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Kitabı oku: «La Comédie humaine, Volume 4», sayfa 16

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Voici la romance que sa situation avait inspirée à Modeste sur les stances qu'il faut citer, quoiqu'elles soient imprimées au deuxième volume de l'édition dont parlait Dauriat, car pour y adapter sa musique, la jeune artiste en avait brisé les césures par quelques modifications qui pourraient étonner les admirateurs de la correction, souvent trop savante de ce poëte.

CHANT D'UNE JEUNE FILLE
 
Mon cœur, lève-toi! Déjà l'alouette
Secoue en chantant son aile au soleil.
Ne dors plus, mon cœur, car la violette
Élève à Dieu l'encens de son réveil.
 
 
Chaque fleur vivante et bien reposée,
Ouvrant tour à tour les yeux pour se voir,
A dans son calice un peu de rosée,
Perle d'un jour qui lui sert de miroir.
 
 
On sent dans l'air pur que l'ange des roses
A passé la nuit à bénir les fleurs!
On voit que pour lui toutes sont écloses,
Il vient d'en haut raviver leurs couleurs.
 
 
Ainsi lève-toi, puisque l'alouette
Secoue en chantant son aile au soleil;
Rien ne dort plus, mon cœur! la violette
Élève à Dieu l'encens de son réveil.
 

Et voici, puisque les progrès de la Typographie le permettent, la musique de Modeste, à laquelle une expression délicieuse communiquait ce charme admiré dans les grands chanteurs, et qu'aucune typographie, fût-elle hiéroglyphique ou phonétique, ne pourra jamais rendre.






– C'est joli, dit madame Dumay, Modeste est musicienne, voilà tout…

– Elle a le diable au corps, s'écria le caissier à qui le soupçon de la mère entra dans le cœur et donna le frisson.

– Elle aime, répéta madame Mignon.

En réussissant, par le témoignage irrécusable de cette mélodie, à faire partager sa certitude sur l'amour caché de Modeste, madame Mignon troubla la joie que le retour et les succès de son patron causaient au caissier. Le pauvre Breton descendit au Havre y reprendre sa besogne chez Gobenheim; puis, avant de revenir dîner, il passa chez les Latournelle y exprimer ses craintes et leur demander de nouveau aide et secours.

– Oui, mon cher ami, dit Dumay sur le pas de la porte en quittant le notaire, je suis du même avis que madame: elle aime, c'est sûr, et le diable sait le reste! Me voilà déshonoré.

– Ne vous désolez pas, Dumay, répondit le petit notaire, nous serons bien, à nous tous, aussi forts que cette petite personne, et, dans un temps donné, toute fille amoureuse commet une imprudence qui la trahit; mais, nous en causerons ce soir.

Ainsi toutes les personnes dévouées à la famille Mignon furent en proie aux mêmes inquiétudes qui les poignaient la veille avant l'expérience que le vieux soldat avait cru être décisive. L'inutilité de tant d'efforts piqua si bien la conscience de Dumay qu'il ne voulut pas aller chercher sa fortune à Paris avant d'avoir deviné le mot de cette énigme. Ces cœurs, pour qui les sentiments étaient plus précieux que les intérêts, concevaient tous en ce moment que, sans la parfaite innocence de sa fille, le colonel pouvait mourir de chagrin en trouvant Bettina morte et sa femme aveugle. Le désespoir du pauvre Dumay fit une telle impression sur les Latournelle qu'ils en oublièrent le départ d'Exupère que, dans la matinée, ils avaient embarqué pour Paris. Pendant les moments du dîner où ils furent tous les trois seuls, monsieur, madame Latournelle et Butscha retournèrent les termes de ce problème sous toutes les faces, en parcourant toutes les suppositions possibles.

– Si Modeste aimait quelqu'un du Havre, elle aurait tremblé hier, dit madame Latournelle, son amant est donc ailleurs.

– Elle a juré, dit le notaire, ce matin, à sa mère et devant Dumay, qu'elle n'avait échangé ni regard, ni parole avec âme qui vive…

– Elle aimerait donc à ma manière? dit Butscha.

