Kitabı oku: «Rosa Valentin»
Henry Cauvain
Rosa Valentin

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066319267
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
DEUXIÈME PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
I
Table des matières
Par une belle soirée du mois d’avril1870, Rosa Valentin était assise dans le jardin de son père, l’excellent syndic de Coursolles. Elle avait un livre sur ses genoux et montrait à lire à un petit garçon debout près d’elle.
Le soleil couchant jetait ses rayons rougeâtres sur les fleurs fraîchement arrosées et faisait luire, comme autant d’étincelles, les gouttelettes suspendues à leurs pétales.
Rosa était vêtue fort modestement d’une robe de laine noire qui, malgré sa simplicité, faisait ressortir la forme ravissante de ses épaules et les contours délicatement arrondis de son sein. Il y avait en elle quelque chose qui éblouissait. C’était un resplendissement de jeunesse et de beauté.
L’enfant, debout près d’elle, formait avec cette adorable fille un singulier contraste. II était petit et mince; ses joues pâles, ses épais cheveux noirs groupés en désordre autour de son front, le pli qui marquait ses lèvres, donnaient à son visage une expression vieillotte qui n’était point celle des enfants de son âge. Il eût peut-être semblé laid, si l’éclat de deux yeux noirs pleins de feu n’était venu parfois, éclairer, comme le reflet d’une flamme intérieure, sa figure fatiguée.
Cet enfant était Julien Brunet. Son père, un fabricant d’horloges, était mort deux ans auparavant. En voulant passer la Riole un soir d’hiver, il était tombé dans un trou et s’était noyé.
Un malheur est bientôt suivi d’un autre. Le petit Julien fut pris peu de temps après d’une Sevré grave et resta plusieurs mois entre la vie et la mort. René Brunet, le fils aîné de la malheureuse veuve, qui était, comme son père un excellent ouvrier, travailla ferme pour subvenir aux frais de cette longue maladie. Grâce à lui, Julien ne manqua de rien et fut enfin guéri.
Mais la maladie, qui avait laissé sur son visage des traces si profondes, avait longtemps éloigné l’enfant de l’école. Il s’efforçait maintenant de regagner le temps perdu et étonnait le bon M. Roger, l’instituteur de Coursolles, par l’ardeur fiévreuse qu’il mettait à son travail et par la rapidité de ses progrès. Il est vrai que l’enfant avait rencontré dans Rosa un utile auxiliaire. Tous les jours, il venait la trouver, et, plongeant son regard un peu farouche dans les yeux purs de la jeune fille, il restait longtemps rêveur, immobile devant elle, écoutant sa douce voix et gardant précieusement dans sa mémoire les leçons qu’elle lui donnait.
Ce soir-là, Rosa Valentin paraissait un peu inquiète et agitée, et plus d’une fois ce fut l’élève qui dut rappeler l’attention distraite de la jeune maîtresse. Bientôt, le regard de Rosa quitta tout à fait les feuillets du livre pour se porter vers le soleil qui descendait à Thorizon derrière les massifs violacés des montagnes du Jura. Soudain, elle suspendit l’explication commencée, et, appuyant son menton sur le revers de sa main, elle resta quelque temps silencieuse.
Julien respecta sa rêverie, ferma doucement le livre et baissa les yeux vers la terre.
Puis, au bout de quelques instants, il fixa sa noire prunelle sur le visage de Rosa et dit d’une voix douce:
–Est-ce que cela vous fatigue, mademoiselle, de me donner ma leçon?
La jeune fille tressaillit comme une personne éveillée au milieu d’un rêve, passa sa main blanche sur son front et répondit avec une émotion légère:
–Ah! Julien! tu as raison… Je ne sais ce que j’ai ce soir… Je te demande pardon, mon enfant. où en étions-nous restés?
Elle rouvrit le livre avec une sorte de précipitation nerveuse. Mais Julien, posant sa main sur la sienne, la força à le refermer.
–Non, dit-il avec un gros soupir; je vois bien que depuis quelque temps vous ne paraissez plus avoir autant de plaisir qu’autrefois à vous occuper de moi. Je ne reviendrai plus, mademoiselle; j’essaierai d’apprendre tout seul.
–Je t’assure que tu te trompes, mon cher enfant, répondit Rosa, qui mit un affectueux baiser sur le front pâle de son élève. Je suis toujours bien heureuse de te donner ta leçon. Ce soir, il est vrai, je suis distraite… Je ne sais pourquoi. j’ai de l’inquiétude… Mon père devrait être déjà rentré.
–M. Valentin est-il allé bien loin?
–A Saint-Mons. On est venu le chercher vers deux heures pour une femme qui était malade.
–Ah! M. Valentin est bien bon pour les pauvres gens!
Julien mit le livre sous son bras et tendit ses joues aux lèvres roses de la jeune fille.
–Adieu, mademoiselle, dit-il en la regardant ensuite avec cette expression attentive et étrange qui lui était habituelle.
Rosa crut voir briller une larme dans les grands yeux noirs de l’enfant.
Elle le prit entre ses bras et le serra contre son cœur.
–Tu reviendras demain soir, n’est-ce pas, Julien? demanda-t-elle vivement.
Le petit écolier sembla hésiter.
–Promets-le-moi, reprit la jeune fille avec un sourire. Tu sais que ce sera bientôt la fête de ta mère. Je t’apprendrai un beau compliment.
Ce dernier argument sembla faire cesser aussitôt l’incertitude de Julien.
Il sauta au cou de Rosa, et l’embrassant avec une sorte de passion:
–Ah! mademoiselle, que vous êtes bonne! s’écria-t-il; oui, je reviendrai demain, je reviendrai tous les soirs, jusqu’à ce que je sois devenu un savant!
La jeune fille lui rendit tendrement son baiser; puis le petit Julien traversa le jardin en courant et sortit par une porte qui donnait sur la campagne.
Rosa le suivit pendant quelque temps des yeux, le sourire sur les lèvres. Lorsqu’il eut refermé la porte derrière lui, elle retomba dans cette singulière rêverie qui obsédait son esprit depuis plusieurs heures. Puis elle entr’ouvrit son corsage, y prit une lettre, qu’elle lut et relut à plusieurs reprises, et leva encore ses yeux vers le soleil, dont elle semblait sui vre avec anxiété la course descendante.
Ensuite elle quitta le banc où elle était assise et marcha lentement dans les allées du jardin, le front baissé, cueillant distraitement du bout des doigts les fleurs fanées qu’elle rencontrait sur sa route et les jetant à terre.
Le son joyeux d’une grosse sonnette, qui retentit deux fois avec force, l’arracha soudain à ses réflexions. Elle rougit, puis devint. toute pâle et marcha d’un pas rapide vers la maison. Au moment où elle traversait le long couloir blanchi à la chaux, et décoré de jardinières pleines de fleurs, la porte qui donnait sur la rue s’ouvrit, et un vieillard parut:
–Ah! mon père! s’écria Rosa en courant vers le nouvel arrivant, qu’elle entoura de ses deux bras.
–Bonjour, Rosa, répondit M. Valentin. Comment vas-tu, mon enfant? Comme te voilà pâle! Tu n’étais pas inquiète, j’espère?
–Un peu.
–Petite folle, ne t’avais-je pas, dit que je reviendrais pour sept heures?
–Il est sept heures et demie, mon père.
–Allons, allons, tu n’es pas raisonnable. Embrasse-moi encore une fois, pour bien t’assurer qu’il n’est pas arrivé malheur à ton vieux père, et va dire à Marthe qu’elle prépare le souper. Je me sens un appétit féroce.
Rosa courut vers la cuisine, où une respectable matrone, ceinte d’un tablier blanc, et coiffée d’un haut bonnet d’où s’échappaient deux grosses boucles noires, trônait au milieu des casseroles et des pots d’étain. Pendant ce temps, M. Valentin accrochait son chapeau et son manteau dans le corridor, et ouvrait la porte de la salle a manger, dont les fenêtres donnaient sur la rue.
Le père de Rosa était un homme de soixante ans environ, grand et fort; de longs cheveux blancs encadraient son visage. La régularité de ses traits, l’éclat de ses yeux noirs, vifs et intelligents, la solidité de son attitude, que l’âge n’avait pu plier, montraient qu’il avait dû être autrefois d’une remarquable beauté. L’expression sereine de sa figure, la gravité un peu étudiée de ses mouvements, indiquaient chez lui le contentement de l’homme qui possède un passé irréprochable, un heureux présent et n’a plus à compter avec les difficultés de l’avenir. Il était vêtu soigneusement, quoique avec –une grande simplicité. Un habit brun dessinait ses formes, qu’un athlète eût enviées; de longues guêtres jaunes entouraient ses jambes, et ses pieds étaient chaussés de bons souliers ferrés.
Au physique comme au moral, le syndic de Coursolles était bien le type-de ces hommes vigoureux et intelligents, moitié paysans, moitié bourgeois, que l’on rencontre assez communément dans nos riches villages de France. Leur solide bon sens leur tient lieu d’instruction. La finesse de leur regard, l’aisance solide de leurs manières les pare d’une sorte de distinction naturelle.
II
Table des matières
M. Valentin s’était installé près de la fenêtre dans un fauteuil bien rembourré. Il tenait en main un journal, qu’il avait été chercher dans un des tiroirs du dressoir. La politique occupait une bien petite place dans sa vie; les nouvelles de Paris avaient peu d’attrait pour lui, et ses préoccupations ne dépassaient guère le modeste horizon des cinq villages qu’il administrait comme syndic.
