Kitabı oku: «Le livre des enfants et des mères»

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Hippolyte Durand

Le livre des enfants et des mères


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066316068

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

DEUXIÈME PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

TROISIÈME PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

D’HOMÈRE A VIRGILE

I

Table des matières

OBJET DE CE LIVRE.

Comment les grands poètes de l’antiquité et ceux des temps modernes ont-ils compris et représenté l’enfance? Quelle place lui ont-ils donnée dans leurs chants? Tel est le sujet qu’on se propose de traiter dans ce livre.

La poésie est la grande amie de l’enfant. Lyrique, elle s’assied auprès de son berceau, le berce et l’amuse par les vieux refrains, les naïves chansons qui ont endormi ses pères, qui endormiront ses descendants. Epique, elle a de longs et merveilleux récits, qui le tiennent en extase et lui donnent la notion d’un monde idéal où tout est plus grand, plus beau, meilleur que dans le monde réel. Dramatique, elle le prend lui-même pour sujet de ses fables, l’intéresse à sa propre histoire, provoque son rire ou ses larmes, l’amuse, l’instruit, l’émeut, le fait réfléchir. Didactique et morale, elle s’applique à épurer ses mœurs, discipliner sa volonté, changer en force intelligente et docile l’instinct qu’il a reçu du vrai et du bien.

Pourquoi ce double titre: Les Enfants et les mères? C’est qu’on ne peut concevoir isolément les deux objets. L’enfant tire de sa mère l’être physique et l’être moral. Il n’existe que par elle, par le secours de sa tendresse toujours présente, toujours active. Elle est la providence qu’une Providence plus haute attache à tous ses pas. Si quelque fatalité le prive de cet indispensable appui, le voilà condamné à une vie parfois plus misérable que la mort. L’enfant sans mère est un cas douloureux que nous rencontrerons, que nous étudierons avec intérêt et sympathie. Chaque fois, nous reviendrons avec plus de charme et d’allégresse au type de l’enfant qui, selon le plan divin, s’élève et grandit sous l’aile, sous les regards, sous les baisers de sa mère.

Oh! l’amour d’une mère! amour que nul n’oublie!

Pain merveilleux qu’un Dieu partage et multiplie!

Table toujours servie au paternel foyer!

Chacun en a sa part et tous l’ont tout entier!

(VICTOR HUGO.)

Et réciproquement: privée ou séparée de ses enfants, toute mère est comme un corps sans âme. Leurs peines, leurs souffrances lui sont communes, et sa vie n’est qu’une longue méditation de leur bonheur. Détachées d’elle-même, toutes ses pensées tendent vers ce centre unique ou principal de sa vie terrestre. La mort même est impuissante à rompre les liens qui vont d’un être à l’autre, et la force de l’amour rapproche incessamment celle qui reste de celui qui n’est plus; il n’y a pas d’espace, il n’y a pas de durée, il n’y a pas de séparation pour les mères.

Ce livre contient des scènes joyeuses, il en contient de tristes, de cruelles même. L’un et l’autre côté du sujet sera, nous l’espérons, goûté de nos jeunes lecteurs. Si nous atteignons le but proposé — et nous y avons mis tous nos soins, — ils fermeront ce livre sous une impression de grave et reconnaissante tendresse. Plus d’une page de narrateur et de poète leur aura remis en mémoire une page de leur propre enfance. Ils auront lu leur histoire dans celle d’autrui. C’est eux-mêmes qu’ils reconnaîtront sous les voiles de la fiction, c’est la providence maternelle veillant sur leurs jeunes années qui leur sourira de nouveau dans l’image de ces vaillantes mères dont la poésie se complaît à retracer la figure auguste.

Que si parfois une émotion plus forte leur serre le cœur, ouvre même la source des larmes, qu’ils ne s’en étonnent ni ne s’en défendent: c’est que ce livre est fait pour eux, comme eux pour ce livre. La réflexion qui s’en suivra ne peut être qu’opportune et salutaire.

On en sortira préparé, fortifié pour des tâches futures, lesquelles, pour être lointaines, n’en sont pas moins bonnes à connaître, bonnes à méditer d’avance.

Mais pourquoi remonter jusqu’à l’antiquité ? Nos poètes modernes ne suffisaient-ils pas à l’œuvre entreprise?

Les poètes antiques, surtout les Grecs, sont incomparables dans l’expression des grands sentiments innés au fond de l’âme humaine, et c’eût été trahir notre sujet, trahir l’intérêt de nos lecteurs, que de ne pas inscrire à côté des noms de Shakespeare, de Racine, de Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre, de Chateaubriand, de Victor Hugo, ceux d’Homère, de Sophocle, d’Euripide et de Virgile. Placés plus près que nous du berceau des peuples, au sein d’une société naissante, si on la compare à notre vieux monde, les poètes antiques goûtent, sentent et reproduisent plus fidèlement que nous et avec moins d’effort les pures affections naturelles. Leur art a moins de recherche, de complication, d’apprêt. Tout ce qui est vrai les enchante, tout ce qui les enchante se reflète spontanément dans leurs poèmes. Aucune poursuite du nouveau et du rare dans un temps où la poésie moissonne, à pleines mains, en pleine nature, en des champs encore intacts, et dont nul autre n’a défloré la virginale beauté. Age heureux, moment unique dans l’histoire des lettres! Alors, comme un enfant inspiré, le poète n’a besoin, pour créer, que de peindre ce qu’il voit, d’exprimer ce qu’il sent, d’imiter ces formes premières qui l’entourent. Ni le lieu commun, ni le paradoxe, ces deux fléaux de la poésie et de l’éloquence, n’existent encore. Ceux qui écoutent ou qui lisent ne demandent, pour être ravis, que des objets simples comme eux. De là, dans les tableaux de cette poésie primitive, une sincérité, une fraîcheur, tous les dons enfin que l’heureux génie de Fénelon exprime d’un mot quand il vante «l’aimable simplicité du monde naissant».

Mais, puisque nous remontions jusqu’au vieil Homère, pourquoi ne pas faire un pas de plus dans le passé, et consulter aussi la poésie biblique, si originale, si expressive, si riche en admirables figures d’enfants? C’est que, d’une part, dans un sujet si vaste, il faut savoir se borner, et qu’à trop embrasser on risque de mal étreindre. C’est en outre qu’il nous paraît peu séant de soumettre à l’analyse littéraire, en compagnie de tant d’œuvres profanes, un livre qui est le livre sacré de tant de millions d’hommes. D’ailleurs, notre théâtre français du moyen âge nous ramènera nécessairement aux sujets bibliques. L’Ancien et le Nouveau Testament sont la source où les auteurs des Mystères ont abondamment puisé. La lacune que nous sommes les premiers à signaler sera donc, par ce moyen, en partie comblée, et il n’y aura pas de double emploi.

II

Table des matières

HOMÈRE, PEINTRE DES ENFANTS.

Commençons par les Grecs et par l’Iliade d’Homère.

Ce n’est pas que le sujet spécial que nous traitons doive beaucoup à Homère. Peintre de la vie des Grecs à l’âge héroïque, il a plus de combats à décrire que de scènes domestiques à raconter. Ses guerriers n’ont guère le temps d’être pères. Du côté des Achéens, les enfants sont restés sur les rives lointaines de la patrie. Chez les Troyens, ils sortent peu de l’ombre du foyer, et le poète nous conduit rarement de leur côté. Une mère pourtant, l’auguste Andromaque, l’épouse d’Hector, et son fils, le petit Astyanax, fournissent la matière d’un des épisodes de l’Iliade les plus mémorables et les plus légitimement admirés.

C’est après la querelle survenue entre Achille et Agamemnon, querelle fatale qui doit faire couler tant de larmes et de sang. Une bataille opiniâtre a mis aux prises Troyens et Grecs, soldats et chefs, divinités même, protectrices de l’un ou de l’autre camp. Du haut des murs, Troyens et Troyennes suivent anxieusement les phases du combat. Un moment, les troupes d’Hector ont plié, et le héros, tout couvert de la poussière des combats, revient dans Troie pour conseiller aux siens d’apaiser par un riche présent la colère de Minerve, cette puissante alliée des Grecs. Il est entré dans le palais, et il a rempli sa mission. Alors seulement il cherche sa femme, «Andromaque aux bras blancs», et son fils «au berceau», le petit Astyanax. Une servante lui apprend qu’Andromaque, accompagnée d’une nourrice qui porte son fils, s’est rendue toute en larmes, aux portes de la ville, «sur la grande tour d’Ilion.»

Hector se précipite dans cette direction, à travers les rues de la ville «bien bâtie». Il a besoin, ce vaillant, d’embrasser sa femme et son enfant; il s’en ira avec plus d’ardeur reprendre sa place dans le combat. Car, en un point, la partie n’est pas égale entre les Troyens et les Grecs. Ceux-ci combattent pour la vengeance et pour la gloire; mais leurs femmes et leurs enfants, demeurés en Achaïe, ne courent aucun péril. Pour les Troyens, la défaite c’est la captivité des femmes et des enfants, l’outrage inexpiable et la suprême infortune. De là cette tristesse et, si l’on peut dire, cette espèce de pressentiment mélancolique qui pèse en ce moment sur l’âme d’Hector et d’Andromaque.

Celle-ci apparaît. «Sa suivante l’accompagne, portant sur son sein le nourrisson qui ne parle pas encore, l’enfant bien-aimé, beau comme un astre étincelant. Son père lui a donné le nom de Scamandrios ; mais le peuple préfère le nom d’Astyanax [roi de la ville], parce que c’est Hector seul qui protège Ilion.»

Voilà donc l’enfant entré pour la première fois dans la poésie grecque, et jetant autour de lui, grâce au génie d’Homère, un reflet de sa divine beauté. Voici maintenant la mère, ou plutôt voici l’épouse et la mère, car ces deux caractères dans Andromaque sont liés l’un à l’autre et ne se séparent jamais. La vue de son fils fait sourire le héros; mais Andromaque ne sourit pas; l’inquiétude lui ronge le cœur:

«Malheureux! lui dit-elle, ton courage te perdra; tu n’as pitié ni de ton fils en bas âge, ni de moi, infortunée, qui serai bientôt ta veuve; car les Achéens te tueront en s’élançant tous sur toi. Mieux vaudrait, si je te perdais, être ensevelie sous la terre; car lorsque tu auras subi ta destinée, il ne me restera plus de consolation, mais seulement la douleur, puisque je n’ai plus ni mon père, ni ma mère vénérée.... Hector, tu es donc pour moi mon père, ma mère vénérée, tu es mon frère, tu es mon époux florissant. Aie pitié de moi maintenant, reste ici sur ce rempart, ne fais pas ton fils orphelin et ta femme veuve..... .»

La réponse d’Hector est à la fois touchante et digne. Il y a, dans cette réplique, la part du guerrier qui se doit au service de la patrie, la part de l’époux et du père qui ne peut rester insensible au péril des siens.

«Alors, le grand Hector, dont le casque porte un panache ondoyant, lui répond: Certes, femme, moi aussi j’éprouve tous ces soucis, mais j’aurais honte devant les Troyens et les Troyennes au péplum traînant, si, comme un lâche, je fuyais le combat. Ce n’est pas là ce que mon cœur me commande, car j’ai appris à être brave et à combattre au premier rang des Troyens, pour défendre la gloire de mon père et la mienne. Oui, je le sais, je le sens dans mon cœur, un jour viendra où périra la sainte Ilion, et Priam, et le peuple de Priam à la forte lance. Et cependant ni le malheur des Troyens, ni celui d’Hécube elle-même [sa mère] ou du roi Priam, ou de mes frères qui tombèrent nombreux et vaillants dans la poussière, sous les coups des ennemis, ne me touche autant que le tien, lorsqu’ un Achéen à la cuirasse d’airain t’emmènera pleurant, t’ayant ravi la liberté ! Esclave dans Argos, tu tisseras la toile sous les ordres d’une étrangère, et tu seras forcée de puiser de l’eau aux fontaines de Messéis ou d’Hypérée, car la dure nécessité pèsera sur toi. Et les passants diront en voyant couler tes larmes: «Celle-ci est la femme d’Hector qui était le plus brave des Troyens dompteurs de chevaux, quand ils combattaient autour d’ilion.» C’est ainsi que l’on parlera, et ce sera un nouveau chagrin de te sentir privée de l’époux qui te protégerait contre la servitude. Ah! que je meure et que la terre ensevelisse mon cadavre, avant que j’entende tes cris quand on t’arrachera d’ici.»

Triste scène si elle n’était subitement égayée et comme éclairée d’un rayon d’espérance et de joie par la présence du petit Astyanax. Hector l’aperçoit et lui tend les bras. «Mais l’enfant se rejette en criant contre le sein de la nourrice, épouvanté à la vue de son père, à la vue de son armure d’airain et des crins du cheval qui s’agitaient terriblement sur le cimier du casque. Et le père bien-aimé sourit, et la mère vénérable aussi. Aussitôt l’illustre Hector ôte son casque et le dépose à terre, tout resplendissant. Puis il embrasse son cher fils, le balance dans ses bras et, adressant sa prière à Jupiter et aux autres dieux, il dit: «Jupiter, et vous, dieux, faites que cet enfant, mon fils, se distingue parmi les Troyens, qu’il soit comme moi plein de force et de courage, et qu’il soit un roi puissant dans Ilion, de sorte qu’on dise un jour en le voyant revenir de la guerre: «Il est plus brave que son père; qu’il rapporte les dépouilles de l’ennemi qu’il aura tué et que le cœur de sa mère se réjouisse.»

«Ayant ainsi parlé, il mit son fils dans les bras de sa femme chérie; et celle-ci le prit sur son sein parfumé, souriant au milieu de ses larmes.»

Un sourire entre deux larmes, toute la vie des mères, toute celle des enfants tient dans ces mots, et notre poésie moderne, si savante et si ingénieuse dans la peinture du monde enfantin, ne trouvera pas mieux que n’a fait du premier coup le vieil Homère.