– Et comment donc aimes-tu, mon pauvre garçon? demanda madame Latournelle.

– Madame, répondit le petit bossu, j'aime à moi tout seul, à distance, à peu près comme d'ici aux étoiles…

– Et comment fais-tu, grosse bête? dit madame Latournelle en souriant.

– Ah! madame, répondit Butscha, ce que vous croyez une bosse, est l'étui de mes ailes.

– Voilà donc l'explication de ton cachet! s'écria le notaire.

Le cachet du clerc était une étoile sous laquelle se lisaient ces mots: Fulgens, sequar (brillante, je te suivrai), la devise de la maison de Chastillonest.

– Une belle créature peut avoir autant de défiance que la plus laide, dit Butscha comme s'il se parlait à lui-même. Modeste est assez spirituelle pour avoir tremblé de n'être aimée que pour sa beauté!

Les bossus sont des créations merveilleuses, entièrement dues d'ailleurs à la Société; car, dans le plan de la Nature, les êtres faibles ou mal venus doivent périr. La courbure ou la torsion de la colonne vertébrale produit chez ces hommes, en apparence disgraciés, comme un regard où les fluides nerveux s'amassent en de plus grandes quantités que chez les autres, et dans le centre même où ils s'élaborent, où ils agissent, d'où ils s'élancent ainsi qu'une lumière pour vivifier l'être intérieur. Il en résulte des forces, quelquefois retrouvées par le magnétisme, mais qui le plus souvent se perdent à travers les espaces du Monde Spirituel. Cherchez un bossu qui ne soit pas doué de quelque faculté supérieure, soit d'une gaieté spirituelle, soit d'une méchanceté complète, soit d'une bonté sublime. Comme des instruments que la main de l'Art ne réveillera jamais, ces êtres, privilégiés sans le savoir, vivent en eux-mêmes comme vivait Butscha, quand ils n'ont pas usé leurs forces, si magnifiquement concentrées, dans la lutte qu'ils ont soutenue à l'encontre des obstacles pour rester vivants. Ainsi s'expliquent ces superstitions, ces traditions populaires auxquelles on doit les gnomes, les nains effrayants, les fées difformes, toute cette race de bouteilles, a dit Rabelais, contenant élixirs et baumes rares.

Donc, Butscha devina presque Modeste. Et, dans sa curiosité d'amant sans espoir, de serviteur toujours prêt à mourir, comme ces soldats qui, seuls et abandonnés, criaient dans les neiges de la Russie: Vive l'empereur! il médita de surprendre pour lui seul le secret de Modeste. Il suivit d'un air profondément soucieux ses patrons quand ils allèrent au Chalet, car il s'agissait de dérober à tous ces yeux attentifs, à toutes ces oreilles tendues, le piége où il prendrait la jeune fille. Ce devait être un regard échangé, quelque tressaillement surpris, comme lorsqu'un chirurgien met le doigt sur une douleur cachée. Ce soir-là, Gobenheim ne vint pas, Butscha fut le partenaire de monsieur Dumay contre monsieur et madame Latournelle.

Pendant le moment où Modeste s'absenta, vers neuf heures, afin d'aller préparer le coucher de sa mère, madame Mignon et ses amis purent causer à cœur ouvert; mais le pauvre clerc, abattu par la conviction qui l'avait gagnée, lui aussi, parut étranger à ces débats autant que la veille l'avait été Gobenheim.

– Eh bien! qu'as-tu donc, Butscha? s'écria madame Latournelle étonnée. On dirait que tu as perdu tous tes parents…

Une larme jaillit des yeux de l'enfant abandonné par un matelot suédois, et dont la mère était morte de chagrin à l'hôpital.

– Je n'ai que vous au monde, répondit-il d'une voix troublée, et votre compassion est trop religieuse, pour que je la perde jamais, car jamais je ne démériterai vos bontés.

Cette réponse fit vibrer une corde également sensible chez les témoins de cette scène, celle de la délicatesse.

– Nous vous aimons tous, monsieur Butscha, dit madame Mignon d'une voix émue.

– J'ai six cent mille francs à moi! dit le brave Dumay, tu seras notaire au Havre et successeur de Latournelle.