Lorsque les colporteurs passaient à Coursolles, ils avaient coutume de lui apporter quelques journaux français et suisses. Il les mettait dans un tiroir et les lisait quand il en avait le temps, c’est-à-dire bien rarement.
Celui qu’il parcourait en ce moment avait au moins deux mois de date; il rendait compte en termes pompeux des magnifiques résultats du plébiscite.
M. Valentin commençait à peine la lecture du premier-Paris consacré à ce grand événement, lorsque Rosa entra dans la salle, suivie de la fidèle Marthe.
Celle-ci venait mettre le couvert et portai’ dans ses bras une pile d’assiettes. Lorsqu’elle aperçut son maître lisant le journal aux dernières clartés du jour, elle faillit laisser tomber le fragile fardeau qu’elle tenait.
–Allons, bon! s’écria-t-elle, il veut donc se crever les yeux! Est-ce raisonnable de lire ainsi quand il va faire nuit! Allons! allons! laissez-moi ces bêtises-là; vous aurez bien le temps de vous en occuper demain.
M. Valentin fit semblant de ne pas entendre cette verte semonce; il ne releva point l’inconvenance de l’expression dont Marthe s’était servie pour caractériser les graves problèmes de la politique, et, rapprochant son fauteuil de la fenêtre, il parut prêter plus d’attention encore à sa lecture.
Rosa fit doucement signe à Marthe pour lui recommander de veiller sur sa langue, puis elle prit une chaise, s’assit en face de son père, et se mit à travailler en attendant que le dîner fût servi.
Au bout de quelques instants la jeune fille rompit le silence:
–Vous devez être fatigué, mon père, dit-elle sans quitter des yeux son ouvrage.
–Fatigué?. pour avoir été à Saint-Mons et en être revenu?… Pardieu, ma petite Rosa, crois-tu donc que ton vieux père soit devenu impotent?
–La journée était chaude aujourd’hui!… Comment avez-vous trouvé la pauvre femme de Saint-Mons?
–Mal, très mal; mais elle allait beaucoup mieux lorsque je l’ai quittée.
–Vous êtes si bon médecin, cher papa!
Un sourire vint éclairer le visage de M. Valentin.
–Oui, dit-il, en clignant de l’œil avec malice, je ne conseille pas à un de ces savants docteurs des villes de venir s’installer à Coursolles. Il courrait risque d’y mourir de faim! Moi, Rosa, je n’ai pas de diplômes et je ne sais pas le latin; et pourtant, je puis me vanter d’avoir fait plus d’une cure merveilleuse!
–Vous n’épargnez pas les visites non plus. dit Marthe de son ton bourru, en se mêlant sans façon à la conversation… sans compter que vous les faites pour l’amour du bon Dieu. Un autre, à votre place, aurait pu gagner gros.
–Un autre, ma bonne Marthe, dit gaiement M. Valentin, aurait tué ses malades et fait sa fortune; moi, j’ai mieux aimé guérir les miens gratis.
–Les bonnes gens du pays, fit Rosa en souriant, assurent que vous avez des secrets merveilleux.
–Morbleu! Je crois bien! dit le vieillard qui prit un air important; garde-toi bien de les détromper, ma petite Rosa.
Puis, Marthe étant sortie pour aller à la cuisine, il continua en se penchant vers sa fille:
–Veux-tu savoir quel est mon secret, ma chère enfant? il est bien simple et tu dois le connaître afin d’être à même, lorsque je ne serai plus là, de me remplacer auprès des pauvres et des malades. Je suis vieux, Rosa, et j’ai de l’expérience parce que j’observe beaucoup et depuis longtemps. Eh bien! sais-tu ce que mon expérience m’a appris? C’est que la maladie attaque beaucoup plus souvent l’esprit que le corps, et que, pour guérir, il faut d’abord consoler.
–Alors, mon père, demanda Rosa, comment avez-vous sauvé la pauvre femme de Saint-Mons?
–Je vais te le dire… Mais je vois que nous sommes servis. Mettons-nous à table. La soupe chaude est le meilleur de tous les remèdes et le plus agréable à prendre.
Lorsqu’il fut bien commodément installé dans son fauteuil, la serviette étendue sur sa large poitrine et la cuiller à la main, le bon syndic continua:
–La pauvre femme de Saint-Mons possédait une vache qui la faisait vivre. C’était une belle suissesse au poil roux qui donnait bravement ses douze litres de lait par jour. Cette vache était toute la fortune de la bonne femme. Elle ne lui coûtait pas cher à nourrir, car tu sais que l’herbe de la route est épaisse, et puis, les voisins ne se faisaient pas faute en hiver de glisser quelques bottes de foin par la petite lucarne de la grange. Il y a huit jours, Jacqueline,–c’était le nom de la vache,– mangea tant d’herbe qu’elle gonfla et fut prise d’étouffements. Un homme du village voulut la guérir; c’était un maladroit, la pauvre bête mourut.
Ici, M. Valentin présenta son assiette à sa fille qui la remplit, pour la seconde fois, de soupe fumante, puis il poursuivit:
–Tu vois d’ici le désespoir de cette femme. Elle était privée tout à coup de son gagne-pain, et puis elle était seule au monde depuis longtemps, ayant perdu tôt son mari et ses deux fils: cette bonne bête était pour elle une compagne. Le lendemain du jour où Jacqueline mourut, la pauvre femme se mit au lit,–et quel lit, Rosa!–elle refusa de manger, bref, elle dépérit à vue d’œil. Ce fut alors qu’on vint me chercher.
Je la trouvai environnée de voisins et de voisines, bonnes gens fort obligeantes, qui faisaient dans sa chambre un tapage infernal, et apportaient tous quelque remède merveilleux qui devait guérir instantanément la malade. C’étaient des vers de terre pilés dans du vin blanc, des grenouilles vivantes, que sais-je encore?
D’autres, feuilletaient un livre crasseux, contenant une foule de prescriptions bizarres, et écrit par un de ces imbéciles des grandes villes qui spéculent sur la simplicité et la confiance de nos paysans. Je commençai par prier poliment tout ce monde de se retirer. On m’obéit, car tu sais, ajouta le vieillard avec une sorte de fierté souriante, qu’on a pour moi, dans tous ces villages, une certaine considération. Resté seul avec la veuve, je l’interrogeai.–Où souffrez-vous? lui demandai-je. Elle me répondit par un faible soupir et voulut tourner son visage contre le mur. Je la ramenai doucement.
–Voyons, voyons, la mère, dis-je, du courage. Je viens pour vous guérir; je suis M. Valentin, vous me connaissez bien, n’est-ce pas? dites-moi ce que vous avez.
–Hélas! mon cher monsieur, elle était si douce!
–Qui donc?
–Ma pauvre vache!
–Ce n’est pas d’elle qu’il s’agit, mais de vous, bonne femme.
–Et puis elle donnait tant de lait! Que vais-je devenir, mon Dieu? Il me faudra mourir de faim;
–Allons! allons! remettez-vous, je .connais dans le pays une petite génisse qui fera joliment votre affaire.
–Hélas! elle ne vaudra jamais ma Jacqueline, qui m’aimait tant et me suivait comme un petit chien; et puis, avec quoi l’achèterais-je, cette génisse? Je n’ai pas un sou vaillant!
–Elle ne coûte pas bien cher.
–Je suis si pauvre, monsieur Valentin, je ne possède au monde que cette cabane en planches et quelques hardes.
–Il faut d’abord songer à ne plus être malade, le reste viendra tout seul ensuite. Vous savez que j’ai déjà guéri plusieurs gens du village?
–Oui, je le sais, mon bon monsieur; mais que pouvez-vous faire pour moi? Je suis si malheureuse!
–Bah! bah! la médecine est une grande science, elle peut bien des choses!
Je tirai de ma poche une petite boîte ronde que j’avais préparée à l’avance et qui contenait un remède dont j’avais plus d’une fois, dans des cas semblables, éprouvé les merveilleux effets. Je posai cette boîte sur une table boiteuse, près du lit.
–Voici des pilules, lui dis-je, que vous prendrez matin et soir, et je vous jure qu’avant deux jours vous serez parfaitement rétablie.
Je me dirigeai vers la porte; mais la femme avait saisi la boîte avec précipitation, l’avait ouverte et, avant que je n’aie eu le temps de sortir, elle me rappela.
–Ah! monsieur Valentin, monsieur Valentin! s’écria-t-elle en fixant sur moi son bon regard brillant, que Dieu vous rende le bien que vous faites aux pauvres gens!
Il faut te dire, ma petite Rosette, que ces fameuses pilules étaient quarante belles pièces de vingt sous toutes neuves. Je me retournai et je vis avec plaisir que les couleurs de la santé renaissaient déjà sur les joues pâles de la malade.–Demain, lui dis-je, vous tâcherez d’être assez valide pour aller trouver le père Firmin, c’est lui qui a la petite génisse; il vous la donnera pour un prix honnête, je vous en réponds. Deux larmes de joie roulèrent dans ses yeux; elle joignit les mains et les leva au ciel. Pour moi, je me hâtai de revenir à Coursolles afin que ma petite fille ne fût pas trop inquiète de ma longue absence. Tu vois, chère Rosa, que je suis un bon médecin. Voilà comment j’ai guéri la pauvre femme de Saint-Mons!
