourgeois des bonnes villes environnantes à se venir rendre à lui et crier merci. Ceux d’Ypres, de Cassel et de Bruges en firent ainsi, mais les Gantois, qui avaient récemment conquis la ville de Bruges, empêchèrent les gens de ce lieu d’en faire autant, en assurant que tantôt Philippe d’Artevelde déconfirait le roi et toute sa puissance, en sorte que jamais pied n’en repasserait la rivière.
Cependant ledit Philippe avec tous ses gens s’était venu camper en une place assez forte entre le mont d’Or et la ville de Rosebecque, où le roi était logé. Dès le soir, Philippe donna à souper en son logis grandement et largement à tous ses capitaines et, quand le souper fut fini, il dit: «Beaux seigneurs, vous êtes mes compagnons en cette entreprise d’armes. J’espère bien que demain nous aurons affaire, et je vous prie que vous reteniez tous votre loyauté, et que vous ne vous troubliez de rien, car c’est pour notre bon droit que nous combattons et pour défendre les juridictions de Flandre. La journée de demain gagnée, par la grâce de Dieu, nous ne trouverons jamais seigneur qui nous combatte et qui ose se mettre aux champs contre nous, et l’honneur en sera cent fois plus grand pour nous que si nous avions le secours des Anglais, comme nous aurions dû l’avoir. Dites à vos gens de tout tuer et de ne prendre personne à merci, car avec le roi de France est toute la fleur de sa chevalerie; je ne veux donc qu’on fasse aucun prisonnier, si ce n’est le roi de France; pour lui, je le veux épargner, car c’est un enfant; on lui doit pardonner, il ne sait ce qu’il fait, et va ainsi qu’on le mène. Nous l’amènerons à Gand pour apprendre à parler flamand, mais les ducs, les comtes, les autres hommes d’armes, tuez tout. Les communes de France ne nous en sauront pas mauvais gré, car ils voudraient, j’en suis bien assuré, que jamais un pied n’en retournât en France, et ainsi en sera-t-il.»
Les capitaines répondirent tous: «Seigneur, vous dites bien et il sera ainsi fait.» Chacun donc entra dans son logis et Philippe d’Artevelde, ayant entendu à toutes ses besognes, s’en alla dormir.
Vers le minuit, une femme de Gand, qui logeait non loin de la tente de Philippe d’Artevelde, étant sortie pour voir quel temps il faisait, car elle ne pouvait dormir, regarda du côté de Rosebecque, et elle vit en plusieurs endroits des lumières et des étincelles de feu qui volaient, car c’étaient des feux que faisaient les Français sous les haies et buissons, là où ils étaient logés. Cette femme écoule et entend, à ce qu’il lui semble, un grand mouvement et un grand bruit entre leur armée et l’armée des Français, et il semblait que ce fût sur le mont d’Or. Elle en fut toute troublée, et, courant au pavillon de Philippe, elle l’éveilla soudainement, en disant: «Sire, levez-vous et vous armez, car j’ai entendu grand bruit sur le mont d’Or, et je crois que ce sont les Français qui nous viennent assaillir.»
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