L'Américaine, elle, avait pris et serré la main au pauvre bossu.

– Vous avez six cent mille francs!.. s'écria Latournelle, qui leva le nez sur Dumay dès que cette parole fut lâchée, et vous laissez ces dames ici!.. Et Modeste n'a pas un joli cheval! Et elle n'a pas continué d'avoir des maîtres de musique, de peinture, de…

– Eh! il ne les a que depuis quelques heures!.. s'écria l'Américaine.

– Chut! fit madame Mignon.

Pendant toutes ces exclamations, l'auguste patronne de Butscha s'était posée, elle le regardait.

– Mon enfant, dit-elle, je te crois entouré de tant d'affection que je ne pensais pas au sens particulier de cette locution proverbiale; mais tu dois me remercier de cette petite faute, car elle a servi à te faire voir quels amis tes exquises qualités t'ont valus.

– Vous avez donc eu des nouvelles de monsieur Mignon? dit le notaire.

– Il revient, dit madame Mignon, mais gardons ce secret entre nous… Quand mon mari saura que Butscha nous a tenu compagnie, qu'il nous a montré l'amitié la plus vive et la plus désintéressée quand tout le monde nous tournait le dos, il ne vous laissera pas le commanditer à vous seul, Dumay. Aussi, mon ami, dit-elle en essayant de diriger son visage vers Butscha, pouvez-vous dès à présent traiter avec Latournelle…

– Mais il a l'âge, vingt-cinq ans et demi, dit Latournelle. Et, pour moi, c'est acquitter une dette, mon garçon, que de te faciliter l'acquisition de mon Étude.

Butscha, qui baisait la main de madame Mignon en l'arrosant de ses larmes, montra un visage mouillé quand Modeste ouvrit la porte du salon.

– Qui donc a fait du chagrin à mon nain mystérieux?.. demanda-t-elle.

– Eh! mademoiselle Modeste, pleurons-nous jamais de chagrin, nous autres enfants bercés par le Malheur? On vient de me montrer autant d'attachement que je m'en sentais au cœur pour tous ceux en qui je me plaisais à voir des parents. Je serai notaire, je pourrai devenir riche. Ah! ah! le pauvre Butscha sera peut-être un jour le riche Butscha. Vous ne connaissez pas tout ce qu'il y a d'audace chez cet avorton!.. s'écria-t-il.

Le bossu se donna un violent coup de poing sur la caverne de sa poitrine et se posa devant la cheminée après avoir jeté sur Modeste un regard qui glissa comme une lueur entre ses grosses paupières serrées; car il aperçut, dans cet incident imprévu, la possibilité d'interroger le cœur de sa souveraine. Dumay crut pendant un moment que le clerc avait osé s'adresser à Modeste, et il échangea rapidement avec ses amis un coup d'œil bien compris par eux et qui fit contempler le petit bossu dans une espèce de terreur mêlée de curiosité.

– J'ai mes rêves aussi, moi!.. reprit Butscha dont les yeux ne quittaient pas Modeste.

La jeune fille abaissa ses paupières par un mouvement qui fut déjà pour le clerc toute une révélation.

– Vous aimez les romans, laissez-moi, dans la joie où je suis, vous confier mon secret, et vous me direz si le dénoûment du roman, inventé par moi pour ma vie, est possible; autrement, à quoi bon la fortune? Pour moi, l'or est le bonheur plus que pour tout autre; car, pour moi, le bonheur sera d'enrichir un être aimé! Vous qui savez tant de choses, mademoiselle, dites-moi donc si l'on peut se faire aimer indépendamment de la forme, belle ou laide, et pour son âme seulement?

Modeste leva les yeux sur Butscha. Ce fut une interrogation terrible, car alors Modeste partagea les soupçons de Dumay.