Rosa, qui avait écouté avec émotion le simple récit de son père, se leva vivement de table lorsque M. Valentin eut cessé de parler et vint mettre un long baiser sur le front du vieillard.
–Ah! cher papa, murmura-t-elle, comme je vous aime!
–Allons! assieds-toi, fillette, dit M. Valentin en se dégageant doucement de l’étreinte de sa fille, reprends ta place et découpe ce poulet. Il me semble que les deux assiettées de soupe et la grosse tranche de bœuf que je viens de manger m’ont mis en appétit.
Il se versa une rasade de vin dans son grand verre, qu’il vida ensuite lentement jusqu’à la dernière goutte. Puis il croisa ses deux larges mains sur sa poitrine et fixa un regard heureux sur le visage de Rosa.
Ils restèrent quelque temps sans parler. M. Valentin se servit une aile du poulet que sa fille venait de découper, puis une cuisse, plus la carcasse, qu’il dépouilla avec une remarquable dextérité. Il se versait de temps en temps un verre de vin et semblait absorbé par le soin de satisfaire son robuste appétit.
Toutefois, il trouvait encore le temps de jeter fréquemment à la dérobée un regard sur sa fille; il remarquait, non sans une secrète inquiétude, qu’elle ne mangeait pas, ne parlait pas et paraissait soucieuse.
Aussi lorsque, vers la fin du repas, Marthe eut débarrassé la table et apporté le dessert, M. Valentin renoua en ces termes la conversation interrompue:
–Ah! çà, ma petite Rosa, serai-je par hasard obligé de te guérir à ton tour? Tu ne sembles pas bien ce soir?
La jeune fillé leva un instant ses beaux yeux sur le visage de son père, puis les baissa en rougissant et répondit d’une voix un peu tremblante:
–Je vous assure, bon père, que vous vous trompez. Je n’ai rien.
–Hum! murmura le vieillard entre ses dents, tu n’étais pas ainsi autrefois. Toi si gaie, si rieuse!
Il se pencha vers elle et l’enveloppa pour ainsi dire de son sourire bienveillant.
–Allons, ma chère fillette, poursuivit-il, dis-moi bien franchement ce qui te préoccupe. Voudrais-tu donc avoir des secrets pour moi? Est-ce que je ne sais pas que, depuis quelques mois, ton cher petit cœur n’appartient pas entièrement à ton vieux père?
La jeune fille tira de son corsage une lettre pliée et la mit dans la main de son père.
–Tenez, cher papa, dit-elle en souriant, toute rose de bonheur, lisez; vous saurez tout.
–Allons donc! s’écria gaiement M. Valentin, je me disais bien qu’il y avait quelque chose sous roche.
Il ouvrit le billet que lui avait remis sa fille et y jeta les yeux.
–Comment as-tu reçu cette lettre? demanda-t-il après avoir tourné et retourné le papier entre ses doigts.
–Un colporteur me l’a remise.
–Quand?
–Cet après-midi.
En ce moment, le bruit du pas d’un cheval retentit dans la rue silencieuse du village.
M. Valentin leva brusquement la tête. Rosa murmura:
–C’est lui!
Le cheval s’arrêta devant la porte et bientôt la grosse sonnette retentit avec des tintements sonores.
–Ah! pardieu! s’écria M. Valentin en s’avançant au-devant du nouvel arrivant, qu’il soit le bienvenu chez moi; je suis vraiment heureux de le revoir!
Rosa s’était levée à son tour et s’appuyait sur le dossier d’une chaise. Elle entendit la voix forte de son père, puis un bruit d’éperons sur les dalles du corridor. Enfin, la porte de la salle s’ouvrit toute grande pour donner passage à M. Valentin et à un jeune homme qu’il tenait sous le bras.
–Germain!
–Rosa!
Ces deux mots jaillirent, rapides comme la pensée, des lèvres des deux jeunes gens.
Lorsque M. Valentin se retourna, après avoir fermé la porte, il aperçut son hôte qui serrait tendrement dans ses deux mains les petites mains de Rosa. Le visage de l’excellent père sembla refléter le bonheur qui éclatait dans le sourire radieux de sa fille.
–Chère Rosa, disait le jeune homme, en donnant à sa voix les inflexions les plus caressantes, je n’ai jamais éprouvé un tel bonheur! Vous ne m’avez donc pas oublié?
–Je n’oublie pas ceux qui m’aiment, Germain, répondit la jeune fille, et je sais que vous m’aimez bien.
–Oui, chère âme, ma vie, mes pensées vous appartiennent.
–Allons, allons! dit doucement M. Valentin, en mettant sa main sur le bras du jeune homme, vous voici réunis de nouveau, vous aurez le temps demain de causer tout à votre aise, mes enfants. Ah! ah! grand sournois, c’est comme cela que vous surprenez votre monde! Et cette petite Rosa, est-elle assez cachotière!. Mais vous devez être fatigué, Germain; vous devez mourir de faim. Asseyez-vous là, reposez-vous et mangez. Hol! Marthe, rapporte la soupe et mets à la broche un autre poulet, car je ne crois pas que celui-ci soit en état d’être présenté, continua-t-il en fixant son regard joyeux sur les os blanchis accumulés dans son assiette.
Grâce à l’activité de Marthe et aux soins attentifs de Rosa, l’étranger eut bientôt devant lui un appétissant souper, auquel il se mit sans tarder en devoir de faire honneur.
Rosa le regardait faire en souriant, M. Valentin avec un œil d’envie.
–Ah! le gaillard! s’écria-t-il en frottant ses deux mains l’une contre l’autre, a-t-il bon appétit! Tudieu, mon garçon, vous auriez dû venir une heure plus tôt. Je regrette de ne pouvoir vous tenir tête. Mais, vrai, avec la meilleure volonté du monde, il me serait impossible d’avaler une bouchée de pain. Tout ce que je pourrai faire sera de boire à votre santé et à celle de Rosa!
III
Table des matières
Germain était un beau jeune homme de vingt-six ans environ. Sa taille était haute et bien prise, ses épaules larges. De longs cheveux blonds, séparés au milieu de la tête en deux longs bandeaux terminés par des boucles,–et une barbe claire encadraient son visage, remarquable surtout par la pureté du teint, frais comme celui d’une jeune fille, et par l’expression douce et rêveuse de deux beaux yeux bleus.
Il était vêtu d’un habit en velours marron, d’une culotte jaunâtre et de bottes vernies ornées d’un gland.
Germain était le seul étranger résidant à Coursolles; il y était installé dépuis six mois à peine. On l’avait vu venir un jour dans le pays, tout poudreux, portant sur son dos une grande boîte et tenant en main un bâton sur lequel il s’appuyait. Il s’était assis au pied du coteau, près de la Riole, sur une pierre, avait ouvert sa boîte, déployé son bâton en forme de chevalet, et s’était mis à peindre, pendant plusieurs heures, le ravissant paysage qu’il avait sous les yeux.
On supposait qu’il venait de Saint-Claude. Le site pittoresque au milieu duquel s’élève le village de Coursolles avait sans doute séduit le jeune artiste, car plusieurs fois, dans l’espace d’un mois, on l’avait vu revenir dans les environs pour en dessiner les différents points de vue.
Les bonnes gens du pays avaient même fini par lier connaissance avec lui. Il était très doux, très poli, causait avec eux de leurs affaires, caressait leurs enfants et paraissait s’intéresser à tout ce qu’on lui disait.
Un jour, le vieux Joseph Pinchon, un des riches habitants de Coursolles, s’était arrêté derrière le peintre; les deux mains croisées sur son bâton, il admirait en silence le tableau commencé.
–Ah! par ma foi, dit-il enfin, ne pouvant plus contenir l’expression de son admiration, savez-vous, monsieur, que c’est joliment touché ce que vous faites là!... On reconnaît bien le pays. Voici Régny dans le fond, Athis à gauche, les bois de Saint-Maurice à droite, et au loin, bien loin, le mont Blanc… Comme c’est ça!
–Vous trouvez, mon brave homme? dit le peintre sans se déranger.
Le sans-façon un peu dédaigneux de cette réponse fit faire une légère grimace à M. Joseph Pinchon.
–Oui, monsieur, dit-il en se mettant près du peintre, comme pour attirer ses regards sur l’habit noir, les souliers à boucles et le chapeau qu’il portait. Il est possible que je ne sois qu’un pauvre paysan, mais je ne suis point sot et j’ai des yeux pour voir ce qui est beau… Monsieur vient de Saint-Claude, probablement?
–En effet.
–J’ai déjà eu le plaisir d’apercevoir plusieurs fois monsieur. Mais la route est longue et le soleil commence à chauffer. Pourquoi monsieur ne s’installerait-il pas à Coursolles?
–J’y ai déjà songé. Pensez-vous, mon brave, qu’il soit possible de se loger dans ce village?
–Si on peut se loger à Coursolles! s’écria M. Pinchon, que ce doute sembla jeter dans une stupéfaction profonde; nous prenez-vous donc pour des animaux qui vivent sous terre?. Tenez, venez avec moi. Je connais justement une petite maison qui fera joliment votre affaire: commode, pas chère, et un propriétaire qui n’est pas méchant, je vous le jure.
Le jeune peintre céda volontiers à l’invitation. Il rangea ses couleurs, ses pinceaux, mit la boîte sur son dos et suivit M. Pinchon, qui le conduisit devant une maison située à l’extrémité du bourg et qui lui appartenait. L’étranger trouva l’habitation propre et gentille. Il y avait un jardinet, une étable qu’on pouvait transformer facilement en écurie. Des fenêtres du premier, on jouissait d’une vue magnifique sur le vallon et sur les bois.