Cette scène avait, dès l’antiquité, profondément remué les cœurs. Les arts s’en étaient emparés, chacun à sa manière. Elle était éminemment propre à inspirer les peintres, et ceux-ci n’eurent garde de la négliger. On lit dans Plutarque, Vie de Brutus, que lorsque Brutus prit congé de sa chère Porcia, pour aller combattre dans les plaines de Macédoine, Porcia, saisie d’un funeste pressentiment, ne pouvait détacher ses regards d’un tableau qui représentait les adieux d’Andromaque et d’Hector: elle y lisait le sort prochain de son mari, et sa propre destinée.

Un poète du seizième siècle, Monchrestien, auteur d’une tragédie d’Hector, a transporté la scène elle-même sur notre théâtre. L’imitation, bien que gauche et maladroite, reproduit avec naïveté quelques traits du modèle antique. En voici le meilleur passage, celui où le héros troyen s’adresse à son fils:

Viens ça, cher enfançon, doux fardeau de mes bras;

Tends à mon col armé tes membres délicats.

Quoy, tu as peur, mon fils? Tu tournes le visage?

Il craint ce fier armet qui la teste m’ombrage.

Voyez comme il estraint de sa petite main

Le bras de sa nourrice, en lui pressant le sein.

Octroyez-moi, grands dieux, que ce royal enfant

Devienne juste en paix, en guerre triomphant.

Qu’il aspire toujours à la gloire éternelle;

Qu’il pardonne au sujet, et dompte le rebelle.

Du noble sang troyen faites-le gouverneur,

Et qu’il soit à son peuple un astre de bonheur.

Donnez à sa vertu fortune si prospère

Qu’on die en le vantant: le fils passe le père.

Lors, s’il advient qu’un jour son bras victorieux

La dépouille ennemie appende aux sacrés lieux,

Pour consoler sa mère et la remplir de joie,

Dieux que j’ai révérés, faites qu’elle le voie.

Quant à ce «sourire mouillé de larmes» qui est un des traits les plus charmants de l’épisode homérique, il a été imité cent fois soit par les anciens, soit par les modernes. Malfilâtre en donne cette jolie traduction:

A cet enfant qui ne la voyait pas,

Elle sourit en étendant les bras,

Elle sourit et pourtant elle pleure.

Rousseau tire de ce passage d’Homère une ingénieuse leçon de pédagogie à l’usage des enfants peureux. «Quand, dit-il, dans les adieux d’Andromaque et d’Hector, le petit Astyanax, effrayé du panache qui flotte sur le casque de son père, le méconnaît, se jette en criant sur le sein de sa nourrice, et arrache à sa mère un sourire mêlé de larmes, que faut-il faire pour guérir cet effroi? Précisément ce que fait Hector, poser le casque à terre et puis caresser l’enfant. Dans un moment plus tranquille, on ne s’en tiendrait pas là ; on s’approcherait du casque, on jouerait avec les plumes, on les ferait manier à l’enfant; enfin la nourrice prendrait le casque et le poserait en riant sur sa propre tête, si toutefois la main d’une femme osait toucher aux armes d’Hector.»

Andromaque apprend la mort d’Hector. — Dessin de Flaxman.


Cependant les destins suiventleur cours. Hector atuéPatrocle; iltombe à son tour sous le bras vengeur d’Achille. Ses talons sont percés d’une courroie. il pend, attaché au char du vainqueur, et son noble front traîne dans la poussière sanglante. A cette nouvelle, Priam, Hécube, le peuple, Troie tout entière poussent un long cri de douleur. Nul n’ose annoncer à Andromaque le deuil qui vient de frapper elle et son fils. Le poète nous la montre dans son palais, travaillant avec ses femmes, qui font tiédir sur le feu l’onde où doit se baigner, au retour du combat, le guerrier poudreux. Elle-même tisse de ses mains une toile «éclatante de pourpre, ornée de fleurs brillantes.» Soudain, aux cris et aux pleurs qui s’élèvent dans la ville, un pressentiment la saisit. «La navette s’échappe de ses doigts.»

Suivie de ses femmes, elle accourt sur le rempart, interroge du regard le champ de bataille et voit, ô pitié ! «le corps de son époux chéri, traîné sous les murs d’Ilion par les coursiers d’Achille et jusque vers les vaisseaux des Grecs.» Ses yeux se ferment, elle s’évanouit. «Loin de sa tête se répandent les rubans, les bandelettes éclatantes, le réseau qui retient sa chevelure, et le voile que lui donna la blonde Vénus, le jour où le vaillant Hector l’emmena hors du palais de son père, comblée de présents.» Dernière image d’Andromaque aimée, belle, et florissante, dernière parure que remplaceront désormais les voiles et les vêtements de deuil. On s’empresse autour d’elle, on la ranime; la première parole sortie de ses lèvres est le nom d’Hector:

«Hector, quel malheur est le mien! Nous sommes nés pour un même destin, toi dans Ilion, sous le toit de Priam, moi à Thèbes, sur le flanc boisé du Plakos... Maintenant, tu vas dans la demeure de Pluton, sous la terre, me laissant, veuve inconsolable, dans notre maison.» Mais presque aussitôt, sa pensée se détache d’elle-même et se porte sur l’enfant orphelin. Quelles destinées l’attendent!

«Ce petit enfant que nous avons mis au monde, tu ne pourras plus le défendre, Hector, puisque tu es mort, et lui non plus ne te sera de rien. S’il échappe à la guerre lamentable des Achéens, des souffrances et des chagrins sans nombre l’attendent; car ils lui enlèveront ses biens. Le jour qui fait un enfant orphelin lui enlève tous ses amis; il a toujours la tête baissée et les yeux baignés de larmes. Pauvre, il va trouver les compagnons de son père, retient l’un par son manteau, l’autre par sa tunique; et si l’un d’eux, à la fin ému de pitié, lui présente un instant sa coupe, à peine y peut-il tremper ses lèvres. Un autre enfant, fier de ses deux parents, le chasse du festin avec outrage et le frappe en s’écriant: «Sors honteusement d’ici, ton père ne s’assied pas à notre table.» Ainsi reviendra en pleurant auprès de sa mère veuve, notre Astyanax qui jadis, sur les genoux de son père, mangeait la moelle et la graisse des brebis; et lorsque le sommeil le prenait et qu’il cessait de jouer, il dormait dans un lit moelleux, bercé par sa nourrice, le cœur plein de joie... Et toi, aujourd’hui, près des navires à la proue recourbée, loin de tes parents, les vers rampants te mangeront, après que les chiens se seront rassasiés de ta chair nue...» (Iliade, chant XXII.)

L’éducation d’Achille, d’après J.-B. Regnault.


Ainsi, dans Homère, comme plus tard dans Virgile et dans Racine, c’est le sentiment maternel qui domine Andromaque. La perte qu’elle a faite, elle la sent, à coup sûr, amère et profonde. Mais celle qu’a faite Astyanax la touche plus cruellement encore. Voilà la plaie vive et saignante qu’elle porte au cœur et qui ne se fermera plus. Peinture éternellement vraie, éternellement belle, de la nature féminine, première et grandiose création du génie grec qui fait qu’on répète sans se lasser les vers consacrés par André Chénier à la gloire de l’harmonieux aveugle:

Trois mille ans ont passé sur la cendre d’Homère,

Et depuis trois mille ans Homère respecté

Est jeune encor de gloire et d’immortalité !

Est-ce le même poète, est-ce le peintre exquis d’Astyanax sur le sein parfumé de sa mère, qui a tracé d’Achille enfant cette image crûment fidèle? C’est le précepteur d’Achille, c’est le vieux Phœnix qui la lui remet sous les yeux: «Achille, je t’aimai de toute mon âme, et je t’ai fait ce que tu es. Enfant, tu refusais d’aller avec un autre que moi en un festin. Dans le palais de Pélée ton père, tu refusais de manger tant que je ne t’avais pas pris sur mes genoux, tant que je n’avais pas coupé les mets destinés à te rassasier; et que de fois, quand j’approchai le vin de tes lèvres, tu as arrosé ma poitrine et mes habits de ce que tu rejetais, car ton enfance fut difficile .» (Iliade, ch. IX.

Oui, c’est le même art, attentif à observer la nature, habile à la peindre tout entière. Plus haut, c’était l’idéal dans toute sa grâce; ici, c’est la réalité, c’est le trivial dans toute leur énergie.

Et c’est encore un sentiment bien vif des mœurs de l’enfance qui respire dans cette raillerie lancée par Achille à son ami Patrocle: «Vas-tu donc pleurer comme une petite fille qui court à côté de sa mère, supplié qu’on la porte, saisit les plis de sa robe, la retarde, l’arrête, la regarde en pleurant et n’a de cesse qu’on ne l’ait prise sur les bras?»

Homère n’eût-il écrit que ces quelques vers, on pourrait dire de lui qu’il a connu, qu’il a représenté l’enfance.

III

Table des matières

L’ENFANT DANS LA TRAGÉDIE. — ESCHYLE; L’AGE DE FER.

L’enfant retrouvera-t-il dans le poème dramatique ce droit de cité que, par la grâce d’Homère, il obtient dans la poésie épique? Assurément. Car toute la poésie grecque procède d’Homère, et principalement le théâtre. En bien des cas, ce sont mêmes légendes, mêmes héros, mêmes passions, même langage.

Toutefois ce n’est pas du premier coup que l’enfant s’empare de la scène. Le vieil Eschyle ne l’y a pas admis.

Il semble dédaigner ce moyen d’intéresser le regard et de charmer le cœur. Quand, dans la pièce d’Eschyle, Agamemnon, vainqueur de Troie, rentre dans Argos, Clytemnestre, qui le reçoit, n’a pas le petit Oreste à son côté.

En général, le sombre génie d’Eschyle est plus frappé des misères de l’enfance que de ses grâces poétiques et naïves. Il n’en parle que pour la plaindre. Créature faible, impuissante et dépendante, il ne voit guère que cela en elle. «Etre débile et sans raison, un enfant est comme le petit des animaux; il faut le nourrir, deviner ses besoins. L’enfant au berceau ne sait rien dire; il a faim, il a soif, ses langes sont mouillés, car ventre d’enfant n’a pas de loi. Et alors il faut laver, blanchir. Blanchisseuse et nourrice, autant dire que c’est la même chose.» Ainsi parle la bonne Gilissa, la vieille nourrice d’Oreste, et, pour le réalisme de la description, on voit qu’elle ne le cède pas au vieux Phœnix.

Ou bien encore, c’est l’enfant, victime de la guerre, soit ue le vainqueur, ivre de sang, l’immole sur le sein maternel, soit qu’on le réduise en esclavage avant même qu’il ait connu le prix de la liberté. Encore une réminiscence de la poésie homérique.

Çà et là pourtant, sur ce fond sombre se détache un trait lumineux. Cet aimable génie grec n’abdique jamais entièrement. C’est, par exemple, le tableau de l’oiseau et de l’enfant rapprochés avec grâce dans le cadre de ce vers charmant: «L’oiseau que l’enfant poursuivait s’envole.» Ou bien c’est un lionceau apprivoisé qu’on nous montre caressé par des enfants, image de la force captive et domptée au service de la faiblesse. Ce sont encore les vœux d’une âme pieuse pour la prospérité de l’enfance. Quand le chœur des furies Euménides profère sur l’Attique cette farouche menace: «Je répandrai sur ces champs le contagieux venin de mon cœur, et il sera fatal à la terre, et les fruits périront dans leur germe, et comme eux périront les petits des bêtes et les enfants des hommes,» à ce cri de colère, Minerve, protectrice d’Athènes, se hâte d’opposer un vœu plus doux: «Que rien ne nuise chez les mortels à la santé de l’enfance! » Ici le patriote, le citoyen inspirent le poète. Il sait que le nombre des enfants fait la force des familles, des armées, des républiques. «Que la fleur de la jeunesse reste sans atteinte, dit-il ailleurs; puisse à jamais se perpétuer la race des défenseurs de cette contrée, et Diane la chasseresse visiter les mères au jour de la maternité. Qu’Apollon, Dieu qui règne sur le Lycée, protège la jeunesse d’Argos.»

Ailleurs, Eschyle représente la patrie sous les traits d’une nourrice, et les jeunes guerriers comme des nourrissons élevés sur son sein: «C’est maintenant qu’il nous faut défendre cette terre, votre mère, votre nourrice chérie, elle qui supporta les pénibles soins donnés à votre enfance, lorsque, faibles encore, vous rampiez sur ce sol protecteur: elle qui vous nourrit pour qu’un jour, citoyens fidèles, vous soyez ses plus sûrs défenseurs ». L’allégorie de la mère-patrie n’a jamais été rendue avec plus de réalité.

Une seule fois l’âme pieuse d’Eschyle descend de ces hauteurs, et le poète tragique se sert de l’enfant pour porter au comble la pitié. C’est dans cette scène terrible où Oreste, vengeur de son père, vient d’abattre Egisthe à ses pieds. Il lui reste à immoler l’autre coupable, Clytemnestre, sa mère. Pour se protéger contre la mort imminente, pour désarmer ce bras filial levé sur elle, le suprême recours invoqué par Clytemnestre, ce sont les souvenirs d’enfance, c’est Oreste, petit et dormant sur le sein maternel: «Arrête, ô mon fils; respecte, cher enfant, ce sein sur lequel tu t’endormis tant de fois, où tes lèvres sucèrent le lait nourricier..... C’est moi qui ai nourri ton enfance; à ton tour, laisse-moi vieillir.» Objurgation pathétique et qui fait trembler le poignard aux mains d’Oreste: «Pylade, que ferai-je? Faut-il reculer devant le meurtre de ma mère?...»

IV

Table des matières

SOPHOCLE; LE FILS D’AJAX.

Dans Sophocle, successeur du vieil Eschyle, le sentiment de l’enfance s’exprime avec plus de douceur et de grâce. Le progrès des mœurs et le perfectionnement de la vie se font sentir. La poésie ne s’attache plus autant aux côtés sombres de l’existence enfantine: elle y voit l’âge heureux de l’humanité, elle en retrace la félicité sereine et pure, à l’ombre du foyer domestique: «Dans cette retraite paisible, au sein de laquelle croît la jeune fille à l’abri des injures de l’air et des ardeurs du soleil, ses heures s’écoulent doucement parmi d’innocents plaisirs, jusqu’au jour où, quittant son nom de vierge pour celui d’épouse, elle prend à son tour sa part des inquiétudes de la vie, et commence à trembler pour un époux et pour des enfants.»