– Une fois riche, je chercherai quelque belle jeune fille pauvre, une abandonnée comme moi, qui aura bien souffert, qui sera malheureuse; je lui écrirai, je la consolerai, je serai son bon génie; elle lira dans mon cœur, dans mon âme, elle aura mes deux richesses à la fois, et mon or bien délicatement offert, et ma pensée parée de toutes les splendeurs que le hasard de la naissance a refusées à ma grotesque personne! Je resterai caché comme une cause que les savants cherchent. Dieu n'est peut-être pas beau?.. Naturellement, cette enfant, devenue curieuse, voudra me voir; mais je lui dirai que je suis un monstre de laideur, je me peindrai en laid…

Là, Modeste regarda Butscha fixement, elle lui eût dit: – Que savez-vous de mes amours?.. elle n'aurait pas été plus explicite.

– Si j'ai le bonheur d'être aimé pour les poésies de mon cœur!.. Si, quelque jour, je ne parais être qu'un peu contrefait à cette femme, avouez que je serai plus heureux que le plus beau des hommes, qu'un homme de génie aimé par une créature aussi céleste que vous…

La rougeur qui colora le visage de Modeste apprit au bossu presque tout le secret de la jeune fille.

– Eh bien! enrichir ce qu'on aime, et lui plaire moralement, abstraction faite de la personne, est-ce le moyen d'être aimé? Voilà le rêve du pauvre bossu, le rêve d'hier; car, aujourd'hui, votre adorable mère vient de me donner la clef de mon futur trésor, en me promettant de me faciliter les moyens d'acheter une Étude. Mais, avant de devenir un Gobenheim, encore faut-il savoir si cette affreuse transformation est utile. Qu'en pensez-vous, mademoiselle, vous?..

Modeste était si surprise, qu'elle ne s'aperçut pas que Butscha l'interpellait. Le piége de l'amoureux fut mieux dressé que celui du soldat, car la pauvre fille stupéfaite resta sans voix.

– Pauvre Butscha! dit tout bas madame Latournelle à son mari, deviendrait-il fou?..

– Vous voulez réaliser le conte de la Belle et la Bête, répondit enfin Modeste, et vous oubliez que la Bête se change en prince Charmant.

– Croyez-vous? dit le nain. Moi, j'ai toujours imaginé que ce changement indiquait le phénomène de l'âme rendue visible, éteignant la forme sous sa radieuse lumière. Si je ne suis pas aimé, je resterai caché, voilà tout! Vous et les vôtres, madame, dit-il à sa patronne, au lieu d'avoir un nain à votre service, vous aurez une vie et une fortune. Butscha reprit sa place et dit aux trois joueurs en affectant le plus grand calme: – A qui à donner?.. Mais en lui-même, il se disait douloureusement: – Elle veut être aimée pour elle-même, elle correspond avec quelque faux grand homme, et où en est-elle?

– Ma chère maman, neuf heures trois quarts viennent de sonner, dit Modeste à sa mère.

Madame Mignon fit ses adieux à ses amis, et alla se coucher.

Ceux qui veulent aimer en secret peuvent avoir pour espions des chiens des Pyrénées, des mères, des Dumay, des Latournelle, ils ne sont pas encore en danger; mais un amoureux?.. c'est diamant contre diamant, feu contre feu, intelligence contre intelligence, une équation parfaite et dont les termes se pénètrent mutuellement. Le dimanche matin, Butscha devança sa patronne qui venait toujours chercher Modeste pour aller à la messe, et il se mit en croisière devant le Chalet, en attendant le facteur.

– Avez-vous une lettre aujourd'hui pour mademoiselle Modeste? dit-il à cet humble fonctionnaire quand il le vit venir.

– Non, monsieur, non…

– Nous sommes, depuis quelque temps, une fameuse pratique pour le gouvernement, s'écria le clerc.

– Ah! dame! oui, répondit le facteur.

Modeste vit et entendit ce petit colloque de sa chambre, où elle se postait toujours à cette heure derrière sa persienne, pour guetter le facteur. Elle descendit, sortit dans le petit jardin où elle appela d'une voix altérée: – Monsieur Butscha?..

– Me voilà, mademoiselle! dit le bossu en arrivant à la petite porte que Modeste ouvrit elle-même.

– Pourriez-vous me dire si vous comptez parmi vos titres à l'affection d'une femme le honteux espionnage auquel vous vous livrez? lui demanda la jeune fille en essayant de terrasser son esclave sous ses regards et par une attitude de reine.