L’affaire fut conclue avec une promptitude qui étonna M. Pinchon et qu’il mit sur le compte du facile enthousiasme des artistes. En homme sage, il profita de la bonne volonté du jeune étranger pour lui faire payer assez cher le plaisir d’habiter Coursolles. Mais le peintre se montra fort accommodant sur ce point et accepta, sans discussion, le prix que lui demanda le propriétaire.
–Quelques jours après, Coursolles comptait un habitant de plus.
M. Germain, tel était le nom du jeune peintre, avait apporté de Saint-Claude quelques meubles assez modestes et s’était installé aussi tôt. Une voisine se chargeait des détails de son petit ménage.
La curiosité publique ne perd jamais ses droits, même dans les plus humbles villages. On commença bientôt à causer sur le compte du jeune étranger, et à se demander ce qu’il était et d’où il venait. M. Pinchon, auquel il avait fait ses confidences dès le second jour de son installation à Coursolles, raconta bientôt à tout le monde l’histoire de son nouveau locataire. Elle fit promptement le tour du pays.
M. Germain était Suisse; sa famille habitait Zurich. Il avait perdu son père, mais sa mère vivait encore. Il avait une honnête aisance et aimait la vie libre et indépendante. Comme il était fatigué de peindre, depuis son enfance, les sites un peu monotones de la Suisse, ses montagnes neigeuses, ses torrents, ses lacs et ses chalets, il s’était mis en route pour chercher de nouveaux points de vue.
Un hasard l’avait amené à Coursolles; il trouvait le pays joli et y demeurait, jusqu’à ce que sa fantaisie d’artiste vînt le prendre un beau jour par la main et le mener vers d’autres contrées. Ils paraissait avoir, du reste, un vif amour pour son art. Tous les. matins, vers sept heures, on le voyait partir, un album à la main ou sa boîte sur les épaules, emportant dans un sac son frugal repas. Le soir, quand il rentrait, la poussière qui couvrait ses gros souliers ferrés et la sueur qui coulait sur son front montraient qu’il avait fait une longue course dans la campagne. Il dessinait rarement à proximité du village. Presque toujours il s’enfonçait dans les bois ou explorait le pays en suivant le cours de la Riole.
Un jour, cependant,–cela se passait environ trois mois après son arrivée à Coursolles,– M. Germain avait installé son chevalet, à l’ombre d’un marronnier, sur la petite place qui précédait l’église. Il traçait sur la toile les murs noircis, les grandes fenêtres ogivales et le clocher un peu lourd de la vieille chapelle.
Une dizaine d’enfants faisaient cercle autour de lui et contemplaient son travail d’un œil curieux, tout en mangeant leurs tartines de crème ou de raisiné. Puis, l’heure de la classe ayant sonné, les petits garçons avaient pris rapidement le chemin de l’école, courant de toutes les forces de leurs jambes, car M. Roger avait l’habitude de distribuer quelques sucreries à ceux qui arrivaient les premiers.
En route, ils rencontrèrent Rosa Yalentin, tenant par la main le petit Julien Brunet. Le pauvre enfant était souffrant depuis quelque temps et ne pouvait assister à la classe. Rosa profitait des derniers jours de l’été pour lui faire faire chaque matin une courte promenade au soleil.
Julien se suspendait au bras de la jeune fille qui marchait lentement pour ne pas fatiguer son élève et l’encourageait par de douces paroles. La figure du petit malade se tourna vers le groupe d’enfants robustes qui traversaient la rue comme un tourbillon joyeux; un triste sourire passa sur ses lèvres.
–Voyez, mademoiselle, comme ils sont heureux, dit-il en poussant un soupir de regret, comme ils courent vite!
–Bientôt, Julien, tu courras comme eux; aie bon courage!
–Hé! Brunet, cria en passant un gros enfant rouge et essoufflé dont les jambes courtes faisaient flotter les plis d’un pantalon trop large, tu ne viens donc pas à l’école, paresseux?
–Entendez-vous, mademoiselle? dit l’enfant en serrant convulsivement la main de Rosa; ils m’appellent paresseux! Ce n’est pourtant pas ma faute si je ne puis les suivre.
–Laisse-les dire, Julien, dit Rosa, qui se pencha vers lui et l’embrassa tendrement; un jour viendra, mon cher petit, où. tu seras plus savant qu’eux… Quand Dieu t’aura rendu la santé.
–Oh! oui, je travaillerai bien… Mais voyez donc, mademoiselle, à quoi s’occupe ce monsieur qui est assis sous ce gros marronnier?
–C’est un peintre, mon enfant; c’est le nouveau locataire de M. Pinchon.
Julien ne connaissait l’art de la peinture que par les pàtés de vermillon dont René, son frère aîné, décorait les coucous qu’il fabriquait. Il ne prêta donc point grande attention à la réponse de Rosa et se retourna comme pour revenir sur ses pas.
Mais la jeune fille, qui avait déjà plus d’une fois aperçu M. Germain dessinant dans la campagne ou partant avec tout son attirail pour une de ses expéditions artistiques, avait depuis longtemps le désir de voir de près les œuvres du jeune peintre. Elle entraîna donc Julien du côté de la place, en lui recommandant le silence, et se plaça derrière le marronnier contre lequel l’artiste s’appuyait.
Cependant, à peine l’enfant eut-il jeté les yeux sur la toile, qu’il oublia la leçon que lui avait faite sa jeune compagne et s’écria, dans un accès d’enthousiasme:
–Oh! voyez, mademoiselle, comme c’est beau! Voici l’église, le clocher avec son coq. Oh! comme c’est bien imité!
–Tais-toi, Julien, dit à voix basse Rosa toute rougissante.
L’enfant plaça sa main sur sa bouche, pour contenir son admiration naïve, et suivit de ses grands yeux noirs et ardents le pinceau du peintre, qui voltigeait légèrement de la palette à la toile.
M. Germain ne s’était pas retourné, et n’avait pas semblé s’apercevoir de la présence de Rosa et de l’enfant. Bientôt cependant il prit un autre pinceau et se mit à tracer rapidement sur la dernière marche du porche de l’église la silhouette d’une figure de femme.
–Que fait-il donc? murmura Julien à l’oreille de la jeune fille; il n’y a personne en ce moment près de l’église.
Rosa lui serra la main et mit un doigt sur ses lèvres. Elle contemplait attentive, émue, le travail du jeune artiste. Une subite rougeur colora ses joues.
–Viens, Julien, dit-elle en tirant l’enfant en arrière par un mouvement brusque; il est temps de revenir à la maison.
Elle avait reconnu sa taille et les traits de son visage dans la figure légère peinte par Germain. Elle avait reconnu aussi la couleur de la robe qu’elle portait, et les nœuds bleu pâle qui ornaient ses bras et son sein.
L’enfant parut obéir à regret à sa jeune compagne et, tandis que, toute troublée d’une vague émotion, elle s’éloignait à grands pas, Julien tournait sa figure intelligente vers le jeune peintre toujours immobile et qui semblait absorbé par son travail.
IV
Table des matières
Le lendemain, de bon matin, le petit Brunet int trouver dans le jardin Rosa qui se promenait au bras de son père.
–Qu’as-tu donc, petit? demanda M. Valentin en voyant l’empressement de l’enfant qui en accourant, avait un peu effleuré du pied les plates-bandes. Comme tu es vif, aujourd’hui!
–Ah! mademoiselle, je l’ai revu! s’écria Julien qui se jeta au cou de Rosa.
–Qui donc?
–Le peintre!
Rosa rougit et détourna les yeux.
–Quel peintre? demanda M. Valentin. Ah! oui, sans doute ce barbouilleur qui est venu s’installer depuis six mois au village…
–Je vous assure, mon père, qu’il a du talent, dit vivement Rosa.
–Tu as donc vu ses tableaux?
–Hier, en me promenant avec Julien, j’ai eu, je l’avoue, la curiosité de m’approcher de lui.
–Il peignait l’église, monsieur Valentin, fit le petit Julien avec exaltation. Ah! si vous saviez comme c’était ressemblant! Demandez plutôt à mademoiselle. J’ai pensé à cela toute la nuit. Ce matin, j’ai été rôder autour de la maison du père Pinchon; j’espérais le voir, lui; ça n’a pas manqué. Il a ouvert ses volets, m’a aperçu et m’a appelé. Vous comprenez que je ne me suis pas fait prier. Je me suis approché de la fenêtre, il s’est penché, m’a pris dans ses bras et m’a fait entrer dans sa chambre.–Qui es-tu, petit? m’a-t-il demandé.–Je suis Julien Brunet.–Et que veux-tu?–Je veux être peintre.–Il a ri et m’a donné la tartine qu’il était en train de faire.. Il est si bon, monsieur Valentin! Il m’a fait déjeuner avec lui et m’a montré des images. Il m’a autorisé à venir le voir souvent et m’a dit qu’il m’apprendrait à faire, comme lui, de beaux dessins. Quel bonheur! continua-t-il en frappant ses petites mains, je saurai peindre!
–Tâche d’abord d’apprendre à lire, petiot, fit M. Valentin en passant amicalement sa large main dans les cheveux ébouriffés de l’enfant.