Mais nous ne sommes pas réduits dans Sophocle à glaner çà et là quelques vers expressifs pour en composer une mince gerbe. Sophocle a fait monter l’enfant lui-même sur le théâtre, il nous en montre non plus l’image, mais la réalité.

C’est dans sa tragédie d’Ajax.

Le sujet de la pièce est connu. Ajax dispute les armes d’Achille, armes. que doit posséder le plus vaillant des Grecs. Elles sont données au sage Ulysse. Ajax ne peut supporter cette défaite. Une frénésie violente s’empare de lui. La nuit, il se lève, quitte sa tente, et, l’épée à la main, court pour immoler les Atrides. Mais la folie égare ses sens. Un troupeau de moutons paissait non loin de là, pour la nourriture des troupes et le culte des dieux. Ajax en fait un grand carnage. Revenu à la raison, il se sent accablé de honte et se décide à mourir. Un coin désert de la plage est le lieu qu’il choisit pour planter son épée dans le sable et se jeter sur la pointe.

Mais Ajax a une captive qu’il aime et qui lui a donné un fils: Tecmessa, mère du petit Eurysacès. Dès qu’elle connaît le funeste dessein du héros, Tecmessa accourt échevelée, plaintive. Tout ce que peut la tendresse conjugale sur un cœur d’homme, elle le tente inutilement. Ajax ne daigne pas même lui répondre. Misérable condition de la femme esclave!

En vain le poète, se souvenant d’Homère, met dans la bouche de Tecmessa la même tendresse qu’Andromaque exprimait jadis à son Hector; la captive n’a pas la dignité de l’épouse, et sa parole expire sans écho contre ce cœur fermé pour elle.

Il n’en est pas de même du petit Eurysacès. Ajax est père encore. Il se souvient de l’enfant qu’il laisse après lui. Il veut le revoir, il veut lui parler une dernière fois, peut-être moins par besoin de tendresse, que par souci de l’avenir: cet enfant grandira un jour pour la vengeance. Tecmessa l’avait éloigné, pendant la fureur d’Ajax, craignant son délire. Elle le rappelle, elle le fait revenir, elle l’approche de son père, et ce dernier lui parle en ces termes:

«Plus près, plus près encore. Les traces de sang n’effraieront pas ses yeux, s’il est vraiment mon fils. De bonne heure qu’il soit formé aux mœurs rudes de son père, afin qu’il lui ressemble. O mon fils, sois un jour plus heureux que ton père; au reste avec honneur tu peux lui ressembler . Que dis-je? dès ce moment je puis te porter envie, puisque tune sens aucun de mes maux. Ignorer, voilà tout le bonheur de la vie, jusqu’à l’âge où tu connaîtras la joie et la peine. Arrivé à ce moment, ô mon fils, songe à montrer aux ennemis de ton père de quel sang tu as reçu l’être. Jusqu’alors, nourrie à la douce haleine des zéphyrs, que ta jeune âme croisse en paix pour les délices de ta mère. Non, je ne crois pas que, même séparé de moi, tu sois en butte aux outrages des Grecs. Près de toi restera un gardien fidèle, mon frère Teucer, dont les soins veilleront sur ton enfance. Maintenant, il est absent de ces lieux, toujours occupé à poursuivre l’ennemi. Mais vous, guerriers, braves matelots, je vous demande à tous ce service: annoncez à Teucer mes derniers vœux, qu’il conduise cet enfant dans mes foyers, qu’il le montre à mon père Télamon, à Eribée ma mère, pour être à jamais l’appui de leur vieillesse, jusqu’à ce qu’ils descendent au séjour des morts. Quant à mes armes, je ne veux pas qu’elles soient disputées par les Grecs, ou par l’auteur de mes maux (Ulysse). Toi seul, ô mon fils, possède ce bouclier immense auquel tu dois ton nom. Prends-le, charge ton bras de ces lanières sept fois repliées; le reste de mon armure sera enseveli avec moi. (S’adressant à Tecmessa.) Prends vite cet enfant, ferme les portes, ne fais pas retentir latente de tes gémissements.»

Sophocle, d’après un buste antique.


Tecmessa répond et veut tenter un dernier effort sur l’âme inflexible du héros. «Tes prières m’importunent,» répond Ajax; et il lacongédie par ces paroles dédaigneuses: «Insensée! qui crois pouvoir à cette heure faire fléchir mon caractère.»

Et pourtant, quand Tecmessa, quand Eurysacès l’ont quitté, quand il se trouve seul en face de la mort toute prête, Ajax sent un mouvement de faiblesse et de pitié : quelque chose se détend dans cette âme, la nature reprend ses droits, et pour la première fois ses lèvres laissent échapper cette douce parole: «Je me suis attendri aux discours d’une femme, j’ai pitié de laisser au milieu de mes ennemis une veuve et un enfant orphelin.»

Ce n’est qu’un moment, mais il suffit. L’art du poète a réussi à faire entendre à des hommes le son de l’âme humaine.

Cette belle scène ne termine pas la tragédie. Le poète, s’inspirant d’Homère, la fait suivre du tableau des funérailles. Teucer, le frère d’A-jax, est fidèlement accouru pour faire rendre au mort les devoirs de la sépulture. Sa douleur fraternelle s’exhale en paroles touchantes, puis il cède la place à Tecmessa et au petit Eurysacès: c’est la veuve, c’est l’orphelin qui doivent achever l’impression de douleur et de pitié suprême que la tragédie a pour tâche de produire en nous. Ils sont muets, muets comme ces figures d’épouses et de mères que les bas-reliefs antiques représentent, dans les scènes de funérailles, assises au chevet du mort, mornes et drapées dans les plis de leur manteau. Mais, par une adresse familière à la Muse grecque, un récit nous permet de suivre toutes les démarches, tous les gestes des deux infortunés.

«Teucer. — Je vois paraître son fils et sa femme qui viennent orner la tombe de ce guerrier malheureux. Approche, jeune enfant; viens, dans une attitude suppliante, toucher le corps de celui qui t’a donné le jour. Reste à ses genoux, ayant en mains, chétive offrande, ma chevelure, celle de ta mère, la tienne. Et si quelqu’un osait user de violence pour te séparer de ce cadavre, que lui-même, pourprix de son crime, il gise loin de sa patrie, privé de sépulture, et soit retranché de sa race comme ces cheveux que je coupe. Veille sur lui, mon enfant; que personne ne t’en sépare; garde-le étroitement embrassé.»

Ce rôle d Eurysacès est une époque dans notre sujet, aussi bien qu’une date dans l’histoire de l’art dramatique. Pour la première fois, un enfant offre au spectateur son visage affligé. Pour la première fois, il touche directement les âmes par le spectacle de sa douleur innocente et de sa naïve infortune. Eurysacès supporte la comparaison avec Astyanax. L’avantage de l’âge qu’il possède sur ce dernier a permis au poète de lui attribuer plus de connaissance et de sentiment.

Les autres personnages, également inspirés d’Homère, ne sont pas dessinés avec autant de bonheur. Nous avons vu combien Tecmesse le cède à la divine Andromaque. Ajax n’est pas moins inférieur à l’Hector d’Homère. Vail lants, tous deux le sont; mais dans le personnage tragique nous n’avons plus que le souvenir de cette vaillance. La cause qui fait mourir Ajax est mesquine et vulgaire. L’orgueil blessé, la honte encourue à la suite d’un acte de folie, une pure préoccupation personnelle, tels sont les mobiles de la conduite d’Ajax. Combien différent Hector qui meurt en plein champ de bataille, sous les coups du plus vaillant des Grecs, pour sa patrie, pour ses Dieux, pour toute la race de Priam. L’âme d’Ajax, hautaine et vindicative jusque dans la mort, se détourne des grandes aflections, repousse Tecmesse et s’émeut à peine sur le sort d’Eurysacès. Ajax ne songe qu’à sa vengeance future.

Le vaillant Hector s’attendrit sans déchoir sur sa femme et sur son enfant, et le pressentiment de leur prochaine infortune entre dans son âme, non pour l’amollir et l’énerver, mais pour rendre plus touchants et plus méritoires son héroïsme et son dévouement.

Je cherche dans notre tragédie moderne deux types à rapprocher de ces deux figures, et je les trouve dans Corneille: j’assimilerais volontiers Hector à Curiace, à ce héros sensible et sympathique qui ressent si profondément toute l’amertume de cette guerre où trois frères doivent lutter contre trois frères. Ajax serait plutôt cet Horace inflexible et farouche dont «l’âpre vertu» n’a plus rien d’humain et qui se peint d’un mot dans ce vers:

Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.

V

Table des matières

EURIPIDE; LA PITIÉ POUR LES VAINCUS — ALCESTE ET MÉDÉE.

L’exemple donné par Sophocle n’a pas été perdu pour Euripide. Ce poète ouvre toutes grandes aux enfants les portes de son théâtre. Ce n’est plus un essai timide, c’est une pratique réitérée, constante, une recherche systématique des sujets qui comportent des rôles d’enfants. L’enfant n’est plus isolé sur la scène, il n’est plus muet. Toutes les fois qu’il le peut, le poète met sous nos yeux des couples de frères, les fait parler, les fait agir.

Il y a deux causes à ce fait. La première, c’est le génie même d’Euripide, ce génie toujours en quête d’émotions nouvelles et qui l’a fait surnommer «le plus tragique des poètes.» Or que sujet plus pathétique que l’infortune d’un enfant? On résiste aux lamentations d’un prince, d’un chef puissant atteint par la fatalité : ce sont choses supérieures ou étrangères à notre fortune. Nul ne soutient froidement le regard en pleurs et la voix plaintive d’un enfant.

Mais Euripide eût-il usé de ce ressort aussi fréquemment qu’il l’a fait, s’il n’y eût été encouragé par l’esprit et les dispositions morales d’Athènes à cette époque? Non sans doute.

De tous les poètes, le poète dramatique est celui qui peut le moins se passer de l’assentiment public. S’il n’y a conspiration secrète, complicité sympathique entre la foule et lui, son œuvre, fût-elle grande et belle, échoue et languit sans effet. Athènes, au temps d’Euripide, n’est plus la cité à qui suffisaient les sombres et religieuses peintures du drame d’Eschyle. Le siècle de Périclès, puisqu’on l’a nommé ainsi, est dans tout son épanouissement. La poésie, la musique, les arts ont fait leur œuvre, qui est d’adoucir les mœurs, de cultiver, d’affiner la sensibilité, d’ouvrir l’âme aux sentiments délicats et tendres, de doubler l’empire des affections par la peinture multipliée de leurs causes et de leurs effets. Enfin, dans le demi-jour du foyer domestique, la femme commence à briller d’un éclat plus vif; elle inspire plus d’intérêt et retient mieux l’attention. On va plus au fond de ses malheurs d’épouse, de mère, d’amante. Or, à chaque pas nouveau fait sur cette route, comment ne pas rencontrer l’enfant? Euripide, en multipliant comme il l’a fait les rôles enfantins, est si bien dans la donnée de son art et de son époque, qu’il n’encourt à ce sujet aucun reproche de son implacable ennemi, le grand railleur Aristophane. Aristophane l’accuse d’avoir abaissé la tragédie, altéré le type auguste qu’Eschyle avait conçu, corrompu l’âme d’Athènes; pas une seule fois il ne l’inquiète sur cette forme nouvelle de pathétique. Son silence absout le poète.

Nous sommes loin de la cité de Lycurgue, loin de ce peuple Spartiate chez lequel une mère, remettant à son fils le bouclier de guerre, a pu dire, et d’autre mères répéter après elle, cette sombre parole: «Reviens dessus ou dessous», — c’est-à-dire, reviens mort ou vainqueur. Non, on ne connaît point chez les Athéniens un si sauvage héroïsme. Euripide en est la preuve. Parmi tant de pièces de lui où figurent les enfants, nous en choisirons trois, qui comptent parmi les plus belles: Les Troyennes, Alceste, Médée.

Reviens avec ce bouclier ou dessus. Bas relief par M. Gardet, lequel a remporté le prix de Rome en 1885.


La tragédie des Troyennes est comme le XXVe et dernier chant de l’Iliade. Elle nous ramène dans le camp des Grecs, au lendemain de la victoire, sous les murs de Troie, vaincue et noyée dans le sang. Les chefs des Troyens sont tombés sous la lance des Grecs, leurs femmes seules ont survécu. Mais la prédiction d’Andromaque s’est accomplie: toutes sont réduites en captivité. Une à une, on les voit sortir de la tente qui les renferme. C’est Cassandre, fille de Priam, la jeune prophétesse aimée d’Apollon: Agamemnon l’a reçue en partage, et il l’emmène en Grèce mourir avec lui par le poignard de Clytemnestre. C’est Andromaque, que le fils d’Achille, Pyrrhus, fait monter sur ses vaisseaux dont la proue est déjà tournée vers l’Epire. C’est Hécube, enfin, la femme de Priam. Captive en cheveux. gris, elle est réduite au rôle de servante, de gardienne des portes, et c’est Ulysse, roi d’Ithaque, que le sort lui a donné pour maître. Quelle chute et comme elle est ressentie par la noble femme! «J’étais reine, je devins l’épouse d’un roi, et je donnai le jour à de nobles, oui, à de nobles enfants élevés au premier rang des Phrygiens, et tels qu’aucune autre femme troyenne, grecque ou barbare, ne peut se glorifier d’en posséder de pareils. Je les ai vus tous périr par la lance des Grecs, et j’ai coupé ma chevelure sur leur tombeau.»