– Oui, mademoiselle! répondit-il fièrement. Ah! je ne croyais pas, reprit-il à voix basse, que les vermisseaux pussent rendre service aux étoiles!.. mais il en est ainsi. Souhaiteriez-vous que votre mère, que monsieur Dumay, que madame Latournelle, vous eussent devinée, et non un être, quasi proscrit de la vie, qui se donne à vous comme une de ces fleurs que vous coupez pour vous en servir un moment? Ils savent tous que vous aimez; mais, moi seul, je sais comment. Prenez-moi comme vous prendriez un chien vigilant, je vous obéirai, je vous garderai, je n'aboierai jamais, et je ne vous jugerai point. Je ne vous demande rien que de me laisser vous être bon à quelque chose. Votre père vous a mis un Dumay dans votre ménagerie, ayez un Butscha, vous m'en direz des nouvelles!.. Un pauvre Butscha qui ne veut rien, pas même un os!

– Eh bien, je vais vous prendre à l'essai, dit Modeste qui voulut se défaire d'un gardien si spirituel. Allez sur-le-champ, d'hôtel en hôtel, à Graville, au Havre, savoir s'il est venu d'Angleterre un monsieur Arthur…

– Écoutez, mademoiselle, dit Butscha respectueusement en interrompant Modeste, j'irai tout bonnement me promener au bord de la mer, et cela suffira, car vous ne me voulez pas aujourd'hui à l'église. Voilà tout.

Modeste regarda le nain en laissant voir un étonnement stupide.

– Écoutez, mademoiselle! quoique vous vous soyez entortillé les joues d'un foulard et de ouate, vous n'avez pas de fluxion. Et, si vous avez un double voile à votre chapeau, c'est pour voir sans être vue.

– D'où vous vient tant de pénétration? s'écria Modeste en rougissant.

– Eh! mademoiselle, vous n'avez pas de corset! Une fluxion ne vous obligeait pas à vous déguiser la taille, en mettant plusieurs jupons, à cacher vos mains sous de vieux gants, et vos jolis pieds dans d'affreuses bottines, à vous mal habiller, à…

– Assez! dit-elle. Maintenant, comment serais-je certaine d'avoir été obéie?

– Mon patron veut aller à Sainte-Adresse, il en est contrarié; mais comme il est vraiment bon, il n'a pas voulu me priver de mon dimanche: eh bien, je lui proposerai d'y aller…

– Allez-y, et j'aurai confiance en vous…

– Êtes-vous sûre de ne pas avoir besoin de moi au Havre?

– Non. Écoutez, nain mystérieux, regardez, dit-elle en lui montrant le temps sans nuages. Voyez-vous la trace de l'oiseau qui passait tout à l'heure? eh bien! mes actions, pures comme l'air est pur, n'en laissent pas davantage. Rassurez Dumay, rassurez les Latournelle, rassurez ma mère, et sachez que cette main, dit-elle en lui montrant une jolie main fine, aux doigts retroussés et que le jour traversa, ne sera point accordée, elle ne sera pas même animée d'un baiser, avant le retour de mon père, par ce qu'on appelle un amant.

– Et pourquoi ne me voulez-vous pas à l'église aujourd'hui?..

– Vous me questionnez, après ce que je vous ai fait l'honneur de vous dire et de vous demander?..

Butscha salua sans rien répondre, et courut chez son patron dans le ravissement d'entrer au service de sa maîtresse anonyme.

Une heure après, monsieur et madame Latournelle vinrent chercher Modeste qui se plaignit d'un horrible mal de dents.

– Je n'ai pas eu, dit-elle, le courage de m'habiller.

– Eh bien! restez, dit la bonne notaresse.

– Oh! non, je veux prier pour l'heureux retour de mon père, répondit Modeste, et j'ai pensé qu'en m'emmitouflant ainsi, ma sortie me ferait plus de bien que de mal.

Et mademoiselle Mignon alla seule, à côté de Latournelle. Elle refusa de donner le bras à son chaperon dans la crainte d'être questionnée sur le tremblement intérieur qui l'agitait à la pensée de voir bientôt son grand poëte. Un seul regard, le premier, n'allait-il pas décider de son avenir?