–Oh! je saurai bientôt lire, n’est-ce pas, mademoiselle?. Et puis, vous ne savez pas? continua-t-il en fixant ses yeux pétillants de malice sur le visage de Rosa, il m’a donné quelque chose pour vous.
–Pour moi? dit la jeune fille toute confuse; que veux-tu dire?
M. Valentin regarda sa fille, puis Julien avec étonnement.
Le petit Brunet tira de la poche de sa blouse un papier roulé et le tendit à Rosa avec un geste triomphant.
–Voilà! dit-il; dites-moi à qui cela ressemble!...
La jeune fille jeta les yeux sur l’envoi du peintre et le remit à son père sans rien dire; la surprise,–la joie peut-être,–semblaient lui avoir ravi la parole.
–Mais c’est ton portrait, cela, Rosa, dit M. Valentin, et très réussi, ma foi?. Tu as donc vu souvent ce monsieur?
–Une fois ou deux seulement en me promenant avec vous ou avec Julien. Je l’ai aperçu aussi le dimanche à l’office. Mais l’église est si sombre! Je ne sais comment il a pu voir mon visage.
–C’est singulier! dit M. Valentin, que cet incident avait rendu un peu rêveur.
–Après, le déjeuner, sans mot dire, le père de Rosa prit sa canne et son chapeau, se dirigea vers l’extrémité du village et entra dans la maison habitée par le jeune peintre.
Lorsqu’il revint chez lui, une heure après, M. Valentin paraissait gai et réjoui. Il mit une blouse de toile grise, prit une bêche et alla rejoindre Rosa, qui travaillait dans le jardin.
La jeune fille levait de temps en temps ses regards sur lui. Elle pressentait que son père avait quelque importante révélation à lui faire.
Au bout d’une heure environ, M. Valentin vint s’asseoir sur le banc, près de sa fille, pour se reposer quelques instants, car le soleil était assez ardent. Il appuya ses deux mains sur sa bêche et parut réfléchir. Enfin, rompant le silence:
–Rosa, dit-il, sais-tu bien d’où je viens?
–Non, mon père, répondit la jeune fille.
Mais, tandis qu’elle faisait cette réponse, son cœur battait sans qu’elle sût pourquoi.
–J’ai été voir ce beau monsieur qui se permet d’envoyer des dessins aux demoiselles du village.
Rosa leva les yeux sur son père, avec un peu d’anxiété.
–Eh! mais, continua M. Valentin, c’est, par ma foi un charmant jeune homme, et je suis enchanté d’avoir fait sa connaissance. , Si le digne syndic n’avait été fort occupé en ce moment à chasser, du bout de son mouchoir, un scarabée qui s’était posé sur l’une de ses plus belles roses, il eût remarqué l’éclat singulier dont brilla soudain le pur regard de Rosa.
–Tu sais, Rosa, que je suis carré en affaires, poursuivit M. Valentin en remettant son mouchoir dans sa poche; je me suis dit: Sachons d’abord quel est ce jeune homme. Si c’est un de ces jeunes fats comme il n’est pas rare d’en rencontrer dans les grandes villes, barrons-lui la route et disons-lui bien nettement: Halte-là, monsieur, on ne passe pas! Si c’est, au contraire, un bon et honnête garçon, qui trouve ma Rosa jolie et désire lui plaire… eh! mais, pourquoi ne pas lui faire bonne figure? Le bon Dieu ne défend pas aux jeunes gens de s’aimer et de se le dire, en attendant que M. le maire leur permette de se le prouver…
M. Valentin se mit à rire de cette plaisanterie, puis, reprenant son sérieux:
–J’avais toujours entendu raconter, continua-t-il, que les artistes étaient des hommes à part qui nous méprisaient, nous autres bonnes gens, et se croyaient bien au-dessus de nous.
Ah! Rosa, M. Germain est, je t’assure, le meilleur garçon et le plus simple que j’aie jamais vu. Son petit intérieur est très modeste; oui vraiment, ma maison semble un palais à côté de la sienne. Mais, chez lui, tout est bien rangé, tout est bien à sa place. C’est un homme d’ordre que çe garçon-là. Et puis, il est si doux, si obligeant, il m’a témoigné tant de respect et de déférence! J’en étais vraiment touché. Tu ne devinerais jamais ce qu’il faisait quand je suis entré chez-lui? Je te le donne en mille. Il épluchait des haricots pour son souper.
–Voyez-vous, m’a-t-il dit gaiement, je suis un peu de tous les métiers. La bonne Sarah est malade ce soir et ne peut faire mon dîner; je la remplace. N’est-il pas bien doux, d’ailleurs, de chercher un délassement aux peines et aux travaux journaliers dans ces simples occupations que la plupart des hommes traitent de vulgaires, parce qu’ils n’ont pas le cœur assez pur pour en comprendre le charme? Oserai-je vous avouer que je suis aussi fier d’une soupe aux choux bien réussie que d’un tableau bien peint? C’est pourtant la vérité, mon cher monsieur.
Il me parla encore longtemps sur ce sujet, me vantant le douceurs de la vie simple et patriarcale, le bonheur qu’on trouve au foyer de la famille. Et, comme je m’étonnais qu’il pût vivre seul, ayant de tels goûts et un cœur si affectueux, il me répondit:–Vous voulez que je vous fasse toutes mes confidences? Eh bien! j’y consens. Je suis orphelin; je n’ai plus que ma mère, une sainte et digne femme, qui habite Zurich. Assurément, je pourrais être très heureux près d’elle, car elle m’adore. Mais vous savez comme moi, mon cher monsieur, qu’il vient un moment où l’amitié d’une mère ne vous suffit plus.
Hum! hum! dit M. Valentin en s’interrompant soudain, car il se sentait glisser sur un terrain dangereux. Puis il reprit, après une pause:
–Bref, continua mon brave jeune homme, je cherche à me marier. Vous me trouverez peut-être bien exigeant ou bien sévère pour les jeunes filles de mon pays quand je vous dirai que, malgré tous mes soins, je n’ai pu découvrir à Zurich une femme digne de me comprendre et d’être aimée de moi. Aussi, j’ai fait comme les patriarches de la Bible, je me suis mis en route, mon bâton à la main, priant Dieu de mettre sur mon chemin la compagne que je cherche. Voici un an que dure mon voyage.
–Et vous n’avez pas encore trouvé?
–Je n’avais pas trouvé avant de venir à Coursolles, me dit-il en me serrant la main avec une intention que je n’eus pas de peine à comprendre.
M. Valentin, dont le caractère plein de rondeur et de franchise n’aimait pas les sous-entendus, accentua cette dernière phrase par un bon baiser qu’il mit en riant sur le front rougissant de sa fille.
Ah! Rosa, chère Rosa, quelle profonde révolution s’est faite dans votre âme à dater de ce jour mémorable! Pourquoi cette ombre de mélancolie dans vos grands yeux profonds, pourquoi ces vagues soupirs exhalés par vos lèvres? Pourquoi, le soir du jour où votre père vous fit ces confidences, imprudentes peut-être, n’avez-vous pu contenir un mouvement de dépit en apercevant sur la commode de votre chambre «Mademoiselle Thérèse», votre poupée debout sur son piquet de bois, ouvrant ses gros yeux de faïence, les bras et les jambes écartées, dans l’attitude de la stupéfaction la plus grande?
Pourquoi avez-vous pris la pauvre fille, que vous cajoliez et pariez hier encore avec tant de joie, et l’avez-vous jetée sans ménagement au fond d’un tiroir? Ah! chère Rosa, quel flot de pensées montent de votre cœur à votre jeune tête, la remplissent et la troublent?
Vous l’avez revu, il vous a dit son amour, et dans quels termes, grand Dieu! Avec quelle passion il s’exprime! quelle poésie dans son langage, dont vous ne comprenez pas toujours bien peut-être les expressions un peu obscures et mystiques, mais qui cependant remue délicieusement les fibres les plus intimes de votre âme!
D’où vient donc la puissance singulière que ce jeune homme a conquise sur vous? D’où vient que toutes vos pensées lui appartiennent, que tout votre être semble voler au-devant de lui quand il arrive et le suivre lorsqu’il s’éloigne? Comme vous êtes fière de songer que nulle femme, avant vous, n’a pu posséder son cœur!
Rosa et Germain se voyaient tous les jours. Le matin, avant de partir pour sa course quotidienne, ou le soir au retour de ses promenades, le jeune peintre venait toujours passer quelques instants auprès de Rosa dans le jardin de M. Valentin; il s’asseyait souvent à la table du digne syndic.
Lorsque l’hiver arriva, il fut l’hôte assidu des longues veillées. Sa place était marquée, au foyer de M. Valentin, entre M. Roussel, le pasteur, et M. Roger, le maître d’école. Il causait bien, et savait une foule de légendes de Suisse et d’Allemagne que Rosa ne se lassait pas d’entendre.
Dans le village, on considéra bientôtles deux jeunes gens comme fiancés, bien que Germain l’eût pas encore fait à M. Valentin sa demande officiele.
Un soir, c’était dans les premiers jours de février1870, Germain se promenait avec Rosa dans les allées du jardin, encore marquées çà et là de petites plaques de neige incrustées dans le gravier. Le jeune artiste était plus taciturne que de coutume et paraissait préoccupé. Rosa lui en demanda la cause.
–Chère enfant, lui répondit-il, je vais prochainement quitter Coursolles.
Rosa pâlit et sa petite main serra involontairement le bras sur lequel elle s’appuyait.