L’infortunée n’a pas vidé la coupe amère. Il lui faut apprendre la mort de sa dernière fille, Polyxène, immolée en sacrifice sur le tombeau d’Achille. C’est Andromaque qui révèle à la mère d’Hector cette nouvelle infortune. Elle est douloureuse, l’entrevue de la belle-mère et de la bru, liées par tant de deuils communs. Il semble qu’Euripide ait voulu personnifier dans ces deux augustes figures toutes les calamités et toutes les grandeurs morales de Troie. Le Grec se fait Troyen par pitié pour l’infortune troyenne, et sa compassion pour le vaincu lui inspire des vers d’une incomparable beauté : Hécube, rassasiée de jours, désormais inutile sur la terre, invoque la mort et veut rejoindre Priam au tombeau; Andromaque, condamnée à vivre pour l’intérêt de son fils, supplie, évoque l’ombre d’Hector pour qu’il revienne les défendre: «Andromaque. — Accours, ô mon époux;... viens protéger ton épouse. — Hécube. — Et toi, fléau des Grecs, père de mes enfants, antique Priam, attire-moi près de toi dans les enfers.»

Ni Hécube, ni Andromaque ne sont au bout de leurs larmes. Le héraut des Grecs, Thaltybius, arrive chargé d’un terrible message: la mort d’Astyanax a été décrétée; on ne veut pas que le fils d’Hector, devenu homme, suscite un jour de nouveaux périls à la Grèce. Talthybius vient le prendre pour le conduire sur la plus haute tour d’Ilion, d’où il sera précipité.

Astyanax est présent, et Andromaque lui adresse ce touchant discours:

«Tu pleures, ô mon fils? As-tu le sentiment de tes maux? Pourquoi tes mains m’embrassent-elles? Pourquoi t’attacher à ma robe comme un jeune oiseau s’abrite sous l’aile de sa mère? Hector ne sortira pas de la terre profonde, armé de sa lance redoutable, pour être ton libérateur.... 0 fils chéri que je presse entre mes bras, douce haleine que je respire, c’est donc en vain que ce sein t’a nourri, en vain que je me suis épuisée de peines et de tourments! pour la dernière fois embrasse ta mère, presse-toi contre son cœur, entoure-la de tes bras.»

Andromaque — le poète l’a voulu aussi — n’assiste pas à la fatale catastrophe. Entraînée de force vers les vaisseaux des Grecs, elle obtient pour grâce dernière qu’Astyanax, après sa mort, soit couché dans le bouclier d’Hector et reçoive les honneurs funèbres. Qui les lui rendra, ces honneurs? La vieille grand’mère, Hécube. A elle encore, à ces mains octogénaires qui en ont tant mis dans le tombeau, le soin d’ensevelir le dernier et le plus aimé de ses petits-fils, Astyanax, fils de son Hector! Le petit cadavre est apporté sur la scène, et les lamentations commencent: «Courbée sous le poids des ans, sans enfants, sans patrie, c’est moi qui te rendrai ces tristes et derniers devoirs. Hélas! tant de caresses, tant de soins, tant de nuits inquiètes sont perdus!»

Ici un sentiment d’héroïque fierté traverse l’âme d’Hécube et suspend l’expression de sa douleur, ou plutôt c’est Euripide lui-même, c’est le poète grec qui, au nom de la justice et de la pitié éternelles, condamne l’acte des Grecs: «Quelles paroles les Grecs graveront-ils sur la tombe? L’enfant qui repose ici a péri par la main des Grecs qui le redoutaient. Inscription déshonorante pour la Grèce.»

Puis ses yeux rencontrent le bouclier d’Hector, berceau funèbre de l’enfant. Du petit-fils, la pensée de l’aïeule se reporte vivement sur le père. «Bouclier qui dans le combat couvrais le corps de ce héros, tu as perdu ton défenseur. Je vois autour de cet anneau l’empreinte de son bras bien-aimé. Je reconnais les traces de la sueur ruisselant de son front généreux, lorsque dans ses glorieux combats il t’approchait de sa tête.»

Tout ce qu’elle a pu dérober aux Grecs de sa richesse passée, Hécube le recueille pour en orner la sépulture de son petit-fils. Les captives troyennes apportent des couronnes. Hécube prononce le suprême adieu, adjure Hector «de veiller sur lui chez les morts,» et la cérémonie funèbre s’achève selon les rites ordinaires.

Mais soudain une lueur éclate du côté de Troie. Des bras armés de torches paraissent et cheminent sur les créneaux, l’incendie de toutes parts allumé dévore ce qui reste d’Ilion. Hécube désespérée veut se précipiter dans les flammes. On la retient, et c’est elle encore qui dit le dernier adieu à la grande cité, comme elle a dit la dernière parole sur la cendre du petit enfant: «Hélas! hélas! ô terre qui a nourri mes enfants! Enfants, entendez, reconnaissez la voix de votre mère. 0 Priam, Priam, mort sans sépulture, loin de ceux qui t’aiment, tu ignores nos misères. La mort ténébreuse couvre tes yeux... 0 temple des Dieux, ô ville chérie!» Sa voix est étouffée par la flamme, et les soldats d’Ulysse l’entraînent, misérable captive, vers le pays de servitude.

La tragédie d’Alceste nous présente d’autres tableaux. C’est une scène de la vie intime Le poète nous fait pénétrer jusque dans le gynécée.

L’originalité de la pièce consiste dans le sacrifice volontaire d’une femme pour son mari, et le tableau d’une mort qui est héroïque dans son principe, mais extrêmement douloureuse dans ses suites. L’amour conjugal dans Alceste va jusqu’à l’abandon de ses enfants. Mais le sacrifice une fois consommé, la mère se retrouve tout entière, et c’est du sentiment maternel exalté au plus haut point que jaillit l’intérêt.

La scène est à Phères, en Thessalie, dans le palais d’Admète. Le roi Admète, atteint d’une maladie mortelle, va succomber, lorsque Apollon, protecteur de ce prince, obtient de la Parque qu’elle se contente d’une autre victime.

Qui sera cette victime? Vainement Admète, possédé du désir de vivre, s’adresse à son père et à sa mère. Ces vieillards, comblés de jours, professent, comme le bûcheron de la fable, une invincible horreur de la mort: ils refusent. C’est alors que la jeune femme d’Admète se dévoue. Alceste consent à mourir; elle consent à quitter pour jamais ses deux jeunes enfants. Admète accepte le sacrifice. Son égoïsme révolte étrangement notre délicatesse moderne, et Racine, qui fut un moment tenté de mettre à la scène la légende d’Alceste, aurait eu besoin de toute sa dextérité, de tout son art, pour la faire accepter des spectateurs du XVIIe siècle. On ne voit pas que les Grecs du temps d’Euripide s’en soient choqués. Platon admire sans réserve le dévouement d’Alceste, et nul doute qu’on ne le proposât en exemple dans les manuels de morale à l’usage des écoliers grecs, des jeunes filles surtout.

Quant à Euripide, il s’est appliqué à tirer de la fable d’Alceste tout ce qui intéresse à la jeune mère; l’épouse reste dans l’ombre, l’amour maternel règne en maître. On ne pouvait tourner plus heureusement une plus grosse difficulté.

Le dernier jour d’Alceste est arrivé. Se sentant mourir, «elle a lavé son beau corps dans une eau vive, elle a tiré de ses coffres de cèdre une robe et des ornements, et s’est parée avec élégance.» Trait de mœurs bien observé. Alceste, jeune et belle, veut rester telle, même dans les bras de la mort. «Debout devant le foyer, elle invoque la divinité protectrice de sa maison.» Pour elle?non, pour ses enfants. A mesure qu’approche le terme fatal, Alceste s’attache plus étroitement à ceux qu’elle va laisser orphelins. Elle sent combien elle va leur manquer; c’est de cette pensée, non d’une autre, que naît pour elle l’amertume des derniers moments. Alceste est l’idéal du dévouement et de l’abnégation. Nul sentiment personnel n’altère la pureté de son caractère, soit comme épouse, soit comme mère. Aucun regret sur les joies de la vie, sur les délices que les caresses enfantines jettent au cœur des mères. L’avenir et le bonheur de ses enfants est tout ce qui la touche en ce moment suprême. Ecoutez sa prière:

«0 Déesse, puisque, près de descendre aux enfers, je me prosterne pour la dernière fois à tes pieds, je te supplie de veiller sur mes enfants orphelins; donne à l’un une tendre épouse qu’il aime, à l’autre un généreux époux; qu’ils ne meurent pas comme leur mère d’une mort prématurée, mais qu’ils remplissent des jours fortunés sur la terre de la patrie.»

Puis la pieuse créature visite tous les autels du palais, y prie, en dépouillant de leurs feuilles les branches de myrte, selon le rite funèbre. Elle visite une dernière fois la chambre nuptiale où ses enfants s’attachent à elle en pleurant. «Et elle, les prenant dans ses bras, les embrassait l’un après l’autre. Tous les esclaves pleuraient de pitié. Elle tendait la main à chacun, et il n’en était pas, si humble fût-il, auquel elle n’adressât la parole et dont elle ne reçût l’adieu.» Notez ce trait: la douceur envers l’esclave était dans les mœurs d’Athènes, et les personnages d’Euripide y manquent rarement.

Tous ces faits sont la matière d’un récit: Alceste n’a pas encore paru sur la scène. Elle parait enfin, elle adresse au soleil, à la terre, à Iolcos sa patrie, les suprêmes adieux. Elle dit ces vers qui charmaient Racine et qu’il a traduits dans la préface d’Iphigénie:

Je vois déjà la rame et la barque fatale.

J’entends le vieux nocher sur la rive infernale.

Impatient, il crie: «On t’attend ici-bas;

«Tout est prêt, descends, viens, ne me retarde pas.»

Elle s’étend sur la couche funèbre, et toujours la même pensée l’inspire: «Enfants, chers enfants, vous n’avez plus de mère: vivez heureux et jouissez de la lumière du jour.» Elle conjure Admète de ne pas introduire une nouvelle femme dans sa maison. Est-ce préoccupation jalouse? Non. Elle songe aux orphelins, elle redoute pour eux la présence d’une marâtre: pour sa fille surtout. Car, dit-elle, «un fils a son père pour naturel défenseur; il peut s’adresser à lui, prendre ses conseils. Mais toi, ma fille, qui formera dignement ta jeunesse?... Ce n’est pas ta mère qui te choisira un époux, ce n’est pas elle qui t’assistera aux heures douloureuses qui font souhaiter la présence des mères.»

Admète s’engage par serment à ne pas contracter un nouvel hymen. Alceste prend ses enfants à témoins, et pour la seconde fois Admète prête serment. Alors, alors seulement, Alceste lui remet le petit Eumelius et sa sœur; et les derniers mots de sa bouche expirante sont: «Adieu, mes enfants, adieu!»

Devant cette mort, le petit Eumelius, jusqu’ici muet, exprime sa naïve douleur. Il voit mourir pour la première fois, et il éprouve ce sentiment de surprise et d’effroi qui saisit les enfants devant ce terrible mystère.

«Père, regarde, regarde! ses paupières sont fixes, ses mains ne serrent plus. Ecoute-moi, mère, entends-moi, je t’en prie. Mère, c’est moi qui t’appelle, c’est ton petit enfant qui s’attache à tes lèvres.»

Victor Hugo se souvenait-il de ces vers, lorsqu’il écrivait sa ballade de la Grand’Mère, où, plus libre que le poète tragique, il pénètre plus profondément dans le même ordre de sentiments?

«Dors-tu?... Réveille-toi, mère de notre mère!

D’ordinaire en dormant ta bouche remuait;

Car ton sommeil souvent ressemble à la prière.

Mais ce soir on dirait la madone de pierre.

Ta lèvre est immobile et ton souffle muet.

Pourquoi courber ton front plus bas que de coutume?

Quel mal avons-nous fait pour ne plus nous chérir?

Vois, la lampe pâlit, l’âtre scintille et fume;

Si tu ne parles pas, le feu qui se consume,

Et la lampe, et tous deux, nous allons tous mourir.

Dieu! que tes bras sont froids! rouvre les yeux. Naguère

Tu nous parlais d’un monde où nous mènent nos pas,

Et de ciel, et de tombe, et de vie éphémère,

Tu parlais de la mort.... dis-nous, ô notre mère,

Qu’est-ce donc que la mort? — Tu ne nous réponds pas !»

La tragédie d’Alceste ne pouvait se dénouer par les moyens ordinaires. La mythologie complaisante tient en réserve pour ces cas particuliers des ressorts surnaturels. Hercule, hôte et ami d’Admète, dispute Alceste à la mort et, des enfers, il la ramène vivante au foyer conjugal. C’est la juste rançon de sa vertu.

J’arrive à cette terrible Médée, le drame le plus tragique du plus tragique des poètes. Une mère égorgeant ses enfants! Médée est donc un monstre? Non; le poète a voulu qu’elle restât femme et mère, jusque dans le déchaînement de sa fureur.

Elle-même se définit: «Terrible pour ses ennemis, affectueuse pour ses amis;» et encore: «Même quand je les immole, ils me sont chers, et je suis la plus infortunée des femmes.» Qu’est-ce donc que Médée? Un mélange des éléments les plus contraires. Il y a de la bête fauve en elle, cela est certain, et il y a aussi de la tendresse et de l’amour. Une passion âcre et brûlante, la jalousie, l’arme contre Jason,contre Créuse, sa nouvelle épouse, contre le père de Créuse. Délaissée par l’infidèle Jason, Médée est altérée de vengeance. Exilée et persécutée, elle lâche la bride à sa fureur. Créuse mourra, et Jason frappé dans cetamour, le sera plus cruellement encore dans ses enfants. Ceux-ci périront, ils périront de la propre main de leur mère; mais avant de se résoudre à consommer l’acte sauvage, que d’irrésolutions, que de mouvements contraires, quelle révolte du sentiment maternel contre les passions orageuses et l’ivresse de la vengeance! En un mot, quel drame humain le génie d’Euripide a su dégager de la sanglante légende!

L’exposition se fait par le moyen de la nourrice de Médée. Cette vieille servante connaît bien l’âme de sa maîtresse et fait part des sinistres pressentiments qu’elle a conçus. Médée fuit ses enfants; elle les hait, dit-elle. Leur vue ne réjouit plus son cœur. Quelque dessein funeste couve dans son sein.