Est-il dans la vie de l'homme une heure plus délicieuse que celle du premier rendez-vous donné? Renaissent-elles jamais les sensations cachées au fond du cœur et qui s'épanouissent alors? Retrouve-t-on les plaisirs sans nom que l'on a savourés en cherchant, comme fit Ernest de La Brière, et ses meilleurs rasoirs, et ses plus belles chemises, et des cols irréprochables, et les vêtements les plus soignés? On déifie les choses associées à cette heure suprême. On fait alors à soi seul des poésies secrètes qui valent celles de la femme; et le jour où, de part et d'autre, on les devine, tout est envolé! N'en est-il pas de ces choses, comme de la fleur de ces fruits sauvages, âcre et suave à la fois, perdue au sein des forêts, la joie du soleil, sans doute; ou, comme le dit Canalis dans le Chant d'une jeune fille, la joie de la plante elle-même à qui l'ange des fleurs a permis de se voir? Ceci tend à rappeler que, semblable à beaucoup d'êtres pauvres pour qui la vie commence par le labeur et par les soucis de la fortune, le modeste La Brière n'avait pas encore été aimé. Venu la veille au soir, il s'était aussitôt couché comme une coquette, afin d'effacer la fatigue du voyage, et il venait de faire une toilette méditée à son avantage, après avoir pris un bain. Peut-être est-ce ici le lieu de placer son portrait en pied, ne fût-ce que pour justifier la dernière lettre que devait écrire Modeste.

Né d'une bonne famille de Toulouse, alliée de loin à celle du ministre qui le prit sous sa protection, Ernest possède cet air comme il faut où se révèle une éducation commencée au berceau, mais que l'habitude des affaires avait rendu grave sans effort, car la pédanterie est l'écueil de toute gravité prématurée. De taille ordinaire, il se recommande par une figure fine et douce, d'un ton chaud quoique sans coloration, et qu'il relevait alors par de petites moustaches et par une virgule à la Mazarin. Sans cette attestation virile, il eût trop ressemblé peut-être à une jeune fille déguisée, tant la coupe du visage et les lèvres sont mignardes, tant on est près d'attribuer à une femme ses dents d'un émail transparent et d'une régularité quasi postiche. Joignez à ces qualités féminines un parler doux comme la physionomie, doux comme des yeux bleus à paupières turques, et vous concevrez très bien que le ministre eût surnommé son jeune secrétaire particulier, mademoiselle de La Brière. Le front plein, pur, bien encadré de cheveux noirs abondants, semble rêveur, et ne dément pas l'expression de la figure, qui est entièrement mélancolique. La proéminence de l'arcade de l'œil, quoique très élégamment coupée, obombre le regard et ajoute encore à cette mélancolie par la tristesse, physique pour ainsi dire, que produisent les paupières quand elles sont trop abaissées sur la prunelle. Ce doute intime, que nous traduisons par le mot modestie, anime donc et les traits et la personne. Peut-être comprendra-t-on bien cet ensemble en faisant observer que la logique du dessin exigerait plus de longueur dans l'ovale de cette tête, plus d'espace entre le menton qui finit brusquement et le front trop diminué par la manière dont les cheveux sont plantés. Ainsi, la figure semble écrasée. Le travail avait déjà creusé son sillon entre les sourcils un peu trop fournis et rapprochés comme chez les gens jaloux. Quoique La Brière fût alors mince, il appartient à ce genre de tempéraments qui, formés tard, prennent à trente ans un embonpoint inattendu.