–Pour toujours? demanda-t-elle en tournant son regard anxieux vers le jeune homme,
–Non, non, dit-il en souriant; ce village a pour moi trop d’attraits pour que je consente à m’en éloigner à jamais. J’ai reçu ce matin une lettre de ma mère; elle réclame ma présence. Vous ne devez pas vous en étonner, Rosa, car voilà bien longtemps que je me suis séparé d’elle. Je partirai sous peu de jours pour aller l’embrasser. Et puis, continua-t-il après une pause, j’ai une grave affaire à traiter avec elle. Chère Rosa, m’aimez-vous?
Pour toute réponse, Rosa inclina doucement la tête de son côté et poussa un faible soupir.
–Oui, reprit-il, je sais que vous m’aimez, et chaque jour je bénis Dieu qui m’a permis de connaître un tel bonheur! Chère, bien chère Rosa, murmura-t-il à son oreille, voulez-vous être ma femme?
L’accent de ces paroles troubla délicieusement le cœur de Rosa. Elle suspendit sa marche et ferma à demi les yeux, comme si un vertige soudain s’était emparé d’elle. Puis, après une longue pause, elle répondit, d’une voix que la pudeur et l’amour rendaient un peu tremblante:
–Oui Germain, je vous aime, je suis à vous. Demandez-moi à mon père; je serai fière et heureuse d’être votre femme…
La nuit était venue et ses ombres cachaient la rougeur qui brûlait les joues de la jeune fille. Germain passa sa main autour de la taille de Rosa et l’attira sur son cœur avec une vigueur qui lui arracha un léger cri. Elle sentit deux lèvres ardentes se poser sur ses lèvres; des mots qu’elle ne comprenait pas arrivèrent à son oreille. Mais elle se dégagea de cette puissante étreinte et se rejeta vivement en arrière, Germain s’avança vers elle… Au même instant, M. Valentin parut dans le jardin. Les deux jeunes gens reprirent leur promenade, causant de choses indifférentes, sans trop savoir ce qu’ils disaient, tandis que leurs mains entrelacées se parlaient tout bas le langage éloquent et mystérieux de l’amour.
V
Table des matières
Le lendemain du retour de Germain, M. Valentin suivait de bon matin la longue et unique rue du village, ayant Rosa à .son bras. Jamais souverain parcourant sa capitale ne reçut plus de saluts que l’excellent syndic durant cette promenade.
Il trouvait un mot bienveillant pour chacun, s’informait des moindres incidents survenus dans la paisible existence de ces braves gens, donnait en passant une caresse aux enfants, un bon conseil aux parents.
–Eh bien! Gérard, tu vas travailler à ta vigne; le vin sera-t-il bon cette année?
–Oui, monsieur Valentin, les gelées sont venues tôt, Dieu merci!
–Bonjour Bertrande, comment va le petit?
–Il en est à sa quatrième dent, monsieur Valentin.
–Ah! le gaillard! il pourra bientôt manger la soupe!…
–Comment te portes-tu, mon vieux Lalou? Te voilà donc en route pour ta tournée? Il me semble que tu es en retard, mon brave. à propos, je L’engage à surveiller la Pierrette. Elle se promène bien souvent hors du bourg avec le grand Jacques…
–N’ayez pas peur, monsieur Valentin, on a l’œil ouvert et la loi est la loi!… répondait le vieux garde champêtre en saisissant avec dignité la poignée de son bancal.
Ils arrivèrent ainsi devant la maison écartée qu’habitait Germain. Le cœur de Rosa battit un peu plus vite, et ses palpitations redoublèrent lorsque, la porte de la maison s’étant ouverte tout à coup, le jeune peintre apparut sur le seuil, achevant de manger une tartine qu’il tenait à la main.
En apercevant M. Valentin et sa fille, il descendit rapidement les marches et salua en souriant.
–Ah! ah! Germain, mon ami, nous sommes déjà levé! dit M. Valentin, qui serra fortement la main du jeune homme. Comment avez-vous passé la nuit?
–Fort bien, monsieur Valentin, j’ai eu des rêves charmants.
En disant ces mots, il fixa sur Rosa un tendre regard.
–On est toujours heureux, n’est-il pas vrai, continua le syndic, de revenir chez soi après une absence?.
Ah! ça, il m’a semblé que vous étiez monté hier sur un beau cheval gris.
–Oui, je l’ai acheté en Suisse. Il se prélasse dans l’écurie. Le petit Pinchon lui a fait une bonne litière; il viendra le soigner tous les jours… Et où allez-vous, monsieur Valentin?
–J’ai trouvé Rosa un peu pâle, ce matin; je l’emmène avec moi pour lui faire prendre l’air… Tenez, mon bon Germain, j’ai une idée, et j’espère qu’elle ne vous déplaira pas trop. Vous allez donner le bras à Rosa et la ramener à la maison-Pendant ce temps, j’irai voir le père Rangoux et Jean Servin. Il faut que je cause avec eux au sujet de la nouvelle fontaine qu’on va construire de ce côté du village.
Germain accepta avec empressement l’offre du vieillard.
–Je vous remercie, monsieur Valentin, dit-il, j’ai bien besoin, en effet, de parler à ma chère Rosa.
–Eh! eh! je n’en doute pas! répliqua le syndic en jetant un regard un peu malicieux sur les deux jeunes gens. Tenez, regardez… la voici déjà qui a meilleure mine!… Ah! on a bien raison de dire dans le pays que je suis un bon médecin!
M. Valentin s’éloigna, le visage heureux, son bonnet de loutre posé sur le coin de l’oreille, tandis que Rosa et Germain gravissaient lentement, serrés l’un contre l’autre, un petit sentier écarté qui montait vers les champs et les bouquets de bois situés derrière le village.
Ils restèrent quelque temps sans se parler, ce qui arrive souvent lorsqu’on a trop de choses à dire. Enfin, Germain rompit le silence.
–Vous avez reçu ma lettre, chère Rosa? demanda-t-il.
–Oui, Germain… Savez-vous bien que je commençais à désespérer de vous revoir jamais, fit-elle d’un ton de doux reproche. Oh! comme j’ai été heureuse d’apprendre votre retour!… Je crois que mon père s’en est aperçu…
–Comment! Valentin a lu ma lettre?
–Certainement, répondit ingénument Rosa; mon père ne sait-il pas que nous nous aimons et n’approuve-t-il pas nos projets?
–Vous avez raison, Rosa, dit Germain. Il y eut encore un silence. Germain aidait sa jeune compagne à gravir le sentier semé de pierres rondes et glissantes.
–Quelle belle journée se prépare! reprit le jeune artiste avec enthousiasme en contemplant, de la hauteur à laquelle ils étaient parvenus, le magnifique paysage encore tout imprégné des vapeurs transparentes du matin. ORosal comme on se sent peu de chose auprès de cette nature dont les richesses sont sans bornes! Voyez ces bois silencieux et profonds, ces montagnes aux reflets bleus et roses, ce ciel si pur où l’alouette monte et descend en saluant par ses cris joyeux le soleil qui paraît à l’horizon! Que sommes-nous auprès de tant de merveilles? Rien. Et pourtant nos faibles regards les enveloppent, notre âme les sent, notre esprit les admire!… Si petits et si chétif que nous soyons, nous pouvons embrasser l’immense étendue! Dieu ne semble-t-il pas avoir déposé une partie de sa puissance dans cette faible créature faite à son image? Ah! malheur, malheur à ceux qui nient l’existence de cet être suprême qui nous a faits assez grands pour comprendre ses œuvres et pour les trouver belles!
Entraîné par l’élan de son admiration ardente, Germain prit les deux mains de Rosa et resta quelque temps devant la jeune fille, dévorant du regard son ravissant visage, ses cheveux aux reflets dorés et sa taille dont une robe ajustée trahissait les délicieuses rondeurs.
–Oh! laissez-moi vous regarder, continua-t-il avec feu, tandis que Rosa, toute confuse, détournait un peu la tête. Laissez-moi vous contempler, ma bien-aimée!… Il y a si longtemps que mes yeux n’ont eu ce bonheur! Pouvez-vous deviner ce que j’ai souffert pendant cette cruelle absence?… Chaque matin, chaque soir, je pensais à vous, je baisais votre cher portrait et la boucle de cheveux que vous m’avez donnée au moment de mon départ… Ah! Rosa, je vous retrouve donc enfin!… plus charmante encore que lorsque je vous ai quittée!… Oh! comme vous êtes belle!…
Rosa, toute frémissante, s’arracha à cette étreinte passionnée, puis reprit le bras du jeune homme en murmurant:
–Ah! Germain, vos paroles me troublent. Assez! assez!... continuons à marcher.
Pour se donner une contenance, elle se mit à cueillir les hauts coquelicots et les marguerites qui bordaient le chemin. Elle assemblait son bouquet d’une main fiévreuse; ses yeux étaient obscurcis par une sorte de nuage. Germain voulut mettre son bras autour de la taille de la jeune fille, comme pour soutenir sa marche un peu vacillante. Mais Rosa le repoussa doucement:
–Non, dit-elle, laissez-moi un instant
Elle s’arrêta, passa légèrement la main sur son front, afin de ranger les boucles indisciplinées que le vent faisait voltiger autour de son frais visage. Puis, étant devenue plus calme, elle reprit, mais sans oser lever les yeux vers le jeune homme, dont le regard exerçait sur elle une fascination étrange:
–Avez-vous trouvé votre mère en bonne santé, Germain?