Surviennent les deux fils de Médée, revenant de la course et des jeux de leur âge. Ils sont conduits par le pédagogue, ce personnage que l’on retrouve dans les tableaux, les bas-reliefs, aussi bien que dans les tragédies, dès qu’il s’agit d’enfants. Le pédagogue révèle à la nourrice un secret qu’il a surpris. Créon, roi de Corinthe et père de Créuse, a décidé d’expulser du territoire Médée et ses enfants. Grand effroi de la nourrice. Elle sait que sa maîtresse n’est pas femme à subir un affront, et qu’elle rendra coup pour coup, blessure pour blessure. «Rentrez, enfants, et toi, dit-elle au pédagogue, retiens-les à l’écart, ne les laisse pas s’offrir aux regards d’une mère irritée. J’ai vu son œil de taureau furieux se fixer sur eux, comme si elle méditait quelque funeste dessein.»

Les enfants rentrent, pressés et comme chassés par elle, et sur-le-champ la voix de Médée se fait entendre. Invisible et mystérieuse, cette voix s’élève à l’intérieur du palais, et mêle aux lamentations, aux reproches, des menaces contre les enfants: «Mourez, enfants maudits d’une mère devenue odieuse, mourez avec votre père et toute votre race.»

Précédée de la terreur que ces mots font courir, annoncée par le génie de la vengeance, Médée paraît enfin; c’est pour se rencontrer avec Créon, le roi de Corinthe, le père de Créuse, lequel, à ce double titre, lui signifie l’ordre de quitter avant la fin du jour le territoire de Corinthe. Mesure violente, châtiment qui devance le crime et qui en atténue l’horreur. Au théâtre, les sympathies vont d’elles-mêmes du côté des malheureux; or l’exil est la suprême infortune, dans la vie antique. Nous voici tout près de compatir au sort de Médée.

La présence de Jason n’est pas faite pour l’apaiser. En vain celui-ci se fait conciliant et doux: la femme délaissée le renvoie à sa nouvelle idole, avec cette terrible menace: «Va l’épouser; peut-être, s’il plaît aux Dieux, cet hymen sera-t-il suivi pour toi de regrets amers.»

Femme d’action, Médée s’assure la protection d’Égée et se ménage une retraite dans son royaume. Pourvue de ce côté, elle est désormais toute à sa vengeance. Vengeance horriblement raffinée. Elle feint la résignation, appelle ses fils, les pousse dans les bras de leur père, endort ainsi sa défiance, et les envoie porter à Créuse une couronne d’or avec un péplos (manteau) empoisonné.

La ruse réussit; Créuse reçoit avec une joie de jeune fille ou d’enfant les présents nuptiaux que Médée lui adresse. En échange, elle fait grâce de l’exil aux deux innocents. Ils pourront demeurer à Corinthe et vivre dans le palais de leur père.

Mais la farouche Médée en a disposé autrement. Ils doivent mourir. Mourir! le veut-elle? S’y décidera-t-elle? consommera-t-elle le crime suprême? Elle ne sait. Tout son trouble, toutes ses fureurs s’exhalent et se concentrent dans un monologue qu’il faut transcrire presque tout entier, parce qu’il marque le point culminant de la situation. Tour à tour Médée y dépouille et y reprend son orgueil, tour à tour la mère et la bête fauve s’y font entendre; tour à tour nous respirons d’espoir ou nous haletons d’angoisse:

«O mes fils, mes fils! vous du moins, vous avez une ville, une maison où, loin de moi malheureuse, vous habiterez pour toujours, privés de votre mère. Et moi, j’irai en exil sur une autre terre, avant d’avoir pu jouir de vous et de votre bonheur, avant d’avoir préparé pour vous la couche nuptiale, paré votre épouse de mes mains et allumé pour vous les flambeaux de l’hyménée. Ah! malheureuse, ma fierté m’a perdue!

«En vain, enfants, en vain je vous ai élevés, en vain j’ai supporté pour vous tant de soucis et de peines, en vain j’ai souffert les douleurs de la maternité. Sur vous autrefois reposaient mes plus douces espérances; vous deviez nourrir ma vieillesse, et à ma mort m’ensevelir de vos mains: sort envié parmi les mortels. Maintenant c’en est fait de cette douce pensée... Ah! mes enfants, pourquoi tourner vos yeux vers moi? pourquoi m’adresser ce dernier sourire! Hélas! hélas! que faire? Le cœur me manque, quand je vois le doux regard de mes enfants.

«Non, je ne puis; loin de moi, horribles projets! J’emmènerai mes fils dans l’exil. Faut-il, en punissant leur père, percer mon cœur d’une double blessure? Non, non. Loin de moi tous mes projets!

«Mais quoi! souffrir qu’on m’outrage! laisser mes ennemis impunis? Vengeons-nous! point de lâches sentiments, point de faiblesse pusillanime. — Enfants, rentrez dans le palais..... mon bras ne faillira pas.....

«Arrête, arrête, ô mon cœur. Ne consomme pas l’attentat. Epargne tes enfants. Ils te suivront dans l’exil, leur vue te réjouira.

«Non! par les divinités infernales, je ne veux pas que mes enfants restent exposés aux outrages de mes ennemis. Ils doivent mourir, il faut que je leur donne la mort, moi qui leur ai donné la vie.

«Donnez, enfants, donnez à votre mère votre main à baiser. 0 main chérie, tête adorée! noble attitude, noble visage de mes fils. Soyez heureux, heureux là-bas [c’est-à-dire aux enfers], car ici votre père vous ravit le bonheur. Douces caresses, joues fraîches et délicates, souffle parfumé de leur bouche enfantine!

«Sortez, sortez, je ne puis plus soutenir votre vue, je succombe à mes maux .»

Le drame se précipite vers sa catastrophe. Créuse n’a pas plus tôt revêtu le péplos et le bandeau, qu’elle se sent consumée par un feu invisible qui la torture dans tout son corps. Créon veut la secourir, et la flamme magique le dévore à son tour. Annoncées à Médée, ces deux morts lui donnent comme un redoublement de fureur: il faut achever l’œuvre de vengeance. «Allons, mon cœur, arme-toi de courage... Ma main, prends le poignard... Va, Médée, élance-toi dans la carrière... point de lâcheté, oublie tes enfants; oublie qu’ils te sont chers, oublie que tu leur as donné la vie. Pour un jour, oublie tes fils, et l’acte consommé, livre ton cœur au désespoir.»

Elle rentre dans le palais, dont les murs vont soustraire le meurtre à nos yeux. A nos yeux, mais non à nos oreilles, non à nos imaginations. Dans cette soif de l’horrible dont il est possédé, Euripide ne nous fait grâce d’aucune angoisse. On entend les enfants gémir sous le poignard levé contre leurs têtes, et jamais, même dans Shakespeare, impression plus cruelle ne fut produite.

«Premier enfant (dans l’intérieur du palais). Malheur à moi! que faire? où fuir les mains de ma mère?

Second enfant. Je ne sais; ô mon frère, nous sommes perdus.

Le chœur (sur la scène). Entendez-vous, entendez-vous les cris des enfants? Malheureuse femme! Entrerai-je dans le palais? Oui, je veux les soustraire à la mort.

Voix des deux enfants. Au secours! le temps presse! le glaive est sur nos têtes.»

Puis les deux voix se taisent, le meurtre est accompli; Jason accourt, ordonne qu’onbrise les portes. Mais on n’en a pas le temps. Médée s’élance sur un char ailé dans les airs: elle emporte les corps sanglants de ses fils. Entre elle et Jason s’engage un de ces dialogues sans dignité, sans vérité, comme on en compte trop dans Euripide, et Médée trouve encore dans sa haine un mot féroce:

«Jason: Hélas! j’ai perdu mes deux fils! — Médée: Ce n’est rien que ces larmes! Attends ta vieillesse.»

C’est l’adieu de l’implacable à celui qui s’est joué d’elle.

VI

Table des matières

LA COMÉDIE. — SOCRATE PRÉCEPTEUR; L’ANCIENNE ET LA NOUVELLE ÉDUCATION. — DÉBRIS DES PIÈCES DE MÉNANDRE.

Assez de tragédies lugubres; assez de mères en deuil, assez d’enfants orphelins. Il est temps de passer à des spectacles plus doux. La comédie nous y invite.

Ne lui demandons pas d’aussi riches développements qu’au théâtre tragique: nous serions déçus.

La comédie grecque, réduite à ses éléments les plus simples, se partage en comédie ancienne, comédie moyenne et comédie nouvelle. La première, toute politique, toute satirique, se personnifie dans Aristophane. Elle s’occupe peu de l’enfant. Ne le regrettons qu’à demi. La licence de ses mœurs, le cynisme de son langage s’accommoderaient mal avec le respect dû à l’enfance. A deux ou trois reprises, l’enfant traversera comédie d’Aristophane, et si court que soit son passage, une rougeur finit toujours par vous monter au front.

Une fois pourtant le poète aborde le grand problème de l’éducation. C’est dans cette pièce des Nuées où cet étrange génie, de la même main qui répand sur le plus sage des Grecs, Socrate, l’outrage et la calomnie, a semé comme à profusion les plus pures fleurs, de la poésie lyrique. Sur ce terrain du moins, il ne pouvait s’abstenir d’envisager l’enfance sous son aspect le plus intéressant et le plus sérieux.

Strepsiade, chargé dans les Nuées du rôle de père de famille, est un honnête cultivateur, qui vivait heureux et tranquille dans son petit domaine, aux portes d’Athènes. Content du produit de ses oliviers, du lait de ses brebis et du miel de ses abeilles, il se complaisait dans sa crasse campagnarde: le mot est de lui et peint le personnage. Quel démon ennemi de son repos mit sur son chemin une femme altière, élégante, prodigue, la fille de Mégaclès? toujours est-il que Strepsiade fit la sottise de l’épouser: de quoi il se repentit. Jamais mariage ne fut plus mal assorti. La rusticité de l’homme faisait tache sur le luxe et les prétentions de sa compagne. Survient un enfant, un garçon. D’ordinaire cette faveur des Dieux ramène la concorde au foyer, et l’harmonie réside près du berceau du nouveau-né. Il n’en fut rien cette fois, et le ménage de Strepsiade alla de mal en pis. Premier sujet de dispute: quel nom porterait l’enfant? Le prudent Strepsiade veut pour son héritier un nom qui sente l’économie, conseille l’épargne et rappelle les mœurs simples des ancêtres, les mœurs rustiques que lui-même a pratiquées. La fille de Mégaclès veut tout le contraire. Il lui faut un nom sonore et retentissant, de quoi briller, de quoi faire claquer son fouet, comme Philippe, Xantippe, ou Callippide, tous noms où, comme elle dit, il entre «du cheval. » On transige, et l’enfant est dénommé Phidippide, mot composé, où entrent à dose égale l’idée d’épargne et l’idée de cheval.

L’enfant grandit. Nouvelles querelles pour son éducation. Le brave Strepsiade ne conçoit pas pour son fils d’autres occupations que celles qu’il a menées. Ses vœux d’avenir se résument en ceux-ci: «Quand te verrai-je couvert d’une peau de bête, ramener les chèvres de la montagne comme ton père?» Mais la mère, quelle différence d’ambition et de langage! Si elle prend l’enfant sur ses genoux, c’est pour lui dire orgueilleusement: «Quand te verrai-je, grand et fort, vêtu d’un manteau teint dans le safran, debout sur un char, pousser tes chevaux vers la ville, comme Mégaclès, mon père?»

Naturellement le jeune Phidippide est pour l’attelage de chevaux fougueux, le char, le manteau de pourpre ou de safran; quant au troupeau de chèvres, il n’a pas le moindre succès dans son esprit. Et comme dit Strepsiade, le voilà qui communique à sa fortune «le mal équestre.» A peine adolescent, le petit-fils de Mégaclès a déjà tous les goûts de sa mère, il ne jure que par «Neptune équestre», ne rêve que courses, chevaux, brillants équipages. Rêver est le mot propre, car c’est dans la posture d’un dormeur roulé dans ses couvertures et parti pour le pays des songes qu’Aristophane nous le montre dès la première scène. Il rêve tout haut, se dispute, se trémousse, poussant un attelage fantastique et querellant des rivaux imaginaires. «Tu triches, Philon; suis ta piste. — Combien de tours, cette course-ci? — Ramène le cheval et fais-le rouler dans la poussière (pour le sécher).»

Pendant ce beau songe, Strepsiade, qui couche dans la même chambre, ne peut fermer l’œil. Chaque parole de son fils lui est un coup de poignard. Car Phidippide vient d’acheter un cheval à crédit; l’échéance est proche et Strepsiade ne sait comment y faire face. Enfin il s’avise d’un expédient et réveillant son fils: «Phidippide! mon petit Phidippide! — Quoi donc, père? — Embrasse-moi et donne-moi la main. — La voilà. Qu’y a-t-il? — Dis-moi: m’aimes-tu bien? — Oui, par Neptune équestre. — Ah! n’invoque pas, de grâce, le dieu des chevaux, il est la cause de nos malheurs. Mais si tu m’aimes sincèrement et de tout ton cœur, mon enfant, crois ce que je te dis. — Quoi donc? — Regarde de ce côté (montrant la maison de Socrate); vois-tu cette petite porte et cette petite maison? — Oui, père; mais où veux-tu en venir? — C’est l’école de la sagesse... on y enseigne, moyennant salaire, à gagner les causes justes ou injustes...... Il paraît qu’il y a chez eux deux raisonnements, le juste et l’injuste; grâce à l’injuste, on gagne les plus mauvaises causes. Si donc tu apprends cette science de l’injuste, de toutes les dettes que j’ai contractées à cause de toi, je ne payerai pas une obole, — Non, je ne le ferai pas... — Eh bien, par Cérès! je ne te nourrirai plus, ni toi, ni ton attelage, ni ton cheval de selle; je te chasse: va te pendre. — Mon oncle Mégaclès ne me laissera pas manquer de chevaux; je vais chez lui et je me moque de toi.»