Ce jeune homme eût assez bien représenté, pour les gens à qui l'histoire de France est familière, la royale et inconcevable figure de Louis XIII, mélancolique modestie, sans cause connue, pâle sous la couronne, aimant les fatigues de la chasse et haïssant le travail, timide avec sa maîtresse au point de la respecter, indifférent jusqu'à laisser trancher la tête à son ami, et que le remords d'avoir vengé son père sur sa mère peut seul expliquer: ou l'Hamlet catholique, ou quelque maladie incurable. Mais le ver rongeur qui blêmissait Louis XIII et détendait sa force, était alors, chez Ernest, simple défiance de soi-même, la timidité de l'homme à qui nulle femme n'a dit: «Comme je t'aime!» et surtout le dévouement inutile. Après avoir entendu le glas d'une monarchie dans la chute d'un ministère, ce pauvre garçon avait trouvé dans Canalis un rocher caché sous d'élégantes mousses, il cherchait donc une domination à aimer; et cette inquiétude du caniche en quête d'un maître lui donnait l'air du roi qui trouva le sien. Ces nuages, ces sentiments, cette teinte de souffrance répandue sur cette physionomie, la rendaient beaucoup plus belle que ne le croyait le Référendaire, assez fâché de s'entendre classer par les femmes dans le genre des Beaux-Ténébreux; genre passé de mode par un temps où chacun voudrait pouvoir garder pour lui seul les trompettes de l'Annonce.

Le défiant Ernest avait donc demandé tous ses prestiges au vêtement alors à la mode. Il mit pour cette entrevue, où tout dépendait du premier regard, un pantalon noir et des bottes soigneusement cirées, un gilet couleur soufre qui laissait voir une chemise d'une finesse remarquable et boutonnée d'opales, une cravate noire, une petite redingote bleue ornée de la rosette et qui semblait collée sur le dos et à la taille par un procédé nouveau. Portant de jolis gants de chevreau, couleur bronze florentin, il tenait de la main gauche une petite canne et son chapeau par un geste assez Louis-Quatorzien, montrant ainsi, comme le lieu l'exigeait, sa chevelure amassée avec art, et où la lumière produisait des luisants satinés. Campé dès le commencement de la messe sous le porche, il examina l'église en regardant tous les chrétiens, mais plus particulièrement les chrétiennes qui trempaient leurs doigts dans l'eau sainte.

Une voix intérieure cria: —Le voilà! à Modeste quand elle arriva. Cette redingote et cette tournure essentiellement parisiennes, cette rosette, ces gants, cette canne, le parfum des cheveux, rien n'était du Havre. Aussi, quand La Brière se retourna pour examiner la grande et fière notaresse, le petit notaire et le paquet (expression consacrée entre femmes), sous la forme duquel Modeste s'était mise, la pauvre enfant, quoique bien préparée, reçut-elle un coup violent au cœur en voyant cette poétique figure, illuminée en plein par le jour de la porte. Elle ne pouvait pas se tromper: une petite rose blanche cachait presque la rosette. Ernest reconnaîtrait-il son inconnue affublée d'un vieux chapeau garni d'un voile mis en double?.. Modeste eut si peur de la seconde vue de l'amour, qu'elle se fit une démarche de vieille femme.

– Ma femme, dit le petit Latournelle en allant à sa place, ce monsieur n'est pas du Havre.

– Il vient tant d'étrangers, répondit la notaresse.

– Mais les étrangers, dit le notaire, viennent-ils jamais voir notre église qui n'est pas âgée de plus de deux siècles?

Ernest resta pendant toute la messe à la porte, sans avoir vu parmi les femmes personne qui réalisât ses espérances. Modeste, elle, ne put maîtriser son tremblement que vers la fin du service. Elle éprouva des joies qu'elle seule pouvait dépeindre. Elle entendit enfin sur les dalles le bruit d'un pas d'homme comme il faut; car la messe était dite, Ernest faisait le tour de l'église où il ne se trouvait plus que les dilettanti de la dévotion qui devinrent l'objet d'une savante et perspicace analyse. Ernest remarqua le tremblement excessif du paroissien dans les mains de la personne voilée à son passage; et, comme elle était la seule qui cachât sa figure, il eut des soupçons que confirma la mise de Modeste, étudiée avec un soin d'amant curieux. Il sortit quand madame Latournelle quitta l'église, il la suivit à une distance honnête, et la vit rentrant avec Modeste, rue Royale, où, selon son habitude, mademoiselle Mignon attendait l'heure des vêpres. Après avoir toisé la maison ornée de panonceaux, Ernest demanda le nom du notaire à un passant, qui lui nomma presque orgueilleusement monsieur Latournelle, le premier notaire du Havre… Quand il longea la rue Royale pour essayer de plonger dans l'intérieur de la maison, Modeste aperçut son amant, elle se dit alors si malade qu'elle n'alla pas à vêpres, et madame Latournelle lui tint compagnie. Ainsi le pauvre Ernest en fut pour ses frais de croisière. Il n'osa pas flâner à Ingouville, il se fit un point d'honneur d'obéir, et revint à Paris après avoir écrit, en attendant le départ de la voiture, une lettre que Françoise Cochet devait recevoir le lendemain, timbrée du Havre.