Un sourire, dont Rosa eût difficilement compris la signification équivoque, se joua sur les lèvres du peintre.
–Oui, Rosa, je vous remercie, répondit-il; malgré son grand âge, elle est toujours bien portante.
–Et… continua la jeune fille en effeuillant d’un air un peu préoccupé l’une de ses marguerites… avez-vous mené à bonne fin cette grave affaire qui vous appelait en Suisse?
Germain hésita un instant et ne répondit pas directement à cette question.
–Rosa, dit-il, je suis bien heureux. Dans quelques jours, si vous me le permettez, je parlerai à votre père à ce sujet.
–Vous sembliez triste et taciturne hier soir, continua Rose avec un faible sourire… Oserai-je vous l’avouer? j’étais inquiète.
–Pardonnez-moi, chère Rosa… je me trouvais un peu fatigué. Et puis, j’étais si ému de vous revoir! Je craignais de vous parler, car mes paroles eussent été trop faibles pour exprimer ce que je ressentais. J’aurais voulu être seul avec vous pendant cette première entrevue, pouvoir me jeter à vos pieds et vous dire à genoux combien je vous aime!… Traitez-moi de fou, d’extravagant, j’y consens. C’est que vous ne pouvez vous imaginer, ma bien-aimée, ce que j’ai souffert durant cette longue absence!…
–Si, Germain, répondit Rosa d’un ton pénétré, je le devine. Croyez-vous donc que je n’ai pas souffert, moi aussi?
Germain saisit avec passion la main blanche qui s’appuyait sur son bras et la pressa contre son cœur. Pendant quelques instants, troublés par la violence de leurs sentiments, ils marchèrent encore l’un près de l’autre sans se parler. Les yeux à demi fermés, ils semblaient savourer lentement le bonheur dont leur âme était inondée.
–Ah! Germain, dit Rosa d’une voix si faible qu’elle semblait un dernier soupir de la brise se jouant dans les hautes herbes, voici une journée que je n’oublierai jamais!
Hélas! la pauvre enfant devait se rappeler plus tard cette parole murmurée dans toute l’ardeur de son jeune et confiant amour!
Ils traversaient une prairie où paissaient gravement trois ou quatre belles vaches dont le poil reluisait, avec des tons d’or, aux rayons du soleil. Les petits pieds de Rosa glissaient entre les longues tiges des herbes qui se courbaient sous les plis flottants de sa robe et répandaient, en se redressant, leurs graines légères au souffle du vent. Les insectes secouaient un peu lourdement leurs ailes encore humides de rosée et bourdonnaient en voletant de fleur en fleur.
L’un d’eux, dans sa course inconsciente et endormie, vint se poser sur le doigt de Rosa. C’était un de ces jolis coléoptères aux ailes de feu connus sous le nom vulgaire de «bêtes à bon Dieu». La jeune fille eut un geste involontaire de dégoût et secoua sa main pour faire tomber l’insecte. Mais Germain prit doucement le petit animal entre ses doigts et le considéra en souriant.
–Pourquoi vous effrayer, Rosa? dit-il; voyez comme cette pauvre petite bête est inoffensive et timide; ce serait pécher que de lui faire mal. Elle est si faible, si impuissante que le Créateur, dit une pieuse légende, l’a prise sous sa protection. Il se charge de la défendre, et malheur arrive toujours, à celui qui la tue ou la fait souffrir. Avez-vous jamais regardé de près ce joli insecte? L’avez-vous admiré comme il le mérite? Considérez ces deux ailes couvertes d’un vernis éclatant, ornées de points noirs disposés avec coquetterie; cette petite tête mobile d’où s’échappent comme deux aigrettes ces antennes si délicates qu’elles semblent imperceptibles à notre œil Est-il rien de plus joli! Et pourtant, il suffirait l’une pression de mes doigts pour anéantir ce chef-d’œuvre!... Il y a vraiment dans ce pouvoir de destruction que nous possédons quelque chose qui me confond et qui m’effraie! Et remarquez-le: plus l’animal est chétif et sans défense, plus nous sommes cruels à son égard. Nous nous attendrissons devant un cheval blessé, nous détournons nos regards quand nous rencontrons sur notre route un vieux chien qui meurt… et nous tuons chaque jour, avec une impitoyable férocité, mille petits êtres dont la structure est aussi belle, aussi intéressante que celle des plus nobles animaux, et qui ne demandent qu’à vivre aux rayons du soleil, sous le regard bienfaisant de Dieu!… Le fond de l’âme humaine, Rosa, c’est la lâcheté!
Cependant les deux jeunes gens venaient d’entrer sous un petit bois de sapins qui couronnait le sommet du coteau. Germain parlait bas à l’oreille de Rosa et l’entraînait doucement vers ce lieu écarté, sans que la jeune fille, dans la candeur de son innocence, essayât de lui résister. Ce fut seulement lorsqu’ils s’arrêtèrent pour reprendre haleine que Rosa s’aperçut de son isolement et fut frappée du silence majestueux qui régnait autour d’elle.
–Quelle charmante solitude! dit-elle, un peu émue. Je suis venue plus de mille fois en ce lieu et jamais je n’ai ressenti ce que j’éprouve en ce moment.
–Ah! chère Rosa, comme il serait bon de s’aimer ici et d’être heureux! s’écria Germain, dont les yeux d’un bleu sombre brillaient d’un éclat singulier.
Si Rosa n’avait été si troublée par le tumulte de son cœur, elle aurait peut-être remarqué l’ardeur de ce regard qui l’enveloppa, puis se fixa, avec une sorte d’égarement, sur le gazon épais et verdoyant qui tapissait le bois.
Elle sentit une pression plus forte exercée sur son bras; il lui sembla qu’une indicible torpeur s’emparait d’elle, que ses jambes fléchissaient.
En ce moment, un nouveau personnage entra en scène. L’herbe touffue avait dissimulé le bruit de ses pas.
Rosa poussa un léger cri et revint à elle.
VI
Table des matières
Le nouvel arri vant était René Brunet, le fils aîné de la veuve du fabricant d’horloges, le frère du petit Julien, cet enfant pâle et souffreteux dont Rosa avait fait son élève.
Jamais la nature, qui excelle dans lés contrastes, n’avait eu de plus bizarre fantaisie qu’en faisant naître ces deux enfants de la même mère. René était un jeune homme un peu mince, dont la démarche encore mal– équilibrée indiquait une croissance trop rapide. Il avait une physionomie expressive, très douce, un visage frais, et, sauf une imperceptible moustache blonde, il était complètement imberbe. Si Julien avec ses yeux creusés, ses mains sèches, ses joues blêmes où les jeux de la lumière semblaient dessiner des rides, paraissait déjà flétri, par le sceau d’une vieillesse précoce, René, au contraire, avait à vingt-deux ans le visage blond et rose, le regard caressant, l’humeur joyeuse et insouciante d’un enfant.
Il marchait gaiement, portant à la main un sac d’outils et sous le bras quelques pièces de sapin. Ce petit bois appartenait à M. Valentin, qui avait permis au jeune homme d’y prendre les matériaux nécessaires à son travail; Brunet venait donc de faire sa provision et retournait au village.
En apercevant Rosa, le jeune horloger porta la main à son chapeau, campé un peu cavalièrement sur le sommet de sa tête; un franc sourire éclaira sa figure. Mais ce sourire disparut tout à coup lorsque René eut reconnu Germain. Il fronça le sourcil et son visage prit l’expression boudeuse d’un enfant contrarié.
–Bonjour, René, dit Rosa de sa voix claire; vous êtes à l’ouvrage de bon matin.
–Bonjour, Rosa; mes respects, je vous prie, à M. Valentin.
Ce furent les seuls mots qu’ils échangèrent.
–Vous connaissez ce jeune homme? demanda Germain lorsque René se fut éloigné.
–Oui, c’est le fils de ce Brunet dont je vous ai raconté la mort si triste. un brave garçon que j’aime bien; c’est mon ami d’enfenee.
La présence subite de René dans ce lieu écarté avait amené un nuage sur le front du peintre. En le voyant, il avait poussé une sourde exclamation de dépit. Il sut cependant rester assez maître de lui et proposa à Rosa de continuer leur promenade. Mais la jeune fille se plaignit de la fatigue et pria Germain de la reconduire chez elle.
Ils descendirent donc vers le village, précédés de René, qui semblait ralentir à dessein sa marche, s’arrêtait de temps en temps pour ramasser une pierre ou pour cueillir une fleur à la haie, et ne perdait pas de vue les deux jeunes gens qui le suivaient.
Germain remarqua ce manège et en fut irrité.
–La prochaine fois que vous verrez votre ami d’enfance, Rosa, dit-il avec amertume, je vous serai obligé de le prier d’être plus discret et de s’occuper de ce qui le concerne.
–Que voulez-vous dire? demanda Rosa, surprise du ton un peu brutal de ces paroles.
–Je sais ce que je dis; donnez-lui ce conseil dans son intérêt.
Ils arrivèrent enfin devant un long mur couvert de lierre, au milieu duquel on apercevait une petite porte vermoulue. Ce mur était celui du jardin de M. Valentin, qui avait une sortie sur la campagne.
Au moment de prendre congé de la jeune fille, Germain tira un livre de sa poche et le lui présenta.
–Chère Rosa, dit-il, vous m’avez plusieurs fois demandé quel était ce petit livre écrit dans la belle langue allemande et que j’avais souvent sous mon bras en partant pour nos promenades. Je vous ai apporté la traduction, afin que vous le lisiez à votre tour. Puisse-t-il vous faire éprouver les délicieuses sensations que je ressens chaque jour en relisant ses pages inspirées!
–Je vous remercie, Germain, fit la jeune fille; et, entr’ouvrant le livre: Werther! lut-elle sur la première page.
–C’est le nom du héros.
–Est-ce que cela finit bien? demanda curieusement Rosa.
–Non, répondit Germain avec un sourire forcé; cela finit mal, très mal… Lisez-le néanmoins, dit-il en repoussant la main de la charmante enfant qui, un peu effrayée par ce sinistre avertissement, faisait un geste pour rendre le livre. Lisez-le, Rosa; vous verrez où l’amour déçu peut conduire un malheureux.
Rosa, surprise par l’accent de ces paroles, releva ses grands yeux sur les traits assombris du jeune homme.
–Quand reviendrez-vous nous voir? demanda-t-elle, en essayant de dissiper par l’influence de son sourire angélique l’expression triste que gardait encore le visage de Germain.
–Demain, chère Rosa, demain, répondit celui-ci en serrant avec ardeur la main de la jeune fille. Ah! je vous aime!
Rosa lui prouva par une douce pression de sa petite main que cette parole d’amour trouvait un écho dans son propre cœur. Puis elle disparut derrière l’épais rideau de lierre.
VII
Table des matières
Dans la rue du village, Germain rencontra M. Valentin qui donnait le bras au pasteur. Les deux bons vieillards s’entretenaient souvent ainsi. Lorsque les paysans les voyaient passer, appuyés sur le bras l’un de l’autre, ils se découvraient bien bas devant eux, car ils savaient que ces deux hommes de bien complotaient toujours quelque bonne œuvre.
–Ah! ah! voici donc notre voyageur! s’écria le pasteur, tendant à Germain ses deux mains.
–Je suis heureux de vous revoir en bonne santé, monsieur Roussel, répondit Germain en s’inclinant respectueusement. Je comptais vous faire ma visite cet après-midi.
–Vous me la ferez demain, en acceptant le dîner sans façon que je vous offre, ainsi qu’à M. Valentin et à Rosa. A cinq heures, n’oubliez pas. Clémence aime l’exactitude.
Clémence était une petite vieille, excellente femme, mais fort tyrannique, qui gouvernait son modeste ménage.
–Je vous remercie, monsieur Roussel, je serai exact.
–Rosa est-elle rentrée? demanda M. Valentin.
–Oui; je l’ai reconduite à la petite porte du jardin
–Vous viendrez me prendre demain, Germain; nous irons ensemble chez M. le pasteur.
–C’est convenu, monsieur Valentin.
–A demain.
–A demain.
Germain poursuivit sa route et rentra chez lui.
–Charmant garçon, en vérité, dit M. Roussel en suivant des yeux le jeune homme.
–Vous approuvez donc ma conduite?
–Entièrement. Cependant, il serait peut-être bon d’avoir quelques détails sur ses parents et de savoir quelles sont leurs intentions.
–Il me le dira probablement demain: je causerai avec lui à ce sujet. Je crois vraiment que Rosa aura là un bon mari.
–Oui, c’est une nature élevée, loyale. J’ai eu plusieurs entretiens avec lui. J’ai rarement vu un chrétien plus convaincu.
Le jour suivant, vers quatre heures, Rosa était occupée à remplir de fleurs un grand vase en faïence bleue posé sur la table de la salle à manger, lorsque la porte s’entr’ouvrit doucement; elle aperçut dans rentre-bâillement les cheveux noirs crépus et la figure pâle du petit Julien.
–Entre, mon chéri, dit-elle gaiement; tu viens prendre ta leçon, n’est-ce pas?
Mais Julien posa un doigt sur ses lèvres, –cligna ses yeux avec une expression particulière et dit en secouant sa petite têté sauvage:
–Mademoiselle, je vous amène quelqu’un.
–Et qui donc?
Julien sembla faire un effort, comme s’il eût voulu vaincre une résistance qui l’entraînait en arrière. Il saisit avec une main le chambranle de la porte, frappa du pied impatiemment, puis s’écria tout à coup:
–C’est René; il a peur de vous déranger et n’ose venir.
–Ah! par exemple, s’écria Rosa en plongeant dans l’eau avec vivacité l’énorme bouquet qu’elle tenait à la main, faudra-t-il donc que j’aille le chercher?
Elle se dirigea en riant vers la porte. Mais, en ce moment, René, ayant vaincu la timidité qui semblait avoir cloué ses pieds aux dalles du couloir, céda aux efforts de son petit frère et parut sur le seuil de la porte.
–Eh bien! René, as-tu donc peur de moi, à présent? dit gaiement Rosa en donnant au jeune homme une bonne poignée de main.
René rougit jusqu’au blanc des yeux.
–Non, mademoiselle, balbutia-t-il, mais…
–Mademoiselle! s’écria Rosa en l’interrompant, est-ce ainsi que tu m’appelais autrefois! Oublies-tu donc qu’il n’y a pas longtemps nous nous roulions ensemble dans la neige? Je suis bien heureuse de te voir… Sais-tu, René, que tes visites ont été rares depuis quelques mois… Allons, appelle-moi Rosa et tutoie-moi, je le veux…
–Rosa, dit le jeune horloger en n’obéissant qu’à moitié à l’ordre de son amie d’enfance, je viens vous demander votre avis au sujet d’un petit ouvrage auquel je travaille depuis deux mois, et que j’ai seulement fini hier.
–Oh! mademoiselle, si vous saviez comme c’est beau! s’écria Julien, le petit enthousiaste. en regardant avec admiration son grand frère.
–Chut! Julien, répliqua le jeune homme avec un sourire. Je veux que mad…, que Rosa me dise franchement ce qu’elle en pense; il ne faut pas la prévenir.
Il prit dans la poche de sa vareuse une petite boîte carrée, l’ouvrit et déposa sur la table ce qu’elle contenait. Rosa ne put retenir un cri d’admiration.
C’était la reproduction exacte, en bois, d’une maison de paysan dans la montagne. Des feuilles de sapin d’une finesse extrême figuraient les murs. On voyait le grand toit chargé de pierres qui s’incline jusqu’à la rue, ne laissant, du côté de la façade, entre la gouttière et le sol, qu’un étroit intervalle percé de petites fenêtres et d’une porte basse.
La laiterie était près de la maison; de petits arbres, hauts de quelques centimètres, et un enclos qui ressemblait à un tissu de soie entouraient ces deux constructions microscopiques.
–Et si vous voyiez l’intérieur! s’écria Julien, qui trépignait d’impatience en fixant ses grands yeux pleins de feu sur l’œuvre de son frère.
–Reste tranquille, petit, dit René; les ouvriers du pays, continua-t-il en s’adressant à Rosa, font tous les jours de très jolies maisons, mais je ne crois pas qu’ils aient jamais eu la patience d’achever ainsi un ouvrage.
Il souleva le toit de la maisonnette et montra aux regards étonnés de Rosa l’intérieur, qui était un véritable prodige de l’art. L’étable, qui occupe la plus grande place dans les demeures rustiques du Jura, était peuplée d’animaux parfaitement reconnaissables, malgré leur petitesse. On distinguait les mangeoires, les râteliers, les baquets, jusqu’aux lanternes accrochées aux solives du plafond. Les deux chambres réservées à l’habitation du berger offraient un spectacle plus curieux encore. Le lit, les chaises, les tables, les ustensiles de cuisine, rien ne manquait, et quelques-uns de ces objets étaient d’une telle ténuité qu’il eût fallu une loupe pour bien les reconnaître. Devant la cheminée, où deux bûches noircies achevaient de se consumer, le paysan fumait sa pipe en face de sa femme qui filait au rouet. Ce rouet était, à lui seul, une pure merveille.
Mais ce fut surtout lorsque René découvrit la laiterie que Rosa laissa éclater toute son admiration. Les barattes, hautes d’un demi-centimètre, pouvaient fonctionner; les mille vases de formes diverses étaient à leur place sur les planches ou suspendues aux murs. Une laitière de Lilliput aurait pu venir s’installer là et fabriquer immédiatement du beurre et du fromage.
–Ah! tenez, René, il faut que je vous embrasse, s’écria Rosa dans l’élan de son enthousiasme, en se jetant au cou du jeune homme. Vous êtes un vrai artiste. Comme la pauvre Brunet doit être heureuse!
–Moins que moi-même, Rosa, répondit doucement René en mettant ses deux mains sur ses joues comme pour calmer le feu que les lèvres de la jeune fille y avaient allumé. Me permettrez-vous de vous offrir cette petite maison? C’est ce que j’ai fait de mieux jusqu’à ce jour. et je l’ai faite pour vous.
–Oh! que vous êtes bon, René, s’écria Rosa toute rougissante de plaisir.
Elle prit délicatement la maisonnette entre ses mains et la posa sur le buffet. Puis elle ouvrit une petite armoire, en tira un beau pain blanc, une bouteille de vin, une assiette pleine de crème caillée, et invita gaiement les deux Brunet à partager sa collation.
–Merci, Rosa, dit René en repoussant la tartine que lui offrait la jeune fille, je n’ai pas faim.
Il trempa seulement ses lèvres dans un verre rempli de vin blanc, comme s’il eût voulu se donner des forces.
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