Voilà le joli expédient trouvé par Strepsiade et la moralité de ce père de famille. Le refus de son fils ne le décourage pas, et c’est lui-même qui va se mettre à l’école de Socrate. Socrate entreprend cette éducation; et quoique le vieillard ait la tête dure, il est charmé de toutes les billevesées qu’on lui débite. Il revient à la charge pour que Phidippide reçoive aussi les leçons de Socrate. Car Strepsiade est fier, au fond, de Phidippide: «Tout petit, dit-il, il s’amusait déjà chez nous à fabriquer des maisons, à sculpter des bateaux, à construire de petits chariots de cuir; il savait à merveille faire des grenouilles avec des écorces de grenade.» Il saura donc bien apprendre les deux raisonnements, le fort et le faible, le juste et l’injuste. Mais Socrate s’excuse et livre l’enfant aux deux personnages eux-mêmes, le Juste et l’Injuste, représentés sous forme allégorique.

Ici une scène admirable. Les deux personnages se disputent l’enfant. Aristophane met dans la bouche du Juste l’éloge de l’ancienne éducation, de celle qui, dit-il, valut à la république Marathon et Salamine.

«LE JUSTE. — Je dirai quelle était l’ancienne éducation, aux jours florissants où j’enseignais la justice, où la modestie régnait dans les mœurs. D’abord il n’eût pas fallu qu’un enfant osât élever la voix. Les jeunes gens d’un même quartier, quand ils allaient chez le maître de musique, marchaient ensemble dans les rues, en bon ordre, nus, quand bien même la neige fût tombée à gros flocons. Arrivés, ils s’asseyaient et on leur apprenait l’hymne: Redoutable Pallas, destructrice des cités, qu’ils chantaient dans le ton grave de l’antique harmonie. L’un d’eux s’avisait-il de faire quelque bouffonnerie ou de chanter avec des inflexions molles et recherchées, on le châtiait, on le frappait comme ennemi des Muses. A table, on ne leur permettait de prendre ni rave, ni anis, mets réservés aux plus âgés, ni de manger du céleri, du poisson et des grives, ni de se croiser les jambes.

L’INJUSTE. — Tout cela est bien antique et remonte au bon vieux temps...

LE JUSTE. — C’est pourtant cette éducation qui a formé les héros de Marathon. Aussi, jeune homme, n’hésite pas à me choisir pour guide, moi lajustice et la raison. Avec moi tu apprendras à fuir la place publique, à te lever devant les vieillards, à honorer tes parents, à éviter le mal. Tu écouteras ton père sans le contredire; tu ne riras pas du grand âge de celui qui t’a élevé et tu ne le traiteras pas de radoteur.....

On te verra, dans les gymnases, brillant de force et de santé ; tu ne t’amuseras pas à débiter des fadaises sur la place publique, tu n’auras pas de procès pour des bagatelles, grossies par la chicane. Mais tu iras aux jardins d’Académos te promener sous les oliviers sacrés, la tête ceinte d’une couronne de roseaux blancs, avec un vertueux ami de ton âge; au sein d’un heureux loisir tu respireras le suave parfum de l’if et du peuplier, tu jouiras du printemps et du doux bruissement des feuilles du platane et de l’ormeau....

LE CHŒUR. — 0 toi qui habites le temple élevé de la Sagesse, tes discours respirent un parfum de vertu. Heureux les hommes d’autrefois de vivre aux jours de ta gloire!»

Certes, ce sont là de nobles paroles, mais pourquoi s’en faire une arme contre Socrate? Qu’ont de commun les doctrines du plus sage des Grecs avec ces doctrines bouffonnes ou pernicieuses que le poète a flétries? C’est qu’Aristophane n’a pas seulement le respect du passé, il en a la superstition, et l’on peut dire la manie. Tout changement aux mœurs, aux lois, aux croyances, à l’antique discipline, l’inquiète ou l’exaspère. A ce titre, Socrate lui est odieux, et il le traite de corrupteur de la jeunesse, de contempteur des Dieux et des hommes, d’ennemi public.

La fin de la pièce est l’expression brutale et frénétique de ce sentiment. Phidippide, perverti par Socrate, berne ses créanciers, ment, se parjure, et finalement frappe son père; et non content de le battre, il prétend lui prouver par le raisonnement socratique qu’il a le droit de le battre: «Réponds-moi, mon père. Dans mon enfance, me frappais-tu? — Oui, pour ton bien, dans ton intérêt. — Eh bien, n’est-il pas juste qu’à mon tour je te frappe pour ton bien? puisque c’est vouloir du bien que de frapper. Comment? il faudrait que ton corps fût à l’abri des coups et non le mien? Ne suis-je pas né libre aussi? Les enfants pleureraient, et les pères, non?» — Strepsiade comprend un peu tard quelle folie fut la sienne, et pour la corriger il en commet une plus monstrueuse encore. Il laisse s’éloigner son fils, et prenant une torche, il court livrer aux flammes le logis de Socrate et ceux qui l’habitent. Digne conclusion de toute sa conduite. Strepsiade, d’un bout de la pièce à l’autre, est la négation de l’intelligence, de l’autorité, du devoir paternels.

La comédie politique, telle que l’ont traitée Aristophane et ses émules, devait tomber sous ses propres excès. Trop âcre, trop haineuse pour ne pas soulever contre elle toutes les rancunes, elle disparut dans la grande commotion qui mit fin pour un temps aux libertés athéniennes. Aristophane, dans son œuvre, nous rappelle l’Esope du tableau de Jean Luyken: Esope, la lanterne à la main, s’en va cherchant des hommes et ne trouve que des bêtes. Ainsi le grand comique athénien travestit l’humanité et la livre sans pitié aux sarcasmes d’une satire effrénée.

A cette comédie licencieuse et diffamatrice succèdent la comédie moyenne, puis la comédie nouvelle, dont Ménandre fut l’Homère.

La nouvelle comédie prend son point d’appui dans l’observation des mœurs et des caractères. Elle renonce à parodier, à faire grimacer et trop souvent à dégrader l’humanité, elle se contente de la peindre. Etudier non plus dans l’homme public, mais dans l’homme privé, les passions, les vices, les travers et les ridicules, les exprimer, les exposer en une action régulière, intéressante, vraisemblable, décente, telle est l’œuvre du poète nouveau. La maison, le foyer lui appartiennent: c’est le lieu de la vie privée.

Il mettra en scène des maris, des mères, des épouses, des fils, des sœurs, des enfants.

Notre sujet va donc s’augmenter d’une riche collection de scènes? Non, L’œuvre de Ménandre a péri tout entière. Pas une pièce n’a survécu, pas un acte, pas une scène. Il ne resterait de lui qu’un souvenir et un nom, — nom glorieux et cher à toute l’antiquité, — si les moralistes, les orateurs, les grammairiens n’eussent pris plaisir à citer l’auteur le plus populaire de son temps, à se fortifier de son autorité, à se parer des gracieuses manifestations de sa pensée. Quelques vers épars et religieusement recueillis, étudiés, commentés par la critique moderne, c’est tout ce qui représente Ménandre à nos yeux: «de la poussière de marbre,» disait M. Villemain. Imaginez une belle amphore grecque aux contours polis, arrondis, savamment décorés. Brisez-la en mille pièces, ramassez quelques-uns de ces précieux débris et tachez d’y retrouver l’ensemble anéanti, voilà l’œuvre de ceux qui ont essayé de reconstituer Ménandre.

ESOPE CHERCHEUR D’HOMME

Qu’a donc Esope qui le gêne,

Et pourquoi tient-il à la main,

En plein soleil, sur son chemin,

La lanterne de Diogène?

Pauvre fou, souffle ton fanal!

— Mais le bossu levant la tête:

«Non pas, dit-il: je suis en quête

D’un homme, en propre original.

Or voici l’âne, l’huître et l’oie,

Le lion, le chacal et l’ours,

Et toutes les bêtes de proie,

Mais d’homme, point. Cherchons toujours.»

(Jean Luyken, le Callot

hollandais, est né à Ams-

terdam en 1649; mort en

1712.)

Esope cherchant un homme. Composition de M. Achille Devéria, d’après Jean Luyken.


On y chercherait vainement l’esquisse, l’ébauche d’une physionomie filiale ou maternelle. Et pourtant une de ses comédies avait pour titre la Nourrice, l’autre l’Enfant. Mais quoi! Elles ont péri comme le reste. On ne peut donc se faire une idée juste du rôle de l’enfant dans les comédies de Ménandre. D’autant que les fragments échappés à la destruction offrent en plus d’un cas des données contradictoires. Et cela est naturel, puisqu’il s proviennent des pièces les plus diverses, appartiennent aux personnages les plus opposés, et manquent de la contre-partie qui, dans l’œuvre complète, rétablissait l’équilibre.

«L’aimable et douce chose d’être appelé père!» dit; un personnage. Ou encore: «La vue des enfants est le charme, et fait les délices de l’âme.» Nous sommes dans le camp des partisans du mariage et de la vie de famille. Tournez le feuillet, vous êtes dans le camp opposé :

«Grosse affaire que le nom et le métier de père: alarmes, soucis, chagrins sans mesure et sans fin.» — Et encore: «Pas de créature plus misérable qu’un père, sinon un autre père chargé d’un plus grand nombre d’enfants. »

La note tendre, sympathique, est, en somme, celle qui dominer On reconnaît un observateur attentif et délicat, un cœur largement ouvert aux affections les plus douces; témoins ces vers: «Une mère aime avec plus de tendresse qu’un père.» — «Chose délicieuse que l’amitié et la concorde entre frères.» — «Quoi de plus doux à entendre qu’un père adressant à son fils des éloges sincères?» — «La volupté suprême pour un père, c’est de voir fleurir en vertu, en sagesse un rejeton de sa race.»

Quelques conseils à l’adresse des pères et des enfants sont empreints du génie athénien; ils respirent l’indulgence et le bon sens. Ménandre engage les pères à user de douceur envers leurs fils, mais nulle part il n’autorise la mollesse et l’abdication de soi-même. S’il rappelle «qu’un langage caressant réussit mieux auprès d’un fils que le châtiment et la crainte,» il dit ailleurs ces mots pleins de gravité et dignes d’un éducateur: «Exerce tes fils pendant qu’ils sont enfants: une fois hommes, ils t’échapperont.» — «Qui gourmande sérieusement son fils ne fait que son devoir de père.»

Voici la part des enfants, dans ces sages préceptes: «Révère ton père et ta mère.» — «Qui choye ses parents atteints par l’âge vivra longtemps.» — «Le jeune homme qui ne nourrit pas sa mère du fruit de son travail est un rameau inutile sur la souche productrice.» — «Ne cause-pas de chagrin à ton père: qui chérit avec tendresse est prompt à se-fâcher. »

Une seule note discordante dans cet harmonieux accord: ce sont des vers où s’affiche la partialité la plus choquante et la moins voilée en faveur des. fils au détriment des filles. Quel étrange et fâcheux personnage a pu dire: «Un fils sage est une félicité pour un père; mais quel fardeau que la possession d’une fille!» Se peut-il encore question plus indiscrète que celle-ci: «Ce jour vient de me donner une fille: doit-elle jeter du lustre ou de la honte sur mon nom?» On aimerait à connaître la réponse du poète. Voici la nôtre: «Tout dépend de son éducation première et des exemples domestiques.»

Ménandre n’est pas exempt de misanthropie. Il a écrit la pensée la plus mélancolique peut-être que nous ait léguée l’antiquité : «Mourir dans la fleur de sa jeunesse, c’est signe qu’on est chéri des Dieux.» Peut-être voulait-il consoler quelque mère pleurant sur un berceau vide.

VII

Table des matières

L’ENFANT DANS LA POÉSIE LYRIQUE ET IDYLLIQUE — ENFANCE ET VOCATION-DU DIEU DES VOLEURS — PREMIÈRE PROUESSE D’HERCULE

Le poème dramatique, soumis à des lois spéciales, dont quelques-unes sont étroites et rigoureuses, ne peut montrer l’enfant sous tous ses aspects L’écrivain est plus à l’aise dans les genres épique et lyrique. Ici pas d’unité de temps, pas d’unité de lieu. Le poète dispose en maître de l’espace et de la durée. Il procède par tableaux, descriptions, non plus seulement par dialogue et par action. Le cadre est plus facile à remplir, la matière plus. variée. Toute la vie enfantine lui appartient: la naissance, l’allaitement, le sommeil, le réveil, le jeu, le rire, les larmes, la joie, la colère, la douleur, les premières paroles, les premiers pas, les premières épreuves, la santé, la maladie, la mort. Il n’y a pas un acte, pas un sentiment propre au premier âge sur lesquels ne puisse tomber le rayon de la poésie, ce rayon qui colore et embellit toute chose.

Et cependant, en dehors de l’Iliade et du théâtre, nous avons peu d’extraits, à recueillir dans ce qui nous reste de la poésie grecque. Les vers heureux ne manquent pas, mais ce sont des traits épars: il y a peu de peintures d’ensemble où l’enfant, unique sujet du poème, se développe dans l’ampleur de son être et de sa beauté.

Et notez que lorsque le cas se présente, il s’agit presque toujours de l’enfance d’un héros ou d’un dieu: les jeunes immortels font tort aux simples mortels. La poésie grecque semble ne pouvoir se passer du mythe et de la légende.

Ici encore Homère serait l’initiateur, s’il faut continuer d’inscrire son nom sur ces Hymnes consacrés à quelques-unes des grandes divinités grecques. L’Hymne à Apollon, qui est le premier et peut-être le plus beau, contient un aimable tableau de la naissance du jeune dieu. C’est à Délos où Latone vient de trouver asile. A la vue de l’enfant nouveau-né, les déesses accourues autour de Latone jettent un cri de joie. «Alors, ô cher Phébus, dit le poète, les déesses te baignèrent dans l’eau limpide, purement, chastement, et elles te donnèrent pour lange un voile blanc, léger et frais tissu, qu’elles assujettirent avec une ceinture d’or. La mère n’allaita pas Apollon, mais Thémis lui fit goûter le nectar et l’ambroisie, et Latone se réjouit d’avoir donné le jour à un fils habile à lancer les flèches.»

Le nectar et l’ambroisie qui, pour Apollon, remplacent le lait maternel, lui réussissent au point que dès le premier jour il rompt ses langes, sa ceinture d’or, se lève et demande aux immortelles un arc et une lyre. Puis il s’élance sur la terre aux larges chemins, et féconde de son regard les campagnes de l’opulente Délos. Il vient à Delphes et de là, rapide comme la pensée, il s’élève jusqu’à l’Olympe dans le palais de Jupiter, parmi l’assemblée des Dieux. «Et soudain les Dieux immortels ne songent plus qu’à la lyre et aux chants. Les Muses répondent à ses accords par leur belle voix... Les Grâces aux belles tresses, les Heures joyeuses, l’Harmonie, Hébé, Vénus, fille de Jupiter, forment un chœur de danse se tenant par la main.»

L’Hymne à Mercure traite un sujet analogue, seulement le caractère du jeune dieu, fils de Jupiter et de Maïa, permet au poète de s’égayer, et il use de la permission au point de faire croire par moments qu’il a servi de modèle à Rabelais. La chronique de Mercure semble, en quelques passages une page détachée par avance de la chronique de Gargantua. Par ailleurs, c’est un conte de fées.

Le dieu qui préside à la lyre, aux exercices du corps, aux larcins (telles sont trois des principales attributions de Mercure dans la mythologie), tire bon parti de sa première journée d’existence. «Né aux premiers rayons du jour, le matin il joua de la cithare, le soir il déroba les bœufs d’Apollon.» L’enfant précoce, incapable de se tenir tranquille dans son berceau, s’élance dans la campagne, en quête d’un bon coup à faire. Tandis qu’il traverse la campagne fleurie, une tortue de montagne se présente sur son chemin; il la ramasse, tue l’animal inoffensif, vide et creuse l’écaille avec un ciseau de fer brillant, coupe des tiges de roseaux de mesure inégale, ajuste le chevalet, tend sept cordes sonores faites des boyaux d’une brebis, et voilà la lyre inventée. «Aussitôt fabriqué, il essaie le jouet délicieux et fait retentir chaque note sous l’archet. Sous la main du dieu, l’instrument émet des sons magiques et, saisi d’enthousiasme, l’enfant se met soudain à chanter.» Le chant fini, il dépose la lyre sur son berceau et repart. «Il médite en son esprit une ruse profonde, comme celles que pratiquent les voleurs à l’heure la plus sombre de la nuit.»

Ce dessein ténébreux consiste à dérober les bœufs d’Apollon. Ce dieu des voleurs pourrait dire, comme plus tard le Cid:

Mes pareils à deux fois ne se fontpas connaître,

Et pour leur coup d’essai veulent des coups de maître.

Il court jusqu’aux lieux où les bœufs immortels des divinités bienheureuses ont leurs étables et paissent en de riants pacages, dont la faux n’a jamais retranché l’herbe. Le fils de Maïa choisit cinquante génisses des plus grasses et les détourne du reste du troupeau. Pour mieux cacher leurs traces, il les fait marcher à reculons, en sorte que les pieds de devant étaient marqués en arrière, et ceux de derrière en avant. Lui-même a pris soin de retirer ses sandales et d’en chausser d’autres, tressées sur place avec des branches de tamarin et de myrte garnies de leurs feuilles. Les feuilles traînantes effaçaient sur le sable l’empreinte des pas. Le coup fait, il revient vers la demeure de sa mère par des chemins détournés. Mais un vieillard travaillant à son enclos l’aperçoit par-dessus la haie. «Vieillard, dit Mercure à ce témoin dangereux, si tu as vu, n’aie pas vu, et sois sourd si tu as entendu. Aucun dommage ne t’atteint, garde donc le silence.»

Mercure inventant la lyre, d’après Barry.


Mercure poursuit sa route, la faim le prend; il allume du feu au moyen de morceaux de bois sec tournés rapidement entre ses mains. Deux génisses séparées du troupeau sont immolées par lui. Il brûle les chairs sur les charbons ardents et se repaît de la fumée du sacrifice, car, en dieu qui se respecte, il se garde bien de souiller de la chair des bêtes «son gosier sacré.» Il jette les débris dans l’eau du fleuve Alphée qui coulait près de là, enferme le reste du troupeau dans une étable et se remettant en route par un beau clair de lune, il revient au logis maternel. Ni dieu, ni mortel ne le rencontre, «et les chiens s’abstiennent d’aboyer après lui.» Se faisant tout petit, «il rentre chez lui par le trou de la serrure, et vite, le glorieux Mercure se glisse dans son berceau, enveloppé de langes jusqu’au cou, comme un nouveau-né.» Mais son manège n’échappe pas à sa mère qui le gronde et le gourmande. A quoi l’enfant répond par l’aveu cynique de son larcin et par cette déclaration plus cynique encore: «Si mon père (Jupiter) ne m’accorde pas les mêmes honneurs [que ceux dont jouit Apollon], je tenterai de les acquérir, et je me ferai chef des voleurs.» Et pour montrer qu’il est digne de l’emploi, il parle d’aller piller le trésor d’Apollon à Delphes.

Cependant Apollon a découvert le vol de ses bœufs. Quel en peut être l’auteur? Il interroge le vieillard qui toujours travaille dans son enclos. Celui-ci ne tient nul compte des défenses de Mercure: «Je crois avoir vu, dit-il, un enfant en bas âge, marchant avec des génisses aux belles cornes, et il avait un bâton à la main. Or, il marchait en faisant des détours, les entraînait à reculons et tournait la tête du côté opposé.» Le renseignement est vague et n’eût pas fort aidé Apollon, lorsqu’un oiseau aux ailes étendues traverse le ciel. Le dieu tire l’augure et connaît toute la vérité. Il se dirige en hâte vers la demeure de Mercure et de Maïa. Mercure, à son approche, renfonce sa tête dans ses épaules, et feint de dormir en pressant dans ses bras son jouet de la veille, l’écaille de tortue artistement travaillée. Apollon ne s’y trompe pas, il somme Mercure de dire où sont cachées ses génisses, sans quoi il le précipitera dans le sombre Tartare. «Tes génisses? s’écrie Mercure du ton d’un juste calomnié, connais pas: n’ai rien vu, n’ai rien entendu, et c’est tant pis pour moi, car je ne gagnerai pas la récompense honnête promise pour les objets perdus.» Puis le prenant sur le ton ironique: «Ai-je l’air d’un ravisseur de bœufs, d’un robuste gaillard? J’ai bien d’autres soins en tête. Et dormir, et téter, et changer de langes, et me baigner dans l’onde tiède? Prends garde qu’on ne vous entende, toi et ta méchante querelle. Cela prêterait à rire aux Dieux immortels. Un nouveau-né, un nourrisson franchir le seuil de cette demeure avec des bœufs parqués dans les champs! Quelle folie! Mais comment feraient mes petits pieds pour marcher sur la terre rocailleuse?»

Il termine en offrant de jurer par Jupiter, «grand et solennel serment », qu’il n’a pas volé les bœufs, ni aperçu le voleur. Telle est, à l’âge de deux jours, la sincérité du petit dieu Mercure! Apollon n’en est pas autrement indigné. On sent que s’il n’y allait de son bien, il admirerait cet art de mentir si précoce et si consommé ! Mais il lui faut retrouver ses génisses. Il tire Mercure hors de son berceau et le menace de mort. Celui-ci réclame l’arbitrage de Jupiter. Tous deux, «l’habile (c’est Apollon) et le rusé (c’est Mercure),» s’élancent sur les cimes de l’odorant Olympe, près du fils de Saturne, dont la main déploie pour eux les balances de sa justice. Apollon expose ses griefs, Mercure confirme ses dénégations et renouvelle ses faux serments. Tout cela amuse beaucoup Jupin, «qui rit aux éclats de voir son artificieux enfant nier avec tant d’art le vol des génisses. » Pour en finir, il lui ordonne d’aller avec Apollon à la découverte des bœufs. «Ce disant, il fit le signe de la tête, et Mercure obéit, car la volonté de Jupiter persuade et triomphe sans peine.»

On arrive au lieu du larcin. La peau des deux génisses encore toute fraîche ne permet pas de s’y méprendre. Mercure, inquiet de la tournure que prend l’affaire, cherche à s’évader, mais, n’y réussissant pas, il se décide à tenter sur Apollon le pouvoir de sa lyre. «Il place l’écaille de tortue sur sa main gauche, et avec l’archet fait résonner toutes les cordes l’une après l’autre. L’instrument rend sous sa main des sons magiques. » Apollon est ravi. La divine harmonie pénètre ses sens, et il écoute de toute son âme la voix du fils de Maïa qui s’accompagne de la lyre en chantant. Dénouement prévu: la lyre inventée par lui, Mercure la cède à son frère Apollon, serviteur des Muses, maître des danses et des chœurs dans le. grand Olympe. En échange, Mercure garde les génisses volées et Jupiter lui octroie sa grâce. Et voilà comment Phébus-Apollon est devenu le dieu de la lyre, et son frère, le petit Mercure, le dieu des voleurs. Si jamais moralité fut absente d’une poésie, c’est de celle-là, et vraiment c’est se moquer que d’attribuer au grand Homère cet hymne saugrenu.

Plus naturelle et plus sensée est la légende d’Hercule au berceau, chantée par Théocrite.

La scène se passe à Thèbes dans le palais d’Amphitryon et de sa femme Alcmène. Hercule et son frère Iphiclus sont âgés de dix mois seulement. Le futur demi-dieu, lavé, allaité par sa mère, repose auprès de son frère, dans le grand bouclier d’airain qui lui sert de berceau. Assise auprès des jumeaux, Alcmène remue doucement le bouclier, et de sa voix qui chante s’efforce d’endormir les deux enfants: «Dormez d’un doux sommeil, suivi d’un doux réveil. Ame de ma vie, frères chéris, enfants conservés à ma tendresse, endormez-vous heureux, et puissiez-vous, avant l’aurore, vous réveiller heureux.»

Le sommeil envahit les enfants; la nuit fournit la moitié de sa course, «lorsque soudain paraissent deux horribles serpents, tout hérissés de vertes écailles.» C’est Junon, la jalouse Junon, qui les a poussés vers le seuil du palais thébain, afin d’étouffer Hercule au berceau.

Mais Jupiter veille sur lui. Il fait luire une vive et magique lumière qui dissipe soudain les ténèbres de la nuit, éveille les enfants, et les avertit du danger.

Ici se marque bien la différence des deux jumeaux. Iphiclus est saisi de frayeur. A peine a-t-il vu les deux serpents déjà sur le bord du bouclier, «il jette un cri, repousse de ses pieds la molle toison qui le couvre et vainement cherche à fuir.»

Bien différent Hercule: le futur demi-dieu n’a jamais encore connu les pleurs ni l’épouvante. «Il saisit les monstres; ses mains enfantines serrent d’un indissoluble lien leur gorge gonflée d’un noir venin.» En vain les serpents l’enveloppent de leurs replis, déroulent leurs anneaux, et s’efforcent de l’étouffer: l’enfant résiste et leur tient tête.

Cependant Alcmène, avec Amphitryon son époux, dort dans une chambre voisine. Aux cris d’effroi poussés par Iphiclus, la mère s’est éveillée la première: détail d’une délicatesse heureuse et toujours vraie. Les mères ne dorment que d’un œil, elles entendent en songe: un souffle, une ombre, un rien, tout les éveille. Quant au père, il n’a rien entendu, il le faut secouer:

«Lève-toi, dit-elle à Amphitryon, je tremble, l’effroi glace mes sens, lève-toi sans même chausser tes sandales. N’entends-tu pas les cris du plus jeune de nos fils? La nuit couvre encore la terre de ses ombres, l’aurore ne paraît pas, et cependant vois comme ces murs sont éclairés. Il se passe ici quelque chose d’étrange, ô mon époux chéri.»

Amphitryon s’élance du lit de cèdre odorant, saisit son épée suspendue par le baudrier à une colonne du lit. Mais soudain la lueur magique qui éclairait la muraille s’éteint, et tout rentre dans l’obscurité. Amphitryon appelle ses serviteurs. On s’empresse, on court au foyer rallumer la flamme qui couve sous la cendre. Les lampes brillent, on entre dans la chambre des enfants, et chacun pousse un cri d’horreur à la vue des deux monstres enroulés autour du bouclier. A l’approche de son père, Hercule, plein d’une joie naïve, tend les bras vers lui, montre les serpents et les jette à ses pieds, étouffés et sans vie.

Alcmène est entrée sur les pas d’Amphitryon. Vers lequel des deux enfants court-elle d’abord? Vers le fort et le victorieux? Non. Vers le poltron, vers l’effrayé, vers celui que les autres oublient et négligent. Oh! la vraie mère! Elle le voit pâle, effaré, criant encore d’épouvante. Elle le prend, le rassure, le presse contre son sein, le berce de caresses et le rendort.

Amphitryon n’a de regards que pour Hercule; sa vigueur, sa hardiesse l’enchantent. Il le replace lui-même dans sa petite couche, chaudement étendu sous la toison d’un agneau. «Puis il retourne à son lit, où le sommeil a bientôt refermé sa paupière.»

Et qui des deux, le matin, au chant du coq, est levé d’abord? Alcmène. Alcmène tremble que le prodige des deux serpents n’annonce quelque danger terrible pour ses enfants. Elle envoie chercher le devin Tirésias, l’aveugle habile à lire dans les secrets de l’avenir. Elle l’interroge avec anxiété.

«Rassure-toi, lui répond le devin Tirésias. J’en jure par cette douce lumière qui depuis si longtemps ne luit plus pour mes yeux: plus d’une fois les femmes d’Achaïe mêleront à leurs chants le nom d’Alcmène et tu seras vénérée des Argiennes. Parvenu à l’âge d’homme, ton fils, héros invincible, montera vers la voûte éthérée, destructeur des monstres des forêts, et vainqueur des mortels les plus redoutables. Il accomplira les douze travaux imposés par les destins; la flamme du bûcher consumera ce qui reste en lui de mortel, et il ira habiter le palais de Jupiter .»

Il sied de clore la série par la légende de Danaé, chantée par Simonide. Danaé, fille d’Acrisius, est exposée sur la mer avec son fils nouveau-né le petit Persée. Le coffre qui les porte est ballotté sur les vagues: l’enfant dort au roulis de son étrange berceau. Danaé veille et pleure: «O mon entant, que j’ai de peine! Et toi, tu dors, et d’un cœur paisible tu sommeilles dans cette affreuse demeure aux clous d’airain, qui brillent dans la nuit, au sein des noires ténèbres. Et quand sur tes beaux cheveux en désordre passe le flot, tu n’y prends garde, non plus qu’au bruit du vent, couché dans ta couverture de pourpre, charmante figure. Oh! si ce danger en était un pour toi, à mes paroles tu prêterais l’oreille; ah! dors, dors, mon enfant; dorme la mer, dorme l’infortune. Jupiter, ô notre maître, montre que ta volonté est changée. Si mes paroles sont trop hardies, je t’en conjure, pour notre enfant, pardonne-les-moi .»

Qui aime les symboles est libre de voir dans ce fragment la figure de l’amour maternel. La mère, prenant pour elle tous les soucis de la vie, veille, prie, pleure, souffre l’angoisse et la terreur, tandis que l’enfant vogue insouciant et joyeux sur la mer en courroux. A l’une toutes les douleurs, à l’autre toutes les joies de la vie, jusqu’au jour qui clôt l’heureuse enfance.

VIII

Table des matières

L’Anthologie; VŒUX DES MÈRES — MÉDAILLONS D’ENFANTS — UN ENFANT TERRIBLE.

Ouvrons l’Anthologie. Anthologie (choix de fleurs) est un titre bien trouvé pour ce recueil des fleurs les plus gracieuses et les plus fraîches de la poésie grecque. L’inspiration maternelle en remplit, en pénètre bien des pages. Ce sont presque toujours des mères qui parlent dans ces dédicaces, ces inscriptions, ces chants de joie ou de douleur qui remplissent une partie du recueil.

Tenez, voici une petite statue qui représente une jolie enfant encore à la mamelle. Sa mère Aristo dépose pieusement l’image sur l’autel de Diane aux pieds de la déesse, et l’enfant, ensuite la mère prononcent ces mots: «Toute petite et presque sans voix, je réponds à qui m’interroge et sans me faire prier. — 0 reine des femmes, ô brillante Latone, ta prêtresse Aristo, femme d’Hermoclite, t’a consacré cette statue. Et toi, propice et reconnaissante, fais prospérer notre famille.»

Une autre mère offre sur le même autel la statue de ses deux filles, nées le même jour: «Les deux filles de Clio, Aristodice et Ammo, toutes deux Crétoises et âgées de quatre ans, te sont offertes, auguste Diane, par leur mère, ta prêtresse. Tourne les yeux, ô Déesse, vers ces beaux enfants, et au lieu d’une seule prêtresse, acceptes-en deux.» — Longue vie et bonheur aux deux petites jumelles! est-on tenté de dire.

Un frère et sa sœur dialoguent avec le passant:

«LE PASSANT: Enfants, soyez heureux. De quel pays êtes-vous? De quel gracieux nom vous appelle-t-on, vous qui êtes si beaux? — LE FRÈRE. Je suis Nicanor. Mon père se nomme Epiorète, et ma mère Ilégéso. La Macédoine est mon pays. — LA SŒUR. Et moi je suis Phila. Il est mon frère. Sur le vœu de nos parents, nos statues ont été placées ici.»

Une fille à côté de sa mère, dans la même image, où elles se sourient l’une à l’autre: «C’est ma fille, c’est Mélinna elle-même; voyez comme son gentil visage semble avec une douce joie me reconnaître, et comme la fille est le fidèle portrait de la mère. Vraiment c’est une douce chose, lorsque les enfants sont la vivante image de leurs parents.»

Au-dessus d’un arc suspendu en ex-voto aux branches d’un chêne, un père a écrit ces lignes, bonnes à rapprocher de la légende de Guillaume Tell: «Alcon, à la vue de son enfant qu’enlaçait un serpent au venin mortel, d’une main tremblante banda son arc. Il ne manqua pas le monstre, car la flèche pénétra dans sa gueule en effleurant la tête du petit enfant. Ainsi fut tué le serpent, et le père a suspendu aux branches de ce chêne son arc, en témoignage de son bonheur et de son adresse.»

L’Anthologie ne contient pas que des vers riants et joyeux. Elle abonde en inscriptions funèbres, et parmi ces inscriptions, bon nombre figurent sur des tombeaux d’enfants. On éprouve en les lisant comme la sensation d’une promenade dans un cimetière. Seulement, au lieu des niaiseries sentimentales qui s’étalent si complaisamment sur les marbres de nos sépultures, ici le génie grec, toujours égal à lui-même, éclaire d’un rayon de poésie les regrets et les douleurs des mères.

Dans quelques inscriptions, — et ce sont les plus saisissantes — la mère prend la parole: là, éclatent de vrais cris de désespoir et de révolte contre la rigueur du destin, contre le renversement des lois de la nature. Était-ce au petit enfant de partir le premier, à la mère de blanchir seule et sans appui dans sa vieillesse?

«La vieille Nico dépose des couronnes sur la tombe de la jeune Mélite: Pluton, est-ce de la justice?»

«A quoi sert d’être mère? Ah! n’avoir jamais d’enfants plutôt que de les voir mourir! C’est sa mère qui a élevé ce tombeau au jeune Bianor, et c’est des mains de son fils que sa mère aurait dû l’obtenir.»

«Sur cette stèle, Bianor n’a pas écrit le nom de sa mère, ni celui de son père dont le trépas eût été naturel, mais le nom de sa jeune fille. Ah! comme il gémissait en conduisant non à l’hymen, mais à Pluton, une fiancée de douze ans!»

Ici au contraire, une mère, enlevée à la vie, pleure l’orphelin qu’elle laisse au berceau: «As-tu un fils? — Oui, un fils de quelques mois, qui, dans ma maison triste et toute en pleurs, attend le lait du sein maternel. — Puisse-t-il vivre heureux! — Oui, demande-le au ciel, afin que, devenu grand, il arrose ma cendre de ses larmes.»

Parfois, l’inscription relate les circonstances douloureuses qui ont accompagné la mort de l’enfant, et l’énergie de la peinture renouvelle, pour ainsi dire, la tristesse de la catastrophe: «Le petit Cléodème, encore à la mamelle, essayait ses premiers pas sur le pont du vaisseau. Un coup de vent l’a précipité dans la mer. Les flots ont englouti le petit être infortuné.»

«Archianax, enfant de trois ans, jouait près d’un puits. Invité par sa propre image, il se penche et tombe. Sa mère le retire tout ruisselant d’eau; elle cherche avec angoisse s’il lui reste un souffle de vie. 0 nymphes, l’enfant n’a pas souillé votre onde de son cadavre: sur les genoux de sa mère il s’est endormi du dernier sommeil.»

Voici un touchant symbole: des parents ont fait élever un tombeau à la nourrice de leur enfant, et c’est l’enfant lui-même qui le consacre: «Le petit Midias a élevé à sa nourrice ce tombeau sur le bord de la route, et le nom de Clita y fut inscrit. Clita aura la récompense des soins donnés à l’enfant.»

Toujours, on le voit, la piété des mères, toujours leur tendresse vigilante et présente. Sont-elles payées de retour? Ecoutez, en guise de réponse, quelques lignes d’un joli conte de Stahl. Le nom de Stahl vient sous la plume dès qu’il s’agit d’enfants, et ce conteur parisien n’est pas dépaysé parmi les Attiques. Stahl suppose donc qu’une pauvre petite hirondelle, tardivement éclose sous les frimas du Nord, gagne péniblement, sous la conduite d’une vieille Corneille, les rives bleues de la tiède Méditerranée. Elle fait halte à Lyon, sur les coteaux de Fourvière, dont elle visite l’antique basilique, lieu de pèlerinage pour les mères inquiètes. En pénétrant sous les voûtes, elle est étonnée de voir tous ces petits tableaux toujours les mêmes qui représentent un enfant dans un lit, avec une figure pâle, le papa et la maman à genoux à côté. La vieille Corneille lui explique que ces images ont été placées là par des parents désespérés qui demandent à Dieu la vie de leurs enfants. La petite hirondelle, après un moment de réflexion: «Je voudrais voir parmi ces tableaux, dit-elle, des enfants à genoux près de leur mère malade, et demandant à Dieu de ne point la leur ravir. Est-ce que chez les hommes les mères aiment mieux leurs enfants que les enfants n’aiment leurs mères? — J’espère que non», réplique sans conviction la vieille Corneille .

L’Anthologie renferme aussi de charmants badinages, de ces riens auxquels la poésie donne l’être, en les fixant avec grâce dans le cadre brillant des vers.

Le motif suivant dut amuser le sculpteur chargé de le rendre, et le poète chargé de le décrire. Il s’agit d’un bouc qui sert de monture à des. enfants. On sait que le bouc est l’émissaire de toutes les espiègleries, dans l’antiquité. «O bouc, des enfants t’ont mis des rênes de pourpre; ils ont placé un mors entre tes lèvres velues. Ils veulent, pour simuler des jeux hippiques, autour du temple de Neptune, que tu les portes sur ton dos, compagnon de leurs jeux enfantins.»

Un adolescent consacre à Mercure les jouets qui l’ont amusé : c’est signe que, chez lui, l’enfant est soucieux de faire place à l’homme sérieux. «Philoclès consacre à Mercure son ballon aux brillantes couleurs, ses crotales de buis sonore [ce sont nos castagnettes], des osselets dont il était fou, et son sabot rapide, jouets chéris de son enfance.» — On sait que, la veille de leur mariage, les jeunes filles consacraient à Diane leurs poupées et leurs jouets. On en a retrouvé aussi dans des cercueils d’enfants, soit en Grèce, soit à Rome, dans les catacombes.

Un autre célèbre sa victoire dans un concours — peut-être le concours. général entre tous les écoliers d’Athènes. — «Vainqueur dans un concours de belles-lettres, le jeune Connare a reçu quatre-vingts osselets, et en l’honneur des Muses, il a placé ici le masque comique du vieux Charès, aux applaudissements de toute l’école .»

Encore un trait se rapportant à la joyeuse vie des enfants. Il n’est pas dans l’Anthologie: Athénée nous l’a conservé. C’est une chanson printanière en l’honneur des hirondelles, messagères de la belle saison. A Rhodes, nous apprend l’auteur grec, les enfants allaient chantant de porte en porte: «Elle est arrivée, elle est arrivée, l’hirondelle amenant les belles saisons et les belles années; l’hirondelle blanche sous le ventre, noire sur le dos.» C’est ainsi que, dans notre vieille et chère Alsace, les jeunes gens vont épier le retour des cigognes et le célèbrent par de gais refrains .

Cette note aimable nous sert de transition pour passer aux Syracusaines de Théocrite.

L’idylle des Syracusaines (ce mot d’idylle pris dans le sens de petit Tableau) peut être considérée comme une scène de mœurs réelles et familières empruntée à la société bourgeoise du temps des Ptolémées. La scène ne se passe pas à Syracuse, comme semblerait l’indiquer le titre, mais à Alexandrie, en Egypte, le jour de la fête d’Adonis.

Deux dames de Syracuse, Gorgo et Praxinoé, sont venues dans la capitale de l’Egypte pour assister aux magnificences de la fête. Elles se donnent rendez-vous l’une chez l’autre. Praxinoé attendra que Gorgo vienne la prendre. Celle-ci arrive essoufflée, ahurie, tant elle a dû traverser de flots humains! que d’hommes à grandes bottes et à longues chlamydes! Et justement Praxinoé habite au bout du monde. — «Ne m’en parle pas, répond celle-ci que le grief touche au vif, c’est la faute de mon imbécile qui a loué au bout du monde, non pas un logement, mais une caverne. Il a peur que nous voisinions, car c’est bien l’être le plus fâcheux et le plus désagréable....»

Praxinoé ne s’arrêterait pas en si bon train, si la prudente Gorgo ne l’interrompait discrètement. Le petit Zopyrion, le fils de Praxinoé, joue dans la même chambre; elle l’a vu sans doute lever la tête aux paroles transparentes de sa mère: «Ma chère, dit-elle tout bas à Praxinoé, ne parle pas comme cela de ton mari devant ton petit garçon. Vois-tu comme il te regarde? (A Zopyrion.) Sois tranquille, Zopyrion, elle ne parle pas de ton papa. — PRAXINOÉ : Par Proserpine! il comprend, le moutard. — GORGO: (à Zopyrion): Gentil, papa! gentil!»

L’incident n’empêche pas les bonnes âmes de gloser sur leurs maris absents, sur leurs habitudes de dépenses ou leur maladresse. Cependant l’heure s’avance, Praxinoé s’ajuste pour sortir avec son amie. L’enfant fait signe qu’il voudrait être de la partie. Mais sa mère le rembarre et le leurre: «Non, mon garçon, je ne t’emmènerai pas. Il y a un grand cheval qui mord les petits enfants.» Naturellement, Zopyrion n’est pas dupe du grand cheval qui mord, et en garçon bien avisé, il se met à pleurer; mais cela ne touche guère Praxinoé : «Pleure à ton aise, je n’ai pas envie de te ramener estropié ». Elle appelle la servante ou la nourrice: «Allons, la Phrygienne, prends le petit et joue avec lui. Rappelle le chien; ferme la porte de la cour.» Et voilà nos deux Syracusaines dans la rue, où elles ne tardent pas à regretter le bras protecteur de leurs maris. C’est la moralité de la pièce.

Un moderne entrevoit dans cette scène comme une première esquisse à la grecque de la «famille Benoîton», et dans Zopyrion, le frère aîné de nos «enfants terribles.» — Tant il est vrai qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
373 s. 40 illüstrasyon
ISBN:
4064066316068
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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