Tous les dimanches, monsieur et madame Latournelle dînaient au Chalet, où ils reconduisaient Modeste après vêpres. Aussi, dès que la jeune malade se trouva mieux, remontèrent-ils à Ingouville accompagnés de Butscha. L'heureuse Modeste fit alors une charmante toilette. Quand elle descendit pour dîner, elle oublia son déguisement du matin, sa prétendue fluxion, et fredonna:

 
Rien ne dort plus, mon cœur! la violette
Élève à Dieu l'encens de son réveil.
 

Butscha ressentit un léger frisson à l'aspect de Modeste, tant elle lui parut changée, car les ailes de l'amour étaient comme attachées à ses épaules, elle avait l'air d'une sylphide, elle montrait sur ses joues le divin coloris du plaisir.

– De qui donc sont les paroles sur lesquelles tu as fait une si jolie musique? demanda madame Mignon à sa fille.

– De Canalis, maman, répondit-elle en devenant à l'instant du plus beau cramoisi depuis le cou jusqu'au front.

– Canalis! s'écria le nain à qui l'accent de Modeste et sa rougeur apprirent la seule chose qu'il ignorât encore du secret. Lui, le grand poëte, faire des romances?..

– C'est, dit-elle, de simples stances sur lesquelles j'ai osé plaquer des réminiscences d'airs allemands…

– Non, non, reprit madame Mignon, c'est de la musique à toi, ma fille!

Modeste, se sentant devenir de plus en plus cramoisie, sortit en entraînant Butscha dans le petit jardin.

– Vous pouvez, lui dit-elle à voix basse, me rendre un grand service. Dumay fait le discret avec ma mère et avec moi sur la fortune que mon père rapporte, je voudrais savoir ce qui en est. Dumay, dans le temps, n'a-t-il pas envoyé cinq cent et quelques mille francs à papa? Mon père n'est pas homme à s'absenter pendant quatre ans pour seulement doubler ses capitaux. Or, il revient sur un navire à lui, et la part qu'il a faite à Dumay s'élève à près de six cent mille francs.

– Ce n'est pas la peine de questionner Dumay, dit Butscha. Monsieur votre père avait perdu, comme vous savez, quatre millions au moment de son départ, il les a sans doute regagnés; mais il aura dû donner à Dumay dix pour cent de ses bénéfices, et, par la fortune que le digne Breton avoue avoir, nous supposons, mon patron et moi, que celle du colonel monte à six ou sept millions…

– O mon père! dit Modeste en se croisant les bras sur la poitrine et levant les yeux au ciel, tu m'auras donné deux fois la vie!..

– Ah! mademoiselle, dit Butscha, vous aimez un poëte! Ce genre d'homme est plus ou moins Narcisse! saura-t-il vous bien aimer? Un ouvrier en phrases occupé d'ajuster des mots est bien ennuyeux. Un poëte, mademoiselle, n'est pas plus la poésie que la graine n'est la fleur.

– Butscha, je n'ai jamais vu d'homme si beau!

– La beauté, mademoiselle, est un voile qui sert souvent à cacher bien des imperfections…

– C'est le cœur le plus angélique du ciel…

– Fasse Dieu que vous ayez raison, dit le nain en joignant les mains, et soyez heureuse! Cet homme aura comme vous, un serviteur dans Jean Butscha. Je ne serai plus notaire alors, je vais me jeter dans l'étude, dans les sciences…

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
05 temmuz 2017
Hacim:
813 s. 6 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain